Écrit en 1875
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- À Edmond Lepelletier.
- J’ai naguère habité le meilleur des châteaux
- Dans le plus fin pays d’eau vive et de coteaux:
- Quatre tours s’élevaient sur le front d’autant d’ailes,
- Et j’ai longtemps, longtemps habité l’une d’elles.
- Le mur, étant de brique extérieurement,
- Luisait rouge au soleil de ce site dormant,
- Mais un lait de chaux, clair comme une aube qui pleure,
- Tendait légèrement la voûte intérieure.
- Ô diane des yeux qui vont parler au cœur,
- Ô réveil pour les sens éperdus de langueur,
- Gloire des fronts d’aieuls, orgueil jeune des branches,
- Innocence et fierté des choses, couleurs blanches !
- Parmi des escaliers en vrille, tout aciers
- Et cuivres, luxes brefs encore émaciés,
- Cette blancheur bleuâtre et si douce, à m’en croire,
- Que relevait un peu la longue plinthe noire,
- S’emplissait tout le jour de silence et d’air pur
- Pour que la nuit y vînt rêver de pâle azur.
- Une chambre bien close, une table, une chaise,
- Un lit strict où l’on pût dormir juste à son aise,
- Du jour suffisamment et de l’espace assez,
- Tel fut mon lot durant les longs mois là passés,
- Et je n’ai jamais plaint ni les mois ni l’espace,
- Ni le reste, et du point de vue où je me place,
- Maintenant que voici le monde de retour,
- Ah vraiment, j’ai regret aux deux ans dans la tour !
- Car c’était bien la paix réelle et respectable,
- Ce lit dur, cette chaise unique et cette table,
- La paix où l’on aspire alors qu’on est bien soi,
- Cette chambre aux murs blancs, ce rayon sobre et coi,
- Qui glissait lentement en teintes apaisées
- Au lieu de ce grand jour diffus de vos croisées.
- Car à quoi bon le vain appareil et l’ennui
- Du plaisir, à la fin, quand le malheur a lui,
- (Et le malheur est bien un trésor qu’on déterre)
- Et pourquoi cet effroi de rester solitaire
- Qui pique le troupeau des hommes d’à présent,
- Comme si leur commerce était bien suffisant ?
- Questions ! Donc j’étais heureux avec ma vie,
- Reconnaissant de biens que nul, certes, n’envie.
- (Ô fraîcheur de sentir qu’on n’a pas de jaloux !
- Ô bonté d’être cru plus malheureux que tous !)
- Je partageais les jours de cette solitude
- Entre ces deux bienfaits, la prière et l’étude,
- Que délassait un peu de travail manuel.
- Ainsi les Saints ! J’avais aussi ma part de ciel,
- Surtout quand, revenant au jour, si proche encore,
- Où j’étais ce mauvais sans plus qui s’édulcore
- En la luxure lâche aux farces sans pardon,
- Je pouvais supputer tout le prix de ce don :
- N’être plus là, parmi les choses de la foule,
- S’y dépensant, plutôt dupe, pierre qui roule,
- Mais de fait un complice à tous ces noirs péchés,
- N’être plus là, compter au rang des cœurs cachés,
- Des cœurs discrets que Dieu fait siens dans le silence,
- Sentir qu’on grandit bon et sage, et qu’on s’élance
- Du plus bas au plus haut en essors bien réglés,
- Humble, prudent, béni, la croissance des blés ! -
- D’ailleurs nuls soins gênants, nulle démarche à faire.
- Deux fois le jour ou trois, un serviteur sévère
- Apportait mes repas et repartait muet.
- Nul bruit. Rien dans la tour jamais ne remuait
- Qu’une horloge au cœur clair qui battait à coups larges.
- C’était la liberté (la seule !) sans ses charges,
- C’était la dignité dans la sécurité !
- Ô lieu presque aussitôt regretté que quitté,
- Château, château magique où mon âme s’est faite,
- Frais séjour où se vint apaiser la tempête
- De ma raison allant à vau-l’eau dans mon sang
- Château, château qui luis tout rouge et dors tout blanc,
- Comme un bon fruit de qui le goût est sur mes lèvres
- Et désaltère encor l’arrière-soif des fièvres,
- Ô sois béni, château d’où me voilà sorti
- Prêt à la vie, armé de douceur et nanti
- De la Foi, pain et sel et manteau pour la route
- Si déserte, si rude et si longue, sans doute,
- Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets.
- Et soit aimé l’Auteur de la Grâce, à jamais !
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- Stickney, Angleterre.