Œuvres poétiques (Théophile de Viau)/Première partie/Épître au lecteur

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Œuvres poétiques/Première partie I. Au roi sur son exil.





Première partie
Épître au lecteur



Puisque ma conversation est publique et que mon nom ne se peut cacher, je suis bien aise de faire publier mes écrits, qui se trouveront assez conformes à ma vie et très éloignés du bruit qu'on a fait courir de moi. Je sais bien que dans l'aveugle confusion d'une réputation ignorante on a parlé de moi comme d'un homme à périr pour exemple, sans que jamais l'Eglise ni le Palais aient repris ni mon discours ni mes actions. Et depuis qu'il me souvient d'avoir vécu parmi les hommes, je n'en ai jamais pratiqué qui ne me soient encore amis. Tous ceux qui parlent mal de moi ne sont ni de ma conversation ni de ma connaissance. Je me puis vanter d'avoir assez de vertu pour imputer à l'envie les médisances qui m'ont persécuté. Ces outrages ne m'ont point affligé l'esprit ni détourné le train de ma vie. Je sais que les injures de ma fortune ont fait celles de ma réputation. En mon bannissement j'étais infâme et criminel; depuis mon rappel, innocent et homme de bien. Et la même façon de vivre qui s'appelait autrefois débauche, s'appelle aujourd'hui réformation. Les esprits des hommes sont faibles et divers partout, principalement à la Cour où les amitiés ne sont que d'intérêt ou de fantaisie; le mérite ne se juge que par la prospérité, et la vertu n'a point d'éclat que dans les ornements du vice; l'éloquence n'a plus de grâce qu'à persuader la liberté et les mauvais mœurs; la pointe et la facilité de l'esprit ne paraît plus qu'à médire; être habile, c'est bien trahir; la raison est inconnue, la Religion encore plus; le Roi ne voit que des révoltes; Dieu n'entend que des impiétés, tant le siècle est maudit du Ciel et de la terre; les gens de lettre ne savent rien; la plupart des juges sont criminels; passer pour honnête homme, c'est ne l'être point. Dans ce rebours de toutes choses, j'ai de l'obligation à mes infamies qui, au vrai sens, se doivent appeler des faveurs de la renommée. Sur cette foi je ne changerai ni mon nom ni mes pensées; et veux sortir sans masque devant les plus rigoureux censeurs des écoles les plus chrétiennes. Je ne sache ni latin ni français, ni vers ni prose qui redoute la presse ni la lecture des plus délicats; je parle pour la conscience, car du style et de l'imagination, je ne suis ni fort ni présomptueux; et cette publication est plutôt de l'humilité de mon âme que de la vanité de mon esprit.

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