« Nuit d’ombre, nuit tragique, ô nuit désespérée »
Nuit d’ombre, nuit tragique, ô nuit désespérée !
J’étouffe dans la chambre où mon âme est murée,
Où je marche, depuis des heures, âprement,
Sans pouvoir assourdir ni tromper mon tourment,
Et j’ouvre au large clair de lune la fenêtre.
Là-bas, et ne laissant que son faîte paraître,
Comme une symphonie où court un dessin pur
La montagne voilée ondule sur l’azur,
Et lie à l’orient les étoiles entre elles.
De légers souffles d’air m’éventent de leurs ailes.
Une rumeur qui gronde au revers d’un coteau
Dénonce la présence invisible de l’eau.
Baissant pour mieux rêver les paupières, j’écoute
Les sombres chiens de garde aboyer sur la route
Où sonnent les sabots d’un rôdeur attardé.
Alors, sur le granit dur et froid accoudé,
Douloureux jusqu’au vif de l’être et solitaire,
Je maudis la nuit bleue où le ciel et la terre
Sont comme un jeune couple à se parler tout bas ;
Et voyant que la vie, à qui n’importe pas
Un cœur infiniment désert de ce qu’il aime,
S’absorbe dans sa joie et s’adore soi-même,
Je résigne l’orgueil par où je restais fort.
Et j’appelle en pleurant et l’amour et la mort.
« C’est donc toi, mon désir, ma vierge, ô bien-aimée l
Faible comme une lampe à demi consumée
Et contenant ton sein gonflé de volupté.
Tu viens enfin remplir ta place à mon côté.
Tu laisses défaillir ton front sur mon épaule,
Du bruit des peupliers tremblants au bord de l’eau :
Hélas ! la volupté de cette heure attendrie
Fut le jeu d’un désir expert en tromperie.
Va, ferme la croisée, et quitte ton espoir.
Mesure en t’y penchant ton morne foyer noir :
N’est-ce pas toi cet âtre éteint où deux Chimères
Brillent d’un vain éclat sur les cendres amères ?
Et, puisque tout est faux, puisque même ton art
Aux rides de ton cœur s’écaille comme un fard,
Cherche contre l’assaut de ta peine insensée
L’asile sûr où l’homme échappe à sa pensée,
Ouvre ton lit désert comme un sépulcre, et dors
Du sommeil des vaincus et du sommeil des morts.