ÉRIPHYLE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
REPRÉSENTÉE, POUR LA PREMIÈRE FOIS, LE 7 MARS 1732.
l’OUR LA PRÉSJ-MK ÉDITION.
l’our rnii’o suite ; i BruluS ; Voltaire comincnra iiiimédiateineiit deux Ira- ^’l'dics : la Mort de César et Éripityle. La première, écrite dans le même .-(■ns que BruLus, fut gardée longtemps en portefeuille. Ce qui paraît avoir déterminé Voltaire à composer la seconde, c’est le désir d’introduire un sj)ectre sur la scène française. L’effet produit à Londres par le fantôme du père d’Hamlet l’avait vivement frappé. Il espérait obtenir une impression pareille avec l’ombre d’Amphiaralis ; mais le théâtre était alors occupé, comme on sait, par une jeunesse brillante et chamarrée, et il était impos- sible qu’une apparition fantastique produisît quelque illusion au milieu de lout ce beau monde.
Éripinjle fut d’abord représentée chez.AI""’ de Fontaine-Martel par des acteurs de société : elle gagna son procès devant ce public de salon. Elle jjarut sur le vrai théâtre le vendredi 7 mars 1732, et réussit passalDlement*.
\. La versification surtout fut applaudie, et certains vers frondeurs auxquels l’auteur à’OEdipe avait d’ailleurs habitue les spectateurs. « Otoz-en quelques mor- ceaux contre les grands, contre les princes et contre la superstition, rien n"est à lui, « t la pièce n’aurait pas trois représentations », écrit au président Bouhier l’abbé Le Blanc, un de ces contempteurs sournois de Voltaire, qui le déchirent en dessous et lui font extérieurement mille caresses. Le vrai, c’est que l’œuvre n’était pas sans défauts et que le succès avait besoin pour s’affermir qu’on relevât le zèle et le moral des comédiens auxquels pourtant on avait abandonné les profits ; et le ppëte ne croit pas inutile de faire prier le comte de Clermont d’envoyer chercher la troupe et de lui recommander Èriphyle. On voit que Voltaire pensait à tout.
Cette pièce qu’il a soumise à Cideville et à Forment et qu’il a remaniée de cent sortes, il va encore profiter de la clôture de Pâques pour la corriger de son mieux, et ces corrections ne consisteront pas en moins de trois actes nouveaux. Non content de cela, il avait rimé un compliment en vers que prononça Dufresne à la réouverture du théâtre. Mais malgré les belles tirades et les applaudissements qu’elles faisaient naître, il avait trop de flair pour se méprendre sur les imperfec- tions de son œuvre en dépit de s"s retouches journalières : il se fera l’avocat du diable contre la canonisation à’Éripliyle. Il avait envoyé sa tragédie à Jore, qui avait commencé l’impression ; il donne des ordres pour tout suspendre et se fait retourner le manuscrit. « Eriphyle, dit-il en toute bonne foi, n’a pas eu un grand succès. J’étais prêt à la livrer à l’impression, mais je suis maintenant déterminé à ne la point faire imprimer ou du moins à la laisser de côté dans mon cabinet jusqu’à ce que je puisse la revoir et y faire de nouvelles corrections. » Finalement, les représentations d’Ériphyle cessèrent, et le poëme ne fut pas publié. ( G. D. ) 456 AVERTISSEMENT.
Dans sa nouveauté, ello eut douze représentations dont sept avant Pâques. La recette de la première fut de 3,9 lu livres. La recette de la dernière de la reprise après l’àcpie : ’. fut de 602 Hv. 10 s.
AVERTISSEMENT
DES ÉDITEURS DE KEHL.
Cette pièce fut jouée avec succès en 1732, quoique l’ombre d’Amphia- raiis et les cris d’Ériphyle immolée par son fils ne passent produire d’effet sur un théâtre alors rempli de spectateurs. Malgré ce succès, M. de Voltaire, plus difTicile (jue ses critiques, vit tous les défauts d’Ériphyle ; il retira la pièce, ne voulut point la donner au public, et fit Sémiramis.
Nous donnons Ériphyle d’après un manuscrit trouvé dans les papiers de M. de Voltaire ^ Il ne peut y avoir d’autres variantes dans cette tragédie que les changements faits par l’auteur entre les représentations. Nous en avons rassemblé les principales, d’après les copies les plus correctes*.
On a indi(jué par des astérisques * les vers û’ Ériphyle que M. de Vol- taire a placés dans d’autres tragédies.
1, Cette pièce parut pour la première fois en 1770 avec ceUo étrange note : Pièce que l’auteur s’était opposé quelle fût imprimée de son vivant.
II est probable que cette première édition furtive a été faite à Paris, d’après la copie que Lekain avait de cette tragédie. Ce grand acteur était mort en 1778. j)rosque en même temps que M. de Voltaire. Longtemps auparavant, il m’avait j)ermis d’en prendre une copie, que je portai à Ferney en 1777. Je la remis à M. de Voltaire, qui n’avait rien conservé de cette tragédie. C’est cette même copie, retrouvée dans ses papiers après sa mort, qui a servi pour fédition de Kelil. (Xote (le M. Decroix.)
’2. D’après un manuscrit de Longchamp, et que feu Decroix regardait comme le véritable texte d’Eriphyle, je donne de cette pièce une édition bien difTérente de toutes celles qui ont paru. La suppression du rôle du grand-prètre (voyez la lettre
- \ Formont, du 23 juin 1732), et un cinquième acte tout nouveau, sont les change-
ments les plus considérables. Quelquefois des vers ont été changés de scènes. Pour ne point laisser de regrets au lecteur, j’ai, à quelques mots près, mis en variantes ce qui n’était pas conservé de l’ancien texte.
Voltaire, dans sa lettre à Tiiiériot du 15 mai 1733, parle d’une dédicace à l’abbc Franchini, qui paraît perdue.
Le Mercure de mars 1732 contient nn.l/c’mo/rc sur Éripliiile. par M. L. D.M.. réimprimé dans VAImanach littéraire de 1780, pages 5r)-t)2. IJoissy lit représenter, le 20 mars 1732, sur le théâtre de la Foire, le Triomphe de l’ignorance, oiXTa-comique* en un acte, non imprimé, dans b^^uel il y avait des traits contre Ériphyle. (B.) DISCOURS
r R N \ C E
AVA^’T LA REPRÉSEiMATIOX WÈIUPHYLE.
Juges plus éclairés que ceux qui dans Atliène Firent naître et fleurir les lois de Melpomène, Daignez encourager des jeux et des écrits Qui de votre suffrage attendent tout leur prix. De vos décisions le flambeau salutaire Est le guide assuré (\\\\ mène à l’art de plaire. En vain contre son juge un auteur mutiné Vous accuse ou se plaint quand il est condamné ; Un peu tumultueux, mais juste et respectable, Ce tribunal est libre, et toujours équitable.
Si l’on vit quelquefois des écrits ennuyeux Trouver par d’beureux traits grâce devant vos yeux, Ils n’obtinrent jamais grâce en votre mémoire : Applaudis sans mérite, ils sont restés sans gloire ; Et vous vous empressez seulement à cueillir Ces fleurs que vous sentez qu’un moment va flétrir. D’un acteur quelquefois la séduisante adresse D’un vers dur et sans grâce adoucit la rudesse ; Des défauts embellis ne vous révoltent plus : C’est Baron qu’on aimait, ce n’est pas Régulus^ Sous le nom de Couvreur, Constance- a pu paraître ; Le public est séduit ; mais alors il doit l’être, Et, se livrant lui-même à ce cliarmant attrait. Écoute avec plaisir ce qu’il lit à regret.
1. Bégulus, trascdio de Pradon, jouée en 1688, plus do vingt fois de suite, dit Léris. (B. )
2. Nom d’un des personnages de Vlnès de Castro, traj ; édie de Lamotte ; jouce en 1723. (B.) i
458 DISCOURS.
Souvent vous démêlez, dans un nouvel ouvrage, De l’or faux et du vrai le trompeur assemblage : On vous voit tour à tour a})plaudir, réprouver. Et pardonner sa chute à qui i)eut s’élever.
Des sons fiers et hardis du théâtre tragique, Paris court avec joie aux grâces du comique. C’est là qu’il veut qu’on change el d’esprit et de ton : 11 se plaît au naïf, il s’égaie au houlTon ; Mais il aime surtout qu’une main libre et si1rc Trace des mœurs du temps la riante peinture. Ainsi dans ce sentier, avant lui peu battu, Molière en se jouant conduit à la vertu.
Folâtrant quelquefois sous un habit grotesque,
Ine muse descend au faux goût du burlesque :
On peut à ce caprice en passant s’abaisser,
Moins pour être applaudi que pour se délasser.
Heureux ces purs écrits que la sagesse anime.
Oui font rire l’esprit, qu’on aime et qu’on estime !
Tel est du Glorieux^ le chaste et sage auteur :
Dans ses vers épurés la vertu parle au cœur.
Voilà ce qui nous plaît, voilà ce (pii nous touche ;
Et non ces froids bons mots dont l’honneur s’effarouche.
Insipide entretien des plus grossiers esprits.
Qui font naître à la fois le rire et le mépris.
Ah ! qu’à jamais la scène, ou sublime ou plaisante,
Soit des vertus du monde une école charmante !
M
Français, c’est dans ces lieux qu’on vous peiid tour à tour
La grandeur des héros, les dangers de l’amour.
Souffrez ([ue la terreur aujourd’hui reparaisse ;
Que d’Eschyle au tombeau l’audace ici renaisse.
Si l’on a trop osé, si dans nos faibles chants,
Sur <les tons trop hardis nous montons nos accents,
.\e découragez j)oint un effort téméraire.
Eh ! i)eut-on troj) oser quand on ciierche à vous i)laire ?
Daignez vous transporter dans ces temps, dans ces lieux,
Chez ces premiers humains vivant avec les dieux :
i. Le Glorieux, do Destouclics, avait, été joué le 18 janvier IT.Vl. (B.) 1)1 SCO L’ H s. .i.j9
Et que \()trc raison se rainrnc à des fal)les Que Sopliocle et la (Irèce ont rendu vénérables. Vous n’aurez i)oint ici ce poison si flatteur Que la main de l’Amour apprête avec douceur.
Souvent dans l’art dainier Mclixtméne a\ilie,
Farda ses nobles traits du pinceau de Thalie.
On vit des courtisans, des liéros déguisés,
Pousser de froids soupirs en madrigaux usés.
Non, ce n’est point ainsi qu’il est permis qu’on aime :
L’amour n’est excusé (pie ([iiand il est extrême.
Mais ne vous plairez-vous cpi’aux fureurs des amants,
A leurs pleurs, à leur joie, à leurs em.portements ?
N’est-il point d’autres coups pour ébranler une Ame ?
Sans les flambeaux d’amour il est des traits de flamme,
11 est des sentiments, des vertus, des mallieurs,
Qui d’un cœur élevé savent tirer des pleurs.
Aux sublimes accents des chantres de la Grèce
On s’attendrit en homme, on pleure sans faiblesse ;
iMais pour suivre les pas de ces premiers auteurs.
De ce spectacle utile illustres inventeurs,
Il faudrait pouvoir joindre, en sa fougue tragique,
L’élégance moderne avec la force antique.
D’un œil criti(iue et juste il faut s’examiner,
Se corriger cent fois, ne se rien })ardonner :
Et soi-même avec fruit se jugeant par avance,
Par ses sévérités gagner votre indulgence. PERSONNAGES
KRIPIIYLE, reine d’Argos, veuve d’Amphiaraiis.
ALd.MÉON, jeune guerrier, fils inconnu d’Amphiaraiis et d’Kripln le.
IIERMOGIDE, prince du sang royal d’Argos.
THÉ ANDRE, vieillard qui a élevé Alcméon et dont il est cru le père.
POLÉMON, officier de la maison de la reine.
ZÉLONIDE, confidente de la reine.
EUPHORBE, confident d’IIermogide.
l’ombre d’amphiaraus.
CHŒUR d’aR GlENS. PBÈTRKSDUTEMPLE. SOLDATS d’aLCMÉON.
soldats d’hermogidp ; .
La scène est à Argos, dans le parvis qui sépare le temple de Jupiter et le palais de la reine.
1. Noms des acteurs qui jouèrent dans cette tragédie et dans le Florentin de L : i Fontaine, qui l’accompagnait : Daijgkvm.le, Qli\ault-Dliresne (Alcméon), Duche.mi.n,
LeGRAND, Lv TllOniLLIÈRE, AllMAM), PoiSSON, DuBREUlL, MONTMÉNY, BeRCY, GnAM)VAI.,
Smirazi\ (Hermogide), Dangevii.i.e jeune ; M""’ Da\ge\ille, Jolvenot (Zélonide), Dr Boccage, Bai,icoi ; rt (llriplnic), DA^GKVILI.E jeune, Bauo\. ÉRIPHYLE
TRAGEDIE
ACTE PREMIER.
SCENE I.
HERMOGIDE, EUPHORBE.
HERMOGIDE.
Tous les chefs sont (raccord, et dans ce jour traii([iiill(’ Argos attend un roi de la main d’Ériphylo ; Nous verrons si le sort, qui m’outrage et me nuit. De vingt ans de travaux m’arrachera le fruit.
EUPHORBE.
A ce terme fatal Ériphyle amenée,
Ne peut plus reculer son second hyménée ;
Argos l’en sollicite, et la voix de nos dieux
Soutient la voix du peuple et parle avec nos vœux.
Chacun sait cet oracle et cet ordre suprême
Qu’Ériphyle autrefois a reçu des dieux même :
« Lorsquen un même jour deux rois seront vaincus.
Tes mains rallumeront le flambeau d’hyménée ;
Attends jusqu’à ce jour ; attends la destinée
Et du peuple, et du trône, et du sang d’Inachus, »
Ce jour est arrivé : votre élève intrépide
A vaincu les deux rois de Pilos et d’Élide,
HERMOGIDE.
Eh ! c’est un des sujets du trouble où tu me vois. Qu’un autre qu’Hermogide ait pu vaincre ces rois ; Que la fortune, ailleurs occupant mon courage, 462 ERII’HYLE.
Ait au jeune Alcméon laissé cet avantage. .
Ce fils d’un citoyen, ce superbe Alcméon,
Par ses nouveaux exploits semble égaler mon nom :
La reine le protège ; on l’aime : il peut me nuire ;
Et j’ignore aujourd’hui si je peux le détruire.
Sans lui, toute l’armée était en mon pouvoir.
Des chefs et des soldats je tentais le devoir.
.Je marchais au palais, je m’expliquais en maître ;
.le saisissais un bien que je perdrai peut-être.
ELî’HORBE.
Mais qui choisir que vous ? Cet empire aujourd’hui Demande votre bras pour lui servir d’a])pui. Ériphyle et le peuple ont besoin d’Hermogide ; Seul vous êtes du sang d’Inachus et d’Alcide ; Et pour donner le sceptre elle ne peut choisir Des tyrans étrangers, armés pour le ravir.
HERMOGIDE.
Elle me doit sa main : je l’ai bien méritée ;
A force d’attentats je l’ai trop achetée.
Sa foi m’était promise avant qu’Amphiaraus
Vînt ravir à mes vœux l’empire d’Inachus.
Ce rival odieux, indigne de lui plaire,
L’arrachant à ma foi, l’obtint des mains d’un père.
Mais il a peu joui de cet auguste rang ;
Mon bras désespéré se baigna dans son sang.
Elle le sait, l’ingrate, et du moins en son âme
Ses vœux favorisaient et mon crime et ma flamme.
,Ie poursuivis partout le sang de mon rival :
J’exterminai le fruit de son hymen fatal ;
J’en effaçai la trace. Un voile heureux et sombre
Couvrait tous ces forfaits du secret de son ombre.
i’^riphyle elle-même ignore le destin
De ce fils qu’à tes yeux j’immolai de ma main.
Son époux et son fils, privés de la lumière.
Du trône à mon courage entr’ouvraient la barrière.
Quand la main de nos dieux la ferma sons mes pas.
J’avais pour moi mon nom, la reine, les soldats.
Mais la voix de ces dieux, ou plutôt de nos prêtres.
M’a dépouillé vingt ans du rang de mes ancêtres.
Il fallut succomber aux superstitions
Qui sont bien plus (jue nous les rois des nations.
Ln oracle, un pontife, une voix fanatique, ACTE I, SCÈNE I. i(i i
Sont plus forts (jne mon bras et que niu i)oliti(jiio ;
Et ce fatal oracle a pu seul ni’arrêter
Au pied du inènio trône où je devais monter.
KIPHOUBE.
Aous n’avez jusqu’ici rien perdu qu’un vain titre : Seul, des destins d’Arf^os on vous a vu l’arbitre. I.e trône dKripInle aurait tombé sans vous. 1/iutérèt de l’i^tat vous nomme son époux : Elle ne sera pas sans doute assez hardie Pour oser hasarder le secret qui vous lie. Votre pouvoir sur elle…
HEHMOGIDE.
Ah ! sans dissimuler, Tout mon pouvoir se borne à la faire trembler. Elle est femme, elle est faible ; elle a, d’un œil timide. D’un époux immolé regardé l’homicide. J’ai laissé, malgré moi, par le sort entraîné. Le loisir des remords à son cœur étonné. Elle voit mes forfaits, et non plus mes services ; ]| me faut en secret dévorer ses caprices ; Et son amour pour moi semble s’être effacé Dans le sang d’un époux que mon bras a versé.
EUPHORBE.
L’aimeriez-vous encor, seigneur, et cette flamme…
HERMOGIDE.
Moi ! que cette faiblesse ait amolli mon àme ! Hermogide amoureux ! ah ! qui veut être roi Ou n’est pas fait pour l’être, ou n’aime rien que soi. A la reine engagé, je pris sur sa jeunesse Cet heureux ascendant que les soins, la souplesse. L’attention, le temps, savent si bien donner Sur un cœur sans dessein, facile à gouverner. Le bandeau de l’amour et l’art trompeur de plaire De mes vastes desseins ont voilé le mystère ; Mais de tout temps, ami, la soif de la grandeur Fut le seul sentiment qui régna dans mon cœur. Il est temps aujourd’hui que mon sort se décide : Je n’aurai pas en vain commis un parricide. J’attends la reine ici : pour la dernière fois. Je viens voir si l’ingrate ose oublier mes droits, Si je dois de sa main tenir le diadème, 4t34 f’RIPIIYLE.
Ou, pour le mieux saisir, me venger d’ello-môme : Mais on ouvre chez eile^
SCENE II.
HERMOGIDE, EUPHORBE. ZÉLOMDE.
HEHMOGIDE.
Eli bien, puis-je savoir Si la reine aujourd’lnii se résout à me voir ? Si je puis obtenir un instant craudience ?
ZÉLONIDE.
Ah ! daignez de la reine éviter la présence.
En proie aux noirs chagrins qui viennent la troubler,
Ériphyle, seigneur, peut-elle vous parler ?
Solitaire, accablée, et fuyant tout le monde.
Ces lieux seuls sont témoins de sa douleur profonde.
Daignez vous dérober à ses yeux éperdus.
IIEU.MOGIDE.
Il suffit, Zélonide, et j’entends ce refus. J’épargne à ses regards un objet qui la gêne ; Hermogide irrité respecte encor la reine ; Mais, malgré mon respect, vous pouvez l’assurer Qu’il serait dangereux de me désespérer.
( Il sort avec Euphorbe. )
SCÈNE III.
ÉRIPHYLE, ZÉLONIDE.
ZÉLOMDE.
La voici. Quel effroi tronhle son ; nne émue !
ÉlUPHVi.E.
Dieux ! écartez la main sur ma tête étendue.
Quel spectre épouvantable en tous lieux me i)oursuit !
Quels dieux l’ont déchaîné de l’éternelle nuit ?
1. « J’ai rciuiii lï’dilice encore jikis luii-di qu’il n’était, écrit Voltaire h (lide- villc, 2 octobre 1732. Andmgidc (qui devint Hermogide) ne prononce plus le nom d’amour… Voici un échantillon de l’âme de ce monsieur. » Et il cite quelques vers qui sont aujourd’hui dans cette scène, et ([ui alors se trouvaient dans la scène i’" de l’acte III. (G. A.) ACTE I. SCÈNE III. 46 : i
Je l’ai vu : ce^n’est point une erreur passagère Que produit du sommeil la vapeur mensongère. Le sommeil à mes jeux refusant ses douceurs, N’a point sur mon esprit répandu ses erreurs. Je l’ai vu… je le vois… il vient… cruel, arrête ! Quel est ce fer sanglant que tu tiens sur ma tête ? 11 me montre sa tombe, il m’appelle, et son sang Ruisselle sur ce marbre, et coule de son flanc. Eh bien ! m’entraînes-tu dans l’éternel abîme ? Portes-tu le trépas ? Viens-tu punir le crime’ ?
ZÉLOMDE.
Pour un hymen, ô ciel ! quel appareil aflfreux !
Ce jour semblait pour vous des jours le plus heureux.
LP.IPHÏLE.
Qu’on détruise à jamais ces pompes solennelles. Quelles mains s’uniraient à mes mains criminelles ? Je ne puis…
ZÉLOMDE.
Hermogide, en ce palais rendu, S’attendait aujourd’hui…
ÉR IPHYI.E.
Quel nom prononces-tu ? Hermogide, grands dieux ! lui de qui la furie Empoisonna les jours de ma fatale vie ; Hermogide ! ah ! sans lui, sans ses indignes feux, Mon cœur, mon triste cœur eût été vertueux.
ZÉLONIDE.
Quoi : toujours le remords vous presse et vous tourmente ?
ÉRIPHVLE.
Pardonne, Amphiaraiis, pardonne, ombre sanglante ! Cesse de m’elfrayer du sein de ce tombeau : Je n’ai point dans tes flancs enfoncé le couteau ; Je n’ai point consenti… que dis-je ? misérable !
ZÉLOMDE.
De la mort d’un époux vous n’êtes point coupable. Pourquoi toujours d’un autre adopter les forfaits ?
ÉP.IPHYLE.
Ah ! je les ai permis : c’est moi qui les ai faits.
ZÉLOMDE,
Lorsque le roi périt, lorsque la destinée
1. Réminiscences d’Hamlet et de Macbeth. (G. A.)
Théâtre. I. 30 i66 ÉRIPHYLE.
Vous affranchit des lois d’un injuste hyménée, Vous sortiez de l’enfance, et de vos tristes jours Seize printemps à peine avaient formé le cours.
ÉRIPHYLE.
C’est cet âge fatal et sans expérience,
Ouvert aux passions, faible, plein d’imprudence ;
C’est cet âge indiscret qui fit tout mon malheur.
In traître avait surpris le chemin de mon cœur :
L’aurais-tu pu penser que ce fier Hermogide,
Race des demi-dieux, issu du sang d’Alcide,
Sous Fappàt d’un amour si tendre, si flatteur,
Des plus noirs sentiments cachât la profondeur ?
On lui promit ma main : ce cœur faible et sincère,
Dans ses rapides vœux soumis aux lois d’un père.
Trompé par son devoir et trop tôt enflammé,
Brûla pour un barbare indigne d’être aimé :
Et quand sous d’autres lois il fallut me contraindre,
Mes feux trop allumés ne pouvaient plus s’éteindre,
Amphiaraiis en vain me demanda ma foi,
Et l’empire d’un cœur qui n’était plus à moi.
L’amour qui m’aveuglait… ah ! quelle erreur m’abuse !
L’amour aux attentats doit-il servir d’excuse ?
Objet de mes remords, objet de ma pitié,
Demi-dieu dont je fus la coupable moitié.
Je portai dans tes bras une ardeur étrangère ;
J’écoutai le cruel qui m’avait trop su plaire.
il répandit sur nous et sur notre union
La discorde, la haine et la confusion.
Cette soif de régner, dont il brûlait dans l’âme.
De son coupable amour enqioisonnait la flamme :
Je vis le coup affreux qu’il allait te porter,
Et je n’osai lever le bras pour l’arrêter.
Ma faiblesse a conduit les coups du parricide !
C’est moi qui t’immolai par la main d’Mermogide.
Venge-toi, mais du moins songe avec quelle horreur
J’ai reçu l’ennemi qui fut mon séducteur.
Je m’abhorre moi-même, et je me rends jusiicc :
Je t’ai déjà vengé ; mon crime est mon supplice.
ZÉLONIDE.
N’écartenv-vous i)oiut ce cruel soii\enir ?
Des fureurs d’un barbare ardente à aous punir,
A’efTacerez-vous point cette image si noire ? AC : TK I. SCÈNI’ IV. 467
C.o monrtro ost i^Miori’ : j)er(l(’z-(’ri l ; i iiK-moiro.
ÉHIPHVI.K.
Tu vois trop « iiic les dieux no l’ont ])oint oublie. san^ <lo mon (i)0ux ! comment fai-jc oxpié ? Ainsi donc j’ai comblé mon crime et ma misère. J’eus autrefois les noms et d’épouse et de mère, Zélonide ! Ab 1 i^rands dieux ! que m’aVait fait mon fils ?
ZÉLOMDE,
Le destin le comptait parmi aos ennemis. Le ciel que vous craignez vous protège et ^oiis aime ; Il vous fit voir ce fils armé contre vous-même : Par un secret oracle il vous dit que sa main…
ÉRIPHYLE.
Que n’a-t-il pu remjjlir son horrible destin 1 Que ne m’a-t-il ôté cette vie odieuse ?
ZÉLO-MDE.
Vivez, régnez, madame.
ÉRIPHYLE.
Eh ! pour qui, malheureuse ? Mes jours, mes tristes jours, de trouhle environnés. Consumés dans les pleurs, de crainte empoisonnés. D’un malheur tout nouveau renaissantes victimes. Étaient-ils d’un tel prix ? valaient-ils tant de crimes ? Je l’arrachai pleurant de mes hras maternels : J’abandonnai son sort au plus vil des mortels. J’ôte à mon fils son trône, à mon époux la vie ; Mais ma seule faiblesse a fait ma harbarie.
SCENE IV.
ÉRIPHYLE. ZÉLOXIDE. l^OLÉMOX.
ÉRIPHYLE.
Eh hien, cher Polémon, qu’avez-vous vu ? parlez. Tous les chefs de l’État, au palais assemhlés. Exigent-ils de moi que dans cette journée J’allume les flamheaux d’un nouvel hyménée ? Veulent-ils m’y forcer ? ne puis-je ohtenir d’eux Le temps de consulter et mon cœur et mes vœux ?
POLÉMOX.
Je ne le puis celer : l’État demande un maître : 4()8 ERIPHYLE.
Déjà les factions cominenceiit à renaître ;
Tous ces chefs dangereux, l’un de l’autre ennemis.
Divisés d’intérêt et pour le crime unis,
Par leurs prétentions, leurs brigues et leurs haines.
De l’État qui cliancelle embarrassent les rênes.
Le peuple impatient commence à s’alarmer :
Il a besoin d’un maître, il pourrait le nommer.
Veuve d’Amphiaraiîs, et digne de ce titre,
De ces grands diiïérends et la cause et l’arbitre.
Reine, daignez d’Argos accomplir les souhaits.
Que le droit de régner soit un de vos bienfaits ;
Que votre voix décide, et que cet hjménée
De la Grèce et de vous règle la destinée.
ÉRIPHYLE.
Pour qui penche ce peuple ?
PO LÉ M ON.
11 attend votre choix : Mais on sait qu’Hermogide est du sang de nos rois. Du souverain pouvoir il est dépositaire ; Cet hymen à l’État semble être nécessaire. Vous le savez assez : ce prince ambitieux. Sûr de ses droits au trône, et lier de ses aïeux. Sans le frein que l’oracle a mis à son audace. Eût malgré vous peut-être occupé cette place.
ÉRIPHYLE.
On veut que je l’épouse, et qu’il soit votre roi.
POLÉMON.
Madame, avec respect nous suivrons votre loi : Prononcez, mais songez quelle en sera la suite !
ÉRIPHYLE.
Extrémité fatale où je me vois réduite ! Quoi ! le peuple en effet penche de son côté !
POLÉMON.
Ce prince est peu chéri, mais il est respecté.
On croit qu’à son hymen il vous faudra souscrire ;
Mais, madame, on le croit ])his ([u’on ne le désire.
ÉIUPIIVI.E.
Ainsi de faire un choi\ on m’im[)()se l ; i loi ! On le veut ; j’y souscris ; je vais nommer un roi. Aux États assemblés portez cette nouvelle.
(.Polémon sort. . ACTE I, SCÈNE V. 469
SCÈNE V.
Éiui’uvi.i- : . zi : i.(jMi)i- : .
ÉIUPHYLE.
Je sens que je succombe à ma douleur morlelle, Alcméon ne vient point, l/a-t-on fait avertir ?
ZÉLOMDE.
D(’jà <hi cami) des rois il aura dû jjartir.
Ouoi, madame, à ce nom votre douleur rcdoiilde :
ÉHIPHYLE.
Je nV’prouvai jamais de [)lus funeste trouble. Si du moins Alcméon paraissait à mes yeuxl
ZÉLOMDE.
11 est l’appui d’Argos, il est chéri des dieux.
ÉIUPHYLE.
Ce n’est qu’en sa vertu que j’ai quelque espérance. Puisse-t-il de sa reine embrasser la défense 1 Puisse-t-il me sauver de tous mes ennemis ! dieux de mon époux : et vous, dieux de mon lils I Prenez de cet État les rênes languissantes ; Remettez-les vous-même en des mains innocentes ; Ou si dans ce grand jour il me faut déclarer. Conduisez donc mon cœur, et daignez l’inspirer.
FIN DL PREMIER ACTE. ACTE DEUXIEME.
SCENE I.
ALCMÉON, THÉANDRE.
THÉANDRE,
.1101110011, c’est vous perdre. Avez-voiis oul)lié
Que de votre destiu ma main seule eut pitié ?
Ali ! trop jeune imprudent, songez-vous qui vous êtes ?
Apprenez à cacher vos ardeurs indiscrètes.
De vos désirs secrets l’orgueil présomptueux
Éclate malgré vous, et parle dans vos yeux ;
Et j’ai tremblé cent fois que la reine ofïensée
Ne punît de vos vœux la fureur insensée.
Qui ? vous ! jeter sur elle un œil audacieux ?
Vous le fils de Pliaôn ! Esclave ambitieux.
Faut-il vous voir ôter, par vos fougueux caprices,
L’honneur de vos exploits, le fruit de vos services,
Le prix de tant de sang versé dans les combats ?
ALCMÉON.
Pardonne, cher ami, je ne nie connais pas. Je l’avoue ; oui, la reine et la grandeur suprême Emportent tous mes vœux au delà de moi-même. J’ignore pour quel roi ce bras a triomphé : Mais, pressé d’un dépit avec peine étouffé, A mon cœur étonné c’est un secret outrage Qu’un autre enlève ici le prix de mon courage ; Que ce trône ébranlé, dont je fus le rempart, ’l)(|)eii(le d’un coup d’œil, ou se donne au hasard. Que dis-je ? hélas ! peut-être est-il le prix du crime ! Mais non, n’écoulons point le transport (|ui m’aiiime : HfM’inogide… à ([uel roi me faut-il obéir ? Quoi ! toujours respecter ceux que l’on doit haïr ! Ah ! si la vertu seule, et non pas la naissan’ce… ACTE II, SCENE \. 471
TU K AN DUE,
Écoutez. J’ai sauvé, j’ai chéri votre enfance ; Je vous tins lieu de père, orgueilleux Alcméon ; J’en eus l’autorité, la tendresse et le nom, ^ ous passez pour mon fils ; la fortune sévère, Inégale en ses dons, pour vous marâtre et mère. De vos jours conservés voulut mêler le fil De l’éclat le plus grand et du sort le plus vil. Sous le nom de soldat et du fils de Tliéandre, Aux honneurs d’un sujet vous avez pu prétendre. Vouloir monter plus haut, c’est tomher sans retour. On saura le secret que je cachais au jour ; Les yeux de cent rivaux éclairés par leurs haines Verront sous vos lauriers les marques de vos chaînes. Reconnu, méprisé, vous serez aujourd’hui La fable des États dont vous étiez l’appui.
ALCMÉON.
Ah ! c’est ce qui m’accable et (pii me désespère.
Il faut rougir de moi, trembler au nom d’un père ;
Me cacher par faiblesse aux moindres citoyens.
Et reprocher ma vie à ceux dont je la tiens.
Préjugé malheureux ! éclatante chimère
Que l’orgueil inventa, que le faible révère.
Par qui je vois languir le mérite abattu
Aux pieds d’un prince indigne, ou d’un grand sans vertu.
- Les mortels sont égaux : ce n’est point la naissance,
- C’est la seule vertu qui fait leur différence.
C’est elle qui met l’homme au rang des demi-dieux ;
- Et qui sert son pays n’a pas besoin d’aïeux’.
Princes, rois, la fortune a fait votre partage :
Mes grandeurs sont à moi ; mon sort est mon ouvrage : Et ces fers si honteux, ces fers où je naquis. Je les ai fait porter aux mains des ennemis.
- Je n’ai plus rien du sang qui m’a donné la vie ;
- I1 a dans les combats coulé pour la patrie :
- Je vois ce que je suis et non ce que je fus,
- Et crois valoir au moins des rois que j’ai vaincus.
THÉANDRE.
Alcméon, croyez-moi, l’orgueil qui vous inspire. Que je dois condamner, et que pourtant j’admire,
1. Voltaire a transporte dans Mérope, et ailleurs, ces beaux vers. 472 ÉRIPHYLE.
Ce principe éclatant de tant d’exploits fameux.
En vous rendant si grand, vous l’ait trop malheureux.
Contentez-vous, mon fils, de votre destinée ;
D’une gloire assez haute elle est environnée.
On doit…
ALCMÉON.
Non, je ne puis ; au point où je me voi Le faîte des grandeurs n’est plus trop haut pour moi. Je le vois d’un œil fixe, et mon àme affermie S’élève d’autant j)lus que j’eus plus d’infamie. A l’aspect d’Hermogide une secrète horreur Malgré moi, dès longtemps, s’empara de mon cœur ; Et cette aversion, que je retiens à peine. S’irrite et me transporte au seul nom de la reine.
THÉA.XDRE.
Dissimulez du moins.
SCENE II.
ALCMÉON, THÉANDRE, POLÉMON.
POLÉMON.
La reine en cet instant Veut ici vous parler d’un ol>jet important. Elle vient ; il s’agit du salut de l’empire.
ALCMÉON.
Elle épouse Hermogide ! Eh ! qu’a-t-elle à me dire ?
THÉANDRE.
Modérez ces transports. Sachez vous retenir.
ALCMÉON.
Pour la dernière fois je vais l’entretenir, SCÈNE III.
ÉRIPHYLE, ALCMÉON, ZÉLONIDE, suite.
ÉniPHYLK.
C’est h vous, Aicméon, c’est à votre victoire Qu’\rgos doit son honheiir, Kripli\le sa gloiiv. C’est par vous que, maîtresse et du trône et de moi. Dans ces murs relevés je puis choisir un roi. ACTl- II. SCK.M- m.
Mais, prête à le noiiiincr, ma juste |)r(’\(i}aiire Veut s’assurer ici de votre obéissaïK-c. J’ai de nommer un roi le dangereux lioiincnr : Faites plus, Alcméon, soyez son défenseur.
AI.CMKON.
I)"iui [)rix trop glorieux ma vie est honorée :
A vous servir, madame, elle fut consacrée.
- Je vous devais mon sang, et (juand je lai versé,
♦Puisqu’il coula pour vous, je fus récompensé.
Mais telle est de mon sort la dure violence.
Qu’il faut que je vous tromi)e ou que je vous olfense.
Reine, je vais parler : des rois humiliés
Briguent votre suffrage et tombent à vos pieds ;
Tout vous rit : (pie pourrais-je, en ce séjour tranquille,
Vous offrir qu’un vain zèle et qu’un bras inutile ?
Laissez-moi fuir des lieux où le destin jaloux
Me ferait, malgré moi, trop coupable envers vous.
KRIPHYLE.
Vous me quittez : ù dieux 1 dans quel temps 1
ALCMÉON,
Les orages Ont cessé de gronder sur ces heureux rivages ; Ma main les écarta. La Grèce en ce grand jour Va voir enfin l’FIymen, et peut-être l’Amour, Par votre auguste voix nommer un nouveau maître. Reine, jusqu’aujourd’hui vous avez pu connaître Quelle fidélité m’attachait à vos lois. Quel zèle inaltérable échauffait mes exploits. J’espérais à jamais vivre sous votre empire : Mes vœux pourraient changer, et j’ose ici vous dire Que cet heureux époux, sur ce trône monté, Éprouverait en moi moins de fidélité ; Et qu’un sujet soumis, dévoué, plein de zèle. Peut-être à d’autres lois deviendrait un rebelle,
ÉrUPHYLE.
Vous, vivre loin de moi ? vous, quitter mes États ? La vertu m’est trop chère, ah ! ne me fuyez pas. Que craignez-vous ? parlez : il faut ne me rien taire.
ALCMÉON.
Je ne dois point lever un regard téméraire
Sur les secrets du trône, et sur ces nouveaux nœuds
Préparés par vos mains pour un roi trop heureux. ERIPHVLE.
Mais (le ce jour enfin la pompe solennelle De votre choix au peuple annonce la nouvelle. Ce secret dans Argos est déjà répandu : Princesse, à cet hymen on s’était attendu ; Ce choix sans doute est juste, et la raison le guide ; Mais je ne serai point le sujet d’Hermogide. Voilà mes sentiments : et mon hras aujourd’hui, Ayant vaincu pour vous, ne peut servir sous lui. Punissez ma fierté d’autant plus condamnable, Qu’ayant osé paraître, elle est inébranlable.
I 11 veut sortir, i KUIPHYI.E,
Alcméon, demeurez ; j’atteste ici les tlieux,
Ces dieux qui sur le crime ouvrent toujours les yeux,
Qu’Hermogide jamais ne sera votre maître ;
Sachez que c’est à vous à l’empêcher de l’être :
Et contre ses rivaux, et surtout contre lui,
Songez que votre reine implore votre appui.
ALCMKON.
Qu’entends-je ! ah ! disposez de mon sang, de ma vie. Oue je meure à vos pieds en vous ayant servie ! Que ma mort soit utile au bonheur de vos jours !
KlillMIYLK.
C’est de vous seul ici ({ue j’attends du secours. Allez : assurez-vous des soldais dont le zèle Se montre à me servir aussi prompt que fidèle. Que de tous vos amis ces murs soient entourés ; Qu’à tout événement leurs bras soient préparés. Dans rirorreur où je suis, sachez que je suis prête \ marcher s’il le faut, à mourir à leur tête. Allez.
SCÈNE l\^.
ÉRIPIIYLK, ZKI.ONIDE, suite.
ZKI.OMDE.
Que faites-vous ? Quel est votre dessein ? Que veut cel ordre affreux ?
Énii’ini.E.
Ml 1 je siiccom])(> enfin. Dieux ! conime en lui parlant, mon àiiie déchirée Par des nœuds inconnus se sentait attirée ! ACTI- II. se KM’ IV. 475
De (iiicis charmes secrets mon cœur est coinbattii ! Oiicl état !… Acliovons ce quo j’ai résolu, •le le veux : étoiiUbtis ces iiidi^Mies alarmes.
ZÉLOMDE,
Aous parlez (rAlcméon, et vous versez des laruiesl Que je crains qu’en secret une fatale erreur…
KK II’UVI.K.
Ah ! que jamais l’amour ne rentre dans mon cœur !
Il m’en a trop coûté : que ce poison funeste
De mes jours languissants ne trouble ijoiiit le reste !
Zélonide, sans lui, sans ses coupables feux.
Mon sort dans l’innocence eût coulé trop heureux.
Mes malheurs ont été le prix de mes tendresses.
Ah ! barbare ! est-ce à toi d’éprouver des faiblesses ?
Déchiré des remords ([ui viennent nvalarmer,
Ce cœur plein d’auu’rtume est-il fait pour aimer ?
ZÉLOMUE.
Eh ! qui peut à l’amour nous rendre inaccessibles !
Les cœurs des malheureux n’en sont que plus sensibles.
L’adversité rend faible, et peut-être aujourd’hui…
ÉRIPHYLE.
- \on, ce n’est point l’amour qui m’entraîne vers lui ;
Non, un dieu plus puissant me contraint à me rendre. L’amour est-il si pur ? l’amour est-il si tendre ? Je l’ai connu cruel, injuste, plein d’horreur, Entraînant après lui le meurtre et la fureur. Irais-je encor hrùler d’une ardeur insensée ? Mais, hélas ! puis-je lire au fond de ma pensée ? Ces nouveaux sentiments qui m’ont su captiver, Dont je nourris le germe, et que j’ose approuver. Peut-être ils n’ont pour moi qu’une douceur trompeuse ; Peut-être ils me feraient coupable et malheureuse.
ZÉLOMDE,
Dans une heure au plus tard on attend votre choix. Qu’avez-vous résolu ?
ÉRIPHYLE.
D’être juste une fois.
ZÉLOMDE.
Si vous vous abaissez jusqu’au fils de Théandre, D’Amphiaraiis encor c’est outrager la cendre.
ÉRIPHYLE.
Cendres de mon époux, mânes d’Ampliiaraiis, 476 ERIIMIVLE.
Mftnes ensanglantés, ne me poursnivez plus ! Sur tous mes sentiments le repentir l’emporte : L’équité dans mon cœur est enfin la plus forte. Je suis mère, et je sens que mon malheureux fils Joint sa voix à la vôtre et sa plainte à vos cris. Nature, dans mon cœur si longtemps combattue, Sentiments partagés d’une mère éperdue, Tendre ressouvenir, amour de mon devoir. Reprenez sur mon âme un ahsolu pouvoir. Moi régner ! moi bannir l’héritier véritable ! Ce sceptre ensanglanté pèse à ma main coupable. Réparons tout : allons ; et vous, dieux dont je sors. Pardonnez des forfaits moindres que mes remords.
(,.\ sa suite. )
Qu’on cherche Polémon. Ciel ! que vois-je ? Hermogide !
SCENE V.
ÉRIPIIVLE, HERMOGIDE, ZÉLONIDE, EUPHORBE,
SUITE DE LA R E I X E. HERMOGIDE.
Madame, je vois trop le transport qui vous guide ;
Je vois que votre cœur sait j)eu dissimuler ;
Mais les moments sont chers, et je dois vous parler.
Souffrez de mon respect un conseil salutaire ;
Votre destin dépend du choix qu’il vous faut faire.
Je ne viens point ici rappeler des serments
Dictés par votre père, effacés par le temps ;
Mon cœur, ainsi que vous, doit oublier, madame.
Les jours infortunés d’une inutile flamme ;
Et je rougirais trop, et pour vous, et pour moi,
Si c’était k l’amour à nous donner un roi.
- Un sentiment plus digne et de l’un et de l’autre
- i)oit gouverner mon sort et commander au vôtre.
- Vos aïeux et les miens, les dieux dont nous sortons,
- rief Klat périssant si nous nous (li\is()ns :
Le sang (jiii nous a joints, l’intc-nM (|ui nous lie,
- Nos ennemis communs, l’amour de la patrie.
Votre pouvoir, le mien, tous deux à redouter,
Ce sont là les conseils qu’il vous faut écouter. ACTK 11. SCI- NE V. 477
Bannissez pour jamais un souvenir funeste : Le présent nous appelle, oublions tout le reste. Le passé n’est plus rien : maître de l’avenir, Le j,M’an(l art de régner doit seul nous réunir.
- Les plaintes, les regrets, les vœux, sont inutiles :
- C’est par la fermeté qu’on rend les dieux faciles.
- Ce fantôme odieux qui vous trouble en ce jour,
- (jui na(piit de la crainte, et l’enfante à son tour,
- Doit-il nous alarmer par tous ses vains prestiges ?
- Pour qui ne les craint point, il n’est point de prodiges :
- ]ls sont l’appât grossier des peuples ignorants,
- L’invention du fourbe, et le mépris des grands.
Pensez en roi, madame, et laissez au vulgaire Des superstitions le joug imaginaire.
ÉniPHYLE.
Quoi ! vous…
HEP.MOGIDE.
Encore un mot, madame, et je me tais. Le seul bien de l’État doit remplir vos souhaits : Vous n’avez plus les noms et d’épouse et de mère, Le ciel vous honora d’un plus grand caractère, \ ous régnez ; mais songez qu’Argos demande un roi. Vous avez à choisir : vos ennemis, ou moi ; Moi, né près de ce trône, et dont la main sanglante A soutenu quinze ans sa grandeur chancelante : .Moi, dis-je, ou l’un des rois, sans force et sans appui. Que mon lieutenant seul a vaincus aujourd’hui.
- Je me connais ; je sais que, hlanchi sous les armes,
- Ce front triste et sévère a pour vous peu de charmes.
- Je sais que vos appas, encor dans leur printemps,
- Devraient s’effaroucher de l’hiver de mes ans :
- ’\Iais la raison d’État connaît peu ces caprices ;
- Et de ce front guerrier les nobles cicatrices
- .\e peuvent se couvrir que du bandeau des rois.
Vous connaissez mon rang, mes attentats, mes droits ; Sachant ce que j’ai fait, et voyant où j’aspire.
Vous me devez, madame, ou la mort ou l’empire. Quoi ! vos yeux sont en pleurs, et vos esprits troul)lés…
KRIPHYLE.
Xon, seigneur, je me rends ; mes destins sont réglés : On le veut, il le faut ; ce peuple me l’ordonne. C’en est fait : à mon sort, seigneur, je m’abandonne. ÉRIPHYLE.
Vous, lorsque le soleil descendra dans les flots,
Trouvez-vous dans ce temple avec les chefs d’Argos.
A mes aïeux, à vous, je vais rendre justice :
Je prétends qu’à mon choix l’univers applaudisse.
Et vous pourrez juger si ce cœur abattu
Sait conserver sa gloire et chérit la vertu.
HERMOGIDE.
Mais, madame, voyez…
ÉIUPHYLE.
Dans mon inquiétude, Mon esprit a besoin d’un peu de solitude ; Mais jusqu’à ces moments que mon ordre a fixés. Si je suis reine encor, seigneur, obéissez,
SCÈNE VI.
HERMOGIDE, EUPHORBE.
HEUMOGIDE.
Demeure : ce n’est pas au gré de son caprice
Qu’il faut que ma fortune et que mon cœur fléchisse,
Ht je n’ai pas versé tout le sang de mes rois
IN)ur dépendre aujourd’hui du hasard de son choix.
Parle : as-tu disposé cette troupe intrépide.
Ces compagnons hardis du destin d’Hermogide ?
Contre la reine même osent-ils me servir ?
ELPHORBE.
Pour vos intérêts seuls ils sont prêts à périr.
HERMOGIDE.
Je saurai me sauver du reproche et du ])iàme D’attendre pour régner les bontés d’une femme. Je fus vingt ans sans maître, et ne puis obéir. Le fruit de tant de soins est lent à recueillir. Mais enfin l’heure approclie, et c’était trop attendre Pour suivre Amphiaraiis ou régner sur sa cendre. Mon destin se décide ; et si le premier pas Ne m’élève à l’empire, il m’entraîne au tréj)as.
- Entre le trône et moi tu vois le i)récii)ice :
- Allons, que ma fortune y tond)e. ou le franchisse.
I-I.N 1)1. DEIXIÎ’ME ACTE. ACTE TROISIEME.
SCENE I.
HERMOGIDE, EUPHOKIU : . slitk d’iie rmogiul : .
HEUMOGIDE.
\ oici l’instant fatal où, dans ce temple même, La reine avec sa main donne son diadème. Euphorbe, ou je me trompe, ou de bien des horreurs Ces dangereux moments sont les avant-coureurs.
EUPHORBE.
Polémon de sa part flatte votre espérance.
HERMOGIDE.
Polémon vent en vain tromper ma défiance.
EL PHORBE.
En faveur de vos droits ce peuple enfin s’unit ; Du trône devant vous le chemin s’aplanit ; Argos, par votre main, faite à la servitude, Longtemps de votre joug prit l’heureuse habitude : Nos chefs seront pour vous.
HERMOGIDE.
Je compte sur leur foi. Tant que leur intérêt les peut joindre avec moi. Mais surtout Âlcméon me trouble et m’importune ; Son destin, je l’avoue, étonne ma fortune. Je le crains malgré moi. La naissance et le sang Séparent pour jamais sa bassesse et mon rang ; Cependant par son nom ma grandeur est ternie ; Son ascendant vainqueur impose à mon génie : Son seul aspect ici commence k m’alarmer. Je le hais d’autant plus qu’il sait se faire aimer. Que des peuples séduits l’estime est son partage ; Sa gloire m’avilit, et sa vertu m’outrage. Je ne sais, mais le nom de ce fier citoyen. Tout obscur qu’il était, semble égaler le mien. 480 ÉRIPHVLE.
Et moi, près do ce trône où je dois seul prétendre,
- J’ai Jassé ma fortune à force de Tattendre.
Mon crédit, mon pouvoir adoré si longtemps, N’est (jii’un colosse énorme ébranlé par les ans, Qui penche vers sa chute, et dont le poids immense A eut, pour se soutenir, la supi’éme puissance* : Mais du moins en tombant je saurai me venger.
EUPHOHBE.
Qu’allez-vous faire ici ?
HERMOGIDE,
Ne plus rien ménager : Déchirer, s’il le faut, le voile heureux et sombre Qui couvrit mes forfaits du secret de son ombre ; Les justifier tous par un nouvel effort. Par les plus grands succès, ou la plus helle mort. Et, dans le désespoir où je vois qu’on m’entraîne. Ma fureur… Mais on entre, et j’aperçois la reine.
SCÈNE II.
ÉRIIMIYLE, ALCMKON, IIERMOGIDH, POLÉMON,
EUI^IIORBE, CHOEUR DARGIENS. ALCMÉON’.
Oui, ce peuple, madame, et les chefs, et les rois. Sont prêts à confirmer, à chérir votre choix ; Et je viens, en leur nom, présenter leur hommage A votre lieureux époux, leur maître, et votre ouvrage. Ce jour va de la Grèce assurer le repos.
É RI PII VI. E.
Vous, chefs qui m’écoutez, et vons, peuple d’Argos,
Qui venez en ces lieux reconnaître l’empire
Du nouveau souverain que ma main doit élir(\
Je n’ai point à choisir : je n’ai j)lus qu’à qiiiltci- / Un sceptre (jne mes mains n’avaient pas du porter. 1 Votre maître est vivant, mon fils res])ire encore.
Ce /ils inforliiné, (ju’à sa prcMuière aurore.
Par un trépas soudain vous crûtes enlevé,
Loin des yeux de sa mèi-e en secret élevé.
1. On trouve une iiiiitatioii d ; cos vers dans la Mort de César, acte III, scène IV. (K. ) ACTE III. SCfcNE II. 484
Fut porté, fut noiirri dans l’cticcinte sacrée,
Dont If ciel à mon sexe a (Icrcridii iciitrée.
Celui (iiic je chargeai de ses tristes destins
l,t ; ii’)i’ait ()iiel d(pôt fut mis entre ses mains.
Je voulus ([u’avec lui l’enfermé dès renfance,
Mon lils de ses parents n’eût jamais connaissance.
Mon amour maternel, timide et curieux,
A cent fois sur sa vie interrofçé les cieux ;
Aujourd’hui même encore, ils m’ont dit qu’il respire.
Je vais mettre en ses mains mes jours et mon empire.
Je sais trop que ce dieu, maître éternel des cieux,
Ju|)iter, dont l’oracle est présent en ces lieux.
Me prédit, m’assura, que ce lils sanguinaire
Porterait le poignard dans le sein de sa mère.
Puisse aujourd’hui, grand dieu, l’eflort que je me fais
\aincre l’alTreux destin qui l’entraîne aux forfaits !
Oui, peuple, je le veux : oui, le roi va paraître :
Je vais à le montrer ohliger le grand-prêtre.
Les dieux qui m’ont parlé Aeiilent encor sur lui.
Ce secret au grand jour va l)riller aujourd’hui.
De mon fils désormais il n’est rien que je craigne ;
Qu’on me rende mon fils, qu’il m’immole, et (}u’il règne.
HE RM GIDE.
Peuple, chefs, il faut donc m’expliquer à mou tour :
L’alTreuse vérité va donc paraître au jour.
Ce fils qu’on redemande afin de mieux m’exclure,
Cet enfant dangereux, l’horreur de la nature,
Né pour le parricide, et dont la cruauté
Devait verser le sang du sein qui l’a porté :
Il n’est plus. Son supplice a prévenu son crime.
ÉRIPHYLE.
Ciel !
HERMOGIDE,
Aux portes du temple on frappa la victime. Celui qui l’enlevait le suivit au tombeau. Il fallait étoufi"er ce monstre en son berceau ; A la reine, à l’État, son sang fut nécessaire : Les dieux le demandaient : je servis leur colère. Peuple, n’en doutez point : Euphorbe, JN’icétas, Sont les secrets témoins de ce juste trépas. J’atteste mes aïeux et ce jour qui m’éclaire Que j’immolai le fils, que j’ai sauvé la mère ;
Théâtre. I. 31 482 ERIPHVLE.
Ouo si ce sang" coiipablo a roulé sons nos conps. J’ai prodigué le mien pour la (irèce et pour vous. Vous m’en devez le prix : vous voulez tous un maître L’oracle en promet un, je vais périr ou l’être ; Je vais venger mes droits contre un roi supposé ; Je vais rompre un vain charme à moi seul opposé. Soldat par mes travaux, et roi par ma naissance. De vingt ans de combats j’attends la récompense. Je vous ai tous servis. Ce rang des demi-dieux Défendu par mon Lras, (onde par mes aïeux, Cimenté de mon sang, doit être mon partage. Je le tiendrai de vous, de moi, de mon courage, De ces dieux dont je sors, et tiui seront pour moi. Amis, suivez mes pas, et servez votre roi.
( 11 sort suivi des siens." !
SCENE III.
fJUl’llYLE, ALGMÉON, IM^LÉMON, chœur d’argien ;
ÉIUPHVLE.
OÙ suis-je ? de quels traits le cruel m’a frappée !
Mon fils ne serait plus ! Dieux ! m’auriez-vous trompée ?
! A Polémon. )
Et vous (|ue j’ai chargé de rechercher son sort…
POLÉMON.
On l’ignore en ce temple, et sans doute il est mort.
A I. C M K N.
Reine, c’est trop soullVir qn’uu monstre vous outrage : Confondez son orgueil et punissez sa rage. •Tous vos guerriers sont prêts, permettez ({ue mon liras..
ÉRIPHYLE.
Es-tu lasse. Fortune ? Est-ce assez d’attentats ? Ah ! trop malheureux lils, et toi, cendre sacrée. Cendre de mon époux de vengeance altérée. Mânes sanglants, faut-il ([ue votre meurtrier Règne siii’ voire tombe et soit votre héritier ? Le ti’ni[)s, le péril pi-esse, il faut doniHM’ l’empire. Vu dieu dans ce moment, un dieu parle et m’ins[)ire. Je cède ; je ne ])uis, dans ce jour de terreur, Résister à lu voi.v qui s’e-\pli(iue à mon cœur. ACTI- III. SCii^E IV. 483
C/ost vous, maître dos rois cl de la dcstinéo, (’/est \ous ([iii 1110 Ibrcoz à co gi’aiid liyinénée. Alciuéon, si mon fils est tombé sous ses coups… Seiji : iieur… vengez mon fils, et le trône est à vous ;
ALCMÉON.
(ii-andc i-ciii(’, est-ce à moi que ces liornieurs insignes…
ÉRIPHYLE.
\li : (|iiols rois dans la Grèce en seraient aussi dignes ?
Ils n"ont (juo des aïeux, vous avez des \ertus.
Ils sont rois, mais c’est vous qui les avez vaincus.
C’est vous que le ciel nomme, et qui m’allez défendre :
C’est vous ([ui de mon fils allez venger la cendre.
Peuple, voilà ce roi si longtemps attendu.
Qui seul vous a fait vaincre, et seul vous était dû.
Le vainqueur do doux rois, prédit par les dieux même.
Ou’il soit digne à jamais de ce saint diadème !
Que je retrouve en lui les biens qu’on m’a ravis,
Votre appui, votre rni. mon époux, et mon fils !
SCENE IV.
ÉRIPHVLE. ALCMÉON. POLÉMON. THÉANDRE,
CHOEUR d’aRGIENS. THÉAXDRE.
Que faites-vous, madame ? et qu’allez-vous résoudre ?
Le jour fuit, le ciel gronde : entendez-vous la foudre ?
De la tombe du roi le pontife a tiré
Lu fer que sur l’autel ses mains ont consacré.
Sur l’autel à l’instant ont paru les Furies :
Les flambeaux de l’iiymen sont dans leurs mains impies.
Tout le peuple tremblant, d’un saint respect toucbé.
Baisse un front immobile, à la terre attaché.
ÉRIPHYLE.
Jusqu’où veux-tu pousser ta fureur vengeresse, ciel ? Peuple, rentrez : Théandre, qu’on me laisse. Quel juste effroi saisit mes esprits égarés ! Quel jour pour un hymen ! 484 ÉRIPHVLE.
SCÈNE V.
ÉRIl’UVLE, ALC.MÉUN.
ÉRIPH\LE.
Ah ! seigneur, deineurez. Eh quoi ! je vois les dieux, les enfers, et la terre. S’élever tous ensemhle et m’apporter la guerre : Mes ennemis, les morts, contre moi déchaînés ; Tout l’univers m’outrage, et vous m’ahandonnez !
ALCMÉON.
Je vais périr pour vous, ou punir llermogide. Vous servir, vous venger, vous sauver d’un perfide.
ÉRIPHYLE.
Je vous faisais son roi ; mais, hélas ! mais, seigneur. Arrêtez ; connaissez mon trouble et ma douleur. Le désesj)oir, la mort, le crime m’environne : J’ai cru les écarter en vous plaçant au trône ; J’ai cru nu^ne apaiser ces mânes en courroux. Ces mânes soulevés de mon premier époux. Hélas ! combien de fois, de mes douleurs pressée. Quand le sort de mon fils accablait ma pensée, Et qu’un léger sommeil venait enfin couvrir
- Mes yeux trempés de pleurs et lassés de s’ouvrir :
Combien de fois ces dieux ont semblé me j)rescrire De vous donner ma main, mon cœur et mon empire ! Cependant, quand je touche au moment fortuné
Où vous montez au trône à mon fils destiné, Le ciel et les enfers alarment mon courage ; Je vois les dieux armés condamner leur ouvrage :
- Et vous seul m’inspirez plus de trouble et d’eiVroi
- Que le ciel et ces morts irrités contre moi.
- Je tremble en vous donnant ce sacré diadènu’ :
- Ma bouche en frémissant prononce : » Je \()iis aime. >
- D’un pouvoir inconnu l’invincible ascendanl
^Al’entraîne ici vers vous, m’en repousse à l’instant,
- Et, par un sentinu’nt ([iie je ne j)uis comprendi’e,
- Mêle une liori’eui’ affreuse à l’amour le |)lus tendre.
AI.CMKON.
Quels momerds ! ((uel nu’lange, ô dieux (jui m’écoutez !
D’étonucnuMit, d’horreurs, et de félicités !L’orgueil de vous aimer, le bonheur de vous plaire,
Vos terreurs, vos bontés, la céleste colère,
Tant de biens, tant de maux, me pressent à la lois.
Que mes sens accablés succombent sous leur poids.
Encor loin de ce rang que vos bontés m’apprêtent,
C’est sur vos seuls dangers que mes regards s’arrêtent.
C’est pour vous délivrer de ce péril nouveau
Que votre époux lui-même a quitté le tombeau.
Vous avez d’un barbare entendu la menace ;
Où ne peut point aller sa criminelle audace ?
Souffrez qu’au palais même assemblant vos soldats.
J’assure au moins vos jours contre ses attentats ;
Que du peuple étonné j’apaise les alarmes ;
Que, prêts au moindre bruit, mes amis soient en armes.
C’est en vous défendant que je dois mériter
Le trône où votre choix m’ordonne de monter.
Allez : je vais au temple, où d’autres sacrifices
Pourront rendre les dieux à mes vœux plus propices.
Ils ne recevront pas d’un regard de courroux
In encens que mes mains n’offriront que pour vous’.
1. » En votre conscience, écrit Voltaire à Cideville sur cette fin d’acte, n’avez- vous pas senti de la langueur et du froid lorsqu’au troisième acte Théandre vient annoncer que les Furies se sont emparées de l’autel, etc. ? Ce que dit la reine a A’cméon dans ce moment est beau, mais on est étonné que ce beau ne touche point. La raison en est, à mon avis, que la reine est trop longtemps bernée par les dieux. Elle n’a pas le loisir de respirer, elle n"a pas un instant d’espérance et de joie : donc elle ne change point d’état, donc elle ne doit point remuer le spectateur, donc il faut retrancher cette lin du troisième acte. »
FIN Du TROISIEME ACTE, ACTE QUATRIÈME,
SCENE I.
ALCMÉON, THÉANDRE.
ALCMÉON,
Tu le vois, j’ai franchi cet intervalle immense Que mit du trône à moi mon indigne naissance. Oui, tout me favorise ; oni, tout sera pour moi. Vainqueur de tous côtés, on m"aime et je suis roi ; Tandis que mon rival, méditant sa vengeance. Va des rois ennemis inq)lorer l’assistance. L’hymen me paie enfin le prix de ma valeur ; Je ne vois qu’Éripliyle, un sceptre, et mon bonheur.
THÉAXDRE.
Et les dieux !…
ALCMÉON.
Que dis-tu ? ma gloire est leur ouvrage. An pied de leurs autels je viens en faire liommage. Entrons…
( Alcméon et Théandre marchonl vers la porte du temple. 1
Ces murs sacrés s’éhraident à mes yeux !… Quelle plaintive voix s’élève dans ces lieux ?
THÉANDRE.
Ah ! mon fils, de ce joni" les prodiges funestes Soûl les avant-coureurs des vengeances célestes. (Craignez…
ALCMÉON.
L’air s’obscurcit… Qu’entends-je ? quels éclats !
i. Ce fiiiatrième acte a sul)i bien des remaiiiomeuts. Voltaire en trouvait le début froid, mauvais, insupportable. (G. A.) ACTI- IV. SCENK I. 487
Tlll’ ANDI ; E.
1) ciel :
A L C M K N.
La lerro lroinl)lo et luit (lovant mes pas.
THÉANDIii : .
Los dioux même ont brisé réternolle barriore Dont ils ont sôparé l’onlor ot la lumiôro. Aniphiaraiis. dit-on, bravant los lois du sort, \|)[)araît aujourd’bui du s(’j()ur de lu mort : Moi-mômo, dans la nuit, au niiliou du silence, J’entendais iilie voix qui demandait vengeance. u Assassins, disait-elle, il est temps de trembler : Assassins, l’iieure approcbe, et le sang va couler. La vérité terrible éclaire enfin l’abîme Ou dans Timpunité s’était cacbé le crime. » Ces mots, je l’avouerai, m’ont glacé de terreur.
ALCMÉON.
Laisse, laisse aux mécbants l’épouvante et l’iiorrour. C’est sur leurs attentats que mon espoir se fonde ; Ce sont eux qu’on menace, et si la foudre gronde, La foudre me rassure, et ce ciel que tu crains. Pour les mieux écraser, la mettra dans mes mains.
THÉANDRE.
Eb ! c’est ce qui pour vous m’effraie et m’intimide.
ALCMÉON.
Crains-tu donc que. mon bras ne punisse Hormogide ? Lui. l’ennemi dos dioux, des hommes ot dos lois ! Lui. dont la main versa tout le sang de nos rois ! Quand i)ourrai-jo venger ce meurtre abominable ?
THÉAXDRE.
Je souhaite, Alcméon, qu’il soit le moins coupable.
ALCMÉOX.
Comment, que me dis-tu ?
THÉAXDRE.
De tristes vérités. Peut-être contre vous les dieux sont irrités.
ALCMÉON.
C-ontre moi !
THÉANDRE.
Des héros imitateur fidèle, ^ous jurez aux forfaits une guerre immortelle : Vous vous croyez, mon fils, armé pour les venger ; 488 ÉRIPHYLE.
Gardez do los dôfondrc et de les partager.
ALCMÉON.
Comment ! que dites-vous ?
THÉANDRE.
Vous êtes jeune encore : A peine aviez-vous vu votre première aurore, Quand ce roi mallieureux descendit chez les morts. Peut-être ignorez-vous ce qu’on disait alors, Et do la cour du roi (piel fut l’alTreux langage.
ALCMÉON.
Eh bien ?
THÉAXDUE.
Je vais vous faire un trop sensible outrage ; Le secret est horrible, il faut le révéler : Je vous tiens lieu de père, et je dois vous parler.
ALCMÉON.
Eh bien ! que disait-on ? achève.
THÉANDRE.
Que la reine Avait lié son cœur d’une coupable chaîne ; Qu’au barbare flermogide elle pi’omit sa main, Et jusqu’à son époux conduisit l’assassin.
ALCMÉON,
Rends grâce à l’amitié qui pour toi m’intéresse : Si tout autre que toi soupçonnait la pi’incesse. Si (pielque audacieux avait pu l’oflenser… Mais que dis-je ! toi-même, as-tu pu le penser ? Peux-tu me présenter ce poison que l’envie Répand aveuglément sur la plus belle vie ? Tu connais peu la cour ; mais la crédulité Aiguise ainsi les traits de la malignité : Vos oisifs courtisans, que les chagrins dévorent. S’efforcent d’ol)scurcir les astres qu’ils adorent : Si l’on croit de leurs yeux le regard pénétrant. Tout ministre est un traître, et tout prince un t\ran : L’hymen n’est entouré que de feux adulh’res, Le frère à ses rivaux est vendu par ses frères ; Et sitôt qu’un j’,rand l’oi penche vers son déclin. Ou son fils, ou sa femme, ont hâté son destin. Je liais de ces soupçons la barbare imprudence : Je crois que sur la terre il est (pichine innocence ; Et mon cœur, repoussant ces senlinuMits cruels. ACTE IV. SCKM’ ! [I. 4S9
Aime à ju2 : oi’ par lui du reste des mortels.
(Jiii croit toiijoiiis le crime, en paraît trop capable.
A mes yoiix comme aux tiens Hormo^ide est coni)al)le :
Lui seul a |)ii coiiiiiietlre un miMirtre si fatal ; Lui seul est parricide.
TIIÉ.WDIIE.
Il est votre rival : \()us écoutez sur lui vos soupçons légitimes ; Vous trouvez du i)laisir à détester ses crimes. Mais un objet trop cher…
ALCMÉON.
Ah : ne l’offense plus ; Et garde le silence, ou vante ses vertus.
SCENE II.
ÉRIl’HVLE. ALC.MliOX. TtiÉANDRE. ZÉLOMDE.
SUITE DE LA REINE.
ÉRIPHVLE.
Hoi (TArgos, paraissez, et portez la couronne ;
Nos mains l’ont défendue, et mon cœur vous la donne.
Je ne balance plus : je mets sous votre loi
L’empire d’Inachus, et -vos rivaux, et moi.
J’ai fléchi de nos dieux les redoutables haines ;
Leurs vertus sont en vous, leur sang coule en mes veines :
Et jamais sur la terre on n’a formé de nœuds
Plus chers aux immortels, et plus dignes des cieux.
ALCMÉON,
Ils lisent dans mon cœur : ils savent que l’empire Est le moindre des biens où mon courage aspire. Puissent tomber sur moi leurs plus funestes traits. Si ce cœur infidèle oubliait vos bienfaits ! Ce peuple qui m’entend, et qui m’appelle au temple, Me verra commander, pour lui donner l’exemple ; Et, déjà par mes mains instruit à vous servir, ^’apprendra de son roi qu’à vous mieux obéir.
ÉRIPHYLE.
Enfin la douce paix vient rassurer mon àme : Dieux ! vous favorisez une si pure flamme ! i90 ÉRIPHYLE.
Vous no rejetez plus mon encens et mes vœ’ux !
I A Alcméon.i
Recevez donc ma main…
SCENE JII.
i,ES AcTEuns pRKci-DENTS, L’0.MB1{K J)A.M P H I A R A U S,
(Le temple s’ouvre, l’ombre d’Amphiaraûs parait à l’entrée de ce temple, d.iris une posture menaçante. )
l’ombre D’AMPHIARALS.
Arrête, mallieureux !
ÉRIPHYLE.
Ampliiaraiis ! ô ciel ! où suis-je ?
ALC.MÉOX.
Onihre fatale, Onel (lieu te fait sortir de la nuit infernale ? Quel est ce sang qui coule ? et quel es-tu ? l’ombre.
Ton roi. Si tu prétends régner, arrête, et \(’nge-nioi.
ALCMÉO\.
Kli bien 1 mon l)ras est prêt ; parle, que dois-je faire ?
l’ombre. Me venger sur ma tombe.
ALCMÉON.
Eh ! de qui ? l’ombre.
J)e la mère’. alcméo\. Ma mère ! que dis-tu ? quel oracle confus ! Mais l’enfer le dérobe à mes yeux éperdus. Les dieux fermeid leur lemple !
(L’ombre rentre dans le temple, qui se referme. )
1. « L’ombre d’Ainpliiai-aiis, dit M. .\. Lacroix dans son Histoire de l’ influence de Shakespeare sur le théâtre français, apparaît en plein jour, c’est à tous qu’elle s’adresse, le crime qu’elle pense apprendre était soupçonné depuis loni ; ti>mi)s… ; dans ses discours, il n’y a plus rien qui nous impressionne… Shakesjjearc a\ail bien pris soin que rombre, dans sa pièce, ne vînt pas occasionner le trouble <ii jeter l’effroi dans l’âme de Gertrude… L’ombre (cbez Voltaire) s’offre à Kri))byle « idans une posture menaçante », tout à l’opposé de celle du père d’Hanilet… C’est une ombre manquée. » ACTE IV. SCÈNE IV. 491
SCÈNE IV.
KKIIMIVLE. suiTi :..M.C.MKON. TIIK.VNDRE. Z KLONI DE.
THÉ AND RE.
prodige cfi’royablo !
ALCMÉOX.
tViiu |)où\Oii’liinestc oracle imprnétraltle !
KRIPHYLE. \ peine ai-je repris Tusage de mes sens !
Quel ordre ont prononcé ces liorrihles accents ?
De qui demandent-ils 1(^ sanglant sacrifice ?
A L C M É \.
(liel ! penx-tn commander (|ne ma mri-c [x’rissel
ÉRIPHYLE, à Théandre.
\ otre éponse, sa mère, a terminé ses jours.
ALCMÉON.
Hélas ! le ciel vous trompe et me poursuit tonjours.
ïliéandre jusquici ma tenu lieu de père :
Je ne suis pas son fils, et je n’ai plus de mère.
ÉRIPHYLE.
Vous n’êtes point son fdsl Dieux ! que d’obscurités !
ALCMÉON.
Je n’entends que trop l)ien ces mânes irrités. Je commence à sentir que les destins sont justes, Que je ne suis point né pour ces grandeurs augustes ; Que j’ai dû me connaître.
ÉRIPHYLE.
Ail ! qui que vous soyez, Cher Alcméon, mes jours à a os jours sont liés.
ALCMÉON.
>ion, reine, devant vous je ne dois point paraître.
ÉRIPHYLE, à Théandre.
il n’est point votre fils ! et qui donc peut-il être ?
ALCMÉON.
Je suis le vil jouet des destins en courroux : Je suis un malheureux trop indigne de vous.
ÉRIPHYLE.
Hélas ! au nom des traits d’une si vive flamme. 492 ÉRIPHYLE.
Par l’amour et l’ofïroi qui romplissoiit mon âme, Par ce cœur que le ciel forma pour vous aimer, Par ces flambeaux d’hymen (jue je veux ralhimer, Ne vous obstinez point à garder le silence. Hélas ! je m’attendais à plus de confiance.
(A Théandre, qui était dans le fond du théâtre avec la suite de la reine. )
Théandre, revenez, parlez, répondez-moi.
Sans doute il est d’un sang fait pour donner la loi.
Quel héros, ou quel dieu lui donna la naissance ?
THKANDRE.
Mes mains ont autrefois conservé son enfance ; J’ai pris soin de ses jours à moi seul confiés. Le reste est inconnu ; mais si vous m’en croyez, Si parmi les horreurs dont frémit la nature, Vous daignez écouter ma triste conjecture. Vous n’achèverez point cet hymen odieux.
ÉRIPHYLE.
Ah ! je rachèverai, mémo en dépit dos dieux.
I A Alcméon. )
Oui, fussiez-vous le fils (riiii ennemi |)erfide, Fussiez-vous né du sang du barbare Hermogide, Je veux être éclaircie.
ALCMÉON.
Eh bien, souffrez du moins Que je puisse un moment vous parler sans témoins. Pour la dernière fois vous m’entendez peut-étiv ; Je vous avais tronquée, et vous m’allez connaître.
ÉRIPHYLE.
Sortez. De toutes [)arts ai-je donc à trembler ?
SCENE V.
KlilPHYLi : . ALC.MKOX.
ALCMÉON.
Il n’est plus (le secrets (|ue je doive celer, (îonnu par ma fortune et par ma seule audace. Je cachais aux liiimains les malheurs de ma race Mais je ne me rcpens, au poini où je me \()i, Que de m’élre abaissé jus(|u’à rougir de moi. A( : ti- : IV, scknk v. 493
^()ilà nia seule tache et ma seule faiblesse.
J’ai craint tant de ri\au\ dont la maligne adresse
\ diin regard jaloux sans cesse examiné,
Non pas ce que je suis, mais de qui je suis né,
Kt (jui de mes exploits rabaissant tout le lustre.
Pensaient ternir mon nom ([uand je le rends illustre.
J ai cru que ce vil sang dans mes veines transmis.
Plus pur par mes travaux, était d’assez grand pri.\,
Et que lui préi)arant une plus digne course,
En le versant pour vous j’ennoblissais sa source.
.le fis i)lus : jusqu’à vous Ion me vit aspirer,
Et, rival de vingt rois, j’osai vous adorer.
Ce ciel, enfin, ce ciel m’apprend à me connaître ;
Jl veut confondre en moi le sang qui m’a fait naître ;
La mort entre nous deux vient d’ouvrir ses tomjjeaux.
Et l’enfer contre moi s’unit à mes rivaux.
Sous les obscurités d’un oracle sévère,
Les dieux m’ont rei)rocbé jusqu’au sang de ma mère.
Madame, il faut cédei" à leui^ cruelles lois :
Alcméon n’est point fait pour succéder aux rois.
Victime d’un destin (jue même encor je brave,
Je ne m’en cache plus, je suis fils d’un esclave.
ÉKIPHYLE.
Vous, seigneur ?
ALCMÉON.
Oui, madame : et, dans un rang si bas, Souvenez-vous qu’enfin je ne m’en cachai pas ; Que j’eus l’âme assez forte, assez inébranlable. Pour faire devant vous l’aveu qui vous accable : Que ce sang, dont les dieux ont voulu me former. Me lit un cœur trop haut pour ne vous point aimer.
ÉKIPHYLE.
Un esclave !
ALCMÉON,
Une loi fatale à ma naissance Des plus vils citoyens m’interdit l’alliance. J’aspirais jusqu’à vous dans mon indigne sort : J’ai trompé vos bontés, j’ai mérité la mort. Madame, à mon aveu vous tremblez de répondre ?
ÉRIPHYLE.
Quels soupçons I quelle horreur vient ici me confondre ! Dans les mains d’un esclave autrefois j’ai remis… 494 ÉRIPHYLE.
M’avez-vous pardonna, destins trop ennemis ? criminelle épouse ! ù plus coupable mère :… Alcméon, dans quel temps a péri votre père ?
ALCMÉO-N.
Lorsque dans ce palais le céleste courroux Eut permis le tré[)as du pi’ince votre époux.
Élill’HYLE.
() crime !
ALCMKO.N.
Hélas ! ce fut dans ma plus tendre enfance Qu’on fit périr, dit-on, l’auteur de ma naissance, Dans la confusion que des séditieux A la mort de leur maître excitaient en ces lieux.
ÉP.IPHYLE.
Mais où vous a-t-on dit qu’il termina sa vie ?
ALCMÉON.
Ici, dans ce lieu même elle lui fut ravie,
Au pied de ce palais de tant de demi-dieux.
D’où jusque sur son fils vous abaissiez les yeux.
Près du corps tout sanglant de mon malheureux père.
Je fus laissé uiourant dans la foule vulgaire
De ces vils citoyens, triste rebut du sort.
Oubliés dans leur vie, inconnus dans leur mort.
Théandre cependant sauva mes destinées ;
Il renoua le iil de mes faibles années.
J’ai passé pour son fils : le reste vous est dû.
Vous fîtes mes grandeurs, et je me suis ])erdu.
ÉRIPHYLE.
M’alarmerais-je en vain ? Mais cet oracle horrible… Le lieu. Je temps, l’esclave… ô ciel ! est-il possible ?
(A Alcméon.)
Théandre dès longtemps vous a sans doute appris Le nom du malheureux dont vous êtes le hls : C’était ?…
ALCMÉON’.
Qu’importe, h(Ias ! au repos de la (irèce. Au vôtre, grande reine, un tioiii dont la bassesse Redouble encor ma honte et ma confusion ?
ÉRII’II YLE.
S’il m’imi)orte ? ah ! parlez…
ALCMÉO.N, avec liésitation.
Il se nommait Phaon. ACTE [V. SCKXK V. 49î
\ll 1 je n’en (Iddlc plus…
I A Alcméon. )
Ma crainte, ma tpiidrfsso…
A I. C M K \.
OiK’llc est 011 me parlant la doiilour (\\\\ \()iis [)re.sso ? Ki ; ii’iivi.i : .
Ak’int’on, votre san^-.
Ah : [)rince !
\j.cM[ : o\.
D’où \i(’iit que \oti.s [)lcurez ?
KK ll’H VI.K.
ALCMEON.
De quel nom, reine, vous m’iionorez !
ÉrtlPHVLK.
- Eh hien 1 ne taivlc plus, rcnqilis ta (lc>tiii(e ; ii
- Porte ce fer sanglant sur cette inl’ortunce : 1/
- Étouffe dans mon sang cet amour malheureux // v/’ ^^,.^.0^
- Que dictait la nature en nous tronquant tous deux ;
- Punis-moi, venge-toi, venge la mort d’un père : ^^■
- Reconnais-moi. mon fils : frappe et punis ta mère !
ALCMÉON.
Moi, votre fils ? grands dieux !
ÉP.IPHVLE.
C’est toi dont, au berceau, Alon indigne faiblesse a creusé le tombeau : Toi le fils vertueux d’une mère homicide ; Toi, dont Amphiaraus demande un parricide : Toi mon sang, toi mon fils, (jue le ciel eji courroux, Sans ce prodige horrible, aurait fait mon époux !
ALCMÉON.
De quel coup ma raison vient d’être confondue ! Dieux ! sur elle et sur moi puis-je arrêter la ^ ue ’ ? Je ne sais où je suis : dieux, qui m’avez sauvé, Reprenez tout ce sang par vos mains conservé. Est-il bien vrai, madame, on a tué mon père ? 11 veut votre supplice, et vous êtes ma mère ?
ÉP.IPHVLE.
- Oui, je fus sans pitié : sois barbare à ton tour,
- Et montre-toi mon fds en m’arrachant le jour.
- Frappe… Mais quoi ! tes pleurs se mêlent à mes larmes ? 49(3 fiRIPHYLE.
- () mon cher fils ! ù jour i)1(mii d’horreur et de charmes !
- Avant de lue donner Ja mort ((iie tu nie dois,
- J)e \-à natnre encor laisse parici’ la voix :
- Souiïie au moins (jiie les pleurs de ta coupalile inrre
- Arrosent une main si fatale et si chère.
ALGMÉON.
(li’uel Amphiaraiis ! abominable loi !
La nature nie parle, et remporte sur toi.
ma mère !
ÉP.IPHYLE, en l’embrassant.
clier fils que le ciel me renvoie. Je ne méritais pas une si pure joie ! J’oubhe et mes malheurs, et jusqu’à mes forfaits ; Et ceux qu’un dieu t’ordonne, et tous ceux que j’ai faits.
SCENE VI.
ÉRIIHIVLE, ALGMÉON, POLL.MON.
POLKMOX.
Madame, en ce moment l’insolent Hermogide, Suivi jusqu’en ces lieux d’une troupe perfide, La flamme dans les mains, assiège ce palais. Déjà tout est armé : déjà \olent les traits. Nos gardes rassemblés courent pour vous défendre : Le sang de tous côtés commence à se répandre. l^e peuple épouvanté, (|ui s’enqiresse ou (|ui fuit, Ne sait si l’on vous sert ou si l’on vous trahit.
M.CMKON.
ciel ! voilà le sang ([ue ta \()ix me demande ; L ; i mort de ce harbare est ma plus digne offrande. Heine, tians ces horreurs cessez de vous plonger ; Je suis l’ordre des dieux, mais c’est pour vous venger.
FIN or OLATIUKMK ACTE. ACTE CINQUIÈME.
Sur un côté du parvis ou voit, dans l’intérieur du temple de Jupiter, des vieillards et de jeunes enfants qui embrassent un autel ; do l’autre côté, la reine, sortant de son palais, soutenue par sus femmes, est bientôt suivie et entourée d’une foule d’Argiens des deux sexes qui viennent partager sa douleur.)
SCENE T.
ÉRIPIIYLE, ZÉLOXIDE, le choeur.
ZÉLOMDE.
Oui, les dieux irrités nous perdent sans retour ; Argos n’est plus : Argos a vu son dernier jour, Et la main d’Hermogide en ce moment déchire Les restes malheureux de ce puissant empire. De tous ses partisans l’adresse et les clameurs Ont égaré le peuple et séduit tous les cœurs. Le désordre est partout ; la discorde, la rage, D’une vaste cité font un champ de carnage ; Les feux sont allumés, le sang coule en tous lieux. Sous les murs du palais, dans les temples des dieux ; Et les soldats sans frein, en proie à leur furie, Pour se donner un roi renversent la patrie. Vous voyez devant vous ces vieillards désolés Qu’au pied de nos autels la crainte a rassemblés ; Ces vénérables chefs de nos tristes familles, Ces enfants éplorés, ces mères et ces filles, Qui cherchent en pleurant d’inutiles secours Dans le temple des dieux armés contre nos jours.
ERIPH YLE, aus femmes qui l’entourent.
Hélas ! de mes tourments compagnes gémissantes, Puis-je au ciel avec vous lever mes mains tremblantes ? J’ai fait tous vos malheurs : oui, c’est moi qui sur vous Des dieux que j’offensai fais tomber le courroux. Oui, vous voyez la mère, hélas 1 la plus coupable, La mère la plus tendre et la plus misérable.
Théâtre. I. ^2 498 ÉRIPHYLE.
LE CHOELH.
Vous, madame !
ÉRIPHYLE.
Alcméon, ce prince, ce héros Qui soutenait mon trône et qui A^engeait Argos, Lui pour qui j’allumais les flanibeaux (riiyménée. Lui pour qui j’outrageais la nature étonnée, Lui dont l’amitié tendre abusait mes esprits…
LE CHOEUR.
Ah ! qu’il soit votre époux.
ÉRIPHYLE.
Peuples, il est mon fils.
LE CHOEUR.
Qui ! lui ?
ÉRIPHYLE.
D’Amphiaraûs c’est le précieux reste. L’horreur de mon destin l’entraînait à l’inceste : Les dieux aux bords du crime ont arrêté ses pas. Dieux, qui me poursuivez, ne l’en punissez pas. Rendez ce fils si cher à sa mère éplorée ; Sa mère fut cruelle et fut dénaturée ; Que mon cœur est changé ! Dieux ! si le repentir Fléchit votre vengeance et peut vous attendrir, Ne pourrai-je attacher sur sa tête sacrée Cette couronne, hélas ! que j’ai déshonorée ? Qu’il règne, il me suffit, dût-il en sa fureur…
SCENE IL
K1{I1MIYLE, ZÉLONIDE, le choeur. THÉANDRE.
ÉRIPHYLE.
Ah ! mon fils est-il roi ? mon fils est-il vaincpieur ?
THÉANDRE.
Il le sera du moins si nos dieux é([uilables Secourent l’innocence et perdent les coupables ; Mais jusqu’à ce moment son rival odieux A partagé l’armée et le peuple et nos dieux. Herinogide ignorait qu’il combattait son maître : Le peuple doute encor du sang qui l’a fait naître ; ACTE V, SCÈNE II. 499
Quelques-uns à graiuls rris le nouniiaient votre (’-poux ;
Les autres s’écriaient qu’il était né de vous.
Il ne pouvait, madame, en ce tiiiiniltc liorrihlc,
Éclaircir à leurs yen\- la vérit( terrible :
Il songeait à combattre, à vaincre, à vous venger :
Mais entouré des siens ([u"oii venait d’égorger.
De ses tristes snjets déplorant la misère,
Avec le nom de roi prenant un cœur de père,
Il se plaignait aux dieux que le sang innocent
Sonillait le premier jour de son règne naissant.
Il s’avance aussitôt ; ses mains ensanglantées
Montrent de l’olivier les branches respectées.
Ce signal de la paix étonne les mutins,
Et leurs traits suspendus s’arrêtent dans leurs mains.
« Amis, leur a-t-il dit, Argos et nos provinces
Ont gémi trop longtemps des fautes de leurs princes ;
Sauvons le sang du peuple, et qu’Hermogide et moi
Attendent de ses mains le grand titre de roi.
Voyons qui de nous deux est plus digne de l’être.
Oui, peuple, en quelque rang que le ciel m’ait fait naître.
Mon cœur est au-dessus, et ce cœur aujourd’hui
Ne veiU qu’une vengeance aussi noble que lui.
Pour le traître et pour moi choisissez une escorte
Qui du temple d’Argos environne la porte.
Et toi, viens, suis mes pas sur ce tombeau sacré,
Sur la cendre d’un roi par tes mains massacré.
Combattons devant lui, que son ombre y décide
Du sort de son vengeur et de son parricide. »
Ah ! madame, à ces mots ce monstre s’est troublé : Pour la première fois Hermogide a tremblé. Bientôt il se ranime, et cette âme si fière Dans ses yeux indignés reparaît tout entière. Et bravant à la fois le ciel et les remords : « Va, dit-il, je ne crains ni les dieux ni les morts, Encor moins ton audace ; et je vais te l’apprendre Au pied de ce tombeau qui n’attend que ta cendre. »
Il dit : un nombre égal de chefs et de soldats Vers ce tombeau funeste accompagne leurs pas ; Et moi des justes dieux conjurant la colère. Je viens joindre mes vœux aux larmes d’une mère. Puisse le ciel vengeur être encor le soutien De votre auguste fils, qui fut longtemps le mien ! 500 ÉRIPHYLE.
ÉRIPHYLE,
Quoi ! seul et sans secours il combat Ilermogide ?
ÏHÉANDRE.
Oui, madame.
ÉIUPHYLE,
Mon fils se livre à ce perfide ! Mon fils, cher Alcméon ! mon cœur tremble pour toi : Le cruel te trahit s’il t’a donné sa foi. Ta jeunesse est crédule ; elle est trop magnanime ; Hermogide est savant dans l’art afl’reux du crime. Dans ses pièges sans doute il va f envelopper. Sa seule politique est de savoir tromper. Crains sa barbare main par le meurtre éprouvée, Sa main de tout ton sang dès longtemps abreuvée. Allons, je préviendrai ce lâche assassinat ; Courons au lieu sanglant choisi pour le combat. Je montrerai mon fils.
THÉANDRE.
Reine trop malheureuse ! Osez-vous approcher de cette tombe affreuse ? Les morts et les vivants y sont vos ennemis.
ÉRIPHYLE.
Que vois-je ? quel tumulte ! on a trahi mon fils ! SCÈNE III.
ÉRIPHYLE, ALCMÉON, HERMOGIDE, THÉANDRE,
SOLDATS qui entrent sur la scène avec Hermogide. ÉRIPHYLE, aux soldats d’Hermogide.
Cruels, tournez sur moi votre inhumaine rage.
ALCMÉON.
J’espère en la vertu, j’espère en mon courage.
HERMOGIDE, aux sii ns.
Amis, suivez-moi tous, frappez, imitez-moi.
ALCMÉON, aux siens.
\(’r ! lieux citoyens, secondez votre roi.
(Alcméon, Ilermogide, entrent avec leur escorte dans le tcmi>le où est le tombeau d’Amphiaraiis. )
ÉRIPHYLE, aux soldats qu’elle suit.
peuples, écoutez votre reine et sa mère !
(Elle entre après eux dans lo temple.) ACTE V, SGfcXE V. oOi
SCÈNE IV.
THÉANDRE, le (.n( » : uR.
TllÉANDIiK.
Reino, arrête ! où vas-fu ? crains ton destin sévère.
(liel ! remplis ta justice, et nos nianv sont finis ;
Mais pardonne à la mère et protège le fils.
Ah ! puissent les remords dont elle est consumée
Éteindre enfin ta foudre à nos yeux allumée !
Impénétrables dieux ! est-il donc des forfaits
Que vos sévérités ne pardonnent jamais ?
Vieillards, qui, comme moi, blanchis dans les alarmes.
Pour secourir vos rois n’avez plus que des larmes ;
Vous, enfants, réservés pour de meilleurs destins,
Levez aux dieux cruels vos innocentes mains.
LE CHOEUR.
VOUS, maîtres des rois et de la destinée. Épargnez une reine assez infortunée : Ses crimes, s’il en est, nous étaient inconnus. Nos cœurs reconnaissants attestent ses vertus.
TIIÉAXDRE.
Entendez-vous ces cris ?… Polémon…
SCENE V.
THÉANDRE, POLÉMON, le C h Œ U U. qui se compose du peuple, de ministres du temple, de soldats.
POLÉMOX.
Cher Théandre…
THÉANDRE.
Quel désastre ou quel bien venez-vous nous apprendre ? Quel est le sort du prince ?
POLÉMO-X.
Il est rempli d’horreur.
THÉANDRE.
Les dieux l’ont-ils trahi ?
POLÉMON.
Non : son bras est vainqueur. 502, ÉRIPHYLE.
THÉANDRE.
Eh bien ?
POLÉ.MON,
Ail ! de quoi sang sa Aictoire est ternie ! Par quelles mains, û ciel ! Éripliyle est punie ! Dans l’horreur du comhat, son fils, son propre fils.. I Vous conduisiez ses coups, dieux toujours ennemis ! J’ai vu, n’en doutez point, une horrible furie D’un héros malheureux guider le bras impie. Il yole vers sa mère ; il ne la connaît pas, Il la traîne, il la frappe… ô jour plein d’attentats ! triste arrêt des dieux, cruel, mais légitime ! Tout est rempli, le crime est puni par le crime. Ministre infortuné des décrets du destin, Lui seul ignore encor les forfaits de sa main. Hélas ! il goûte en paix sa victoire funeste.
SCENE VI.
ALCMÉON, HERMOGIDE, THÉANDRE, P0LÉ3I0N. suiti : d’alcméon, soldats d’hermogide, captifs, lk chokur.
A L C M É \, à ses soldats.
Enchaînez ce barbare, épargnez tout le reste : Il a trop mérité ces supplices cruels Réservés par nos lois pour les grands crinùnels ; Sa perte par mes mains serait trop glorieuse : Ainsi que ses forfaits (]ue sa mort soit lionteuse.
(A Hermogidc.)
Et pour finir ta vie avec plus de douleur.
Traître, vois, en mourant, ton roi dans ton vain(|ueur.
Tes crimes sont connus, ton supplice comniciicc.
Vois celui dont ta rage avait frappé reiil’ancc ;
Vois le lils de lou roi.
HEU MO CI ni : .
Son fils ! ah ! dieux vengeui’s ! Quoi ! j’aui’ais cette joie au comble des niallieurs ! Quoi I lu sei’ais son fifs ! est-il hieii \rai ?
A L C M É \.
IVrfide, Qui peut te transporter ainsi ? ACTl- : V, SGÈNli VII. o03
HKKMOGIDK.
Ton parricide.
ALCMÉON.
Ou’oii siispciido sa inorl… Arrête, éclaiiris-inoi, Kiiiiciiii (le mon saii.u…
IIKUMOGIDE.
Je le suis moins que toi. \ a, je te crois son fils, et ce nom doit me ])laire ; .le suis vengé : tu viens d’assassiner ta mère.
ALCMÉON.
Monstre !
HERMOGIDE,
Tourne les yeux : je triomphe, je voi Que vous êtes tous deux plus k plaindre que moi. Je n’ai plus qu’à mourir.
(On remmène.)
SCÈNE VII.
ALCMI-OX. tRlPIIVLE. TllKANDRE. ZÉLOXIDE.
SUITE DE LA REINE, LE CIICEUR. ALCMÉOX.
Ah ! grands dieux ! quelle rage
(Il aperçoit Ériphyle.)
Malheureux !… quel ohjet 1… que vois-je !
ÉRIPHYLE, soutenue par ses femmes.
Ton ouvrage. Ma main, ma faihle main volait à ton secours : Je voulais te défendre, et tu tranches mes jours.
ALCMÉOX.
Qui ! moi ! j’aurais sur vous porté mon hras impie ! _Aloi ! qui pour vous cent fois aurais donné ma vie ! Ma mère ! ^ ous mourez !
P^RIPHYLE.
Je vois à ta douleur Que les dieux malgré toi conduisaient ta fureur. Du crime de ton hras ton cœur n’est pas complice ; Ils égaraient tes sens pour liàter mon supplice. Je te pardonne…
ALCMÉO.N,
Ah : dieux ! 504
ÉRIPHYLE.
(A sa suite.)
Courez… qu’un prompt secours…
ÉRIPHYLE.
Épargne-toi le soin de mes coupables jours. Je ne demande point de revoir la lumière ; Je finis sans regret cette horrible carrière… Approche-toi, du moins ; malgré mes attentats, Laisse-moi la douceur d’expirer dans tes bras. Ferme ces tristes yeux qui s’entr’ouvrent à peine.
ALC.MKON, se jetant aux genoux d’Ériphyle.
Ah ! j’atteste des dieux la vengeance inhumaine, Je jure par mon crime et par votre trépas Que mon sang à vos yeux…
ÉRIPHYLE.
Mon fils, n’achève pas.
ALCMÉON.
Moi ! votre fils ! qui, moi ! ce monstre sanguinaire !
ÉRIPHYLE.
Va, tu ne fus jamais plus chéri de ta mère. Je vois ton repentir… il pénètre mon cœur… Le mien n’a pu des dieux apaiser la fureur. { Un moment de faiblesse, et même involontaire, ^ ! ^t« «-« ! JEW ’ A fait tous mes malheurs, a fait périr ton père…
Souviens-toi dos remords qui troublaient mes esprits… Souviens-toi de ta mère… ô mon fils… mon cher fils ! C’en est fait.
(Elle meurt.)
ALCMÉON.
Sois content, impitoyable père ! Tu frappes par mes mains ton épouse et ma mère. Viens combler mes forfaits, viens la venger sur moi, Viens t’abreuver du sang que j’ai reçu de toi. Je succombe, je meurs, ta rage est assouvie.
(11 tombe évanoui. ) THÉANDRE.
Secourez Alcméon, prenez soin de sa vie.
Que de ce jour affreux l’exemple menaçant
Rende son cœur plus juste, et son règne plus grand.
.jLt-« -<t^
FIN U ERIPHYLE. VARIANTES
DE LA TRAGÉDIE irÉRlPHYLi :
Pai^e 461, scène ^^ — Dans l’édition de 1779, qui a été suivie ^jour les réimpressions faites jusqu’à ce jour, il y avait un personnage de plus, le grand-prêtre de Jupiter ; et voici quel était le début de la pièce :
SCENE I.
LE GRAND-PRÈTRt : , THÉANDRE, suite du grand-prêtre.
LE GRAND-PRÊTRE.
Allez, ministres saints, annoncez à la terre
La justice du ciel et la fin de la guerre.
Des pompes de la paix que ces murs soient parcs.
Quelle paix ! dieux vengeurs !… Thcandre, demeurez.
Le sort va s’accompl’r : la sagesse éternelle
A béni de vos soins la piété fidèle.
Cet enfant par mes mains à la mort arraché,
Ce présent des destins, chez vous longtemps caché.
Par des exploits sans nombre aujourd’hui justifie
L’œil pénétrant des dieux qui veilla sur sa vie.
Alcméon désormais est le soutien d’Argos ;
La victoire a suivi le char de ce héros ;
Et lorsque devant lui deux rois vaincus fléchissent.
De sa gloire sur vous les rayons rejaillissent :
Alcméon dans Argos passe pour votre fils.
THÉANDRE.
Depuis qu’entre mes mains cet enfant fut remis, Ses vertus m’ont donne des entrailles de père. Je m’indigne en secret de son destin sévère ; J’ose accuser des dieux l’irrévocable loi Qui le fit naître esclave avec l’âme d’un roi ; Qui se plut à produire au sein de la bassesse Le plus grand des héros dont s’honora la Grèce.
LE GRAND-PRÊTRE.
Aux yeux des immortels et devant leur splendeur. Il n’est point de bassesse, il n’est point de grandeur. Le plus vil des humains, le roi le plus auguste. Tout est égal pour eux ; rien n’est grand que le juste. ■■30f) VARIANTES D’ I : RI l’il VLE.
Quels que soient ses aïeux, les destins aujourd’hui De leurs ordres sacrés se reposent sur lui. Songez à cet oracle, à cette loi suprême, Que la reine autrefois a reçu des diou^ même : « Lorsqu’on un même jour deux rois seront vaincus, Tes mains prépareront un second hyménée : Ces temps, ce jour affreux, feront la destinée Et des peuples d’Argos, et du sang d’Inaclius. » Ce jour est arrivé. Votre élève intrépide A vaincu les deux rois de Pylos et d’Elide. Tous vos clnfs divisés qui désolaient Argos, Ce puissant Hermogide, et tous ces rois rivaux, Dans une ombre de paix ont assoupi leur haine ; Ils ont remis leur sort à la voix de la reine ; Et l’hymen d’Éripliyle est bientôt déclaré. Vous, si du dernier roi le nom vous est sacré, D’Amphiaraûs encor si vous aimez la gloire, Si ce roi malheureux vit dans votre mémoire. Dans le cœur d’Alcméon gravez ces sentiments : Conduisez sa vertu… mais tremblez…
THÉANDHE.
Dieux puissants Que nous annoncez-vous ?
LE Gn AND-Pr,ÈTRE.
Voici le jour peut-être Qui va redemander le sang de votre maître. La vengeance implacable, et qui marche à pas lents, Descend du haut des cieux après plus de quinze ans. Gardez que d’Alcméon le courage inutile Contre ces dieux vengeurs ne protège Éripliyle.
THÉA INDRE.
Quoi ! ce jour qui semblait marqué par leurs bienfaits
LE GRAND-PRÊTRE.
Jamais jour ne sera plus terrible aux forfaits : ]1 faut d’Amphiaraûs venger la mort funeste. Dans une obscure nuit les dieux cachent le reste.
THÉANDRE.
Il n’est donc que trop vrai : ce prince infortuné, Ce grand Amphiaraiis est mort assassiné. Quoi ! sa femme e ! le-môme aurait pu… la baibare ! Hélas ! quand de bons rois le ciel toujours avare A ses tristes sujets ravit Ampliiaraûs, Il m’en souvient assez ; un murmure confus, Quelques secrètes voix, que je croyais à peine. De cette mort funeste osaient charger la reine. Mais quel mortel hardi pouvait jeter les yeux Dans la nuit qui couvrait ce mystère odieux ? Nos timides soupçons ont tremblé de paraître ; Ce bruit s’est dissipé.
LE GR AKD-PnÈTRE.
Le ciel l’a fait renaître. La Vérité terrible, avec des yeux vengeurs, Vient sur Tailc du Temps et lit au fond des cœurs : Son flambeau redoutable éclaire enlin l’abîme vAMiA.XTi-s i)’f : uii’in m : .
Où dans riin|iiiiiitù s’était caché le crime.
T H É A M) R E.
O mon maîtri ; ! ô grand roi lâchement égorge,
Je mourrai satisfait si vous êtes vengé !
Comment dois-tu finir, solennelle journée
Que le destin fixa pour ce grand iiymonée ?
Ah ! pjur ce nouveau choix quel étrange appareil !
Ce matin, devançant le retour du soleil,
La reine était en pleurs, interdite, éperdue ;
Elle a d’Amphiaraùs embrassé la statue ;
Dans son appartement elle n’osait rentrer ;
Une secrète horreur semblait la pénétrer.
Tel est des criminels le partage effroyable :
Ciel ! qu’elle doit souffrir si son cœur est coupable !
LE GRA.\D-Pr.ÉTRE.
Bientôt do ces horreurs vous serez cclairci. Suivez-moi dans ce temple.
THÉANDRE.
Ah ! seigneur, la voici.
SCKXE II.
ÉRIPHYLE, ZKLOXIDE, LE GRAND-PRÊTRE, THÉANDRE, SUITE de la reine.
(Èriphyle paraît accablée de tristesse.)
Z F. L M D E, à la reine. ’Princesse, rappelez votre force première : ’ Que vos yeux sans frémir s’ouvrent à la lumière.
ÉniPHYLE.
Ah dieux !
z F. L o M D E.
Puissent ces dieux dissiper votre effroi I ÉRIPHYLE, au grand-prêlre. Eh quoi ! ministre saint, vous fuyez devant moi ! Demeurez ; secourez votre reine éperdue ; Écartez cette main sur ma tête étendue. ’ Un spectre épouvantable en tous lieux me poursuit
- Les dieux l’ont déchaîné de l’éternelle nuit.
’Je l’ai vu, ce n’est point une erreur passagère
- Que produit du sommeil la vapeur mensongère :
- Le sommeil, à mes yeux refusant ses douceurs,
’N'a point sur mon esprit répandu ses erreurs. Je l’ai vu, je le vois… Cette image effrayante
A mes sens égarés demeure encor présente. Du sein de ces tombeaux de cent rois mes aïeux, Il a percé l’abîme, il marche dans ces lieux. Ces voiles malheureux qu’ici l’hymen m’apprête. Sanglants et déchirés, semblaient couvrir sa tête, Et cachaient son visage à mon œil alarmé : D’un glaive étincelant son bras était armé. 508 VARIANTES D’ÉRIPHYLE.
J’entends cncor ses cris et ses plaintes funestes. Vous, confident sacre des volontés célestes, Répondez : quel est donc ce fantôme cruel ? Est-ce un dieu des enfers, ou l’ombre d’un mortel ? ’ Quel pouvoir a brisé l’éternelle barrière
- Dont le ciel sépara l’enfer et la lumière ?
■ Les mânes des humains, malgré l’arrêt du sort,
- Peuvent-ils revenir du séjour de la mort ?
I, E GRAND-PRÊTUE.
- Oui : du ciel quelquefois la justice suprême
- Suspend l’ordre éternel établi par lui-même.
- Il permet à la mort d’interrompre ses lois,
- Pour l’effroi de la terre et l’exemple des rois.
ÉRIPHYLE.
Hélas ! lorsque le ciel à vos autels m’entraîne, Et d’un second hymen me fait subir la chaîne, M’annonce-t-il la mort, ou défend-il mes jours ? S’arme-t-il pour ma perte, ou bien pour mon secours ? Que veut cet habitant du ténébreux abîme ? Que vient-il m’annonccr ?
LE GRAND-PRÈTRE.
Il vient punir le crime.
(Il sort.)
SCENE III.
ÉRIPHYLE, ZËLOiMUE.
É R T P II y L E.
Quelle réponse, ô ciel ! et quel présage afireux !
ZÉLONIDE.
Ce jour semblait pour vous des jours le plus heureux. De ces rois ennemis l’audace est confondue ; Par les mains d’Alcméon la paix vous est rendue ; Ces princes qui briguaient l’empire et votre main. D’un mot de votre bouche attendent leur destin.
ÉRIPHYLE.
Le bras d’Alcméon seul a fait tous ces miracles.
ZÉLONIDE.
Les destins à vos vœux ne mettront plus d’obstacles.
Songez à votre gloire, à tous ces rois rivaux,
A l’hymen qui pour vous rallume ses flambeaux.
ÉRIPHYLE.
Moi, rallumer encor ces flammes détestées ! Moi, poi’ter aux autels des mains ensanglantées ! Moi, choisir un époux ! ce nom cher et sacre Par ma faiblesse horrible est trop déshonoré : ’Qu’on détruise à jamais ces pompes solennelles.
- Quelles mains s’uniraient ; \ mes mains criminelles ?
Je ne puis…
ZÉLON IDE.
Rassurez votre cœur éperdu ; VARIAMES IJÉIUI’IIVLE. 509
Hcrmogidc bientôt…
En IPHYLK.
Quel nom prononces-tu, etc. ?
Deux des vers de cette version [scène i"") se retrouvent ii peu i)rés diins Mérope, acte IV. scène T"’ :
Je croirais que ses yeux ont pénétre l’abîme Où clans l’impunité s’était caché mon crime.
Dans la même scène T’ A’ Ériphjle. suivant une autre version, après le vers : Je mourrai salisfail si vous êtes vengé, on lisait :
Qu’avec étonnement cependant je contemple Les couronnes de fleurs dont vous parez le temple ! La publique allégresse ici parle à mes yeux Du bonheur de la terre et des faveurs des dieux.
LE GRA.ND-PRÉTRE.
La Grèce ainsi l’ordonne ; et voici la journée Que, pour ce nouveau choix, elle a déterminée. Hermogide et les rois d’Élide et de Pylos Qui briguaient cet hymen et désolaient Argos, Suspendant aujourd’hui leur discorde et leur haine. Ont remis leiu’s destins à la voix de la reine : Elle doit eu ce lieu disposer de sa foi, Se choisir uu époux et nous donner un roi.
THÉ ANDRE.
O ciel ! souffririez-vous que le ti-aître Hermogide Reçût ce nob’.e prix d’un si lâche homicide ?
LE GRAND-PRÊTRE.
La reine hésite encore, et craint da déclarer Celui que de son choix elle veut honorer. Mais quel que soit enfin le dessein d’Ériphylc, Les temps sont accomplis : son choix est inutile.
T H É A X D B E.
Pour un hymen, gi-auds dieux ! quel étrange appareil !
Ce matin, devançant le retour du soleil,
J"ai vu dans ce palais la garde redoublée ;
La reine était en pleurs, interdite, troublée ;
Dans son appartement elle n’osait rentrer ;
Une secrète horreur semblait la pénétrer ;
Elle invoquait les dieux et, tremblante, éperdue,
De son premier époux embrassait la statue.
Enfin, dans la scène m. au lieu des vers 5, 6, 7 et 8 des variantes, une autre version présente ceux-ci :
Vous êtes libre enfin.
ÉRIPHTLE.
La liberté, la paix, Dans mon cœur déchiré ne rentreront jamais.
ZÉLOMDE.
Aujourd’hui cependant, maîtresse de vous-même, VARIANTES D’ÉRIIMIYLE.
Vous pouvez disposer de vous, du diadème. Songez…
l’iiiïe 465, vers 26 :
ZÉLOMOE.
Quoi vous ! de quels forfaits seriez-vous donc coupable ?
É R I I> H Y I. F,
Je n’ai pu jusqu’ici t’a vouer tant d’iiorrours.
Les mallieureux sans peine exilaient leurs douleurs ;
Mais, hélas ! qu’il en coûte à déclarer sa honte !
ZÉI.OMDE.
Une douleur injuste, an vain eflVoi vous dompte ; La vertu la plus pure eut toujours tous vos soins : Votre cœur n’aime qu’elle.
ÉUIPHYt.E.
11 le voudrait du moins. Tu n’étais pas à moi loi-squ’un triste hyménée Au sage Amphiaraiis unit ma destinée.
ZÉLOMDE.
Vous sortiez de l’enfance, etc.
Dans Hrutus (acte II. scène i’"'. Tiliis dil à Messala :
On confie aisément des malheurs qu’on surmonte ; Mais qu’il est accablant do parler de sa honte !
Paii ; e 466, vers 17. — Après co vers, une version présente ceux (|ii(’ \ oiei :
D’un autre hymen alors on m’imposa la loi ;
On demanda mon cœur, il n’était plus à moi.
Il fallut étouffer ma passion naissante.
D’autant plus forte en moi qu’elle était innocente,
Que la main de mon père avait formé nos nœuds.
Que mon sort en changeant ne changea point mes feux ;
Et qu’enfin le devoir, armé pour me contraindre,
Les ayaut allumés, eut peine à les éteindre.
Cependant tu le sais, Athènes, Sparte, Argos,
Envoyèrent à Thèbe un peuple de héros.
Mon époux y courut ; le jaloux Hermogide
S’éloigna sur ses pas des champs de l’Argolide ;
Je reçus ses adieux : ô funestes moments.
Cause de mes malheurs, source de mes tourments !
Je crus pouvoir lui dire, en mon désordre extrême,
Que je serais à lui si j’étais à moi-même.
J’en dis trop, Zélonide, et faible que je suis.
Mes yeux mouillés de pleurs expliquaient mes (>nnuis.
Do mes soupirs honteux je ne fus pas maîtresse ;
Môme en le condanmant je flattais sa tendrosse.
J’avouais ma défaite…
Dans une auli’e version on lit :
Amphiaraiis parut et changea mon destin : Il obtint de mon père et l’empire et ma main. Il régna : je l’armai do co fer redoutable. Du fer sacré des rois dont une main couj^alilc VARIANTES D’ K R I l’il VLi : . 5^
Osa dopais… ciiliii je lui donnai ma foi ;
Je lui devais mon cœur, il n’était plus à moi.
Ingrate à ce héros, qui seul m’aurait du plaire,
Jo portais dans ses bras une amour étrangère.
Objet de mes remords, objet de ma pitié,
Demi-dieu, dont je fus la coupable moitié,
Quand tu quittas ces lieux, quand ce traître Ilermogidc
Te fit abandonner les champs de l’Ariçolide,
Pourquoi le vis-je encor ? Trop faible que je suis,
Mon front mal déguisé fit parler mes ennuis.
L’aveugle ambition dont il bridait dans l’âme
De son fatal amour empoisonna la flamme ;
M entrevit le trône ouvert à ses désirs ;
11 expliqua mes pleurs, mes regrets, mes soupirs.
Comme un ordre secret que ma timide bouche
Hésitait de prescrire à sa rage farouche.
Je t’en ai cht assez ; et mon époux est mort.
ZÉLOMD E.
Le roi dans un combat vit terminer son sort ?
ÉRIPUYLE.
Argos le croit ainsi ; mais une main impie.
Ou plutôt ma faiblesse, a terminé sa vie.
Hermogide en secret Timmola sous ses coups.
Le cruel, tout couvert du sang de mon époux.
Vint armé de ce fer, instrument de sa rage.
Qui dos droits à l’empire était l’auguste gage ;
Et d’un assassinat pour moi seule entrepris,
Au pied de nos autels il demanda le prix.
Grands dieux ! qui nrinspiroz dos remords légitimes,
Jlon cœur, vous le savez, n’est point fait pour les crimes ;
11 est né vertueux : je vis avec horreur
Le coupable ennemi qui fut mon séducteur ;
Je détostai l’amour, et ’e trône, et la vie.
.ZÉLOMDE.
Eh ! ne pouviez-vous point punir sa barbarie ? Étiez-vous sourde aux cris de ce sang innocent ?
F. R 1 P H Y L E.
Celui qui le versa fut toujours trop puissant ;
Et son habileté, secondant son audace,
De ce crime aux mortels a dérobé la trace.
Je ne pus que pleurer, me taire, et le haïr.
Le ciel en même temps s’arma pour me punir ;
La main des dieux, sur moi toujours appesantie.
Opprima mes sujets, persécuta ma vie.
Les princes de Cyrrha, d’Élide, et de Pylos,
Se disputaient mon cœur et l’empire d’Argos ;
De nos chefs divisés les brigues et les haines
De l’État qui chancelle embarrassaient les rênes :
Plus terrible qu’eux tous, plus grand, plus dangereux.
Sur de ses droits au trône, et fier de ses aïeux,
Mêlant à ses forfaits la force et le courage,
r.t briguant à l’envi ce sanglant héritage.
Le barbare Hermogide a disputé contre eux
Et le lu-ix de son crime, et l’objet de ses feux. o12 VARIANTES D’ÉRIPHYLE.
Et moi, sur mon liymon, sur le sort de la guerre,
Je consultai la voix du maître du tonnerre :
A sa divinité, dont ces lieux sont remplis.
J’offris en frémissant mon encens et mes cris.
Sans doute tu l’appris : cet oracle funeste,
Ce triste avant-coureur du châtiment céleste.
Cet oracle me dit de ne choisir un roi
Que quand deux l’ois vaincus fléchiraient sous ma loi ;
Mais qu’alors d’un époux vengeant le sang qui crie,
Mon fils, mon propre fils, m’arracherait la vie.
ZÉLOMUE.
Juste ciel 1 Eh ! que faire en cette extrémité ?
ÉRIPHYLE.
O mon fils ! que de pleurs ton destin m"a coûté !
Trop de crainte, peut-être, et trop de prévoyance
M’ont fait injustement éloigner son enfance.
Je n’osais ni trancher ni sauver ses destins ;
J’abandonnai son sort à d’étrangères mains ;
Il mourut pour sa mère ; et ma bouche infidèle
De son trépas ici répandit la nouvelle.
Je l’arrachai pleurant de mes bras maternels.
Quelle perte, grands dieux ! et quels destins cruels !
J’ôte à mon fils le trône, à mon époux la vie ;
Et ma seule faiblesse a fait ma barbarie.
Mais tant d’horreurs encor ne peuvent égaler
Ce détestable hymen dont tu m’oses parler.
SCENE IV.
ÉRIPHYLE, ZÉLONIDE, POLÉMON.
ÉRIPHYLE.
Eh bien ! cher Polémon, que venez-vons me dire ?
I>OLÉMO\.
J’api)orte à vos genoux les vœux de at empire ; Son sort dépend de vous ; le don de votre foi Fait la paix de la Grèce et le bonheur d’un roi. Ce long retardement à moi-môme funeste De nos divisions peut ranimer le reste. Euryale, Tydée, et ces rois repoussés, Vaincus par Alcméon, ne sont pas terrassés. Dans Argos incertain leur parti peut renaître ; Hermogide est puissant ; le peuple veut un maître : Il se plaint, il murmure, et, promi)t à s’alarmer. Bientôt malgré vous-même il pourrait le nommer.
Dans une aulio version, après ce vers do la scèni’ m,
Que ([uand deu\ rois vaincus fléchiraient sous ma loi.
on lisait
Je chérissais mon fils : la crainte et la teiulressc De mes sons désolés partageaient la faiblesse. VARIANTES D’ÉRIPHYLE. 513
Mon fils nio consolait de la mort d’un époux ; Mais il fallait lo perdre ou mourir par ses coups. ’J"r(jp (Ir crainte peut-être, etc.
l’iijxo 468, vers 18. — Au lieu de ce vers et des neuf qui le suivent, lédition de 1779 porte :
ÉRIPH VI. E.
On vrut que je l’épouse, et qu’il soit votre roi ?
POLÉMON.
.Madame, avec respect on suivra votre loi ; Prononcez : un seul mot réglera nos hommages.
ÉRIPHYLE.
Mais du peuple Hermogide a-t-il tous les suffrages ?
POLÉMON.
S’il faut parler, madame, avec sincérité,
Ce prince e^it dans ces lieux moins cher que redouté.
On croit qu’à son hymen, etc.
Ibid., vers 30. — Ce vers et les trois qui le suivent ne sont pas dans l’édition de 1779.
Pa2 ; e 469, vers 4. — Ce vers et les trois qui le suivent manquent aussi dans l’édition de 1779.
Page 470, vers 1". — Dans l’édition de 1779, l’acte commence ainsi :
Alcmcon, j’ai pitié de voir tant de faiblesse ; L’erreur qui vous séduit, la douleur qui vous presse,
De vos désirs
Éclatent et parlent,. .
Ibid.^ vers 14 :
Pardonnez, cher ami, je ne me connais pas ;
La reine, oui, je l’avoue, oui, sa fatale vue
Porte au fond de mon âme une atteinte inconnue.
Je ne veux pas voiler à vos regards discrets
L’erreur de mon jeune âge, et mes troubles secrets.
Je vous dirai tien plus : l’aspect du diadème
Semble emporter mou âme au delà de moi-même. (1770.^^
Ibid, vers 23 :
Bannissons loin de moi le funeste soupçon
Qui règne en mon esprit et trouble ma raison. (1779.)
Page 471, vers i" :
Écoutez : j’ai moi-même élevé votre enfance ; Souffrez-moi quelquefois, généreux Alcméon, L’autorité d’un père aussi bien que le nom.
Ibid.j vers 8 :
J’ai d’un profond secret couvert votre origine ; Mais vous la connaissez ; et cette âme divine
Théâtre. L 33 VARIANTES D’ÉRIPHYLE.
Du haut do sa fortune et parmi tant d’éclat Devrait baisser les yeux sur son premier état. Gardez que quelque jour cet orgueil téméraire JN’attire sur vous-même une triste lumière, N’éclaire enfin l’envie, et montre à l’univers Sous vos lauriers pompeux la honte de vos fers.
Paee 472, vers 3 :
Pliez à votre état ce fougueux caractère,
Qui d’un brave guerrier ferait un téméraire ;
C’est un des ennemis qu’il vous faut subjuguer.
Né pour servir le trône, et non pour le briguer.
Sachez vous contenter de votre destinée ;
D’une gloire assez haute elle est environnée :
N’en recherchez point d’autre. Eh ! qui sait si les dieux,
Qui toujours sur vos pas ont attaché les yeux,
Qui, pour venger Argos et pour calmer la Grèce,
Ont voulu vous tirer du sein de la bassesse,
N’ont point encor sur vous quelques secrets desseins ?
Peut-être leur vengeance est mise entre vos mains.
Le sang do votre roi, dont la terre est fumante.
Élève encore au ciel une voix gémissante.
Sa voix est entendue, et les dieux aujourd’hui
Contre ses assassins se déclarent pour lui.
Le grand-prêtre déjà voit la foudre allumée,
Qui se cache à nos yeux dans la nue enfermée.
Enfin que feriez-vous si les arrêts du ciel
Vous pressaient de punir un meurtre si cruel ?
Si, chargé malgré vous de leur ordre suprême,
Vous vous trouviez entre eux et la reine elle-même ?
S’il vous fallait choisir…
SCÈNE 11.
ALCMÉON, ïHÉANDRi : , POLÉMON.
POLE MON.
La reine en ce moment Vous mande de l’attendre en cet appartement. (1779.
Ibid., vers 16 :
TIIÉAXnRE, ; i p.irt.
Prête à nommer un roi, qu’aurait-elle à lui dire ? D’Amphiaraùs, ô dieux, daignez vous souvenir. (1779.
Page 473, vers 31
Vous nio f[uittoz ! cli (jiioil poui-ricz-vous donc penser Qu’Kripliyle hésitât à vous récompenser ? Que craignez-vous, etc. ? (1779.) VARIANTES D’ÉIM I’ II VI.K. r,l5
Pai ; c 474, vers 4. — Après ce vers, on lisait dans une copie :
On ne s"ctonnc point quo l’houroux Hormogide L’emporte sur les rois de Pylos et d’Klidc : Il est du sang des dieux et de nos premiers rois. Puisse-t-il mériter l’honneur de votre choix ! Ce choix sans doute…
Page 473, vers 9 :
Jours trop infortunés, vous ne fûtes remplis Qu’à pleurer mon époux, qu’à regretter mon fils ! Leur souvenir fatal a toutes mes tendresses.
- Malheureuse ! est-ce à toi d’éprouver des faiblesses ?
Pénétré de remords, etc.
Ibid., vers \o :
Pourquoi donc à son nom redoublez-vous vos plaintes ? Pardonnez à mon zèle, et permettez mes craintes. Songez que si l’amour décidait aujourd’hui…
Ibid., vers 20 :
L’amour n’est pas si pur, l’amour n’est pas si tondre.
Non, plus je m’examine, et plus j’ose approuver
Les sentiments secrets qui m’ont su captiver.
- Ce n’est point par les yeux que mon âme est vaincue :
- Ne crains pas qu’à ce point de mon rang descendue,
’Écoutant de mes sens le charme empoisonneur,
’ Je donne à la beauté le prix do la valeur.
Je chéris sa vertu, j’aime ce que j’admire.
ZÉLOMDE.
Ah ! dieux ! oseriez-vous le nommer à l’empire ? Préférer à des rois un simple citoyen ? Déshonorer le trône ?
ÉRIPHYLE.
Il en est le soutien. Et le sang dont il est fùt-il plus vil encore, Je ne vois point de rang qu’Alcméon déshonore. En de si pures mains ce sceptre enfin remis Deviendrait respectable à nos dieux ennemis. Mais une loi plus sainte et m’éclaire et me guide : Je chéris Alcméon, je déteste Hermogide ; Et je vais rejeter, en ce funeste jour, Les conseils de la haine et la voix de l’amour. Nature, etc.
Page 477. vers 7. — Ce vers et les trois qui le suivent sont, dans une copie, remplacés par ceux-ci :
Devons-nous redouter un fantôme odieux ? Vivant, je l’ai vaincu : mort, est-il dangereux ? D’un œil indifférent voyons ces vains prodiges. Que peuvent conti’e nous les morts et leurs prestiges ? 516 VARIANTES D’KRIPHVLE.
Volliiire a dit depuis, dans Alzire, acte 1'. scène v :
Vivant, je l’ai vaincu ; mort, doit-il être à craindre ?
Page 478. vers 23 :
Argos n’a plus de rois, et c’était trop attendre Pour les suivre aux enfers ou régner sur leur cendre. Je n’ai plus, il est vrai, ce fer si révéré Qu’on croit ici du trône être un gage assuré ; Mais je conserve, au moins, de cette auguste place Des gages plus certains, la constance et l’audace : Mon destin se décide, etc.
Pa^re 479, vers 6. — Entre ce vers et le suivant, on lisait dans Tédition de 1779 :
EUPHORBE.
Eh ! qui choisir que vous ? cet empire aujourd’hui Demande un bras puissant qui lui serve d’appui. Que dis-je ? vous l’aimiez, seigneur, et tant de flamme…
HERMOGIDE.
Moi ! que cotte faiblesse ait amolli mon âme ! Hermogido amoureux ! ah ! qui veut être roi. Ou n’est pas fait pour l’être, ou sait régner sur soi.
- A la reine engagé, je pris sur sa jeunesse
- Cet heureux as-endant que les soins, la souplesse,
’ L’attention, le temps, savent si bien donner
- Sur un cœur sans desseins, facile à gouverner.
Le bandeau de l’amour, et l’art trompeur de plaire, De mes vastes desseins ont voilé le mystère ;
Mais de tout temps, crois-moi, la soif do la grandeur Fut le seul sentiment qui régna sur mon cœur.
EUPHORBE.
Tout vous portait au trône, et les vœux de l’armée, Et la voix de ce peuple et de la renommée, Et celle de la reine on qui vous espériez.
HERMOGIDE.
Par quels funestes nœuds mes destins sont liés !
- Son époux et son fils, privés do la lumière,
- Du trône à mon courage entr’ouvruient la barrière,
- Quand la main de nos dieux la ferma sous mes pas.
Je sais que j’eus les vœux du peuple et des soldats ; Mais la voix de ces dieux, ou plutôt de nos prêtres, M’a dépouillé quinze ans du rang do mes ancêtres.
Il fallut succomber aux superstitions
- Qui sont, bien plus que nous, les rois des nations ;
Et le zèle aveuglé d’un peuple fanatique
Fut plus fort que mon bras et que ma politique.
Ces vers sont presque tous dans la scène T du premier acte. Au lieu des quatre derniers vers ci-dessus, on lit dans une autre version :
Tel est l’esprit du ])euple endormi dans l’erreur ; VAIUA.\TI- : S D’l' : iUIMIVLl<. o17
Un prodige apparent, un pontifo on fureur,
Un oracle, une tombe, une voix fanatique.
Sont plus forts que mon liras et que ma pnlitiquc.
Il fallut obéir aux supci-stitions,
Qui sont, bien plus que nous, les t-ois des nations ;
Kt, loin de les braver, moi-mûme avec adresse
De ce peuple aveuglé caresser la faiblesse.
Page 479, vers 13 :
L’un d’eux, je l’avouerai, me trouble et m’importune ; Son destin, qui s’élève, étonne ma fortune. Je le crains malgré moi.
EUPHORBE.
Quoi ! ce jeune Alcméon, Ce soldat qui vous doit sa fortune et son nom ?
H E a M G I D E.
Oui, ce fils de Théandre, et qui fut mon ouvrage, ’Qui sous moi de la guerre a fait l’apprentissage, Maître de trop de cœurs à mon cliar arrachés, Au bonheur qui le suit les a tous attachés. Par ses heureux exploits ma grandeur est ternie.
Page 480, vers 7. — Au lieu de ce vers et des sui\ aiits, une copie porte :
Crois-tu que d’Alcméon l’orgueil présomptueux Jusqu’à ce rang auguste osât porter ses vœux ? Penses-tu qu’il aspire à l’iiymen de la reine ?
E l P H R B E.
Il n’aura pas, sans doute, une audace si vaine. Mais, seigneur, cependant, savez-vous qu’aujourd’hui Éi’iphyle en secret a vu Théandre ici ? Qu’elle les a quittés les yeux baignes de larmes ?
HERMOGIDE.
Tout m’est suspect de lui : tout me remplit d’alarmes, Ce seul moment encore il faut la ménager ; Dans un moment je règne, et je vais me venger. Tout va sentir ici mon pouvoir et ma haine : Je saurai… mais on entre, et j’aperçois la reine.
Ibld.^ dernier vers :
Par l’esclave Corèbe en secret clevé.
Fut porté, fut nourri, dans l’enceinte sacrée
Dont le ciel à mon sexe a défendu l’entrée ;
Dans ces terribles lieux, qu’ont souvent habité
Ces dieux vengeurs, ces dieux dont je tiens la clarté.
C’est là qu’avec Corèbe, enfermé dès l’enfance,
Mon fils de son destin n’eut jamais connaissance.
Mon amour maternel…
Page 48 ! . vers 3 1 :
Et le prince et Corèbe ont ici leur tombeau. J’étouffai malgré moi ce monstre en son berceau : 518 VARIANTES D’ÉRIPIIYLE.
J’enfonçai dans ses flancs cette royale épéc, Par son pure autrefois sur moi-même usurpée ; Et soit décret des dieux, soit pitié, soit horreur, Je ne pus de son sein tirer le fer vengeur. Sa dépouille sanglante en mes mains demeurée, De cette mort si juste est la preuve assurée. La reine, qui m’entend et que je vois frémir, Me doit au moins le jour qu’un fils dut lui ravir. J’atteste mes aïeux…
Page 483, vers 7 :
Et près de vous, enfin, que sont-ils à mes j’eux ? Vous avez des vertus, ils n’ont que des aïeux. J’ai besoin d’un vengeur, et non pas d’un vain titre. Régnez : de mon destin soyez l’heureux arbitre. Peuple…
Page 486, scène ! "■. — Dans l’édition de 1779, cette scène comiuenr ; ait tout autrement :
A L G M É N.
Tout est en sûreté : ce palais est tranquille, Et je réponds du peuple, et surtout d’Eriphylo.
THÉANDRE.
Pensez plus au péril dont vous êtes pressé ;
]1 est rival et prince et, de plus, offensé.
Il songe à la vengeance, il la jure ; il l’apprrite :
J’entends gronder l’orage autour de votre tôte :
Son rang lui d^nne ici des soutiens trop puissants,
Et ses heureux forfaits lui font dos partisans.
Cette foule d’amis qu’à force d’injustices…
ALCMÉOX.
Lui, des amis ! Théandre, il n’a que des complices, Plus prêts à le trahir que prompts à le venger ; Des cœurs nés pour le crime, et non pour le danger. Je compte sur les miens : la guerre et la victoire Nous ont longtemps unis par les nœuds de la gloire. Avant que tant d’iionncurs, sur ma tète amassés, Traînassent après moi des cœurs intéressés : Ils sont tous éprouvés, vaillants, incorruptil)les ; La vertu qui nous joint nous rend tous invincibles : Leurs bras victorieux m’aideront à monter A ce rang qu’avec eux j’appris à mériter. Mon courage a franchi cet intervalle immense Que mit du trône à moi mon indigne naissance : L’hymen va me payer le prix de ma valeur : Je ne vois qu’Eriphyle, un sceptre, et mon bonheur.
TUlî ANDIiE.
Mais ne craignez-vous point ces prodiges funestes Qu’étalent à vos yeux les vengeances célestes ? Ces tremblements soudains, ces spectres menaçants, Ces morts dont le retour est l’effroi des vivants ! D’une timide main ces victimes frappées, VARIANTES DE RTPTÎ VLE. 519
Au fer qui les poursuit dans le tomiile ccliappées, Ce silence des dieux, garant de leur courroux, Tout me fait craindre ici, tout m’afflige pour vous. Du ciel qui nous poursuit la vengeance obstinée Semble se déclarer contre votre byménée.
ALCMÉON.
Mon cœur fut toujours pur ; il honora los dieux : J’espère en leur justice, et je ne crains rien d’eux. De quel indigne effroi ton âme est-elle atteinte ? Ah ! les cœurs vertueux sont-ils nés pour la crainte ? Mon orgueilleux rival ne saurait me troubler ; Tout chargé de forfaits, c’est à lui de trembler. C’est sur ses attentats que mon espoir se, fonde ; C’est lui qu’un dieu menace ; et si la foudre gronde, La foudre me rassure ; et le ciel, que tu crains. Pour l’en mieux écraser la mettra dans mes mains.
T H É A N D R E.
Le ciel n’a pas toujours puni les plus grands crimes ; Il frappe quelquefois d’innocentes victimes. Amphiaraiis fut juste, et vous ne savez pas Par quelles mains ce ciel a permis son trépas.
A L C M É \.
Hermogide !
THÉANDRE.
Souffrez que, laissant la contrainte. Seigneur, un vieux soldat vous parle ici sans feinte.
ALCMÉON.
Tu sais combien mon cœur chérit la vérité.
THÉA.\DRE.
Je connais de ce cœur toute la pureté. Des héros de la Grèce imitateur fidèle, etc.
Page 488, vers 8 :
Mais je vous trahirais à le dissimuler.
Ibid., vers ^0 :
J’ai peu connu la cour ; mais la crédulité, etc.
Ihid., vers 24 :
Là, si vous on croyez leur coup d’œil pénétrant.
Page 489, vers 8 :
Ah ! ne l’outragez plus.
Page 490, vers i :
Suivez mes pas : entrons… (Le temple s’ouvre ; l’ombre d’Amphiaraûs paraît dans une posture menaçante.) l’ombre.
Arrête, malheureux I
ÉRIPHYLE.
Amphiaraiis lui-même ! où suis-je ? 520 VARIANTES D’ÉRIPIIYLE.
Page 490, vers 6 :
l’ombre.
Arrête, obéis-moi.
ALCMKOX.
Eh bien ! mon bras est prêt ; parle, que faut-il faire ?
PaQ : e 491, vers 7. — Au lieu de ce vers et des cinq qui le suivent, on lit, dans l’édition de 1779, les six que voici :
Madame, le destin, qui m’a trahi toujours,
M’a ravi dès longtemps les auteurs de mes jours.
Thcandre jusqu’ici m’a tenu lieu de père ;
Je ne suis peint son fils, et je n’ai plus de mère.
ÉRIPHYLE.
Que prétendez-vous donc, mânes trop irrités ?
ALCMÉOX.
Je commence à percer dans ces obscurités.
Ibid., vers 14 :
Que mon sort est trop loin de ces grandeurs augustes. J’eusse été trop heureux : mais les mânes jaloux Du sein de leurs tombeaux s’élèvent contre nous. Préviennent votre honte, et rompent Thyménée Dont s’offensaient ces dieux de qui vous êt^s née.
ÉRIPHYLE.
Ah ! que me dites-vous ? hélas !
ALCMÉON.
Souffrez du moins, etc.
Page 49i ! , vers 24 :
Connu par ma fortune et par ma seule audace.
Je cachais aux humains la honte de ma race.
J’ai cru qu’un sang trop vil en mes veines transmis…
Page 493, vers 32. — Après ce vers, on lit dans une copie les quatre » (}ue voici :
Mais du rang que je perds et du cœur que j’adore. Songez que mon rival est plus indigne encore, Plus haï de nos dieux, et qu’avec plus d’horreur Amphiaraiis en lui verrait son successeur.
Ibid., dernier vers :
Un esclave ! .. son âge… et ses augustes traits… Hélas ! apaisoz-vous, dieux vengeurs des forfaits ; Voulez-vous ou finir ou combler ma misère ? Alcméon, dans quel temps a péri votre père ? Quel fut son n ;)m ? Parlez.
AI.CMKO\.
J’ignore cncor ce nom Qui forait votre honte et ma confusion. \ A III A. NT K s D’KIUI’IIVI.K. ; j21
K r, 1 1’ II V I. E.
.Mais I ninniont mourut-il ? où pordit-il ! a vie ? Eu qui^l temps ?
ALCMKO\.
C’est ici qu’elle lui fut ravie, Apn’s qu’auK champs thcbains le céleste courroux.
l’ago 494. vers 7 :
Qu’où m’enleva, dit-on. l’auteur de ma naissance, Au pied de ce palais, etc.
Ibid., vers 18 :
Lu prêtre de ces lieux sauva mes destinées.
Ibid., vers 20 :
Théandre m’cleva ; le reste vous est dû. J’osai trop m’clever, et je me suis perdu.
Ibid.j, vers 24 :
Qu’on cherche le grand-prêtre. Hélas ! déjà les dieux, Soit pitié, soit courroux, l’amènent à mes jeux.
SCEXE IV’.
ÉIUPHYLE, ALCMÉON, LE G R A.ND-Pr.ÈÏP.E, une épée à lamain.
LE GP. AND-PRÉTBE, à Alcméon.
L’heure vient, armez-vous, recevez cette épée ; Jadis^ de votre sang un traître l’a trempée. Allez, vengez Argos,-Amphiaraûs, et vous.
ÉRIPHYLE.
Que vois-je ? c’est le fer que portait mon époux, Le fer que lui ravit le barbare Hermogide. Tout me retrace ici le crime et l’homicide ; La force m’abandonne à cet objet affreux. Parle : qui t’a remis ce dépôt malheureux ? ■ Quel dieu te la donné ?
LE GliAND-PP. ÊTRE.
Le dieu de la vengeance.
(A Alcméon. » V’oici ce même fer qui frappa votre enfance. Qu’un cruel, malgré lui ministre du destin. Troublé par ses forfaits, laissa dans votre sein. Ce dieu qui dans le crime effraya cet impie. Qui fit trembler sa main, qui sauva votre vie, Qui commande au trépas, ouvre et ferme le flanc, Venge un meurtre par l’autre, et le sang par le sang,
l. C’est ainsi que celte scène est intitulée dans l’édition de 1~~9^ parce qu’on n’avait pas noté comme scènes l’apparition de l’ombre d’Ajnphiaraûs, ni sa disparition. (.B.) VARIANTES D’ÉRIPHYLE.
M’ordonna de garder co fer toujours funeste Jusqu’à l’instant marqué par le courroux céleste. La voix, l’affreuse voix qui vient de vous parler Me conduit devant vous pour vous faire trembler.
KR IPHYL E.
Achève : romps le voile ; cdaircis le mystère. Son père, cet esclave ?…
LE GRAND-PRÊTRE.
Il n’était point son père ; Un sang plus noble crie.
ÉRIPHYI.E.
Ah ! seigneur ! ah ! mon roi ! Fils d’un héros…
ALCMÉON.
Quels noms vous prodiguez pour moi ÉRIPHVLE, se jetant entre les bras de Zélonide. Je ne puis achever ; je me meurs, Zélonide. LE GRAND-PRÊTRE, à Alcméon, en lui donnant l’épée. Je laisse entre vos mains ce glaive parricide : C’est un don dangereux ; puisse-t-il désormais Ne point servir, grands dieux, à de nouveaux forfaits !
SCENE V.
ALCMÉON, ÉRIPHYLE.
ÉR 1 PIIYLR.
Eh Ijien ! no tarde plus, etc.
Piige 495, VOIS 13 :
C’est toi qui fus frappé par les mains d’Hermogide ; C’est toi qui m’es rendu, mais pour le parricide.
Page 497, acte V. — Le cinquième acte de la présente édition est tout différent de l’ancienne version ; voici, en variante, l’acte entier de lanciea texte :
ACTE CINQUIÈME.
SCENE I.
ALCMÉON, THÊANDHE, POLÉMOX. soldats.
A L G M K O X.
Vous trahirai-je en tout, ù cendres de mon père ! Quoi ! ce fier Hormogide a trompé ma colère ! Quoi ! la nuit nous sépare, et ce monstre odieux Partage enoor l’armée, et ce peuple, et les dieux ! Retranché dans ce temple, aux autels qu’il profane, VARIANTES D’É RII’II VLE. .il}
’11 me brave : il jouit du ciel qui le condamne ’ !
( A. Polétnon. I Allez.
POLÉMON.
Va qu’avcz-vous, seigneur, à ménager ? Tous les lieux sont égaux, quand il faut se venger ; Vous régnez sur Argos…
AI.CMKON.
Argos m’en est plus chère ; Avec le nom do roi, je prends un cœur do père. Me faudrait-il verser, dans mon règne naissant. Pour un seul ennemi, tant de sang innocent ? Est-ce à moi de donner le sacrilège exemple D’attaquer les dieux même, et de souiller leur temple ? Ils poursuivent déjà ce cœur infortune Qui protège contre eux ce sang dont je suis né. Va, dis-je, Polcmon, va ; c’est de ta prudence Que ton maître et ce peuple attendent leur vengeance. Agis, parle, promets ; que surtout dAlcméon Il ne redoute point d’indigne trahison ; Fais qu’il s’éloigne au moins de ce temple funeste. Rends-moi mon ennemi ; mon bras fera le reste.
(Polémon sort.) ^A Théandre.)
Et vous, de cette enceinte et de ces vastes tours Avez-vous parcouru les plus secrets détours ? Du palais de la reine a-t-on fermé les portes ?
THÉANDRE.
J’ai tout vu, j’ai partout disposé vos cohortes. Cependant votre mère…
ALCMÉO\.
A-t-on soin de ses jours ?
THÉANDRE.
Ses femmes en tremblant lui prêtent leur secours ; Elle a repris ses sens ; son âme désolée Sur ses lèvres encore à peine est rappelée. Elle cherche le jour, le revoit et gémit 2.
1. Après ce vers, on lit dans une copie :
POLÉMON.
Achevez sa défaite, achevez vos projets ; Venez, forcez ce traître.
ALCXIÉ ON.
Épargnons mes sujets. Dès ce moment je règne, et dès ce moment même. Comptable aux citoyens de mon pouvoir suprême, Au péril de mon sang jo veux les épargner : Je veux, en les sauvant, commencer à régner. Je leur dois encor plus, je dois le grand exemple De révérer les dieux et d’honorer leur temple. Je ne souffrirai point que le sang innocent Souille leur sanctuaire et mon règne naissant. Va, dis-je, Polémon, etc.
•2. Imitation de ce vers de V Enéide (IV, 692) :
Quœsivit cœlo lucem, ingemuitque reperta. (K.) oU VARIANTES D’ERIPIÎVLE.
Elle vous craint, vous aime ; elle plcui-e et frémit.
Elle va préparer un secret sacrifice
A ces mânes sacrés, armés pour son supplice.
Son désespoir l’égaré ; elle va s’enfermer
Au tombeau de ce l’oi quelle n’ose nommer,
De ce fatal époux, votre mallicureux jjèro,
Dont vous savez…
AI.CMÉON.
Grands dieux ! je sais qu’elle est ma mère.
THK ANDRE.
Les dieux veulent son sang.
A L C M É O N.
Je ne l’ai point promis. Cruels, tonnez sur moi si je vous obéis ! Le malheur m’environne et le crime m’assiège i. Je (levions parricide et me rends sacrilège. Quel choix, et quel destin ?
T H K A N D R E.
Dans un tel désespoir Quels conseils désormais pourricz-vous recevoir ?
ALCMKON.
Aucun. Quand le malheur, quand la honte est extrême. Il ne faut prendre, ami, conseil que de soi-même. Mon père !… Que veux-tu ? chère ombre, apaise-toi-. Le nom sacré de fils est-il affreux pour moi ? Je t’entends, et ta voix m’appelle sur ta tombe ! De tous tes ennemis y veux-tu l’hécatombe ? Tu demandes du sang… demeure, attends, choisis, Ou le sang d’Hermogido, ou le sang de ton fils.
SCENE II.
ALCMKON, THKANDUE. POLÉMOX.
M.CMKOK.
Eh bien ! l’as-tu revu cet ennemi farouche ? A lui parler d’accord as-tu force ta bouche ? Peut-il bien se résoudre à me voir en ces lieux. Aux portes de ce temple, à l’aspect de ces dieux.
1. SéiJc, dans Mahomet (IV, m) :
De sfiitiiiiriits confus une fuu’e ni’assio ; ^o,
Je cr ; iins d’ùlrc un barbare, uu d’èlre sacrilège. ■ K.)
i. Une autre copie porto :
Chère ombre, apaise-toi, prends pitié de ton lils : Arme et soûlions mon l)ras eonlro tes ennemis. Dans le sang d’Hermogido apaise ta colère, No me fais point frémir do t’avouer pour père. Quoi ! de tous les côtés, plein d’horreur ot d’elfroi, Le nom sacré do lils est horrible pour moi ! VAKIANTI’S D’i : RII’IIVLi : .
Dans ce parvis sacrù, trop plein do sa furio, Dans la plare o J Ini-nii^me attenta sur ma vie ? Les dieux 1c livrent-ils à ma juste fureur ? Sait-il ce qui se passe ?
POL KMON.
Il l’ignore, seigneur. Jl ne soupçonne point quel sang vous a fait naître ; Il méprise son prince, il méconnaît son maître ; Furieux, implacable, au combat préparé, ¥a plus fier que le dieu dans ce temple adoré : Mais il consent enfin do quitter son asile, De vous entendre ici, de. revoir Ériphyle, Il veut qu’un nombre égal de chefs et de soldats Également armés, suivent de loin vos pas. Il reçoit votre foi qu’à regret je lui porte ; Je règle votre suite ; il nomme son escorte.
A L c M É o \. Il va paraître ?
POLÉMOX.
Il vient ; mais a-t-il mérité Que vous lui conserviez tant de fidélité ? Doit-on rien aux méchants ? et quel respect frivole Expose votre sang…
A LC MÉOX.
J’ai donné ma parole.
POLÉMOX.
A qui la tenez-vous ? A ce perfide ?
ALCMÉOX.
A moi.
T H É A X D F. E.
Et que prétendez-vous ?
ALCM ÉOX.
Me venger, mais en roi. Argos à mes vertus reconnaîtra son maître. Mais près du peuple, ami, ne vois-je pas le traître’
THÉANDRE.
Un dieu poursuit ses pas, et le conduit ici : Il entre en frémissant.
ALCMÉOX.
Dieux vengeurs ! le voici.
SCÈNE III.
HERMOGIDE. dans le fond du théâtre ; A L C M É N, THÉANDRE, POLKMON, sur le devant ; SUITE d’ H ehm OG i de.
HEP.MOGIDE.
D’où vient donc qu’en ces lieux je ne vois pas la reine ? Quel silence ! est-ce un piège où mon destin m’entraîn Rien ne paraît : un lâche a-t-il surpris ma foi ? Qui ? moi, craindre I avançons.
ALCMÉOX.
Demeure, et connais-moi. ; i26 VARIANTES D’ÉRIPIIYLE.
(’oniiais ce fer sacre : l’oses-ta voir ciicoro ’ ?
H i : n MOGIDK.
Oui, c’est le fer d’un roi qu’un sujet déshonore.
ALCMÉON.
Te souvient-il du sang dont Va souillé ta main ?
H EUMOGIDE.
Peux-tu Ijien demander…
ALCMKOiV.
Malheureux assassin, Quel esclave a percé ces mains de sang fumantes ? Quel enfant innocent… Eh quoi ! tu t’épouvantes ! Tu t’en vantais tantôt, tu te tais ; tu frémis ! Meurtrier de ton roi, sais-tu quel est son fils ?
HEUirOGIDE.
Ciel ! tous les morts ici renaissent pour ma perte. Son fils !
ALCMÉON.
De tes forfaits l’horreur est découverte ; Revois Amphiaraûs, vois son sang, a ois ton roi.
HEUMOGIDE.
Je ne vois rien ici que ton manque de foi. Tremble, qui que tu sois ; et devant que je meure, Puisque tu m’as trahi…
ALCVÉON.
Non, Ijarbare, demeure. Connais-moi tout entier : sache au moins que mon bras Ne sait point se venger par des assassinats. Je dois de tes forfaits te punir avec gloire ; J’attends ton châtiment des mains de la victoire Et ce sang de tes rois, qui te parle aujourd’hui. Ne veut qu’une vengeance aussi noble que lui. Sans suite, ainsi que moi, viens, si tu l’oses, traître. Chercher encor ma vie, et combattre ton maître. Suis mes pas.
H E R M O G I D E.
Où vas-tu ?
AI,CMÉO\.
Sur ce tombeau sacre, Sur la cendre d’un roi par tes mains massacre. Combattons devant lui, que son ombre y décide Du sort de son vengeur et de son homicide. L’oses-tu ?
IlERMOGI 1)K.
Si je l’ose ! en peu\-tu bien douter ?
1. Une autre version porte :
Vois-tu ce fer sacré ■ ?
H B RMOGID E.
Que vois-jc ? le fiT mCnic Qu’.\mphiaraus rorut avec son diadôiue !
ALCMKON.
Te souvient-il du sang dont l’a souillé ta main ?
HERMOGIDE.
Qu’oses-tu demander ? VAKIA.NTES D’ÉRIIMIVLE.
Et les morts ou ton bras sont-ils à redouter ? Viens te rendre au trépas : viens, jeune téméraire, .M’immoler ou mourir, joindre ou venger ton père.
ALCMÉON.
(Le fc’rand-prêtre entre.) Qu’aucun de vous ne suive ; et vous, prêtre des dieux, .\o craignez rien ; mon liras n’a point souillé ces lieux. Allez au dieu d’Argos immoler vos victimes ; Je vais tenir sa place en punissant les crimes.
SCENE IV.
LE GRAND-PRÊTRE, THÉAXDRE. POLÉMO.N.
T H É A N D r. E.
Ciel, sois pour la justice, et nos maux sont finis.
LE GR \ND-PRÉTRE.
Nos maux sont à leur comble ! il le faut… je frémis’… L’ordre est irrévocable… Ah ! mère malheureuse ! C’est la mort qui t’amène à cette tombe affreuse.
T H É A N D R E.
Hermogide…
LE GRA\D-PRÉTRE.
Il expire : Alcméon est vainqueur. C’en est assez, reviens, fuis de ce lieu d’horreur : Aniphiaraûs te suit ; il t’ égare, il t’anime, Il t’aveugle ; et le crime est puni par le crime.
1. Une autre yersion donne :
Nos maux sont à leur comble. Alecto, Xémésis, Du crime et du malheur messagères fatales, Portent vers ce tombeau leurs torches infernales, L’orgueil des scélérats ne peut les désarmer ; Les pleurs des malheureux ne peuvent les calmer ; Il faut que le sang coule, et leurs mains vengeresses Punissent les forfaits, et même les faiblesses.
THÉ ANDRE.
Ciel ! d’un roi vertueux daigne guider les coups !
LE GRAUD-PRÊTRE.
Le ciel entend nos vœux, mais c’est dans son courroux. conseils éternels ! ô sévères puissances ! Quelles mains forcez-vous à servir vos vengeances !
PO LÉ MON.
C’est la voix de la reine ! ah ! quels lugubres cris !
LE GRAND-PRÊTRE.
Infortuné, quels dieux ont troublé tes esprits ? Que vas-tu faire ? Et toi, mère trop malheureuse, Garde-toi d’approcher de cette tombe affreuse : Les morts et les vivants y sont tes ennemis 1 Reine, crains ton époux, crains encor plus ton fils.
ÉRiPHVLE, derrière le théâtre. Mon fils, épargne-moi !
ALCMÉON.
Tombe à mes pieds, perfide ! i28 VAlllANTKS hKHl 1>J1 VLE.
T H É A N D R E.
C’est la voix de la reine.
PO I. lÔMON.
Ah ! quels lugubres cris !
LE ( ; R A N D - P R È r n E.
Crains ton roi, crains ton sang.
É II I P H Y L E, derrière le théâtre.
Épargne-moi, mon fils ! A I.C M ÉO.\, (lerrièro le théâtre. Rerois le dernier cou]), tombe à mes pieds, perfide !
(On entend un cri d’Kriphyle.) F L É M N.
Ciel ! qu’est-ce que j’entends ?
LE GRAND-PRÊTRE.
La voix du parricide.
SCENE V. ALCMÉOX, THÉAXDRE, LE GRAND-PRÊTRE, POL’i.MOX.
ALCMKON.
Je viens de l’immoler : il n’est plus ; je suis roi.
Dieux ! dissipez l’horreur qui s’empare de moi.
Mon bras vous a venges, vous, ce peuple, et mon père ;
Hermogide est tombé, même aux pieds de ma mère ;
Il demandait la vie ; il s’est humilié * ;
Et mon cœur une fois s’est trouve sans pitié.
Rendez-moi cette paix que la justice donne !
Quoi ! j’ai puni le crime, et c’est moi qui frissonne !
Ah ! pour les scélérats quels sont vos châtiments.
Si les cœurs vertueux éprouvent ces tourments ?
Ériphyle, témoin de ma juste vengeance,
Viens régner avec moi. Quoi ! tu luis ma présence ?
Tu ci’ains ton fils : tu crains ce bras ensanglanté.
Et cet horrible arrêt que le ciel a dicté !
Vous, courez vers la reine, et calmez ses alarmes :
Dites-lui que nos mains vont essuyer ses larmes.
Mais non, je veux moi-même embrasser ses genoux ;
Allons, je veux la voir…
1. Une autre version porte :
Ce monstre enfin n’est plus ; Argcs en est [iiirgé ; Les dieux sont satisfaits, et mon père est vengé. J’ai vu sur cette tombe Ériphyle éperdue : D’où vient qu’en ce moment elle évite ma vue ? Craint-elle de son fils ’e bras ensanglanté, Et cet horrible arrêt que mon père a (hcté ? Allez, Courez vers clic, et calmez ses alarmes.
Les vers 3 et 1 de cette variante se lisent encore ainsi :
Ériphyle est témoin de ma juste vengeance :
D’où vient qu’en ce moment elle fuit ma présence ? VAHlANTliS I) nlUlMlVLii. ; j2’j
SCÈNE VI.
KRIPHVLE, soutenue par SCS fummcs ; ALCMÉON, LK GUA.XD- PRKTRIi ; , THÉANDRli, POLli.MOX, suite.
LE on A\D-PRÉTr.E.
Ail ! que demandez- vous ?
ALCMÉOÎJ.
Je vais mettre à ses pieds le prix de mon courage’ ; Oui, je veux… Quel objet… que vois-je ?
’ É R I P H Y L E.
Ton ouvrage. Les oracles cruels enfin sont accomplis, Et je meurs par tes mains quand je retrouve un lils ; Le ciel est juste.
ALCMK0\.
Ah ! dieux I parricide exécrable ! Vous 1 ma mère ! elle meurt… et j’en serais coupable I Non ! je ne le suis pas, dieux crue’s ! et mon bras Dans mon sang à vos j’eux…
(On le désarme.)
É R t r H Y L E.
]Mon fils, n’achève pas.
1. Une au ; ro version porte :
Je vais mettre à ses pieds ce fer si redoutable…
Que dis-je ? où suis-je ? où vais-je, et quelle horreur m’accable ?
D’où vient donc que le sang qui rejaillit sivr moi,
Si justement versé, m’inspire un tel efFroi ?
Je n’ai point cette paix que la justice donne-,
Quoi I j’ai puni le crime, et c’est moi qui frissonne !
Dieux ! pour les scélérats quels sont vos châtiments,
Si les cœurs vertueux éprouvent leurs tourments ?
ÉRIPH VLB.
Le ciel est juste.
ALCMÉON.
Hélas I parricide exécrable ! Vous, ma mère !… elle meurt… et j’en serais coupable ! Moi ! moi ! dieux inhumains !
ÉRIPH YLE.
Je vois à ta douleur Que les dieux malgré toi conduisaient ta fureur ; Ta main qu’ils ont guidée a méconnu ta mère. Ta parricide main ne m’en est pas moins chère : Ton cœur est innocent ; je te pardonne… Hélas ! Laisse-moi la douceur ri’expirer dans tes bras. Ferme ces tristes jeux qui s’entr’ouvrent à ptine.
ALCMÉON, à ses genoux. J’atteste de ces dieux la vengeance et la haine : Je jure par mon crime et par votre trépas Que mon sang devant vous…
ÉRIPH YLE.
Mon hls, n’achève pas. Indigne que je suis du sacré nom de mère, J’ose cncor te dicter ma volonté dernière. Il faut vivre et régner.
Théâtre. L 34 §30 VARIANTES DÉRIPIIVLE.
Je péris par ta main ; ton cœur n’est pas complice. Les dieux t’ont aveuglé pour hâter mon supplice. Je meurs contenic… approche… après tant d’attentats Laisse-moi la douceur d’expirer dans tes bras. (Àlcraéon se jotte aux genoux d’Ériphyle.) Indigne que je suis du sacré nom de mère, J’ose encor te dicter ma volonté dernière. 11 faut vivre et régner : le fils d’Amphiaraus Doit réparer ma vie à force de vertus. Un moment de faiblesse, et même involontaire, A fait tous mes malheurs, a fait pénr ton père. Souviens-toi des remords qui troublaient mes esprits : "Souviens-toi di ; ta mère… ô mon fils… mon cher fils.. C’en est fait…
ALCMÉON.
Elle expire… impitoyable père’ ! Sois content : j’ai tué ton épouse et ma mère. Viens combler nos forfaits, viens la venger sur moi. Viens t’abreuver du sang que j’ai reçu de toi. Je renonce à ton trône, au jour que je déteste, A tous les miens… ta tombe est tout ce qui me reste. Mânes qui m’entendez ! dieux ! enfers en courroux,
- Je meurs au sein du crime, innocent malgré vous !
1. Une autre version donne :
LE G R A N D- P R Ê T K E.
La lumière à ses yeux est ravie. Secourez Alcméon ; prenez soin de sa vie ; Que de ce jour affreux l’exemple menaçant Rende son cœur plus juste et son règne plus grand.
FIN DES VARIANTES D ERIPHYLE,