À Laure, duchesse d’A.

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Victor HugoLes Rayons et les ombres

À Laure, duchesse d'A.


XII


À LAURE, DUCH. D'A. [Le conseil municipal de la ville de Paris a refusé de donner six pieds de terre dans le cimetière du Père-Lachaise pour le tombeau de la veuve de Junot, ancien gouverneur de Paris.


Le ministre de l'intérieur a également refusé un morceau de marbre pour ce monument. (Journaux de février 1840)]


Puisqu'ils n'ont pas compris dans leur étroite sphère, 
Qu'après tant de splendeur, de puissance et d'orgueil, 
Il était grand et beau que la France dût faire 
L'aumône d'une fosse à ton noble cercueil ; 

Puisqu'ils n'ont pas senti que celle qui sans crainte 
Toujours loua la gloire et flétrit les bourreaux 
A le droit de dormir sur la colline sainte, 
A le droit de dormir à l'ombre des héros ; 

Puisque le souvenir de nos grandes batailles 
Ne brûle pas en eux comme un sacré flambeau ; 
Puisqu'ils n'ont pas de coeur ; puisqu'ils n'ont point d'entrailles ; 
Puisqu'ils t'ont refusé la pierre d'un tombeau ; 

C'est à nous de chanter un chant expiatoire ! 
C'est à nous de t'offrir notre deuil à genoux ! 
C'est à nous, c'est à nous de prendre ta mémoire 
Et de l'ensevelir dans un vers triste et doux ! 

C'est à nous cette fois de garder, de défendre 
La mort contre l'oubli, son pâle compagnon ; 
C'est à nous d'effeuiller des roses sur ta cendre ; 
C'est à nous de jeter des lauriers sur ton nom ! 

Puisqu'un stupide affront, pauvre femme endormie, 
Monte jusqu'à ton front que César étoila, 
C'est à moi, dont ta main pressa la main amie, 
De te dire tout bas : Ne crains rien ! je suis là ! 

Car j'ai ma mission ! car, armé d'une lyre, 
Plein d'hymnes irrités ardents à s'épancher, 
Je garde le trésor des gloires de l'empire ; 
Je n'ai jamais souffert qu'on osât y toucher ! 

Car ton coeur abondait en souvenirs fidèles ! 
Dans notre ciel sinistre et sur nos tristes jours, 
Ton noble esprit planait avec de nobles ailes, 
Comme un aigle souvent, comme un ange toujours ! 

Car, forte pour tes maux et bonne pour les nôtres, 
Livrée à la tempête et femme en proie au sort, 
Jamais tu n'imitas l'exemple de tant d'autres, 
Et d'une lâcheté tu ne te fis un port ! 

Car toi, la muse illustre, et moi, l'obscur apôtre, 
Nous avons dans ce monde eu le même mandat, 
Et c'est un nœud profond qui nous joint l'un à l'autre, 
Toi, veuve d'un héros, et moi, fils d'un soldat ! 

Aussi, sans me lasser, dans cette Babylone, 
Des drapeaux insultés baisant chaque lambeau, 
J'ai dit pour l'empereur : Rendez-lui sa colonne ! 
Et je dirai pour toi : Donnez-lui son tombeau !
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