Épître 59

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VoltaireÉpître 59

Au roi de Prusse.
à Bruxelles,
1741


non, il n’est point ingrat ; c’est moi qui suis injuste ;
il fait des vers, il m’aime ; et ce héros auguste,
en inspirant l’amour, en répandant l’effroi,
caresse encor sa muse, et badine avec moi.
Du bouclier de Mars il s’est fait un pupitre ;
de sa main triomphante il me trace une épître,
une épître où son coeur a paru tout entier.
J’y vois le bel esprit, et l’homme, et le guerrier.
C’est le vrai coloris de son âme intrépide.
Son style, ainsi que lui, brillant, mâle, et rapide,
sans languir un moment, ressemble à ses exploits.
Il dit tout en deux mots, et fait tout en deux mois.
ô ciel ! Veillez sur lui, si vous aimez la terre :
écartez loin de lui les foudres de la guerre ;
mais écartez surtout les poignards des dévots.
Que le fou Loyola défende à ses suppôts
d’imiter saintement, dans les champs germaniques,
des Châtels, des Cléments, les forfaits catholiques.
Je connais trop l’église et ses saintes fureurs.
Je ne crains point les rois, je crains les directeurs ;
je crains le front tondu d’un cuistre à robe noire,
qui, du vieux testament lisant du nez l’histoire,
d’Aod et de Judith admirant les desseins,
prêche le parricide, et fait des assassins.
Il sait d’un fanatique enhardir la faiblesse.
Un sot à deux genoux, qui marmotte à confesse
la liste des péchés dont il veut le pardon,
instrument dangereux dans les mains d’un fripon,
croit tout, est prêt à tout ; et sa main frénétique
respecte rarement un héros hérétique.
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