Abrégé de l’origine de tous les cultes/IX

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Chez tous les libraires, 1847 (pp. 251-356).
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Chapitre IX



CHAPITRE IX.

Explication de la fable faite sur le Soleil, adoré sous le nom de Christ.




S’il est une fable qui semble devoir échapper à l’analyse que nous avons entrepris de faire des poèmes religieux et des légendes sacrées, par la physique et l’astronomie, c’est sans doute celle de Christ, ou la légende qui, sous ce nom, a le Soleil pour objet. La haine que les sectateurs de cette religion, jaloux de rendre leur culte dominant, ont jurée aux adorateurs de la Nature, du Soleil, de la Lune et des Astres, aux Divinités grecques et romaines dont ils renversaient les temples et les autels, donnerait à penser que leur religion ne faisait point partie de la religion universelle, si l’erreur d’un peuple sur le véritable objet de son culte prouvait autre chose que son ignorance, et si le culte d’Hercule, de Bacchus, d’Isis, cessait d’être le culte du Soleil et de la Lune, parce que, dans l’opinion des Grecs, Hercule et Bacchus étaient des hommes mis au rang des dieux, et que, dans l’opinion du peuple égyptien, Isis était une princesse bienfaisante, qui avait régné autrefois sur l’Égypte.

Les Romains tournaient en ridicule les Divinités adorées sur les bords du Nil ; ils proscrivaient Anubis, Isis et Sérapis, et cependant ils adoraient eux-mêmes Mercure, Diane, Cérès et Pluton, c’est-à-dire, absolument les mêmes dieux sous d’autres noms et sous d’autres formes, tant les noms ont d’empire sur le vulgaire ignorant. Platon disait que les Grecs, dès la plus haute antiquité, adoraient le Soleil, la Lune, les Astres ; et Platon ne voyait pas qu’ils conservaient encore de son temps les mêmes dieux, sous les noms d’Hercule, de Bacchus, d’Apollon, de Diane, d’Esculape, etc., comme nous l’avons prouvé dans notre grand ouvrage. Convaincus de cette vérité, que l’opinion qu’un peuple a du caractère de sa religion, ne prouve rien autre chose que sa croyance, et n’en change pas la nature, nous porterons nos recherches jusque dans les sanctuaires de Rome moderne, et nous trouverons que le dieu Agneau, qui y est adoré, est l’ancien Jupiter des Romains, qui prit souvent les mêmes formes sous le nom d’Ammon, c’est-à-dire, celle de Bélier ou de l’Agneau du printemps ; que le vainqueur du prince des Ténèbres, à Pâques, est le même dieu qui, dans le poème des Dionysiaques, triomphe de Typhon à la même époque, et qui répare les maux que le chef des ténèbres avait introduits dans le Monde, sous les formes de serpent dont Typhon est revêtu ; nous y reconnaîtrons aussi, sous le nom de Pierre, le vieux Janus, avec ses clefs et sa barque, à la tête des douze Divinités des douze mois, dont les autels sont à ses pieds. Nous sentons que nous aurons à vaincre bien des préjugés, et que ceux qui nous accordent que Bacchus et Hercule ne sont que le Soleil, ne nous accorderont pas aussi facilement que le culte de Christ ne soit que le culte du Soleil. Mais qu’ils réfléchissent que les Grecs et les Romains nous l’auraient volontiers accordé sur les preuves que nous allons en apporter, tandis qu’ils n’auraient point aussi aisément consenti à ne pas reconnaître dans Hercule et dans Bacchus des héros et des princes qui avaient mérité d’être élevés au rang des dieux par leurs exploits. Chacun est en garde contre tout ce qui peut détruire les illusions d’un ancien préjugé que l’éducation, l’exemple, l’habitude de croire ont fortifié. Aussi, malgré toute la force des preuves les plus lumineuses dont nous étayerons notre assertion, nous n’espérons convaincre que l’homme sage, le sincère ami de la vérité, disposé à lui sacrifier ses préjugés aussitôt qu’elle se montre à lui. Il est vrai que nous n’écrivons que pour lui : le reste est voué à l’ignorance et aux prêtres qui vivent aux dépens de leur crédulité, et qui les conduisent comme un vil troupeau.

Nous n’examinerons donc pas si la religion Chrétienne est une religion révélée : il n’y a plus que les sots qui croient aux idées révélées et aux revenants. La philosophie de nos jours a fait trop de progrès, pour que nous en soyons encore à disputer sur les communications de la Divinité avec l’homme, autres que celles qui se font par les lumières de la raison et par la contemplation de la Nature. Nous ne commencerons pas même par examiner s’il a existé, soit un philosophe, soit un imposteur appelé Christ, qui ait établi la religion connue sous le nom de christianisme ; car, quand bien même nous aurions accordé ce dernier point, les Chrétiens n’en seraient pas satisfaits, si nous n’allions pas jusqu’à reconnaître en Christ un homme inspiré, un fils de Dieu, un dieu lui-même, crucifié pour nos péchés : oui, c’est un dieu qu’il leur faut ; un dieu qui ait mangé autrefois sur la terre et qu’on y mange aujourd’hui. Or, nous sommes bien loin de porter la condescendance jusque là. Quant à ceux qui seront contents, si nous en faisons tout simplement un philosophe ou un homme, sans lui attacher un caractère divin, nous les invitons à examiner cette question, quand nous aurons analysé le culte des Chrétiens, indépendamment de celui ou de ceux qui peuvent l’avoir établi, soit qu’il doive son institution à un ou à plusieurs hommes, soit que son origine date du règne d’Auguste ou de Tibère, comme la légende moderne semble l’indiquer, et comme on le croit vulgairement ; soit qu’elle remonte à une bien plus haute antiquité et qu’elle prenne sa source dans le culte mithriaque établi en Perse, en Arménie, en Cappadoce, et même à Rome, comme nous le pensons. Le point important est de bien connaître à fond la nature du culte des Chrétiens, quel qu’en soit l’auteur. Or, il ne nous sera pas difficile de prouver que c’est encore le culte de la Nature et celui du Soleil, son premier et son plus brillant agent ; que le héros des légendes connues sous le nom d’évangiles est le même héros qui a été chanté avec beaucoup plus de génie dans les poèmes sur Bacchus, sur Osiris, sur Hercule, sur Adonis, etc.

Quand nous aurons fait voir que l’histoire prétendue d’un dieu qui est né d’une vierge au solstice d’hiver, qui ressuscite à Pâques ou à l’équinoxe du printemps, après être descendu aux enfers ; d’un dieu qui mène avec lui un cortège de douze apôtres, dont le chef a tous les attributs de Janus ; d’un dieu vainqueur du prince des Ténèbres, qui fait passer les hommes dans l’empire de la lumière, et qui répare les maux de la Nature, n’est qu’une fable solaire, comme toutes celles que nous avons analysées, il sera à peu près aussi indifférent d’examiner s’il y a eu un homme appelé Christ, qu’il l’est d’examiner si quelque prince s’est appelé Hercule, pourvu qu’il reste démontré que l’être consacré par un culte, sous le nom de Christ, est le Soleil, et que le merveilleux de la légende ou du poème a pour objet cet astre ; car alors il paraîtra prouvé que les Chrétiens ne sont que les adorateurs du Soleil, et que leurs prêtres ont la même religion que ceux du Pérou, qu’ils ont fait égorger. Voyons donc quelles sont les bases sur lesquelles reposent les dogmes de cette religion.

La première base est l’existence d’un grand désordre introduit dans le Monde par un serpent qui a invité une femme à cueillir des fruits défendus ; faute dont la suite a été la connaissance du mal que l’homme n’avait pas encore éprouvé, et qui n’a pu être réparé que par un dieu vainqueur de la mort et du prince des Ténèbres. Voilà le dogme fondamental de la religion chrétienne ; car, dans l’opinion des Chrétiens, l’incarnation du Christ n’est devenue nécessaire que parce qu’il fallait réparer le mal introduit dans l’Univers par le serpent qui séduisit la première femme et le premier homme. On ne peut séparer ces deux dogmes l’un de l’autre : point de péché, point de réparation ; point de coupable, point de réparateur. Or, cette chute du premier homme, ou cette supposition du double état de l’homme d’abord créé par le bon principe, jouissant de tous les biens qu’il verse dans le Monde, et passant ensuite sous l’empire du mauvais principe, et à un état de malheur et de dégradation dont il n’a pu être tiré que par le principe du bien et de la lumière, est une fable cosmogonique, de la nature de celles que faisaient les Mages sur Ormusd et sur Ahriman, ou plutôt elle n’est qu’une copie de celles-là. Consultons leurs livres. Nous avons déjà vu, dans le chapitre IV de cet ouvrage, comment les Mages avaient représenté le Monde sous l’emblème d’un œuf divisé en douze parties, dont six appartenaient à Ormuzd ou au dieu auteur du bien et de la lumière, et les six autres à Ahriman, auteur du mal et des ténèbres, et comment le bien et le mal de la Nature résultaient de l’action combinée de ces deux principes. Nous avons également observé que les six portions de l’empire du bon principe comprenaient les six mois qui s’écoulent depuis l’équinoxe du printemps jusqu’à celui d’automne, et que les six portions de l’empire du mauvais principe embrassaient les six mois d’automne et d’hiver. C’est ainsi que le temps de la révolution annuelle se distribuait entre ces deux chefs, dont l’un organisait les êtres, mûrissait les fruits ; et l’autre détruisait les effets produits par le premier, et troublait l’harmonie dont la Terre et le Ciel donnaient le spectacle pendant les six mois de printemps et d’été. Cette idée cosmogonique a été rendue encore d’une autre manière par les mages. Ils supposent que du temps sans bornes ou de l’éternité est née une période bornée qui se renouvelle sans cesse. Il divisent cette période en douze mille petites parties qu’ils nomment années dans le style allégorique. Six mille de ces parties appartiennent au bon principe, et les six autres au mauvais ; et afin qu’on ne s’y méprenne point, ils font répondre chacune de ces divisions millésimales ou chaque mille à un des signes que parcourt le Soleil durant chacun des douze mois. Le premier mille, disent-ils, répond à l’Agneau ; le second au Taureau ; le troisième aux Jumeaux, etc. C’est sous ces six premiers signes, ou sous les signes des six premiers mois de l’année équinoxiale, qu’ils placent le règne et l’action bienfaisante du principe de la lumière ; et c’est sous les six autres signes qu’ils placent l’action du mauvais principe. C’est au septième signe, répondant à la Balance ou au premier des signes d’automne, de la saison des fruits et de l’hiver, qu’ils font commencer l’empire des ténèbres et du mal. Leur règne dure jusqu’au retour du Soleil au signe de l’Agneau, qui répond à mars et à Pâques. Voilà le fond de leur système théologique sur la distribution des forces opposées des deux principes, à l’action desquels l’homme se trouve soumis durant chaque année ou pendant chaque révolution solaire ; c’est l’arbre du bien et du mal, près duquel la Nature l’a placé. Écoutons-les eux-mêmes.

Le temps, dit l’auteur du Boundesh, est de douze mille ans : les milles de Dieu comprennent l’ Agneau, le Taureau, les Jumeaux, le Cancer, le Lion et l’ Épi ou la Vierge ; ce qui fait six mille ans. Substituez au mot ans celui de parties ou petites périodes de temps, et aux noms des signes ceux des mois, et alors vous aurez germinal, floréal, prairial, messidor, thermidor, et fructidor, c’est-à-dire, les beaux mois de la végétation périodique. Après les mille de Dieu vint la Balance. Alors Ahriman courut dans le Monde. Puis vint l’Arc ou le Sagittaire, et Afrasiab fit le mal, etc.

Substituez au nom des signes ou de la Balance, du Sagittaire, du Capricorne, du Verseau et des Poissons, ceux des mois vendemiaire, brumaire, frimaire, nivôse, pluviôse, ventôse, et vous aurez les six temps affectés au mauvais principe et à ses effets, qui sont les frimas, les neiges, les vents et les pluies excessives. Vous remarquerez que c’est en vendemiaire ou dans la saison des pommes, que le mauvais génie vient répandre dans le Monde sa funeste influence, le froid et la désorganisation des plantes, etc. C’est alors que l’homme connaît les maux qu’il avait ignorés pendant le printemps et l’été, dans les beaux climats de l’hémisphère septentrional.

C’est là l’idée qu’a voulu exprimer l’auteur de la Genèse dans la fable de la femme qui, séduite par un serpent, cueille la pomme funeste, qui, comme la boîte de Pandore, fut une source de maux pour tous les hommes.

« Le Dieu suprême, dit l’auteur du Modimel el Tawarik, créa d’abord l’homme et le Taureau dans un lieu élevé, et ils restèrent pendant trois mille ans sans mal. Ces trois mille ans comprennent l’ Agneau, le Taureau et les Jumeaux. Ensuite ils restèrent encore sur la Terre pendant trois mille ans, sans éprouver ni peine ni contradiction, et ces trois mille ans répondent au Cancer, au Lion et à l’ Épi ou à la Vierge. » Voilà bien les six mille, désignés plus haut sous le nom de mille de Dieu, et les signes affectés à l’empire du bon principe.

« Après cela, au septième mille, répondant à la Balance, c’est-à-dire, en vendemiaire, suivant notre manière de compter, le mal parut, et l’homme commença à labourer. »

Dans un autre endroit de cette même cosmogonie, on dit « que toute la durée du Monde, du « commencement à la fin, a été fixée à douze mille ans, que l’homme, dans la partie supérieure, c’est-à-dire, dans l’hémisphère boréal et supérieur, resta sans mal pendant trois mille ans. Il fut encore sans mal pendant trois autres mille ans. Ensuite parut Ahriman, qui fit naître les maux et les combats dans le septième mille, c’est-à-dire, sous la Balance, sur laquelle est placé le Serpent céleste. Alors fut produit le mélange des biens et des maux. »

C’était là en effet que se touchaient les limites de l’empire des deux principes ; là était le point de contact du bien et du mal, ou, pour parler le langage allégorique de la Genèse, c’était là qu’était planté l’arbre de la science du bien et du mal, auquel l’homme ne pouvait toucher sans passer aussitôt sous l’empire du mauvais principe, à qui appartenaient les signes de l’automne et de l’hiver. Jusqu’à ce moment il avait été le favori des cieux. Ormusd l’avait comblé de tous ses biens ; mais ce dieu bon avait dans Ahriman un rival et un ennemi, qui devait empoisonner ses dons les plus précieux, et l’homme en devenait la victime au moment de la retraite du dieu du Jour vers les climats méridionaux. Alors les nuits reprenaient leur empire, et le souffle meurtrier d’Ahriman, sous la forme ou sous l’ascendant du Serpent des constellations, dévastait les beaux jardins où Ormusd avait placé l’homme. C’est là l’idée théologique que l’auteur de la Genèse a prise dans la cosmogonie des Perses, et qu’il a brodée à sa manière. Voici comme s’exprime Zoroastre ou l’auteur de la Genèse des Mages, en peignant l’action successive des deux principes dans le Monde.

Ormuzd, dit-il, dieu Lumière et bon principe, apprend à Zoroastre, qu’il a donné à l’homme un lieu de délices et d’abondance. « Si je n’avais pas donné ce lieu de délices, aucun être ne l’aurait donné. Ce lieu est Eiren, qui au commencement était plus beau que le Monde entier, qui existe par ma puissance. Rien n’égalait la beauté de ce lieu de délices que j’avais donné. J’ai agi le premier, et ensuite Petiâré (c’est Ahriman ou le mauvais principe) : ce Petiâré Ahriman, plein de mort, fit dans le fleuve la grande Couleuvre mère de l’hiver, qui répandit le froid dans l’eau, dans la terre et dans les arbres. »

Il résulte, d’après les termes formels de cette cosmogonie, que le mal introduit dans le Monde est l’hiver. Quel en sera le réparateur ? Le dieu du Printemps ou le Soleil dans son passage sous le signe de l’Agneau, dont le Christ des Chrétiens prend les formes, car il est l’agneau qui répare les malheurs du monde, et c’est sous cet emblème qu’il est représenté dans les monuments des premiers Chrétiens.

Il est évident qu’il ne s’agit ici que du mal physique et périodique, dont la Terre éprouve tous les ans les atteintes par la retraite du Soleil, source de vie et de lumière pour tout ce qui habite la surface de notre globe. Cette cosmogonie ne contient donc que le tableau allégorique des phénomènes de la Nature et de l’influence des signes célestes ; car le Serpent ou la grande Couleuvre qui ramène les hivers est, comme la Balance, une des constellations placées sur les limites qui séparent l’empire des deux principes, c’est-à-dire, ici sur l’équinoxe d’automne. Voilà le véritable serpent dont Ahriman prend les formes dans la fable des Mages, comme dans celle des Juifs, pour introduire le mal dans le Monde : aussi les Perses appellent-ils ce génie malfaisant, l’ Astre Serpent, et le Serpent céleste, le Serpent d’Ève. C’est dans le Ciel qu’ils font cheminer Ahriman, sous la forme de Serpent. Voici ce que dit le Boundesh ou la Genèse des Perses. « Ahriman ou le principe du mal et des ténèbres, celui par qui vient le mal dans le Monde, pénétrera dans le Ciel sous la forme d’une couleuvre, accompagné des dews ou des mauvais génies, qui ne cherchent qu’à détruire. » Et ailleurs : « Lorsque les mauvais génies désolaient le Monde, et que l’ Astre serpent se faisait un chemin entre le Ciel et la Terre, c’est-à-dire, montait sur l’horizon, etc. »

Or, à quelle époque de la révolution annuelle le serpent céleste, uni au Soleil, monte-t-il sur l’horizon avec cet astre ? C’est lorsque le Soleil est arrivé à la Balance, sur laquelle s’étend la constellation du Serpent, c’est-à-dire, au septième signe à partir de l’Agneau, ou au signe sous lequel nous avons vu plus haut que les Mages fixaient le commencement du règne du mauvais principe, et l’introduction du mal dans l’Univers.

La cosmogonie des Juifs ou la Genèse met en scène le Serpent avec l’homme et la femme. Elle lui prête un discours ; mais on sent que tout cela tient au génie oriental et au caractère de l’allégorie. Le fond de l’idée théologique est absolument le même. On ne dit pas, il est vrai, chez les Juifs, que le Serpent amena l’hiver, qui détruit tout le bien de la Nature ; mais on dit que l’homme sentit le besoin de se couvrir, et qu’il fut réduit à labourer la terre, opération qui répond à l’automne. On ne dit pas que ce fut au septième mille ou sous le septième signe, qu’arriva ce changement dans l’état de l’homme ; mais on distribue en six temps l’action du bon principe, et c’est au septième que l’on place son repos ou la cessation de son énergie, ainsi que la chute de l’homme dans la saison des fruits, et l’introduction du mal par le Serpent, dont le mauvais principe ou le Diable prit la forme pour tenter les premiers mortels. On fixe le lieu de la scène dans les contrées mêmes comprises sous le nom d’Eiren ou d’Iran, et vers les sources des grands fleuves de l’Euphrate, du Tigre, du Phison ou de l’Araxe : seulement au lieu d’Eiren, les copistes Hébreux ont mis Éden, les deux lettres r et d dans cette langue, étant très ressemblantes. On ne se sert point, dans la Genèse hébraïque, de l’expression millésimale qui est employée dans celle des Perses ; mais la Genèse des anciens Toscans, conçue dans les mêmes termes, pour le reste, que celle des Hébreux, a conservé cette dénomination allégorique des divisions du temps durant lequel s’exerce l’action toute puissante du Soleil, âme de la Nature. Voici comme elle s’exprime :

« Le dieu architecte de l’Univers a employé et consacré douze mille ans aux ouvrages qu’il a produits, et il les a partagés en douze temps, distribués dans les douze signes ou maisons du soleil.

« Au premier mille, il a fait le Ciel et la Terre.

« Au second, le firmament, qu il appela Ciel.

«  Au troisième, il fit la mer et les eaux qui coulent dans la Terre.

« Au quatrième, il fit les deux grands flambeaux de la nature.

« Au cinquième, il fit l’âme des oiseaux, des reptiles, des quadrupèdes, des animaux qui vivent dans l’air, sur la terre et dans les eaux.

« Au sixième mille, il fit l’homme.

« Il semble, ajoute l’auteur, que les six premiers mille ans ayant précédé la formation de l’homme, l’espèce humaine doit subsister pendant les six autres mille ans, de manière que tout le temps de la consommation de ce grand ouvrage soit renfermé dans une période de douze mille ans. » Nous avons vu que cette période était un dogme fondamental dans la théologie des Perses, et qu’elle se partageait entre les deux principes par égales portions. Ces expressions de mille ont été remplacées par celles de jours dans la Genèse des Hébreux ; mais le nombre six est toujours conservé, comme dans celle des Toscans et des Perses. Aussi les anciens Perses, suivant Chardin, prenaient-ils les mois de l’année pour les six jours de la semaine que Dieu employa à la création : d’où il résulte que, dans le style allégorique et mystiques, les expressions de mille ans, de jours, de ghaambars expriment tout simplement des mois, puisqu’on les fait correspondre aux signes du zodiaque, qui en sont la mesure naturelle. Du reste, la Genèse hébraïque se sert absolument des mêmes expressions que celle des Toscans, et elle a de plus ce que n’a pas celle-ci, la distinction des deux principes ; et le serpent, qui joue un si grand rôle dans la Genèse des Perses, sous le nom d’Ahriman et de l’Astre serpent. Celle qui réunit les traits communs aux deux cosmogonies, c’est-à-dire, celle des Perses, et qui nous donne la clef des deux autres, me semble être la cosmogonie originale. Aussi nous verrons par toute la suite de cet ouvrage, que c’est surtout de la religion des Mages que dérive celle des Chrétiens.

Nous ne chercherons donc, dans la Genèse des Hébreux, rien autre chose que ce que nous trouvons dans celle des Mages, et nous verrons dans ses récits merveilleux, non pas l’histoire des premiers hommes, mais la fable allégorique que faisaient les Perses sur l’état des hommes soumis ici-bas à l’empire des deux principes ; c’est-à-dire le grand mystère de l’administration universelle du Monde, consacré dans la théologie de tous les peuples, retracé sous toutes les formes dans les initiations anciennes, et enseigné par les législateurs, par les philosophes, par les poètes et les théologiens, comme nous l’a dit Plutarque. L’allégorie était alors le voile sous lequel s’enveloppait la science sacrée, pour imprimer plus de de respect aux initiés, si nous en croyons Sanchoniaton.

Les docteurs hébreux eux-mêmes, ainsi que les docteurs chrétiens, conviennent que les livres attribués à Moïse sont écrits dans le style allégorique ; qu’ils renferment souvent un sens tout autre que celui que la lettre présente, et que l’on prendrait des idées fausses et absurdes de la Divinité si l’on s’arrêtait à l’écorce qui couvre la science sacrée. C’est surtout dans le premier et le second chapitre de la Genèse qu’ils ont reconnu un sens caché et allégorique, dont, disent-ils, on doit bien se garder de donner l’interprétation au vulgaire. Voici ce que dit Maimonide, le plus savant des rabbins.

« On ne doit pas entendre ni prendre à la lettre ce qui est écrit dans les livres de la création, ni en avoir les idées qu’en a le commun des hommes, autrement nos anciens sages ne nous auraient pas recommandé avec autant de soin d’en cacher le sens, et de ne point lever le voile allégorique qui cache les vérités qu’il contient. Pris à la lettre, cet ouvrage donne les idées les plus absurdes et les plus extravagantes de la Divinité. Quiconque en devinera le vrai sens doit bien se garder de le divulguer. C’est une maxime que nous répètent tous nos sages, surtout pour l’intelligence de l’œuvre des six jours. Il est possible que, par soi-même ou à l’aide des lumières d’autrui, quelqu’un vienne à bout d’en deviner le sens : alors il doit se taire, ou s’il en parle, il ne doit en parler qu’obscurément, comme « je fais moi-même, laissant le reste à deviner à ceux qui peuvent m’entendre. » Maimonide ajoute que ce génie énigmatique n’était pas particulier à Moïse et aux docteurs juifs, mais qu’il leur était commun avec tous les sages de l’antiquité, et il a raison, au moins s’il entend parler des Orientaux.

Philon, écrivain juif, pensait de même sur le caractère des livres sacrés des Hébreux. Il a fait deux Traités particuliers, intitulés des Allégories ; et il rappelle au sens allégorique l’arbre de vie, les fleuves du Paradis et les autres fictions de la Genèse. Quoiqu’il n’ait pas été heureux dans ses explications, il n’en a pas moins aperçu qu’il serait absurde de prendre ces récits à la lettre. C’est une chose avouée de tous ceux qui connaissent un peu les Écritures, dit Origène, que tout y est enveloppé sous le voile de l’énigme et de la parabole. Ce docteur et tous ses disciples regardaient en particulier comme une allégorie toute l’histoire d’Adam et d’Ève, et la fable du Paradis terrestre.

Augustin, dans sa Cité de Dieu, convient que bien des gens voyaient dans l’aventure d’Ève et du Serpent, ainsi que dans le Paradis terrestre, une fiction allégorique. Ce docteur, après avoir apporté plusieurs explications qu’on en donnait, et qui étaient tirées de la morale, ajoute qu’on pouvait en trouver de meilleures encore ; qu’il ne s’y oppose pas, pourvu toutefois, dit-il, qu’on y voie aussi une histoire réelle.

Je ne sais comment Augustin peut concilier la Fable avec l’Histoire, une fiction allégorique avec un fait réel. S’il tient à cette réalité, au risque d’être inconséquent, c’est qu’il fût tombé dans une contradiction plus grande encore, savoir : de reconnaître la mission réelle de Christ, réparateur du péché du premier homme, et de ne voir dans les deux premiers chapitres de la Genèse, qu’une simple allégorie. Comme il voulait que la réparation du mal par Christ fût un fait historique, il fallait bien que l’aventure d’Adam, d’Ève et du Serpent fût un fait également historique ; car l’une est liée essentiellement à l’autre. Mais d’un autre côté, l’invraisemblance de ce roman lui arrache un aveu précieux, celui du besoin de recourir à l’explication allégorique, pour sauver tant d’absurdités. On peut même dire avec Beausobre, qu’Augustin abandonne en quelque sorte le Vieux Testament aux Manichéens, qui s’inscrivaient en faux contre les trois premiers chapitres de la Genèse, et qu’il avoue qu’il n’y a pas moyen d’en conserver le sens littéral sans blesser la piété, sans attribuer à Dieu des choses indignes ; qu’il faut absolument, pour l’honneur de Moïse et de son histoire, recourir à l’allégorie. En effet, quel homme de bon sens, dit Origène, se persuadera jamais qu’il y ait eu un premier, un second, un troisième jour, et que ces jours-là aient eu chacun leur soir et leur matin, sans qu’il y eût encore ni Soleil, ni Lune, ni Étoiles ? Quel homme assez simple pour croire que Dieu, faisant le personnage de jardinier, ait planté un jardin en Orient ? Que l’arbre de vie fût un arbre véritable, sensible, dont le fruit eût la vertu de conserver la vie ? etc. Ce docteur continue, et compare la fable de la tentation d’Adam, à celle de la naissance de l’Amour, qui eut pour père Porus ou l’Abondance, et pour mère la pauvreté. Il soutient qu’il y a plusieurs histoires de l’Ancien Testament, qui ne sauraient s’être passées comme l’auteur sacré les rapporte, et qui ne sont que des fictions qui cachent quelque vérité secrète.

Si les docteurs Chrétiens, si les Pères de l’Église, qui n’étaient rien moins que philosophes, n’ont, malgré leur invincible penchant à tout croire, pu digérer autant d’absurdités, et ont senti le besoin de recourir à la clef allégorique pour trouver le sens de ces énigmes sacrées, on nous permettra bien, à nous qui vivons dans un siècle où l’on sent le besoin de raisonner plus que celui de croire, de supposer à ces histoires merveilleuses le caractère que toute l’antiquité a donné aux dogmes religieux, et de soulever le voile allégorique qui les cache. Tout choque en effet dans ce récit romanesque, quand on s’obstine à le prendre pour une histoire de faits qui se sont réellement passés dans les premiers jours qui éclairèrent le Monde. L’idée d’un Dieu, c’est-à-dire, de la cause suprême et éternelle qui prend un corps pour le plaisir de se promener dans un jardin ; celle d’une femme qui fait la conversation avec un serpent, l’écoute et en reçoit des conseils ; celle d’un homme et d’une femme, organisés pour se reproduire, et cependant destinés à être immortels, et à produire à l’infini d’autres êtres immortels comme eux, et qui se reproduiront aussi et se nourriront des fruits d’un jardin qui va les contenir tous durant l’éternité ; une pomme cueillie qui va donner la mort, et imprimer la tache héréditaire d’un crime à tant de générations d’hommes qui n’ont eu aucune part au larcin ; crime qui ne sera pardonné qu’autant que les hommes en auront commis un autre infiniment plus grand, un déicide, s’il était possible qu’un tel crime existât ; la femme, depuis cette époque, condamnée à engendrer avec douleur, comme si les douleurs de l’enfantement ne tenaient point à son organisation, et ne lui étaient pas communes avec tous les autres animaux, qui n’ont point goûté de la pomme fatale ; le serpent, forcé de ramper, comme si le reptile sans pieds pouvait se mouvoir autrement : tant d’absurdités et de folles idées réunies dans un ou deux chapitres de ce livre merveilleux, ne peuvent être admises comme histoire par l’homme qui n’a pas éteint entièrement le flambeau sacré de la raison dans la fange des préjugés. S’il était quelqu’un parmi nos lecteurs, dont la crédulité courageuse fût en état de les digérer, nous le prions bien franchement de ne pas continuer à nous lire, et de retourner à la lecture des contes de Peau-d’Âne, de la Barbe-Bleue, du Petit-Poucet, de l’Évangile, de la Vie des saints et des Oracles de l’âne de Balaam. La philosophie n’est que pour les hommes ; les contes sont pour les enfants. Quant à ceux qui consentent à reconnaître dans Christ un dieu réparateur, et qui ne peuvent cependant se résoudre à admettre l’aventure d’Adam et d’Ève et du Serpent, et la chute qui a nécessité la réparation, nous les inviterons à se disculper du reproche d’inconséquence. En effet, si la faute n’est pas réelle, que devient la réparation ? ou si les faits se sont passés autrement que le texte de la Genèse l’annonce, quelle confiance donner à un auteur qui trompe dès les premières pages, et dont pourtant l’ouvrage sert de base à la religion des Chrétiens ? Si on se réduit à dire qu’il y a un sens caché, on convient donc qu’il faut avoir recours à l’allégorie, et c’est ce que nous faisons. Il ne reste plus qu’à examiner si l’explication allégorique que nous donnons est bonne, et alors il faut juger notre ouvrage, et c’est ce que nous demandons ; car nous sommes bien éloignés de vouloir qu’on ait aussi de la foi quand il s’agit d’admettre nos opinions. Nous citons des textes, nous donnons des positions célestes : qu’on les vérifie ; nous en tirons des conséquences : qu’on les apprécie. Voici la récapitulation abrégée de notre explication.

D’après les principes de la cosmogonie ou de la Genèse des Mages, avec laquelle celle des Juifs a la plus grande affinité, puisque toutes deux placent l’homme dans un jardin de délices, où un serpent introduit le mal, il naît du temps sans bornes ou de l’éternité une période bornée, divisée en douze parties, dont six appartiennent la lumière, six aux ténèbres, six à l’action créatrice, et six à l’action destructive, six au bien et six au mal de la Nature. Cette période est la révolution annuelle du Ciel ou du Monde, représenté chez les Mages par un œuf mystique, divisé en douze parties, dont six appartiennent au chef du bien et de la lumière, et six au chef du mal et des ténèbres : ici c’est par un arbre qui donne la connaissance du bien et du mal, et qui a douze fruits ; car c’est ainsi qu’il est peint dans l’évangile d’Ève ; ailleurs c’est par douze mille ans, dont six sont appelés mille de Dieu ; et six mille du Diable. Ce sont autant d’emblèmes de l’année, durant laquelle l’homme passe successivement sous l’empire de la lumière et sous celui des ténèbres, sous celui des longs jours et sous celui des longues nuits, et éprouve le bien et le mal physique qui se pressent, se chassent ou se mêlent, suivant que le Soleil s’approche ou s’éloigne de notre hémisphère, suivant qu’il organise la matière sublunaire par la végétation, ou qu’il l’abandonne à son principe d’inertie, d’où suit la désorganisation des corps et le désordre que l’hiver met dans tous les éléments et sur la surface de la Terre, jusqu’à ce que le printemps y rétablisse l’harmonie.

C’est alors que, fécondée par l’action du feu Éther, immortel et intelligent, et par la chaleur du Soleil de l’Agneau équinoxial, la Terre devient un séjour de délices pour l’homme. Mais lorsque l’astre du Jour, atteignant la Balance et le Serpent céleste ou les signes d’automne, passe dans l’autre hémisphère, alors il livre par sa retraite nos régions aux rigueurs de l’hiver, aux vents impétueux et à tous les ravages que le génie malfaisant des ténèbres exerce dans le Monde. Il ne reste plus à l’homme d’espoir que dans le retour du Soleil au signe printanier ou à l’Agneau, premier des signes. Voilà le réparateur qu’il attend.

Voyons donc actuellement si le dieu des Chrétiens, celui que Jean appelle la lumière qui éclaire tout homme venant au Monde, a le caractère du dieu Soleil, adoré chez tous les peuples sous une foule de noms, et avec des attributs différents, et si sa fable a le même fondement que toutes les autres fables solaires que nous avons décomposées. Deux époques principales du mouvement solaire, avons-nous déjà dit, ont frappé tous les hommes. La première est celle du solstice d’hiver, où le Soleil, après avoir paru nous abandonner, reprend sa route vers nos régions, et où le jour, dans son enfance, reçoit des accroissements successifs. La seconde est celle de l’équinoxe du printemps, lorsque cet astre vigoureux répand la chaleur féconde dans la Nature, après avoir franchi le fameux passage ou la ligne équinoxiale qui sépare l’empire lumineux de l’empire ténébreux, le séjour d’Ormusd de celui d’Ahriman. C’est à ces deux époques qu’ont été liées les principales fêtes des adorateurs de l’astre qui dispense la lumière et la vie au monde.

Le Soleil ne naît ni ne meurt dans la réalité ; il est en lui-même toujours aussi brillant et aussi majestueux ; mais dans les rapports que les jours qu’il engendre ont avec les nuits, il y a dans ce Monde une gradation progressive d’accroissement et de décroissement, qui a donné lieu à des fictions assez ingénieuses de la part des théologiens anciens. Ils ont assimilé cette génération, cette croissance et cette décroissance périodique du jour à celle de l’homme, qui, après avoir commencé, s’être accru, et avoir atteint l’âge viril, dégénère et décroît jusqu’à ce qu’enfin il soit arrivé au terme de la carrière que la Nature lui a donnée à parcourir. Le dieu du Jour, personnifié dans les allégories sacrées, fut donc soumis à toutes les destinées de l’homme ; il eut son berceau et son tombeau, sous les noms, soit d’Hercule, soit de Bacchus, soit d’Osiris, etc., soit de Christ. Il était enfant au solstice d’hiver, au moment où le jour commençait à croître : c’est sous cette forme que l’on exposait son image dans les anciens temples, pour y recevoir les hommages de ses adorateurs, « parce qu’alors, dit Macrobe, le jour étant le plus court, ce dieu semble n’être encore qu’un faible enfant. C’est l’enfant des mystères, celui dont les Égyptiens tiraient l’image du fond de leurs sanctuaires tous les ans à un jour marqué. »

C’est cet enfant dont la déesse de Saïs se disait mère, dans l’inscription fameuse où on lisait ces mots : Le fruit que j’ai enfanté est le Soleil. C’est cet enfant faible et débile, né au milieu de la nuit la plus obscure, dont cette vierge de Saïs accouchait aux environs du solstice d’hiver, suivant Plutarque.

Ce dieu eut ses mystères et ses autels, et des statues qui le représentaient dans les quatre âges de la vie humaine.

Les Égyptiens ne sont pas les seuls qui aient célébré au solstice d’hiver la naissance du dieu Soleil, de l’astre qui répare tous les ans la Nature. Les Romains y avaient aussi fixé leur grande fête du Soleil nouveau et la célébration des jeux solaires, connus sous le nom de jeux du cirque. Ils l’avaient placée au huitième jour avant les calandes de janvier, c’est-à-dire, au jour même qui répond à notre 25 décembre, ou à la naissance du Soleil, adoré sous le nom de Mithra et de Christ. On trouve cette indication dans un calendrier imprimé dans l’Uranologie du Père Pétau et à la suite de notre grand ouvrage, et on y lit : Au 8 avant les calandes de janvier, natalis Invicti, naissance de l’Invincible. Cet Invincible était Mithra ou le Soleil. « Nous célébrons, dit Julien le philosophe, quelques jours avant le jour de l’an, de magnifiques jeux en l’honneur du Soleil, à qui nous donnons le titre d’Invincible. Que ne puis-je avoir le bonheur de les célébrer longtemps, ô Soleil ! roi de l’Univers, toi que de toute éternité le premier Dieu engendra de sa pure substance, etc. » Cette expression est platonicienne ; car Platon appelait le Soleil le fils de Dieu. L’épithète d’Invincible est celle que tous les monuments de la religion mithriaque donnent à Mithra ou au Soleil, la grande Divinité des Perses. Au dieu Soleil, l’invincible Mithra.

Ainsi Mithra et Christ naissaient le même jour, et ce jour était celui de la naissance du Soleil. On disait de Mithra qu’il était le même dieu que le Soleil ; et de Christ, qu’il était la lumière qui éclaire tout homme qui vient au Monde. On faisait naître Mithra dans une grotte, Bacchus et Jupiter dans un antre, et Christ dans une étable. C’est un parallèle qu’a fait saint Justin lui-même. Ce fut, dit-on, dans une grotte que Christ reposait lorsque les Mages vinrent l’adorer. Mais qu’étaient les Mages ? Les adorateurs de Mithra ou du Soleil. Quels présents apportent-ils au dieu naissant ? Trois sortes de présents consacrés au Soleil par le culte des Arabes, des Chaldéens et des autres orientaux. Par qui sont-ils avertis de cette naissance ? Par l’astrologie, leur science favorite. Quels étaient leurs dogmes ? Ils croyaient, dit Chardin, à l’éternité d’un premier Être, qui est la lumière. Que sont-ils censés faire dans cette fable ? Remplir le premier devoir de leur religion, qui leur ordonnait d’adorer le Soleil naissant. Quel nom donnent les prophètes à Christ ? Celui d’Orient. L’Orient, disent-ils, est son nom. C’est à l’orient, et non pas en Orient qu’ils voient dans les cieux son image. En effet, la sphère des Mages et des Chaldéens peignait, dans les cieux, un jeune enfant naissant, appelé Christ et Jésus ; il était placé dans les bras de la Vierge céleste ou de la Vierge des signes, celle-là même à qui Ératosthène donne le nom d’Isis, mère d’Horus. À quel point du ciel répondait cette Vierge des sphères et son enfant ? À l’heure de minuit, le 25 décembre, à l’instant même où l’on fait naître le dieu de l’année, le Soleil nouveau ou Christ ? Au bord oriental, au point même où se levait le Soleil du premier jour.

C’est un fait indépendant de toutes les hypothèses, indépendant de toutes les conséquences que je veux en tirer, qu’à l’heure précise de minuit, le 25 décembre, dans les siècles où parut le christianisme, le signe céleste qui montait sur l’horizon, et dont l’ascendant présidait à l’ouverture de la nouvelle révolution solaire, était la Vierge des constellations. C’est encore un fait que le dieu Soleil, né au solstice d’hiver, se réunit à elle et l’enveloppe de ses feux à l’époque de notre fête de l’Assomption ou de la réunion de la mère à son fils. C’est encore un fait qu’elle sort des rayons solaires héliaquement, au moment où nous célébrons son apparition dans le Monde ou sa Nativité. Je n’examine pas quel motif y a fait placer ces fêtes : il me suffit de dire que ce sont trois faits qu’aucun raisonnement ne peut détruire, et dont un observateur attentif, qui connaît bien le génie des ancien mystagogues, peut tirer de grandes conséquences, à moins qu’on ne veuille y voir un pur jeu du hasard ; ce qu’on ne peut guère persuader à ceux qui sont en garde contre tout ce qui peut égarer leur raison et perpétuer leurs préjugés. Au moins il est certain que la même Vierge, celle-là qui seule peut allégoriquement devenir mère sans cesser d’être vierge, remplit les trois grandes fonctions de la Vierge, mère de Christ, soit dans la naissance de son fils, soit dans la sienne, soit dans sa réunion à lui dans les cieux. C’est surtout sa fonction de mère que nous examinons ici. Il est assez naturel de penser que ceux qui personnifièrent le Soleil et qui le firent passer par les divers âges de la vie humaine ; qui lui supposèrent des aventures merveilleuses, chantées dans des poèmes ou racontées dans des légendes, ne manquèrent pas de tirer son horoscope, comme on tirait l’horoscope des autres enfants, au moment précis de leur naissance. Cet usage était surtout celui des Chaldéens et des Mages. On célébra ensuite cette fête sous le nom de dies natalis ou de fête de la naissance. Or, la Vierge céleste, qui présidait à la naissance du dieu du Jour personnifié, fut censée être sa mère, et remplir la prophétie de l’astrologue qui avait dit : « Une vierge concevra et enfantera, » c’est-à-dire qu’elle enfantera le dieu Soleil, comme la vierge de Saïs : de là les peintures tracées dans la sphère des Mages, dont Abulmazar nous a donné la description, et dont ont parlé Kirker, Selden, le fameux Pic, Roger-Bâcon, Albert le Grand, Blaëu, Stofler et une foule d’autres. Nous allons extraire ici le passage. « On voit, dit Abulmazar, dans le premier décan ou dans les dix premiers degrés du signe de la Vierge, suivant les traditions les plus anciennes des Perses, des Chaldéens, et des Égyptiens, d’Hermès et d’Esculape, une jeune fille appelée, en langue persane, Seclenidos de Darzama, nom traduit en arabe par celui d’ Adrenedeʃa, c’est-à-dire, une vierge chaste, pure, immaculée, d’une belle taille, d’un visage agréable, ayant des cheveux longs, un air modeste. Elle tient entre ses mains deux épis ; elle est assise sur un trône ; elle nourrit et allaite un jeune enfant que quelques-uns nomment Jésus, et les Grecs Christ. » La sphère persique, publiée par Scaliger à la suite de ses notes sur Manilius, décrit à-peu-près de même la Vierge céleste ; mais elle ne nomme pas l’enfant qu’elle allaite. Elle place à ses côtés un homme qui ne peut être que le Bootès, appelé le nourricier du fils de la vierge Isis ou d’Horus.

On trouve, à la Bibliothèque nationale, un manuscrit arabe qui contient les douze signes dessinés et enluminés, et on y voit aussi un jeune enfant à côté de la Vierge céleste, qui est représentée à peu près comme nos vierges et comme l’Isis égyptienne, avec son fils. Il est plus que vraisemblable que les anciens astrologues auront placé aux cieux l’image enfantine du Soleil nouveau, dans la constellation qui présidait à sa renaissance et à celle de l’année au solstice d’hiver, et que de là sont nées les fictions sur le dieu Jour, conçu dans les chastes flancs d’une vierge, puisque cette constellation était effectivement la Vierge. Cette conclusion est plus naturelle que l’opinion de ceux qui s’obstinent à croire qu’il a existé une femme qui est devenue mère sans cesser d’être vierge, et que le fruit qu’elle a enfanté est cet Être éternel qui meut et régit toute la Nature. Ainsi les Grecs disaient de leur dieu à forme de bélier ou d’agneau, le fameux Ammon ou Jupiter, qu’il fut élevé par Thémis, qui est encore un des noms de la Vierge des constellations ; elle porte aussi le nom de Cérès, à qui l’on donnait l’épithète de Sainte-Vierge, et qui était la mère du jeune Bacchus ou le Soleil dont on exposait, au solstice d’hiver, l’image, sous les traits de l’enfance, dans les sanctuaires, suivant Macrobe. Son témoignage est confirmé par l’auteur de la chronique d’Alexandrie, qui s’exprime en ces termes : «  Les Égyptiens ont jusqu’aujourd’hui consacré la couche d’une vierge et la naissance de son fils, qu’on expose dans une crèche à l’adoration du peuple. Le roi Ptolémée ayant demandé la raison de cet usage, ils lui répondirent que c’était un mystère enseigné à leurs pères par un prophète respectable. » On sait que le prophète, chez eux, était un des chefs de l’initiation.

On prétend, je ne sais d’après quel témoignage, que les anciens Druides rendaient aussi des honneurs à une vierge, avec cette inscription : virgini parituræ, et que sa statue était dans le territoire de Chartres. Au moins est-il certain que, dans les monuments de Mithra ou du Soleil, dont le culte était établi autrefois dans la Grande-Bretagne, on voit une femme qui allaite un enfant, et qui ne peut être que la mère du dieu Jour. L’auteur anglais, qui a fait une dissertation su ce monument, détaille tous les traits qui peuvent établir les rapports qu’il y avait entre les fêtes de la naissance de Christ et celles de la naissance de Mithra. Cet auteur, plus pieux que philosophe, y voit des fêtes imaginées d’après des notions prophétiques sur la naissance future de Christ. Il remarque avec raison, que le culte mithriatique était répandu dans tout l’empire romain, et surtout dans la Gaule et dans la Grande-Bretagne. Il cite aussi le témoignage de saint Jérôme, qui se plaint que les Païens célébraient les fêtes du Soleil naissant ou d’Adonis, le même que Mithra, dans le lieu même où l’on faisait naître Christ à Bethléem ; ce qui, suivant nous, n’est que le même culte sous un nom différent, comme nous le faisons voir dans la fable d’Adonis, mort et ressuscité comme Christ.

Après avoir montré sur quelle base astronomique porte la fable de l’incarnation du Soleil au sein d’une vierge, sous le nom de Christ, nous allons examiner l’origine de celle qui le fait mourir, puis ressusciter à l’équinoxe du printemps, sous les formes de l’agneau pascal.

Le Soleil, seul réparateur des maux que produit l’hiver, étant censé naître, dans les fictions sacerdotales, au solstice, doit rester encore trois mois aux signes inférieurs, dans la région affectée au mal et aux ténèbres, et y être soumis à la puissance de leur chef avant de franchir le fameux passage de l’équinoxe du printemps, qui assure son triomphe sur la nuit, et qui renouvelle la face de la Terre. On va donc, pendant tout ce temps, le faire vivre, exposé à toutes les infirmités de la vie mortelle, jusqu’à ce qu’il ait repris les droits de la divinité dans son triomphe. Le génie allégorique des mystagogues va lui composer une vie, et imaginer des aventures analogues au caractère qu’ils lui donnent, et qui entre dans le but que se propose l’initiation. C’est ainsi qu’Ésope, voulant peindre l’homme fort et injuste qui opprime le faible, a mis en scène des animaux à qui il a donné des caractères opposés, et a imaginé une action propre à atteindre le but moral de son apologue. Ainsi les Égyptiens ont inventé la fable d’Osiris ou du Soleil bienfaisant, qui parcourt l’Univers pour y répandre les biens innombrables dont il est la source, et lui ont opposé le prince des Ténèbres, Typhon, qui le contrarie dans ses opérations et qui lui donne la mort. C’est sur une idée aussi simple qu’ils ont bâti la fable d’Osiris et de Typhon, dans laquelle ils nous présentent l’un comme un roi légitime, et l’autre comme le tyran de l’Égypte. Outre les débris de ces anciennes fictions sacerdotales que nous ont conservées Diodore et Plutarque, nous avons une vie d’Osiris et de Typhon, composée par l’évêque Synésius ; car alors les évêques fabriquaient des légendes. Dans celle-ci, les aventures, le caractère et les portraits des deux principes de la théologie égyptienne furent tracés d’imagination, mais cependant d’après l’idée du rôle que chacun d’eux devait y jouer, pour exprimer dans une fable l’action opposée des principes qui se contrarient et se combattent dans la Nature. Les Perses avaient aussi leur histoire d’Ormusd et d’Ahriman, qui contenait le récit de leurs combats, et celui de la victoire du bon principe sur le mauvais. Les Grecs avaient une vie d’Hercule et de Bacchus, qui renfermait l’histoire de leurs exploits glorieux et des bienfaits qu’ils avaient répandus par toute la Terre, et ces récits étaient des poèmes ingénieux et savants. L’histoire de Christ, au contraire, n’est qu’une ennuyeuse légende qui porte le caractère de tristesse et de sécheresse qu’ont les légendes des Indiens, dans lesquelles il n’est question que de dévots, de pénitents et de Brames qui vivent dans la contemplation. Leur dieu Vichnou, incarné en Chrisnou, a beaucoup de traits communs avec Christ. On y retrouve certaines espiègleries du petit Chrisnou, assez semblables à celles qu’attribue à Christ l’évangile de l’enfance : devenu grand, il ressuscite des morts comme Christ.

Les Mages avaient aussi la légende du chef de leur religion : des prodiges avaient annoncé sa naissance. Il fut exposé à des dangers dès son enfance, et obligé de fuir en Perse, comme Christ en Égypte ; il fut poursuivi comme lui par un roi ennemi qui voulait s’en défaire. Un ange le transporta au ciel, d’où il rapporta le livre de sa loi. Comme Christ, il fut tenté par le diable, qui lui fit de magnifiques promesses pour l’engager à dépendre de lui. Il fut calomnié et persécuté par les prêtres, comme Christ par les Pharisiens. Il leur opposa des miracles pour confirmer sa mission divine et les dogmes contenus dans son livre. On sent aisément par ce parallèle, que les auteurs de la légende de Christ, qui font arriver les Mages à son berceau, conduits par la fameuse étoile qu’on disait avoir été prédite par Zoroastre, chef de leur religion, n’auront pas manqué d’introduire dans cette légende beaucoup de traits qui appartenaient au chef de la religion des Perses, dont le christianisme n’est qu’une branche, et avec laquelle il a la plus grande conformité, comme nous aurons occasion de le remarquer en parlant de la religion mithriatique ou du Soleil Mithra, la grande Divinité des Perses.

Les auteurs de cette légende n’avaient ni assez d’instruction ni assez de génie pour faire des poèmes tels que les chants sur Hercule, sur Thésée, Jason, Bacchus, etc. D’ailleurs, le fil des connaissances astronomiques était perdu, et l’on se bornait à composer des légendes avec les débris d’anciennes fictions que l’on ne comprenait plus. Ajoutons à tout cela, que le but des chefs de l’initiation aux mystères de Christ était un but purement moral, et qu’ils cherchèrent moins à peindre le héros vainqueur des Géants et de tous les genre de maux répandus dans la Nature, qu’un homme doux, patient, bienfaisant, venu sur la Terre pour prêcher, par son exemple, les vertus dont on voulait enseigner la pratique aux initiés à ses mystères, qui étaient ceux de la lumière éternelle. On le fit donc agir dans ce sens, prêcher et commander les pratiques austères des Esséniens, assez semblables à celles des Brames et des dévots de l’Inde. Il eut ses disciples comme le Sommona-Kodon des Siamois, dieu né aussi d’une vierge par l’action du Soleil, et le nombre de ses apôtres retraça la grande division duodécimale qui se retrouve dans toutes les religions dont le Soleil est le héros ; mais sa légende fut plus merveilleuse qu’amusante, et l’oreille du juif ignorant et crédule s’y montre un peu. Comme l’auteur de la fable sacrée l’avait fait naître chez les Hébreux, il l’assujettit, lui et sa mère, aux pratiques religieuses de ce peuple. Il fut, comme tous les enfants Juifs, circoncis le huitième jour : comme les autres femmes juives, sa mère fut obligée de se présenter au temple pour s’y faire purifier. On sent que tout cela dut suivre nécessairement de l’idée première ou de celle qui le fait naître, prêcher et mourir pour ressusciter ensuite ; car point de résurrection là où il n’y a pas eu de mort. Dès qu’on en eut fait un homme, on le fit passer par les degrés de l’adolescence et de la jeunesse, et il parut de bonne heure instruit, au point qu’à douze ans, il étonnait tous les docteurs. La morale qu’on voulait inculquer, on la mit en leçons dans ses discours, ou en exemples dans ses actions. On supposa des miracles qui l’appuyaient, et on mit des fanatiques en avant, qui s’en disaient les témoins ; car qui ne fait pas des miracles partout où l’on trouve de esprits disposés à y croire ? On en a vu ou cru voir au tombeau du bienheureux Pâris, dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, et au milieu d’une immense population, qui pouvait fournir plus d’un critique, mais beaucoup plus encore d’enthousiastes et de fripons. Tous les chefs de religion sont censés en avoir fait. Fo, chez les Chinois, fait des miracles, et quarante mille disciples publient partout qu’ils les ont vus. Odin en fait aussi chez les scandinaves ; il ressuscite des morts, il descend aussi aux enfers, et il donne aux enfants naissants une espèce de baptême. Le merveilleux est le grand ressort de toutes les religions : rien n’est si fortement cru, que ce qui est incroyable. L’évêque Synésius a dit, et il s’y connaissait, qu’il fallait des miracles au peuple à quelque prix que ce fût, et qu’on ne pouvait le conduire autrement. Toute la vie de Christ a donc été composée dans cet esprit. Ceux qui l’ont fabriquée, en ont lié les événements fictifs, non seulement à des lieux connus, comme ont fait tous les poètes anciens dans les fables sur Hercule, sur Bacchus, sur Osiris, etc., mais encore à une époque et à des noms connus, tels que le siècle d’Auguste, de Tibère, de Ponce Pilate, etc. Ce qui prouve, non pas l’existence réelle de Christ, mais seulement que la fiction sacerdotale est postérieure à cette époque ; ce dont nous ne doutons pas. On en a fait même plusieurs, puisque l’on compte jusqu’à cinquante évangiles ou vies de Christ, et qu’on a débité sur lui tant de contes, que d’immenses volumes pourraient à peine les contenir, suivant l’expression d’un des auteurs de ces légendes. Le génie des mystagogues s’est donné une vaste carrière ; mais tous se sont accordés sur deux points fondamentaux, sur l’incarnation que nous avons expliquée, et sur la mort et la résurrection que nous allons faire voir n’appartenir qu’au Soleil, et n’être que la répétition d’une aventure tragique, retracée dans tous les mystères, et décrite dans tous les chants et toutes les légendes des adorateurs du Soleil, sous une foule de noms différents.

Rappelons-nous bien ici ce que nous avons prouvé plus haut, que Christ a tous les caractères du dieu Soleil, dans sa naissance ou dans son incarnation au sein d’une vierge, et que cette naissance arrive au moment même où les anciens célébraient celle du Soleil et de Mithra, et qu’elle arrive sous l’ascendant d’une constellation qui, dans la sphère des Mages, porte un jeune enfant appelé Jésus. Il s’agit actuellement de faire voir qu’il a encore tous les caractères du dieu Soleil dans sa résurrection, soit pour l’époque à laquelle cet événement est censé arriver, soit pour la forme sous laquelle Christ se montre dans son triomphe.

En terminant notre explication de la prétendue chute de l’homme, et de la fable dans laquelle le Serpent introduit le mal dans le Monde, nous avons dit que ce mal était de nature à être réparé par le Soleil du printemps, et à ne pouvoir l’être que par lui. La réparation opérée par Christ, s’il est le dieu Soleil, doit donc se faire à cette époque.

Or, c’est à l’équinoxe du printemps précisément, que Christ triomphe et qu’il répare les malheurs du genre humain, dans la fable sacerdotale des Chrétiens, appelée vie de Christ. C’est à cette époque annuelle que sont liées les fêtes qui ont pour objet la célébration de ce grand événement, car la Pâque des Chrétiens, comme celle des Juifs, est nécessairement fixée à la pleine Lune de l’équinoxe du printemps, c’est-à-dire, au moment de l’année où le Soleil franchit le fameux passage qui sépare l’empire du dieu de la Lumière de celui du prince des Ténèbres, et où reparaît dans nos climats l’astre qui donne la lumière et la vie à toute la Nature. Les Juifs et les Chrétiens l’appellent la fête du passage ; car c’est alors que le dieu Soleil ou le seigneur de la Nature passe vers nous pour nous distribuer ses bienfaits, dont le Serpent des ténèbres et de l’automne nous avait privés pendant tout l’hiver. C’est là ce bel Apollon, plein de toutes les forces de la jeunesse, qui triomphe du serpent Python. C’est la fête du Seigneur, puisqu’on donnait au Soleil ce titre respectable ; car Adonis et Adonaï désignaient cet astre, Seigneur du Monde, dans la fable orientale sur Adonis, dieu Soleil, qui, comme Christ, sortait victorieux du tombeau après qu’on avait pleuré sa mort. Dans la consécration des sept jours aux sept planètes, le jour du Soleil s’appelle le jour du Seigneur. Il précède le lundi ou le jour de la Lune, et suit le samedi ou le jour de Saturne, deux planètes qui occupent les extrêmes de l’échelle musicale, dont le Soleil est le centre, et il forme la quarte. Ainsi l’épithète de seigneur convient sous tous les rapports au Soleil.

Cette fête du passage du Seigneur fut fixée originairement au 25 de mars, c’est-à-dire, trois mois, jour pour jour, après la fête de sa naissance, qui est aussi celle de la naissance du Soleil. C’était alors que cet astre, reprenant sa force créatrice et toute son activité féconde, était censé rajeunir la Nature, rétablir un nouvel ordre de choses, créer, pour ainsi dire un nouvel Univers sur les débris de l’ancien Monde, et faire, par le moyen de l’agneau équinoxial, passer les hommes à l’empire de la lumière et du bien que ramenait sa présence.

Toutes ces idées mystiques se trouvent réunies dans ce passage de Cédrénus. « Le premier jour du « premier mois, dit cet historien, est le premier du mois nisan ; il répond au 25 de mars des Romains et au mois phamenot des Égyptiens. En ce jour, Gabriel donne le salut à Marie pour lui faire concevoir le Sauveur. » J’observe que c’est dans ce même mois phamenot qu’Osiris donnait la fécondité à la Lune dans la théologie égyptienne. « C’est en ce même jour, ajoute Cédrénus, que notre dieu sauveur, après avoir terminé sa carrière, ressuscita d’entre les morts ; ce que nos anciens pères ont appelé la pâque ou le passage du Seigneur. C’est à ce même jour que nos anciens théologiens fixent aussi son retour ou son second avènement, le nouveau siècle devant courir de cette époque, parce que c’est à ce même jour qu’a commencé l’Uni- vers. » Ceci s’accorde bien avec le dernier chapitre de l’Apocalypse, qui fait partir du trône de l’Agneau équinoxial le nouveau temps qui va régler les destinées du Monde de lumière et des amis d’Ormusd.

Le même Cédrénus fait mourir Christ le 23 mars, et ressusciter le 25 : de là, dit-il, vient l’usage, dans l’Église, de célébrer la Pâque le 25 de mars, c’est-à-dire, au 8 avant les calendes d’avril, ou trois mois après le 8 des calendes de janvier, époque de la naissance du dieu Soleil. Ce 8 des calendes, soit de janvier, soit d’avril, était le jour même où les anciens Romains fixaient l’arrivée du Soleil au solstice d’hiver et à l’équinoxe du printemps. Si le 8 des calendes de janvier était un jour de fête dans la religion des adorateurs du Soleil, comme nous l’avons vu plus haut, le 8 des calendes d’avril ou le 25 de mars en était aussi un chez eux. On y célébrait les grands mystères qui rappelaient le triomphe que le Soleil, à cette époque, remportait tous les ans sur les longues nuits d’hiver.

On personnifiait cet astre dans les légendes sacrées ; on le pleurait pendant quelques jours, comme mort, et l’on chantait sa résurrection le 25 de mars ou le 8 avant les calendes d’avril. C’est Macrobe qui nous l’apprend, le même Macrobe qui nous a dit qu’au solstice d’hiver ou au 8 avant les calendes de janvier on peignait ce même dieu Soleil sous la forme d’un enfant naissant, et au printemps sous l’emblème d’un jeune homme fort et vigoureux. Il ajoute que ces fêtes de la passion ou de la mort et de la résurrection du dieu du jour, fixées à l’équinoxe du printemps, se retrouvaient dans toutes les sectes de la religion du Soleil. Chez les Égyptiens, c’était la mort et la résurrection d’Osiris ; chez les Phéniciens, c’était la mort et la résurrection d’Adonis ; chez les Phrygiens, on retraçait les aventures tragiques d’Atys, etc. ; donc le dieu Soleil, dans toutes les religions, éprouve les mêmes malheurs que Christ, triomphe comme lui du tombeau, et cela aux mêmes époques de la révolution annuelle. C’est à ceux qui s’obstinent à faire de Christ un autre être que le Soleil, à nous donner les raisons d’une aussi singulière coïncidence. Pour nous, qui ne croyons point à ces jeux du hasard, nous dirons tout bonnement que la passion et la résurrection de Christ célébrées à Pâques, font partie des mystères de l’ancienne religion solaire ou du culte de la Nature universelle.

C’est surtout dans la religion de Mithra ou du dieu Soleil adoré sous ce nom par les Mages, que l’on trouve plus de traits de ressemblance avec la mort et la résurrection de Christ et avec les mystères des Chrétiens. Mithra, qui naissait aussi le 25 décembre, comme Christ, mourait comme lui ; il avait son sépulcre, sur lequel ses initiés venaient répandre des larmes. Les prêtres portaient son image, pendant la nuit, à un tombeau qu’on lui avait préparé ; il était étendu sur une litière, comme l’Adonis phénicien. Cette pompe, comme celle du vendredi-saint, était accompagnée de chants funèbres et de gémissements de ses prêtres ; ils donnaient quelque temps aux expressions d’une douleur simulée ; ils allumaient le flambeau sacré ou leur cierge pascal ; ils oignaient de crème ou de parfum l’image, après quoi l’un d’eux prononçait gravement ces mots : « Rassurez-vous, troupe sacrée d’initiés, votre dieu est ressuscité ; ses peines et ses souffrances vont faire votre salut. » Pourquoi, reprend l’écrivain chrétien de qui nous tenons ces détails, pourquoi exhortez-vous ces malheureux à se réjouir ? pourquoi les tromper par de fausses promesses ? La mort de votre dieu est connue ; sa vie nouvelle n’est pas prouvée. Il n’y a pas d’oracle qui garantisse sa résurrection ; il ne s’est pas montré aux hommes après sa mort, pour qu’on puisse croire à sa Divinité. C’est une idole que vous ensevelissez ; c’est une idée sur laquelle vous pleurez, c’est une idole que vous tirez du tombeau, et après avoir été malheureux vous vous réjouissez. C’est vous qui délivrez votre dieu, etc. Je vous demande, continue Firmicus, qui a vu votre dieu à cornes de bœuf, sur la mort duquel vous vous affligez ? Et moi je demanderai à Firmicus et à ses crédules Chrétiens : Et vous, qui vous affligez sur la mort de l’agneau égorgé pour laver dans son sang les péchés du Monde, qui a vu votre dieu aux formes d’agneau, dont vous célébrez le triomphe et la résurrection ?

Ignorez-vous que deux mille ans avant l’ère chrétienne, époque à laquelle remonte la religion des Perses et le culte mithriaque ou du taureau de Mithra, le Soleil franchissait le passage équinoxial sous le signe du Taureau, et que ce n’est que par l’effet de la précession des équinoxes qu’il le franchit de vos jours sous le signe de l’Agneau ; qu’il n’y a de changé que les formes célestes et le nom, que le culte est absolument le même ? Aussi il semble que, dans cet endroit, Firmicus, en attaquant les anciennes religions, ait pris à tâche de réunir tous les traits de ressemblance que leurs mystères avaient avec ceux des Chrétiens. Il s’attache surtout à l’initiation mithriaque, dont il fait un parallèle assez suivi avec celle de Christ, et qui ne lui ressemble tant que parce qu’elle en est une secte. Il est vrai qu’il explique toute cette conformité qu’ont entre elles ces deux religions, en disant, comme Tertullien et saint Justin, que longtemps avant qu’il y eût des Chrétiens, le Diable avait pris plaisir à faire copier leurs mystères et leurs cérémonies futures par ses adorateurs. Excellente raison pour des Chrétiens tels qu’on en trouve encore beaucoup aujourd’hui, mais pitoyable à donner à des hommes de bon sens. Pour nous, qui ne croyons pas au Diable, et qui ne sommes pas comme eux dans ses secrets, nous dirons tout simplement que la religion de Christ, fondée, comme toutes les autres, sur le culte du Soleil, a conservé les mêmes dogmes, les mêmes pratiques, les mêmes mystères, à quelques formes près ; que tout a été commun parce que le dieu l’était ; qu’il n’y a eu que les accessoires qui ont pu être différents, mais que la base était la même. Les plus anciens apologistes de la religion chrétienne conviennent que la religion mithriaque avait ses sacrements, son baptême, sa pénitence, son eucharistie et sa consécration avec des paroles mystiques ; que les catéchumènes de cette religion avaient des épreuves préparatoires plus rigoureuses encore que celles des Chrétiens ; que les initiés ou les fidèles marquaient leur front d’un signe sacré ; qu’ils admettaient aussi le dogme de la résurrection ; qu’on leur présentait la couronne qui orne le front des martyrs ; que leur souverain pontife ne pouvait avoir été marié plusieurs fois ; qu’ils avaient leurs vierges et la loi de continence ; enfin qu’on retrouvait chez eux tout ce qui se pratiqua depuis par les Chrétiens. Il est vrai que Tertullien appelle encore à son secours le Diable, pour expliquer une ressemblance aussi entière. Mais comme, sans l’intervention du diable, il est aisé d’apercevoir que quand deux religions se ressemblent aussi parfaitement, la plus ancienne est la mère, et la plus jeune la fille, nous conclurons, puisque le culte de Mithra est infiniment plus ancien que celui de Christ, et ses cérémonies de beaucoup antérieures à celles des Chrétiens, que les Chrétiens sont incontestablement, ou des sectaires, ou des copistes de la religion des Mages.

J’ajouterai, avec le savant Hyde, que les Perses avaient sur les anges une théorie encore plus complète que celle des Juifs et des Chrétiens ; qu’ils admettaient la distinction des anges en anges de lumière et en anges de ténèbres ; qu’ils connaissaient les récits de leurs combats, et des noms d’anges qui ont passé dans notre religion ; qu’ils baptisaient leurs enfants et leur imposaient un nom ; qu’ils avaient la fiction du paradis et de l’enfer, que l’on trouve également chez les Grecs, chez les Romains et chez beaucoup d’autres peuples ; qu’ils avaient un ordre hiérarchique, et toute la constitution ecclésiastique des Chrétiens, laquelle, suivant Hyde, remonte chez eux à plus de trois mille ans. Mais je ne dirai pas avec lui, qu’on doit voir dans cette ressemblance l’ouvrage de la Providence, qui a voulu que les Perses fissent par anticipation et par esprit prophétique ce que les Chrétiens devaient faire un jour. Si Hyde, né dans une île où la superstition se place presque toujours à côté de la philosophie, et forme avec elle une alliance monstrueuse, n’a pas été retenu par la crainte de choquer les préjugés de son siècle et de son pays en déguisant ainsi l’opinion que devait faire naître en lui une ressemblance aussi frappante, il faut dire que le savoir n’est pas toujours le bon sens et ne le vaut pas. Je conviendrai donc avec Hyde que les deux religions se ressemblent en presque tous les points ; mais je conclurai qu’elles n’en font qu’une, ou au moins qu’elles ne sont que deux sectes de l’antique religion des Orientaux adorateurs du Soleil, et que leurs institutions ainsi que leurs principaux dogmes, au moins quant au fond, ont une origine commune. C’est encore le Soleil qui est le dieu de cette religion, soit qu’on l’appelle Christ, soit qu’on le nomme Mithra, soit qu’on l’appelle Osiris, Bacchus, Adonis, Atys, etc. Passons maintenant à l’examen des formes qui caractérisent le dieu Soleil des Chrétiens dans son triomphe.

Ces formes sont prises tout naturellement du signe céleste sous lequel passait l’astre du Jour au moment où il amenait les longs jours et la chaleur de notre hémisphère. Ce signe, à l’époque à laquelle le christianisme a été connu en Occident, et plus de quinze siècles auparavant, était le Bélier que les Perses, dans leur cosmogonie, appellent l’ Agneau, comme nous l’avons vu plus haut. C’était le signe de l’exaltation du Soleil dans le système des astrologues, et l’ancien Sabisme y avait fixé sa plus grande fête. C’était donc le retour du Soleil à l’Agneau céleste, qui tous les ans régénérait la Nature. Voilà la forme que prenait, dans son triomphe, cet astre majestueux, ce dieu bienfaisant, sauveur des hommes. Voilà, dans le style mystique, l’ agneau qui répare les péchés du Monde.

De même qu’Ahriman ou le chef des Ténèbres avait emprunté les formes de la constellation qui en automne ramenait les longues nuits et les hivers, de même le dieu de la Lumière, son vainqueur, devait prendre, au printemps, les formes du signe céleste sous lequel s’opérait son triomphe. C’est la conséquence toute naturelle qui suit des principes que nous avons adoptés dans l’explication de la fable sur l’introduction du mal par le Serpent. Nous savons d’ailleurs que le génie des adorateurs du Soleil était de peindre cet astre sous les formes et avec les attributs des signes célestes auxquels il s’unissait chaque mois : de là les diverses métamorphoses de Jupiter chez les Grecs, et de Vichnou chez les Indiens. Ainsi, on peignait un jeune homme conduisant un bélier, ou ayant sur ses épaules un bélier, ou armant son front des cornes d’un bélier. C’est sous cette dernière forme que se manifestait Jupiter Ammon. Christ prit aussi le nom et la forme de l’agneau, et cet animal fut l’expression symbolique sous laquelle on le désigna. On ne disait pas le Soleil de l’Agneau, mais simplement l’Agneau, comme a dit souvent du Soleil, du Lion ou d’Hercule, le Lion. Ce ne sont que des expressions différentes de la même idée, et un usage varié du même animal céleste, dans les peintures du Soleil du printemps.

Cette dénomination d’agneau par excellence, donnée à Christ ou au dieu de la Lumière dans son triomphe équinoxial, se retrouve partout dans les livres sacrés des Chrétiens, mais surtout dans leur livre d’initiation, connu sous le nom d’Apocalypse. Les fidèles ou les initiés y sont qualifiés de disciples de l’agneau. On y représente l’agneau égorgé au milieu de quatre animaux, qui sont aussi dans les constellations, et qui sont placés aux quatre points cardinaux de la sphère. C’est devant l’agneau que les génies des vingt-quatre heures, désignés sous l’emblème des vieillards, se prosternent. C’est, dit-on, l’agneau égorgé qui est digne de recevoir toute puissance, divinité, sagesse, force, honneur, gloire et bénédiction ; c’est l’agneau qui ouvre le livre de la fatalité, désigné sous l’emblème d’un livre fermé de sept sceaux.

Toutes les nations de l’Univers viennent se placer devant le trône et devant l’ Agneau. Elles sont vêtues de blanc ; elles ont des palmes à la main et chantent à haute voix : Gloire à notre dieu qui est assis sur ce trône. On se rappelle que l’Agneau céleste ou le Bélier est le signe de l’exaltation du dieu Soleil, et que cet astre victorieux semble être porté dessus dans son triomphe. On entoure l’agneau du cortège duodécimal dont il est le chef dans les signes célestes. Il paraît debout sur la montagne, les douze tribus l’environnent, et sont destinées à le suivre partout où il va.

On voit les vainqueurs du Dragon qui chantent le cantique de l’Agneau. Il serait superflu de multiplier ici les passages dans lesquels ce nom mystérieux est répété. Partout on voit que le dieu de la Lumière, sous le nom de l’agneau, était la grande Divinité à laquelle on se consacrait dans l’initiation des Chrétiens. Les mystères de Christ sont donc tout simplement les mystères du dieu Soleil, dans son triomphe équinoxial, où il emprunte les formes du premier signe ou celles de l’Agneau céleste : aussi la figure de l’Agneau était-elle le caractère ou le sceau dont on marquait autrefois les initiés de cette secte. C’était leur tessera et l’attribut symbolique auquel les frères de cette francmaçonnerie religieuse se reconnaissaient entre eux. Les Chrétiens de ce temps-là faisaient porter au col de leurs enfants l’image symbolique de l’agneau. Tout le monde connaît les fameux Agnus Dei.

La plus ancienne représentation du dieu des Chrétiens était une figure d’agneau, tantôt uni à un vase dans lequel son sang coulait, tantôt couché au pied d’une croix. Cette coutume subsista jusqu’à l’an 680, et jusqu’au pontificat d’Agathon et au règne de Constantin Pogonat. Il fut ordonné par le sixième synode de Constantinople (canon 82), qu’à la place de l’ancien symbole, qui était l’agneau, on représenterait un homme attaché à une croix ; ce qui fut confirmé par le pape Adrien Ier. On voit encore ce symbole sur le tabernacle ou sur la petite armoire dans laquelle nos prêtres enferment le soleil d’or ou d’argent qui contient l’image circulaire de leur dieu Soleil, ainsi que sur le devant de leurs autels. L’agneau y est souvent représenté couché, tantôt sur une croix, tantôt sur le livre de la fatalité, qui est fermé de sept sceaux. Ce nombre sept est celui de sept sphères dont le Soleil est l’âme, et dont le mouvement ou la révolution se compte du point d’ Aries ou de l’Agneau équinoxial.

C’est là cet agneau que les Chrétiens disent avoir été immolé dès l’origine du Monde. Agnus occisus ab origine Mundi. Il fournit la matière d’une antithèse à l’auteur de la prose de Pâques, victime paschali, etc., Agnus redemit oves, etc. Tous les chants de cette fête de joie et qui répondent aux hilaries des anciens adorateurs du Soleil, fêtes célébrées à la même époque, nous retracent la victoire remportée par l’Agneau sur le prince des Ténèbres. On allume le cierge connu sous le nom de cierge pascal, pour peindre le triomphe de la Lumière. Les prêtres se revêtent de blanc, couleur affectée à Ormusd ou au dieu de la Lumière. On consacre le feu nouveau, ainsi que l’eau lustrale : tout est renouvelé dans les temples, comme dans la nature. Les anciens Romains en faisaient autant au mois de mars, et substituaient de nouveaux lauriers dans les maisons de leurs flamines et dans les lieux destinés aux assemblées. C’est ainsi que les Perses, dans leur fête du Neurouz ou de l’entrée du Soleil à l’Agneau du printemps, chantent le renouvellement de toutes choses et le nouveau jour du nouveau mois, de la nouvelle année, du nouveau temps, qui doit renouveler tout ce qui naît du temps. Ils ont aussi leur fête de la croix peu de jours auparavant ; elle est suivie quelques jours après de celle de la victoire.

C’était à cette époque que leur ancien Persée, génie placé sur le point équinoxial, était censé avoir tiré du Ciel et consacré dans leurs Pyrées le feu éternel qu’y entretenaient les Mages, le même feu que les Vestales conservaient à Rome, et dont tous les ans, au printemps, on tirait celui qu’on allumait dans les temples. La même cérémonie se pratiquait en Égypte, comme on peut le voir dans un ancien monument de la religion des Égyptiens. On y remarque un bûcher, formé de trois piles de bois de dix morceaux chacun, nombre égal à celui des décans et des divisions des signes, de dix degrés en dix degrés. Ainsi il y a trente morceaux de bois, autant que l’on compte de degrés au signe. Sur chacune des trois piles est couché un agneau ou bélier, et au-dessus une immense image du Soleil, dont les rayons se prolongent jusqu’à terre. Les prêtres touchent du bout du doigt ces rayons, et en tirent le feu sacré, qui va allumer le bûcher de l’agneau et embraser l’Univers. Ce tableau nous rappelle la fête équinoxiale du printemps, célébrée en Égypte sous Aries ou sous l’Agneau, en mémoire de ce que le feu du Ciel avait embrasé le Monde. Dans cette fête on marquait tout de rouge ou de la couleur du feu, comme dans la pâque des Juifs ou dans leur fête de l’Agneau. Cette résurrection du feu sacré éternel, qui bouillonne dans le Soleil, et qui tous les ans au printemps vient rendre la vie à la nature dans notre hémisphère, fut la véritable résurrection du Soleil Christ. C’est pour en retracer l’idée, que tous les ans l’évêque de Jérusalem s’enferme dans un petit caveau, qu’on appelle le tombeau de Christ. Il a des paquets de petites bougies ; il bat le briquet et les allume : en même temps il se fait une explosion de lumière, telle que celle de nos feux d’opéra, pour donner à croire au peuple que le feu sacré est tombé du Ciel sur la Terre. Puis l’évêque sort du caveau en criant : le feu du Ciel est descendu, et la sainte bougie est allumée. Le peuple crédule accourt en foule pour acheter de ces bougies, car le peuple est partout la dupe des prêtres.

Le nom d’agneau n’a été donné à Christ, et on ne l’a anciennement représenté sous cet emblème, que parce que le Christ est le Soleil, et que le triomphe du Soleil arrive tous les ans sous le signe céleste de l’Agneau, ou sous le signe qui était alors le premier des douze, et dans lequel l’équinoxe du printemps avait lieu. Les Troyens avaient consacré pour victime au Soleil l’ agneau blanc, et leur pays était célèbre par les mystères d’Atys, dans lesquels l’Agneau équinoxial jouait un grand rôle.

De même que les Chrétiens supposent que leur dieu Soleil Christ a été attaché au bois de la croix, les Phrygiens, adorateurs du Soleil sous le nom d’Atys, le représentaient dans sa passion par un jeune homme lié à un arbre que l’on coupait en cérémonie. Au pied de l’arbre était un Agneau ou le Bélier équinoxial du printemps.

Ces mystères d’Atys duraient trois jours. Ces jours étaient des jours de deuil, que suivait immédiatement la fête des hilaries, jour de joie, dans lequel on célébrait, comme nous l’avons déjà dit, l’époque heureuse où le Soleil Atys reprenait son empire sur les longues nuits.

Cette fête était celle du 25 de mars ou du 8 avant les calendes d’avril, c’est-à-dire, qu’elle tombait le même jour où l’on célébrait originairement la pâque et le triomphe de Christ, et où l’on chante Alleluia, véritable chant de joie des hilaries, et Hœc dies, etc. Voilà le jour qu’a fait le Seigneur ; que ce soit pour nous un jour de joie et d’allégresse. On y chante aussi la fameuse PROSE O filii et filiœ, etc. Il n’y a de différence dans ces deux fêtes, que dans le nom du héros de la tragédie, qui dans toutes les deux fables se trouve être absolument le même dieu. Aussi est-ce en Phrygie que fut fait le fameux livre de l’Initiation aux mystères de l’Agneau, appelé Apocalypse. L’empereur Julien examine les raisons qui ont fait choisir l’équinoxe du printemps pour y placer cette solennité et il nous dit que c’est parce que le Soleil franchit alors la ligne qui le séparait de nos climats, et qu’il vient prolonger la durée des jours dans notre hémisphère ; ce qui arrive, ajoute-t-il, lorsque le roi Soleil passe sous le Bélier ou sous l’Agneau. À son approche, nous célébrons dans les mystères la présence du dieu sauveur et libérateur.

Le Bélier ou l’Agneau ne se trouve jouer chez les Chrétiens un rôle si important, que parce qu’il remplit celui que jouait autrefois le Taureau dans les mystères de Bacchus et de Mithra. Osiris et Bacchus, représentés tous deux avec les formes de l’ancien taureau équinoxial, mouraient et ressuscitaient comme Christ : on retraçait dans les sanctuaires les mystères de leur passion, comme ceux d’Atys et de Christ chez les Phrygiens et chez les Chrétiens.

Les Pères de l’Église et les écrivains de la secte chrétienne parlent souvent de ces fêtes célébrées en honneur d’Osiris, mort et ressuscité, et ils en font un parallèle avec les aventures de leur dieu. Athanase, Augustin, Théophile, Athénagore, Minutius Félix, Lactance, Firmicus, ainsi que les auteurs anciens qui ont parlé d’Osiris ou du dieu Soleil, adoré sous ce nom en Égypte, s’accordent tous à nous peindre le deuil universel des Égyptiens dans la fête où l’on faisait la commémoration de cette mort tous les ans, comme nous faisons celle du Soleil Christ au vendredi-saint. Ils nous décrivent les cérémonies qui se pratiquaient à son tombeau, les larmes qu’on allait y répandre pendant plusieurs jours, et ensuite les fêtes de joie qui succédaient à cette tristesse, au moment où l’on annonçait sa résurrection. Il était descendu aux enfers, puis il en revenait pour s’unir à Horus, dieu du printemps, et triompher du chef des Ténèbres, Typhon son ennemi, qui l’avait mis à mort. On appelait mystères de la nuit ceux dans lesquels on donnait le spectacle de sa passion. Ces cérémonies avaient le même objet que celles du culte d’Atys, suivant Macrobe, et se rapportaient au Soleil vainqueur des ténèbres, représentées par le Serpent, dont Typhon prenait les formes en automne, lors du passage de cet astre sous le Scorpion.

On en peut dire autant de Bacchus, qui, de l’aveu de tous les anciens, était le même que l’Osiris égyptien et que le dieu Soleil, dont on présentait l’image enfantine à l’adoration du peuple au solstice d’hiver. Bacchus était mis à mort, descendait aux enfers et ressuscitait, et l’on célébrait tous les ans les mystères de sa passion : on appelait ces fêtes, titaniques et fêtes de la nuit parfaite. On suppose que ce dieu fut mis en pièces par les Géants, mais que sa mère ou Cérès réunit ses membres, et qu’il reparut jeune et vigoureux. Pour retracer sa passion, on mettait à mort un taureau, dont on mangeait la chair crue, parce que Bacchus ou le dieu Soleil, peint avec les formes du bœuf, avait été ainsi déchiré par les Titans. Ce n’était point la représentation de l’agneau égorgé, c’était celle du bœuf déchiré et mis en lambeaux, que l’on donnait dans les mystères. En Mingrelie, c’est un agneau rôti que le prince met en pièces avec ses mains, et qu’il distribue à toute sa cour à la fête de Pâques.

Julius Firmicus, qui nous rapporte la légende crétoise sur la vie et sur la mort de Bacchus, et qui s’obstine à en faire un homme, comme il en faisait un de Christ, convient cependant que les Païens expliquaient ces fictions par la Nature, et qu’ils regardaient ces récits comme autant de fables solaires. Il est vrai aussi qu’il se refuse à toutes ces raisons, comme beaucoup de gens se refuseront à nos explications, soit par ignorance, soit par envie de calomnier ce qu’ils n’entendent pas, comme en ont usé tous les Pères de l’Église dans la critique qu’ils ont faite du paganisme. Firmicus prend même la défense du Soleil, qui lui paraît outragé par ces fictions, et il lui prête un discours, dans lequel le dieu du Jour se plaint de ce que l’on cherche à le déshonorer par des fables impertinentes, tantôt en le submergeant dans le Nil, sous les nom d’Osiris et d’Horus, tantôt en le mutilant sous ceux d’Atys et d’Adonis, tantôt en le faisant cuire dans une chaudière ou rôtir à la broche, comme Bacchus. Il aurait pu ajouter, tantôt en le faisant pendre sous le nom de Christ. Au moins, d’après ce que dit Firmicus, il est clair que la tradition s’était conservée chez les Païens, que toutes ces aventures tragiques et incroyables n’étaient que des fictions mystiques sur le Soleil. C’est ce que nous prouvons encore ici par notre explication de la fable de Christ, mis à mort et ressuscité à l’équinoxe du printemps.

Comme à Christ, on donnait à Bacchus l’épithète de Sauveur, ainsi qu’à Jupiter ou au dieu à cornes de bélier, qui avait sa statue dans le temple de la Vierge, Minerve Polias, à Athènes.

Au reste, l’idée d’un dieu descendu sur la Terre pour le salut des hommes n’est ni nouvelle ni particulière aux Chrétiens. Les anciens ont pensé que le dieu suprême avait envoyé à diverses époques ses fils ou ses petits-fils pour s’occuper du bonheur des humains. On mettait dans ce nombre Hercule et Bacchus, c’est-à-dire, le dieu Soleil, chanté sous ces différents noms.

De même que Christ, Bacchus avait fait des miracles : il guérissait les malades, et prédisait l’avenir. Dès son enfance, il fut menacé de perdre la vie, comme Christ que voulut faire périr Hérode. Le miracle des trois cruches qui se remplissaient de vin dans son temple, vaut bien celui des Noces de Cana. C’est au 6 janvier que se fait la fête commémorative de ce miracle du héros de la religion Chrétienne : c’était aux nones du même mois qu’un pareil miracle s’opérait dans l’île d’Andros, dans le temple de Bacchus. Tous les ans, on voyait couler une source dont la liqueur avait le goût de vin. Il paraît que l’auteur de la légende de Christ a rassemblé différentes fictions merveilleuses répandues parmi les adorateurs du Soleil, sous divers noms. On appelait Bacchus, comme Christ, dieu fils de Dieu, et son intelligence, qui s’unissait à la matière ou au corps. Comme Christ, Bacchus établit des initiations ou des mystères, dans lesquels le fameux Serpent, qui joua depuis un grand rôle dans la fable de l’Agneau, était mis en scène, ainsi que les pommes des Hespérides. Ces initiations étaient un engagement à la vertu. Les initiés attendaient aussi son dernier avènement ; ils espéraient qu’il reprendrait un jour le gouvernement de l’Univers, et qu’il rendrait à l’homme sa première félicité. Ils furent souvent persécutés, comme les adorateurs de Christ et comme ceux de Sérapis, ou comme les adorateurs du Soleil honoré sous ces deux noms. On imputa à ceux qui se rassemblaient pour la célébration de ces mystères beaucoup de crimes, comme on en imputa aux premiers Chrétiens, et en général à tous ceux qui célèbrent des mystères secrets et nouveaux. Dans certaines légendes, on lui donna pour mère Cérès ou la Vierge céleste. Dans des légendes plus anciennes, c’était la fille de Cérès ou Proserpine qui l’avait conçu de ses amours avec le dieu suprême, métamorphosé en serpent. Ce serpent est le fameux serpent d’Esculape, qui, comme celui que Moïse éleva dans le désert, et auquel Christ se compare, guérissait toutes les maladies. Il en naissait un Bacchus à cornes de taureau, parce que effectivement toutes les fois que le Soleil s’unissait à ce Serpent d’automne, alors montait le Taureau du printemps, qui donnait ses formes à Bacchus, et qui porte les Hyades ses nourrices. Dans les siècles postérieurs, il dut prendre les formes de l’agneau, et c’est alors que Cérès ou la Vierge céleste devint sa mère, dans ce sens qu’elle présidait à sa naissance ; car nous avons déjà vu qu’on le représentait sous l’emblème d’un enfant naissant au solstice d’hiver, pour exprimer l’espèce d’enfance du dieu Soleil ou du Jour, adoré sous le nom de Bacchus en Grèce, en Thrace, dans l’Asie mineure, dans l’Inde et l’Arabie ; sous celui d’Osiris en Égypte, de Mithra en Perse, et d’Adonis en Phénicie ; car Adonis est le même qu’Osiris et que Bacchus, de l’aveu des anciens auteurs. Mais sous ce dernier nom, sa légende est différente de celle d’Osiris et de Bacchus ; elle est moins pompeuse. Ce n’est point l’histoire d’un conquérant ni d’un roi ; c’est celle d’un jeune homme d’une rare beauté tel qu’on peignait le Soleil à l’époque du printemps. La déesse qui préside à la génération des êtres en devient éperdument amoureuse. Il lui est ravi par la mort : un énorme sanglier, dans la saison des chasses, le blesse aux sources mêmes de la fécondité. L’amant infortuné de Vénus meurt ; il descend aux enfers. On le pleure sur la Terre. La déesse des enfers, la mère de Bacchus, que celui-ci visite aussi aux enfers, le retient près d’elle pendant six mois. Mais au bout de six mois il est rendu à la vie et à son amante, qui en jouit aussi pendant six mois, pour le perdre encore et le retrouver ensuite. La même tristesse et la même joie se succédaient et se renouvelaient tous les ans. Tous les auteurs qui ont parlé de cette fable sacrée se sont accordés à voir dans Adonis, le Soleil ; dans sa mort, son éloignement de nos climats ; dans son séjour aux enfers, les six mois qu’il passe dans l’hémisphère inférieur, séjour des longues nuits ; dans son retour à la lumière, son passage à l’hémisphère supérieur, où il reste également six mois, tandis que la Terre est riante et parée de toutes les grâces que lui donnent la végétation et la déesse qui préside à la génération des êtres.

C’est ainsi que Macrobe a entendu cette fable, et son explication n’a besoin que d’être complétée par des positions astronomiques que nous donnons dans notre grand ouvrage, à l’article Adonis et Vénus. Du reste, ce savant a très bien vu que cette fiction, comme celles d’Osiris et d’Atys, auxquelles il l’assimile, n’avait d’autre objet que le Soleil et sa marche progressive dans le zodiaque, comparée à l’état de la Terre dans les deux grandes époques du mouvement de cet astre, soit celui qui le rapproche de nos climats, soit celui qui l’en éloigne. Ce phénomène annuel fut le sujet de chants lugubres et de chants de joie qui se succédaient, et de cérémonies religieuses dans lesquelles on pleurait la mort du dieu Soleil, Adonis, et où ensuite on chantait son retour à la vie ou sa résurrection. On lui dressait un superbe lit à côté de la déesse de la génération et du printemps, de la mère des Amours et des Grâces. On préparait des corbeilles de fleurs, des essences, des gâteaux, des fruits pour les lui offrir, c’est-à-dire, les prémices de tous les biens que le Soleil fait éclore. On l’invitait par des chants à se rendre aux vœux des mortels. Mais avant de chanter son retour à la vie, on célébrait des fêtes lugubres en honneur de ses souffrances et de sa mort. Il avait ses initiés qui allaient pleurer à son tombeau, et qui partageaient la douleur de Vénus, et ensuite sa joie. La fête du retour à la vie était, suivant Corsini, fixée au 25 de Mars ou au 8 avant les calendes d’avril.

On faisait à Alexandrie, avec beaucoup de pompe, les funérailles d’Adonis, dont on portait solennellement l’image à un tombeau qui servait à lui rendre les derniers honneurs. On les célébrait aussi à Athènes. Plutarque, dans la vie d’Alcibiade et de Nicias, nous dit que c’était au moment de la célébration de la mort d’Adonis que la flotte athénienne appareilla pour sa malheureuse expédition de Sicile ; qu’on ne rencontrait dans les rues que des images d’Adonis mort, et que l’on portait à la sépulture, au milieu d’un cortège nombreux de femmes qui pleuraient, se frappaient la poitrine, et imitaient en tout la triste pompe des enterrements. On en tira des pronostics sinistres, que l’événement ne réalisa que trop. Les femmes d’Argos (car ce sont partout les femmes qui sont l’appui des superstitions) allaient, comme Marthe et Marie, pleurer la mort d’Adonis, et cette cérémonie lugubre avait lieu dans une chapelle du dieu sauveur ou du dieu Agneau, ou Bélier, Jupiter, invoqué sous le nom de Sauveur.

Procope et saint Cyrille parlent aussi de ces fêtes lugubres célébrées en honneur de la mort d’Adonis, et des fêtes de joie qui leur succédaient à l’occasion de sa résurrection. On y pleurait l’amant de Vénus ; l’on montrait la large blessure qu’il avait reçue, comme l’on montrait la plaie faite à Christ par le coup de lance. C’est à l’aide de ces fictions, et de la pompe qui retraçait tous les ans la malheureuse aventure d’Adonis, qu’on cherchait à en persuader au peuple la réalité ; car on s’accoutume à croire comme des faits vrais des aventures supposées, quand une foule de récits et de monuments semblent en attester l’existence. Néanmoins, malgré ces légendes sacrées, malgré le prestige des cérémonies qui tendaient à faire croire qu’Adonis avait été un homme existant, comme nos docteurs chrétiens veulent aussi le faire croire du Soleil-Christ, les Païens, qu’on me permette ce mot, tant soit peu instruits dans leur religion, n’ont pas pris comme nous le change. Il ont toujours vu dans Adonis, par exemple, le Soleil personnifié, et ils ont cru devoir rappeler à la physique et aux phénomènes annuels de la révolution de cet astre, toute l’aventure merveilleuse de l’amant de Vénus, mort et ressuscité. Les chants d’Orphée et de Théocrite sur Adonis indiquaient assez clairement qu’il s’agissait, dans cette fiction, du dieu qui conduisait l’Année et les Saisons. Ces poètes l’invitent à venir avec la nouvelle année, pour répandre la joie dans la Nature, et faire naître les biens que la Terre fait éclore de son sein. C’était aux Heures et aux Saisons qu’était confié le soin de le ramener au douzième mois. Orphée appelle Adonis le dieu aux mille noms, le nourricier de la Nature, le dieu dont la lumière s’éteint et se rallume par la révolution des heures, et qui tantôt s’abaisse vers le Tartare, et tantôt remonte vers l’Olympe, pour nous dispenser la chaleur qui met en activité la végétation. Le Soleil, sous le nom d’Horus, fils de la vierge Isis, éprouvait de semblables malheurs. Il avait été persécuté par le noir Typhon, qui prenait les formes du serpent. Avant d’en triompher, il avait été mis en pièces comme Bacchus ; mais ensuite il fut rappelé à la vie par la déesse sa mère, qui lui accorda l’immortalité. C’est dans les écrivains chrétiens, et chez les Pères de l’Église, que nous trouvons les principaux traits de ce roman sacré. Ils nous peignent la douleur qu’Isis éprouve à la mort de son fils, et les fêtes qu’elle institue à cette occasion, fêtes d’abord lugubres, et qui bientôt se changeaient en fêtes gaies et en chants de joie lorsqu’elle l’avait retrouvé. Mais Horus, de l’aveu de tous les Anciens, est le même qu’Apollon, et Apollon est le dieu Soleil : d’où il suit que les fêtes lugubres auxquelles succédaient les fêtes de joie en honneur d’Horus mort et ressuscité, avaient encore le Soleil pour objet. C’était donc un point fondamental de la religion du Soleil, de le faire mourir et ressusciter, et de retracer ce double événement par des cérémonies religieuses, et dans des légendes sacrées : de là ces tombeaux élevés partout à la divinité du Soleil, sous divers noms. Hercule avait son tombeau à Cadix, et l’on montrait ses ossements. Jupiter avait le sien en Grèce ; Bacchus avait aussi le sien ; Osiris en avait une foule en Égypte. On montrait à Delphes celui d’Apollon, où il avait été déposé, après que le serpent Python l’eut mis à mort. Trois femmes étaient venues verser des larmes sur son tombeau, comme les trois femmes qui se trouvent aussi pleurer au tombeau de Christ. Apollon triomphait ensuite de son ennemi ou du redoutable Python, et cette victoire se célébrait tous les ans au printemps, par les jeux les plus solennels. C’était à l’équinoxe du printemps que les Hyperboréens, dont Apollon était la grande Divinité, fêtaient le retour du Soleil au signe de l’Agneau, et ils prolongeaient ces fêtes jusqu’au lever des Pléiades. Apollon prenait aussi le titre de Sauveur : c’était ce nom que lui donnaient ceux d’Ambracie. On célébrait en son honneur, à Athènes et à Sparte, des fêtes de joie à la pleine lune du printemps, c’est-à-dire, à cette pleine lune à laquelle la fête de l’agneau ou la pâque est fixée chez les Juifs et chez les Chrétiens.

C’était vers le commencement du printemps que les Tschouvaches, peuples du nord, sacrifiaient au Soleil. La fête la plus solennelle des Tatars est le jour ou celle du printemps. Celle des Kalmoucks tombe à la première lune d’Avril ; ils appellent ce premier jour équinoxial, et cette fête, le jour blanc. Dans toutes les îles de la Grèce, on célébrait des fêtes en l’honneur de l’aimable dieu du printemps, du vainqueur de l’hiver et du serpent Python, et ces fêtes s’appellent des fêtes de félicitation, en réjouissance du salut, dit Eusthate.

Il serait inutile de multiplier davantage les exemples de semblables fêtes de joie, célébrées dans tout notre hémisphère, en mémoire du fameux passage du Soleil vers nos régions, et en réjouissance des bienfaits qu’il répand par sa présence.

Nous avons suffisamment prouvé que presque partout ces fêtes de joie étaient précédées de quelques jours de deuil, durant lesquels on pleurait la mort du Soleil personnifié, avant de chanter son retour vers nous, ou allégoriquement sa résurrection et son triomphe sur le prince des Ténèbres et sur le génie de l’hiver. Les Phrygiens appelaient ces fêtes, les fêtes du réveil du Soleil, qu’ils feignaient endormi pendant les six mois d’automne et d’hiver. Les Paphlagoniens le supposaient aux fers en hiver, et chantaient au printemps l’heureux moment où il était délivré de sa captivité. Le plus grand nombre le faisait ressusciter après avoir donné le spectacle des événements tragiques de sa prétendue mort. Toutes ces fictions mystiques n’avaient, comme nous l’avons vu, d’autre objet que de retracer l’alternative des victoires remportées par la Nuit sur le Jour, et par le Jour sur la Nuit, et cette succession d’activité et de repos de la Terre soumise à l’action du Soleil. Ces phénomènes annuels étaient décrits dans le style allégorique, sous les formes tragiques de mort, de crucifiement, de déchirement, suivis toujours d’une résurrection. La fable de Christ, né comme le Soleil au solstice d’hiver, et triomphant à l’équinoxe du printemps, sous les formes de l’Agneau équinoxial, a donc tous les traits des anciennes fables solaires, auxquelles nous l’avons comparée. Les fêtes de la religion de Christ sont, comme toutes celles des religions solaires liées essentiellement aux principales époques du mouvement annuel de l’astre du Jour : d’où nous conclurons que si Christ a été un homme, c’est un homme qui ressemble bien fort au Soleil personnifié ; que ses mystères ont tous les caractères de ceux des adorateurs du Soleil, ou plutôt, pour parler sans détour, que la religion chrétienne, dans sa légende comme dans ses mystères, a pour but unique le culte de la lumière éternelle rendu sensible à l’homme par le Soleil.

Nous ne sommes pas les seuls ni les premiers qui ayons eu cette idée sur la religion des Chrétiens. Tertullien, leur apologiste, convient que dès les premiers temps où cette religion passa en Occident, les personnes un peu éclairées qui voulurent l’examiner, soutinrent qu’elle n’était qu’une secte de la religion mithriaque, et que le dieu des Chrétiens était, comme celui des Perses, le Soleil. On remarquait, dans le christianisme, plusieurs pratiques qui décelaient cette origine ; les Chrétiens ne priaient jamais qu’en se tournant vers l’orient ou vers la partie du Monde où le Soleil se lève. Tous leurs temples ou tous les lieux de leurs assemblées religieuses étaient anciennement tournés vers le Soleil levant. Leur jour de fête, à chaque semaine, répondait au jour du Soleil, appelé dimanche ou jour du seigneur Soleil. Les anciens Francs nommaient le dimanche le jour du Soleil. Toutes ces pratiques tenaient à la nature même de leur religion.

Les Manichéens, dont la religion était composée de christianisme et de magisme, se tournaient toujours, dans leurs prières, du côté où était le Soleil. Zoroastre avait donné le même précepte à ses disciples. Aussi les Manichéens, qui n’avaient pas tout-à-fait perdu le fil des opinions religieuses des anciens Perses, sur les deux principes et sur le Soleil Mithra, dont Christ est une copie, disaient que Christ était le Soleil, ou que Christ faisait sa résidence dans le Soleil, comme les Anciens y plaçaient aussi Apollon et Hercule. Ce fait est attesté par Théodoret, saint Cyrille et saint Léon. C’était par une suite de cette opinion que les autres Chrétiens, qui se disaient des meilleurs croyants, sans doute parce qu’ils étaient les plus ignorants, ne les admettaient à leur communion qu’en leur faisant abjurer l’hérésie ou le dogme de leur religion, qui consistait à croire que Christ et le Soleil n’étaient qu’une même chose. Il y a encore, en Orient, deux sectes chrétiennes qui passent pour adorer le Soleil. Les Gnostiques et les Basilidiens, qui sont les sectaires les plus savants qu’ait eus cette religion, et qui en même temps sont presque les plus anciens, avaient conservé beaucoup de traits qui décelaient l’origine de ce culte solaire. Ils donnaient à leur Christ le nom d’Iao, que l’oracle de Claros, dans Macrobe, donne au Soleil. Ils avaient leurs trois cent soixante-cinq Éons ou génies, en nombre égal à celui des trois cent soixante-cinq jours qu’engendre le Soleil, et leur ogdoade, représentative des sphères. Enfin le christianisme avait tant de conformité avec le culte du Soleil, que l’empereur Adrien appelait les Chrétiens les adorateurs de Sérapis, c’est-à-dire du Soleil ; car Sérapis était le même qu’Osiris, et les médailles anciennes, qui portent l’empreinte de Sérapis, ont cette légende : Soleil Sérapis. Nous ne sommes donc pas les premiers ni les seuls qui ayons rangé les Chrétiens dans la classe des adorateurs du Soleil, et si notre assertion paraît un paradoxe, au moins il n’est pas nouveau.

Après avoir expliqué les fables qui forment la partie merveilleuse du christianisme et de ses dogmes, nous allons entrer dans l’examen de sa partie métaphysique, et dans sa théologie la plus abstraite, celle qui est connue sous le nom de mystère de la Sainte-Trinité. Nous suivrons encore la même marche que nous avons tenue jusqu’ici, et nous ferons voir jusqu’au bout que les Chrétiens n’ont absolument rien qui soit à eux. Ce sont d’ignorants plagiaires que nous allons mettre à nu : rien ne leur appartient que les crimes de leurs prêtres.

Pour expliquer la fable de la mort et de la résurrection de Christ, nous avons rassemblé les légendes des différentes religions qui, nées en Orient, se sont propagées en Occident, à peu près dans les mêmes siècles que celle des Chrétiens, et nous avons prouvé que toutes les allégories cosmiques de leur religion leur sont communes avec les Mithriaques, avec les Isiaques, avec les mystères d’Atys, de Bacchus, d’Adonis, etc. Nous allons pareillement faire voir que leur théologie est fondée sur les mêmes bases que celle des Grecs, des Égyptiens, des Indiens, etc. ; qu’elle renferme les mêmes idées abstraites que l’on retrouve chez les philosophes qui écrivaient dans ces temps-là, et qu’elle emprunte surtout beaucoup de dogmes des Platoniciens ; qu’enfin la religion chrétienne, dans sa partie théologique, comme dans sa légende sacrée et dans les aventures tragiques de son dieu, n’a rien qui ne se retrouve dans toutes les autres religions, bien des siècles avant l’établissement du christianisme. Leurs écrivains et leurs docteurs nous fourniront encore ici les autorités propres à les convaincre de plagiat.

Le dogme de l’unité de dieu, premier dogme théologique des Chrétiens, n’est point particulier à leur secte. Il a été admis par presque tous les anciens philosophes, et la religion même populaire, chez les Païens, au milieu d’un polythéisme apparent, reconnaissait toujours un premier chef auquel tous les autres étaient soumis, sous les noms, soit de dieux, soit de génies, soit d’anges, d’izeds, etc. Comme nos anges et nos saints le sont au Dieu suprême. Tel était le grand Jupiter chez les Grecs et chez les Romains ; ce Jupiter, père des dieux et des hommes, qui remplissait l’Univers de sa substance. Il était le monarque souverain de la Nature, et les noms de dieux que prenaient les autres divinités, étaient une association dans le titre plutôt que dans la puissance, chaque Divinité ayant son département particulier sous l’empire du premier dieu, souverain et maître absolu de tous les autres. L’Écriture elle-même donne le nom de dieux aux êtres subordonnés au premier dieu, sans nuire à l’unité du chef ou de la première cause. Il en était de même du Jupiter des Grecs : ils répètent sans cesse l’épithète d’un ou d’unique, qu’ils donnent à leur Jupiter. Jupiter est un, disent-ils. L’oracle d’Apollon admet aussi un dieu incréé, né de lui-même, lequel habite au sein du feu Éther, dieu placé à la tête de toute la hiérarchie céleste.

Dans les mystères de la religion des Grecs, on chantait un hymne qui exprimait clairement cette unité. Le grand-prêtre adressant la parle à l’initié, lui disait : « Admire le maître de l’Univers ; il est un ; il existe partout. »

C’est une vérité reconnue par Eusèbe, Augustin, Lactance, Justin, Athénagore, et par une foule d’autres écrivains apologistes du Christianisme, que le dogme de l’unité de Dieu était reçu chez les anciens philosophes, et qu’il faisait la base de la religion d’Orphée et de tous les mystères des Grecs.

Je sais que les Chrétiens nous diront que les philosophes anciens, qui existaient bien des siècles avant l’établissement du Christianisme, tenaient ces dogmes de la révélation faite aux premiers hommes. Mais outre que la révélation est une absurdité, je réponds qu’il n’est pas besoin d’avoir recours à cette machine surnaturelle quand on connaît la série des abstractions philosophiques qui ont conduit les Anciens à reconnaître l’unité d’un premier principe, et quand ils nous donnent eux-mêmes les motifs qui les ont déterminés à admettre la monade ou l’unité première. Ces motifs sont simples ; ils naissent de la nature des opérations de notre esprit et de la forme sous laquelle l’action universelle du grand tout se présente à nous.

La correspondance de toutes les parties du Monde entre elles, et leur tendance vers un centre commun de mouvement et de vie, qui semble entretenir son harmonie et en produire l’accord, ont conduit les hommes, qui regardaient le grand tout comme un immense dieu, à admettre son unité, ne concevant rien hors l’assemblage de tous les êtres, ou hors le tout. Il en fut de même de ceux qui regardaient l’Univers comme un grand effet. L’union de toutes les parties de l’ouvrage et l’ensemble régulier de tout les systèmes du Monde leur a aussi fait admettre une cause unique de l’effet unique, de manière que l’unité de Dieu passa en principe dans l’esprit de ceux qui plaçaient Dieu ou la cause première hors du Monde, et dans l’esprit de ceux qui confondaient Dieu avec le Monde, et qui ne distinguaient point l’ouvrier de l’ouvrage, comme Pline et comme tous les plus anciens philosophes. « Toutes choses, dit Marc-Aurèle, sont liées entre elles par un enchaînement sacré, et il n’y en a aucune qui soit étrangère à l’autre ; car tous tes êtres ont été combinés pour former un ensemble d’où dépend la beauté de l’Univers. Il n’y a qu’un seul Monde qui comprend tout, un seul Dieu qui est partout, une seule matière éternelle, une seule loi, qui est la raison commune à tous les êtres. »

On voit dans ce peu de mots de cet Empereur philosophe le dogme de l’unité de Dieu, reconnu comme conséquence de l’unité du Monde, c’est-à-dire l’opinion philosophique et le motif qui lui a donné naissance. Les Pères de l’Église eux-mêmes ont conclu l’unité de Dieu de l’unité du Monde, c’est-à-dire, l’unité de cause de l’unité d’effet ; car chez eux l’effet est distingué de la cause, ou Dieu est séparé du Monde, c’est-à-dire, qu’ils admettent une cause abstraite, au lieu de l’être réel, qui est le Monde. Voici comme s’exprime un d’entre eux, Athanase. « Comme « il n’y a qu’une Nature et qu’un ordre pour toutes choses, nous devons conclure qu’il n’y a qu’un Dieu, artiste et ordonnateur, et de l’unité de l’ouvrage déduire celle de l’ouvrier. »

On voit donc ici les Chrétiens déduire l’unité de Dieu de l’unité du Monde, comme tous les philosophes païens l’avaient fait avant eux. Dans tout cela on reconnaît la marche naturelle de l’esprit humain, et l’on ne sent pas le besoin de faire intervenir la Divinité par la supposition absurde d’une révélation.

Tous les Platoniciens admettaient l’unité de l’archétype ou du modèle sur lequel Dieu créa le Monde, ainsi que l’unité des démiourgos ou du dieu artiste, par une suite de mêmes principes philosophiques, c’est-à-dire, d’après l’unité même de l’ouvrage, comme on peut le voir dans Proclus et dans tous les Platoniciens.

Ceux qui, comme Pythagore, employaient la théorie des nombres pour expliquer les vérités théologiques, donnaient également à la monade le titre de cause et de principe. Ils exprimaient par le nombre un ou par l’unité la cause première, et concluaient l’unité de Dieu d’après les abstractions mathématiques. L’unité se reproduit partout dans les nombres : tout part de l’unité. Il en était de même de la monade divine. On plaçait au-dessous de cette unité différentes triades, qui exprimaient des facultés émanées d’elles et des intelligences secondaires.

D’autres, remarquant la forme des administrations humaines, et surtout celle des gouvernements de l’Orient, où dans tous les temps la monarchie a été la seule administration connue, crurent qu’il en était de même du gouvernement de l’Univers, dans lequel toutes les forces partielles semblaient réunies sous la direction et sous l’autorité d’un seul chef, pour produire cet accord parfait d’où résulte le système du Monde. Le despotisme lui-même favorisa cette opinion, qui peignait la monarchie comme l’image du gouvernement des dieux ; car tout despotisme tend à concentrer le pouvoir dans l’unité, et à confondre la législation et l’exécution.

Ainsi le tableau de l’ordre social, les mathématiques et les raisonnements de la philosophie ont, par des routes différentes, mais toutes très-humaines, conduit les Anciens à préférer l’unité à la multiplicité, dans la cause première et suprême, ou dans le principe des principes, comme s’exprime Simplicius. principe principes s’exprime Simplicius. « Le premier principe, dit ce philosophe, étant le centre de tous les autres, il les renferme tous en lui-même par une seule union ; il est avant tout, il est la cause des causes, le principe des principes, le dieu des dieux. Qu’on appelle donc simplement principes ces principes particuliers, et qu’on appelle principe des principes ce principe général ou la cause des êtres, placée au-dessus de toutes choses. »

C’est ainsi que l’Univers ou la cause universelle, renfermant en soi toutes les autres causes qui sont ses parties, fut regardé comme le principe des principes et comme l’unité suprême d’où tout découlait. Ceux qui créèrent un Monde abstrait ou idéal, et un dieu également abstrait ou séparé du Monde, et par qui le Monde avait été créé d’après un modèle éternel, raisonnèrent de même sur le dieu cause de l’Univers ; car le Monde matériel a toujours fourni le type du Monde intellectuel, et c’est d’après ce que l’homme voit, qu’il crée ses opinions sur ce qu’il ne voit pas. Le dogme de l’unité de Dieu, même chez les Chrétiens, prend donc sa source dans des raisonnements purement humains ; et qui ont été faits bien des siècles avant qu’il y eût des Chrétiens, comme on peut le voir dans Pythagore, dans Platon et chez leurs disciples. Il en est de même de leur triade ou trinité, c’est-à-dire, de la sous-division de la cause première en intelligence ou sagesse divine, et en esprit ou vie universelle du Monde.

Il est à propos de rappeler ici ce que nous avons dit dans notre chapitre quatrième, sur l’âme ou sur la vie du Monde, et sur son intelligence : c’est de ce dogme philosophique qu’est éclose la trinité des Chrétiens. L’homme fut comparé à l’Univers, et l’Univers à l’homme ; et comme on appela l’homme le microcosme ou le petit Monde, on fit du Monde un Géant immense, qui renfermait en grand et comme dans sa source, ce que l’homme avait en petit et par émanation. On remarqua qu’il y avait dans l’homme un principe de mouvement et de vie, qui lui était commun avec les autres animaux. Ce principe se manifestait par le souffle, en latin, spiritus, ou l’esprit. Outre ce premier principe, il en existait un second, celui par lequel l’homme, raisonnant et combinant des idées, arrive à la sagesse : c’est l’intelligence qui se trouve en lui, dans un degré beaucoup plus éminent que dans les autres animaux. Cette faculté de l’âme humaine s’appelle en grec, logos, qui se traduit en latin par ratio et verbum. Ce mot grec exprime deux idées distinctes, rendues par deux mots différents en latin et en français, par raison, par verbe ou parole. La seconde n’est que l’image de la première ; car la parole est le miroir de la pensée : c’est la pensée rendue sensible aux autres, et qui prend en quelque sorte un corps dans l’air modifié par les organes de la parole. Ces deux principes dans l’homme ne font pas deux êtres distingués de lui : on peut cependant en faire deux êtres distincts en les personnifiant ; mais c’est toujours l’homme vivant et pensant, dans l’unité duquel se confondent toutes ses facultés comme dans leur source. Il en fut de même dans l’Univers, dieu immense et unique, qui renfermait tout en lui. Sa vie ou son spiritus, ainsi que son intelligence ou son logos, éternel, immense comme lui, se confondaient dans son unité première ou radicale, appelée père, puisque c’était d’elle que ces deux facultés émanaient. On ne pouvait concevoir l’Univers-Dieu sans le concevoir vivant de la vie universelle, et intelligent d’une intelligence également universelle. La vie n’était pas l’intelligence, mais tous deux étaient la vie ou le spiritus, et l’intelligence ou la sagesse divine, qui appartenaient essentiellement à la divinité du Monde, et qui faisaient partie de sa substance unique, puisqu’il n’existait rien qui ne fût une de ses parties. Toutes ces distinctions appartiennent à la philosophie platonicienne et pythagoricienne, et ne supposent point encore de révélation. Point d’expression plus familière aux anciens philosophes, que celle-ci : « L’Univers est un grand être animé qui renferme en lui tous les principes de vie et d’intelligence répandus dans les êtres particuliers. Ce grand être souverainement animé et souverainement intelligent, est Dieu même, c’est-à-dire, Dieu, verbe ou raison, esprit ou vie universelle. »

L’âme universelle, désignée sous le nom de spiritus, et comparée à l’esprit de vie qui anime toute la Nature, se distribuait principalement dans les sept sphères célestes, dont l’action combinée était censée régler les destinées de l’homme, et répandre les germes de vie dans tout ce qui naît ici bas. Les Anciens peignaient ce souffle unique, qui produit l’harmonie des sphères, par une flûte à sept tuyaux, qu’ils mettaient entre les mains de Pan ou de l’image destinée à représenter la Nature universelle : de là vient aussi l’opinion que l’âme du Monde était renfermée dans le nombre sept ; idée que les Chrétiens empruntèrent des platoniciens, et qu’ils ont exprimée par le sacrum septenarium, ou par leurs sept dons du Saint-Esprit. Comme le souffle de Pan, celui du Saint-Esprit était, suivant saint Justin, divisé en sept esprits. L’onction des prosélyte était accompagnée d’une invocation a Saint-Esprit : on l’appelait la mère des sept maisons ; ce qui signifie, suivant Beausobre, mère des sept cieux, le mot spiritus, en hébreu, étant féminin.

Les Musulmans et les Chrétiens orientaux donnent à la troisième personne de la trinité, pour propriété essentielle, la vie : c’est, suivant les premiers, un des attributs de la Divinité que les Chrétiens appellent personne. Les Syriens l’appellent méhaia, vivifiant. Le credo des Chrétiens lui donne l’épithète de vivificantem. Il est donc dans leur théologie le principe de vie qui anime la Nature ou cette âme universelle, principe du mouvement du Monde et de celui de tous les êtres qui ont vie. C’est là cette force vivifiante et divine, émanée du dieu qui, suivant Varron, gouverne l’Univers par le mouvement et la raison ; car c’est le spiritus qui répand la vie et le mouvement dans le Monde, et c’est la raison ou la sagesse qui lui donne la direction et qui en régularise les effets. Ce spiritus était Dieu, dans le système des anciens philosophes qui ont écrit sur l’âme universelle ou sur le spiritus mundi. C’est la force nourricière du Monde, suivant Virgile : spiritus intùs alit. La Divinité, émanée de la monade première, s’étendait jusqu’à l’âme du Monde, suivant Platon et Porphyre, ou jusqu’au troisième Dieu, pour me servir de leurs expressions. Ainsi le spiritus était Dieu, ou plutôt une faculté de la divinité universelle.

Outre le principe de vie et de mouvement, ces mêmes philosophes admettaient un principe d’intelligence et de sagesse, sous les noms de nous et de logos, ou de raison et de verbe de Dieu. C’était principalement dans la substance lumineuse qu’ils le faisaient résider. Le mot lumière, en français, désigne également l’intelligence et la lumière physique ; car l’intelligence est à l’âme ce que la lumière est à l’œil. Il n’est donc pas étonnant de voir les Chrétiens dire de Christ, qu’il est la lumière qui éclaire tout homme venant au Monde, et en faire le fils du père de toute lumière ; ce qui est vrai dans le sens métaphysique, comme dans le sens physique, Christ étant la partie lumineuse de l’essence divine, rendue sensible à l’homme par le Soleil, dans lequel elle s’incorpore ou s’incarne. C’est sous cette dernière forme qu’il est susceptible d’augmentation et de diminution, et qu’il a pu être l’objet des fictions sacrées qu’on a faites sur la naissance et sur la mort du dieu Soleil, Christ.

Les Stoïciens plaçaient l’intelligence de Jupiter, ou l’intelligence souverainement sage qui régit le Monde, dans la substance lumineuse du feu Éther, qu’ils regardaient comme la source de l’intelligence humaine. Cette opinion sur la nature de l’intelligence la fait un peu matérielle ; mais les hommes ont raisonné sur la matière qu’ils voyaient et qui frappait leurs sens, avant de rêver sur l’être immatériel qu’ils ont créé par abstraction. Le plus ou moins de subtilité dans la matière n’empêche pas qu’elle ne soit matière ; et l’âme, chez les Anciens, n’était qu’une émanation de la matière subtile, qu’ils ont cru douée de la faculté de penser. Comme nous disons le souffle de la vie, nous disons le feu du génie et les lumières de l’esprit ; et ce qui ne passe plus aujourd’hui que pour une métaphore, était autrefois une expression propre et naturelle, pour désigner le principe de la vie et de l’intelligence.

Pythagore a caractérisé cette partie de la Divinité, par le mot lucide ou lumineuse, appelant non-seulement Dieu la substance active et subtile qui circule dans toutes les parties du Monde, mais la distinguant encore par l’épithète de lumineuse, pour indiquer l’intelligence, comme il avait désigné le principe de vie par la force active et vivifiante qui meut et anime le monde. Par cette dernière partie, l’homme tenait aux animaux ; par la première, il tenait aux dieux naturels ou aux astres formés de la substance éthérée : c’est pour cela que les astres mêmes étaient supposés intelligents et doués de raison.

Suivant saint Augustin, la création des intelligences célestes est comprise dans celle de la substance de la lumière. Elles participent à cette lumière éternelle qui constitue la sagesse de Dieu, et que nous appelons, dit-il, son fils unique. Cette opinion est assez semblable à celle de Varron et des Stoïciens sur les Astres, que l’on croyait être intelligents, et vivre au sein de la lumière de l’Éther, qui est la substance de la Divinité.

Zoroastre enseignait que quand Dieu organisa la matière de l’Univers, il envoya sa volonté sous la forme d’une lumière très brillante ; elle parut sous la figure d’un homme.

Les Valentiniens, dans leur génération allégorique des divers attributs de la Divinité, font naître de l’intelligence divine le verbe ou la raison et la vie. C’est évidemment, dit Beausobre, l’âme de l’Univers, dont la vie et la raison sont les deux propriétés.

Les Phéniciens plaçaient dans la substance de la lumière, la partie intelligente de l’Univers, et celle de nos âmes, qui en est une émanation.

La théologie égyptienne, dont les principes sont consignés dans le Pimander, quel que soit l’auteur de cet ouvrage, faisait résider dans la substance lumineuse le logos ou le verbe, autrement l’intelligence et la sagesse universelle de la Divinité. Au lieu de deux personnes ajoutées au premier être, il lui donne deux sexes, la lumière et la vie. L’âme de l’homme est née de la vie, et l’esprit pur de la lumière. Jamblique regarde aussi la lumière comme la partie intelligente ou l’intellect de l’âme universelle.

Les oracles des Chaldéens et les dogmes de Zoroastre, conservés par Plethon et Psellus, parlent souvent de ce feu intelligent, source de notre intelligence.

Les Maguséens croyaient que la matière avait la perception et le sentiment, et que ce qui lui manquait, c’était l’intelligence, perfection qui est propre à la lumière.

Les Guèbres encore aujourd’hui révèrent dans la lumière le plus bel attribut de la Divinité. « Le feu, disent-ils, produit la lumière, et la lumière est Dieu. » Ce feu est le feu Éther, dans lequel l’ancienne théologie plaçait la substance de la Divinité et l’âme universelle du Monde, d’où émanent la lumière et la vie, ou, pour me servir des expressions des Chrétiens, le logos ou le verbe qui éclaire tout homme venant au monde, et le spiritus ou le Saint-Esprit qui vivifie tout.

Manès appelle Dieu « une lumière éternelle, intelligente, très-pure, qui n’est mêlée d’aucuns ténèbres. Il dit que Christ est le fils de la lumière éternelle. » Ainsi Platon appelait le Soleil le fils unique de Dieu, et les Manichéens plaçaient Christ dans cet astre, comme nous l’avons déjà observé.

C’était aussi l’opinion des Valentiniens. « Les hommes, dit Beausobre, ne pouvant concevoir rien de plus beau, rien de plus pur ni de plus incorruptible que la lumière, imaginèrent facilement que la plus excellente nature n’était qu’une lumière très-parfaite. On trouve cette idée répandue chez toutes les nations qui ont passé pour savantes. L’Écriture-Sainte elle-même ne dément pas cette opinion. Dans toutes les apparitions de la Divinité, on la voit toujours environnée de feu et de lumière. C’est du milieu d’un buisson ardent que l’Éternel parle à Moïse. Le Thabor est supposé environné de lumière quand le père de toutes lumières parle à son fils. On connaît la fameuse dispute des moines du mont Athos sur la nature de cette lumière, incréée et éternelle, qui était la Divinité elle-même. »


Les Pères de l’Église les plus instruits, et les écrivains orthodoxes, disent constamment : « Que Dieu « est une lumière, et une lumière très-sublime ; que tout ce que nous voyons de clartés, quelque brillantes qu’elles soient, ne sont qu’un petit écoulement, un faible rayon de cette lumière ; que le fils est une lumière sans commencement ; que Dieu est une lumière inaccessible, qui éclaire toujours, et qui ne disparaît jamais ; que toutes les vertus qui environnent la Divinité sont des lumières du second ordre, des rayons de la première lumière. »

C’est en général le style des Pères, avant et après le concile de Nicée. « Le Verbe, disent-ils, est la lumière venue dans le Monde ; il jaillit du sein de cette lumière qui existe par elle-même ; il est Dieu, né de Dieu : c’est une lumière qui émane d’une lumière. L’âme est elle-même lumineuse, parce qu’elle est le souffle de la lumière éternelle, etc. »

La théologie d’Orphée enseigne pareillement que la lumière, le plus ancien de tous les êtres et le plus sublime, est Dieu, ce Dieu inaccessible, qui enveloppe tout dans sa substance, et que l’on nomme conseil, lumière et vie. Ces idées théologiques ont été copiées par l’évangéliste Jean, lorsqu’il dit : « Que la vie était la lumière, et que la lumière était la vie, et que la lumière était le Verbe ou le conseil et la sagesse de Dieu. »

Cette lumière n’était pas une lumière abstraite et métaphysique, comme l’a judicieusement remarqué Beausobre, mais une lumière véritable que contemplaient dans le Ciel les esprits immortels : au moins plusieurs Pères l’ont ainsi cru, comme le prouve le même Beausobre.

On ne peut pas douter, d’après les autorités que nous venons de citer, que ce ne fût un dogme reçu dans les plus anciennes théologies, que Dieu était une substance lumineuse, et que la lumière constituait proprement la partie intelligente de l’âme universelle du Monde ou de l’Univers-Dieu. Il suit de là que le Soleil, qui en est le plus grand foyer, dut être regardé comme l’intelligence même du Monde, ou au moins comme son siège principal : de là les épithètes de mens Mundi ou d’intelligence du Monde, d’œil de Jupiter, que lui donnent les théologiens anciens, ainsi que celle de première production du père, ou de son fils premier né.

Toutes ces idées ont passé dans la théologie des adorateurs du Soleil, sous le nom de Christ, qui en font le fils du père ou du premier dieu ; sa première émanation, dieu consubstantiel ou formé de la même substance lumineuse. Ainsi le dieu Soleil est aussi le logos, le Verbe ou l’intelligence du grand Être ou du grand Dieu Univers, c’est-à-dire, qu’il se trouve avoir tous les caractères que les Chrétiens donnent au réparateur, qui n’est, dans leur religion bien analysée, autre chose que le Soleil.

Je sais que les Chrétiens, profondément ignorants sur l’origine de leur religion, repoussent tout le matérialisme de cette théorie, et qu’ils ont, comme les Platoniciens, spiritualisé toutes les idées de l’ancienne théologie. Mais il n’en est pas moins vrai que le système des spiritualistes est calqué tout entier sur celui des matérialistes ; qu’il est né après lui, et qu’il en a emprunté toutes les divisions pour créer la chimère d’un dieu et d’un Monde purement intellectuel. Les hommes ont contemplé la lumière visible avant d’imaginer une lumière invisible ; ils ont adoré le Soleil, qui frappe leurs yeux, avant de créer par abstraction un Soleil intellectuel ; ils ont admis un Monde, Dieu unique, avant de placer la Divinité dans l’unité même du grand Être qui renfermait tout en lui. Mais depuis on a raisonné sur ce Monde factice de la même manière que les Anciens avaient fait sur le Monde réel, et le dieu intellectuel eut aussi son principe d’intelligence et son principe de vie également intellectuel, d’où l’on fit émaner la vie et l’intelligence qui se manifestent dans le Monde visible. Il y eut aussi un Soleil intellectuel, dont le Soleil visible n’était que l’image ; une lumière incorporelle, dont la lumière de ce Monde était une émanation toute corporelle ; enfin, un Verbe incorporel, et un Verbe revêtu d’un corps, et rendu sensible à l’homme. Ce corps était la substance corporelle du Soleil, au-dessus de laquelle on plaçait la lumière incréée et intellectuelle, ou le logos intellectuel. C’est ce raffinement de la philosophie platonicienne qui a fourni à l’auteur de l’Évangile de Jean, le seul morceau théologique qui se trouve dans les Évangiles. « Le Verbe prit un corps ; il habita parmi nous, et nous avons vu sa gloire : c’est celle du fils unique du père. »

Ce dernier Verbe ou cette lumière incorporée dans le disque du Soleil, à qui seul il appartenait de voir son père, dit Martianus Capella dans l’hymne qu’il adresse à cet astre, était soumis au temps et enchaîné à sa révolution périodique. Celui-là seul éprouvait des altérations dans sa lumière, qui semblait naître, croître, décroître, et finir, succomber tour-à-tour sous les efforts du chef des ténèbres, et en triompher ; , tandis que le Soleil intellectuel, toujours radieux au sein de son père ou de l’unité première, ne connaissait ni changement ni diminution, et brillait d’un éclat éternel, inséparable de son principe.

On retrouve toutes ces distinctions de Soleil intellectuel et de Soleil corporel dans le superbe discours que l’empereur Julien adresse au Soleil, et qui contient les principes théologiques de ces siècles-là. C’est par là qu’on expliquera les deux natures de Christ et son incarnation, qui donna lieu à la fable faite sur Christ revêtu d’un corps, né au sein d’une vierge, mort et ressuscité.

Proclus, dans son commentaire sur la République de Platon, considère le Soleil sous deux rapports, comme Dieu non engendré, et comme Dieu engendré. Sous le rapport du principe lumineux qui éclaire tout, il est sacré ; il ne l’est pas, considéré comme corps. Sous le rapport d’être incréé, il règne sur les corps visibles ; sous le rapport d’être créé, il fait partie des êtres régis et gouvernés. On voit dans cette subtilité platonicienne, la distinction des deux natures du Soleil, et conséquemment de Christ, que nous avons prouvé plus haut n’être que le Soleil. Tel était le caractère de la philosophie dans les plus fameuses écoles, lorsque les Chrétiens composèrent leur code théologique ; les auteurs de ces ouvrages, les Pères, parlèrent le langage de la philosophie de leur temps. Ainsi saint Justin, un des plus zélés défenseurs des dogmes des Chrétiens, nous dit qu’il y a deux natures à distinguer dans le Soleil, la nature de la lumière et celle du corps du Soleil, auquel elle est incorporée. Il en est de même, ajoute ce Père, des deux natures de Christ ; Verbe ou logos lorsqu’on le conçoit uni à son père, et homme ou Verbe Incarné lorsqu’il habite parmi nous. Nous ne dirons pas, comme Justin : il en est de même des deux natures de Christ, mais voilà les deux natures de Christ ou du Soleil adoré sous ce nom.

La lumière supposée incorporelle et invisible dans le système des spiritualistes, auquel appartient le christianisme, est ce logos pur de la Divinité, qui réside dans le Monde intellectuel et au sein du premier Dieu. Mais la lumière devenue sensible à l’homme en se réunissant dans le disque radieux de ce corps divin appelé Soleil, est la lumière incréée qui prend un corps et qui vient habiter parmi nous. C’est ce logos incorporé ou incarné, descendu dans Monde visible, qui devait être le réparateur des malheurs du Monde. S’il fût toujours resté au sein de l’être invisible, sa lumière et sa chaleur, qui seules pouvaient réparer le désordre que le serpent d’hiver avait introduit sur la Terre, étaient perdues pour nous, et leur absence rendait notre mal sans remède. Mais le principe lumière, en s’unissant au Soleil et en se communiquant par cet organe à l’Univers sensible, vint chasser les ténèbres et les longues nuits d’hiver par sa lumière, et par sa chaleur, bannir le froid qui avait enchaîné la force féconde que le printemps, tous les ans, imprime à tous les éléments. Voilà le réparateur que toute la Terre attend, et c’est sous la forme ou sous le signe de l’Agneau, à Pâques, qu’il consomme ce grand ouvrage de la régénération des êtres.

On voit donc encore ici que les Chrétiens n’ont rien dans leur théologie qui leur appartienne, et que tout ce qui tient aux subtilités de la métaphysique, ils l’ont emprunté des philosophes anciens, et surtout des Platoniciens. Leur opinion sur le spiritus ou sur l’âme du Monde, et sur l’intelligence universelle, connue sous le nom de verbe ou de sagesse de Dieu, était un dogme de Pythagore et de Platon. Macrobe nous a donné un morceau de théologie ancienne ou de platonicisme, qui renferme une véritable trinité, dont celle des Chrétiens n’est que la copie. Il dit que le Monde a été formé par l’âme universelle : cette âme répond à notre spiritus ou esprit. Les Chrétiens, en invoquant leur Saint-Esprit, l’appellent aussi le créateur : Veni, creator Spiritus, etc.

Il ajoute que de cet esprit ou de cette âme procède l’intelligence qu’il appelle mens. C’est ce que nous avons prouvé plus haut être l’intelligence universelle, dont les Chrétiens ont fait leur logos ou Verbe, sagesse de Dieu ; et cette intelligence, il la fait naître du premier dieu ou du dieu suprême. N’est-ce pas là le père, le fils ou la sagesse, et l’esprit qui crée et vivifie tout ? Il n’est pas jusqu’à l’expression procéder qui n’ait été commune aux deux théologies dans la filiation des trois premiers êtres.

Macrobe va plus loin : il rappelle les trois principes à une unité première, qui est le souverain Dieu. Après avoir posé les bases de sa théorie sur cette trinité, il ajoute : « Vous voyez comment l’unité ou la monade originelle de la première cause se conserve entière et indivisible jusqu’à l’âme ou spiritas qui anime le Monde. » Ce sont ces dogmes de la théologie des Païens qui, en passant dans celle des Chrétiens, ont enfanté, non seulement le dogme des trois principes, mais encore celui de leur réunion dans une unité première. C’est de cette unité première que les principes émanaient. Ils résidaient primitivement dans l’unité du Monde, intelligent et vivant, ou du Monde animé par le souffle de l’âme universelle, et régi par son intelligence, qui l’une et l’autre se confondaient dans l’unité du grand Dieu appelé Monde, ou dans l’idée de l’Univers, Dieu unique, source de l’intelligence et de la vie de tous les autres êtres.

Tout ce qu’il y avait de matériel dans cette antique théologie fut spiritualisé par les Platoniciens modernes et par les Chrétiens, qui créèrent une trinité toute entière en abstractions, que l’on personnifiait, ou pour parler leur langage, dont on fit autant de personnes qui partageaient en commun la Divinité première et unique de la cause première et universelle.

Ainsi le dogme de la trinité ou de la division de l’unité d’un premier principe en principe d’intelligence et en principe de vie universelle, que renferme en lui l’être unique qui réunit toutes les causes partielles, n’est qu’une fiction théologique, et qu’une de ces abstractions qui séparent pour un moment, par la pensée, ce qui en soi est indivisible et inséparable par essence, et qui isolent, pour les personnifier, les attributs constitutifs d’un être nécessairement un.

C’est de cette manière que les Indiens, personnifiant la souveraine puissance de Dieu, lui ont donné trois fils : l’un est le pouvoir de créer ; le second, celui de conserver, et le troisième, celui de détruire. Telle est l’origine de la fameuse trinité des Indiens ; car les Chrétiens ne sont pas les seuls qui aient des trinités. Les Indiens avaient aussi la leur bien des siècles avant le Christianisme. Ils avaient pareillement les incarnations de la seconde personne de cette trinité, connue sous le nom de Vichnou. Dans une de ces incarnations, il prend le nom de Chrisnou. Ils font le Soleil dépositaire de cette triple puissance, et ils lui donnent douze formes et douze noms, un pour chaque mois, comme nous donnons à Christ douze apôtres. C’est au mois de mars ou sous l’Agneau, qu’il prend le nom de Vichnou. La triple puissance dans leur théologie ne représente que l’unité.

Les Chinois ont pareillement une espèce de trinité mystérieuse. Le premier être engendre un second, et les deux un troisième. Chez nous, le Saint-Esprit procède aussi du père et du fils. Les trois ont fait toutes choses. Le grand terne ou la grande unité, disent les Chinois, comprend trois ; un est trois, et trois sont un. Le jésuite Kirker, dissertant sur l’unité et sur la trinité du premier principe, fait remonter jusqu’à Pythagore et jusqu’aux Mercures Égyptiens toutes ces subtilités métaphysiques. Augustin lui-même prétend que l’on trouvait chez presque tous les peuples du Monde des opinions sur la Divinité assez semblables à celles qu’en avaient les Chrétiens ; que les Pythagoriciens, les Platoniciens, que plusieurs autres philosophes atlantes, libyens, égyptiens, indiens, perses, chaldéens, scythes, gaulois, espagnols avaient plusieurs dogmes communs avec eux sur l’unité du dieu Lumière et Bien. Il aurait dû ajouter que tous ces philosophes existaient avant les Chrétiens, et conclure avec nous que les Chrétiens avaient emprunté d’eux leurs dogmes théologiques, au moins dans les points qui leur sont communs.

Il résulte de tout ce que nous avons dit dans ce chapitre, que le Christianisme, dont l’origine est moderne, au moins en Occident, a tout emprunté des anciennes religions ; que la fable du paradis terrestre et de l’introduction du mal par un serpent, qui sert de base au dogme de l’incarnation de Christ et à son titre de réparateur, est empruntée des livres de Zoroastre, et ne contient qu’une allégorie sur le bien et sur le mal physique, qui se mêlent à dose égale dans les opérations de la Nature à chaque révolution solaire ; que le réparateur du mal et le vainqueur des ténèbres est le Soleil de Pâques ou de l’Agneau équinoxial ; que la légende de Christ, mort et ressuscité ressemble, au génie près, à toutes les légendes et aux poèmes anciens sur l’astre du Jour personnifié, et que les mystères de sa mort et de sa résurrection sont ceux de la mort et de la résurrection d’Osiris, de Bacchus, d’Adonis et surtout de Mithra ou du Soleil, adoré sous une foule de noms différents chez les différents peuples ; que les dogmes de leur théologie, et surtout celui des trois principes, appartiennent à beaucoup de théologies plus anciennes que celle des Chrétiens, et se retrouvent chez les Platoniciens, dans Plotin, dans Macrobe et dans d’autres écrivains étrangers au Christianisme, et imbus des principes professés par Platon plusieurs siècles avant le Christianisme, et ensuite par ses sectateurs, dans le temps où les premiers docteurs Chrétiens écrivaient ; enfin, que les Chrétiens n’ont rien qu’on puisse dire être leur ouvrage, encore moins celui de la Divinité.

Après avoir, j’ose dire, démontré que l’incarnation de Christ est celle du Soleil, que sa mort et sa résurrection ont également le Soleil pour objet, et qu’enfin les Chrétiens ne sont dans le fait que des adorateurs du Soleil, comme les Péruviens qu’ils ont fait égorger, je viens à la grande question de savoir si Christ a existé, oui ou non. Si dans cette question on entend demander si le Christ, objet du culte des Chrétiens, est un être réel ou un être idéal, évidemment il est un être réel, puisque nous avons fait voir qu’il est le Soleil. Rien, sans doute, de plus réel que l’astre qui éclaire tout homme venant au Monde. Il a existé, il existe encore et il existera longtemps. Si l’on demande s’il a existé un homme charlatan ou philosophe, qui se soit dit être Christ, et qui ait établi sous ce nom les antiques mystères de Mithra, d’Adonis, etc., peu importe à notre travail qu’il ait existé ou non. Néanmoins nous croyons que non, et nous pensons que, de même que les adorateurs d’Hercule croyaient qu’il avait existé un Hercule, auteur des douze travaux, et qu’ils se trompaient, puisque le héros de ce poème était le Soleil, de même les adorateurs du Soleil-Christ se sont trompés en donnant une existence humaine au Soleil personnifié dans leur légende ; car enfin, quelle garantie avons-nous de l’existence d’un tel homme ? La croyance générale des Chrétiens, depuis l’origine de cette secte ou au moins depuis que ces sectaires ont écrit ? Mais évidemment ceux-ci n’admettent de Christ que celui qui est né au sein d’une vierge, qui est mort, descendu aux enfers et ressuscité ; celui qu’ils nomment l’Agneau qui a réparé les péchés du Monde, et qui est le héros de leur légende. Mais nous avons prouvé que celui-là est le Soleil et non point un homme, soit philosophe, soit imposteur ; et eux-mêmes ils ne voudraient pas plus convenir que c’est un philosophe qu’ils honorent comme dieu, qu’ils ne consentiraient, tant ils sont ignorants, à reconnaître le Soleil dans leur Christ.

Chercherons-nous des témoignages de l’existence de Christ, comme philosophe ou imposteur, dans les écrits des auteurs païens ? Mais aucun d’eux, au moins dont les ouvrages soient parvenus jusqu’à nous, n’a traité ex professo cette question, ou ne nous a fait son histoire. À peine près de cent ans après l’époque où sa légende le fait vivre, trouve-t-on quelques historiens qui en disent un mot ; encore est-ce moins de lui, que des soi-disant Chrétiens qu’ils parlent. Si ce mot échappe à Tacite, c’est pour donner l’étymologie du nom Chrétien, qu’on disait venir du nom d’un certain Christ mis à mort sous Pilate, c’est-à-dire, que Tacite dit ce que racontait la légende, et nous avons vu que cette légende était une fiction solaire.

Si Tacite avait parlé des Brames, il aurait également dit qu’ils prenaient leur nom d’un certain Brahma, qui avait vécu dans l’Inde, car on faisait aussi sa légende ; et cependant Brahma n’en eût pas davantage existé comme homme, puisque Brama n’est que le nom d’un des trois attributs de la Divinité personnifiée. Tacite ayant à parler dans son histoire, de Néron et de la secte Chrétienne, donna de ce nom l’étymologie reçue, sans s’inquiéter si Christ avait existé réellement, ou si c’était le nom du héros d’une légende sacrée. Cet examen était absolument étranger à son ouvrage.

C’est ainsi que Suétone parlant des Juifs, suppose qu’ils remuèrent beaucoup à Rome sous Claude, et qu’ils étaient mus par un certain Christ, homme turbulent, qui fut cause que cet empereur les chassa de Rome. Lequel des deux historiens croire, de Tacite ou de Suétone, qui sont aussi peu d’accord sur le lieu et sur le temps où a vécu le prétendu Christ ? Les Chrétiens préféreront Tacite, qui paraît plus d’accord avec la légende solaire. Pour nous, nous dirons que ces deux historiens n’ont parlé de Christ que sur des bruits vagues, sans y attacher aucune importance, et que sur ce point, leur témoignage ne peut pas offrir de garantie suffisante de l’existence de Christ comme homme, soit législateur, soit imposteur. Si cette existence eût été aussi indubitable, on n’eût pas vu, du temps de Tertullien, des auteurs qui avaient plus sérieusement discuté la question et examiné l’origine du Christianisme, écrire que le culte des Chrétiens était celui du Soleil, et n’était pas dirigé vers un homme qui eût autrefois existé. Convenons de bonne foi que ceux qui font de Christ un législateur ou un imposteur, ne sont conduits là que parce qu’ils n’ont pas assez de foi pour en faire un dieu, ni assez comparé sa fable avec les fables solaires, pour n’y voir que le héros d’une fiction sacerdotale. C’est ainsi que ceux qui ne peuvent admettre comme des faits vrais les exploits d’Hercule, ni voir dans Hercule un dieu, se réduisent à en faire un grand prince dont l’histoire a été embellie par le merveilleux. Je sais que cette manière de tout expliquer est fort simple et ne coûte pas de grands efforts ; mais elle ne nous donne pas pour cela un résultat vrai ; et Hercule n’en est pas moins le Soleil personnifié et chanté dans un poème. Les temps où l’on fait vivre Christ, je le sais, sont plus rapprochés de nous que le siècle d’Hercule. Mais quand une erreur est établie, et que les docteurs mettent au nombre des crimes une critique éclairée ; quand ils fabriquent des livres ou les altèrent et en brûlent d’autres, il n’y a plus de moyen de revenir sur ses pas, surtout après un long laps de temps.

S’il y a des siècles de lumière pour les philosophes, c’est-à-dire, pour un très petit nombre d’hommes, tous les siècles sont des siècles de ténèbres pour le grand nombre, surtout en fait de religion. Jugeons de la crédulité des peuples d’alors par l’impudence des auteurs des premières légendes. Si on les en croit, ils n’ont pas entendu dire, ils ont vu ce qu’ils racontent. Quoi ? des choses absurdes, extravagantes par le merveilleux, et reconnues impossibles par tout homme qui connaît bien la marche de la Nature. Ce sont, dit-on, des hommes simples qui ont écrit. Je sais que la légende est assez sotte ; mais des hommes assez simples pour tout croire ou pour dire qu’ils ont vu quand ils n’ont pu rien voir, ne nous offrent aucune garantie historique. Au reste, il s’en faut beaucoup que ce soit tout simplement des hommes sans éducation et sans lumières qui nous ont laissé les évangiles. On y reconnaît encore la trace de l’imposture. Un d’entre eux, après avoir écrit à-peu-près ce qui est dans les trois autres, dit que le héros de sa légende a fait une foule d’autres miracles dont on pourrait faire un livre que l’Univers ne pourrait contenir. L’hyperbole est un peu forte ; mais comment enfin se fait-il que, de tous ces miracles, aucun ne soit parvenu jusqu’à nous, et que les quatre évangélistes se renferment à-peu-près dans le cercle des mêmes faits ? N’y a-t-il pas eu de l’adresse dans ceux qui nous ont transmis ces écrits ? et n’ont-ils pas cherché à se procurer une concordance propre à établir la vraisemblance dans les récits de gens qu’on suppose ne s’être point concertés ? Quoi ! Il y a des milliers d’événements remarquables dans la vie de Christ, et cependant les quatre auteurs de sa vie s’accordent à ne parler que des mêmes faits ! Ils sont tus par tous les disciples de Christ ; la tradition et les écrivains sacrés sont muets. L’auteur gascon de la légende, connu sous le nom de saint Jean, a compté sans doute qu’il n’aurait pour lecteurs que de bons croyants, c’est-à-dire, des sots. Enfin, admettre le témoignage de ces livres-là comme preuve de l’existence de Christ, c’est s’engager à tout croire ; car s’ils sont vrais quand ils nous disent que Christ a vécu parmi eux, quelle raison aurions-nous de ne pas croire qu’il a vécu comme ils le racontent, et que sa vie a été marquée par les événements merveilleux qu’ils débitent ? Aussi les bons Chrétiens le croient-ils, et s’ils sont imbéciles, au moins ils sont assez conséquents. Je sais qu’il serait possible qu’ils nous eussent trompé ou qu’ils se fussent trompés sur les détails de la vie de Christ, sans que la même erreur attaquât son existence. Mais, encore une fois, quelle confiance accorder, même sur l’existence, à des auteurs qui trompent, ou qui se trompent dans tout le reste, surtout quand on sait qu’il y a une légende sacrée, dont le Soleil, sous le nom de Christ, est le héros ? N’est-on pas naturellement porté à croire que les adorateurs du Soleil-Christ lui auront donné une existence historique, comme les adorateurs du même Soleil, sous les noms d’Adonis, de Bacchus, d’Hercule et d’Osiris, lui en donnaient une, quoique les chefs instruits de ces religions sussent bien que Bacchus, Osiris, Hercule et Adonis n’avaient jamais existé comme hommes, et qu’ils n’étaient que le dieu Soleil personnifié ? Personne de si ignorant d’ailleurs, et de si crédule que les premiers Chrétiens, à qui on a pu sans peine faire adopter une légende orientale sur Mithra ou sur le Soleil, sans que les docteurs eux-mêmes, qui l’avaient reçue d’autres prêtres plus anciens, se doutassent qu’ils adoraient encore le Soleil. C’est une vieille fable rajeunie par des hommes peu instruits, qui n’ont cherché qu’à y lier les éléments de la morale, sous le nom de doctrine de Christ, fils de Dieu, que l’on faisait parler, et dont les mystères se célébraient depuis bien des siècles dans l’obscurité des sanctuaires sous les noms de Mithra, d’Adonis. On aurait pu la mettre dans la bouche de ce dernier, si ses aventures galantes trop connues l’eussent permis. On prit un nom mystique du Soleil moins connu, et les auteurs de la légende en rapprochèrent les événements de leur siècle, sans redouter la critique dans une secte où la crédulité est un devoir sacré.

On ne peut pas pousser l’impudence, en fait d’imposture, plus loin que la portèrent les premiers écrivains chrétiens, qui furent fanatisés ou qui fanatisaient. On cite une lettre de saint Denis l’aréopagiste, qui atteste que lui et le sophiste Apollophane étaient à Héliopolis ou dans la ville du Soleil, lorsque arriva la prétendue éclipse de Soleil, qui, en pleine lune, c’est-à-dire, contre toutes les lois de la Nature, arriva à la mort du Soleil ou de Christ : aussi est-ce un miracle. Il affirme qu’ils virent distinctement la Lune qui vint se placer sous le Soleil, qui y resta pendant trois heures, et qui retourna ensuite à l’Orient au point d’opposition, où elle ne doit se trouver que quatorze jours après. Quand on trouve des faussaires assez éhontés pour fabriquer de pareilles pièces et pour espérer de les faire recevoir, c’est une preuve qu’il y a un grand nombre de sots tout prêts à y croire, et qu’on peut tout oser. On voit dans Phlégon une foule de récits merveilleux qui attestent la honteuse crédulité de ces siècles-là. L’histoire de Dion Cassius n’est pas moins féconde en prodiges de toute espèce ; ce qui indique assez la facilité avec laquelle on croyait alors aux miracles. Les prétendus prodiges opérés par Simon le magicien, et la foi qu’on parut ajouter à ce tissu d’impostures, annoncent qu’on était alors disposé à tout croire parmi le peuple, et c’est parmi le peuple qu’est né et que s’est propagé le Christianisme. Si on lit avec attention le martyrologe des trois premiers siècles et l’histoire des miracles du Christianisme, on rougira pour l’espèce humaine que l’imposture d’un côté et la crédulité de l’autre ont si étrangement déshonorée, et c’est sur de telles bases que l’on veut appuyer l’histoire et l’existence d’un dieu ou d’un homme divin, dont personne de sens ni aucun écrivain étranger à sa secte n’a parlé, dans le temps même où il devait étonner l’Univers par ses miracles. On est réduit à chercher, près de cent ans après, dans Tacite, l’étymologie du mot chrétien, pour prouver l’existence de Christ, on a interpolé, par une pieuse fraude, un passage dans Joseph. Si ce dernier auteur eût connu Christ, il n’eût pas manqué de s’étendre sur son histoire, surtout ayant à parler d’un homme qui avait joué un si grand rôle dans son pays. Quand on est obligé d’avoir recours à d’aussi pitoyables moyens, on fait assez connaître l’embarras où l’on est de persuader les hommes qui veulent se rendre compte de leur croyance. Tacite lui-même, s’il eût effectivement existé en Judée un homme qui eût marqué, soit comme grand législateur ou philosophe, soit comme insigne imposteur, se serait-il borné à dire simplement de Christ qu’il était mort en Judée ? Que de réflexions un homme extraordinaire ainsi mis à mort n’eût pas fournies à un écrivain philosophe tel que lui ! Il est de toute évidence que Tacite n’y attacha aucune importance, et que pour lui Christ n’était qu’un mot qui donnait l’étymologie du nom de Chrétiens, sectaires récemment connus à Rome, et assez décriés et haïs dans l’origine. Il a donc dit tout simplement ce qu’il avait ouï dire, d’après les témoignages des crédules Chrétiens, et rien de plus. Ce sont donc les Chrétiens encore ici, et non Tacite ni Suétone, qui sont nos garants. Je sais que l’on fera valoir la foi universelle des adorateurs de Christ, qui de siècle en siècle ont attesté son existence et ses miracles, comme ils ont attesté ceux de beaucoup de martyrs et de saints, aux miracles desquels cependant on ne croit plus. Mais j’ai déjà fait observer, à l’occasion d’Hercule, que la croyance de plusieurs générations en fait de religion, ne prouvait absolument rien que la crédulité de ceux qui y ajoutaient foi, et qu’Hercule n’en était pas moins le Soleil, quoi qu’en aient cru et dit les Grecs. Une grande erreur se propage encore plus aisément qu’une grande vérité, parce qu’il est plus aisé de croire qu’il ne l’est de raisonner, et que les hommes préfèrent le merveilleux des romans à la simplicité de l’Histoire. Si l’on adoptait cette règle de critique, on opposerait aux Chrétiens la ferme croyance que chaque peuple a eue et a encore aux miracles et aux oracles de sa religion pour en prouver la vérité, et je doute qu’ils admissent cette preuve. Nous en ferons donc autant quand il s’agira de la leur. Ils diront, je le sais, qu’eux seuls ont pour eux la vérité ; mais les autres en diront autant. Quel sera le juge ? Le bon sens, et non pas la foi ni l’opinion reçues, quelque générales qu’elle soient. Ce serait renverser tous les fondements de l’Histoire, dit-on, que de ne pas croire à l’existence de Christ et à la vérités des récits de ses apôtres et des écrivains sacrés. Le frère de Cicéron disait aussi : ce serait renverser tous les fondements de l’Histoire, que de nier la vérité des oracles de Delphes. Je demanderai aux Chrétiens s’ils croient renverser les fondements de l’Histoire quand ils attaquent les oracles prétendus, et si l’orateur romain eût cru renverser aussi les fondements de l’Histoire en niant la vérité de leurs prophéties, en supposant qu’il les eût connues. Chacun défend sa chimère et non pas l’Histoire.

Rien de si universellement répandu, et à quoi l’on ait cru plus longtemps, que l’astrologie, et rien qui ait eu une base plus fragile et des résultats plus faux. Elle a mis son sceau à presque tous les monuments de l’antiquité : rien n’a manqué à ses prédictions, que la vérité ; et l’Univers cependant y a cru ou y croit encore. Le même Cicéron prouve la réalité de la divination par une foule de faits qu’il rapporte à l’appui de son assertion, et surtout par la croyance universelle : il ajoute que cet art remonte à la plus haute antiquité ; qu’il n’y a pas de peuple qui n’ait eu ses oracles, ses devins, ses augures, ses prophètes ; qui n’ait cru aux songes, aux sorts, etc. Cela est vrai ; mais qu’en conclure ? Que la crédulité est chez l’homme une maladie bien ancienne, une épidémie invétérée, répandue sur tout le genre humain, et que le monde se partage en deux classes, en fripons qui conduisent et en sots qui se laissent mener. On prouverait également la réalité des revenants par l’antiquité et l’universalité de cette opinion, et les miracles de saint Roch et d’Esculape par les ex-voto déposés dans leurs temples. La raison humaine a des bornes très-étroites. La crédulité est un abîme sans fond, qui dévore tout ce qu’on veut y jeter, et qui ne repousse rien. Je ne croirai donc pas à la certitude de la science augurale, parce qu’on me dit qu’Accius Navius, pour prouver l’infaillibilité de cette science, invita Tarquin à imaginer quelque chose qu’il dût faire, et que celui-ci ayant pensé qu’il couperait un caillou avec un rasoir, l’augure exécuta la chose sur-le-champ. Une statue élevée dans la place publique perpétua le souvenir de ce prodige, et attesta à tous les Romains que l’art des augures était infaillible. Les langes de Christ et le bois de sa croix ne prouvent pas plus son existence que l’empreinte du pied d’Hercule ne constate l’existence de ce héros, et que les colonnes élevées dans la plaine de Saint-Denis ne me convaincront que saint Denis ait passé dans ces lieux en y portant sa tête. Je verrai dans saint Denis ou dans Dionysios l’ancien Bacchus grec et l’Osiris égyptien, dont la tête voyageait tous les ans des rives du Nil jusqu’à Biblos, comme celle d’Orphée sur les eaux de l’Hèbre : et c’est ici l’occasion de voir jusqu’à quel point l’imposture et l’ignorance conduisent le peuple quand le prêtre s’est rendu maître de son esprit.

Les Grecs honoraient Bacchus sous le nom de Dionysios ou de Denis : il était regardé comme le chef et le premier auteur de leurs mystères, ainsi qu’Éleuthère. Ce dernier nom était aussi une épithète qu’ils lui donnaient, et que les Latins ont traduite par Liber : on célébrait en son honneur deux fêtes principales, l’une au printemps, et l’autre dans la saison des vendanges. Cette dernière était une fête rustique et célébrée dans la campagne ou aux champs : on l’opposait aux fêtes du printemps, appelées fêtes de la ville ou urbana. On y ajouta un jour en honneur de Démétrius, roi de Macédoine, qui tenait sa cour à Pella, près du golfe de Tessalonique. Bacchus était le nom oriental du même dieu. Les fêtes de Bacchus devaient donc être annoncées, dans le calendrier païen, par les mots : Festum Dionysii, Eleutherii, Rustici : nos bons aïeux en ont fait trois saints : saint Denis, saint Éleuthère et saint Rustique, ses compagnons. Ils lisaient au jour précédent : Fête de Démétrius. Ils ont placé, la veille de saint Denis, la fête de saint Démétrius, dont ils ont fait un martyr de Tessalonique. On ajoute que ce fut Maximien qui le fit mourir par une suite de son désespoir de la mort de Lyæus, et Lyæus est un nom de Bacchus, ainsi que Démétrius. On plaça, la surveille, la fête de saint Bacchus, dont on fit aussi un martyr d’Orient. Ainsi, ceux qui voudront prendre la peine de lire le calendrier latin ou le bref qui guide nos prêtres dans la commémoration des saints et dans la célébration des fêtes, y verront, au 7 octobre, Festum sancti Bacchi ; au 8, Festum sancti Demetrii ; et au 9, Festum sanctorum Dionysii, Eleutherii et Rustici. Ainsi l’on a fait des Saints de plusieurs épithètes, ou des dénominations diverses du même dieu Bacchus, Dionysios ou Denis, Liber ou Eleutheros. Ces épithètes devinrent autant de compagnons. Nous avons vu, dans notre explication du poème de Nonnus, que Bacchus épousa le Zéphyr ou le Vent doux, sous le nom de la nymphe Aura. Eh bien ! deux jours avant la fête de Denis ou de Bacchus, on célèbre celle d’Aura Placida ou du Zéphyr, sous le nom de sainte Aure et de sainte Placide.

C’est ainsi que la formule de souhaits, perpetua felicitas, donna naissance à deux saintes, Perpétue et Félicité, ou félicité durable, que l’on ne sépare pas dans l’invocation ; que prier et donner, ou rogare et donare, devinrent saint Rogatien et saint Donatien, qu’on ne sépare pas plus que sainte Félicité et sainte Perpétue. On fêta ensemble sainte Flore et sainte Luce, ou lumière et fleur. Sainte Bibiane et sa fête à l’époque à laquelle les Grecs faisaient l’ouverture des tonneaux ou la cérémonie des Pithoégies ; sainte Apollinaire quelques jours après celle où les Romains célébraient les jeux apollinaires. Il n’y a pas jusqu’aux ides du mois, qui ne soient devenues une sainte, sous le nom de sainte Ides. La vraie face ou l’image de Christ, vera eicon ou iconica, devint sainte Véronique.

La belle étoile de la couronne, Margarita, placée sur le serpent d’Ophiuchus, se changea en sainte Marguerite, sous les pieds de laquelle on peint un serpent ou un dragon, et on célèbre sa fête peu de jours après le coucher de cette étoile.

On fêta aussi saint Hippolyte traîné par ses chevaux, comme l’amant de Phèdre ou le fils de Thésée. On dit que les restes ou les ossements de ce dernier furent transportés de l’île de Scyros à Athènes par Cimon. On sacrifia à ces prétendues reliques, comme si c’eût été Thésée lui-même qui fût revenu dans cette ville. On répéta cette solennité tous les ans au huit novembre. Notre calendrier fixe au même jour la fête des Saintes-Reliques.

On voit que le calendrier païen, et que les êtres physiques ou moraux qui y étaient personnifiés, sont entrés en grande partie dans le calendrier chrétien, sans trouver beaucoup d’obstacles.

Je ne pousserai pas plus loin ces réflexions, parce que mon but, dans cet ouvrage, n’est pas de relever toutes les méprises de l’ignorance et l’impudence de l’imposture, mais de rappeler la religion chrétienne à sa véritable origine, d’en faire voir la filiation, de montrer le lien qui l’unit à toutes les autres, et de prouver qu’elle est aussi renfermée dans le cercle de la religion universelle ou du culte rendu à la Nature et au Soleil, son principal agent. J’aurai atteint mon but si j’ai convaincu un petit nombre de lecteurs (car j’abandonne la multitude aux prêtres), et s’il leur paraît prouvé que Christ n’est que le Soleil, que les mystères de la religion chrétienne ont pour objet la lumière, comme ceux des Perses ou de Mithra, comme ceux d’Adonis, d’Osiris, etc., et que cette religion ne diffère de toutes les religions anciennes, que par des noms, des formes et des allégories différentes, et que le fond est absolument le même ; enfin, qu’un bon Chrétien est aussi un adorateur de l’astre, source de toute lumière. Après cela, qu’on s’obstine à croire à l’existence d’un Christ, qui n’est plus celui de la légende ni celui des mystères, peu nous importe. Nous ne sentons pas le besoin de ce second Christ, puisque celui-là serait absolument étranger au héros de la religion chrétienne, c’est-à-dire, à celui dont nous avons intérêt de bien déterminer la nature. Quant à nous, nous pensons que ce second Christ n’a jamais existé, et nous croyons qu’il se trouvera plus d’un lecteur judicieux qui sera de notre sentiment, et qui reconnaîtra que Christ n’est pas plus réel comme homme que l’Hercule aux douze travaux.

Nous ne nous dissimulons pas qu’il s’en trouvera beaucoup d’autres qui, en admettant nos explications sur le fond des mystères du Christianisme, persisteront à faire de Christ, soit un législateur, soit un imposteur, parce qu’avant de nous lire ils s’en étaient formé cette idée, et qu’on revient difficilement sur ses premières opinions. Comme leur philosophie ne peut aller que jusque-là, nous ne ferons pas les frais de plus longs raisonnements pour leur faire voir le dénuement de preuves véritablement historiques, qui peuvent conduire à croire que Christ ait existé comme homme.

Enfin, il est un grand nombre d’hommes si mal organisés, qu’ils croient à tout, excepté à ce qui est dicté par le bon sens et par la saine raison, et qui sont en garde contre la philosophie, comme l’hydrophobe l’est contre l’eau ; ceux-là ne nous liront pas, et ne nous occupent guère ; nous n’avons pas écrit pour eux, nous le leur répétons. Leur esprit est la pâture des prêtres, comme les cadavres sont celle des vers. C’est pour les seuls amis de l’humanité et de la raison que nous écrivons. Le reste appartient à un autre Monde ; aussi leur dieu leur dit-il que son royaume n’est pas de ce Monde, c’est-à-dire, du Monde où l’on raisonne, et que les bienheureux sont les pauvres d’esprit, car le royaume des Cieux est à eux. Laissons-leur donc leurs chimères, et n’envions pas aux prêtres une pareille conquête. Continuons notre marche sans nous arrêter à compter le plus ou le moins de suffrages qu’on peut obtenir en heurtant de front la crédulité, et après avoir mis à nu le sanctuaire dans lequel s’enferme le prêtre, n’espérons pas qu’il invite à nous lire ceux qu’il trompe. Il nous suffit qu’une heureuse révolution, qui a dû être faite toute entière au profit de la raison, et qui l’a été par elle, les mette dans l’impuissance de nuire, ou d’arracher aux écrivains les honteuses rétractations de Buffon.