Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 1/Le Désespoir
Lorsque du Créateur la parole féconde
Dans une heure fatale eut enfanté le monde
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- Des germes du chaos,
- Des germes du chaos,
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De son œuvre imparfaite il détourna sa face
Et, d’un pied dédaigneux le lançant dans l’espace,
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- Rentra dans son repos.
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Va, dit-il, je te livre a ta propre misère ;
Trop indigne à mes yeux d’amour ou de colère,
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- Tu n’es rien devant moi :
- Tu n’es rien devant moi :
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Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ;
Qu’a jamais loin de moi le Destin soit ton guide,
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- Et le Malheur ton roi !
- Et le Malheur ton roi !
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Il dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie,
Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,
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- Un long gémissement ;
- Un long gémissement ;
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Et, pressant l’univers dans sa serre cruelle,
Embrasse pour jamais de sa rage éternelle
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- L’éternel aliment.
- L’éternel aliment.
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Le mal dès lors régna dans son immense empire ;
Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
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- Commença de souffrir ;
- Commença de souffrir ;
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Et la terre, et le ciel, et l’âme, et la matière,
Tout gémit ; et la voix de la nature entière
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- Ne fut qu’un long soupir.
- Ne fut qu’un long soupir.
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Levez donc vos regards vers les célestes plaines ;
Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines
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- Ce grand consolateur :
- Ce grand consolateur :
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Malheureux ! sa bonté de son œuvre est absente :
Vous cherchez votre appui ? l’univers vous présente
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- Votre persécuteur.
- Votre persécuteur.
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De quel nom te nommer, ô fatale puissance ?
Qu’on t’appelle Destin, Nature, Providence,
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- Inconcevable loi ;
- Inconcevable loi ;
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Qu’on tremble sous ta main, ou bien qu’on la blasphème,
Soumis ou révolté, qu’on te craigne ou qu’on t’aime ;
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- Toujours, c’est toujours toi !
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Hélas ! ainsi que vous j’invoquai l’Espérance ;
Mon esprit abusé but avec complaisance
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- Son philtre empoisonneur :
- Son philtre empoisonneur :
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C’est elle qui, poussant nos pas dans les abîmes,
De festons et de fleurs couronne les victimes
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- Qu’elle livre au Malheur.
- Qu’elle livre au Malheur.
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Si du moins au hasard il décimait les hommes,
Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes
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- Avec d’égales lois !
- Avec d’égales lois !
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Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes,
La beauté, le génie, ou les vertus sublimes,
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- Victimes de son choix.
- Victimes de son choix.
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Tel, quand des dieux de sang voulaient en sacrifices
Des troupeaux innocents les sanglantes prémices
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- Dans leurs temples cruels,
- Dans leurs temples cruels,
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De cent taureaux choisis on formait l’hécatombe,
Et l’agneau sans souillure, ou la blanche colombe,
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- Engraissaient leurs autels.
- Engraissaient leurs autels.
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Créateur tout-puissant, principe de tout être ;
Toi pour qui le possible existe avant de naître,
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- Roi de l’immensité,
- Roi de l’immensité,
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Tu pouvais cependant, au gré de ton envie,
Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie
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- Dans ton éternité !
- Dans ton éternité !
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Sans t’épuiser jamais, sur toute la nature
Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure
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- Un bonheur absolu :
- Un bonheur absolu :
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L’espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte.
Ah ! ma raison frémit ! tu le pouvais sans doute,
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- Tu ne l’as pas voulu.
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Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?
L’insensible néant t’a-t-il demandé l’être,
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- Ou l’a-t-il accepté ?
- Ou l’a-t-il accepté ?
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Sommes-nous, ô hasard, l’œuvre de tes caprices ?
Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices
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- Pour ta félicité ?
- Pour ta félicité ?
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Montez donc vers le ciel, montez, encens qu’il aime,
Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème,
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- Plaisirs, concerts divins ;
- Plaisirs, concerts divins ;
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Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles,
Montez, allez frapper les voûtes insensibles
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- Du palais des destins !
- Du palais des destins !
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Terre, élève ta voix ; cieux, répondez ; abîmes,
Noir séjour où la mort entasse ses victimes,
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- Ne formez qu’un soupir !
- Ne formez qu’un soupir !
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Qu’une plainte éternelle accuse la nature
Et que la douleur donne à toute créature
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- Une voix pour gémir !
- Une voix pour gémir !
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Du jour où la nature, au néant arrachée,
S’échappa de tes mains comme une œuvre ébauchée,
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- Qu’as-tu vu cependant ?
- Qu’as-tu vu cependant ?
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Aux désordres du mal la matière asservie,
Toute chair gémissante, hélas ! et toute vie
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- Jalouse du néant !
- Jalouse du néant !
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Des éléments rivaux les luttes intestines ;
Le Temps, qui flétrit tout, assis sur les ruines
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- Qu’entassèrent ses mains,
- Qu’entassèrent ses mains,
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Attendant sur le seuil les œuvres éphémères ;
Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères,
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- Les germes des humains !
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La vertu succombant sous l’audace impunie,
L’imposture en honneur, la vérité bannie ;
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- L’errante liberté
- L’errante liberté
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Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice ;
Et la force, partout, fondant de l’injustice
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- Le règne illimité !
- Le règne illimité !
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La valeur sans les dieux décidant les batailles !
Un Caton libre encor déchirant ses entrailles
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- Sur la foi de Platon ;
- Sur la foi de Platon ;
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Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu’il aime,
Doute au dernier moment de cette vertu même,
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- Et dit : Tu n’es qu’un nom !…
- Et dit : Tu n’es qu’un nom !…
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La fortune toujours du parti des grands crimes ;
Les forfaits couronnés devenus légitimes ;
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- La gloire au prix du sang ;
- La gloire au prix du sang ;
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Les enfants héritant l’iniquité des pères ;
Et le siècle qui meurt racontant ses misères
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- Au siècle renaissant !
- Au siècle renaissant !
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Hé quoi ! tant de tourments, de forfaits, de supplices,
N’ont-ils pas fait fumer d’assez de sacrifices
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- Tes lugubres autels ?
- Tes lugubres autels ?
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Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre,
Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n’éclaire
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- L’angoisse des mortels ?
- L’angoisse des mortels ?
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Héritiers des douleurs, victimes de la vie,
Non, non, n’espérez pas que sa rage assouvie
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- Endorme le Malheur,
- Endorme le Malheur,
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Jusqu’à ce que la Mort, ouvrant son aile immense,
Engloutisse à jamais dans l’éternel silence
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- L’éternelle douleur !
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