À propos d’un importun

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XXII


À M. EUGÈNE FROMENTIN

À PROPOS D’UN IMPORTUN

QUI SE DISAIT SON AMI





Il me dit qu’il était très-riche,
Mais qu’il craignait le choléra ;
— Que de son or il était chiche,
Mais qu’il goûtait fort l’Opéra ;
[ 150 ]



— Qu’il raffolait de la nature,
Ayant connu monsieur Corot ;
— Qu’il n’avait pas encor voiture,
Mais que cela viendrait bientôt ;



— Qu’il aimait le marbre et la brique,
Les bois noirs et les bois dorés ;
— Qu’il possédait dans sa fabrique
Trois contre-maîtres décorés ;



— Qu’il avait, sans compter le reste,
Vingt mille actions sur le Nord ;
Qu’il avait trouvé, pour un zeste,
Des encadrements d’Oppenord ;
[ 151 ]



— Qu’il donnerait (fût-ce à Luzarches !)
Dans le bric-à-brac jusqu’au cou,
Et qu’au Marché des Patriarches
Il avait fait plus d’un bon coup ;



— Qu’il n’aimait pas beaucoup sa femme,
Ni sa mère ; — mais qu’il croyait
À l’immortalité de l’âme,
Et qu’il avait lu Niboyet 151(1) !



— Qu’il penchait pour l’amour physique,
Et qu’à Rome, séjour d’ennui, [ 152 ]
Une femme, d’ailleurs phthisique,
Était morte d’amour pour lui.



Pendant trois heures et demie,
Ce bavard, venu de Tournai,
M’a dégoisé toute sa vie ;
J’en ai le cerveau consterné.



S’il fallait décrire ma peine,
Ce serait à n’en plus finir ;
Je me disais, domptant ma haine :
« Au moins, si je pouvais dormir ! » [ 153 ]



Comme un qui n’est pas à son aise,
Et qui n’ose pas s’en aller,
Je frottais de mon cul ma chaise,
Rêvant de le faire empaler.



Ce monstre se nomme Bastogne ;
Il fuyait devant le fléau.
Moi, je fuirai jusqu’en Gascogne,
Ou j’irai me jeter à l’eau,



Si dans ce Paris, qu’il redoute,
Quand chacun sera retourné,
Je trouve encore sur ma route
Ce fléau, natif de Tournai.


Bruxelles, 1865.

[ 151 ]

151(1). Nous ne savons ce que vient faire ici M. Niboyet ; mais M. Baudelaire n’étant pas un esclave de la rime, nous devons [ 152 ]supposer que l’importun s’est vanté d’avoir lu les œuvres de M. Niboyet, comme ayant tous les courages.

(Note de l’éditeur.)