À la manière de/2ème série

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Sommaire

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OCTAVE MIRBEAU

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Pour les pauvres

POUR LES PAUVRES

Depuis que M. Leygues a fait un héritage de cinq milliards, il n’est plus seulement un grand ministre et un grand poète, il est devenu un grand industriel.

Je suis allé visiter ses usines. Le directeur de l’exploitation m’attendait à la porte. C’est un de mes anciens condisciples du collège d’Arcueil. Il occupe un poste de confiance bien mérité. En effet, ce fut lui qui empoisonna les vingt-trois personnes dont les héritages successifs composèrent la fortune de M. Leygues. Il n’avait pas changé. Je le retrouvai tel que je l’avais connu, rubicond, poupin, jovial, ses petits yeux ricaneurs tapis entre ses joues et son front bombé, portant en arrière ses cheveux rouge carotte, et fumant une pipe dont le fourneau d’écume représente une croupe de femme, assise sur une main galante.

— Fichtre ! lui dis-je, tandis qu’il faisait manœuvrer une sorte de pont-levis, tu prends tes précautions contre les voleurs !

Il émit un petit ricanement :

— Ha ! ha !… Tu veux dire contre les évasions…

— Quelles évasions ?

— Les évasions de notre matière première… Comment ? Tu ne sais pas ?

J’avouai mon ignorance. Il poursuivit :

— Mes pauvres, nom de Dieu ! mes pauvres !… J’en ai plus de quarante-cinq mille, là dedans !… C’est d’eux que nous tirons tout, mon cher, tout !… Pas un atome de déchet… C’est comme les cochons de Chicago…

Je demeurais muet de surprise. Il m’allongea sur les côtes un coup de poing familier, en éclatant de rire :

— Les pauvres, mais c’est des cochons !… Puis il m’expliqua :

— Ç’a été la grande idée de Leygues, et, on peut bien le dire, la grande idée du siècle… D’un côté, ça crée un commerce épatant… Et de l’autre, ça supprime les pauvres… L’extinction du paupérisme, quoi !… Et quelle matière première !… Bon marché !… Facile à travailler !… Abondante ! Ah ! nom de Dieu !…

Il lança un jet de salive roussâtre et poursuivit :

— Sais-tu à combien ça nous revient, un pauvre ?…

— Ma foi non.

— Dix centimes !… Ha ! ha !… Dix centimes… Le prix du timbre… Nous n’avons qu’à écrire… aux manufacturiers qui réduisent leur personnel… ou aux bourgeois qui renvoient leurs bonnes… ou aux associations philanthropiques… Oui, mon cher… Elles reçoivent de l’argent pour leurs pauvres… Elles nous expédient les pauvres, et elles gardent l’argent !… C’est tout bénéfice… Pas plus tard que ce matin, l’œuvre du Coin-du-Feu nous a fait une livraison de cinq cents kilos !

— Combien cela fait-il de pauvres ? demandai-je.

— Peuh !… souffla-t-il, une quarantaine à peu près… Un pauvre, c’est maigre, tu sais… Ça ne pèse rien… Mais viens par ici… Tu vas voir… Il me conduisit vers des bâtisses d’où se dégageait une fade odeur d’abattoir. J’aperçus là une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants qui tenaient leurs bras étendus au-dessus d’une rigole. Tous avaient à la même place une plaie d’où le sang coulait comme une fontaine, avec un bruit doux, pour s’en aller rejoindre l’intarissable flot que la rigole guidait vers un réservoir.

— Tu as de la chance, fit mon guide. C’est justement l’heure de la saignée… Tout le monde y passe une fois par jour.

— Et que faites-vous de ce sang ?

Il sortit de sa poche une petite bonbonnière.

— Des pilules… des pilules de fer, pour les anémiques riches… Le sang contient beaucoup de fer, tu sais ça … En veux-tu une ?

Il me tendait son drageoir. Je refusai avec politesse.

— Maintenant, allons voir les Anglaises !…

Il me prit amicalement sous le bras, et me conduisit dans une salle voisine, où s’élevait une immense cage. Là, des créatures décharnées se tenaient misérablement serrées les unes contre les autres. On lisait sur leur face une expression d’agonie. Certaines gisaient à terre, comme mortes.

How do you do ? leur cria mon ami, badin.

Puis il m’expliqua :

— C’est un arrivage de Londres, un cadeau d’Édouard VII… Des suffragettes… Pour notre manufacture de pianos… Tu prends des Anglaises, tu les fais mourir de faim … Ça leur allonge encore les dents… Avec deux Anglaises, il y a de quoi faire un clavier complet… les dents blanches pour les grandes touches…

Il ajouta, avec une gaieté cordiale :

— Et les dents gâtées pour les bémols… Tordant, hein, tordant !…

Je crus devoir rire, bien que ma gorge contractée me causât une sensation d’étouffement.

En tournant la tête, j’avisai dans un coin quelques jeunes femmes moins amaigries que les autres.

— Et celles-là ?

— Elles sont enceintes… Nous attendons le sixième mois …

— Le sixième mois… Pourquoi donc ?

— Pour la peau !

— Comment ?

Il gonfla ses bajoues et souffla un nuage de fumée.

— Ha !… ha !… La peau des gosses, parbleu !… Tu sais comment on fait l’astrakan ? On va chercher les agneaux dans le ventre des brebis et on les écorche… Nous appliquons le procédé aux enfants de pauvres… Nous obtenons ainsi un cuir lisse, délicat, tout blanc, qui nous est très demandé pour relier les livres de première communion…

À ce moment jaillirent des cris si déchirants que mes tympans éclatèrent, et que je sentis un crispement me tordre l’épiderme de la nuque jusqu’aux orteils.

Mon guide tira tranquillement sa montre.

— Cinq heures… Diable !… Notre commande de bourrelets doit être livrée ce soir… Il n’est que temps qu’on s’y mette…

— Des bourrelets ?…

— Viens voir ça , fit-il en m’entraînant. C’est très curieux .

J’aperçus une chose horrible… On venait de fendre du sternum au pubis plusieurs malheureux ligotés sur une claie. De leurs péritoines ouverts sortaient comme des câbles les intestins qui allaient s’enrouler sur d’énormes bobines de bois.

Mon ami rassembla les talons comme un soldat qui se met au garde à vous, et son ton devint respectueux.

— C’est pour garnir les fenêtres de l’Élysée… Une commande de Mme Fallières…

Incapable de supporter l’émoi que me causait un tel spectacle, je prétextai l’heure de l’absinthe pour entraîner mon compagnon.

Quand nous fûmes attablés devant la boisson apéritive, il se renversa béatement sur sa chaise, et, peignant sa chevelure de ses doigts écartés, il déclara :

— Tu n’as pas vu le plus beau… Je te montrerai les magasins d’expédition… Nous détaillons le pauvre, mais nous pouvons le livrer entier… Ainsi nous en envoyons un par semaine aux dames de la Croix-Rouge… Elles lui cassent la tête, elles lui coupent les bras, les jambes… pour apprendre à faire des pansements… Tu saisis ? La charité !… Très ingénieux. Ha ! ha !… Et puis il y a Claretie… Il lui en faut un par jour, à celui-là, tous les matins… Il l’attache à un poteau, dans son cabinet, et, à coups de poing, à coups de fouet, à coups de sabre, il le massacre en l’engueulant… Tu comprends, ça lui décharge le caractère… Après ça, toute la journée, il peut être doux, poli, conciliant… Fameux, hein ?

— En effet, acquiesçai-je, soudain éclairé sur les origines d’une mansuétude dont j’avais moi-même éprouvé toute la suavité.

Mon camarade reprit :

— Nous avons aussi les ateliers où l’on arrache les yeux, pour en faire des têtes d’épingles à chapeau, ou des pommeaux d’ombrelles ; c’est très joli, très bien porté… Et ceux où on met en boîtes à conserves les oreilles et les nez coupés… Elles ne sont pas fameuses, entre nous, ces conserves-là… Mais c’est pour la troupe, alors, tu comprends… Je te montrerai encore notre séchoir de vessies… C’est avec elles qu’on fait les ballons du Louvre…

Une sorte d’exaltation le gagnait peu à peu. Il s’écria, en se frottant les mains :

— Car nous utilisons tout, nom de Dieu, tout… C’est ça, l’idée de génie… Avec les os, nous faisons des cure-dents et des débourre-pipes… avec les cheveux, des pinceaux premier choix… avec les tendons, des raquettes de tennis… avec les ongles, des pelles à sel… avec les poitrines des hommes, des dessus de malles… Rien n’est perdu… Les nombrils se transforment en petites salières, les estomacs en réticules, les crânes en pommes d’escalier… Tout sert… jusqu’aux doigts des petits enfants… Devine ce qu’on en fait, des doigts des petits enfants ?… On les coupe, on les sèche… Et ça se vend comme bigoudis… Ha ! ha !

Il m’allongea de nouveau une bourrade familière si violente que j’en suffoquai.

Agacé par sa prétentieuse assurance, je voulus le prendre en défaut :

— Vraiment ! Tu utilises tout ? Et les seins des femmes, qu’est-ce que tu en fais ?

— Des étuis à éponges, des pelotes à épingles, ou encore des couvre-théières…

— Et leur… ?

Pudique, il m’imposa silence. Puis, plissant d’un air farceur ses petits yeux :

— Ça ? Je le naturalise en lui gardant sa souplesse… pour les capitaines au long cours…

Exaspéré, je perdis toute mesure, et, approchant mon visage du sien, je criai :

— Et les trous du cul, en fais-tu quelque chose ?

Il répliqua tranquillement :

— Des coupe-cigares…

D’une claque sur la table, je fis trembler les verres et les petites cuillers où le sucre fondait.

— Enfin, sacrebleu, tes quarante-cinq mille pauvres… si mal nourris qu’ils soient, ils font bien… chaque jour ou à peu près … quelque chose que… que tu n’utilises pas, j’imagine…

Il eut une explosion de joie triomphante :

— Mais si…

— Comment ? Vous avez des clients pour cela aussi ?

— Non, pas des clients… Un seul, et qui prend tout…

Il mit un doigt sur sa bouche, pour me recommander la discrétion, et me confia, penché par-dessus son absinthe :

— M. Bonnat .



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HENRI DE RÉGNIER

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Jeux nautiques

JEUX NAUTIQUES


Sous le boulingrin fauve et la charmille rousse,
Les ramures d’octobre et le parc automnal
Que pâlit le lichen et que verdit la mousse,
Rôde, à pas surannés, le caduc Maréchal.

Il a fait sous Louis ses étapes de gloire
Et suivi le Grand Roi, dans son envol guerrier,
Et Bellone à son front effeuilla la victoire,
Guirlande par guirlande et laurier par laurier.

Podagre, il s’est cloîtré dans la retraite coite
D’un fief mélancolique au noble et haut perron
Où on descend à gauche et où on monte à droite
Entre des orangers taillés en boule, et ronds.

Le jardin, dont les buis amers bornent le sable,
Offre l’ordre pompeux de ses massifs, tout près
D’un Marsyas rêvant aux flûtes de la fable
Pour célébrer la rose et chanter le cyprès.

Puis le bassin silencieux et taciturne,
Avec sa vasque en pleurs qui sanglote à mi-voix
Et où la Solitude est accoudée à l’urne
Dont le reflet s’inverse et se double à la fois.

Le cygne lent s’y frôle aux margelles pensives.
C’est là que l’Invalide, heureux de l’air tiédi,
Par les jours où l’Été darde ses flèches vives,
Quand tintent douze coups et quand sonne midi

Se baigne, membre à membre, et ruisselle, et s’ébroue.
Son torse mutilé s’apparente au décor
Comme un marbre vétuste et le soleil se joue
De son ventre d’argent à son râtelier d’or.



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LEON TOLSTOÏ, ET LES ROMANCIERS RUSSES

Traduits en français

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Rédemption

RÉDEMPTION

Ivan Labibine Ossouzoff, du Gouvernement de Kartimskrasolvitchegosk, district de Vokovosnesensk-Anskrevosant-choursk, commune de Ortoupinskaïeskaïa-Tienswlapopol, village de Tartine, quand il eut hérité la fortune de sa mère Ilia Vassilievitch Potengleska, et le majorat de son père le général Dimitri Ivanovich Boufnarine, avait longtemps mené une dégradante vie de débauche, car il passait la plus grande majorité de ses jours et de ses nuits, le londrès [1] aux lèvres, à vider coup sur coup des verres successifs d’eau-de-vie et de champagne, à verser la chartreuse dans les pianos, à fréquenter les mauvais lieux ornés de miroirs, et à activer la chute dans le péché des malheureuses condamnées à la violation continue des lois divines et humaines par la corruption du pouvoir légal mis au service de l’égoïsme luxurieux des buveurs et des fumeurs.

Mais, dans la nuit de Noël 1885, le 7 janvier 1886 [2], un événement lui donna à réfléchir sur la conduite éventuelle de sa vie. Son camarade de dissipation, Nicolas Novodvorovodski Moulagoff, après avoir beaucoup bu, beaucoup chanté, beaucoup fumé, trouva plaisant de se faire enfermer dans la glacière d’un restaurant de nuit fashionable. Il y fut retrouvé mort le lendemain dans la glace et dans le péché.

Honte et dégoût ! Dégoût et honte !

À partir de ce jour, Ivan Labibine changea de krokno [3] instantanément. Il distribua aux pauvres tout ce qui faisait le luxe et le confort de son logis, le calorifère, la salle de bains, le tub, les water-closet, l’ascenseur. Il se chaussa de galoches de bois, car il était devenu végétarien, et n’admettait plus qu’on pût utiliser ni la chair ni le cuir des animaux. Il partagea ses terres entre ses paysans. Il brûla sa provision de bois et de charbon. Il brûla aussi sa bibliothèque, car tous les livres sont pernicieux, et contribuent par le mauvais exemple à propager les passions, les maladies sexuelles, l’usage de l’alcool et du tabac.

Enfin il alla faire un mychew [4] dans un des massifs de la Perspective Newsky et y enterra ses gants, sa montre et son lorgnon, car ils sont des objets de luxe contraires à la vie normale, car les animaux, qui mènent une vie normale, s’en passent bien.

Il venait de remplir cet acte salutaire quand il fut accosté par une prostituée.

— Dis-moi quoi, joli bronskoï [5], viens chez moi, il y a du vodnia [6].

Ivan Labibine Ossouzoff prit les mains de cette malheureuse et les embrassa. Mais elle se recula avec frayeur. L’existence de perdition qu’elle menait lui avait fait oublier la notion du bien et du mal.

— Arrière, vieux diable ! Gueule de cochon ! Que la peste t’étouffe et que mille chiens mangent tes sales tripes molles ! fit-elle en le regardant de travers.

Mais Ivan Labibine reprit sans se décourager :

— Ne te fâche pas, ma petite colombe tout en miel. Je veux t’enlever au malheur.

La fille riposta :

— Donne-moi plutôt trois kopecks [7] pour acheter du kwass [8].

— Je te donnerai gratuitement des meurbacks [9], poursuivit affectueusement Ivan Labibine.

À ces mots, les yeux bordés de rouge de la prostituée s’humectèrent de larmes.

Ils restèrent ainsi à se causer ensemble sur la Perspective, bien que la neige qui tombait sans interruption depuis le commencement de l’hiver gelait l’air au point qu’il y avait de quoi pleurer et que c’était une propre horreur de froidure.

Enfin la prostituée, en s’essuyant la face avec son bechmet [10] de kanaous [11] ronge, dit :

— Je te suis, petit père.

Ivan Labibine conduisit chez lui cette créature de Dieu.

À partir de ce jour, il s’en alla chaque matin pour marcher sur la Perspective Newsky. Chaque matin, il rencontrait une prostituée, il l’abordait, il s’efforçait de développer ses doctrines, et, chaque matin, il la ramenait chez lui.

Au bout de trois mois, il y avait quatre-vingt-dix réfugiées dans l’isba [12] d’Ivan Labibine Ossouzoff. Elles conduisaient là simplement et franchement une existence conforme à la vie et à la vérité, telles qu’elles étaient avant que les sophismes modernes et les monstruosités du czarisme aient eu empoisonné les âmes et les cœurs. Du matin au soir Ivan Labibine leur montrait son pétarouk [13] irrésistible. Comme il avait été gagné à la doctrine des Doukhobors, il ne tarda pas à les convaincre que les vêtements sont des inventions immorales et hypocrites qui favorisent le péché des sens et l’usage de l’alcool et du tabac. Aussi tout ce monde, sous la Croix vivifiante du Christ, passaient-ils leur temps complètement nus, comme devraient l’être tous les êtres simples et purs, conformément à la parole de l’Évangéliste, qui a dit : « Celui qui ne veut pas vivre en vérité mourra comme le rameau arraché de l’arbre [14]. » Toutes ces femmes ressuscitées de l’erreur rivalisaient de zèle, et leur présence sanctifiait l’isba, dans laquelle régnait. une perpétuelle odeur de ragoudvo [15].

Mais Ivan Labibine observa que son entourage dépérissait. Une nuit qu’il était étendu, la tête appuyée sur un vieux chaudron, en vrai disciple du Christ qui dort mal sur un oreiller mou, il pensa : « Les enthousiasmantes théories sociologis-tiques d’Henry George et de Spencer enseignent que ceux qui se sont adonnés aux vices des mondains et des mondaines, tels que la morphine, le vin, l’amour et le tabac, ne peuvent pas être du jour au lendemain guéris de leur poison. On doit leur en faire perdre l’usage seulement progressivement. »

— Mais réellement, se dit-il, le rapprochement des corps est un vice d’habitude, à ainsi dire, et toutes ces femmes qui jadis rapprochaient leur corps avec un autre corps plusieurs fois chaque jour et même chaque heure, sont en train de mourir parce qu’elles sont privées trop brutalement du poison de la luxure.

Alors, il se leva ; il alla trouver Katarina Samovarovna, et il fit avec elle l’acte de chair. Puis il la quitta et alla trouver Alexandrovna Lagarska, avec laquelle il fit également l’acte de chair. Il agit de même pour quatre autres femmes, Vera Efromovna Karapatevitch, Oléine Kamchatka, Agrippine Fornikatrich Ipeka, et Vaséline Vassilievna Petrovna, et retourna dormir sur son chaudron.

Le lendemain, il se dévoua de nouveau, cinq fois au lieu de six. Et il ne le fit que quatre fois au lieu de cinq, la nuit d’après. Et ainsi de suite.

Dès lors, toutes les nuits, il remplit sa mission comme un vrai khok [16], malgré les fatigues de plus en plus grandes qu’elle lui imposait. Mais à la fin, Ivan Labibine Ossouzoff constata que, d’une part, ses seuls efforts ne suffisaient plus, et que, d’autre part, indiscutablement, ayant donné tous ses biens aux pauvres, il n’en avait plus, et ne possédait plus pour nourrir les habitantes de l’isba qu’un peu de hareng et d’huile. Alors, il demanda l’assistance de quelques hommes connus par leur vertu. Chaque nuit, ces hommes vinrent dans la maison d’Ivan Labibine Ossouzoff. Chaque fois, chacun d’eux apportait un rouble, et ils se mettaient en costume de Doukhobors pour participer à l’œuvre de régénération. Et, comme plusieurs d’entre eux étaient une fois entrés dans la maison voisine, qui était celle de Serge Minskinouchine, un pope dégoûtant et pouilleux, Ivan accrocha au-dessus de sa porte une icone devant laquelle il plaça une petite lanterne rouge.

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LAMARTINE

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Poésie ou Sur la plantation d’un arbre de la liberté au milieu de la place de mon village natal

POÉSIE

ou

Sur la plantation d’un Arbre
de la Liberté au milieu

de la place de mon village natal.


Déjà l’Aurore, ouvrant sa paupière vermeille,
S’élance au firmament ; la Nature s’éveille ;
Déjà l’astre du jour, d’un rayon purpurin,
Essuie au front des bois les larmes du matin.
Cependant du sommeil chassant les doux mensonges
Les hôtes du logis mettent trêve à leurs songes,
Chacun, pour célébrer le renouveau du jour,
Offre son cœur au ciel dans un hymne d’amour ;
La troupe gazouillante au sein du vert feuillage,
Désertant le doux nid, mêle ses jeux volages,
Et mille et mille fois redit le nom de Dieu,
Comme un hymne enfantin qui résonne au saint lieu
Tandis que du clocher le carillon rustique
Répand de l’Angélus l’harmonieux cantique :
L’écho qui le répète en remplit la maison
Et, d’un vol affaibli, le porte à l’horizon.

  Mais quand, dans la céleste voûte,
  Rien ne présage l’aquilon,
  Pourquoi ne vois-je sur lu route
  Ni pasteur, ni troupeau qui broute ?
  Pourquoi ce répit au vallon
  Dont l’oiseau s’étonne en la nue ?
  Pourquoi la plaine est-elle nue ?
  Pourquoi le soc de la charrue
  A-t-il délaissé le sillon ?

C’est qu’en ce jour béni, la place du village
Doit, au sein des transports de la félicité,
Voir se dresser soudain, couronné de feuillage,
  Un Arbre de la Liberté.

Liberté, nom chéri volant de cime en cime,
Par qui Léonidas mourant est immortel,
Et qui pris, pour appui de ton essor sublime,
  La flèche de Guillaume Tell !

Accourez, habitants de ce modeste asile !
Loin des vaines rumeurs et des bruits de la ville,
Mêlez joyeusement vos innocents propos
Aux sons mélodieux des champêtres pipeaux !
Que le pâtre, accouru de la verte campagne,
Presse timidement sa nalve compagne,
Et qu’ensuite, attablés pour un festin frugal,
Ils boivent à longs traits le nectar automnal ;
Que la folle jeunesse, avec des cris de joie,
Chevauche le coursier de chêne qui tournoie;
Ou, sur le tronc poli que presse le fémur,
S’élance avec audace et se perde en l’azur ;
Que des héros du feu l’intrépide cohorte
S’exerce à projeter l’onde qu’elle transporte,
Cependant que Phœbus promène ses rayons
Sur le métal poli qui couronne leurs fronts.

Salut, sites, vallons, bosquets, torrents, retraites !
Et toi, lac azuré dont j’aime le flot clair !
Que votre paix est douce après le bruit des fêtes,
Pour l’âme du rêveur que votre asile est cher !
Quand la reine des soirs, dénouant son écharpe,
De ses reflets d’argent inonde le gazon,
Quand le zéphir plaintif, en effleurant sa harpe,
Gonfle d’un long soupir le sein de l’horizon,
Ah ! c’est là que je veux fixer ma vie errante,
C’est là que du repos je veux goûter le fruit,
Et, parcourant de l’œil la voûte scintillante,
Porter mon âme à Dieu sur l’aile de la nuit !

C’est là que du Seigneur infime créature,
Devant le doux tableau de la terre et des cieux
Je sens, pour saluer l’Auteur de la Nature,
Mes larmes déborder de mon cœur à mes yeux.

Ô sacrés pleurs ! Coulez, coulez comme une source !
Épanchez sur mon sein votre humide cristal,
Ainsi qu’un voyageur au terme de sa course,
Désallérez mon cœur assoiffé d’idéal !



Commentaire.

L’idée de cette poésie me vint durant un séjour que je fis à Milly, en mai 1849, pour me délasser des fatigues éprouvées dans l’arène électorale. Les habitants de la bourgade où s’étaient écoulées les plus belles années de mon enfance avaient voulu, pour fêter mon retour parmi eux, ériger un Arbre de la Liberté. Un tendre peuplier, innocente victime de celle manifestalion libérale, fut ravi à la forêt voisine, et pompeusemenl transplanté sur la place de l’église. Pour rehausser l’éclat de cette cérémonie, un cirque de chevaux de bois, un mât de cocagne, un bal champêtre, offraient des jeux appropriés à tous les âges. Les pompiers de la commune défilèrent au son martial du clairon. Vers le soir, de fraternelles agapes réunirent autour de tables dressées en plein vent l’auteur de ces lignes, les braves habitants de Milly et ceux des hameaux d’alentour.

Au sortir du festin, j’éprouvai un impérieux besoin de m’isoler. Ces chants, ces clameurs déchirant l’air nocturne, me faisaient désirer la paix des campagnes. Par un étroit sentier, je m’acheminai vers une clairière tapissée d’un gazon moelleux sur lequel je m’étendis. À la clarté des flambeaux célestes je traçai au crayon, sur un fragment du Constitutionnel que la brise du soir fit voler à portée de ma main, les premiers vers de cette poésie. Mais, saisi d’émotion devant la majesté du spectacle qui se présentait à moi, je ne pus retenir un torrent de larmes. Cette eau du cœur humecta mon papier. Il me fut impossible de poursuivre ma tâche.

Je quittai ce lieu témoin de mon extase et revins au logis en tenant avec soin la feuille toute dégouttante de mes pleurs. Durant la nuit entière, je demeurai à ma table de travail. Par une étrange coïncidence, la dernière goutte d’huile acheva de se consumer dans ma lampe au moment précis où je traçai le dernier vers. Corrélation mystérieuse ! Il semblait que l’humble témoin de ma veille eût attendu, pour mettre un terme à son assistance, que Dieu m’eût dispensé jusqu’au bout la lumière de l’inspiration !



[modifier] Mme DE NOAILLES

[modifier] La fiancée du soleil

LA FIANCÉE DU SOLEIL

Exténuée de langueur et de nostalgies effilées, Églantine de Buys-Soncreu se laissait torturer par l’atroce douceur de cette après-midi printanière. La chaleur faisait grésiller son âme d’où montaient, comme d’une cassolette où brûlent des pastilles d’Arabie, des soupirs qui se mêlaient à l’odeur des arrosoirs. Les mille pensées qu’elle n’avait pas bourdonnaient dans sa tête avec un petit bruit en colère, et les délices de mordre à même ces minutes juteuses lui causaient un mal affreux.

En face d’elle, Hyacinthe de Buys-Soncreu, son mari, lisait un journal déplié qui lui masquait le visage. Il avait les cheveux noirs et collés et un grand nez jaune, recourbé comme un bec ; il ressemblait à un corbeau.

Tandis qu’il picorait les dernières nouvelles politiques, Églantine considérait son mari flexible, solitaire et haut. Jamais leurs âmes ne s’étaient nouées ; jamais ils n’avaient emmêlé leurs nerfs dans une sensation commune. Il ne comprenait pas qu’on pût avoir envie de pleurer chaque fois qu’on entend de la musique ou qu’on entend le silence, chaque fois qu’on parle ou qu’on se tait, chaque fois que l’on quitte sa demeure ou qu’on la rejoint, chaque fois qu’on est en compagnie ou qu’on est seule, et surtout chaque fois qu’on est heureuse.

Ainsi, réduite à s’appuyer les yeux sur le monde extérieur, Églantine de Buys-Soncreu avait-elle ordonné les plates-bandes de son jardin convenablement à sa mélancolie. Vous étiez là, cloches des digitales qui coulez sur le cœur en sons empoisonnés ; et vous, belladones tachées comme une âme corrompue, et vous aussi, tubéreuses sournoises, agiles serpents d’aromes qui vous insinuez dans les veines ; et vous, aconits qui êtes en albâtre bleu ; et vous, toutes les orchidées !

Soudain, Églantine de Buys-Soncreu se mit à pleurer, car on annonçait une visite, et elle ne pouvait entendre marcher sur le gravier sans mourir. C’était Jasmin Sorbier.

Hyacinthe s’éloigna. Il n’aimait pas Jasmin Sorbier. Il le trouvait ardent et sombre, et la flamme trop forte qui rayonnait de ce philosophe lui faisait cligner l’âme.

Jasmin Sorbier s’avançait. Églantine attacha sur lui des prunelles si lisibles et si nues qu’elles semblaient écorchées, avoir perdu la robe lisse du regard.

Elle s’accouda sur les coussins de sa chaise longue et tendit la main. Dans ce geste, la manche s’écarta, et découvrit le bras pur où les veines étaient bleues et sinueuses comme l’Eurotas sur les cartes de géographie.

— Bonjour, Églantine, fit Jasmin.

— Bonjour, Jasmin, répondit Églantine.

Accablés, ils demeurèrent muets un moment.

Autour d’eux, l’air était tapissé de petits frissons. Le silence était si rond qu’ils entendaient les gazelles rouges de leur sang leur bondir dans les artères.

Un lointain sifflement fit tomber leur contemplation comme une poire mûre.

— Ah ! gémit Églantine, ce train bienheureux, ce cher train qui s’en va !… Je voudrais le prendre avec mes deux mains et l’embrasser comme un visage…

— Vous n’êtes pas heureuse ? demanda Jasmin Sorbier.

— Non, répondit Églantine. Ma vive jeunesse me détruit en même temps qu’elle m’augmente. Je meurs de vivre.

— Comment donc vivez-vous ? dit Jasmin Sorbier.

— Je vis, répondit Églantine, couchée de tout mon long sur les jardins de l’Île-de-France. Je bois l’immense orgueil de Nietzsche et tout l’ennui de Pascal avec une tige creuse de sureau. Je courbe mon génie sur un autel de gazon ironique et sucré, dont je fais mon manteau, ma pâture et mon cimetière.

— La lune romantique éclaire une moitié de votre cœur, fit Jasmin, mais l’autre est dans les ténèbres.

Églantine se mit à pleurer.

— D’où me viendra la lumière ?

Jasmin ne répondit pas tout de suite. Ses yeux se rapprochaient l’un de l’autre, tellement il faisait effort pour penser. Enfin, sur un ton lourd et cher, il affirma :

— Elle vous viendra de moi. Vous avez tort de tolérer autour de vous des essences mortelles. Quand meurent les plantes mauvaises, leur substance ne s’anéantit pas, mais se transmet, et c’est ainsi que vous portez en vous, non seulement leur propre mort, mais toutes celles qu’elles auraient pu causer. Les poisons des aconits et des daturas se sont ajustés à vous, et c’est pourquoi vous avez l’âme inerte et noire.

— En effet, dit pensivement. Églantine.

— Il faut, poursuivit Jasmin Sorbier, que désormais vous ayez autour de vous de la santé verte. Faites planter ici chaque année des plantes saines, vivaces et nourricières. Elles passeront en vous ; vous sentirez leurs petits doigts de vigueur remuer chacun de vos muscles, et vous serez gonflée, loyale et lisse, car les farines et les fécules éparses se réincarneront en vous.

Ils cessèrent de parler jusqu’au coucher du soleil. Puis Jasmin Sorbier s’en alla.

Églantine de Buys-Soncreu suivit le conseil de Jasmin Sorbier.

Bientôt, le visage émerveillé des choux-fleurs, les éblouissements des citrouilles, la domination des asperges, le cœur innombrable des artichauts animèrent en elle une nouvelle espérance.

Un matin, elle s’aperçut en s’éveillant que la guérison, entrée dans sa chambre, s’était assise sur un petit fauteuil et la regardait, les mains contre les genoux, en souriant Désormais, le goût de sa chère âme ardente arrivait à ses lèvres entr’ouvertes. Tous les moments lui semblaient hauts comme des voûtes d’église. Elle n’employait plus que des mots bien portants, qui avaient les joues rouges. Et elle devait, comme on se bouche les oreilles, s’entrer les doigts dans les yeux pour n’être pas aveuglée par la beauté reconquise du monde.

Même elle devint si puissante, si nourrie et si grandiose, que des amours humaines lui parurent vulgaires et ne la rassasièrent plus. Elle chassa Hyacinthe de Buys-Soncreu, et ne voulut plus revoir Jasmin Sorbier. Enfin, dans son élan vers la sublimité, elle s’éleva jusqu’au faîte d’un tilleul et, sur cette colonne lisse et haute qui semblait la porter ainsi qu’un géant piédestal, Églantine de Buys-Soncreu devint la fiancée du Soleil.



[modifier] BAUDELAIRE

[modifier] UT ERUCTENT QUIRITES

UT ERUCTENT QUIRITES


Dans le palais de jade où tu tisses tes, rêves,
Ô mon spleen, je contemple, en fumant le houka,
L’étrange accouplement qui rapproche deux Èves :
La géante Chum-Chum, la naine Sélika.

Chum-Chum vient de la Chine et Sélika d’AfrIque,
L’une, jaune, est pareille à quelque énorme coing,
L’autre est couleur de nuit, Sapho microscopique,
Et leur disparité s’oppose et se conjoint.

De la gloire pourtant leur entr’ouvrant la porte,
Je peux les égaler à ces affreux dragons
Qu’un amour de poète en son sillage emporte
Comme un char enflammé traîne de vieux wagons :

Elvire, ange égrotant, insalubre maîtresse
Qui vomit un poumon à chaque mot d’amour,
Squelette à peau tendue, et dont, sous la caresse
Le thorax décharné sonne comme un tambour.

Cassandre, Hébé des champs, rinceuse de vaisselles
Qui captiva Ronsard en lui nouant au cou,
Parmi des puanteurs suffocantes d’aisselles,
De ses seins pendillants le collier tiède et mou.

Laure, vase béat, dont un lyrique chantre
Illustra la pudeur en immortels accents,
Quand, obscène bourgeoise, elle étalait un ventre
Éternellement plein de fœtus bondissants.

Béatrice, succube affreux, que les Vampires,
Les Stryges, les Démons, les Larves, les Maudits
Chassèrent, dégoûtés, et qui, de leurs empires ;
Roula de chute en chute au fond du Paradis !

Abominables sœurs de ces inspiratrices,
Ignobles alambics d’où coule un vin sacré,
Chum-Chum et Sélika, gorgez-moi de vos vices
Et saturez d’oubli mon cœur désespéré !

Poursuivez âprement votre âpre jouissance,
Flagellez-vous du fouet, du stick et du bambou,
Et de ses aiguillons que la concupiscence
Larde vos corps tordus comme du caoutchouc.

Et puissiez-vous un jour dans votre hymen immonde
Où la hideur s’accouple à la lubricité,
Engendrer sous mes yeux, épouvante du monde,
Le monstrueux enfant de la stérilité !



[modifier] MARCELLE TINAYRE

[modifier] LA FÊTE DE GENTIANE

LA FÊTE DE GENTIANE

Gentiane Rasurel considère les préparatifs du five-o’clock qu’elle doit offrir cet après-midi à ses amies. Dans le salon-salle à manger de l’appartement clair et simplet qu’elle habite, rue Mouillou, près du Jardin des Plantes, la table est dressée déjà : des petits beurres, des olibets, des macarons. Auprès, un baba au rhum et des cigarettes, pour Lucia Vendangeur, qui ne déteste pas l’alcool et le tabac. Gentiane lève les yeux vers la muraille, tapissée avec goût d’un papier de style moderne, et où des Vierges préraphaëlites, encadrées de baguettes blanches, alternent avec des brevets sous verre, des gravures de modes, et des vues de Port-Royal. Sur un guéridon, la machine à écrire est recouverte d’une housse brodée et coquettement agrémentée de nœuds roses. Ce n’est point pour dissimuler cet accessoire de travail que Gentiane l’a ainsi déguisé. Elle ne tait pas sa vie laborieuse, et s’honore de montrer qu’on peut être à la fois un être de séduction et un être d’effort. On sonna. C’était Mme d’Elminthe.

Les deux amies se serrèrent vigoureusement la main.

Mme d’Elminthe était la directrice de La Femme Virile, grande revue philosophique et mondaine universellement connue dans les quartiers de la rive gauche, et dont Gentiane était une des plus brillantes rédactrices.

— N’oubliez pas de m’envoyer votre « papier », ma chère amie, fit Mme d’Elminthe à Gentiane qui s’avançait, une tasse de thé à la main. Pour mercredi au plus tard.

— Soyez tranquille… Lait ou citron ?… Faut-il vous faire un « topo » explicatif sur l’actualité de l’article ?…

— Non. La secrétaire de la rédaction fera le « chapeau » elle-même. Un nuage de lait… Merci.

— Et surtout… Deux morceaux de sucre ?… Surtout, qu’on me fournisse des épreuves ! La dernière fois… Une tranche de baba ?… C’était plein de « coquilles ». Il y avait même un « mastic ». Si vous vouliez être tout à fait gentille… Préférez-vous des petits beurres ?… Vous me feriez avoir les « morasses…»,…

— Entendu… Mais causons un peu de vous, chère amie, fit Mme d’Elminthe. Comment vont vos bébés ?

— Très bien, répondit la jeune fille. Gentiane Rasurel avait l’âme trop loyale et trop haute pour ne pas conformer sa vie à sa doctrine. Fervente adepte de l’indépendance du cœur, elle avait noblement prêché d’exemple chaque fois qu’une grande passion l’émouvait. Par un de ces soirs où le printemps creuse en nous comme un vaste abîme indicible, elle avait fait la rencontre d’un Inconnu, disparu dès le lendemain. Depuis, elle le cherchait avec un insatiable appétit de fidélité. Elle avait cru le rejoindre en la personne d’un jeune homme mystique, Éliacin du Bocage ; puis en celle d’un ingénieur des Arts et Manufactures, dont les yeux se mouillaient de tendresse derrière le cristal du binocle. Mais elle n’avait retrouvé qu’épars et amoindris en eux les mérites si admirablement groupés en faisceau chez l’Inconnu. Alors Gentiane Rasurel avait reçu les confidences d’un chef de rayon au magasin du Pauvre Jacques. Depuis quelques mois, il incarnait le cher fantôme qu’elle poursuivait en vain. Elle avait pris de lui le goût vivifiant des sports, et s’était efforcée, en retour, de lui dévoiler les splendeurs mystérieuses du Beau. Ensemble, ils avaient visité à bicyclette les châteaux de la Loire.

Ces multiples expériences avaient chacune porté leur fruit. Et, par moments, on entendait à travers la porte de frais rires d’enfant.

Mais une voix mâle, dans le vestibule, signalait l’arrivée de Lucia Vendangeur. C’était une originale. Elle entra sans formule de politesse et s’en fut droit vers les cigarettes et le rhum.

Après elle, pénétra tout un groupe de jeunes femmes, aux jupes froufroutantes, au visage pensif.

— Eh bien, fit Mme d’Elminthe, il me semble que maintenant nous sommes au complet. Le moment est venu…

Dans le grand silence qui suivit cette parole, elle tira de sa poche un petit écrin, et approcha de Gentiane.

— Ma chère amie, fit-elle d’une voix émue, je viens, au nom de toute la rédaction de La Femme Virile, vous apporter ce modeste gage de l’amitié que toutes nous vous portons d’un cœur égal.

Mollement couché sur le capiton crème de l’écrin, un stylographe d’or orné d’un chiffre en diamants — G. R. les initiales de Gentiane Rasurel — luisait avec douceur.

Gentiane était debout, muette ; ses yeux s’emplissaient de larmes. Un sanglot l’étouffait. Elle dut s’appuyer à la table pour ne pas tomber.

— Je rêve, je deviens folle… Ce n’est pas possible…, balbutiait-elle.

— Nous avons choisi, fit Mme d’Elminthe, très émue elle-même, ce qui pouvait le mieux symboliser l’admirable collaboratrice que nous aimons en vous.

Elle lui donna l’accolade. Puis, à tour de rôle, les assistantes s’approchèrent, toutes pénétrées d’un sincère attendrissement.

Dès qu’elle se retrouva seule, Gentiane voulut éprouver l’instrument. Elle le remplit d’encre violette, et le fit courir en tête d’une grande feuille blanche pour commencer le premier chapitre d’une étude sur le rôle philosophique de la femme en amour, dont l’idée lui venait tout à coup.

Mais le précieux tube laissait fuser un peu d’encre qui violaçait déjà par endroits les doigts effilés de Gentiane.

Alors, elle se leva et se dirigea vers la fenêtre, qu’elle ouvrit.

Appuyée contre la balustrade, Gentiane contemplait la splendeur du coucher du soleil. L’horizon était comme noyé de pourpre et d’or. Un immense éventail de feu déployait ses branches an-dessus du dôme des Invalides dont il semblait sortir, comme ces éventails de cotillon qui sortent d’une boule. Tout le zénith était d’un vert adorable de turquoise mourante. Puis le soleil fut vaincu par la nuit et disparut dans un linceul de crêpe de Chine gris. Gentiane était immobile. On l’eût dite morte, si la brise du soir n’avait pas fait palpiter par moments son tea-gown de mousseline. Et Gentiane demeura longtemps ; longtemps accoudée à sa fenêtre, le petit doigt taché d’encre contre la tempe, les yeux perdus dans l’infini, absorbée par son rêve d’avenir et d’amour.



[modifier] MISTRAL

[modifier] LEGEINDE DE LA BELLE cLEMÈNço LA FLOUR DtAVlGNOUN

LEGEINDE DE LA BELLE CLEMËNÇO LA FLOUR D’AVIGNOUN


Clemènço, la floùr d’Avignoun,

Avé soun péti corbeilloùn
Remplissou di cocons, tarabin, tarabàn,
Se va, chantàn, à Beaucairo.
Mais, paçàn la paçereilo,
La povrètte, toumbàn dins l’o,
Patafiou ! si treïmpan plù hau qué lou mitàn.

Tutu panpan
Felibri galejade !
E zoù ! zoù ! zoù !
E lagadigadou !

Mouillàdo coume oùn soupado,
Mit sécho soun feing caraco,
Sa joupe et sa camise o-dessu dé bouisson,
Més oun toro di Camargo
Lis emporto su sà corno,
Péindan qué la pitchoùn dormo
Avé countre soun cœur tou ses péti cocons.

Tutu pan pan, etc.

La voian touto nùdado
La Viergo Mario digo :
« Cette Clemènço, boufre ! a pou di moudesti ! »
Mais lou Sant-Espri qui sèi tou,
Oùn doig su lou frount, repondou :
« Té, c’é pà sa fote, j’ai vou.
C’é le toro, pas moins, qui a pri soun abit. »

Tutu pan pan, etc.

La Vierg’ al celestou balcoùn
Se peincha su li corbeilloun
Et toca li cocons d’où soùrtire li vers,
Et la charmeïnte Clemènço
Fu emberluquée auçitô
De mille soyeùs àsticô,
E en fu pou-à-pou soun bô cors ricouver.

Tutu pan pan, etc.

Ont tissé camiso si meïnce
Qué jamais la reine di Freïnce
Su soun lit d’accouchée en porto di plù doùs,
Ont tissé bas por li gàmbo,
Otre joupe, otra caràco,
E su lou veïntre a su lou do,
Li mignoùn travaillours li ont tissé partou.

Tutu panpan, etc.

Por reïndre atour ancor peu bél,
Coum il y manco la dentêl,
Mario pri dins l’èr dè fils di la Viergo,
En fi oun boùnet arlésieïng
E, avé soun divino maïng,
Tout-d’un-tèmps, mi coquettemeïng
Lou blàn bounet sus lou teste di Clemènço.

Tutu panpan, etc.

Et la bello si reveillo,
E s’en allo en cantanto,
E il éto d’oune splendoùr si merveillous
Que roussignolets di la Cràu,
Et tou lis otres animo,
Grillon, abeillo, cigàlo,
Sé criei : « Troun dé l’èr », é tombei à geinous !

Tutu panpan,
Felibri galejade !
E zoù ! zoù ! zoù !
E lagadigadou !



[modifier] PIERRE LOTI

[modifier] PAPAOUTEMARI

PAPAOUTEMARI


I

Une plage semée de tortues vertes, de noix coco et de rameaux de corail. Un sable rouge, d’un rouge brun de sang séché. Sur ma tête, une voûte mystérieuse formée par des cholas, des palétuviers, des manguiers, des arbres à pain, des baobabs et des dighuelas. En face, la mer. C’est une mer verte et magnifique, pareille à un miroir bleu, — mais à un miroir qui ne refléterait rien, et dont ne changerait jamais la couleur étincelante et profonde.

L’Amiral-Picard, le sous-marin de haut bord que je commande, est depuis un mois au radoub dans la cale sèche de Toutouasamémé. Me voilà immobilisé en pleine Polynésie, de l’autre côté de la boule terrestre. Et une grande mélancolie amère et puissante me serre le cœur quand je songe que, partout où j’ai vécu, où des femmes m’ont aimé, j’étais partout aux antipodes de quelque chose…

II

Lorsque je ne suis pas retenu à bord par les obligations du service, j’habite près de la grève une case qui a des murs en pandanus et en roseaux. J’ai acheté à un vieux sorcier les quelques meubles qui m’étaient nécessaires. Oh ! bien peu de chose ! Une couchette de jonc, un rideau de plumes de perruches, une calebasse qui me sert pour les ablutions matinales, et une descente de lit en peau de porc-épic. C’est tout.

Là, je me sens chez moi. J’ai adopté le costume indigène, fait de verroteries, de tatouages et de fibres. Il laisse paraître agréablement les lignes harmonieuses de mon corps, et me donne, ma foi, très bon air. Ma demeure est intime et sombre. On n’y pénètre que par un petit trou, pareil à l’entrée d’une ruche d’abeilles, tout au ras du sol.

Quelquefois, à plat ventre, je m’étends là pour regarder la mer, la mer trop bleue, et le rivage étincelant où passent en silence les ombres des gypaètes…

III

Je la revois quand elle marchait sous les cacaouettiers, dans la grande lumière matinale, je revois ma petite amie Papaoutemari.

Je l’ai appelée : Papaoutemari, ce qui veut dire, dans le langage polynésien, Regard de Vierge.

Moins grande que moi, elle me vient à la ceinture. Elle porte les cheveux en brosse, ainsi que les femmes annamites. Je revois ses oreilles de poupée, toujours froides comme celles des chattes, ses lèvres noires, ses mains délicates dont l’intérieur est pâle, la souple ligne de son dos rougi vers le bas, et ses yeux petits, rapprochés, pétillants de malice… Mais comment peindre cette chose enchanteresse, les yeux de Papaoutemari ? Ce n’est pas sans peine que je suis devenu son ami. Jamais, ni pour Rarahu, ni pour Azyadé, ni pour Mme Chrysanthème, il ne m’a fallu tant de diplomatie !

J’ai dû poser devant ma porte une écuelle pleine de lait de bufflonne, des colliers, une montre, une paire de bretelles et un parapluie… Ainsi, j’ai gagné sa confiance. Chère petite Papaoutemari ! où es-tu maintenant, toi dont l’âme ingénue m’a permis de comprendre ce qu’étaient nos premiers ancêtres aux premiers âges du monde ? Peut-être es-tu vieille, peut-être es-tu morte, puisque c’est l’inexorable destin… Mais sans doute d’autres petites Papaoutemari sont nées à leur tour, et, sur la plage où tu gambadais, jouent en ce moment avec les tortues vertes…

IV

Un matin, ma petite amie m’a présenté sa famille, qui est devenue un peu la mienne. Étrange famille éphémère, perdue en plein océan, et que je vais peut-être quitter demain pour toujours…

Ils étaient trois, qui se sont d’abord tenus à l’écart en faisant des gestes. Ils se communiquaient leurs impressions sur moi, sans doute… Mon beau-père a une singulière figure, et semble assez peu vénérable, je dois le reconnaître, malgré sa barbe en éventail pareille à celle que je voyais aux matelots sur mes images d’enfance. Ma belle-mère l’accompagne, une petite vieille ridée et renfrognée, mais qui a les yeux de Papaoutemari… Il y a là aussi mon beau-frère, un enfant…

J’ai dû faire un mouvement trop brusque, car toute la société, soudain, s’effarouche… Mon beau-père bondit sur un palmier et y monte des pieds et des mains, à la mode néo-zélandaise, très vite, comme ayant quelque affaire urgente à terminer là-haut. Ma belle-mère presse contre elle, d’un geste protecteur, Papaoutemari et le petit beau-frère, et me regarde en poussant des cris d’effroi.

Mais on me voit si calme que la paniquc s’évanouit.

Ma nouvelle famille se rapproche ; nous nous asseyons en rond, et je distribue des cacaouettes dont Papaoutemari choisit les plus beaux pour me les éplucher.

Ce fut notre repas de noces.

V

Chaque jour, quand j’arrive, après avoir été relever le point sur l’Amiral-Picard toujours au radoub, je trouve Papaoutemari en train de jouer à un jeu différent.

Elle est coquette, cette petite. La glace que j’emploie pour me raser est, dans son esprit, quelque chose de prodigieux. Elle la prend, se regarde, puis passe vite la main derrière… Personne !… Surprise, irritée, elle vient vers moi, me tire par la manche et me demande des explications dans sa langue qu’aucun missionnaire ne parle sur la surface du globe, et que nul n’a pu m’enseigner.

***

Elle veut s’instruire, et montre pour m’imiter une volonté touchante de perfectionnement. Comme elle a vu cirer mes bottes, elle a essayé l’autre jour de faire briller ses pieds en les frottant avec ma brosse à dents et de la pâte dentifrice. Chère petite Papaoutemari !

***

Elle est si délicieusement puérile, si fantasque ! Hier, à la nuit tombante, n’a-t-elle pas plongé sa main mignonne dans mon grand encrier, et barbouillé toutes les feuilles d’un manuscrit de roman… Chère petite Papaoutemari ! Elle a bien compris que j’étais très en colère et que je faisais la grosse voix. Alors elle est allée se réfugier sur le sommet de la paillote. J’ai dû moi-même grimper là-haut avec des agilités d’acrobate pour la rejoindre ; je l’ai consolée doucement jusqu’à ce qu’elle appuyât sa petite tête sur ma poitrine, et m’entourât le cou de ses bras fluets et tièdes. Ainsi nous nous sommes réconciliés, et couché près d’elle sur les palmes sèches de la toiture, j’ai connu l’orgueil et le délice d’être aimé d’un amour primitif, sous la Croix du Sud, dans l’absolu silence et la paix magnifique d’une nuit équatoriale.

VI

Nous sommes au mois d’août. C’est l’hiver. Il est onze heures du matin, et il fait nuit noire, car sous ces lointaines latitudes l’ordre des saisons et des heures se trouve renversé, et ce n’est pas la moindre cause de ma perpétuelle angoisse que ce retournement des choses naturelles. Vers midi, l’aube est venue, l’aube de mon dernier jour.

Oui, c’est mon dernier jour à Toutouasamémé. Depuis deux mois que je vis ici, séparé des miens par l’épaisseur effroyable de la terre, je me suis endormi dans une existence de rêve et d’oubli. Mais il faut partir. L’ordre est arrivé hier, comme un coup de foudre. L’Amiral-Picard met à la voile dans une heure. Il faut partir.

Quel temps ! il fait sombre et froid. Les nuages semblent traîner sur le sol, et le ciel menace d’un déluge.

Les empaquetages ont commencé.

Dans son instinct de créature primitive, Papaoutemari a prévu ce départ. Ses regards s’attachent sur moi avec une mobilité déconcertante ; elle suit tous mes gestes.

Comme elle me voyait emballer les souvenirs que je voulais emporter, — des madrépores, quelques-uns de ces moucherons irisés qui naissent et dansent une heure au crépuscule, des idoles de porphyre, ma descente de lit, un tronc de baobab, — elle m’a d’abord imité. Elle a essayé de ranger et d’empaqueter. Le mouvement trompait sa douleur. Et puis elle a exigé un souvenir, elle aussi. Elle s’est approchée de moi par derrière, pour recueillir une mèche de mes cheveux. Comme elle ne sait pas se servir des ciseaux, elle a saisi une touffe à pleines mains et s’est mise à tirer… Je n’ai pas eu le courage de lui faire des reproches…

Deux heures. L’alizé souffle avec une violence croissante. Oh ! la tristesse des adieux, par ce temps d’averse et de rafales, par ce froid subit, si imprévu dans la nature tropicale, et qui lui donne un aspect morne et transi…

Tout à l’heure il faudra se dire adieu pour toujours. Et l’éternité va commencer entre nous deux… Ah ! si du moins un enfant issu mon sang pouvait perpétuer ma race sur cette terre perdue…

***

Ma famille a voulu me saluer une dernière fois, et je l’aperçois là-bas, toujours très réservée, très discrète… Je fais un signe et je montre quelques cacaouettes… Mon petit beau-frère galope aussitôt vers moi, suivi de loin par mon beau-père et ma belle-mère. Je m’assieds au milieu de mes parents sauvages, et nous attendons, de cette attente cruelle et désœuvrée qui précède les grands départs. Papaoutemari s’est blottie, suivant son habitude, contre moi. Sans pouvoir parler, elle tremble, et elle m’exprime, par ses yeux si profondément touchants, la détresse de son cœur. Un coup de sifflet m’annonce que la baleinière va venir me prendre. Allons, c’est la fin… Il faut se quitter, avec la certitude de ne plus jamais nous revoir. Ah ! c’est aussi horrible que si nous mourions tous, à ce moment-là, les uns devant les autres…

Mais voici qu’un accident trouble nos adieux. L’équipage du canot se dirige vers moi. Ma famille comprend qu’on vient me prendre. Papaoutemari ramasse un crabe vert, et le jette contre ces méchants. Les siens l’imitent, et mes hommes doivent s’avancer en se garant contre cette fusillade imprévue.

Comme ils savent quelle affection m’unit aux agresseurs, ils n’osent trop rien dire. Pourtant, j’en entends un qui pousse tout bas un gros juron. Mes ballots s’en vont un par un. Il ne reste plus rien de ce qui fut ma maison tant aimée. Un dernier coup d’œil autour de moi, un dernier baiser à Papaoutemari, et je m’embarque.

Tandis que le canot rejoint L’Amiral-Picard, je regarde tristement ceux qui sont restés sur la rive. Mon beau-père seul paraît ému et, pour me dire au revoir, agite sa queue tricolore [17]. Mais ma belle-mère se gratte l’aisselle; Papaoutemari et son frère jouent ensemble, déjà presque consolés. Ainsi, durant ces deux mois de vie comune où nous avons dormi côte à côte, cette petite guenon ne m’a pas compris, et sans doute je ne l’ai pas comprise. Personne n’arrive à se connaître, hélas ! Et il en fut d’elle et de moi comme de tous les êtres qui demeurent étrangers les uns aux autres, et ne sont vraiment unis que le jour où ils se confondent, sous la terre clémente, en une poussière sans nom.



[modifier] GYP

[modifier] LE MARIAGE DE JABOTE

LE MARIAGE DE JABOTE

Chez les Moveyl-Aaron, dans le château princier dont ils ont pris possession après en avoir ruiné le trop confiant propriétaire. Le salon. Architecture de grand slyle. Mais les Moveyl-Aaron ont arrangé les choses à leur goût, qui est affreux. Tout est rouge et or. Le piano lui-même est doré, avec des incrustations de rubis. On a doré les cariatides de la cheminée monumentale, et on leur a fourré des yeux en pierre précieuse. Le marbre de l’entablement a été remplacé par une dalle en or massif. Le décor du plafond imite la voûte d’une grotte, avec des stalactites dorées. Un maître d’hôtel, chamarré comme un amiral suisse, introduit les invités : Le duc de Keurfëal, sa fille Jacqueline (surnommée Jabote à cause de son bavardage), son fils Robert, dit Bobo (neuf ans), et, presque aussitôt après, le lieutenant Jean de Pursayeu.

JABOTE. De beaux yeux, des cils immenses, le nez un peu long, bourbonien. Serait-il vrai que sa bisaïeule… et Louis le Bien-Aimé… ? Hé ! hé !… Extrémités aristocratiques. Costume de linon jaune à collerette rouge plissée, très chic et très simple. Elle s’avance, la main loyalemenl tendue, vers Pursayeu.

Bonjour, Jean. C’que je suis contente ! Grâce à vous, on n’va pas s’raser.

M. DE KEURFËAL, cinquante ans, admirablement conservé. Cheveux en brosse d’un blanc éblouissant. Moustache noire tombante, à la Cassagnac. Ganls paille. Guêtres écossaises. Pantalon à larges raies. Gilet à carreaux bleus et jaunes, d’un ton très franc. Jaquette à revers de soie. Une touffe de fleurs de lys à la boutonnière. Très vieille France, très sobre et très chic.

Bonjour, Jean, comment va votre tante, la vicomtesse d’Eu, douairière d’Effagaux ?

PURSAYEU, vingt-sept ans. Grand et beau garçon, bien découplé dans son dolman bleu ciel de chasseur qui lui fait une taille d’abeille. Très chic et très simple. Il découvre dans un sourire, sous sa fine moustache, des dents magnifiques.

Très bien, je vous remercie… Toujours en Prison.

BOBO, figure ouverte et sympathique. Tenue des écoliers d’Eaton, veston court, grand col pesé, pantalon en pattes d’éléphant.

Pourquoi qu’elle est en prison ?

JABOTE

Au moment des inventaires, elle a vidé sa tabatière dans les yeux d’un cheval de gendarme.

BOBO

Vive le Roy !

(Son père lui donne deux sous.)
KEURFEAL, à Pursayeu.

Croyez-vous qu’il est avancé pour son âge ?

JABOTE, à Pursayeu.

Et comment va votre cousin Yaud de Poël ?

PURSAYEU

Très bien. (Riant.) Vous savez le mot charmant que le vidame des Apanages a fait sur lui ?

TOUS, intéressés.

Non… dites ?

PURSAYEU

Comme Yaud de Poël venait de prendre la culotte au Jockey, avec le petit Blazon d’Eydoré, des Apanages lui a dit : « Tu m’as l’air bien abattu, Yaud de Poël… »

TOUS, riant.

Ah ! charmant… Ce des Apanages a un esprit d’enfer !

BOBO, de but en blanc.

Jean, dis, t’as faim ?

PURSAYEU

Une faim de loup, mon petit Bobo.

BOBO

Tant mieux ! Il ne leur restera rien du déjeuner, à ces sales types qui nous ont invités !

(Il ouvre le piano et y verse l’eau d’un pot de fleurs.)

Tiens ! voilà pour eux ! Ça leur apprendra à jouer du Wagner au lieu de jouer du Gounod !…

M. DE KEURFEAL, faisant les gros yeux à Bobo.

Veux-tu finir, brigand ! (Bas à Pursayeu, et très amusé au fond.) Croyez-vous qu’il est avancé pour son âge ?

BOBO, reniflant.

Oh !… C’t’infection !…

KEURFEAL, humant l’air.

Mais oui… sentez-vous cette odeur bizarre ?

PURSAYEU

Cela augmente…

JABOTE

Ça sent l’bouc, le suint et l’vieux tapis…

BOBO, de plus en plus avancé pour son âge.

Une odeur de juif-generis…

LE MAITRE D’HÔTEL, en effet, au moment où tous éclatent de rire, annonce :

Madame la baronne et monsieur le baron Abraham Moveyl-Aaron, Monsieur Gontran de Moveyl-Aaron !

KEURFEAL, suffoqué, bas à Pursayeu.

Ils se font annoncer chez eux, à présent.

LE MAITRE D’HOTEL, qui a entendu, bas à Keurfëal.

J’ai eu beau leur dire…

(Le trio s’avance. En tête, l’aïeule, énorme tas de chair éléphantesque boudiné dans une horrible robe noire garnie de dentelles et couverte de diamants gros comme des carafes. Puis viennent le baron et son fils Gontran, tous deux également monstrueux, et vêtus de complets gris, d’un ton louche. Politesses. Salutations. Le baron s’avance vers Jabote et lui baise la main. Aussitôt Jabote sort une fiole d’eau oxygénée et s’en verse sur la place embrassée.)

GONTRAN

Gue vaides-fous dong, matemoisselle ?

JABOTE, avec hauteur.

Je m’nettoie.

LA BARONNE

Fous afez tes drôles te vazons !

(Devant celle observation si dépourvue de savoir-vivre, Pursayeu et Keurfeal se sentent indignés. Heureusement, on annonce que le déjeuner est servi. Tout le monde passe dans la salle à manger, où règne un luxe épouvantablement criard.)

KEURFEAI, se penchant sur la nappe écarlate, avec surprise.

C’est du point à la rose ?

LE BARON

Foui. Ch’ai bayé za tans les drois zent mille…

PURSAYEU

C’était de cette couleur-là quand vous l’avez acheté ?

LE BARON

Non. Che l’ai fait deindre en rouche. Che drouve ça blus choli, blus rige…

BOBO, au baron qui est chauve.

Pourquoi qu’vous n’avez pas fait teind’ vos ch’veux, aussi ?

(Les invités rient. Le baron, confus, baisse le nez vers son assiette.)

LE MAITRE D’HOTEL, versant du bordeaux, murmure à l’oreille de chacun :

Château-Laffite 77, quarante francs… Château-Laffite 77, quarante francs…

KEURFEAL, au maître d’ hôtel.

Hein ?

LE MAITRE D’HÔTEL, bas.

C’est le prix. Ici, il faut dire le prix de la bouteille…

(Keurfëal lance un regard de pitié au malheureux qui continue sa tournée d’un air penaud. On apporle des tournedos béarnaise.)

LA BARONNE MOVEYL-AARON, flairant, le nez sur la saucière, avec un sans-gêne choquant de parvenue.

Coûtez zao. Che groix gueu z’est pon. Za sent pon.

KEURFEAL, sentant la sauce avec cette aisance d’allures qui est l’apanage des vrais grands seigneurs.

Mais… elle est tournée, cette sauce…

LE MAITRE D’HÔTEL, bas à Keurfeal.

C’est eux… Chaque fois qu’on sert une béarnaise, elle tourne, rapport à leur odeur…

(Le repas continue. Le baron et son fils cherchent en vain à rendre la conversation vivante. Leurs hôtes gardent un silence méprisant.)

BOBO, très amusé, ne cesse d’observer la baronne Moveyl-Aaron qui, par instinct d’économie, a absorbé successivement des arêtes de truite et des os de perdreau. On sert des asperges. Voyant le baron et son fils avaler les tiges jusqu’au bout, il ne peut retenir un avis sarcastique.

Dites donc, m’sieu…

LE BARON

Guoi, mon bedid ami ?

BOBO

Avalez pas vos doigts avec !

(Les invités rient. Le baron, intimidé, cesse de manger. Et le repas s’achève sans un mot. Au moment des rince-bouche, on apporte des gobelets dans des bols. Keurfëal, Pursayeu, Jabote et Bobo trempent le bout de leurs ongles avec une distinction aristocratique. Les Moveyl-Aaron prennent un bain complet. À regret, la baronne Moveyl-Aaron se sépare de son eau tiède. On sort de table. Elle manœuvre de manière à demeurer la dernière, puis, vivement, saisit un bol et, toujours pour ne rien laisser perdre, en boit le contenu avec avidité. Sur le perron, calé, liqueurs, cigares.)

LE BARON, se coiffant d’un chapeau de paille.

Vous permettez que je reste couvert… à cause du soleil ?

KEURFEAL, désignant narquoisement le chapeau.

C’est un panama ?

LE BARON

Foui.

KEURFEAL, cinglant.

Naturellement.

(Le baron, gêné, enlève son chapeau. Pursayeu et Jabote vont faire un tour derrière les massifs de rhododendrons.)

PURSAYEU

Vous vous amusez, ici ?

JABOTE

Je m’cire !

PURSAYEU

Mais pourquoi Monsieur votre père y vient-il ?

JABOTE, simplement.

Parc’que j’vais épouser l’jeune Gontran.

PURSAYEU, stupéfait.

Pas possible !

JABOTE

Comm’ je vous l’dis.

PURSAYEU

Et M. de Keurfëal consent…

JABOTE

Faut bien… Le baron n’rêve que d’ça. Il a racheté tout’s les créances de p’pa. Faut bien consentir à c’qu’y veut. (Mélancolique.) Mais, vrai de vrai, y a d’quoi s’faire des cheveux…

PURSAYEU

Le mariage n’aura pas lieu. Je saurai l’empêcher.

JABOTE

Quell’ blague !

PURSAYEU

Parfaitement ! Il y a quatre ans, au conseil de révision, je faisais partie du bureau… J’ai vu le jeune Gontran… Je l’ai vu, mais ce qui peut s’appeler vu, et… (hésitant) je ne sais pas si, devant une jeune fille…

JABOTE

Allez, allez, n’vous frappez pas…

PURSAYEU

Eh bien, il a la lèpre… le corps couvert d’écailles blanches… comme tous ses coreligionnaires… C’est bien connu… Et il n’a qu’une omoplate !…

JABOTE

Quelle horreur !!!

PURSAYEU

Je vais le menacer de faire passer sa caricature dans les journaux… Il craindra le scandale… Il renoncera au mariage, et le vieux rendra les créances à Monsieur votre père…

JABOTE, lui sautant au cou.

Oh ! vous êtes un chic type ! J’vous gobe !

PURSAYEU

Mam’zelle Jabote, je vous adore ! Voulez-vous être ma femme ?

JABOTE, souriant.

C’te question !

PURSAYEU

Alors je vous enlève. Fuyons.

JABOTE

Comment ?

PURSAYEU

En auto.

JABOTE

J’ai pas d’auto.

PURSAYEU

Moi non plus… Mais il y a celle des Moveyl-Aaron… Sautons dedans… (Riant.) Je la leur emprunte !

JABOTE

Ils nous doivent bien ça !



[modifier] JEAN JAURÈS

[modifier] DISCOURS SUR LA SOCIÉTÉ FUTURE

DISCOURS SUR LA SOCIÉTÉ FUTURE
Messieurs,

Sera-t-il permis à celui que le grand chancelier de l’Empire Allemand comparait à l’hirondelle légère, de vous apporter, comme sa sœur la colombe de l’arche, un modeste rameau d’olivier, annonciateur de la fin des tempêtes, et de développer devant vous les arguments par lesquels il lui semble possible de préconiser l’établissement d’un régime de fraternité, de solidarité, d’équité, de libéralité et d’humanité universelles ?

Trois grands problèmes, messieurs, s’imposèrent tout d’abord à mon attention, lorsque j’eus décidé d’entreprendre l’anéantissement de l’édifice social actuel, château fort de misère et d’oppression où retentit depuis des siècles le gémissement de la servitude prolétarienne, pour le remplacer par un monument conforme à l’esprit des temps nouveaux, qui trouvât ses assises sur un terrain de bonté et de liberté et qui, cimenté de justice, couronné de concorde et de paix, élevât harmonieusement au grand soleil des âges son fronton magnifique azuré d’idéal.

Ces trois problèmes, messieurs, sont le problème capitaliste, le problème cléricaliste et le problème militariste. Étudions-les d’un esprit méthodique. Je ne suis pas de ceux qui se laissent abuser par les mots et par les épithètes, et qui acceptent comme un ordre social modifié un ordre social où les noms seuls ont changé, et où les choses sont restées les mêmes.

Quelles sont aujourd’hui les relations qui unissent entre eux le monde capitaliste et le monde du travail ? Prenons, si vous le voulez bien, un exemple : s0it une exploitation de gisements houillers. Qu’y voyons-nous ? Des centaines de mineurs dont les visages émaciés, entièrement recouverts d’une couche épaisse de charbon, nous émeuvent par leur pâleur. Surveillés par une chiourme d’ingénieurs et de contremaîtres, ils extraient la richesse du sol au profit de quelques égoïstes assoiffés de jouissances, qui constituent un conseil d’administration. Ce conseil distribue des sommes exorbitantes au paresseux troupeau des actionnaires. Mais imaginez en regard la mine idéale, la mine fraternelle, rationnellement organisée, la mine aux mineurs. Qu’ils seraient heureux, épanouis, blancs et roses, les libres mineurs de la mine sociale ! Pour leur épargner toute peine superflue, tout effort inutile, quelques-uns d’entre eux se sont préalablement efforcés de pénétrer par l’étude les secrets de la terre, afin de diriger leur labeur. Des gens d’initiative se sont associés en comité de gestion pour leur fournir les machines, le matériel. En échange de cet apport, ceux-ci se partagent au prorata de leurs avances le charbon contenu dans la mine. Vous entendez bien que je parle au figuré, puisqu’ils ne peuvent répartir entre eux la houille elle-même, qui n’est pas encore extraite de sa prison souterraine. Ils conviennent donc de représenter par un objet quelconque, mettons par de petits carrés de papier spécialement imprimés à cet effet, leurs « parts » respectives dans l’affaire. Grâce à eux, le travail s’organise. On divise les bénéfices en autant d’unités qu’il y a de petits carrés de papier. Le chiffre obtenu par cette opération, le « dividende », comme disent les mathématiciens, représente ce qui doit revenir à chacun pour son initiative créatrice.

… Mais je m’aperçois que j’occupe la tribune déjà depuis deux heures. Je ne veux pas abuser de vos précieux instants. Passons sans plus de transition à la résolution de la question cléricaliste

La première marque des esprits qui veulent se libérer est la tendance vers l’affranchissement. De Platon à Karl Marx, l’humanité ne s’est jamais arrêtée dans sa marche perpétuelle vers un soleil peu à peu dévoilé. Mais l’heure de la libération définitive a sonné ! Plus de ces cathédrales oppressives, où l’air ne pénètre pas, où les bouquets se flétrissent, où de l’encens brûle sur les autels ! Plus de ces quêtes, aussi insultantes pour la main à qui l’on demande que dégradantes pour la main qui reçoit ! Plus de ces baptêmes où ruisselle l’eau lustrale des superstitions, de ces messes au fracas des orgues, de ces processions qui, déroulant leurs anneaux, semblent des serpents d’engourdissement et d’esclavage intellectuels ! — Au lieu de cela, puisque ce qui différencie l’homme de la bête, c’est qu’il a les yeux levés vers le ciel, inaugurons le Temple de l’idéal prolétarien ; embellissons-le de guirlandes, et qu’y règne perpétuellement la fête des fleurs et des parfums. Quels citoyens, quelles citoyennes ne seraient fiers d’apporter leur modeste obole en échange d’un rayon d’idéal ? À des jours réguliers, et nous choisirions pour cela le jour du repos hebdomadaire, afin que nulle défection ne se produise dans la cohorte des fidèles, il y aurait des fêtes magnifiques, où des orphéons et des choristes donneraient la note de la concorde et de l’harmonie. Et souvent aussi cheminerait par les rues jonchées de fleurs, tendues de draperies blanches, le cortège de l’Humanité affranchie du joug des dogmes abolis !

… Mais je m’aperçois que j’occupe la tribune déjà depuis sept heures. Je ne veux pas abuser de vos précieux instants. Dirigeons maintenant, messieurs, nos préoccupations attentives vers ce nouvel écueil qui se dresse à l’horizon social, vers la question militariste.

Souvent déjà je me suis élevé de toute mon énergie contre l’abjection de ces armées prétoriennes, où j’ai cherché à montrer quelle iniquité asservissait à des chefs affaiblis par l’âge des jeunes hommes de vingt ans, tout un peuple enrégimenté pêle-mêle sous les plis du fétiche tricolore, discipliné avec une atroce rigueur et instruit quotidiennement dans la déprimante étude des combats. Je vous le redis aujourd’hui. Déclarons la guerre à la guerre ! Poursuivons à la pointe du glaive les ennemis de la paix et de la douceur. Exterminons la masse innombrable des fanatiques qui osent encore faire l’apologie du massacre, et qui rêvent de dresser des piles de cadavres entre les nations ! Ce qu’il faut, c’est que l’armée ne soit plus l’armée, mais qu’elle soit la milice ; qu’elle ne soit plus la gardienne de la patrie, mais la gardienne des cités qui vivent selon les mêmes mœurs et dans une espérance commune. Organisons fortement cette cohorte fraternelle, et sachons la rendre invulnérable. Que tous les hommes à la fleur de l’âge y apportent la contribution de leur temps, de leurs énergies, et suivent avec une vertueuse, avec une aveugle docilité, les enseignements de ceux dont de longues années ont fortifié l’expérience ! Qu’ils se groupent, en signe de ralliement sous l’étendard sacré du prolétariat révolutionnaire ! Qu’ils s’exercent au maniement des armes de la liberté, afin d’être prêts, le jour de l’héroïsme, à faire de leurs corps pantelants un glorieux rempart infranchissable à tout jamais pour les barbares ennemis de la société nouvelle !

… Mais je m’aperçois que j’occupe déjà la tribune depuis quatorze heures. Je ne veux pas abuser de vos précieux instants. Peut-être est-il temps de conclure.

Assez et trop longtemps déjà, vous avez peiné, vous avez ramé à votre banc de misère, pauvres galériens montés sur le bateau qui portait la classe capitaliste et sa fortune. Mais voici qu’au milieu des flots orageux que déchaîne la tempête sociale, les flancs de la galère bourgeoise se sont entr’ouverts pour laisser apparaître, majestueux et sublime, gonflé du souffle de nos poumons, portant dans sa vaste nacelle des millions de travailleurs libres, l’auguste ballon de l’Humanité, image du triomphe de la science et de la vérité modernes, qui prend son essor harmonieux, qui s’élève plus haut, plus haut, qui se perd au milieu des nuages, et poursuit son irésistible ascension vers les semences de justice, les germes de concorde et de fraternité dont la lente et souterraine éclosion va faire éclater, demain, sous sa triomphante poussée, le sol régénéré de l’antique univers !



[modifier] CHARLES DICKENS, EDMOND DE GONCOURT, ÉMILE ZOLA, ALPHONSE DAUDET

[modifier] LA PARURE

LA PARURE
AVANT-PROPOS

Nul n’ignore dans quelle quotidienne intimité vécurent cinq des plus célèbres romanciers modernes : Dickens, Maupassant, Goncourt, Zola, Daudet. Ils habitaient ensemble une sorte de phalanstère, à Issy-les-Moulineaux. C’est là que furent composés d’indiscutables chefs-d’œuvre, tels que Germinal, Olivier Twist, Une Vie, Germinie Lacerteux, Sapho…

Quand mourut Maupassant, les quatre amis survivants découvrirent, en rangeant ses papiers, le plan d’une nouvelle qu’il n’avait pas eu le temps d’écrire.

Voici ce plan :

I. — Un petit employé (Loisel). Sa femme veut aller au bal. Pas de bijoux. C’est une amie (Mme Forestier) très riche, qui lui en prêtera. L’emprunt.

II. — La toilette. Le bal ; les épaules ; orchestre caché (comme chez la Comtesse de G***). Succès. Départ au petit jour.

III. — Rentrée à la maison. La parure est perdue. Comment rendre ? Ils achètent une semblable (40.000) ; et naturellement billets, dettes, ruine progressive. Existence de pauvres.

IV. — Dix ans après. Rencontre de Mme Forestier (On ne s’était pas revus. Étonnement : comme vous êtes changée !… etc.). Mme Loisel raconte tout. Émotion de Mme Forestier. « Mais, ma pauvre Mathilde, la parure était fausse ! Elle valait au plus cinq cents francs ! » (Conclusion.) Les quatre amis décidèrent d’achever la tâche interrompue et se partagèrent la besogne. Charles Dickens écrivit la première partie, Edmond de Goncourt la deuxième, Émile Zola la troisième, et Alphonse Daudet la dernière.

Ce précieux monument, connu seulement de quelques érudits, se trouve à la Bibliothèque Nationale (Dépôt des Manuscrits), avec la désignation suivante : Pi R2 1416. Nous avons jugé qu’il ne devait pas rester plus longtemps inédit.

I

Quand bien même vous auriez une fée pour marraine et quand bien même elle vous aurait accordé de vivre deux fois aussi longtemps que le doyen d’âge de la Chambre des Communes, vous ne pourriez oublier l’aspect de Mr Loisel, à supposer que vous ayez eu l’avantage d’entrevoir seulement le quart d’une seconde ce remarquable gentleman. Jamais, que je sache, le monde entier n’a pu s’enorgueillir de posséder un clerc d’attorney dont le teint présentât plus exactement les nuances des feuilles nouvelles. La tête de Mr Loisel n’était pas arrosée fréquement, j’imagine, car elle penchait sur l’épaule gauche avec la mélancolie résignée d’un jeune dahlia dont un garçon jardinier aurait énergiquement refusé de prendre le moindre soin. Le propriétaire de cette tête portait de longs cheveux blond filasse, ce qui n’est pas très commun chez un dahlia ; mais sa redingote de lasting avait, par l’effet des ans, contracté l’apparence vénérable d’un tronc d’arbre moussu ; et quand Mr Loisel s’arrêtait quelque part, il s’arrêtait si longtemps qu’il semblait prendre racine et que l’on s’étonnait ensuite de le voir se déplanter sans dommage. En un mot, je crois que personne, à moins de s’être travesti en buisson comme les soldats de Malcolm au dernier acte de Macbeth ne pourrait offrir à l’œil de l’observateur un aspect plus strictement végétal que celui de l’honorable Mr Loisel.

S’il n’était pas insensé de dire qu’un végétal peut avoir conduit un ange devant le pasteur, je n’hésiterais pas à déclarer que Mrs Loisel était la plus délicieuse incarnation terrestre d’un des hôtes du Paradis.

D’ailleurs, Mrs Forestier, la grande amie de Mrs Loisel, n’avait jamais caché à aucune personne de sa connaissance son sentiment sur ce point essentiel :

— En vérité, Maud ma chère, avait-elle coutume de dire, vous êtes délicieusement angélique, je vous assure.

Mr Loisel sans doute avait été secrètement informé d’une telle bienveillance. Aussi est-ce chez cette dame qu’il envoya Mrs Loisel le jour qu’il la vit pleurer à chaudes larmes sur un carré de bristol, à la pensée que faute d’une parure de diamants, elle ne brillerait pas de tout son céleste éclat au raout suivi de bal que le Syndic des Attorneys londoniens offrait à la corporation de ses respectables collègues.

Mrs Loisel se rendit chez Mrs Forestier.

— Je me demande, en vérité, ma chère, comment vous faites pour être toujours aussi délicieusement angélique, dit celle-ci en la voyant entrer.

— Je vous remercie, madame, vous êtes bien bonne, madame, d’avoir une ausssi charitable opinion de moi, madame, répondit la jeune Mrs Loisel, toute rougissante. Le fait est que… enfin… bref… en un mot, j’aurais un service à vous demander, madame.

Dès qu’elle sut de quoi il s’agissait, Mrs Forestier pressa sa jeune amie contre son corsage débordant, puis se mit à manœuvrer intrépidement les fermetures d’un coffre gigantesque dont la porte ressemblait moins à celle d’un coffre à bijoux qu’à la porte de Newshire’s Gate [18]. Ce coffre contenait des perles, et des rubis, ct des diamants, et des émeraudes, et des saphirs, et des topazes, et je ne crois pas qu’il existe dans le catalogue du plus grand joaillier de Regent Street une seule pierre dont un échantillon ne figurât pas dans le coffre de Mrs Forestier. De ce trésor de Golconde, celle-ci prit un collier de diamants dont l’éclat aurait pu rendre des points à celui de la rosée matinale, et le passa au cou de Mrs Loisel :

— Et maintenant, Maud ma chère, dit-elle avec énergie, vous pouvez être sûre qu’en mettant côte à côte toutes les créatures les plus délicieusement angéliques de ce monde, ma chère, on n’en trouverait pas une qui fût aussi délicieusement angélique vous, ma chère…


II

Une curiosité psychologique, ce choix d’une robe pour une femme de mœurs modestes, en qui tout à coup le froissement des popelines, les cassements vifs des satins, des failles et des tabis, les plis somptueux des ottomans, éveillent une éducation latente du luxe.

Après de longues stations entre les mains de jupières et de corsagières, jusqu’à ce que la rondeur du tissu entourât sans godage la taille guêpée, Mme Loisel se déclara satisfaite.

Le soir du bal, depuis ses cheveux auburn jusqu’au bout de ses ongles agatisés, elle était radieusement belle. Un corsage formé d’une berthe frangée d’enfilés tom-pouce écrinait les richesses de son buste. La jupe, où une ruche d’un jaune saumoné dessinait un volant de biais sur le fond délicatement embrillanté d’un pasquillage d’argent, tombait jusqu’à ses pieds, chaussés de souliers noirs à la reine. Ainsi élégantisée, Mme Loisel eût tenté l’art des Latour, des Slingelandt, des Lawrence et des Rosalba Carriera ; elle possédait à la fois ce magnétisme souriant qu’exercent les adorables portraits du XVIIIe siècle, et cette captivance flexible qu’on voit aux Geishas d’Hokousaï et d’Outamaro.

La princesse de M*** disait un jour : « Nulle part la cohésion de molécules dont est fait l’être humain ne s’agrège plus harmonieusement qu’au bal. »

En effet, ce soir-là, Mme Loisel goûta une des vanités les plus rares qui peuvent gratouiller le tréfonds de la féminité.

Lorsque, avec à son cou l’entrelacs diamanté prêté par son amie, Mme Loisel pénétra dans les salons éclairés a giorno, où déjà les escarpins et les habits noirs papillonnaient autour des robes décolletées, elle eut le flatteur hommage d’une lorgnerie unanime, dont elle apprécia tout l’émotionnement. Un des phénomènes psychiques les plus remarquables que provoquent les bals chez toutes les femmes, est le jaillissement d’un besoin subit de louanges, l’exacerbation de l’orgueil, l’allumement de la chair même la plus quiète et la plus lymphatique. Avec cet excès en tout qui est leur vertu, elles acceptent les moindres courtisaneries. Toutes leur sont bonnes, comme seraient semblablement bonnes à un affamé les gélinottes de chez Véfour ou les ratatouilles de chez le gargotier du coin.

Puis ce fut, pour Mme Loisel, le bal, avec ses enlacements berceurs au rythme d’un orchestre caché derrière un bosquet de gobéas, de palmiers et d’araucarias speluncas ; avec ses flirtages furtifs, ses étreintes en gants blancs ; ses passages d’une trémulation épileptoïde à un voluptueux étalement sur une causeuse capitonnée, à un badinage éventé d’une odeur d’œillet ou d’opoponax qui se mêle à l’arôme musqué de la femme ; le bal avec ses amusantes notes de clarté rose que les reflets des bougies piquent sur les épaules nues ; le bal où les teintes prismatiques des toilettes semblent décomposer la lumière en vibrances protéiformes, puis la recomposer soudain, dès que la giration des valses confond à nouveau les bleus, les jaunes, les oranges, les violets et les verts, et cela tour à tour, avec l’irisé capricieux d’un arc-en-ciel en vif-argent.

Vers quatre heures du matin, M. Loisel, qui avait dormi dans un petit salon où des maris jouaient au whist, fut réveillé par sa femme. Les bougies s’éteignaient, les bobèches éclataient, il fallait partir.

Dès qu’elle fut dehors, Mme Loisel eut l’impression cruelle d’un retour à la terrestréité.

Près de son mari, une espèce de désintéressement affadi et écœuré de tout lui envahissait les nerfs. Elle gisait dans un coin de la guimbarde à stores d’andrinople qui les ramenait, sans même regarder l’aurore dépliant, au-dessus de la silhouette découpée en mauve des maisons, un ciel à la Corot, où moutonnait un immense floconnement rose par-dessus les teintes nacrées du zénith.


III

— Nom de Dieu ! lâcha Loisel, nous voilà dans de beaux draps !

De fait, ç’avait été une rude secousse lorsqu’en rentrant du bal sa femme s’était aperçue qu’elle n’avait plus la parure de Mme Forestier. Pourtant, bien sûr, elle ne l’avait pas perdue en dansant. Il fallait que cela fût tombé dans la voiture. À-t-on idée aussi de ne pas prcndre le numéro d’un fiacre ! Et ils se reprochaient âprement leur commune négligence. Lui surtout ne se possédait plus. Tant d’imbécillité le rendait fou. Il jurait, tapait du pied, sacrait. Toute l’âcreté de son sang, vicié par un long atavisme bureaucratique, lui remontait soudainement à la peau, l’incendiait de rougeurs, le démangeait comme d’un millier de dartres cuisantes.

Ah ! il en avait eu une fichue idée, de se marier ! gueulait-il. Il pouvait dire que, depuis ce jour-là, il n’avait connu que des embêtements. Madame était coquette, elle aimait courir les fêtes, les expositions. Sans cesse, il lui fallait des cosmétiques, des robes de soie rose et des gants beurre frais. Quand on a ces goûts-là, on apporte une dot, ou alors on ne se met pas en ménage sans avoir de quoi se coller une chemise sur le dos ! Eh bien, elle était contente, à présent, elle avait ce qu’elle voulait, la sacrée dinde ! Fallait-il être assez bête, tout de même, assez cruche, pour s’en aller perdre un bijou qui valait au moins dans les quarante mille ! Ça servait à grand’chose, de pleurer, maintenant que la bêtise était faite.

Des envies le prenaient de l’empoigner, cette gueuse, comme un paquet de linge sale, et de la secouer, de la piétiner, de la lancer par la fenêtre. Ça lui apprendrait à faire des esbrouffes, à vouloir éclabousser le monde, avec son luxe de catin nippée au décrochez moi-ça !

Et il enrageait, s’étranglait dans des accès de toux. Mais il allait la mettre au pas, et plus vite que ça ! On rembourserait le bijou perdu, soit, ou on en achèterait un pareil. Il ne serait pas dit que, parce qu’on était pauvres, on se conduirait en malhonnètes gens. Mais elle ne l’emporterait pas au Paradis !…

Et ç’avait été alors, une fois les diamants remplacés, la vie des pauvres gens qui espèrent toujours en vain un peu plus de bonheur, de vérité et de justice, la vie des sans-le-sou, une vie hargneuse et mesquine, avec les courses quotidiennes au Mont-de-Piété pour y porter une paire de flambeaux, la suspension, l’armoire à glace, avec l’empêtrement des protêts, des billets à ordre, avec les éclats coléreux des encaisseurs essouffiés, suants, furieux d’avoir monté vainement six étages, et qui vous retournaient les sangs à force de crier, quand ils n’exigeaient pas un acompte en nature.

Ah ! elle pouvait se vanter de connaître les hommes à présent, la petite Mme Loisel ! En avait-elle vu, de ces yeux injectés, où le seul aspect de sa jupe tendue sur ses chairs crevant de santé mettait une flamme lubrique ! En avait-elle rencontré, de ces mâles allumés dont les mains tremblantes se tendaient vers elle !

Si encore elle avait pu se ressaisir, se purifier corps et âme dans l’intimité réconfortante du foyer… Mais non… Elle était plus malheureuse que les pierres chez elle… C’est qu’il fallait ne pas être en retard, avoir achevé de préparer le manger pour quand retentirait dans l’escalier le pas lourd de l’homme assommé de fatigue et affamé d’un appétit goulu de rond-de-cuir à l’estomac aux impérieuses exigences ! Alors c’était le va-et-vient de la lavette visqueuse entre l’eau grasse d’une terrine et la vaisselle encroûtée d’un reste de lapin séché ; c’étaient les borborygmes de l’évier par le trou duquel montaient, comme d’une bouche pourrie, des relents d’aigre fétidité. C’était, le long des marches crasseuses, la descente des ordures charriées dans une boîte de métal dont les angles lui blessaient les cuisses, Et de chaque palier dévalait chaque jour un tel torrent de gros mots, d’épluchures, de détritus, une telle débâcle d’immondices, que cela remontait parfois comme une régurgitation formidable, comme une éructation géante d’infamie, comme une immense marée, toujours élargie, coulait jusqu’à ses pieds, la flagellait, la suffoquait, l’engloutissait enfin dans l’explosion d’un égout qui crève et dont la coulée monstrueuse voudrait empoisonner la terre.


IV

Et combien croyez-vous que dura cette vie-là ?

Dix ans, mon bon monsieur, dix ans d’abnégation et de martyre ! La grande route parisienne a parfois de singuliers tournants. Ces pauvres Loisel étaient montés au sommet du bonheur, et puis crac ! la dégringolade, comme dans ces montagnes russes foraines où la glissade vertigineuse vous chavire les prunelles et vous met une angoisse au creux de l’estomac.

Pourtant, au bout de dix ans, voilà qu’ils ont tout payé, tout remboursé. Ah ! cela n’a pas été commode ! Et Mme Loisel a eu plus d’une fois des idées noires. Mais bah ! quand il en vient papillonner autour de vous, on n’a qu’à se secouer, on va faire un tour, et le soleil vous a bien vite déplissé le front, comme il déplisse les jeunes feuilles des marronniers.

Justement ce jour-là — oh ! l’exquis après-midi de printemps parisien, avec sa tendresse dans l’air, sa lumière blonde, ses vols de pierrots et, le long des Champs-Élysées, sa file d’équipages fringants dont les harnais étincellent ! — ce jour-là, Mme Loisel est assise auprès de son mari sur une petite chaise de fer. Pour ses deux sous, elle aura trois heures de spectacle, et ce bonheur qui passe lui mettra dans l’âme un peu de griserie. Mais la voilà dressée, toute pâle. Jeanne Forestier, ce n’est pas possible !… Et pourtant oui, c’est bien elle.

— Bonjour… Vous ne me reconnaissez donc pas ?

Non, Mme Forestier ne la reconnaît pas. À travers son face-à-main d’écaille, elle regarde avec étonnement cette étrangère.

— Mathilde… Je suis Mathilde… Mathilde Loisel.

Elle n’a pas l’air enchantée de la rencontre, Mme-Forestier; pourtant elle fait bon visage.

— Mathilde !… Comme tu es changée !… Qu’est-cc que tu es donc devenue depuis si longtemps ?

Ce qu’elle est devenue ? Ah ! ce n’est pas bien gai !… Et la voilà qui commence à raconter sa vie médiocre et nécessiteuse… Dire que tout ça, c’est à propos de ce bal !…

Mme Forestier ne comprend pas. De quel bal veut-elle donc parler ?

— Tu sais bien ; ce bal pour lequel tu m’as prêté une parure. J’ai eu le malheur de la perdre. Et celle que je t’ai rendue, je l’avais achetée… Quarante mille francs… Et depuis ce temps-là…

Cette fois, Mme Forestier a compris. Bouleversée, elle prend les mains de son amie.

— Quarante mille francs !… Mais ma pauvre Mathilde !… la parure que je t’avais prêtée était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !… Aussitôt, voilà cette petite folle de Mme Loisel — fi donc ! une personne rangée comme elle, et si bien vue dans le quartier ! — qui se met à sauter en l’air et à battre des mains.

— Isidore ! Isidore ! Nous sommes riches ! C’est que la dure existence lui a donné l’habitude de compter. Elle calcule… Mme Forestier a reçu trente-neuf mille cinq cents francs de trop. Elle les rendra. Cette épargne involontaire, et qu’ils n’auraient jamais eu la patience de former, c’est comme une fortune qui leur tombe du ciel.

Et voulez-vous connaître à présent la fin de l’histoire ? Allez vous promener un dimanche dans cet adorable coin de banlieue dont la verdure s’étend de Ris-Orangis à Champrosay.

Vous verrez là, au bord de la Seine, une maisonnette rose à volets verts… Il y a des glycines autour de la grille, et sur la pelouse une boule d’argent qui reflète en les déformant les massifs de balsamines et de géraniums. Mais la porte s’ouvre. Voici les propriétaires : lui, coiffé d’un yokohama, porte une longue canne à pêche ; elle, un pliant sous le bras, tient en laisse un petit chien frisé. Vous les avez reconnus : ce sont les Loisel. Et vous pourrez lire, en grandes lettres, sur la plaque émaillée dont s’orne l’entrée, l’inscription suivante :

CHALET LA PARURE



[modifier] MAURICE MAETERLINCK

[modifier] IDROFILE ET FILIGRANE

IDROFILE ET FILIGRANE


PREMIER TABLEAU
(Une poterne du château.)
LES SERVANTES, de l’intérieur du château.

Ouvrez la porte ! Ouvrez la porte !

LE MENDIANT

Je ne vois pas le loquet.

LES SERVANTES

Ouvrez la porte ! Ouvrez la porte !

LE MENDIANT

Je vais faire éclater la serrure.

(Il frappe le verrou avec une petite tige de sureau qui se casse.)

LES SERVANTES

Avez-vous réussi ?

LE MENDIANT

Cette porte ne s’ouvrira pas. Je crache sur le chambranle ! Pourquoi ? Il y a trop de portes qui ne s’ouvrent pas. Voilà la nuit. Oh ! sur les gonds, comme la lune brille avec indifférence. La lumière n’a pas pitié.

IDROFILE, à l’intérieur.

Hélas ! hélas !

LE MENDIANT

Oh ! oh ! il y a une jeune fille qui pleure… Vous ne lui faites pas de mal, au moins…

IDROFILE

Non, non. J’ai pitié de vous. Mes larmes coulent sur le bois de la porte. Oh ! oh ! regardez !

LE MENDIANT

La porte s’ouvre !

IDROFILE

C’est l’effet des larmes. L’humidité a fait jouer le bois et la serrure a cédé. Entrez donc.

LE MENDIANT

Je ne vois pas mon chien.

LES SERVANTES

Nous n’avons pas vu votre chien.

IDROFILE

Vous avez un chien ?

LE MENDIANT

Vous n’avez pas vu mon chien ?

LES SERVANTES

Quelqu’un a-t-il vu son chien ?

LE MENDIANT

C’est mon ami. Il m’éclaire comme une petite lampe. Je ne peux pas vivre sans lui, car je suis sourd. Alors il m’avertit des dangers par ses grognements.

(Le chien arrive et pose les pattes de devant sur les genoux du mendiant, puis tous deux entrent dans le château.)


DEUXIÈME TABLEAU

(Un phare au bord de la mer.)

IDROFILE, elle chante.


Les trois fils d’ Aimoglobine,
Près d’une églantine,
Ont suivi le cavalier
Au bout du sentier.

Ils ont voyagé en France,
Ô quelle souffrance !
En cueillant dans les ravins
Des fleurs de jasmin.

Enfin la nuit est venue
Ténébreuse et nue,
Tous trois en voudraient encor,
Mais voici la mort.

FILIGRANE, entrant.

Depuis hier que je suis dans ce château, chère Idrofile, je me demande à quoi sert ce phare.

IDROFILE

À guider les vaisseaux qui voguent sur la mer… Tu n’avais jamais vu de phare, Filigrane ?

FILIGRANE

Je ne me souviens pas d’en avoir vu depuis que je suis au monde, Idrofile. Et quels sont ces oiseaux ?

IDROFILE

Ce sont mes perroquets. Mon père me les a rapportés des Îles. Ils habitent dans cette tour, et, tout le jour, ils tournent autour de cette tour.

FILIGRANE

Tu aimes les perroquets, Idrofile ?

IDROFILE

Ici, tout le monde ne les aime pas. Ils entrent quelquefois dans le château et répètent les mots de ceux qui parlent. Quand il y en a dans toutes les pièces, cela ennuie et fatigue ceux qui écoutent.

FILIGRANE

Je m’ennuie aussi… On dirait qu’il pleut du vide ici…

(Elles sortent lentement.)


TROISIÈME TABLEAU

(Un corridor dans le château.)

LA REINE MYGRAENE, LE ROI PHYSALIS

PHYSALIS

Tu ne trouves pas que Filigrane est soucieuse depuis qu’elle est arrivée au château ?

MYGRAENE

Je vais t’expliquer. Il y a des gens qui font du mal à ceux qu’ils aiment ; et ils ont beau être aimés par ceux qu’ils aiment ; on dirait que l’amour est le contraire de l’amour, et qu’ils aient du mal à ne pas faire du mal, même quand ils aiment et n’aimeraient pas à faire du mal.


PHYSALIS, à part.

Si les oiseaux étaient ici, ce serait terrible !

(Ils sortent.) Entrent les servantes.
PREMIÈRE SERVANTE

Est-il là ?

DEUXIÈME SERVANTE

Pas encore.

TROISIÈME SERVANTE

Je sens qu’il est là.

PREMIÈRE SERVANTE

Il est dans mon âme.

TROISIÈME SERVANTE

Il est dans mon âme comme un pigeon couché.

DEUXIÈME SERVANTE

Je suis sûre qu’il est là.

TROISIÈME SERVANTE

Nous l’aurions entendu entrer.

PREMIÈRE SERVANTE

Oui, je l’ai, moi aussi, comme un pigeon qui roucoule.

DEUXIÈME SERVANTE

S’il n’est pas là, il va venir.

(Un silence.)
PREMIÈRE SERVANTE

Écoutez… j’entends quelque chose.

TROISIÈME SERVANTE

C’est l’eau douce des réservoirs qui s’égoutte.

PREMIÈRE SERVANTE

Il pleut depuis trois jours.

(Un silence.)
TROISIÈME SERVANTE

Comment vont les enfants ?

PREMIÈRE SERVANTE

Ils ne crient plus depuis la mort de Taitagifle.

(Un silence.)
DEUXIÈME SERVANTE

Venez. Il est temps de monter.

(Elles sortent en silence.)



QUATRIÈME TABLEAU


(Le parc du château. Clair de lune.)


IDROFILE, GRYNDESAEL


IDROFILE

Oh ! j’ai peur !

GRYNDESAEL

De quoi donc, Idrofile ?

IDROFILE

J’ai peur de mon père, Gryndesael.

GRYNDESAEL

Est-il méchant, Idrofile ?

IDROFILE

On ne peut pas dire qu’il soit méchant. Mais il porte une si longue barbe qu’on se sent fautif rien qu’à la regarder.

GRYNDESAEL

Elle est longue, sa barbe ?

IDROFILE

Oh ! oui, elle est longue. On ne pourra jamais dire la longueur de sa barbe. Et elle est vivante. On dirait qu’elle chante et qu’elle est pleine de nids d’oiseaux. À d’autres moments on dirait qu’elle coule devant sa bouche comme pour laver ses paroles de toute impureté ! Quand il a une émotion, elle blanchit. Je suis sûre que s’il faisait le mal, elle rougirait.

GRYNDESAEL

Parlons de vous, ma chère Idrofile. Laissez-moi vous embrasser sur l’âme, ma chère Idrofile.

(Il l’embrasse.)
IDROFILE

Encore ! encore !

GRYNDESAEL

Parlez plus bas. L’herbe pourrait nous entendre.

IDROFILE

Il ne faut pas que l’herbe nous entende.

GRYNDESAEL

Il ne faut pas surtout que Filigrane nous entende. J’étais venu dans ce château pour l’épouser, et, si elle nous surprenait, elle mourrait de chagrin.

IDROFILE

Je ne veux pas qu’elle meure.

GRYNDESAEL

Je ne peux pas plus empêcher qu’elle ne meure que je ne peux empêcher que mon cœur ne soit amoureux… Mon amour est une force invincible. Toutes les servantes du château le savent…

IDROFILE

Ah ! j’ai tant pleuré avant votre venue…

GRYNDESAEL

C’est une de ces choses du monde qui ont besoin d’être fixées. Nous étions destinés l’un à l’autre par la force de l’amour.

(Ils s’embrassent.)
FILIGRANE
(Elle passe dans le fond,
les aperçoit et vient à eux.)

Hélas !

IDROFILE

Ah ! c’est toi, Filigrane… Tu vois, nous étions en train de jouer avec ma bague.

GRYNDESAEL

Oui, avec sa petite bague…

FILIGRANE

Laissez-moi, laissez-moi…

(Ils sortent ensemble. La lune se lève. Les oiseaux se taisent. Et, tandis que Filigrane sanglote doucement dans l’ombre, tous les jets d’eau du parc semblent pleurer avec elle.)


CINQUIÈME TABLEAU

(Une salle du château. Il fait complètement nuit. Filigrane est couchée. Autour de son lit, le roi Physalis, la reine Mygraene, les servantes, le mendiant sourd. Un peu à l’écart, ldrofile et Gryndesael.)

PHYSALIS

Elle dort.

MYGRAENE

Et quand elle se réveille, quand elle parle, on dirait une fenêtre qui s’ouvre sur la nuit.

GRYNDESAEL

Comme il fait nuit !…

IDROFILE

Je ne croyais pas qu’il pourrait faire aussi nuit…

GRYNDESAEL

Je ne puis pas dire combien il fait nuit.

FILIGRANE, d’une voix faible.

Je vais partir.

PHYSALIS

Tu vas partir pour un pays où tu seras bien portante et heureuse. Tu partiras demain avec ta vieille nourrice, quand tu seras tout à fait rétablie.

FILIGRANE

Je ne sens pas ce que j’entends… je ne vois pas ce que je dis… je ne dis pas ce que je sais… je ne sais pas ce que je crois.

LE MENDIANT SOURD, au roi Physalis.

Que dit-elle ?

PHYSALIS, chuchotant.

Silence !… Elle dit qu’elle ne sent pas ce qu’elle entend, qu’elle ne voit pas ce qu’elle dit, qu’elle…

(Il l’entraîne au fond de la pièce en conlinuant à parler à voix basse.)
GRYNDESAEL

Elle ne nous reconnaît dejà plus.

MYGRAENE

On ne sait pas quoi dire. J’ai oublié tout ce qu’il faudrait dire.

GRYNDESAEL

Est-ce qu’il n’y a pas une lumière là-bas ?

IDROFILE

C’est la lanterne du passeur.

MYGRAENE, à Filigrane.

Ne veux-tu pas prendre un peu de tes remèdes ?

FILIGRANE

Non. Je vais mieux. Je vais guérir. Vous êtes bonne pour moi. Tout le monde est bon pour moi. Je vous aime tous.

IDROFILE

Même moi, Filigrane ?

FILIGRANE

Toi aussi, chère Idrofile, et toi aussi, cher Gryndesael. (On apporte une lampe.) Ah ! non, pas la lampe ! Je vois assez clair, ici…

PHYSALIS

Elle voit déjà avec les yeux de l’âme.

IDROFILE, sanglotant.

Hélas !

FILIGRANE

Ah ! le bel oiseau bleu ! (Elle meurt.)

LES SERVANTES, se heurtant dans les ténèbres.

Courons !… là… là…

PHYSALIS

Que font-elles ?

MYGRAENE

Elles cherchent à rattraper son âme.

IDROFILE, au mendiant sourd.

Son âme a passé par la fenêtre.

LE MENDIANT SOURD

Je n’ai rien entendu… Je n’ai rien entendu…

(La toile tombe lentement.)



[modifier] PAUL ADAM

[modifier] LE « TIGRE » ET LE « LION »

LE « TIGRE » ET LE « LION »

Des poussières s’élèvent, émeuvent le feuillage des tapisseries épuisées. L’oscillation des flots éthiopiens s’incurve aux pieds d’une Andromède de bois du XVIe, que supporte la tension télescopée d’une colonnette en torsade à l’or lépreux. Contre la paroi, l’énergie d’un mécanicien se crispe sur l’essor d’une locomotive 1830, étroite tubulure à long chapeau, prisonnière dans son cadre de thuya déverni. Photographique, violant les nuages mamelus de son suprême étage érigé, le Masonic-Temple de Chicago exalte la multipotence yankee parmi l’ityphallisme des cheminées usinières qui régurgitent leurs tourbillons. Le sourire de pastel de Mme de Genlis s’arrondit dans une bordure ovale vers l’abdomen d’une commode Louis XIV où paillettent des cuivrures. Un long manche de laque surélève un parasol chinois dômant une aiguière persane aux flancs de laquelle galopent des gazelles pourchassées par des cavaliers en bonnets aigus. Quelques poignards où s’essaya la virtuosité contrefactrice d’un émule de Benvenuto bossuent leur couche. grenadine de velours de Venise. Non préméditée, une ordonnance mercantile a rassemblé bonbonnières, pistolets à pierre, épingles à chapeau, éléphants d’ivoire, miniatures, pendeloques de cristal de roche et cabochons mérovingiens, sous l’embu d’une vitrine. Grimace vide, l’ictus d’acier piqué de points lumineux entre lesquels de serpentines coulures de rouille sinuent leurs méandres hasardeux, une armature au brechet bombé d’air habille un mannequin rondouillard. La tintinaillerie adamantine d’un lustre brinqueballe au plafond fumeux. Et sur tout cela pleuvent des rais prismatiques de jour issus d’un vitrail où les Saints-Évêques étalent la confession de Christ sur des banderoles spiralées.

— Donnez-vous la peine d’entrer, monsieur le comte.

La mère Marmarat, l’antiquaire, s’écroulait dans une révérence.

Au siffiement de sa badine à pomme d’or, le comte Athénor de Gasparin pénétrait dans le capharnaüm.

— Viendra-t-elle ? émit-il avec un sourire de coin.

Après une replongée, la mère Marmarat susurra :

— Elle a donné campo à son tigre. Son consentement est mûr. Heureux conquérant !

Athénor leva la fatuité de ses yeux. Ils rencontrèrent une gravure Empire qui dominait un sopha de brocart smaragdin. On y voyait, parmi la fumée canonnière, des rangs de cavaliers lancés en projectiles contre des remparts de fantassins aux baïonnettes hérissées en herse. Et il songea que bientôt il pénétrerait dans les scrupules et les chastes craintes d’Irma comme cette charge pénétrerait parmi les piétons.

Un nuage d’odoriférant iris, un envol d’écharpe, l’éblouissement d’une beauté de fruit sous une capote prune garnie d’un paradis soufre, et mince en une robe d’organdi au bord de laquelle frétillait un menu cothurne de peau blonde, telle fut l’entrée d’Irma Thignolles.

— Ô mon lion superbe ! proféra la déité en apercevant Athénor, car elle avait assisté la veille à la représentation d’Hernani en ce vétuste Théâtre-Français, au bas duquel trônent, comme trois juges infernaux, autant de contrôleurs dont celui de gauche est bigle.

Le lion, — un derby gagné l’avait fait consacrer tel par la jeunesse dorée de Frascati, — le lion lui tendit une main invitante.

— Nous avons ici la sécurité pour nous ? s’enquit-il.

Irma jeta un regard dans la rue torve par l’entre-bâillement de la porte à bec de cane, puis avec un voluptaire retroussis de sa lèvre saigneuse :

— Mon tigre ne m’a pas suivie… M’aimez-vous toujours ?

Par réponse, Athénor aveignit la taille de jonc. Ils se fondent enlacés sur le sopha smaragdin, cependant qu’au-dessus de leurs torses jumelés, dans l’atmosphère enivrée de la bataille, les étuis des lorgnettes bondissent sur l’échine des aides de camp, et qu’un rideau de cuirassiers géants au premier plan et dont la perspective finit en lilliputiens, s’irrue passionnément dans la crépitante mêlée.

Irma dégrafait sa pudeur défaillante, prête à donner l’extase et à délivrer le rayon subtil inclus en la vigueur amoureuse de Gasparin, quand :

— Ouvrirez-vous, greluchons ! clama stentorienne une voix de dehors.

Le couple s’immobilisa. Athénor, dont le transport fléchissait comme une fleur frappée par un soudain automne, sentit une sueur pouacre huméfier ses membres. Son regard béant invoqua le réconfort épique de la gravure napoléonienne, mais il n’aperçut que le charnier de la victoire, des morts laidement fracassés, ruissellement d’horreurs livides tachées de rouge, monceau d’où sortait un pied botté.

La porte éclata sous le bélier unanime de la foule. Dans la boutique, une cohue s’étouffa. En tête, un petit homme joufflu, bottes à revers, gilet rayé, et dont les marteaux défrisés sautelaient, poudrant les épaules, s’égosillait.

— Ciel ! mon tigre ! s’effara Irma.

Avec toute la verve empoisonnée d’un laquais jaloux et carbonaro, l’homme flétrit du geste et de la parole son rival surpris.

— Cette mijaurée se f… de moi parce que je suis du peuple, entendez-vous, citoyens !

— Vive la liberté ! gronda une clameur.

— À la lanterne !

— Au mur !

Loque pantelante, quatre mains aux pieds, quatre mains aux aisselles, Athénor fut charrié par le flot plébéien vers la proximité d’une impasse où l’angle obtus d’une corde suspendait un réverbère.

Sept flingots, trous noirs à bout portant, crachèrent la mort dans une pétarade. Il tomba, parcouru aussitôt après par le petit frémissement du lièvre qui vient de bouler.

Mais la médiocre fumée qui s’exhala là n’égalait point les volutes glorieuses qui tourbillonnaient en un ciel héroique dans la boutique de Mme Marmarat, non plus que le baiser dont le tigre assaillit Irma pantelante n’égala la savante ferveur dont le lion avait prémédité de diviniser son émoi.



[modifier] FRANCIS JAMMES

[modifier] LE PAUVRE FACTEUR RURAL

LE PAUVRE FACTEUR RURAL


Je sais, moi, pourquoi il est pauvre,
C’est parce que son père n’est pas sobre,
Parce que sa mère est sans ouvrage,
Car elle ne vend pas ses fromages.

Tous les matins, il prend son sac,
Son sac de cuir qui est très gros,
Et il s’en va sur un chemin
Triste et doux comme un abricot.

Il m’a apporté une lettre bleue
De mon amie, qui a la tête ronde,
Toute ronde comme une pomme blonde
Où deux trous d’abeille feraient les yeux.

Il a bu un verre de vin
Et s’est essuyé avec sa manche ;
Puis il est reparti sur le chemin,
Sur le chemin qui sent la vieille planche.

Le facteur est brun et célibataire,
Il aimerait bien aller en bateau,
Ou en chemin de fer ou en landau…
Mais pour lui ce n’est rien que la poussière.

Et il s’en va sur ses pieds comme il se doit.
Mais, comme il a l’âme très douce,
Il pousse, aux pieds du facteur à l’âme douce,
Une petite fleur bleue entre chaque doigt.



[modifier] MAURICE BARRÈS

[modifier] LE POTAGER D’lPmcÉNIE

LE POTAGER D’IPHIGÉNIE

Les environs de Pont-à-Mousson participent des sentiments les plus âpres et les plus nobles du monde. Longtemps, je suis demeuré à aimer ce pays de telle façon que, si mauvais procédés qu’il ait eus pour moi dans la suite et quand même cet échauffement qu’il me donna m’apparaît déraisonnable, cela jamais ne puisse être effacé que nous n’avons fait qu’un, et que j’ai participé de sa gravité pathétique après tant de vaines agitations. J’y avais découvert un petit domaine où j’étais venu me fixer en compagnie de la jeune Iphigénie, une aimable fille de dix-huit ans dont le visage aux traits purs rappelait celui de la Victoire de Samothrace. Comme Iphigénie semblait aimer la vie rurale, j’avais ordonné que l’on composât pour elle un potager où toutes les essences d’arbres et de fleurs se mêlassent ingénieusement. Des myosotis qui n’oublient pas, eux, et des œillets rouges, frémissaient entre des choux autochtones fortement attachés au sol natal. J’avais ordonné qu’on entourât le bassin d’une plate-bande de narcisses, à cause de leur senteur à la fois lascive et cadavérique. J’aime cette fleur éprise d’elle-même, où je me retrouve. Nulle odeur n’est plus agréable, si ce n’est celle de la tubéreuse, aux privilégiés dont l’acuité sensorielle apprécie ce qu’un peu de décomposition ajoute en prestige aux plus rares aromes.

Parfois, tandis qu’Iphigénie se retirait dans sa chambre pour écrire à une de ses amies, qu’elle nommait plaisamment « Chandelle verte », j’allais m’exercer dans le potager à créer des sentimentalités nouvelles, afin de les projeter sur mon univers, ou bien je me reposais en considérant le sol lorrain.

Devant les topinambours, ces déracinés de la terre des ancêtres, se ranimait mon activité cérébrale. Leurs tubercules troués de cavités poudreuses semblaient des crânes. Par une bizarrerie d’imagination, je m’appliquais, disciple d’Hamlet, à me croire dans un cimetière, et comme la subconscience m’avertissait de l’erreur, j’éprouvais une fastueuse délectation à méditer sur la mort au sujet d’une matière propre à l’entretien de la vie. Cette pensée m’enivrait d’une tristesse ardente, et d’innombrables idées secondaires se cristallisaient autour d’elle. Nature ! Tu es belle et glorieuse ! Depuis tes avalanches torrentielles jusqu’à tes sécheresses qui rendent la terre pareille à ma sensibilité contractée, depuis tes collines qui forment des croupes nues au ras de l’horizon jusqu’à tes taupinières qui pointent comme un sein discret de vierge !

Iphigénie était pour moi un constant sujet d’expérimentation mentale. Je m’observais en cette fille comme en un miroir où mon image se fût imparfaitement réfléchie, et c’était pour moi-même un plaisir perpétuellement renouvelé que de voir à la merveilleuse complexité de mon être s’ajouter encore des nuances et des déformations équivoques. Je tentais de l’instruire dans l’ascétisme raffiné qui consiste non pas à se priver, mais à mépriser les choses de choix dont on fait usage, et de lui faire comprendre combien il est logique qu’on pleure ; à l’idée de perdre une maîtresse aimée et qu’on demeure insensible pourtant à sa perte effective, par suite d’une singulière combinaison de mélancolie et de volupté. Mais elle ne participait que mollement à mon labeur d’analyste. Le meilleur usage que je pus tirer d’elle fut de l’attrister parfois, grâce à des affirmations désobligeantes, afin de l’inciter à vivre une vie plus ardente et plus passionnée. Toutefois, la chère perfection de sa beauté l’absolvait de n’être pas toujours une compagne en accord avec le penseur qui l’avait élue.

Iphigénie avait mandé sa grand’mère auprès de nous. C’était une dame fort âgée dont la dialectique, dès l’abord, me parut chargée d’archaïsmes savoureux. Toutefois, un attentif examen de son visage me fit y reconnaître, sous l’épaisseur d’une face déformée, les traits de ma chère Iphigénie. À partir de ce moment, j’observai sur moi-même un phénomène singulier. Ma maîtresse m’était plus agréable en la personne de sa grand’mère qu’en elle-même. Non que je fusse insensible à sa svelte perfection, mais parce qu’un plaisir dont on est l’artisan dépasse toujours en attrait les félicités naturelles. Cette dame représentait pour moi la tradition. Je renouais en elle la chaîne du passé et je humais dans les propos de sa bouche le parfum des ancêtres. Tantôt épris d’Iphigénie, tantôt de l’aïeule, je me partageais en états successifs avec la curiosité de sentir naître un Moi chaque fois différent, et le regret aussi de perdre celui qui s’effaçait [19].

Un soir enfin, la dame, sollicitée, reçut avec une gratitude étonnée des hommages dont l’espoir même avait depuis longtemps déserté son cœur. Précieuse volupté ! Minutes incomparables ! Je doublais mon existence en pénétrant l’avenir lointain d’Iphigénie sans échapper au présent, j’avais la sensation de la posséder à la fois dans la vie future de sa chair et dans son image actuelle, dans l’apogée tout ensemble et dans le déclin de sa beauté !

Je ne sais si l’on appréciera ce qu’avait d’ardeur raffinée et de mélancolie violente le sentiment qui m’animait, mais j’en jouissais avec tous mes nerfs supra-sensibles que le désaccord de ces émois sans unité faisait vibrer ainsi qu’une précieuse dissonance.

Par malheur, Iphigénie fut un jour le témoin fortuit de mon plaisir. Mal accoutumée aux complications sentimentales, elle émit des paroles dépourvues de bonne grâce, et déclara qu’elle partirait sans retour. Je tentai de lui faire entendre raison et de lui donner des éclaircissements sur ce que mes intentions avaient de flatteur pour elle. Mais elle s’enveloppa dans la part originelle de sa race, écarta toute explication, et regagna Paris.

Animé par une pitoyable tristesse, je quittai Pont-à-Mousson et visitai Cordoue, Tolède, Sparte, Avila, Grenade. Villes brûlées de passion, fendillées, desséchées par une piété nerveuse et frénétique, j’avais le secret désir de retrouver dans les géraniums de vos murailles contractées le sourire d’Iphigénie ! Je relus Kant, Gœthe, Fichte, Schelling. Déroulède, Renan, Taine, et aussi Stendhal. Enfin, je parvins à l’emporter sur mon trouble et à reconquérir le goût de l’action et de l’énergie, en me remémorant la sublime parole de Napoléon : « Allons, messieurs, à cheval !… »

De Florence, où j’achevai ma convalescence sentimentale, j’écrivis à quelques-uns de mes amis dont je connaissais le goût pour ma jolie maîtresse. Qu’elle se trouvât sans commerce mâle et que licence leur fût donnée de lui procurer quelque agrément, je ne le leur dissimulai pas. Les hasards d’une campagne électorale me l’amenèrent, un soir de l’automne dernier, à Pont-à-Mousson. Je suis retourné dans le potager où la terre âpre montrait ses blessures. Il ne contenait plus ni fruits, ni fleurs, ni pommes de terre. Tout avait été emporté, dispersé. Pourtant cela ne me causa point l’amertume qu’eût suscitée la prévision d’un tel spectacle. Même, devant cette glèbe déserte où ne subsistait plus un souvenir du passé, où nul regret ne se dressait encore, où rien n’avait germé depuis que j’avais suspendu mes offices, je me félicitai d’avoir poussé Iphigénie, au sortir de mes bras, vers des amours nombreuses et simultanées, pour que sa séduction se répandît parmi l’universel et n’ensemençât pas dans quelque autre amateur d’âmes un Moi qui peut-être eût surpassé le mien en superbe délicatesse.



[modifier] JOSÉ-MARIA DE HEREDIA

[modifier] LE CÂBLE

LE CÂBLE


Sur un lit onduleux d’algues aux lents rameaux,
Dans un vallon marin de la verte Atlantide,
Le câble monstrueux qu’éclaire un jour livide
Se déroule, tordant deux longs muscles jumeaux.

À son derme rugueux s’incrustent les émaux ,
Des conques où la mer dort un sommeil limpide
Et dans ce fil de chanvre et de laiton, rapide,
Frissonne en sourds éclairs le passage des Mots !

Les grands requins béants et les horribles scombres
Des gouffres bleus d’en haut plongent aux gouffres sombres
En frôlant les fucus de leur ventre poli…

Et, parmi les coraux où s’enfouit le câble,
Ils s’étonnent, roulant leurs gros yeux pleins d’oubli,
De cet inerte et long serpent inexplicâble !



[modifier] TRISTAN BERNARD

[modifier] AU RESTAURANT

AU RESTAURANT

Daniel Hemy jugea qu’il était temps de dîner s’il voulait prendre le train de 9 h. 34 à la gare du Nord. À travers l’étoffe du gilet, il tâta la grande pièce de cinq francs et le disque minuscule des dix francs qu’il avait serrés là, au départ. Cette somme ne lui permettait pas d’affronter des grands restaurants. Pourtant, il s’imagina, pendant quelques minutes, attablé parmi des jeunes femmes étincelantes, et dictant des menus de milliardaire.

Il entra chez Pousset, et se dirigea vers quelques tables qui étaient libres contre les glaces de la devanture, quand un garçon l’arrêta :

— C’est retenu, monsieur.

Il s’éloigna de ces tables, en feignant beaucoup d’indiférence. Toutefois, il les désirait immodérément depuis qu’elles lui étaient interdites. Daniel s’installa dans une petite salle du fond, surveillée par un maître d’hôtel carré d’épaules et très brun, qui portait la mouche et la moustache. Il gouvernait avec énergie la troupe des garçons et, parmi le brouhaha, le fracas des assiettes et des couverts, lançait, comme des commandements militaires, des noms de comestibles.

À son approche, Daniel eut une angoisse. Saurait-il résister aux propositions autoritaires de ce personnage ? Invoquer un régime peut-être, pour se préserver des plats trop coûteux… Mais il ne serait pas « reconnu malade ». Enfin, prenant la carte tendue, il feignit de méditer des combinaisons gastronomiques, dans le dessein de gagner du temps.

— Une douzaine d’huîtres, pour commencer ? fit impérieusement le maître d’hôtel.

Daniel prit l’air excédé du monsieur qui se serait saturé d’huîtres pendant tout l’hiver. À la vérité, il n’en avait mangé que trois fois : au jour de l’an, chez l’oncle Émile, à déjeuner, chez les Voraud, enfin, en soupant avec son ami Julius. Il consulta fiévreusement la liste des potages, et désigna la croûte au pot, dont l’appellation ménagère ne l’intimidait point.

L’autre changea ses positions et renouvela l’attaque par une fusillade ininterrompue :

— Alors un poisson ?… Sole Colbert ? Filet de rouget provençale ? Saumon en glace ?

Pour ne pas infliger à cet homme érudit l’affront de l’indifférence, Daniel demanda :

— Qu’est-ce qu’un saumon en glace ?

— Une tranche de saumon prise dans une gelée aux aromates et servie avec une sauce de moules et de crevettes.

Les moules inspiraient à Daniel de la méfiance, et les crevettes lui donnaient l’urticaire. Mais comment se dérober, après tant d’explications ?

Il fut sauvé par l’arrivée d’un couple élégant, vers lequel le maître d’hôtel tourna ses batteries, en abandonnant, d’un geste négligent, aux offices d’un garçon ce client trop chipotier.

Daniel se dépêcha de commander de suite une tranche de rosbif, une aubergine farcie et un pot de crème au caramel, en affectant, devant le garçon neutre et poupin, un air de compétence pour racheter à ses propres yeux son trouble récent.

Ce fut ensuite le sommelier, l’homme des caves, dont le tablier noir faisait paraître plus livide encore le teint couleur de champignon de couche.

— De l’eau de Saint-Galmier, fit Daniel.

— Encore une grenouille, pensa le sommelier, en retournant avec tristesse vers ses trésors démodés.

Après le repas, définitivement assuré qu’il n’aurait plus à subir d’interrogations, lesté par la nourriture, Daniel se leva, le cigare aux lèvres. Il répondit d’un petit signe de tête au bonjour du garçon, feignit de ne pas voir le maître d’hôtel martial, et envoya un « bonsoir » plein de cordialité au chasseur qui lui ouvrait la porte avec indifférence.

Sur le boulevard; il afficha, par toute sa personne, une béatitude supérieure. Comme des demoiselles peintes lui souriaient au passage, il leur lança des coups d’œil d’intelligence, bien qu’il n’eût dans l’esprit aucune intention de débauche.



[modifier] LA ROCHEFOUCAULD

[modifier] COURRIER DE L’AU-DELA

COURRIER DE L’AU-DELA
Monsieur,

Je reçus, l’autre matin, certain petit paquet que je défis, et qui était un livre imprimé chez Barbin, où je vis que mon nom s’étalait tout au long sur la première page. J’eus d’abord quelque surprise, d’autant que le paquet avait mis deux siècles et demi à me toucher. Mais, à la réflexion, cela n’est point surprenant, m’étant retiré du monde et fixé pour le présent aux Champs-Élysées.

J’eus la curiosité de lire cet ouvrage, et je demeure encore confondu du degré d’audace où se peut porter le zèle d’un faussaire. Vous saurez que jadis, par manière de passer le temps et pour ce que j’étais empéché par l’infirmité de mes yeux d’aller aux armées, et ne me souciais point de faire le gracieux à la cour, il me prit fantaisie de composer quelques maximes. Je n’imaginais point qu’elles dussent plaire et je les mis au cabinet. Je ne sais comment il se fit, mais elles ont trouvé grâce auz yeux d’un compilateur, et qui n’a point borné sa malice à usurper mes écrits, s’étant mêlé d’y reprendre, d’y ôter et d’y remettre au gré de son humeur. Je ne puis tenir à cela. Il faut le confondre. Le moyen de ne pas perdre patience avec un tel imposteur !

Vous saurez donc, pour le bref, qu’il n’est rien qui soit moins véridique que ce libelle. Jamais je ne me fusse aventuré à proposer certaines sentences comme il s’en peut découvrir là à la rencontre. C’est bonnement le contraire que j’avais écrit, et le traître me fait parler tout au rebours de mon sentiment. Mais ne laissons point de citer quelques exemples. Voici ce qu’il publie :

« C’est une grande folie de vouloir être sage tout seul.

***

Dans les premières passions, les femmes aiment l’amant ; dans les autres elles aiment l’amour.

***

Il y a de bons mariages, mais il n’y en a point de délicieux.

***

L’orgueil ne veut pas devoir, et l’amour-propre ne veut pas payer.

***

Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu’il est extraordinaire de voir changer les inclinations.

***

Il n’y a que ceux qui sont méprisables qui craignent d’être méprisés.

***

La fortune fait paraître nos vertus et nos vices comme la lumière fait paraître les objets.

***

Un sot n’a pas assez d’étoffe pour être bon.

***

Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes.

***

Ceux qui s’appliquent trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes.

***

On s’ennuie presque toujours avec ceux que l’on ennuie.

***

Le travail du corps délivre des peines de l’esprit, et c’est ce qui rend les pauvres heureux.

***

Qu’une femme est à plaindre lorsqu’elle a tout ensemble de l’amour et de la vertu ! »

***

Et voici ce que j’avais écrit :

« C’est une grande sagesse de vouloir être sage tout seul.

***

Dans les premières passions, les femmes aiment l’amour ; et dans les autres, elles aiment l’amant.

***

Il y a de délicieux mariages, mais il n’y en a point de bons.

***

L’amour-propre ne veut pas devoir, et l’orgueil ne veut pas payer .

***

Il est aussi ordinaire de voir changer les inclinations qu’il est extraordinaire de voir changer les goûts.

***

Il n’y a que ceux qui sont méprisables qui ne craignent pas d’être méprisés.

***

La fortune obscurcit nos vertus et nos vices comme l’ombre obscurcit les objets.

***

Un sot a toujours assez d’étoffe pour être bon.

***

Nous promettons selon nos craintes, et nous tenons selon nos espérances.

***

Ceux qui ne s’appliquent pas aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes.

***

On s’ennuie presque toujours avec ceux que l’on amuse.

***

Le travail du corps augmente les peines de l’esprit, et c’est cela qui rend les pauvres malheureux.

***

Qu’une femme est heureuse lorsqu’elle a tout ensemble de l’amour et de la vertu ! »

***

De vrai, je ne doute pas qu’il vous paraisse un peu bien oiseux de décider lequel est le bon de l’un ou de l’autre. C’est chose plaisante, en effet, que cette étrange assurance des philosophes qui les persuade de nous donner comme absolues des maximes qui se peuvent renverser à la manière du sablier de Saturne et dont il ne reste non plus rien où ils croyaient avoir mis force vérités. Mais il y va de mon crédit chez la postérité, où il m’est venu qu’il en est encore qui portent mon nom et qui en illustrent leurs écrits, de faire éclater aux yeux l’extrême de ce subterfuge. S’il vous plaît d’accorder à ce démêlé tant d’honneur que d’en donner la relation dans votre gazette des Lettres, je m’en tiendrai, monsieur, pour votre très obligé.



[modifier] J.-K. HUYSMANS

[modifier] L’OMELETTE AUX CONFITURES

L’OMELETTE AUX CONFITURES

L’Angélus de midi a sonné depuis plus d’une demi-heure, et l’abbé Saurien n’est pas rentré. Dans la cuisine du presbytère, la vieille Palmyre ronchonne devant son fourneau. Déjà l’entrecôte n’est plus qu’une bidoche carbonisée, et les haricots verts racornis commencent à puer le roussi.

Soudain, par l’entre-bâillement de la porte, la tête rougeaude de l’abbé Saurien crie :

— Palmyre, j’ai ramené M. Durtal pour déjeuner. Vous ajouterez une omelette aux confitures.

Tandis que, dans la salle à manger voisine, les fourchettes cliquettent et que les couteaux crissent sur les assiettes, la maritorne commence, tout en maugréant. Elle saisit six œufs, pollués de fiente, et les fracture, avec la rudesse d’un Templier fracassant des crânes rasés d’infidèles. Chaque coque, ainsi qu’un nez d’enrhumé, laisse couler de longs filets glaireux, et, près des jaunes qui patientent dans un bol, cette morve emplit le fond d’une terrine. La mégère, armée d’une fourchette, flagelle la gelée tremblotante qui se crible de bulles, blanchit et monte. Furieusement, elle s’escrime ; elle rugit ; la sueur vernisse sa face congestionnée et coule des mèches vermiculées qui ballottent sur son front.

Maintenant la terrine redonde de mousse, telle qu’une écuelle de barbier. Les jaunes y sont précipités. Ils tachent de cérumen la masse cotonneuse, et lui donnent l’aspect d’une boule d’ouate retirée de quelque géante oreille.

Dans la poêle, cependant, le beurre fondu crachote et pète. La mixture triturée y culbute pour un moment ; son grésillement s’achève sur un plat de vieux Strasbourg craquelé, où des roses violâtres s’accouplent à des feuillages d’un vert acide. Alors, la souillon happe un pot de confitures ; à l’éclat des ors, des ambres, des orpiments, des chromes opulents et des cadmiums fougueux, la gelée de groseille vient ajouter la véhémence redoutable des laques carminées et la fanfare des garances.

Mais ce n’est pas tout. Pour croisillonner de caramel l’omelette enfarinée de sucre, la virago brandit une tige de métal rougie au feu, et la lui applique sur la panse avec une férocité de tortionnaire. Enfin, elle se rue vers la salle à manger emportant sa victime fumante, dont la fente lippue bave du rouge et du jaune comme un abcès crevé.

[modifier] Mme DE NOAILLES

[modifier] AH ! MON BEL ÉTÉ !

AH ! MON BEL ÉTÉ


Jardin, vous aurez fait du noir avec des roses,
Jardin qui, ce matin, jetiez un cri si haut
Que le soleil lissait le visage des choses
Et qu’on voyait danser l’odeur du mélilot.

Ah ! toute cette ivresse et toute cette extase !
Beau jardin innombrable et bleu comme mon cœur,
Beau jardin simple ainsi que mes vers, brusque vase
Qui versez l’ardeur molle et l’étroite langueur !

Beau jardin où déjà mûrit en mai la poire
Et qui ne savez pas l’ordre de vos saisons,
Ah ! que tout cela meure au fond de la mémoire,
Comme un train qui s’en va bousculant l’horizon.

Et vous, mon âme tendre, et flexible, et modeste,
Amoureuse de l’humble et sourde obscurité,
Ah ! que de tout ce jour vivace, il ne nous reste
Que l’odeur du cerfeuil où dort mon bel Été !



[modifier] CHARLES-LOUIS PHILIPPE

[modifier] LES QUATRE AUMÔNES

LES QUATRE AUMÔNES

Ce fut bref et touchant comme d’y penser plus tard. Eugénie Molosse, qui ne pouvait pas toujours marcher dans de la peine, s’était assise sur un pauvre banc banal du boulevard qui lui faisait du mal à ses fesses, maigres d’un quarteron de semaines de jeûne. Et alors Pierre Capon l’aborda. Il lui fit un pauvre salut d’homme qui sait la misère. La pauvreté est méfiante, car on ne sait pas quoi faire avec son cœur. Pourtant elle dit tout de suite, en lui présentant un sourire :

— Je m’appelle Louise ; je m’appelle encore Marie ; mais mon nom est Eugénie Molosse.

Pierre Capon comprit qu’elle avait été servante.

Elle lui dit son affiigeance ! Ah ! pourquoi le sort ne nourrit-il pas les siens !… Les portes s’étaient refermées pour elle à cause de ses yeux inégaux et des polypes qui lui faisaient parler du nez et de son odeur de rousse.

Pierre connaissait un restaurant bon marché, et alors ce fut autour d’eux du graillon, mais aussi de la pitance. Eugénie sentait ça lui descendre dans les genoux. Elle mangeait si vite que c’est pour ça, mon Dieu, qu’elle était née. Elle avait un hachoir dans sa tête et un creuset dans son estomac.

Il s’emplissait de son appétit et ses yeux étaient comme deux cœurs qui la regardaient. Mais il pensait :

— Et moi, est-ce que je ne vais pas aussi donner à manger à son rêve ?…

Et il l’emmena par les rues, portant sa tête et suivant sa pente. Eugénie parlait comme les riches qui dépensent tout leur argent et qui savent qu’ils en ont d’autre encore après.

— C’est dur. On perd la vérité. On a le sang comme ça. J’étais assise dans du chagrin parce que les gens voient ce qui se passe sous ma robe. Je ne suis pas celle qui chauffera leurs yeux.

— Et à l’hôpital ?

— Ils m’ont dit : « On ne peut pas faire un certificat pour de la pitié ! Si vous êtes malade, il y aura la visite, qui décide de tout. » Mais moi, je me suis dit : la misère n’est pas une maladie.

Pierre s’occupait d’une idée à lui qui partait de sa tête pour se planter dans son cœur. Ils montèrent l’escalier, dont chaque marche exhaussait son devoir. Ils se donnaient la main comme la solution d’un problème. Ensuite, il y eut la porte qui s’ouvrit, puis une petite chambre avec le fauteuil où sont les taches, et une pauvre toilette où est situé le pot à eau trapu avec la serviette de célibataire qui sent l’aigre. Dans cette chambre, Pierre s’approcha d’Eugénie Molosse. Il se l’appliqua sur l’âme, sur les joues, se l’attacha à la peau ; se boucha le corps avec cette petite chose. Enfin il l’ombragea. Ils contruisirent dans le ciel, et la colombe roucoulante du Saint-Esprit descendit sur leurs prunelles qu’ils se lançaient l’un à l’autre .

Et maintenant qu’Eugénie, partie, est remplacée par de l’air et du souvenir, Pierre mange à son tour. Il fait bouillir deux pauvres œufs à la coque sur sa lampe à alcool, et il pense :

— Il faut aimer les femmes parce qu’elles sont sans gouvernail. Je lui ai donné de la conversation. Je lui ai donné de quoi remplir ses dents et son ventre. Je lui ai donné l’étreinte. Et comme je suis pourri, je lui ai donné ma pauvre syphilis. Ça va prendre sur sa misère comme les vers sur une viande d’orage. Enfin elle pourra rentrer à l’hôpital et faire sa vie dans du blanc et des soupes à sa faim. J’ai sauvé un être, j’ai sauvé un être !



[modifier] Mme LUCIE DELARUE-MARDRUS

[modifier] PASTORALE PSYCHOLOGIQUE

PASTORALE PSYCHOLOGIQUE


Les poules ont chanté pour l’œuf encor pondu,
Donne-moi ton front tendre et ton profil d’ivoire,
Un paon mélancolique et rauque a répondu :
Et c’était comme un cri menteur de fausse gloire.

Feuilletant de l’index les bouquins de Platon
Où ce vieux Grec a mis tout mon esprit d’avance,
Écoutons se répondre au loin, changeant de ton,
Les bruits du monde en une obscure connivence.

Qu’on ne me parle pas de gloire ; je mourrai,
Je m’en irai parmi le foin, au cœur des choses,
Où blottir, où blottir mon cœur désespéré,
Sinon en votre espoir lointain, Métamorphoses ?

[modifier] CONAN DOYLE

[modifier] L’HOMME À L’OREILLE DE CIRE

L’HOMME À L’OREILLE DE CIRE

Quand je pénétrai dans le logis de mon ami Sherlock Holmes, je le trouvai seul, assis au coin du feu. Tous ses traits exprimaient le bien-être et la béatitude.

— Ah ! vous voilà, Watson, me dit-il en me tendant la main. Vous le voyez, mon cher, je me repose, ce qui n’est guère dans mes habitudes. À peine avait-il prononcé ces mots que le domestique vint nous avertir qu’un gentleman demandait à parler à M. Holmes.

Quelques secondes après, nous vîmes entrer un homme très brun, d’une trentaine d’années ; il se tint debout dans l’ombre que projetait l’abat-jour, et nous fit ce récit :

— Je suis originaire du comté de Middlesex, mais je me suis installé depuis une couple d’années dans le Surrey, où j’ai pris femme. Or, un soir, pendant mon absence, ma femme a disparu. Comment ? Je ne sais. J’ai mis toute la police en mouvement sans résultat, et finalement je suis venu m’adresser à vous, monsieur Holmes, parce que votre renommée est sans bornes. Si vous ne trouvez rien qui explique cette disparition, je sens bien qu’il me faudra prendre le deuil et renoncer à toute espérance.

À ces mots l’étranger fit le geste d’essuyer une larme et de la secouer sur le sol.

— N’avez-vous aucun indice ? demanda Holmes en regardant son interlocuteur avec une attention soutenue.

— Aucun, monsieur, sinon que le chien de l’épicier, en face de chez moi, a aboyé toute la nuit, paraît-il, lors de la disparition… mais c’est un chien féroce et qui hurle chaque fois qu’on passe.

Mon ami pria le gentleman de laisser son adresse, et le congédia en promettant de le visiter.

Dès que l’étranger se fut retiré, Holmes me dit à brûle-pourpoint :

— Voilà un gentleman qui ne mange jamais de poudding, qui a épousé une femme maigre, qui a passé par Regent street pour venir ici, et qui, faute de place dans le buss, a pris un cab afin d’arriver plus vite. J’ajouterai qu’il parle un peu le chinois et qu’il tire bien au pistolet.

Comme je demandais à Holmes sur quoi se fondaient ces extraordinaires remarques, il expliqua sans se faire prier, avec ce sourire railleur qui lui est habituel :

— C’est bien simple. La petite breloque qui pend à sa chaîne de montre est chinoise, et il a le teint d’un monsieur qui a séjourné longtemps en Extrême-Orient ; d’où je conclus qu’il doit entendre un peu le chinois. Son index porte le stigmate habituel à ceux qui s’exercent souvent à faire manœuvrer une gâchette de pistolet. Il ne mange pas de poudding, je le présume, car il paraît dyspeptique, à en juger par sa mine. Il a épousé une femme maigre, parce qu’il est gros, conformément à la tendance qu’ont les êtres à choisir pour s’accoupler des êtres complémentaires, afin d’obéir aux lois mystérieuses qui régissent l’harmonie de l’espèce. Il a passé par Regent street, dont j’ai reconnu la boue spéciale éclaboussée sur son habit. Il a couru après le buss, sans quoi les gouttelettes n’auraient pas ainsi giclé jusque sur son dos, et il a pris un hanson, car, bien qu’il pleuve, la crotte de ses souliers était à moitié sèche déjà quand il est entré ici.

Sur ce, Sherlock Holmes prépara une demi-livre de tabac de Virginie, un flacon de gin, de l’eau chaude, s’enveloppa dans une ample couverture et me pria de le laisser jusqu’au lendemain.

Quand je revins de bon matin, je vis que le flacon était à moitié bu, et le tabac entièrement consumé. Holmes, environné d’un nuage de fumée, était dans l’attitude méditative où je l’avais laissé la veille. Il me fit signe d’attendre demeura encore silencieux pendant cinquante minutes. Enfin il se leva, marcha droit vers un point précis du tapis, y ramassa de la poussière et l’observa au microscope.

— Sortons, me dit-il après cet examen. Nous sifflâmes un hanson, et nous nous fîmes conduire à l’adresse donnée par le gentleman brun.

Le chien de l’épicier un bull de forte taille, nous aperçut sans se troubler. Mais mon ami sortit de sa poche un morceau de cire qu’il avait apporté sans que je m’en fusse aperçu. Aussitôt, la bête se mit à aboyer furieusement.

Ses cris redoublèrent quand un petit ramasseur de crottin en casaque rouge passa devant la boutique, Holmes héla le boy, le couvrit de son propre macfarlane, et lui commanda de revenir sur ses pas.

Le chien parut hésiter, puis hurla de plus belle.

— Cela suffit, prononça Holmes. Rentrons. Une fois au logis, il prépara une nouvelle ration de grog et de tabac, et durant trois heures garda un profond silence.

Enfin, il me dit :

— Que pensez-vous de tout cela, Watson ?

— Ma foi, il me semble que nous ne sommes guère plus avancés qu’il y a un jour.

Mon ami haussa les épaules en souriant :

— Étourdi, qui ne remarquez rien… Et si je vous disais, moi, que cette femme a été assassinée, et que ses restes, coupés en morceaux, reposent présentement au fond d’une excavation creusée dans la maîtresse poutre de la toiture qui protège la maison même de ce gentleman, lequel gentleman est lui-même assassin ? Si je vous disais cela ?

— Je répondrais que vous êtes le plus fin limier que la terre ait jamais porté, mais je me demanderais aussi par quelle suite de raisonnements vous êtes arrivé à cette conclusion.

— C’est bien simple. Dès la visite de cet homme, j’ai été mis en éveil. N’avez-vous pas remarqué que ses cheveux noirs et longs cachaient du côté droit une oreille postiche, une oreille de cire ?

— Ma foi, non.

— Cela ne me surprend pas. Il avait eu soin de se maintenir dans l’ombre projetée par l’abat-jour. Et lorsqu’il fit le geste de secouer une larme, n’avez-vous pas observé qu’un cil tombait à terre ?

— Je n’ai point votre œil de lynx, mon cher Holmes.

— Or ce cil, détrempé par l’humidité de l’œil contre lequel il avait été frotté, je l’ai recueilli et examiné. Il était roux.

— Roux ?

— Roux, mon cher Watson. Donc notre homme était roux, sous une teinture noire, et doué d’une oreille de cire. Or, le chien de l’épicier, comme vous avez pu le constater, a horreur et de la cire et du rouge, même quand ce rouge est dissimulé.

— Ah ! je comprends, m’exclamai-je. Voilà pourquoi vous avez fait passer devant lui le boy en casaque rouge drapé dans votre macfarlane.

Holmes fit le geste d’applaudir avec ses mains longues et sèches. Puis :

— Il peut donc aussi bien reconnaître les gens roux, même quand ils sont teints. Or, pourquoi le chien a-t-il aboyé pendant la fameuse nuit de la disparition, comme a eu la naïveté de vous l’avouer cet individu, sinon parce qu’il sentait le retour, caché à tous, de l’homme roux, à l’oreille de cire ? Celui-ci était là, et nie y avoir été. Est-ce le fait d’un innocent, ou d’un coupable ?

J’écoutais avec une admiration profonde lee déductions de mon illustre ami. Il poursuivit paisiblement :

— Ce gentleman porte une chaîne de montre d’un modèle nouveau et la bague qui orne son petit doigt est encore brillante comme au sortir de chez l’orfèvre. Voilà les bijoux d’un homme récemment enrichi, et qui profite de sa situation.

— Voudriez-vous dire qu’il ait tué sa femme par cupidité ?

— Apparemment. Et il a fait le coup lui-même. Ses vêtements soigneusement réparés sont ceux d’un avare qui ne doit pas aimer à partager les aubaines.

Un point, toutefois, demeurait obscur. Comment Holmes devinait-il le sort du cadavre ?

Je l’interrogeai à ce propos.

— C’est bien simple, répondit-il. Son crime accompli, notre homme porta le corps. Car vous avez remarqué, n’est-ce pas, la légère déformation de sa hanche droite, semblable à celle qui dure pendant quelque temps, à la suite du transport d’un poids trop lourd. Enfin cet homme a exercé deux professions bien caractérisées. Il a été boucher, ainsi que l’atteste encore sa large nuque. Et il a été charpentier. Sa main droite, plus forte que sa main gauche comme chez ceux qui accomplissent des travaux manuels, porte des déformations dues à l’emploi du rabot et de la varlope et qui constituent des signes certains. Boucher et charpentier, il a eu évidemment, dans son trouble, recours à son expérience concernant ces deux professions pour se mettre à l’abri des lois. Boucher, il a découpé la morte. Charpentier, il a imaginé une cachette et a tout de suite songé à la charpente de la toiture, seule boiserie qu’on puisse travailler sans donner l’éveil. La perquisition de la police a été vaine. D’où je conclus à une cachette adroitement dissimulée, c’est-à-dire à une excavation…

Holmes allongea les deux jambes, d’un air de satisfaction.

— Et maintenant, conclut-il, si vous m’en croyez, Watson, laissons les détectives de Scotland Yard terminer cette affaire, élucidée, Dieu merci. J’ai besoin de méditer sur un problème concernant un bateau dont on connaît le gréement, le tonnage et la cargaison ; il s’agit de trouver l’âge du capitaine, et j’ai besoin de fumer au moins dix pipes et de boire autant de grogs avant d’y réussir.



[modifier] HENRY BATAILLE

[modifier] L’HEURE FRISSONNANTE

L’HEURE FRISSONNANTE


Rosée aux fleurs… Les fils télégraphiques chantent.
On dirait la chanson nerveuse du matin…
Ah ! toutes les douleurs modernes qu’enchantent
Les aubes d’Avril parfumées de l’odeur de l’eau dans les thyms !

Couvre-toi… On a froid aux pieds. Ramène ton châle
Sur tes seins passionnés et étroits.
Les fils télégraphiques chantent. Le jour point. Je suis pâle.
Six heures sonnent, le monde est triste. Et on a froid…



[modifier] JULES RENARD

[modifier] PAPILLONS PIQUÉS

PAPILLONS PIQUÉS
Le sentier

Qui donc a ainsi tortillé le centimètre ?

***
Le plat de pommes de terre en robe de chambre

Quel beau tas de crottin fumant !

***
Lever du Soleil

Coucou !… Le voilà !

***
L’arrosoir qui verse

En a-t-il des cheveux sur la pomme !

***
La crème fouettée à côté du compotier
de fraises

Va-t-on faire la barbe à ce gros rougeaud plein de boutons ?

***
Éloi sur la sellette

Éloi est assis, courbé en avant, les poings au menton. Il plisse le visage. Son regard est fixe. Ses joues contractées s’empourprent. Il pousse, il ahane, il geint. Le papier se froisse dans sa main. Allons, encore un effort !… Cela va venir !… Cela vient… Ouf ! Et, toc ! un petit mot tombe de sa plume.



[modifier] SHAKESPEARE

[modifier] LE DUC VESPASSIO

LE DUC VESPASSIO

PERSONNAGES
REMELLA, fille du duc.
LE DUC VESPASSIO, connétable de Venise.
LE CHEVALIER TROMBONO, amant de Remella.
HADEVERH, écuyer du duc.
L’ARCHEVÊQUE D’YORK.
PAIDIGRI, intendant du duc.
UN ERMITE.
PREMIER ASSASSIN.
DEUXIÈME ASSASSIN.
UN OURS.

Gentilshommes, hommes d’armes, etc.
ACTE PREMIER

Un camp.
LE DUC, DEUX ou TROIS CHEVALIERS

UN HÉRAUT D’ARMES, puis HADEVERH
LE DUC

Oh ! déshonneur ! ma fille Remella, ma fille bien-aimée, s’est enfuie avec son cousin le chevalier Trombono. Paraissez tous devant la majesté de Sa Majesté ma douleur.

(Fanfares. Entrent les seigneurs.)
LE DUC

Du sang ! Du sang ! Quel est celui d’entre vous qui veut partager ma couronne après m’avoir ramené les fugitifs ? Lève-toi, noire vengeance ! Inspire-nous !

HADEVERH

Je serai celui-là.

LE DUC

Es-tu sûr de ta force ? N’as-tu pas une peau de veau sur des membres de lâche ?

HADEVERH

J’ai une peau de lion sur des membres de demi-dieu.

LE DUC

Qui donc es-tu ?

HADEVERH

L’amant de votre fille, celui qu’elle a trahi avec Trombono.

LE DUC

Toi, son amant ! Excrément de crapaud ! Œuf de coucou rouge ! Chien rasé ! Hors de ma vue !

(Il le frappe.)
HADEVERH

Allions-nous, au contraire. Je partagerai votre vengeance.

LE DUC

M’allier avec le premier suborneur de ma fille, traître !…

HADEVERH

La lune s’allie bien avec le sabbat.

LE DUC

Tu as raison. Que Dieu soit avec nous !

(Ils sortent.)


ACTE DEUXIÈME

Une clairière.

REMELLA, TROMBONO, puis UN VIEUX MENDIANT
REMELLA

Ah ! digne seigneur, où me conduisez-vous ?

TROMBONO

Ne craignez rien, madame, nous sommes encore loin du lieu où nous nous trouverons en sûreté. Les archers de votre père battent les buissons et en font sortir des lutins qui dansent devant les vapeurs de l’aurore.

(Paraît un vieux mendiant.)
LE VIEUX MENDIANT

Petits oiseaux du ciel, que le hibou ne vous effraie pas !

TROMBONO

Arrière !

REMELLA

Trombono, prenez garde ! Mes cheveux sentent la mort…

LE VIEUX MENDIANT

Ah ! la fille du Duc ! Infâme ravisseur ! Je suis le serviteur fidèle lancé sur vos traces ; et je vous reconnais, car j’ai des yeux dans la tête.

TROMBONO

À moi, mânes de mon père !

(Paraît un ours. Le vieux mendiant s’enfuit,
poursuivi par l’ours.)
TROMBONO

Ainsi périssent tous ceux qui s’opposent au flamboyant essor de l’amour !

(Ils sortent.)


ACTE TROISIÈME

SCÈNE 1

Une plaine. Alarme. Escarmouche. Retraite.

Entre le Duc avec son armée.
LE DUC

Je veux boire des larmes de cerf dans une coupe faite avec la moitié d’un crâne. Ah ! le rêve et la raison ! L’un sur l’autre ou l’un sous l’autre ? Mystère insondable de la nature !

UN SEIGNEUR

Le chagrin n’a-t-il pas affaibli son Jugement ?

LE DUC

Trombono misérable !… Que ses poumons se pourrissent, et que le suintement de ses oreilles lui coule dans la bouche et l’empoisonne… Ma fille, une prostituée ! je sens que le double battement de mon cœur est comme deux pilotes qui naviguent entre les rives du déshonneur et du courroux.

(Il sort avec son armée.)


SCÈNE II Une autre partie de la plaine. Entrent Trombono el Remella.
TROMBONO

Ne perdez pas l’espérance, chère Remella. La fortune, qui est une bonne ménagère, tissera pour vous des jours heureux de sa soie la plus lisse. L’armée ne nous cherche pas de ce côté. Prenez cette mante couleur de la tempête, personne ne vous reconnaîtra.

(Il la lui met.)
REMELLA

Vous êtes un fils de la Providence, cher Trombono.

TROMBONO

Et vous, suave RemeIla, la parure du firmament.

(Ils sortent.)


ACTE QUATRIÈME Devant le rempart d’une ville. Entrent l’Archevêque d’ York et quelques seigneurs.
L’ARCHEVÊQUE D’YORK

Faisons diligence. La misérable armée du roi de France a quitté Paris voilà une heure. Elle est en route pour venir combattre la nôtre. Elle sera là ce soir. Ils ont du sang à perdre encore. Vous en arroserez les sillons de la vieille Angleterre. Ils ont besoin de cracher leurs dents. Ces hommes sont maigres comme des chevaux de brasseur. Nous qui sommes parmi les premiers-nés d’Égypte, nous les pétrirons. Soyez tous absous d’avance.

UN SEIGNEUR

Il a dégorgé sur nous. Nous voici comme des aigles farcis d’héroïsme.

(Ils sortent. Entre Hadeverh avec un ermite.)
HADEVERH

Je parle la langue près du cœur. Un orage gronde dans ma poitrine. Les avez-vous vus ?

L’ERMITE

On a fermé les portes de la tour, et les fidèles sujets du roi ont l’intention de manifester leur loyauté par une éclatante revanche.

HADEVERH

Merci.

(Il lui crève l’œil gauche avec son éperon droit, le tue et sort.)


ACTE CINQUIÈME
Au bord de la mer. Orage.
LE DUC

Par ma gorge ! Damnation ! Voilà la récompense ! Tourbillons de l’ouragan ! Vagues aux féroces gueules vertes ! Éclairs terribles ! Déchirez cet air où j’ai vécu jusqu’ici, fouettez-le, châtiez-le d’avoir permis de telles choses ! Et toi, terre damnée, ouvre-toi pour engloutir le plus infortuné de tes enfants !

(Entrent Remella et Trombono.)
REMELLA.

Ciel ! le duc, mon père !

LE DUC

Que mes yeux ne sont-ils devenus chassieux avant de me montrer un tel spectacle !

(Entrent Hadeverh et deux assassins.)
HADEVERH

Trombono, tu vas payer ta perfidie ! Tue ! Tue !

PREMIER ASSASSIN

C’est celui-là, monseigneur ?

HADEVERH

Vois plutôt.

(Il le tue.)
DEUXIÈME ASSASSIN

Je crois que le merlan est recuit sur la table[20].

REMELLA

Horreur ! Triple horreur ! Tiens, affreux !

(Elle le frappe.)
HADEVERH

Hélas ! je vais coucher avec ma mère la terre.

(Il expire.)
REMELLA

Le plus petit œil de la lune

À fait cuire la sorcière.
C’est pourquoi le jeune loriot
Va retourner la marmite.
(Elle sort en chantant.)
LE DUC

Ma fille a perdu l’esprit. Enfer !

(Il se tue.)



  1. Les mots en Italiques sont en français dans le texte original.
  2. On sait que le calendrier julien retarde de quatorze jours sur le calendrier grégorien.
  3. Habitude, genre d’existence.
  4. Trou.
  5. Blond.
  6. Feu.
  7. Monnaie russe valant un douzième de florin.
  8. Boisson fermentée usitée par les gens du peuple.
  9. Bons conseils.
  10. Sorte de jaquette tcherkesse.
  11. Sorte d’étoffe tartare.
  12. Maison.
  13. Exemple.
  14. Matth., XXVI, 17.
  15. Sainteté.
  16. Apôtre.
  17. Les navigateurs rapportent que les singes de l’archipel Toutouasamémé sont ornés d’une queue jaune, brune et blanche (Buffon, XVIII, Hist. Nat.).
  18. Prison des environ de Londres.
  19. On trouvera cette idée ébauchée dans notre brochure : Le Moi, sa bouture et son marcottage. Mais il nous a paru que là son raccourci était insupportable. Elle méritait le développement que nous lui donnons ici.
  20. Jeu de mots intraduisible en français.
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