[modifier] I. Ses romans; Bettina et la Günderode
- I. Arnim's Werke, herausgegeben von Wilhelm Grimm {Œuvres d'Arnim, publiées par Wilhelm Grimm), Berlin 1850. - II. Studien fÿr eine Geschiehte des Deutschen Geistes [Études pour servir à une histoire de l’esprit allemand), par Moriz Carrière, Leipzig 1851. - III. Die Günderode, von Bettina d'Arnim, Berlin.
Il y a dans un passé encore bien près de nous certaines physionomies intéressantes au plus haut point, et qu'il faut se hâter de saisir, de fixer, si nous ne voulons courir le risque de les voir à tout jamais disparaître. De droit, le présent nous attire, et ses tendances menacent d'absorber tout ce que nous avons dans l’esprit de forces vives. Réglons donc de notre mieux nos comptes avec le passé, et ne repoussons pas une occasion, quand il s'en présente, de mettre en lumière d'aimables noms autour desquels, dans leur propre pays, l’obscurité se fait déjà. Le vieux Goethe, avec sa haute clairvoyance, reconnaissait que dans le monde des esprits il y avait des formes et des aspirations en dehors de son domaine. C'est en ce sens qu'il appelait Beethoven une nature démoniaque, Beethoven, le maître par excellence de ces formes et de ces aspirations qui restèrent toujours des phénomènes incompris pour l’adorateur né de l’harmonie classique ! Si chez Goethe toute beauté ressort de l’union de l’esprit et de la nature, si chez Schiller l’esprit, en son élan irrésistible, entraîne trop souvent la nature, comment nier qu'il existe dans les profondeurs de la vie de l’âme un coin mystérieux où la nature à son tour subjugue l’esprit, l’étourdit par les vapeurs de l’ivresse, et profite de sa captivité momentanée pour donner libre vol aux démons du monde élémentaire? Là est, selon moi, tout le secret de la musique des Allemands, de leur philosophie de la nature, et aussi de leur romantisme. Qu'on mette des paroles en musique, cela se voit tous les jours; Arnim, lui, semble avoir eu pour tâche de mettre la musique en paroles, et de donner l’être à cette symphonie confuse de la vie somnambulique, à ces hymnes insaisissables qui traversent le cerveau du visionnaire. Achim d'Arnim en un mot, c'est presque Beethoven, avec cette différence que ses symphonies sont des romans, - ses opéras et ses cantates des contes et des nouvelles. A ses yeux, le réel n'est qu'une apparence, et lorsque tant d'autres, pour croire, ont besoin de toucher, ce qu'il voit et touche n'existe à ses yeux qu'à l’état de symbole du surnaturel.
Veut-on avoir une idée de son œuvre? Qu'on se figure un monde comprenant le côté nocturne et chaotique de la vie humaine. Là s'agitent les forces démoniaques, là se cherchent et se combattent les génies protecteurs et les kobolds, là s'enchevêtrent les événemens, se heurtent les péripéties, se précipitent les catastrophes au gré d'une destinée capricieuse dont les ricanemens frappent l’écho. Spectres voilés et femmes nues, elfes et larves, Ariels et Calibans, comment tous les nommer, les personnages de cette comédie étrange et merveilleuse qui choisit pour théâtre les profondeurs de l’âme, nous en révèle les passions enfouies, et dont la sublimité égale parfois la folle invraisemblance! Nous sommes loin, comme on voit, de cette réalité habilement mise en lumière, qui fait le charme et l’idéal de la poésie classique. Du sein de ces ténèbres mystiques je ne sais quel vague pressentiment d'un monde ultérieur se dégage, qui tantôt nous frappe d'épouvante, tantôt doucement éveille en nous l’émotion religieuse, et, pour le détail, la verve humoristique remplace les facultés plastiques dont dispose le peintre de la vie réelle. Aussi que d'imagination dans ces accouplemens bizarres, que d'inépuisable fantaisie dans ces arabesques moitié oiseau et moitié fleur! Chez Arnim, le symbole est partout, le symbole d'un monde inconnu et lointain, et la réalité ne lui montre qu'une sorte de transfiguration de substance, de même qu'aux yeux du chrétien le pain et le vin cessent d'être le pain et le vin pour devenir le corps et le sang d'un être éternel et mystique partout présent et partout caché. A ce compte, Arnim et Novalis sont bien les deux maîtres de l’école romantique allemande. Chez Novalis, ce qui prédomine, c'est l’ivresse, l’extase de l’être absorbé dans la contemplation d'une nuit bienheureuse; Arnim est plus homme, et porte jusqu'en ses tendances une force suprême de concentration et de réalisme.
En tête des œuvres complètes d'Arnim, publiées il y a quelques années par Wilhelm Grimm, figure le portrait du poète, noble et gracieux type ou l’expression mâle de Schiller semble s'unir à l’élégance aristocratique de Byron. Cet œil intelligent et pur qui plonge dans l’océan de la nuit comme pour en scruter les profondeurs, ce nez d'aigle dont les narines se dilatent au souffle de la jeunesse et de la vie, cette bouche où s'épanouissent la franchise et la bienveillance, ce front ouvert et loyal où se dressent d'épais cheveux noirs, - sont autant de traits qui répondent à l’idée qu'on se fait de cette nature fiévreuse et tourmentée qu'une incessante aspiration dévore. Ces strophes que je vais essayer de traduire me livrent le secret de son âme, et Arnim lui-même y caractérise son état :
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- Lys superbe, lys superbe,
- Avec l’air d'un jeune roi,
- Tu te balances dans l’herbe;
- Lys superbe, lys superbe,
- Nul n'est plus brillant que toi!
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- Cèdre grand, cèdre sublime,
- Tu montes jusques aux cieux;
- Mais au-dessus de ta cime,
- Cèdre grand, cèdre sublime,
- Plane l’aigle aventureux.
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- Nue épaisse, nue hardie,
- Tu passes l’éclair au flanc,
- Et promènes l’incendie,
- Nue épaisse, nue hardie,
- Sur le bois et sur le champ.
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- Flamme sainte, flamme altière,
- Que de lys jetés à bas,
- Que de cèdres en poussière !
- Flamme sainte, flamme altière,
- Sais-tu toi-même où tu vas?
« Que ne donnerais-je pas, disait-il souvent, pour posséder le don de saisir mes sensations au vol, et de fixer en rhythmes à l’instant tout ce que je perçois? Il me semble que j'écrirais alors des poésies qui remueraient le monde; mais, hélas! avec la peine qu'il me faut prendre pour la retourner tant bien que mal, je suppose que le meilleur de ma pensée s'en ira avec moi sous la terre. » Impossible de mieux se définir. Pour Arnim, en effet, la poésie ne fut guère qu'une source vive jaillissant du cœur dans un élan spontané. Le travail austère et contenu par lequel l’esprit se rend maître d'un sujet, et qui finit par consommer l’union intime de la pensée et de la forme, lui demeura toujours quelque peu étranger. Il est vrai aussi d'ajouter que les temps où vécut Arnim ne se prêtaient guère à ce développement normal, bien difficile à certaines époques où mille questions se partagent le monde, où le poète, au milieu des apparitions multiples qui l’obsèdent, ne sait plus à laquelle entendre. Il est très rare alors que, même dans les œuvres les mieux réussies, quelque défaut de cohésion ne se laisse pas sentir en dépit de tout ce que la raison a pu faire après coup pour réparer ce manque d'harmonie première. Arnim d'ailleurs n'aime pas ces replâtrages, et n'a que faire d'y perdre son temps. Aussi que de transitions brusques et de soubresauts, quelle étrange confusion de couleurs et de styles! Vous étiez en pleine comédie bourgeoise, en pleine poésie pastorale; vous aviez affaire aux sentimens les plus ordinaires, aux mœurs les plus simples et les plus innocentes, et vous voilà soudain transporté de l’étude d'un greffier aux pics les plus sauvages du Brocken, sans que le machiniste ait seulement pris la peine de vous avertir, par un coup de sifflet, d'un changement de décor que rien ne motive. Les mêmes personnages qui tout à l’heure parlaient raison et vivaient de la vie commune s'agitent maintenant et se trémoussent dans des espaces fantasmagoriques. Tel dont les sentimens montraient de l’élévation vous semble un somnambule; tel autre, empêtré dans un matérialisme grossier, trahit sa nature élémentaire, et vous apparaît sous la forme d'une mandragore, comme ce petit M. de Cornélius dans le conte de la Heine d'Egypte. Il y a plus, la phrase, naguère d'un accès facile, ce grand style que traverse je ne sais quelle senteur forestière qui porte en soi comme un arrière-goût de la musique de Weber, tout cela s'alambique et s'embrouille, et libre à vous de déchiffrer, si vous pouvez, l’hiéroglyphe!
«Quelle main tisse les fils de mon cerveau? La même qui suspend le soleil au firmament et règle la course des étoiles. » Mainte fois cette parole d'Arnim m'est revenue à la mémoire au moment où j'allais fermer le livre de dépit, et j'avoue qu'en ranimant mon courage, elle m'a souvent aidé à trouver la lumière. Il faut, je crois, se défier beaucoup de ce premier mouvement d'orgueil et de paresse qui nous porte à repousser, comme entachées d'obscurité, certaines conceptions dont le sens commence par se dérober à notre vue. Pour moi, quand il m'est bien prouvé que j'ai affaire à un homme de génie, j'y mets plus de persévérance, et ne me laisse point si facilement décontenancer. De Beethoven composant la symphonie avec chœurs, d'Arnim livrant l’écheveau de sa pensée à celui dont la main règle le cours des astres, ou de ces braves gens moitié désœuvrés, moitié pédans, qui s'arrogent à si peu de frais le droit de prononcer sur tout, qui a raison? Le public, dira-t-on? Mais ce même public qui se récrie aujourd'hui sur l’obscurité de la symphonie avec chœurs jugeait impénétrables, il y a trente ans, la symphonie en ut mineur, la symphonie en la, et tant d'autres chefs-d'œuvre dont la lumière l’éblouit désormais. C'est le métier du public de se montrer toujours quelque peu retardataire, c'est la vocation du génie de devancer son temps. A ce compte, le public et le génie sembleraient faits pour ne jamais s'entendre, et c'est ce qui, je le suppose, arrive d'ailleurs assez souvent, surtout avec les hommes qui, comme Arnim, ne font pas de concessions, et, se sachant incomplets par certains endroits, se donnent le plaisir hautain d'amalgamer dans la même œuvre, dans la même page, leurs qualités et leurs défauts, afin de s'épargner tout commerce avec le profane, et de ne se voir fréquenter que par les gens dont les rapprochent de natives affinités.
« Je voudrais sérieusement prémunir la jeunesse contre la funeste influence qu'exercent trop souvent sur elle certains esprits maussades qui, de ce que l’expérience de la vie a été pour eux difficile et rude, se croient en droit de tout calomnier et de tout flétrir. Faites vos expériences vous-mêmes, et ne prenez pas les lunettes d'autrui pour mesurer la perspective ouverte devant vous. Défiez-vous de qui se fait le centre du monde entier et vous dit imperturbablement : Tels sont les hommes, telles les femmes; ainsi se comporte la vertu, ainsi le vice; - tout cela, d'après les renseignemens recueillis dans le cercle étroit et borné de sa propre carrière! L’observation, éteinte et morte en lui, ne lui montre plus qu'à travers un verre obscurci par le malheur ce monde qui, de génération en génération, n'en va pas moins se perfectionnant toujours, et dont il n'aperçoit plus que les déchiquetures. Respect à ce brave homme, et que sa leçon serve à nous rendre plus attentifs! mais ne manquons jamais de tout observer par nous-mêmes, car rien d'identique ne se reproduit dans le monde, qu'il s'agisse de vice ou de vertu, et cet homme glacé qui vous parle a déjà sa place marquée sous la terre qu'il foule encore du pied, mais comme un somnambule. A vous, noble et chère jeunesse, le travail et l’action, à vous l’expérience et la conquête! Croissez donc, et vous bâtissez un palais plein de roses et de lis, aussi longtemps que les lis et les roses fleurissent. »
Tel est Arnim. L’obscurité dont s'enveloppe sa pensée n'est jamais si opaque et si ténébreuse qu'on n'y puisse trouver de quoi s'édifier et s'instruire. Moraliste à la fois et poète, s'il parle beaucoup à l’imagination, il parle infiniment à l’âme, et ce n'est guère sans avoir mis à profit pour lui-même son observation de la vie humaine qu'il la traduit en œuvres littéraires.
Je me représente ainsi l’étudiant allemand des beaux jours de la guerre de l’indépendance, avec son patriotisme fougueux, ses idées libérales, son noble cœur ouvert à toutes les sympathies, à tous les enthousiasmes, si heureux d'exprimer fièrement tout ce qui le pénètre, si heureux de gagner le large toutes voiles dehors, comme un de ces fins navires armés en course, et dont nul bagage incommode ne ralentit l’élan. « Avec Dieu, pour la liberté! » cette belle devise servirait au besoin d'épigraphe à la vie entière d'Arnim comme à ses œuvres. Qu'il s'agit de trinquer entre amis ou de se battre, il la retrouvait au fond du verre ou sur la lame de son épée. Chez une nature aussi irrésistiblement portée à l’expansion, on devine quels orages dut soulever le patriotisme à l’époque de la domination française en Allemagne. Arnim était gentilhomme, et la noblesse n'était à ses yeux qu'un motif de plus de se lever pour l’indépendance de son pays. Aristocrate par le cœur et les façons, il avait une manière de comprendre la naissance appropriée aux idées modernes. « La noblesse, écrit-il, est la consécration du temps dans l’histoire, le baptême du sang, le bonheur historique d'avoir inscrit au front, dès le berceau, le signe d'une force particulière de vie et de fécondation. Son vrai diplôme, c'est l’action. Sans porter nul préjudice à la noblesse, souveraine entre toutes, des sentimens et de l’intelligence, la noblesse du sang donne à celle-ci la base d'une poétique prédestination. » L’abaissement de son pays le trouve plein de vaillance et de décision. Comme Théodore Koerner, comme ce grand et mélancolique Henri de Kleist, Achim d'Arnim appartenait à cette phalange sacrée d'étudians chevaleresques aux yeux de qui le romantisme apparaissait comme un symbole de la nationalité, et qui devaient poursuivre jusque sur les champs de bataille l’idéal de gloire et de liberté entrevu dans les rêveries universitaires. « Celui-là ne mérite ni la fortune ni la liberté qui ne sait point se les conquérir lui-même par l’action, » a dit Goethe. Arnim avait au fond du cœur cette maxime, et son inspiration, quand les événemens vinrent la solliciter, fulmina d'éclatantes paroles où vibre comme un écho des sauvages hourras de Weber : « A nous autres Allemands, les vertus ne nous manquent pas. Il en est une cependant que nous aurions grand besoin de pratiquer, et que nous ignorons : je veux parler de la vengeance. Souvenons-nous combien ce fut jadis un instrument terrible aux mains mêmes de la piété, et proclamons que la vengeance n'est point un vice, comme il plaît aux moralistes de l’appeler, mais bien plutôt, alors qu'elle est brandie par qui de droit, l’épée du justicier suprême, forgée au feu de l’éternel amour, passée au fil de la raison souveraine et consacrée par des douleurs immenses. Celui-là renie Dieu qui renie la sublimité de cette passion. »
D'illustres penseurs l’ont dit avant nous : l’humanité se meut en spirale, en avançant toujours; rien n'est perdu de la substance organique qui se développe et s'étend dans toutes les directions : l’arbre reste le même, et les branches nouvelles qu'il ne cesse de pousser élèvent toujours plus haut vers le ciel sa couronne. Ce sens religieux du passé, uni aux tendances les plus libérales, aux plus militantes aspirations vers l’avenir, donnent, selon moi, à la physionomie d'Arnim une sérénité lumineuse qui le fait ressembler à cet Apollon grec chez lequel se confondent les attributs des deux plus beaux âges de la vie. Il voit crouler le moyen âge et tomber les anciennes institutions sous les coups de la révolution française; pour lui, ce cataclysme annonce l’ère d'une poésie nouvelle, et les faits qui se déroulent ne sont à ses yeux que des transformations de la même idée. « Étrange prétention, de vouloir que tout périsse, parce que nous appartenons à la race humaine, qui ne fait elle-même que passer! De ces formes que les révolutions emportent, ne reste-t-il donc rien? De ce que nous devons mourir un jour, s'ensuit-il que nous n'ayons jamais vécu? Avoir fait un, ne fût-ce qu'un instant, avec ce monde, qui demeure éternel et se régénère sans cesse, - ce n'est point là un simple symbole de l’éternité, mais bien l’éternité même, et cela seul suffit pour combler tous mes pressentimens de jeunesse, de printemps et d'amour. » Que l’esprit des temps nouveaux éclaire le passé et fasse pénétrer jusque sous le plus humble toit la liberté et l’abondance, sa poésie ne rêve pas d'autre âge d'or. Elle ne voit d'autre cité divine que ce monde « dont le tombeau du Christ occupera le centre, bien loin de ceux qui n'auront gardé que les tendances du passé dans leurs âmes, semblables à une cave où les décombres tiendraient la place d'un vin généreux. » Inutile d'ajouter que le sentiment religieux proprement dit trouve au besoin dans Arnim un interprète éloquent et convaincu, et que ce rare esprit, même en ses imaginations les plus fantasques, ne se laisse jamais distraire du point de vue qu'il se propose, à la recherche de la vérité humaine ou révélée. Je n'en veux d'autre exemple que ce passage qui termine un de ses romans : « Pensée auguste, être éternel, invisible soleil, en qui les actions mûrissent, en qui, de printemps en printemps, les évolutions s'accomplissent, ne nous diras-tu pas quel est ton siège et quelle est ta source, rayon partout présent qui règnes à la fois sur les hauteurs dorées, et brilles sur les mers et dans la profondeur des abîmes? Ce corps fragile et périssable est le signe que tu revêts, signe divin sans doute, mais qui ne saurait être sans toi, car tout ce qu'il fait de bon vit en Dieu, et toutes ses pensées généreuses sont des émanations de Dieu, qui se révèle ainsi à tous, et, comme la chaleur, pénètre cette froide terre, l’appelant à une nouvelle alliance. »
C'est un fait digne de remarque que les trois maîtres de l’école romantique, Arnim, Novalis et Tieck, ont dû le jour à l’Allemagne du nord, comme si le génie, par ses contradictions avec le sol natal, par cette lutte avec la vie sociale qui l’entoure, aimait à se poser de ces difficultés capables de mieux faire ressortir son énergie et sa puissance. Nés à Berlin, au cœur même du protestantisme, Arnim et Tieck échappaient, il est vrai, de bonne heure à son influence en allant vivre dans cette Allemagne méridionale, de tout temps si favorable, on le sait, aux organisations douées du sens nerveux. Arnim séjourna longtemps à Heidelberg, dont l’atmosphère aida singulièrement à développer le côté mystique, je dirai presque musical de son tempérament. Il est d'autres conditions qui devaient aussi beaucoup influer sur la nature de son génie, je veux parler de son mariage avec Bettina Brentano. Peut-on, en effet, rêver une association plus conforme à la destinée du personnage, à ses plus intimes tendances intellectuelles? Le jour où le hasard poussa vers Arnim ce démon féminin, il unissait deux imaginations assorties et dignes de s'entendre. Avant d'être mari et femme en ce bas-monde, Achim d'Arnim et Bettina Brentano étaient déjà frère et sœur dans le royaume des esprits. J'énonce le fait, mais Dieu me garde d'en vouloir rien conclure au point de vue des félicités conjugales! Tout se passe ici tellement en dehors de la vie ordinaire, qu'on peut croire que le rêve continue même au sein des réalités les plus bourgeoises du ménage, et que ces gens-là ont vécu comme ils écrivaient, en véritables somnambules. Se figure-t-on ce mari, ce poète dont la femme est connue du monde entier, non à cause de lui, grand et noble esprit que la foule ignore, mais par des chants d'extase et des hymnes d'amour entonnés au pied de l’autel d'un autre grand poète? Il me semble qu'il y aurait là le sujet d'une étude psychologique des plus saisissantes. Quant à moi, je m'en tiens au point que j'ai touché, et me borne à constater la part visible et très originale que Bettina, - en tant que figure fantastique, - aurait à revendiquer dans le décaméron du Boccace allemand, et quelles étranges vibrations ont passé du cerveau de la femme dans l’œuvre du mari, cercle de résonnance où vous retrouvez les mille échos des symphonies dont Bettina sans doute ne se souvient plus, et qui chantaient en elle aux beaux jours d'école buissonnière.
Plus je relis Arnim et plus je demeure frappé de cette consanguinité intellectuelle. Que de réminiscences du génie et du caractère de Bettina éparpillées dans les portraits et les arabesques de cette galerie! Tout le côté musical, évaporé, bohême de l’enfant s'y retrouve. Qu'on prenne par exemple cette merveilleuse histoire des premières amours de Charles-Quint, Isabelle, reine d'Égypte. Gomment nier l’air de famille qu'emprunte à Bettina l’Egyptienne Bella, type charmant et romanesque, adorable création à laquelle semblent avoir coopéré Dante et Goethe ? car si pour la grâce idéale et la céleste pureté qui la décorent cette aimable figure tient de Béatrix, elle a de Mignon l’humeur sauvage et pittoresque, et comme Mignon dansant parmi les œufs et les épées, vous la voyez, svelte et fringante, aller et venir à travers toutes les dépravations d'un monde abominable, sans que l’innocence paradisiaque de son âme en soit ternie, sans que la moindre éclaboussure rejaillisse sur sa robe. « Il existe de tout temps, dit Arnim, un monde mystérieux plus digne de nos observations que celui que l’histoire nous livre. » C'est ce monde qu'il évoque à nos yeux avec une puissance surnaturelle, confondant à plaisir la fantasmagorie avec le drame, accouplant le réel à l’imagination, le grotesque au sérieux, l’ironie à toutes les fêtes, à toutes les pompes de l’existence, donnant à l’empereur Charles-Quint un chambellan fait d'une mandragore, animant toutes les forces élémentaires de la nature, puis, après se les être ainsi soumises, les abandonnant à la fatalité qui les entraîne, et bientôt renvoie à la fange d'où il fut tiré le gnome difforme et sensuel dont les évolutions bizarres ont toujours leur moralité. S'imagine-t-on le vainqueur de Pavie, le futur moine de Saint-Juste, devenant le héros d'un conte de bohémiens, et se conduisant, au milieu de ce tohu-bohu de sorciers, de bandits, d'entremetteuses et de mandragores, en véritable personnage historique auquel M. Mignet lui-même n'aurait rien à reprendre? Voilà en effet un de ces incroyables tours de force du génie où Arnim excelle; jamais les mœurs de ces hordes sorties des steppes asiatiques ne furent reproduites avec plus de furie et de réalité; on dirait le pinceau de Rembrandt. Et ce n'est pas, je pense, un spectacle ordinaire que le sens historique et la fantaisie se rencontrant de la sorte sans rien abdiquer de leurs droits respectifs. Ce curieux assemblage dont je parle se retrouve à un égal degré dans les Kronenwaechter (les Gardiens de la tour), roman chevaleresque emprunté à la période des Hohenstaufen, et aussi dans la belle légende dramatique intitulée le Coq de Bruyère.
Si dans Isabelle d’Egypte l’histoire se marie au conte fantastique, dans les Héritiers du Majorat, l’une des plus originales inventions d'Arnim, le fantastique règne seul. L’héritier du majorât, principal personnage de cet intermède nocturne où foisonnent les vampires, les chauves-souris et toutes les difformes ébauches du cauchemar, - l’héritier du majorat est une de ces organisations somnambuliques dont raffole notre poète et qu'il s'entend à faire vivre. Familier avec toutes les aspirations de l’autre monde, confident de ses mystères et de ses épouvantes, ce bizarre individu, bien qu'il marche et se meuve en plein soleil, n'a d'autre existence que celle du rêve. Ce milieu de pressentimens, de visions, de phénomènes surnaturels, dans lequel ses journées s'écoulent, est pour lui tout ce qu'il y a de vrai ici-bas et de réel. A côté de cette physionomie maladive, empruntée aux régions des fantômes, figurent des tableaux de genre touchés à la manière des Flamands, toute une galerie de baroques peintures qu'un amateur de rococo paierait à prix d'or. Qu'on en juge par ce curieux portrait de vieux gentilhomme.
« Devant cet hôtel, résidence abandonnée du chef de la famille, lequel vivait avec sa mère en pays étranger, tous les jours, au coup de onze heures, passait, en prenant du tabac d'un air rempli de dignité, un cousin du propriétaire actuel, cousin plus élevé en âge de quelque trente années au-dessus de celui-là, mais, hélas! fort au-dessous aussi quant à la fortune. Personne, tant auprès des jeunes que des vieux, n'était plus connu de toute la ville que le ponctuel gentilhomme au nez incarnadin, et qui, pareil au Jacquemart de l’horloge, enseignait, avant qu'elle n'eût sonné, l’heure aux gens par le seul fait de sa sortie, de telle façon qu'en le voyant, les enfans reprenaient le chemin de l’école, et leurs pères réglaient leur pendule. Ce personnage avait différens noms, selon les diverses classes qui le désignaient. Ainsi, chez les gens de la haute, il s'appelait le cousin, à cause de sa parenté avec les premières familles du pays et du crédit que ce titre lui valait; parmi la bourgeoisie, on le nommait le lieutenant, du grade qu'il avait occupé durant ses jeunes années, et dont il portait encore l’uniforme. Sans aucun doute, la coupe des babils avait quelque peu varié depuis tantôt six lustres; mais, pour lui, il ne semblait pas s'en être aperçu le moins du monde. Ses vêtemens, par le simple tissu qu'ils montraient aux coutures, témoignaient clairement qu'on travaillait jadis le drap beaucoup plus solidement que par le temps qui court : son collet rouge avait pris par l’usure des teintes vernissées, et ses boutons affectaient la couleur cuivrée de son nez. Telle était à peu de chose près la nuance de son chapeau à trois cornes et à plume blanche; mais le plus beau de l’équipage était sans contredit le baudrier, auquel l’épée ne tenait plus que par un fil, semblable au fameux glaive suspendu sur la tête du tyran. Cette épée du reste avait fait le malheur du pauvre diable, en tranchant, à la suite de contestations amoureuses, le nœud de l’existence d'un rival à qui la cour voulait du bien, et cette affaire d'honneur, dans laquelle on ne pouvait certes lui rien reprocher, avait inexorablement coupé court à sa carrière militaire. Quelles ressources il s'était créées pour vivre depuis ce temps, on éprouve une sorte de pitié à le dire. Avec une héroïque persévérance et à force d'entretenir avec le monde entier d'infatigables correspondances, il était parvenu à se procurer une collection d'armoiries des plus complètes dont il exécutait en détail de nombreuses copies qu'il enluminait fort proprement et vendait ensuite à très bon prix par l’entremise d'un libraire, fournissant ainsi à l’éducation des hommes sérieux et aux récréations de la jeunesse. Il élevait en outre des pintades et autres volatiles et dressait des ramiers maraudeurs qui avaient pour industrie de lui ramener de leurs excursions tous les pigeons rencontrés dans le voisinage, gibiers errans dont il faisait benoîtement son profit. Dame Ursule, sa ménagère, l’aidait de son mieux dans ce petit négoce, dont, entre parenthèse, on eût été fort mal venu de lui parler. Avec ces minimes bénéfices et les quelques épargnes qui lui restaient, il avait acquis dans un des plus mauvais recoins de la ville, près du quartier des Juifs, une espèce de mauvaise masure d'un aspect borgne et pileux, meublée à l’intérieur de toute sorte de bric-à-brac, et dont il ne permettait à âme qui vive de franchir le seuil.
« Tous les dimanches, au sortir de l’église qu'il fréquentait assidûment, assistant aux offices dans un coin particulier réservé jadis à la sépulture de ses ancêtres dont il voyait l’écusson sculpté devant lui sur la muraille, - tous les dimanches, il se rendait chez une vieille dame devant l’hôtel de laquelle il se contentait les autres jours de passer en se rengorgeant et faisant battre sa brette entre ses jambes. C'était l’héroïne antique et respectable de cet infortuné duel qui avait tant marqué dans son existence, et l’auguste personne, frisée, poudrée, fardée, exerçait sur lui, au bout de trente ans d'esclavage et de tendres soupirs cruellement éconduits, la même irrésistible séduction. Rarement il laissait passer vingt-quatre heures sans rimer diverses strophes en son honneur, il inventait même des fictions dans lesquelles apparaissait la bonne dame sous les traits d'un personnage allégorique, mais sa témérité n'allait point jusqu'à lui soumettre les épanchemens de sa muse : il se méfiait, disait-il, de l’esprit de la belle, qui ne lui ménageait point l’épigramme. Et quand venait le dimanche tant souhaité, sa plus délicieuse joie était de caresser et de peigner sous ses yeux la toison d'un roquet aussi hargneux qu'ébouriffé, complaisance dont on le payait d'ordinaire par un de ces sourires ineffables pour lesquels tout vrai chevalier se déclare prêt à donner sa vie. Invariablement assise à son métier à tapisserie ou devant le miroir de sa toilette, la noble dame subsistait fort respectablement de rentes que lui avaient laissées deux altesses auxquelles elle survivait après les avoir servies l’une après l’autre en qualité de grande-maîtresse. Son salon était le rendez-vous des gens de la cour et des diplomates, et le plus souvent elle recevait son monde à sa toilette, prêtant l’oreille et répondant aux mille caquetages du jour, tandis que sa femme de chambre accommodait ses cheveux d'un œil de poudre, ou qu'elle avalait à petites gorgées un de ces électuaires fabriqués pour la conservation de la beauté. »
Arnim aime cette société frivole et caduque du XVIIIe siècle allemand, ce monde de bric-à-brac tel qu'il existait avant la révolution avec son attirail de préjugés et de perruques, d'habits de taffetas et de superstitions, véritable théâtre des magiciens charlatans à la Cagliostro. Il y eut de tout temps de ces esprits qui raffolent d'arabesques; Arnim à mes yeux est de ce nombre. Tandis que Shakspeare et Molière étudient l’homme dans ce qu'il a de sérieux et de fort, Arnim semble s'adresser de préférence à ses hallucinations, à ses extravagances. L’histoire et la vie sont pour lui comme une immense maison de fous où parfois un être raisonnable se rencontre, et alors gare à lui ! car, l’atmosphère du lieu aidant, vous pouvez vous attendre à le voir bientôt déraisonner comme les autres. Chose étrange, ces gens-là sont vêtus comme tout le monde : ils ont des boucles à leurs souliers, des bas de soie très bien tirés, des jabots de dentelle et des habits d'une parfaite correction. Rien dans leur langage ou leur démarche ne trahit le moindre égarement, jusqu'à un certain chapitre où tout à coup la fusée éclate, et alors viennent les désappointemens. Vous commenciez par exemple à vous laisser prendre d'intérêt pour cet aimable gentilhomme de la maison de sa majesté l’empereur Charles-Quint, et voilà que ce jeune et spirituel chambellan, qui, bien qu'un peu arrogant et vantard, vous semblait réservé à de si hautes destinées, se trouve n'être, en fin de compte, qu'une ridicule mandragore. Vous vous imaginiez bravement causer théologie et jurisprudence avec un savant professeur de Gœttingue ou d'Iéna, et depuis trois quarts d'heure, ô détestable persiflage! vous vous entreteniez avec un vieux perroquet dont une paire de besicles déguisait le bec à vos yeux abusés !
Comme pour se dédommager de ces évocations grotesques qui l’obsèdent et sur lesquelles on le voit souffler la vie et la mort avec une égale ironie, Arnim s'entoure aussi parfois d'une légion d'oiseaux étranges, au plumage flamboyant, d'une collection de plantes et d'insectes exotiques dont Linnée renoncerait lui-même à décrire les variétés innombrables. J'ai dit que pour Arnim l’histoire et le monde étaient une vaste maison de fous; je me le figure en effet comme une sorte de directeur de cet hôpital singulier, tantôt vivant au milieu de ces baroques pensionnaires qui, de toutes parts accourus autour du maître, le tirent par le pan de son habit et l’étourdissent de leur vacarme, - tantôt, pour échapper à la mélancolie qui le gagne, se réfugiant dans son jardin, où l’œil bleu de la fleur aimée s'ouvre et se balance sur sa tige, puis dans sa volière, où sous le grillage d'or chante l’oiseau divin qui fait tenir cent ans dans une matinée de mai. Il semble qu'on ne saurait écrire et penser ainsi qu'en Allemagne, au beau pays du Harz et de l’Oder, de l’Elbe, du Neckar et du Rhin, où tant de poésie riante et sombre se cache au cœur même de la nature : âpres forêts, pics sauvages, frais ruisseaux, édéniques vallons, où, tandis que le rossignol du printemps nouveau trille sa cadence au clair de lune, le passé balance gravement dans l’air la cloche des souvenirs suspendue au donjon tapissé de lierre de quelque burg croulant du voisinage! Vous errez dans la sapinière immense; un daim effaré fuit à vos pieds; au-dessus de votre tête, le pivert sculpte l’arbre à coups de bec; le chasseur passe sa carabine en bandoulière, un rameau de hêtre à son chapeau. A cette vue, Arnim tressaille, et sa prose vous envoie soudain comme une mâle bouffée de cette senteur forestière dont la musique de Weber est si puissamment imprégnée. Ou bien nous sommes en automne, toute la matinée la pluie a battu les vitres du château, les marronniers jonchent de leurs fruits mûrs les allées du parc : vers midi perce un rayon de soleil, la fin du jour s'annonce belle, vous croyez presque au retour de l’été; mais déjà la feuille a pris ses teintes cuivrées, et les marbres silencieux, que ne protège plus l’épaisseur des bosquets, vous montrent de toutes parts leur mélancolie ! - Encore une impression que nul n'a jamais su rendre comme Arnim, surtout dans cet admirable martyrologe intitulé : Misère et grandeur, chute et repentir de la comtesse Dolorès. Pour citer un dernier exemple, vous visitez de nuit Heidelberg, la métropole par excellence du romantisme allemand; la ville se réfléchit en ombres crépusculaires dans les flots murmurans du Neckar, des milliers de clartés scintillent sous la transparence liquide, un merveilleux spectacle en vérité, qui, pour la grandeur sans doute, ne vaut point Venise, mais qui n'en a pas moins son caractère mystérieux et fantastique ! Au loin, des voix d'hommes chantent en chœur; à quelques pas de vous, un étudiant langoureux gratte un cistre; partout un calme grave, je ne sais quelle morne sérénité, partout la poésie ! Je défie quiconque tant soit peu connaît Arnim de faire jamais ce beau rêve sans penser à lui.
J'ai dit qu'Arnim était passé maître dans cet art du clair-obscur particulier aux vieux conteurs italiens, et j'ai hâte de prouver mon dire en donnant la substance de quelqu'un de ses récits. J'évoque donc ces étranges figures du fond de l’océan qu'elles habitent, et dont il semble que le sourd mugissement les enveloppe jusque sur le sol des vivans, pareilles à ces coquillages qui, lorsqu'on les approche de l’oreille, vous donnent comme un écho lointain des symphonies marines.
Un vaisseau turc, chassé par une galère maltaise, filait à toutes voiles dans les eaux de Toulon. Déjà l’équipage musulman va tomber aux mains des chevaliers de la croix, lorsque soudain un coup de vent favorable le pousse dans le port, où presque en même temps entrent ses ennemis. Aussitôt l’épée et la hache reluisent au soleil; mais au moment où le combat s'engage, une femme apparaît à bord du vaisseau turc, s'élance au milieu des deux partis, et d'une voix qui s'exprime dans le plus pur français demande grâce pour une pauvre âme qui n'a qu'un espoir en ce monde, - celui de se réfugier dans le sein de la religion chrétienne et d'y faire son salut. Par cet accent qui à la plupart d'entre eux rappelle le sol natal, les chevaliers se laissent désarmer. Saint-Luc, leur chef, après avoir rassuré la belle suppliante, consent à épargner le vaisseau turc, dont le capitaine entame avec lui à ce sujet une conversation à laquelle la noble inconnue sert d'interprète. Les chrétiens échangent des livres de piété contre des dattes, de l’huile de rose et d'autres produits du Levant; puis Saint-Luc s'apprête à s'éloigner, non sans avoir fait à la belle missionnaire de paix une sorte de déclaration d'amour, déplorant, ajoute-t-il, du fond de l’âme le vœu solennel qui l’empêche à jamais de la posséder par droit de sentiment ou de conquête. Quant au navire turc, il reste en quarantaine.
Cependant cette histoire ne tarde pas à se répandre dans la ville, et chacun de commenter à sa manière l’acte héroïque de cette femme, d'attendre avec impatience le jour de son débarquement; mais elle, trompant la curiosité générale, obtient du surveillant du port l’autorisation de descendre à terre avant l’expiration de la quarantaine, quitte la ville dans une voiture fermée, et ne laisse savoir à personne la route qu'elle prend. Deux mois après, elle se fait baptiser en grande pompe dans la cathédrale de Marseille, remplie d'une foule immense, et reçoit les noms de Melück-Maria Blainville, le premier à cause de son origine arabe, le second en l’honneur de la sainte mère de Dieu, à qui dévotement elle se consacre, et le troisième en mémoire de son directeur. Immédiatement après la cérémonie, la fervente catéchumène s'achemine vers le cloître de Sainte-Claire, qu'elle dote en y entrant d'un capital considérable, et où s'écoule dans le silence et le recueillement la première année de son noviciat.
Ainsi commence le conte, ou pour mieux dire l’anecdote (c'est ainsi que l’appelle Arnim) de la Prophétesse d'Arabie. Avant de se perdre vers la fin en la plus extravagante et la plus embrouillée des imaginations, cette histoire décrit de poétiques et charmans détours où nous essaierons de promener le lecteur, bien résolu d'avance à ne pas l’entraîner au-delà des oasis.
Au bout de quelques mois, Molück-Maria quitte le cloître en y laissant sa dot, et à peine rentrée dans le monde, on la voit se lier d'intimité avec une vieille comédienne nommée la Banal, qui passe pour lui donner des leçons de son art. - Bon ! disent les gens, sa piété et son baptême n'étaient, à ce qu'il parait, que le rôle du début. D'autres l’excusent plus volontiers par le plaisir qu'ils se promettent de la voir à la scène, et aussi par l’heureux prétexte que sa conduite leur donne de se divertir aux dépens des dévots. Quant à la question de savoir si elle a du talent, les habitués du salon de la vieille Banal lui prédisent d'avance le plus magnifique avenir de tragédienne. Bientôt les meilleures maisons se la disputent, et c'est à qui aura les premiers gages de cette inspiration, dont les préludes sont déjà des coups de maître. L’irrésistible charme de sa personne, sa beauté accomplie, ne tardent pas à faire de la bienveillance qu'elle s'est acquise un sentiment plus chaleureux. De toutes parts, les hommages lui arrivent, les cadeaux pleuvent sur elle; elle reçoit les hommages avec dignité, et pour les cadeaux elle les accepte, mais à une seule condition, c'est d'y répondre par des présens d'une valeur plus grande, d'où l’on est pourtant bien obligé de conclure que ce n'est point la cupidité qui l’a poussée à monter sur la scène, et que l’appât de l’or ne saurait avoir aucune influence sur son cœur, chose assez rare d'ailleurs dans son nouvel état.
Il va sans dire que les amoureux ne manquent pas. Melück agrée les empressemens de son plus doux sourire, offre loyalement son amitié; mais c'est là tout ce qu'on peut prétendre, et ceux qui veulent aller plus loin perdent leur peine. Alors les questions se posent, les conjectures vont leur train. Evidemment une pareille conduite ne saurait tenir que du parti pris. C'est sans doute un nouveau rôle qu'elle joue. Lassitude et chagrin de cœur, disent les bonnes âmes; corruption! s'écrient les libertins avec cette manie de se creuser la cervelle pour trouver le vice au fond des choses les plus simples. Sur ces entrefaites, le chevalier de Saint-Luc rentre en France, il revoit Melück-Maria, et le goût qu'il s'était d'abord senti pour elle se change en une véritable passion. Peu à peu l’amour-propre s'en mêle : piqué au jeu par ses amis, il fait le pari de réussir coûte que coûte, et le voilà mettant en œuvre tous les moyens, même les plus déshonnêtes, pour arriver à ses fins; mais l’intrigue échoue et tourne à la confusion du chevalier, qui presque aussitôt quitte Marseille.
C'est un agréable métier que celui de grande coquette, seulement à la longue il devient monotone. Fatiguée du spectacle de tant de souffrances auxquelles il ne lui est point possible de compatir, un beau jour Célimène congédie de l’éventail tous ses adorateurs, et se livre sans plus de distraction à ses études théâtrales. Deux mois la séparent encore du moment de ses débuts, Iorsqu'arrive à Marseille un languissant jeune homme à qui des peines amoureuses ont rendu insupportable le séjour de Versailles. Forcé de fuir la cour et de courir le monde en chaise de poste pour échapper soi-disant au mal qui l’obsède, le tendre comte de Saintrée vit absorbé dans une seule image : il ne rêve, il ne voit que Mathilde, il ne saurait parler que de Mathilde, et tel est le culte superstitieux voué à cet aimable et charmant objet de son idolâtrie, qu'il porte toujours sur lui l’habit de taffetas bleu dont il était paré le jour de leur séparation. Sur ce frêle et chatoyant tissu, les larmes de Mathilde ont roulé comme des perles au moment des adieux. C'en est assez pour que notre mélancolique gentilhomme ne s'en dépouille jamais, fût-ce même parmi les ombres, auxquelles il compte bien aller rendre visite dans son habit de taffetas bleu, lorsque les rigueurs du destin qui l’accable l’auront enfin poussé sur l’autre rive du Cocyte.
Un soir, dans une compagnie, Melück entend raconter l’histoire du gentilhomme; loin de s'en égayer, elle prend au sérieux cette légende d'amour et de constance, et quand, vers dix heures, on annonce M. de Saintrée, la belle jeune femme lui trouve un air si noble et si galant, qu'elle se le fait présenter. Le comte aime les beaux arts et parle du théâtre en connaisseur, en homme habitué à juger ce que Paris a de plus renommé. Aussi lui suffit-il d'exprimer un vœu pour que Melück accorde ce qu'elle avait deux heures auparavant refusé aux instances de la maîtresse de la maison, et commence une scène de Phèdre, qui en un moment passionne l’auditoire. Aux vibrations de cette voix mélodieuse et puissante, à cette flamme du désert dont le goût le plus pur soutient et modère l’ardeur, les murmures approbateurs se trahissent, et chacun de se tourner vers le comte, comme pour lui dire : « Eh bien! qu'en pensez-vous? eussiez-vous jamais imaginé que la province possédât un pareil talent? » Mais Saintrée n'est déjà plus à ce qui se passe, et songe à une représentation de Phèdre à laquelle il assistait il y a quinze jours à peine avec sa divine Mathilde. Tout au plus, dans le peu qu'il lui a été donné d'entendre, a-t-il saisi au passage certains défauts; quant aux sublimités qui provoquent un si magnifique enthousiasme, elles sont demeurées pour lui lettre close. Néanmoins, comme on doit obéir aux bienséances, il s'approche de Melück, glisse sur le chapitre des complimens, touche avec une délicatesse exquise aux petites imperfections, et, d'un ton de parfait savoir-vivre, lui débite la meilleure leçon de style théâtral qu'elle ait encore reçue; puis, joignant l’exemple au précepte, il reprend l’un après l’autre les divers passages qu'il vient de critiquer. Il les récite et les nuance avec tant d'émotion et d'art, que Phèdre, en personne intelligente et vraiment supérieure, reconnaît à l’instant son maître et supplie le comte de ne pas lui ménager ses avis et de venir la voir chez elle aussi souvent qu'il le pourra.
Le lendemain, Saintrée vient voir Melück et commence naturellement par ne lui parler que de l’éternel et unique objet de ses préoccupations. Melück, loin de chercher à le distraire de son infortune, le laisse au contraire en épuiser tous les détails, et seulement alors amène la conversation sur l’art. Avec cette curiosité fiévreuse propre à certaines natures que le feu sacré dévore, et qui ont, comme disait Voltaire, le diable au corps, la jeune femme s'informe des grandes tragédiennes de la scène française et veut savoir, - touchant leur pantomime, leur diction, leur manière de comprendre et d'interpréter tel ou tel passage, - les moindres particularités. Un point surtout l’intéresse et l’attache : comment la célèbre Clairon porte le manteau de reine. En dilettante chaleureux, en homme versé à fond dans les secrets d'un art que les plus grands seigneurs de l’époque se faisaient gloire de patroner, le comte s'évertue à répondre aux questions qu'on lui adresse; puis, s'animant par degrés et sentant que la parole ne lui suffit plus, il saisit sur un meuble un lambeau de pourpre qui traîne et se dispose à s'en draper à l’exemple de la Clairon, mais la chaleur qui règne est étouffante, et d'ailleurs son vêtement, trop étroit, contrarie ses gestes. «Otez donc votre habit, s'écrie Melück de plus en plus impressionnée; ne voyez-vous pas qu'il gêne vos mouvemens? » Saintrée s'excuse d'abord, puis obéit. Dans cette galerie, où Melück se livre d'ordinaire à ses études dramatiques, figure, entre autres bizarres objets, une de ces poupées articulées, comme on en voit dans l’atelier des peintres, et dont, en l’absence du modèle, ils se servent pour essayer l’effet d'une draperie. Le comte, ne sachant où poser son habit, imagine d'en revêtir le mannequin, qu'en outre il coiffe de son chapeau, afin, dit-il, d'avoir devant les yeux un judicieux critique dont la présence le tienne en respect pendant la scène qu'il va jouer. « Prenez garde, ajoute en souriant Melück, votre habit porte un charme. Il pourrait bien se faire qu'il animât à son contact mystérieux cette froide statue. »
Une fois le mannequin attifé, le comte revient à son manteau tragique, et, se drapant d'un air solennel dans la pourpre des rois, entame la dernière scène du cinquième acte de Phèdre, qu'il déclame avec une irrésistible inspiration et le visage tourné vers la poupée. Quand il arrive à ces deux derniers vers :
-
- Détestables flatteurs, présent le plus funeste,
- Que puisse faire aux rois la colère céleste,
Melück, émerveillée, s'élance pour le remercier de la leçon. Tout à coup un petit bruit sec et semblable au cliquetis de deux planchettes de bois frappant l’une contre l’autre se fait entendre. C'est le mannequin qui témoigne, lui aussi, de son approbation. Par trois fois les applaudissemens se renouvellent, puis on voit la statue ouvrir lentement les bras et les croiser sur sa poitrine dans l’attitude de quelqu'un qui, profondément ému à l’intérieur, chercherait a se donner au dehors l’apparence d'un impassible aristarque. D'abord Saintrée attribue cette espèce de sortilège à quelque plaisanterie de Melück, mais presque aussitôt, voyant pâlir la jeune femme, il est saisi d'une certaine épouvante; il marche droit à l’automate, cherche à mettre en jeu ses articulations, tout à l’heure encore si souples. Chose étrange, aucun ressort ne se meut plus. Il veut reprendre son habit; peine inutile, les bras se sont raidis, impossible de les détendre. Que devenir? que faire, et comment s'en aller maintenant? Sortir au beau milieu du jour, en manches de chemise, d’une maison si connue de toute la ville, ce serait courir au-devant du scandale. Melûck engage Saintrée à demeurer jusqu'à la nuit close, et l’on continue à s'entretenir du terrible prodige. En attendant, on transporte la fantastique poupée dans une pièce voisine, puis on revient s'asseoir sur de moelleux coussins, au bord d'une vasque de porphyre d'où jaillit un flot de cristal qui rafraîchit de ses rosées des arbustes en fleurs rassemblés là de toutes les parties du monde, car c'est un vrai palais de fées, un lieu d'enchantement et de délices, que cette galerie qui sert de retraite à Melück. La main dans la main, on rêve ensemble tout haut, on se rapproche. Saintrée se retrouve plus libre, plus ému, plus confiant; on dirait qu'en dépouillant cet habit trempé des larmes de Mathilde, il vient de secouer le charme des premières amours. N'importe, l’heure est mystérieuse; tant de parfums s'exhalent de ces fleurs, tant de volupté nage dans l’air! Comment résister à l’ivresse? Saintrée sent son cœur s'énerver et se fondre, comme un baume précieux, sous l’étreinte brûlante de Melück, qui triomphe dans sa défaite.
A dater de ce jour, une liaison s'établit entre le jeune comte et la belle magicienne; mais dans cet attachement, où Melück se précipite avec toute la fougue orientale de sa nature, dans cette passion qui la domine corps et âme sans réserve, et dont la fiévreuse ardeur la fait vivre, Saintrée, lui, n'a pu engager que la moitié de son être. L’image de Mathilde, un moment effacée, n'a pas tardé à reparaître, et dès qu'il échappe pour quelques heures à la fascination qui l’enveloppe, il tombe en proie à cet indéfinissable malaise que causent les repentirs impuissans. Deux amours se sont partagé de tout temps le cœur de l’homme : l’amour idéal et l’amour physique. Entre ces deux aspirations, Saintrée se débat, mécontent, inquiet, tiraillé. Il commence à calculer comment il s'y prendra pour rompre sa chaîne, lorsque arrive une lettre de Mathilde elle-même, annonçant à son fiancé cette joyeuse nouvelle que le roi cesse de s'opposer à son mariage et n'y met plus qu'une condition, à savoir qu'elle et lui s'en iront vivre loin de la cour. Inutile de dire que ces lignes, tracées d'une main adorée, réveillent à l’instant dans l’âme du jeune comte tous les gazouillemens et toutes les efflorescences d'un printemps qu'il croyait évanoui, et qu'il y répond par des transports d'amour et de tendresse. Bientôt Mathilde fait savoir qu'elle arrive. Saintrée n'a plus un moment à perdre et s'apprête à rompre avec Melück; mais ici se redresse l’énergique et vaillant caractère de cette femme, qu'on ne saurait aimer impunément. Melück a pour Saintrée une de ces affections profondes, indomptables, que rien n'abat ni ne décourage. A son indifférence elle répond par un amour plus effréné, à ses dédains par un plus acharné dévouement. Quoi qu'il en soit, le mariage a lieu, et les nouveaux époux, après être allés passer la lune de miel dans une terre de famille, reviennent à Marseille, où Mathilde rencontre bientôt des âmes charitables qui se font un devoir et un plaisir de la mettre au courant des beaux feux dont, au vu et au su de toute la ville, le brillant comte de Saintrée brûlait naguère pour la tragédienne Melück.
On devine le douloureux froissement que l’histoire de cette aventure cause à la jeune femme. Mathilde éclate en reproches; Saintrée se défend de son mieux, il déclare qu'il est resté fidèle à ses sermons et n'a jamais aimé cette femme. - Soit, monsieur, reprend alors la comtesse, je ne demande qu'à vous croire, et je vais vous offrir l’occasion de me prouver la vérité de votre témoignage. Le monde du théâtre, vous le savez, se divise en deux camps également aveuglés par l’objet de leur prédilection. Il y a le parti de la Torcy et le parti de la Melück. Vous allez publiquement vous déclarer pour la Torcy, et je compte dès ce soir vous voir dans votre loge, et à mes côtés, appuyer par des marques non équivoques la cabale dirigée contre Melück.
Le comte a le courage de promettre cette lâcheté, et, le soir venu, il tient sa parole avec l’héroïsme du désespoir.
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- Tout m'afflige et me nuit et conspire à me nuire...
Au moment ou sur ce vers, qui termine une période magnifiquement rendue, les applaudissemens les plus légitimes vont éclater, un chut imperturbable donne le signal aux dissidens, et le combat s'engage aussitôt sur toute la ligne. Melück, qui depuis son entrée en scène tient ses yeux attachés sur Saintrée, se croit d'abord le jouet d'un songe; mais le comte, enhardi par l’excès de sa félonie, pensant d'ailleurs complaire à Mathilde, tourne la tête du côté de sa victime, comme pour la défier, et c'est alors que Phèdre, ou plutôt la magicienne, le foudroie d'un regard terrible et chargé de maléfices. En rentrant chez lui, Saintrée se sent pris d'un malaise général. Durant plusieurs jours, son état empire, aux convulsions succède une fièvre ardente, puis vient la prostration, l’anéantissement, et l’unique sensation qu'il semble percevoir encore est une atroce douleur dans la région du cœur, torture, contre laquelle échouent pendant six mois toutes les ressources de l’art. Abandonné par les médecins, le jeune comte voit donc chaque jour s'amincir le fil qui le rattache à l’existence, quand un matin il reçoit la visite d'un ami d'enfance, le docteur Frenel, quelque peu alchimiste et nécroman, et qui revient d'Egypte, où l’avait conduit son goût pour les sciences occultes. Frenel observe longuement, ausculte, interroge, puis, après s'être fait expliquer en détail les moindres circonstances : - Mon bon ami, dit-il au malade, le cas est grave, et je vous vois entre les mains d'une terrible magicienne occupée tout simplement à vous dévorer le cœur. Enfin nous essaierons de vous sauver, peut-être qu'il en est temps encore. - Là dessus, le docteur va trouver Melück.
Ici s'offre à nous une scène toute remplie de cette poésie du merveilleux dont Arnim a plus que personne au monde le génie, et qui répand comme un semis d'émail et d'or sur la feuille de vélin où s'ébat en ses mille caprices la plume chatoyante du conteur. - Aussitôt en présence du docteur, Melück la magicienne reconnaît un confrère en sorcellerie. « Vous étiez occupée, lui dit Frenel, à creuser le mystère des métamorphoses; un brahme de ma connaissance a fait dernièrement à cet endroit d'assez curieuses découvertes, et je puis vous en donner tout de suite un échantillon. » A ces mots, l’adepte tire de sa poche une petite boîte de vermeil, et, frottant le bout de son doigt d'un baume qu'elle renferme, touche légèrement le dos d'une chenille enroulée autour de la tige d'un mimosa. Avant qu'une minute se soit écoulée, le prodige de la transformation s'est accompli, et de la chrysalide phosphorescente se dégage un radieux papillon. Melück sourit, et, tout en se jouant, lâche dans l’air un des oiseaux de sa volière qui, sans se le faire dire deux fois, court sus à l’insecte d'émeraude et le gobe. Frenel, médiocrement flatté de la plaisanterie, demande alors à Melück de lui montrer son savoir-faire. Une grenade est là qui pend aux branches du prochain arbuste; le docteur la cueille et défie la magicienne d'en extraire le cœur sans toucher à l’écorce du fruit. Melück attache un regard sinistre et profond sur la grenade, et presque aussitôt la rend intacte au docteur, qui la partage et la trouve vide à l’intérieur. « Très bien ! murmure-t-il; mais qui réussirait à rétablir le fruit dans son intégrité première serait peut-être plus habile encore. » Melück prend de sa bouche un des grains de la grenade, le place dans l’écorce vide qu'elle appuie sur son cœur, et en moins d'un instant il n'y parait plus : le prodige est fait.
Le docteur a désormais atteint son but et sait ce qu'il voulait savoir. Tout à coup sa figure devient menaçante et terrible, son geste commande, sa voix tonne, et Melück, à certaine formule qu'il prononce, s'aperçoit qu'elle a affaire à un sorcier placé très haut dans la hiérarchie cabalistique; elle demande grâce, fléchissant le genou devant son maître. Frenel se montre inexorable et décidé à ne point lâcher prise jusqu'à ce qu'on ait assuré le salut de son ami. Au récit des souffrances du malheureux Saintrée, Melück fond en larmes et convient qu'en effet il est bien tard pour commencer la cure, mais qu'elle n'abandonne point tout espoir. Ainsi parlant, la magicienne ouvre un rideau, et le docteur se trouve face à face avec une poupée de bois représentant à s'y méprendre l’exacte image du comte de Saintrée aux beaux jours où les flammes de la vie et de la santé brillaient encore dans ses yeux. Voilà bien en effet son air tendre et sentimental, son sourire doux et mélancolique, son élégance un peu négligée comme il arrive chez les gens qu'une longue pensée d'amour préoccupe. Cette épée est la sienne; en chapeau si galamment tourné, vous l’avez vu sur sa tête, et cet habit de satin bleu, cet habit dont les larmes de deux beaux yeux firent jadis un talisman, ne le reconnaissez-vous point? Pas un galon n'y manque, il est tout neuf encore et tout pimpant; seulement, si vous regardez bien, à la place qui recouvre le cœur, vous trouvez une déchiqueture.
L'automate est resté les bras croisés dans l’attitude que nous l’avons vu prendre le jour de la fameuse séance. Melück presse un ressort secret qui distend les membres et lui permet de reprendre l’habit qu'elle livre à Frenel. « Hâtez-vous, s'écrie-t-elle; dans une heure il serait trop tard : le malheureux ne vit plus que des dernières fibres de son cœur. Mettez-lui cet habit, qu'il ne le quitte plus! Peut-être ainsi retrouvera-t-il la santé, l’existence. Quant à son cœur, il ne saurait le retrouver qu'à mes côtés, car son cœur désormais est en moi. Dites-lui qu'il m'a rendue malheureuse, et que je ne réclame rien que sa présence; que son être tout entier appartient à sa femme, mais qu'il sache bien qu'en moi est son cœur, que sans moi il ne saurait vivre, et que seulement autant que je vivrai, il vivra. »
Sans perdre une minute, le docteur revient chez Saintrée, qui, à la vue de l’inestimable trésor qu'il croyait perdu, sent renaître un vague rayon d'espérance. Immédiatement le charme opère. Saintrée renaît à la vie, à la jeunesse, à la santé comme par miracle, et cet habit, que l’attristante maigreur de ses membres faisait paraître le premier jour d'une largeur démesurée, lui sied bientôt comme jadis. Toutefois, au milieu de cette résurrection générale, le cœur continue à se taire ou plutôt à demeurer absent, et à l’endroit où il devrait battre, la main qui le cherche ne trouve qu'une lacune. Avec tous les signes extérieurs du bien-être physique, Saintrée n'éprouve qu'indifférence et lassitude. Egalement incapable de sympathie et de haine, toute initiative lui fait défaut, et le foyer générateur manque pour animer de l’étincelle électrique ces rouages qu'une impulsion machinale semble seule mettre en activité. Contre cette langueur misérable, il n'y a qu'un remède : la présence continue de Melück auprès du malade. Frenel en parle à Mathilde, qui, mettant de côté toute jalousie et ne songeant qu'au salut de son époux, va chercher elle-même la magicienne et l’installe sous le toit conjugal. Il va sans dire que Saintrée aussitôt sent se raviver son cœur, et qu'en même temps que ses pulsations, toutes les joies de l’intelligence, toutes ses aspirations se réveillent. A dater de ce jour, le ménage à trois s'organise sans que les lois de la morale aient à souffrir de la réunion de ces êtres que la destinée a liés entre eux inséparablement. Melück, qui désormais n'exerce sur Saintrée qu'une influence platonique, Melück prend soin des enfans de Mathilde, lesquels, chose étrange, ressemblent non pas à leur mère, mais à la belle magicienne, ce dont Mathilde ne conçoit d'ailleurs aucun chagrin, heureuse des beaux enfans que Dieu lui donna, et ne voyant dans ce phénomène qu'une bizarrerie de plus de leur énigmatique existence. Quant à la fameuse poupée, on l’a reléguée dans un des greniers du château où elle sert d'amusement aux bambins, mais seulement aux grandes occasions et en manière de récompense.
Ici pourrait s'arrêter l’histoire, et le lecteur bénévole aimerait à s'en tenir à ce tableau de félicité domestique; mais Arnim n'est point l’homme des dénoûmens heureux : tel est au contraire son goût pour les catastrophes, qu'il les recherche au risque très souvent de mettre ses propres personnages en contradiction avec eux-mêmes et de troubler l’harmonie de toute sa composition. On dirait parfois un de ces bronzes dont les matériaux ont été habilement préparés à la longue et qui échouent dans la fusion. Le métal était pur, le mélange excellent; mais quand vient l’opération, tout va à la diable, et voilà que du précieux ensemble il reste à peine quelques inutiles débris dispersés sur le sol.
Huit années se sont écoulées au sein de cette bienheureuse paix domestique lorsque la révolution française éclate. Avec cette habitude qu'il a de mêler ses idées historiques aux inventions en apparence les plus extravagantes de son cerveau, Arnim, comme on pense, ne laisse pas échapper une si belle occasion qui s'offre à lui de dire son mot sur les événemens. Qui le croirait? ce conteur, ce mystique, ce poète d'ombres chinoises, quand il aborde les réalités humaines, devient tout à coup l’observateur le plus clairvoyant, le plus impersonnel, et cette supériorité, cette rectitude de jugement, ne se maintiendrait-elle que durant l’espace de quelques pages, vous fait songer malgré vous à Tacite, à Shakspeare et à Saint-Simon. On regrette, en lisant ce fier et mâle résumé, qu'Arnim n'ait point écrit une histoire de la révolution française. Il est vrai que pour nous consoler nous avons Carlyle. Arnim n'est ni royaliste ni républicain, il va sans dire en outre qu'il ne saurait être français comme le sont MM. Thiers, Mignet ou Lamartine; mais ses préventions nationales, quand il en a, savent du moins s'exprimer avec modération. Aristocrate et élevé dans la religion monarchique, sa satire s'exerce également et contre la noblesse qui n'a point su mourir sur les marches du trône, et contre les rois coalisés qui perdent leur temps à rédiger des protocoles et s'imaginent qu'ils vont tuer à coups de parchemins l’ogre du sans-culottisme. Quant aux républicains, il ne leur pardonne pas d'avoir égorgé dans le berceau la liberté, son idole. En même temps que l’ironie, dont certaines muses grimaçantes ont tant abusé depuis, Arnim possède cette l’acuité de compassion qui n'appartient qu'aux grands esprits et qu'aux grandes natures, et que jamais personne au monde ne posséda comme Shakspeare. La dignité humaine, l’intrépidité dans le péril, l’héroïsme du dévouement, voilà ce qu'il admire et ce qu'il aime. Mme Roland sur la charrette infâme lui apparaît plus grande qu'une reine, et rien n'égale à ses yeux la sublimité de cette immolation silencieuse. La sibylle Melück, dans ce bizarre conte que nous allons voir se terminer en pleine terreur, Melück reproduira ce caractère de stoïcisme dans la mort qui a tant frappé le poète chez l’auguste femme du bourgeois Roland.
Un soir que Saintrée. Mathilde et Melück se promènent en mer, des chants de liberté se font entendre au loin sur le rivage : le comte et la comtesse, qui dès le début ont applaudi à la rénovation universelle et brûlé leurs parchemins de famille sur l’autel de la patrie, s'exaltent à ces électriques refrains que la brise marine leur apporte dans une bouffée de jasmins et d'orangers. Bientôt Saintrée y puise le texte d'une tirade philosophique qu'il débite dans le pathos du jour, en mettant la main sur son cœur à la manière d'un héros des romans de Jean-Jacques. Cette magnifique harangue se termine, selon l’usage, par une pompeuse période en l’honneur du règne de la raison, dont l’avènement ne doit pas tarder. A ces derniers mots, Melück, qui jusqu'alors est restée absorbée et taciturne, sort de sa rêverie, et d'une voix d'abord sourde que l’accent de l’inspiration bientôt anime : « Le règne de la raison ! s'écrie-t-elle, et comment la raison fera-t-elle pour fonder en un moment son empire sur ce coin du globe, elle qui dans les plus grands siècles de l’histoire ne fut jamais ici-bas qu'une étrangère qu'on n'écoute à peine qu'à la dernière extrémité, elle, le principal auteur de ces hiérarchies sociales, de ces degrés, de ces différences de tout temps jugés inévitables parmi les hommes, et contre lesquels vos niveleurs se déchaînent avec tant de rage! Vous voulez que la raison gouverne, que sa force passe dans l’action, et sur qui comptez-vous pour cela? Apparemment sur ceux que vous estimez les gens raisonnables par excellence, sur vos philosophes, lesquels, éternellement étrangers à toute espèce d'action, emploient le temps à spéculer et à se contredire ! En vérité, les gens que vous appelez raisonnables ont amené l’ère de la clémence, et cela non point seulement dans les idées, mais dans le monde de l’action, de l’action, au nom de qui tant de crimes vont se commettre contre la raison. » Insensiblement l’émotion la gagne, le démon du sens intime s'empare de cette nature de pythonisse africaine. L’abîme gronde sous ses pieds, au-dessus de sa tête s'étend l’immensité des deux. Melück ne parle plus, elle prophétise : « Leur sang a tous coulera sous la hache de la raison, dont ils s'évertuent à fonder le règne! le sang du roi, le sang de la noblesse et le vôtre, cher comte, et le mien aussi. » Melück, en proie au dieu qui la possède, va poursuivre, lorsque Saintrée, voyant l’épouvante de Mathilde, saisit au bras violemment la malencontreuse sibylle, et coupe court à ses prédictions. Un instant après, l’embarcation touche au rivage, on monte en voiture pour regagner le château; mais le comte et Mathilde, encore sous l’impression de cette étrange scène, gardent le silence, tandis que Melück, qui au sortir de son extase a perdu le souvenir de ses propres paroles, s'efforce inutilement de réveiller la conversation.
Cependant l’aspect des choses devient sinistre, la terreur se répand dans les provinces, l’émigration commence. Saintrée laisse partir les autres; un sentiment généreux l’attache au sol de la patrie, et ce n'est qu'après avoir acquis l’intime conviction de l’inutilité de ses efforts pour le bien qu'il consent à se retirer, lui et sa famille, dans une de ses terres, où, loin de toute communication avec les hommes, il attendra que des jours meilleurs se lèvent, aimant mieux tout ignorer que d'avoir à maudire en détail les excès d'une liberté dont il a du fond du cœur salué l’aurore, et qu'il s'obstine à aimer en dépit des crimes commis en son nom.
Par une belle nuit d'été, le comte, la comtesse et Melück sont réunis dans le belvédère du château. On aperçoit à l’horizon divers points lumineux. Comme on est au mois de juin, le comte imagine que ce sont des feux de paille allumés çà et là dans la campagne par des enfans qui fêtent la Saint-Jean; il se plaît à contempler ces constellations terrestres qui par cette nuit heureuse semblent lutter avec les astres d'éclat et de scintillement. La nuit est calme et sereine, une brise embaumée caresse le jardin d'où elle semble ne pouvoir se détacher, tant s'exhalent délicieusement les parfums des orangers, tant a de suave fraîcheur cette gerbe d'eau vive qui clapotte dans son bassin de marbre. Cependant, au sein de cette Arcadie, Melück, en proie à quelque morne pressentiment, baisse la tête et garde le silence, puis tout à coup, d'un geste convulsif, elle serre tour à tour la main de ses deux amis, comme s'il s'agissait pour elle de les encourager en présence d'un péril inévitable et suprême. Bientôt l’émotion de la prophétesse gagne Mathilde, qui, les yeux fixés sur l’horizon, tressaille et se sent défaillir. Etranges feux de joie en effet : on dirait la forêt tout entière qui flambe. Aux sinistres lueurs de l’incendie qui se rapproche, le tocsin mêle ses hurlemens. - Les momens pressent, et, tandis que le comte va cherchée à rassembler ses gens, Melück s'empare de la comtesse, elle l’entraîne, à travers les corridors du château, jusque dans la chambre obscure où la mystérieuse poupée est renfermée. Arrivée là, notre magicienne ordonne à Mathilde, sous peine de mort, de ne point bouger, et la précipite inanimée entre les bras de l’automate, qui se referment sur elle instantanément, comme ceux d'un squelette. Puis, cette incantation dernière une fois accomplie, Melück sort de la chambre, en retire la clé et s'éloigne, la tête et les épaules enveloppées dans le châle de la comtesse. Sur ces entrefaites, une bande de pillards vient d'envahir le château, que Saintrée, abandonné de ses domestiques, n'a pu défendre. Au moment où Melück traverse la cour, une servante que la jeune comtesse avait chassée naguère, croyant reconnaître Mathilde, la désigne à la sainte vengeance du peuple, qui, dans cette nuit d'orgie sanglante, n'a garde de laisser échapper une si belle occasion de mettre à bas une aristocrate de plus. Melück tombe donc sous le couteau des égorgeurs, et à la même minute le comte expire subitement à l’autre bout du château, sans blessure apparente, sans qu'on puisse constater le moindre désordre physique; Saintrée meurt simplement du coup qui a tué Melück, car ils n'avaient à eux deux qu'une seule et unique vie, et ces deux natures liées fatalement dans l’existence devaient l’être aussi dans la mort.
Quanta Mathilde, délivrée des étreintes de l’automate par le docteur Frenel, vieil ami de la famille, elle échappe à la crise menaçante qui suit cette terrible nuit. Quelque temps après, nous la retrouvons paisiblement retirée en Suisse, avec ses trois beaux enfans, dont les traits lui rappellent Melück, cette noble et généreuse amie, cette âme voyante et fidèle en qui l’Orient aurait durant des siècles vénéré une de ses plus illustres pythonisses, et qui s'est contentée de prophétiser bourgeoisement le sort d'une maison à laquelle son affection l’avait unie.
Cette romantique anecdote, que le poète est censé raconter pendant une promenade au clair de lune sur le Rhin, se termine par une sorte d'épilogue que je vais essayer de traduire et qui m'amène naturellement à dire quelques mots d'une personne avec laquelle Arnim et sa femme vécurent toujours en communauté d'intelligence.
« Je finissais à peine ce triste récit, que déjà nous touchions aux roseaux du Lord, et que le batelier amarrait la barque à un vieux saule ravagé par le temps. Nous descendîmes, et, sans rompre le silence, nous cherchâmes des yeux une langue de terre aujourd'hui disparue sous les flots. Là, une noble existence, et bien chère à la Muse, est venue échouer sous le poids de sa mélancolie, et le torrent a englouti et attiré vers lui la place consacrée, afin qu'elle ne fût pas profanée. Pauvre cantatrice! Les Allemands de notre temps ne savent-ils donc que se taire et oublier? Où sont tes amis? pas un d'eux n'aura-t-il le courage de rassembler pour la postérité les traces éparses de ta vie et de ton inspiration? Maintenant, pour la première fois, je comprends les mots inscrits sur ton sépulcre, ces mois presque entièrement effacés par les larmes du ciel; maintenant je comprends pourquoi tu fais appel à la création tout entière, et n'exceptes de ta famille que les êtres humains. - Cherchant dans nos souvenirs cette inscription sacrée, nous nous la répétions l’un à l’autre: « O terre, toi qui fus ma mère; éther, mon père nourricier; sainte flamme, ma vraie amie; torrent de la montagne, ô mon frère, recevez mes tendres adieux! Avec vous j'ai vécu ici-bas, et de mon plein gré je vous quitte pour m'en aller vers d'autres mondes. Adieu donc, mon frère et mon ami; mon père et ma mère, adieu! »
Cette fille de l’éther lumineux, cette sœur du torrent qui semble avoir posé aux yeux du poète pour le personnage de Melück-Maria, n'est autre que l’infortunée Caroline de Günderode, dont Bettina d'Arnim, fidèle au vœu de son époux, devait, quelque vingt ans plus tard, publier la correspondance. Née en 1789, Mlle de Günderode quitta ce monde en 1806, et la fiévreuse chanoinesse, après avoir rimé d'aimables vers sous le nom de Tian, finit, en un jour d'incurable tristesse, par se précipiter dans le Rhin et mourir de la mort de Sapho. L’amour, dit-on, causa ce suicide, étrange amour, dont fut l’objet le célèbre philosophe Creutzer, l’un des savans les plus laids que l’Allemagne ait jamais produits. Aussi, quoi qu'en dise la légende, est-ce à une certaine maladie de l’âme, inconnue des anciens et particulière aux temps modernes, qu'il faut demander le secret de cette mort, empreinte d'un si douloureux mysticisme. On n'imagine pas quelle rage de se tuer avaient les femmes allemandes vers cette époque. C'était comme une épidémie à laquelle, je le crains bien, le romantisme ne resta pas étranger. Qu'est-ce que voulait en effet l’école romantique, sinon la suprême consécration du moi comme source de toute œuvre poétique, sinon le règne absolu de la subjectivité? Or en pareil cas, pour les esprits supérieurs qui mènent la phalange, le danger n'est jamais bien grand; ceux-là savent toujours maintenir l’équilibre, et si les bonnes raisons viennent à leur manquer, les uns, comme Novalis, invoquent la foi religieuse; les autres, comme Arnim et Tieck, se tirent d'affaire, en gens d'esprit, avec un peu de scepticisme et d'ironie. Mais ce qu'on doit plaindre surtout, c'est cette foule de malheureux croyans, - cette foule d'âmes enivrées de l’idéal nouveau, et qui boivent complaisamment la mort dans le calice de la fleur bleue. Vous leur avez dit : Le moi est infaillible, le moi est dieu, et du jour où le désaccord se met entre ce miroir intérieur et le monde du dehors qu'il est censé réfléchir, de ce jour-là commencent ces rêves d'infini, ces aspirations maladives qui doivent fatalement aboutir au suicide.
Interrogez un Allemand tant soit peu au fait de l’histoire littéraire de son pays, et demandez-lui pourquoi la Günderode s'est tuée : il vous répondra tout simplement que c'est parce qu'elle n'a pu trouver le moyen de joindre ensemble l’idéal et le réel. Incompatibilité de la forme et du fond, telle fut aussi la cause de la mort de Charlotte Stieglitz, cet autre incroyable épisode de la vie littéraire en Allemagne. - D'un méchant rimeur qu'elle a pour mari, Charlotte rêve une nuit de faire un Dante, un Shakspeare, un Milton, et voici le raisonnement qu'elle se pose : « Pour réveiller ce génie qui dort, il ne faut qu'une commotion électrique, un de ces coups de foudre qui, dans l’ordre atmosphérique, inaugurent parfois les saisons nouvelles. Cet élément suprême d'inspiration, si je le lui créais à son insu, malgré lui! si j'attachais à ses pas, en me sacrifiant, cette fatalité que la platitude bourgeoise des temps où nous vivons refuse à tout poète! » Et là-dessus, la pauvre folle s'enveloppe dans ses voiles et se perce le cœur d'un stylet. - Une autre victime de la même maladie morale, Adolphine Vogel, avait pour ami de cœur Henri de Kleist, un vrai poète celui-là, un grand poète que l’Allemagne s'est amèrement reproché depuis d'avoir méconnu de son vivant. Adolphine et Kleist faisaient de la musique ensemble, se voyaient tous les jours, et devinrent bientôt indispensables l’un à l’autre. Était-ce amitié, était-ce amour? Comment savoir le mot de pareilles liaisons où l’habitude tient une si grande place? Un soir qu'Adolphine avait chanté avec une émotion plus rare et plus vibrante, Kleist, transporté d'enthousiasme, s'approche de son amie, et, lui serrant la main : - C'est beau, s'écrie-t-il, à s'en brûler la cervelle! Adolphine attache sur Kleist un regard profond et garde le silence ; puis, quelques jours après, dans un moment d'intimité, elle lui demande si ses paroles étaient sérieuses, et s'il consentirait à lui rendre un tel service, qu'elle estime au-dessus de tous ceux dont l’amitié la plus dévouée pourrait s'acquitter envers elle. Kleist répond froidement qu'il le fera. - Très bien! ajoute-t-elle. Ainsi vous me tuerez? La vie me pèse, et je ne veux pas la supporter davantage... Mais en vérité je n'ose croire que vous aurez ce courage, les hommes sont si rares aujourd'hui ! - Je vous prouverai, moi, que j'en suis un, réplique son ami. Et il lui tient parole en se tuant avec elle.
Caroline de Günderode, Charlotte Stieglitz, Adolphine Vogel, autant de victimes déplorables de ce sens nerveux particulier aux organisations modernes ! « La fantaisie, écrit quelque part Novalis, est sortie comme une flamme bleue du fourneau des alchimistes du moyen âge. » J'en dirai autant de cette faculté d'analyse et de navrante rêverie que le romantisme a sinon créée, du moins développée à l’excès, et qui, en multipliant en nous les vibrations de l’art, en mettant l’âme en plus directe sympathie avec la nature, introduit en elle je ne sais quelle électricité maladive, principe éternel de trouble et de confusion. De là le côté mystique de ces bizarres suicides, produits de la réflexion, de la mélancolie, et dans lesquels l’idée prévaut sur l’acte.
« De jour en jour, écrit à Brentano Caroline de Günderode, je sens grandir chez moi ce besoin passionné d'imprimer à mon existence une formule suprême et d'aller revivre avec les grandes âmes du passé. Cette communauté, à vrai dire, est tout ce que j'envie, l’unique église vers laquelle j'aspire du sein de ce monde. » Quel désordre d'esprit! quelles paroles pour une chanoinesse! Et cet appel à la délivrance finale, ce rêve transcendante de s'anéantir par la mort dans l’abîme de l’être, se trouve exprimé plus nettement encore dans les lignes apocalyptiques qu'on va lire : « Ce désir de remonter vers l’Océan, source de toute vie, m'a préoccupée dès l’enfance; mais à mesure que je m'y adonnais avec plus d'entraînement, des nuages s'amoncelaient sur ma conscience, et bientôt tout me devint obscur et confus. Peu à peu cependant ces nuages se dissipèrent, et alors il me sembla que je n'étais plus moi, que je ne retrouvais plus les limites de mon être. La goutte d'eau naguère isolée était rendue au torrent. Je pensais, je sentais, je voguais dans la mer, je brillais dans le soleil et dans les étoiles, j'étais en tout, et tout était en moi.» Etrange chose! la personne que nous voyons là se livrer à ces divagations effrénées était d'une excessive timidité, et il faut l’entendre elle-même parler de son manque absolu de caractère pour se rendre compte du rôle que peut jouer la faiblesse dans les résolutions en apparence les plus intrépides. « Je sais combien, hélas! je suis timide, et que trop souvent je suis incapable de défendre ce que je tiens pour la vérité contre les argumens forgés par le mensonge. Je me tais alors et demeure confuse quand ce serait aux autres de l’être, et cela va si loin, que je suis prête à demander pardon aux gens de les avoir contredits. Quand deux personnes doivent s'entendre, c'est toujours grâce à un principe supérieur qui intervient ; aussi je considère notre existence comme un présent des dieux qui la dirigent et la gouvernent; mais raconter mes propres sensations, exposer les argumens qui me viennent, voilà un talent dont Minerve aux yeux bleus ni Mars le grand polémiste ne m'ont donné le secret. J'avoue qu'il vaudrait mieux se conduire un peu plus en homme et mêler davantage à la pratique de la vie ce sens de l’être où je vis absorbée; mais que voulez-vous faire de la timidité incarnée, d'une personne qui, en présence des autres dames, ne peut sans rougir dire tout haut la prière du réfectoire? »
Cette incapacité de discussion, de sociabilité, la livrait pieds et poings liés au démon de son propre enthousiasme, et cette force d'expansivité, péniblement comprimée vis-à-vis du monde, reprenait ses droits dans la solitude. Ce fut ce qui la perdit, et cependant vous trouvez en cette aimable nature des éclairs de sagesse et de bon sens. Il est vrai que ce qu'elle en avait, au lieu de le garder pour son compte, elle le dépensait en conseils à ses amis, ne se réservant en propre que les extravagances. On pourrait extraire de sa correspondance tel passage qui restera comme la meilleure critique de ce sybaritisme intellectuel, de ce délicieux vagabondage sans rime ni raison qui fait le caractère des écrits de Bettina. « Ce qui te manque surtout, crois-moi, c'est la consistance; il faut à ton imagination un sol quelconque, le terrain de l’histoire, par exemple, si rempli de sucs féconds et nourriciers auxquels l’arbre de tes idées emprunterait une force de végétation qu'il n'a pas. »
Ce terrain généreux de l’histoire, Arnim eut l’insigne mérite de savoir se l’approprier, et c'est là ce qui fait de lui, aux yeux des vrais lettrés, le conteur par excellence. « Il y eut de tout temps, écrit-il, dans ce monde un élément mystérieux, plus digne, par sa grandeur et sa puissance, de nous intéresser que tout ce que nous voyons sur la scène. Cet élément est d'ordinaire trop intimement uni à l’originalité de l’homme pour que les contemporains puissent s'en rendre compte; mais l’histoire, en sa suprême vérité, livre aux générations qui leur succèdent des images grosses de pressentimens. Et de même que dans certaines marques creusées dans le granit le peuple croit voir l’empreinte des doigts d'une race antérieure de géans, de même ces signes de l’histoire nous révèlent l’œuvre oubliée d'intelligences qui jadis ont humainement appartenu à la terre. Cette révélation, qui n'a jamais pour théâtre un horizon complet et qui se passe dans le plus intime de notre être, cette révélation, quand nous y voulons à notre tour initier le public, se nomme poésie; elle est le produit de l’esprit et de la vérité opérant du passé dans le présent. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il ne s'agit pas ici de cette vérité réelle qui se laisse prendre avec la main à la surface des choses, car s'il en était de la sorte, si la poésie pouvait entièrement appartenir à la terre, elle ne serait plus la poésie, ce grand principe mystérieux que nous recherchons et qui nous recherche, et qui a pour mission de rallier dans une éternelle communion les hommes que la terre a divisés. »
Telle est la théorie un peu métaphysique qu'Arnim a surtout mise en pratique dans les Kronenwaechter, peinture à larges traits, inégale parfois, mais toujours chaudement colorée, de la transition du moyen âge allemand à la période moderne. Le soleil des Hohenstaufen se couche à l’horizon, la liberté civile commence à naître, la bourgeoisie se fonde, et devant la noblesse du cœur et de l’esprit, affirmant leurs droits de plus en plus, s'efface la croyance jusqu'alors incontestée au privilège exclusif de certaines races, souches éternelles de toute puissance et de toute grandeur. Les personnages chargés par le poète de représenter cette crise de l’histoire sont tous accusés de main de maître, et vous voyez passer devant vous Luther, le duc Ulrich, Kunz de Rosen, et ce noble empereur Max, qui, dans sa fureur d'étreindre le monde, perd de vue sa chère Allemagne, écrase la chevalerie de la façon la plus chevaleresque, et semble toujours avoir en lui-même la pierre d'achoppement de toutes ses entreprises.
Du bloc de l’histoire habilement fouillé dégager le détail, le trait individuel anecdotique, Arnim, lorsqu'il traduisit les chroniques de Froissart, ne se proposait pas d'autre but; car si ou peut lui reprocher parfois d'être un historien trop plein de fantaisie, il faut aussi avouer qu'il sait mettre de l’histoire jusque dans ses ombres chinoises. Arnim voit les moindres choses en philosophe; à ses yeux, rien ne meurt, tout se perpétue, et l’œuvre humaine si passagère lui apparaît comme un signe de l’éternité, vers laquelle nous tendrions en vain, si elle-même ne dirigeait notre activité terrestre et ne se montrait à notre foi du sein de cet enthousiasme sacré que produit le travail. On comprend ce qu'un pareil romantisme a de ferme, de positif, et combien peu lui reste à faire pour se rattacher définitivement au catholicisme; aussi les Allemands l’appellent-ils le romantisme du passé. En opposition à cette église, qui fut celle de Novalis, ils ont imaginé le romantisme de l’avenir, religion flottante, ne s'inspirant que des pressentimens du cœur et des extases du cerveau, et qui pour grande-prêtresse eut Bettina, pour première néophyte, hélas! Caroline de Günderode.
Nous voudrions, dans la première partie de cette étude, avoir fait comprendre le caractère général des récits d'Arnim, récits sans doute variés à l’infini, mais trop souvent restés à l’état de simples ébauches. Romancier, poète, philosophe, historien à sa manière, Arnim se manifeste toujours dans la plénitude ou dans la confusion de ses facultés qu'il n'a point pris la peine de débrouiller; car de la différence des genres sa fantasque imagination n'en saurait tenir compte, et dans ses fragmens poétiques, dans ses moindres boutades, comme dans ses œuvres réputées les plus sérieuses, nous retrouvons tout l’homme. Dans la philosophie de la nature, Goethe fut son maître; pour le reste, il ne s'inspira que de son romantisme inné et de cette corde de la tradition populaire dont la constante vibration se répercute dans tous les échos de ses chants, de ses récits et de ses drames. Après avoir débuté par une théorie des phénomènes de l’électricité, qui se rattache aux idées naturalistes de Kant sur la dynamique, et rompu sa première lance en se déclarant pour une force créatrice contre les partisans du mécanisme matérialiste, Arnim publie les Révélations d'Ariel (Ariel's Offenbarungen), confidences ou plutôt effusions d'une âme dont le lyrisme déborde, et les Aventures amoureuses de Hollin (Hollin's Liebeleben), qu'il devait reprendre plus tard pour en faire un des plus intéressans épisodes de la Comtesse Dolorès. Puis, l’histoire et la poésie le sollicitant à la fois, il va de Percy à Froissart, et en même temps qu'il traduit et commente notre vieux chroniqueur, il compose, avec Clément Brentano, son beau-frère, le Knaben-Wunderhorn, ce précieux reliquaire des plus rares joyaux de la vieille muse allemande, ce monde de poésie et de science où les générations nouvelles devaient recueillir tant de germes féconds dans les champs du passé. Je passe sur le Wintergarten, mélange de prose et de vers, sur la Vie de Jacob Boehm, puissante étude à la Rembrandt, et j'arrive à ses drames. - Mais ici, je m'arrête, car j'en voudrais parler tout à mon aise, puisque c'est là surtout qu'Arnim donne libre cours au torrent impétueux de son génie. Que d'autres occupent la plaine, que les Kotzebue et les Raupach établissent leur théâtre sur le champ de foire où s'attroupent les gens désœuvrés ! Il lui faut, à lui, le pic sauvage et désert, la forêt immense, pleine d'épouvante et d'harmonie, de périls et de fêtes, où la voix de la cascade en pleurs se mêle au bruit du vent, aux grondemens de la foudre, où l’abîme s'ouvre au pied de l’arbre que mille oiseaux enchantent de leurs concerts.
[modifier] II. Ses oeuvres dramatiques
Au théâtre comme dans le roman, il a été dans la destinée d'Arnim de marquer ses tentatives d'un double caractère, d'accomplir une intime alliance entre une fantaisie profondément individuelle et un respect inaltérable du génie et de la tradition germaniques. Celui qui n'accepterait comme représentant l’art dramatique en Allemagne que l’école dont Goethe et Schiller sont restés les chefs illustres s'exposerait à ne comprendre parfaitement ni quelques-unes des plus belles œuvres d'Arnim, ni même toute une famille d'écrivains oubliés, qui, bien avant les auteurs d’Egmont et de don Carlos, prétendirent donner à l’Allemagne un théâtre national. Arnim a fréquenté cette famille, il a tenu commerce avec ces productions bizarres qui, au XVIe et au XVIIe siècle, trouvaient dans les plus humbles classes du peuple allemand un public empressé. Avant d'évoquer quelques-uns des drames les plus remarquables de l’auteur d’Isabelle d'Egypte, il convient donc de parcourir un peu le chemin qu'a suivi Arnim lui-même, et de n'arriver à lui qu'en traversant ce groupe des écrivains allemands du XVIIe siècle, dont le vieil André Gryphius personnifie si nettement les qualités et surtout les défauts.
C'est au commencement du XVIIe siècle, en effet, que la scène allemande s'ouvrit pour la première fois à des tentatives plus sérieuses que les farces populaires ou les moralités dialoguées des âges précédens. Une troupe de comédiens parcourait alors l’Allemagne, jouant les pièces des contemporains de Shakspeare et celles de Shakspeare lui-même. Cette compagnie était composée de jeunes Allemands du comptoir de la Hanse à Londres, lesquels, en rapportant dans leur pays les pièces les plus en vogue d'un répertoire étranger, tentaient tout simplement une de ces spéculations théâtrales comme il s'en est tant vu depuis. Cette fois la spéculation réussit on ne peut mieux : les rois, les électeurs, les villes libres se disputèrent à prix d'or les heureux histrions, qui durent bientôt livrer à l’impression ce fameux répertoire, objet d'un si universel enthousiasme. Un premier volume parut d'abord sous ce titre agréablement diffus : Comédies et tragédies anglaises, ou choix des plus belles pièces, tant comiques que tragiques, sans excepter les facéties et joyeusetés, qui, traduites de l’anglais en allemand, ont, par l’aimable tour de l’invention aussi bien que par l’intérêt historique du drame, charmé les cours des rois et des électeurs, non moins que les villes libres anséatiques. Elles paraissent aujourd'hui imprimées pour la première fois. A ce premier volume un second succéda bientôt, puis enfin un troisième, par lequel l’ouvrage fut complété. Tels qu'ils sont, ces trois volumes, publiés en 1610, contiennent à peu près toutes les origines du théâtre allemand, et forment une sorte de compendium où les générations n'ont pas cessé de venir puiser l’une après l’autre. Des soixante-dix pièces environ qui composent l’Opus Theatricum d'un poète de ce temps, Ayrer (1), il n'en est pas dix, comédies, tragédies ou farces, qui ne se rattachent par le sujet ou les personnages à quelque invention de ce répertoire, à quelqu'un des motifs dramatiques importés d'Angleterre par ces aventureux comédiens. Ce sont eux aussi qui, selon toute vraisemblance, introduisirent en Allemagne le Faust de Marlowe, quoiqu'en général les marionnettes revendiquent l’honneur d'avoir naturalisé en Allemagne la légende de Faust. Cela du reste revient au même, le génie dramatique de l’Angleterre ayant également, et vers la même époque, modifié le répertoire des marionnettes allemandes, qui, régénérées en quelque sorte physiquement et moralement, eurent à dépouiller, comme on dit, le vieil homme, grâce aux ingénieux perfectionnemens apportés dans leur mécanisme.
L'année où mourut Shakspeare, Andréas Gryphius vint au monde, tête de savant qu'un vague rayon de poésie éclaire par intervalle, et qui s'avisa de traduire à la scène les Grecs et les Romains, avec lesquels ses études de latiniste le mettaient en rapport. La tragédie antique vue à travers Sénèque, un mélange du théâtre de Shakspeare et des mystères du moyen âge, ici est le procédé dramatique de cet étrange précurseur, qui, si Goethe fut le Corneille de la scène allemande, en a été, lui, le Garnier. De nos jours, l’école romantique a repris divers sujets traités par Gryphius, entre autres cette amoureuse histoire de Cardenio et Celinde, empruntée dans l’origine à une nouvelle espagnole de Montalban, et qu'Arnim intercale en manière d'épisode dans son étrange comédie épique intitulée Halle et Jérusalem. Les Arméniens, la Mort de Papinien, Catherine de Géorgie, comment nommer tous les chefs-d'œuvre de Gryphius?
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- J'en ai de violens, j'en ai de pitoyables.
Ce que dit dans Polyeucte cet excellent Félix de ses propres sentimens s'appliquerait à merveille aux innombrables pièces du dramaturge allemand. Il en a en effet de violentes où l’on voit, comme dans Catherine de Géorgie, l’héroïne écorchée vive au cinquième acte, et il en a de pitoyables, comme celle qui nous représente le roi Charles Ier d'Angleterre aux prises avec le bourreau. Gryphius a aussi transporté sur la scène allemande une version du Songe d’une nuit d'été, qui arrivait à lui défigurée par deux ou trois arrangemens successifs. On a quelque peine à comprendre comment une pareille comédie, enlevée ainsi du cadre poétique qui la relève et l’ennoblit, put réussir devant un public peu ou point au courant du répertoire anglais, et qui, partant, n'entendait rien aux allusions et aux parodies dont elle abonde. Néanmoins le succès fut très grand, en dépit, peut-être même, hélas! faut-il le dire? à cause des suppressions, corrections et transpositions du barbare arrangeur. Se figure-t-on le Songe d'une nuit d'été sans Titania? Gryphius a payé d'un trait ce personnage; il est vrai qu'en revanche il en ajoute plus d'un auquel Shakspeare n'avait point pensé, nommément ce fameux Pickelhaering, acteur indispensable de la farce allemande, et qu'un poète du bon temps se garderait fort d'omettre.
On le voit, c'est au génie dramatique de la vieille Angleterre qu'il faut s'adresser pour avoir le secret des origines du théâtre en Allemagne. La France eut certes aussi son influence sur cette partie de la littérature germanique, et je ne pense pas que personne au-delà du Rhin cherche à le contester; mais cette influence vint plus tard, et s'exerça surtout, chez certains grands esprits que leur sens critique entraînait involontairement vers l’éclectisme. Les romantiques, plus naïvement poètes, plus religieusement inspirés, se bornèrent à remonter en ligne directe le cours des traditions nationales, cherchant l’avenir dans le passé. Tandis que Goethe traduisait Voltaire et Diderot, tandis que Schiller, multipliant les essais de coté et d'autre, allait du drame bourgeois à la tragédie antique avec chœurs, d’Intrigue et Amour à la Fiancée de Messine, l’école nouvelle, à qui suffisait un seul enthousiasme, se contentait de retrouver Shakspeare, de le découvrir en quelque sorte. Ses recherches si actives sur les origines de l’art national y conduisaient tout droit. Toutefois il arriva à quelques-uns de s'arrêter, chemin faisant, autour des vieux maîtres du terroir, et sans tenir compte d'une imitation qui avait cherché ses modèles au-delà de Shakspeare, de prendre les copies d'Ayrer ou de Gryphius pour des originaux. Pour ma part, quand je vois inscrits en tête d'une pièce de ce temps ces trois mots, très souvent reproduits : nach altem Deutschen, c'est-à-dire, d'après une ancienne pièce allemande, je sais que penser de cette épigraphe, et que ce prétendu vieil allemand est tout bonnement du vieil anglais.
Arnim, à ce point de vue, doit beaucoup au répertoire publié dans les trois volumes de 1610, et très souvent ce sont les précurseurs de Shakspeare qui lui fournissent les emprunts qu'il croit faire à Gryphius. Je me hâte d'ajouter que ces emprunts, quels qu'ils soient, ne sauraient affecter qu'une partie du théâtre d'Arnim, la partie la moins littéraire sans doute, mais non la moins curieuse, et sur laquelle je reviendrai, celle des Possen ou farces romantiques dans le goût populaire, car pour ses grandes conceptions il ne relève que de Shakspeare et de l’histoire nationale. C'est par ce caractère que se recommande particulièrement une de ses créations les plus puissantes, l’Auerhahn (le Coq de bruyère), oiseau rare, dit-on, et sur la trace duquel on aimera sans doute à nous suivre, car on fera ainsi le tour du monde du poète.
Avant d'aborder le domaine de l’imagination, il faut cependant parcourir la chronique de Thuringe, et nous verrons mieux ensuite quel parti Arnim a su tirer des plus héroïques figures qui s'y rencontrent Louis II, né vers 1129, était encore sous la tutelle de sa mère lorsque l’empereur Konrad III sanctionna ses titres et sa dignité de landgrave de Thuringe. D'un naturel doux et clément, mais fort enclin au plaisir, Louis grandissait étranger à toute préoccupation politique, ne demandant qu'à s'amuser et à bien vivre. Or, pendant ce temps, que faisaient les seigneurs ses feudataires? Ils opprimaient le pauvre peuple et l’écrasaient d'impôts. En vain de toutes parts s'élevaient les murmures, en vain les plaintes éclataient: ni les murmures, ni les plaintes n'arrivaient aux oreilles de Louis, qui, tantôt courant le monde à la recherche des aventures, tantôt endonjonné dans son château de la Wartbourg, ne savait rien des misères de ses sujets, non plus que de l’orage qui déjà grondait parmi eux contre lui et ses vassaux. Les choses en étaient à ce point, lorsqu'un soir le landgrave, s'étant égaré à la chasse, vint frapper seul et sans escorte à la hutte d'un forgeron de Ruhla, village situé dans la montagne, aux environs d'Eisenach. Et comme à la vue de cet homme d'armes le forgeron fronçait le sourcil : « Je suis, lui dit Louis, un veneur de la suite du landgrave, j'ai perdu mon chemin, la nuit est noire en diable, et je vous demande un gîte pour moi et mon cheval jusqu'à demain. » Le forgeron, à ces mots, devint plus sombre, et d'une voix sourde où frémissait l’accent d'une haine concentrée : « Fi! murmura-t-il, comment osez-vous prononcer un pareil nom sans vous essuyer la bouche aussitôt? L’hospitalité, je vous la donne, mais point, croyez-le bien, en faveur de qui vous la réclamez, Menez votre cheval à l’écurie, vous y trouverez de la paille pour vous étendre, car chez nous autres, pauvres gens, il n'y a pas de lit. » — Le landgrave fit comme on lui disait de faire; mais il eut beau se retourner, le sommeil ne vint pas; la sentence du forgeron lui travaillait l’esprit. Pendant ce temps, l’artisan s'était remis à l’œuvre, il battait l’enclume à coups redoublés, et s'écriait en maugréant : « Courage donc, Louis, cœur de poule! endurcis-toi! endurcis-toi ! » Puis, s'il suspendait quelques instans sa rude besogne, c'était pour raconter à ses compagnons les exactions des nobles et la pitoyable indifférence du landgrave à l’endroit des horribles traitemens infligés par eux au peuple. « Honte, poursuivait-il en plongeant le fer dans l’eau pour le durcir, à qui voudrait vivre sous un pareil maître, incapable de maintenir ses grands vassaux! l’un pille votre maison, l’autre vous prend votre fille, un troisième vous ouvre la veine en manière de plaisanterie pour vous barbouiller la figure avec votre propre sang! Ventre-Dieu! Louis, cœur de poule! endurcis-toi! et tâche enfin de te montrer à nous ici que ce fer que nous battons ! »
Or Louis entendit tout, et la leçon, — soit qu'elle vint d'une âme naïve et simple, frémissant sous le coup d'une récente injure, soit, comme certains chroniqueurs le prétendent, qu'elle fut malicieusement adressée à qui de droit, — la leçon ne fut point perdue. Au jour naissant, Louis remercia son hôte et s'éloigna; mais combien en quelques heures il s'était transformé! Une nuit avait suffi pour changer la nature accommodante et bénigne du landgrave, et faire du roseau flexible une verge de fer. A dater de cette époque, Louis fut intraitable et devint pour ses grands vassaux un si terrible justicier, que ceux-ci entreprirent de briser sa puissance. Au premier signal du soulèvement, Louis lève une armée dont tant de malheureux délivrés par lui s'empressent de grossir les rangs, et c'est avec ces hommes altérés de représailles qu'il fond sur les révoltés, pille leurs territoires, rase leurs burgs et les emmène eux-mêmes prisonniers. « Infâmes, leur dit-il, vous tremblez pour vos têtes; rassurez-vous, elles seront épargnées, bien que vous ayez mérité cent fois la mort! Je vous réserve un autre châtiment. » Là-dessus il les conduit dans un champ, et choisissant entre eux les plus coupables, les attelant à la charrue, il se met à labourer le sol avec ce bétail humain, qu'il chasse devant lui à coups de fouet jusqu'à ce que la terre soit pleinement retournée. Le landgrave fit ensuite entourer ce champ de pierres et le libéra de toute redevance. Aujourd'hui encore, on montre, à Freiburg-sur-l'Unstrut, cette place fameuse, qui a conservé le nom de Champ des Nobles. Les prisonniers châtiés de la sorte eurent à prêter un nouveau serment au landgrave. On devine dans quelles conditions ils s'y résignèrent; aussi Louis, se tenant sur ses gardes, revêtit à cette occasion une cuirasse de fer qu'il portait toujours, et d'où lui est venu son surnom dans l’histoire.
Nulle existence plus que celle du personnage dont je parle n'offre cette union de la légende et de l’histoire dont s'accommoda de tout temps le drame populaire. Avec les élémens romantiques qui la composent, la vie de Louis le Ferré devait tenter un poète, et c'était bien là un sujet digne d'inspirer le génie d'Arnim. Le Coq de bruyère est la vie de Louis le Ferré, mise en action dans le style de ces drames populaires où la légende et l’histoire se confondent. A coup sûr on ne doit point s'attendre à rencontrer ici l’idéal des tragédies de Goethe et de Schiller. Les caractères sont brutalement accusés, et l’action s'enchaîne et se dénoue bien moins par les habiles combinaisons de l’art que par ce que j'appellerai la force des choses. Peu de souci du détail, plus d'élan poétique et de spontanéité que de réflexion; mais en revanche, dans l’ensemble, je ne sais quelle grandeur fruste et sauvage, quelle impétuosité, quelle furie de touche. De vastes horizons largement peints, des masses dramatiquement disposées, le fracas musical de l’opéra dans la tragédie, une peinture à fresque emportée de main de maître, ici est le théâtre d'Arnim, théâtre, je le répète, plus voisin de Shakspeare que de Goethe et de Schiller, et qui, depuis le choix du sujet jusqu'au style du dialogue, réunit, selon moi, toutes les conditions du genre populaire, je dirais du mélodrame, n'était l’idée anti-littéraire que provoque chez nous ce mot d'une signification néanmoins très vraie et très caractéristique. Au reste, l’analyse de cette histoire romantique intitulée le Coq de bruyère et de nombreuses citations de cette œuvre, aujourd'hui encore si peu connue des Allemands eux-mêmes, nous semblent les meilleurs argumens à donner, et le lecteur nous saura gré de les produire en abondance.
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(1) Jacob Ayrer, notaire et procureur à Nuremberg, et dont la période dramatique s'étend de 1610 à 1620. L’œuvre de ce poète est un progrès sur celle de Hans Sachs, bien qu'Ayrer se contente d'imiter le vieux théâtre anglais, auquel il emprunte son clown, qu'il reproduit dans toutes ses pièces, et qui deviendra ce fameux Jahn, personnage célèbre dans les Possen (farces) du théâtre populaire allemand.
Nous sommes en 1140, Louis II, plus communément désigné sous le nom de Louis Ier, parce qu'il fut le premier landgrave de Thuringe, vient de mourir à la Wartbourg. Outre les trois fils et les quatre filles que l’histoire lui reconnaît, le vieux landgrave a laissé plusieurs bâtards. Ottnit, Franz et Albert, frères naturels du nouveau maître de la Thuringe, sont encore en possession du château de Marbourg, et s'attendent d'un moment à l’autre à voir arriver le landgrave, incertains du traitement que celui-ci leur réserve. Cette scène est caractéristique. Dès l’exposition, les rôles s'y dessinent, car ces bâtards, enfans du même père, sont nés de femmes différentes, et si chez Franz et Albert de grossiers instincts se manifestent, on sent tout de suite chez Ottnit la trempe d'un héros. Vous devinez à son premier aspect un de ces personnages qui, dans ces drames de l’histoire auxquels la fatalité préside, sont appelés à faire revivre en eux les races destinées à périr.
(Une vaste salle du château de Marbourg; Franz est assis devant une table et déjeune.)
« FRANZ. — Aussi longtemps que mon père a vécu, j'ai souhaité d'être mon propre maître; aujourd'hui me voilà libre, et je ne sais que devenir. (Entre Ottnit, son arbalète dans une main, et portant de l’autre un coq de bruyère qu'il vient de tuer.)
« OTTNIT. — Vois, frère, un coq de bruyère! Vive Dieu! c'est avoir du bonheur, le premier qu'on ait encore vu dans la contrée! à peine l’aube commençait à poindre, l’ivresse d'amour le tenait si fort qu'il n'y voyait goutte; il s'est laissé surprendre. Je veux planter à mon bonnet ses plus belles plumes, (A part.) Mieux encore, les offrir à Jutta, ma bien-aimée, pour qu'elle en orne les feuillets de son missel.
« FRANZ. — Quel goût a cet oiseau ? Est-ce bon à manger?
« OTTNIT. — Bon à manger! Que m'importe? Quelle heure est-il?
« FRANZ. — l’horloge vient de sonner quelque chose, mais si lentement que, pendant qu'elle sonnait, j'ai oublié ce qu'elle sonnait.
« OTTNIT. — Paresseux ! voilà tantôt cinq heures que je bats la forêt, et je te retrouve à peine habillé!
« FRANZ. — Celui qui dort ne pèche pas. D'ailleurs je ne sais que faire de mon temps. L’air du matin avec sa fraîcheur me fait bâiller, et quand je suis là tout seul à déjeuner, les jambes étendues sous la table, il me semble qu'à force de m'étirer, mes membres s'allongent. (Entre Albert, enveloppé d’une ample robe de chambre. Il se parle à lui-même et s’assied dans le fauteuil de l’aïeul.)
« ALBERT. — Ouf! huit heures! l’heure à laquelle j'aidais mon père à s'habiller. Avec quelle bonhomie, quand il était content, il me donnait les croûtes du son pain qu'il ne pouvait plus mordre! Hélas ! maintenant j'ai sa défroque pour me vêtir, son fauteuil pour me prélasser, et quand je me suis mis dans ses chausses, quand je me suis assis dans son fauteuil, tout ce qu'il me disait me revient. Tiens ! il me semble que je l’entends : « Approche ici, mon enfant; tu es jeune, toi, et moi je suis vieux et caduc, réchauffe à ton souffle mes pauvres mains que le vent d'hiver a glacées. » Hi ! hi ! hi ! (Il pleure.)
« FRANZ. — Bon! encore des bêtises! Que diantre! les uns s'en vont, les autres viennent! D'ailleurs qu'avons-nous tant perdu à la mort de notre bon vieux père? ne sommes-nous pas libres désormais? ne sommes-nous pas les maîtres de céans?
«OTTNIT. — Nous, libres! nous, les maîtres de céans! lorsqu'à chaque minute notre sire Henri peut survenir, Henri le Ferré (1), m'entends-tu bien ? et nous chasser comme de simples garçons de ferme qu'on envoie à la charrue! Les bâtards, il faut en convenir, sont une race à part et faite pour dérouter l’opinion d'un chevalier. Nous ne sommes en effet ni chair ni poisson, ni jour ouvrier ni dimanche. Même alors qu'il vous offense, on aime son frère légitime: vis-à-vis d'un étranger, à défaut d'affection, on conserve encore certaines bienséances qui sont les lois de la chevalerie; mais le malheur veut qu'aux yeux de Henri, notre frère, nous ne soyons ni des étrangers, ni des parens. Bien plus, nous nous appelons ses frères et nous pourrions être ses fils, et nos cœurs s'ouvrent à la vie que déjà sa tête a grisonné au milieu des travaux et des périls.
« FRANZ. — Sa tête a grisonné, dis-tu? J'aimerais pourtant à le voir.
« OTTNIT. — Et que lui diras-tu quand il viendra?
« FRANZ. — Belle question! Je n'y ai point songé encore. D'ordinaire ce que j'ai à dire me pousse sur les lèvres à l’instant comme une folle ivraie qui vient sans qu'on la sème.
« OTTNIT. — Tremble qu'à ton tour il ne te traite en mauvaise herbe et ne t'arrache impitoyablement du sol natal.
« ALBERT. — Quant à moi, j'avise que nous devons aller au-devant de lui sans trop d'humilité ni d'arrogance, et lui dire avec un regard loyal et une franche et bonne étreinte que nous sommes disposés à l’aimer tous trois comme un père!
« FRANZ. — Pas mal, et voici comme je poursuivrai : « Maître Henri, soyez le bienvenu sous notre toit. Ça, quelles nouvelles nous apportez-vous? Mettez-vous à votre aise. Pour moi, j'ai coutume de me déboîter après une longue course à cheval; faites comme si vous étiez chez vous. »
« ALBERT. — Et que répondra maître Henri à cela?
« OTTNIT. — Monsieur le bélitre, dira-t-il, je n'ai que faire de vos complimens; ce château m'appartient, et votre place est à l’écurie.
« FRANZ. — Qu'est-ce là, mon prince? Je crois que tu te gausses de moi, parce que ma mère n'était qu'une fille de campagne. Et la tienne, s'il vous plaît, qu'était-elle donc? Une espèce d'aventurière qui a fini par se jeter dans un puits, — tandis que ma mère, à moi, vit encore, et qu'elle a épousé messire Jost, un homme qui a du bien.
« OTTNIT. — Si ma mère s'est jetée dans un puits, c'est du désespoir qu'elle eut de voir ton père s'amouracher d'une servante. Maintenant pas un mot de plus, si tu ne veux que je.... C’était un rude et singulier père que le nôtre.
« ALBERT. — Ne dis pas de mal du père! Quand vous parlez ainsi tous deux, vous pensez qu'il n'est plus au milieu de nous, parce qu'il est mort. Eli bien! figurez-vous que le bailli l’a vu en personne, et pas plus tard qu'hier sur le midi, marchant dans le jardin et détachant la mousse des arbres du bout de son bâton. Le bailli en a pris si grand'peur, qu'il s'est sauvé à toutes jambes.
« FRANZ. — Le bailli est un vieux poltron et un rève-creux.
« ALBERT. — C'est possible. Il n'en est pas moins vrai que depuis cette aventure, chaque fois qu'on marche dans le corridor, il me semble entendre les pas de feu notre père.
« OTTNIT. — Quelqu'un vient, on dirait en effet son pas.
« FRANZ. — Si c'est lui, que je sois le premier à lui donner le bonjour! »
Franz se trompait, et lorsqu'il s'élance vers le seuil les bras ouverts, croyant aller au-devant du spectre aimé de son vieux père, c'est contre l’armure de fer du landgrave Henri qu'il se heurte. Henri entre accompagné de son neveu Günther. Pour donner libre cours à sa haine si longtemps refoulée, il n'a pas attendu d'être en présence de ses frères; la seule vue du château qu'ils habitent a suffi pour remuer en lui l’antique levain des récriminations. C'est l’injure et la menace à la bouche qu'il aborde ses hôtes et prélude à leur expulsion.
« HENRI. — Que faites-vous dans ce château?
« OTTNIT. — Monseigneur n'ignore pas que son père était aussi le nôtre, et que la volonté de notre père fut que nous eussions après sa mort la garde de ce château, où sa tendresse nous avait rassemblés de son vivant. »
Cette réponse ne désarme pas Henri, et les bâtards seront éloignés du château, malgré cet appel à la volonté dernière du vieux landgrave, qui a voulu, avant de mourir, pourvoir à la destinée de ces enfans de sa vieillesse. Bientôt cependant le chancelier et les membres de la cour se présentent pour prêter au nouveau souverain le serment de foi et hommage, et Henri apprend d'eux, à n'en pas douter, que ces bâtards qu'il vient de renvoyer ignominieusement ont à réclamer chacun une part de son héritage.
« HENRI LE FERRÉ au chancelier. — Cette volonté dont vous êtes le dépositaire, pouvez-vous m'en exposer les termes?
« LE CHANCELIER. — Hélas ! monseigneur, je ne sais si je dois... Tout ce que je puis dire, c'est que les bornes de vos états sont très circonscrites, et que le landgrave confère par cet acte la plupart de vos grands domaines à ses enfans du coté gauche.
« HENRI. — En vérité, mon digne chancelier! Et sans doute aussi je dois pourvoir à ce que ces domaines se trouvent dans les meilleures conditions : les burgs bien remplis de soldats et de vivres, les coffres largement fournis d'espèces, les armoires de vaisselle d'or, les écuries de chevaux, et les étables de bétail?
« LE CHANCELIER. — Telle est sa volonté suprême.
« HENRI. — Et pour enrichir leurs celliers, ne donnerai-je point aussi mes plus vieux vins? Et quand ils dormiront, ces chers petits anges, n'aurai-je point à me tenir là pour chasser les mouches?
« LE CHANCELIER. — Revenez à vous, monseigneur, et songez aux biens immenses que vous a ménagés l’économie de votre père; pensez aussi que ces enfans furent l’unique consolation de ses derniers jours!
« HENRI. — et moi, n'étais-je rien pour lui? N'y avait-il donc que le vice pour lui enseigner le chemin de l’amour paternel, et pourquoi m'a-t-il dès mes jeunes ans éloigné de sa présence, livrant ma vie à tous les hasards, à tous les expédiens de la guerre, devenue pour moi un métier, une sorte de gagne-pain, quand elle aurait dû n'être qu'un passe-temps chevaleresque? Parce qu'il avait contraint ma mère à entrer dans son lit par violence, était-ce une raison pour haïr l’enfant de ce lit? Oh! que de calamités et de misères cet homme n'a-t-il pas amoncelées sur le passé, sur le présent, sur l’avenir! Ses arrogans décrets me font prendre en horreur ceux-là que j'aurais pu chérir comme des frères, s'il les eût confiés à ma générosité. Non, je ne me dessaisirai pas pour eux de ces domaines! Par la mort-Dieu! qu'ils y renoncent! J'aimerais mieux les donner à l’église! »
Ce testament néfaste qui, dans le cœur de Henri le Ferré, ravive tant de récriminations et de haines, l’empereur l’a sanctionné, les princes de sa famille l’ont reconnu; impossible d'y rien changer! Aussi quelle fureur et quels blasphèmes! « Cher neveu, dit-il à Günther, veille qu'après ma mort je sois enseveli loin de mon père, car je sens que là où repose mon père, il ne saurait y avoir de paix pour moi, et dans ce château où il a vécu pèse une atmosphère de colère, de discorde et de scandale qui me suffoque. » Mais nous ne sommes encore qu'au début, et d'autres articles de l’acte posthume du premier landgrave vont révéler de bien plus infernales dispositions. Henri le Ferré a trois enfans, deux fils et une fille, Henri, Othon et Jutta. L’implacable aïeul, après avoir de son vivant retenu ces enfans loin de leur père, après les avoir élevés, selon que leur naturel y semblait incliner davantage, — celui-ci, l’aîné, pour les ordres, — celui-là, le cadet, pour les armes, — a voulu encore régler du fond de son tombeau la destinée de Jutta, et sa volonté suprême est qu'elle épouse Ottnit. Par ses soins, les deux jeunes gens se sont connus, lui-même a ménagé ces premières entrevues, lui-même a présidé à leurs fiançailles, et si bien arrangé toute chose que déjà les cœurs ont parlé. A de si abominables desseins, Henri le Ferré refuse d'abord de croire. A mesure qu'on avance, les termes du testament deviennent de pins en plus outrageans. Marié en secret avec la mère d'Ottnit, le vieux landgrave, avec l’assentiment des princes de sa famille et la sanction de l’empereur, a reconnu à cet enfant tous les droits d'un fils légitime, et cette décision, Ottnit seul l’ignore, son père ayant voulu éviter de lui offrir par là un sujet de s'estimer au-dessus des bâtards ses frères.
Les transports de sa colère un moment apaisés, Henri demande ses enfans. Othon parait d'abord, Othon, le fier, l’aventureux jeune homme dont les instincts guerriers, opposés à la vocation mystique de son frère aîné, ont amené l’aïeul à intervertir en sa faveur l’ordre de succession, privilège que Henri va se refuser à reconnaître, dût-il, pour rétablir les droits héréditaires, faire violence à la nature. Dès les premiers mots que le fils échange avec son père, l’ombre du vieux landgrave semble sortir du sol pour se dresser entre eux. «Quelle joie de vous revoir! s'écrie Othon en s'élançant dans les bras de Henri; quand la voix du sang ne me dirait pas qui vous êtes, comment pourrais-je m'y tromper lorsque vous ressemblez tant à notre aïeul de bienheureuse mémoire, et qui s'en est allé là-haut sans avoir la consolation de vous embrasser comme je fais! — Silence! répond Henri, ne prononce jamais ce nom devant moi; j'ai peu de temps, es-tu disposé à m'obéir? » Et là-dessus il dicte à Othon ses volontés imprescriptibles. » Mon père destinait votre frère à la vie monastique, et selon ces projets vous deviez, vous, régner après moi; mais votre frère est l’aîné et ne saurait renoncer au droit qu'il tient de sa naissance. Vous allez donc, dès aujourd'hui, vous rendre à Cologne pour vous y livrer à des études qui vous conduiront infailliblement aux plus hautes dignités de l’église. » Othon résiste, il met en avant ses goûts et ses habitudes. « Autant, s'écrie-t-il, vaudrait me dire d'apprendre à coudre et à filer comme une femme. » Henri demeure inexorable. D'ailleurs la vie du cloître n'est point telle qu'on se l’imagine; il y a aussi moyen de s'amuser dans la docte et belle Cologne, et la théologie n'exclut ni la chasse ni l’amour. Ainsi s'écoule la jeunesse, puis viennent les dignités : on est évêque, électeur, et la part qu'on a dans les grandes affaires de ce monde ne le cède en rien à l’influence qu'exercent les hommes de guerre. « J'ai veillé à ce que ton escarcelle fût bien garnie; prends mon cheval noir, mon arbalète, et chemin faisant tâche de te divertir de ton mieux. Ah ! ce beau pays du Rhin ! le cœur me bat rien que d'y penser, et j'envie ton bonheur. »
Cependant une procession sort du cloître voisin bannières déployées; quel est ce jeune homme pâle et fluet qui s'avance en chantant des psaumes, un missel dans ses mains allongées, et dont les traits émaciés respirent l’ardeur extatique des têtes de Giotto? Arrivé à la porte du burg, il se détache de ses compagnons, qui s'inclinent respectueusement devant lui, et monte l’escalier du pas timide d'une vierge. Horreur et désespoir ! dans ce novice encapuchonné, dans ce moinillon couvert de scapulaires, Henri reconnaît l’aîné de ses fils, l’héritier naturel et légitime de sa couronne. On se figure avec quelle explosion de colère et de brutale raillerie le landgrave accueille ce rejeton abâtardi d'une longue race de guerriers, et combien ce tempérament soldatesque est peu fait pour comprendre cette physionomie candide et tendre, cette âme angélique et suave, que le moindre reproche émeut jusqu'aux larmes : douce et mélancolique fleur qu'un talon de fer va broyer! La seule vue de cet Eliacin pudibond inspire au grossier landgrave des plaisanteries d'un cynisme ici que le pauvre enfant n'en rougit même pas.
« HENRI LE FERRE ; — Ça, mon fils, puisque fils il y a, car ta mère m'a toujours dit que tu l’étais, et je ne suppose point qu'elle eût quelque raison de me tromper, .., ça, mon fils, je te trouve pâle et d'une mine à faire peur. Il te faut de l’exercice, les processions vont trop lentement; la prière non plus ne te vaut rien, et je te veux payer à beaux deniers une douzaine de sacristains pour marmotter les patenôtres, loin du maigre et des abstinences! Le bon vin et les belles filles, suis-moi ce régime, et tu verras comme on devient par là robuste et joufflu ! En attendant, tu quittes le cloître et vas me dépouiller sur l’heure ces accoutremens ridicules. La vraie robe de chœur des chevaliers, c'est une colle de mailles, seul équipage qu'il te soit permis d'endosser pour défendre la cause de Dieu.
« HENRI (son fils). — Hélas! mon père, c'est une dure loi que vous me faites de me contraindre à renoncer à tout ce qui était la paix et le contentement de ma vie; mais, puisque vous l’ordonnez, il ne me reste qu'à obéir, et sans doute, Dieu m'enverra les forces nécessaires pour la tâche nouvelle qui m'est imposée.»
Resté seul avec le jeune comte Günther, en faveur de qui le sombre landgrave a disposé de la main de sa fille, le fils de Henri le Ferré se met en devoir de complaire aux volontés de son père; mais que deviendra, au milieu des intrigues, des passions, des voluptés de ce monde, cette nature chaste et séraphique vouée au recueillement de la prière, aux solitaires méditations du cloître? Ah! plutôt que de se résigner à hurler avec les loups dévorons, plutôt que de consentir à se mêler au tumulte du carnage, l’agneau sans tache tendra sa gorge au couteau fatal et tombera, victime expiatoire des iniquités d'autrui. Günther veut épouser Jutta, Henri lui promet de parler à sa sœur. Dès les premiers mots que le timide enfant balbutie pour engager sa sœur à épouser Günther, Jutta l’arrête par une de ces confidences catégoriques qui déconcertent les plus résolus. Jutta aime Ottnit, le fils de son aïeul, Ottnit le bâtard, celui-là même que nous avons vu tout à l’heure expulsé par Henri le Ferré du manoir paternel. Sous les yeux du vieux landgrave, qui favorisait cette union, les deux jeunes gens se sont juré de vivre l’un pour l’autre; Ottnit est errant et malheureux, Jutta n'a désormais qu'une pensée, aller rejoindre dans son exil le jeune héros qu'elle considère comme son époux. Mais par quel moyen tromper la vigilance des sentinelles ? Comment sortir du burg? sous quel déguisement? La robe monacale que le jeune clerc a quittée, pour revêtir l’armure de Günther, est restée là; résolument Jutta s'en empare, et son frère, d'abord épouvanté d'une si audacieuse tentative, finit par y prêter la main. Au spectacle de la douleur de Jutta, de ses larmes et de son désespoir, l’extatique enfant se trouble, et sans plus songer à la responsabilité qu'il assume sur sa tête, oubliant tout à l’idée de voir souffrir un être qu'il chérit, il se fait innocemment l’auxiliaire de cette coupable escapade, dont il aura bientôt à rendre un compte terrible à son père.
« Qu'ai-je fait? que dira Günther? et mon père, que dira-t-il? J'ai trahi à tous deux leur confiance. O Seigneur, ayez pitié de moi! (Regardant par la fenêtre.) La voilà qui s'enfuit au galop de son cheval; d'une main, elle se cramponne à la selle, tandis qu'à tous les vents flottent les plis de sa robe. Vainement je m'efforce de la rappeler; elle court au-devant du monde, et derrière elle monte un nuage de poussière qui déjà la dérobe à mes yeux. Fuite criminelle que je n'ai point à me reprocher, Dieu le sait, mais dont j'ai mérité la peine! — Quelle paix au dehors! comme tout est calme et souriant! Les oiseaux chantent sur leurs nids, le ciel brille d'un bleu si pur! et les arbres étendent jusqu'à cette fenêtre leurs rameaux verts et parfumés. Tout entiers à leur éclosion printanière, ils ne pensent guère à ce qu'ils deviendront, et si leur bois servira plus tard à former la planche d'un cercueil, l’image d'un saint ou la hampe d'une lance. O sainte mère de Dieu, si jamais tu agrées ma prière, daigne protéger la fugitive et l’envelopper du manteau de ta grâce. »
Mais bientôt se répand dans le burg la nouvelle du départ de Jutta; le clairon d'alarme retentit; des archers sont lancés à sa poursuite: Günther accourt tout effaré, et sur ses pas se précipite le landgrave en proie aux convulsions de la fureur.
« HENRI, (Il entre haletant, éperdu) Eh bien ! avoue-t-il vers quel endroit elle a fui?
« GUNTHER. — Il prétend n'en rien savoir. [Exit)
« HENRI LE FERRE. — Tu n'en sais rien, lâche entremetteur! monstre qui viens de trahir mon sang, tu n'en sais rien ! Avoue-le, misérable, ou tu es mort ! (il tire son épée.)
« LE FILS DU LANDGRAVE. — Mon père, par les saintes plaies du Christ, je vous le jure, j'ignore le chemin qu'elle a pris; J'ignore les lieux où sa fuite se dirige.
« HENRI LE FERRE. — Qui a donné la robe? qui a fourni le manteau et le capuchon sous lesquels ma fille s'est échappée?
« LE FILS DU LANDGRAVE. — Moi, mon père, moi; je m'en accuse.
«HENRI LE FERRE. — Et sans doute tu comptais qu'elle s'en servirait pour aller au bal masqué? Ah! tu trembles, maintenant que tu te vois découvert. Vilain singe habitué à grimacer des oremus, serpent que j'ai réchauffé dans mon sein, c'est pour le coup que je t'arracherai du sol comme une mauvaise herbe! Retiens bien ceci, misérable : quiconque a senti le poids de mon bras s'appesantir sur lui dans ma colère est à jamais renié par moi. (Il le frappe de son épée.) »
Cette première rage assouvie, Henri s'éloigne comme un homme ivre, comme un insensé, ne se doutant pas même de l’acte exécrable qu'il vient de commettre; la brute féroce quitte la place, laissant sur le carreau l’infortunée victime qui mourrait sans secours, si le chancelier, survenu à la dernière minute, et qui a vu tomber le pauvre enfant, ne s'approchait pour l’assister.
« LE CHANCELIER. — Mon prince! mon cher fils! oh! parlez! Au nom de Dieu, parlez! Le sang ruisselle de vos tempes, emportant votre vie dans ses flots.
« LE FILS DU LANDGRAVE. — Merci, digne vieillard. Vous voyez la cause, vous, et me la révélez. J'ignorais pourquoi mes forces m'abandonnaient ainsi. Hélas! dans cette horrible angoisse de ma terreur, je n'avais rien senti et ne me doutais point que la mort fût si proche. Mon malheureux père! vous le lui cacherez, n'est-ce pas? Écoutez, je veux me confesser à vous comme si vous étiez un prêtre, mais à une condition, c'est que ce déplorable secret qui me pèse tant, une fois que je vous l’aurai transmis, vous me le rendrez scellé du sceau de votre absolue discrétion, pour que je l’emporte avec moi dans le tombeau. Que jamais mon père ne sache qu'il a versé mon sang, et n'oubliez point que de chaque parole imprudente que vous laisseriez échapper, je vous demanderais compté au tribunal de Dieu!
« LE CHANCELIER. — Quelle main a répandu ce sang, quelle main ouvrit cette blessure, j'atteste que de ma bouche aucun ne l’apprendra. Je me tairai, mais je vous vengerai : ainsi l’ordonne mon devoir de membre de la sainte Vehme.
« LE FILS DU LANDGRAVE. — Par pitié, point de vengeance ! J'ai mérité mon sort; moi seul ai tout perdu par ma coupable étourderie; c'est moi qui donnai à ma sœur les vêtemens sous lesquels elle a fui, et quand mon père a tiré l’épée contre moi, il ne voulait que me châtier. Dans la sévérité se manifeste l’amour du père; celui de l’enfant se montre dans la patience et la résignation. Vous vous tairez, n'est-ce pas, mon ami? Donnez-moi votre main, tenez sécrète l’histoire de ce malheureux événement; dites que je souffrais depuis longtemps d'un mal intérieur, et que le saisissement de cette vie nouvelle, l’ennui de me voir ainsi arraché à la solitude du cloître et à la prière a seul causé ma mort.
« LE CHANCELIER. — Dieu me donne la force de garder au fond de mon cœur cet affreux mystère! Je te jure que jamais, du moins par ma volonté, il ne sera révélé au monde; mais j'en dois la confidence au tribunal secret.
« LE FILS DE LANDGRAVE. — Merci, mon père, et maintenant il ne me reste plus qu'une prière. Je sens que je m'affaiblis; si je meurs sans les saints sacremens, mon âme flottera ballottée entre l’enfer et le ciel.
« LE CHANCELIER. — Je cours appeler le chapelain du château.
« LE FILS DU LANDGRAVE. — Hélas! il n'est plus temps. Ne vous éloignez pas, de grâce, ne me quittez pas; il me semble que si ce regard fidèle venait à me manquer, je perdrais tout espoir et tout amour. J'avais fait vœu de me rendre, à Colonne en pèlerinage au tombeau des saints rois. Ce vœu, mon digne ami, promettez-moi de l’accomplir à ma place. Priez pour moi et pour mon père, et dépensez à faire dire des messes pour le repos de mon âme ce petit trésor, fruit de mes épargnes, que je vous confie. Déjà le monde s'obscurcit et se trouble, et mes yeux, pour trouver la lumière, ont besoin de regarder au dedans de mon âme. Adieu! portez-moi vers la fenêtre afin que ma vue se repaisse une dernière fois de cette belle verdure, taillez mon cercueil dans ces arbres, que leurs fleurs servent à tresser ma couronne, ou plutôt, non! les oiseaux chantent si volontiers sur leurs branches! Laissez-moi mourir seul et vous contentez de m'ensevelir à leur ombre, là où nulle fleur ne pousse, où nulle branche ne verdoie, et que rien à cause de moi ne soit dérangé de sa place! Dieu vous protège, vous, mon père, ma sœur et mes frères! Je me sens si calme, si heureux! Jésus, Maria... (Il meurt.) »
Je ne sais si je me trompe, mais cette fin douce et résignée du pauvre enfant si impitoyablement immolé m'apparaît comme un des plus mélancoliques épisodes de la poésie, et quant à l’ensemble lumineux et suave de cette figure, je ne pourrais mieux définir le sentiment qu'il m'inspire qu'en disant que Fra-Beato la revendiquerait pour augmenter d'un séraphin de plus la légion céleste de ses blonds adolescens aux longues mains ornées de lis et de palmes, aux mystiques profils chaperonnés de nimbes d'or. Aimable et souriante apparition, aussitôt évanouie qu'entrevue, fragile sensitive qui se froisse au contact d'un gantelet de fer! La force brute écrasant la faiblesse et l’innocence, le loup égorgeant la brebis, c'est là sans doute une bien vieille histoire et qui ne date point seulement du moyen âge; mais jamais, selon moi, le symbole ne fut rendu sous des couleurs plus poétiques, et la plume d'Arnim, pour l’idéal et l’ingénu, vaut ici le pinceau de l’ange de Fiesole.
Au second acte, c'est sur les bords du Rhin, dans les états du prince de Clèves, que nous retrouvons l’un après l’autre nos personnages. Il va sans dire que de l’étrangeté de ces allées et venues, du merveilleux de ces combinaisons, non plus que des invraisemblances de toute espèce à travers lesquelles le drame s'achemine, on n'en saurait beaucoup tenir compte. N'oublions pas qu'il ne s'agit point, ici d'une pièce de théâtre dans les conditions ordinaires, mais d'une chronique mise en action. Faire revivre le moyen âge allemand dans la rudesse épique de ses mœurs et la naïveté de ses croyances, marier l’histoire à la légende, le réel à la fantaisie, voilà, je le répète, le but que se propose Arnim, usant en ceci du large procédé d'un peintre de fresques, et fort disposé d'ailleurs à passer condamnation sur l’inexpérience de certains détails, si l’effet poétique est atteint.
En promettant à son père d'aller à Cologne étudier la théologie et revêtir le froc, Othon a promis plus qu'il ne lui était donné de tenir. A peine sur la route, ses instincts guerriers le reprennent; un daim lancé part dans la clairière, il l’abat d'un trait; survient le chasseur furieux qui lui demande compte de son audace, il tue le chasseur, et le voilà menant la vie errante d'un braconnier et parcourant un chemin qui chaque jour le rapproche plus de la potence que de Cologne la Sainte. Ce beau manège dure depuis tantôt deux mois, lorsqu'un matin il débarque sur le territoire du prince de Clèves, en compagnie d'un jeune clerc qu'il a recueilli dans son esquif pendant la tempête. Comment dans ce gentil adolescent qui vient chercher asile à la cour d'Elisabeth, fille du duc de Clèves sa parente, le farouche Othon ne reconnaît-il pas sa sieur Jutta? — Il faut, pour s'expliquer ce mystère assez étrange, se rappeler que les deux jeunes gens, élevés à distance l’un de l’autre, ne se sont pas vus depuis des années. Tout à coup du haut de la tour des Cygnes résonne un appel de fanfares : « Qu'est cela? s'écrie Othon. — Singulière demande, » répond une jeune fille qui cueille des fleurs pour la fête, et qui apprend à Othon l’origine de ce tir, institué en souvenir d'un héros des légendes, d'un archer qui, ayant mérité par son adresse la main de l’héritière du duché de Clèves, a disparu le jour même fixé pour la cérémonie du mariage. Ce tir annuel, dont le prix est un baiser donné au vainqueur par la fille du duc régnant, a pour but de ramener le merveilleux tireur qu'on n'a jamais revu. Dès qu'Othon connaît la récompense promise, il quitte Jutta pour courir au lieu de la fête, tandis que la jeune fille, toujours sous son déguisement de clerc, va se présenter à la princesse Elisabeth et lui fait connaître son nom : « Par grâce ne me repoussez pas, je ne suis point ce que vous croyez, mais une pauvre jeune fille de maison souveraine, Jutta de Thuringe, votre parente, échappée des états de son père, et s'il vous faut une preuve, voyez cette chaîne d'or que tout enfant je reçus de vous lorsque jadis vous vîntes à la Wartbourg avec votre père! » Après les premiers épanchemens, on songe à trouver un moyen pour introduire au château la belle fugitive sans mettre le vieux duc de Clèves dans la confidence de son équipée. On convient donc que la jeune fille gardera ses habits d'emprunt et passera pour un novice, frère de l’une des dames de la suite d'Elisabeth, ce qui permettra à Jutta de Thuringe d'habiter aux alentours des appartemens de la princesse. A ce moment, les fanfares retentissent, de nouveaux cris de joie éclatent de toutes parts; Othon a gagné le prix du tir : « Vive Othon, le roi des archers! » Le duc de Clèves, entouré de ses chevaliers, de sa cour, de son peuple, décerne la couronne d'or; mais il est une récompense mille fois plus précieuse, à laquelle Othon ne saurait maintenant renoncer. Elisabeth, troublée par le regard souverain du héros, cherche à s'éloigner, le duc la retient, insistant pour que le programme de la fête soit accompli loyalement, et le baiser solennel est donné, baiser fatal qui porte jusqu'au fond du cœur de la princesse l’étincelle d'une flamme inconnue dont lui-même, Othon, ignorait naguère le secret, et qui va désormais le posséder tout entier. Frémissante, éperdue, Elisabeth s'enfuit, fugit ad salices; Othon reste comme sous l’enchantement d'un songe qui vient de lui révéler sa destinée; mais son extase est bientôt troublée. Jutta, qui passe toujours pour un jeune novice, est présentée au duc sous le nom de frère Hyacinthe. Elle porte une couronne, gage d'amitié que lui a donné la princesse Elisabeth. A cette vue, Othon sent la jalousie le mordre au cœur. Cet enfant vers lequel l’attirait tantôt quelque sympathie lui devient tout à coup odieux. Plus de doute, c'est un rival, et le voilà s'ingéniant à se créer des fantômes. « On dit que les amoureux de cette sorte ne déplaisent point aux femmes, quant à moi, je ne puis souffrir celui-là. Je le hais à penser qu'il va voir Elisabeth à chaque heure, loger dans le voisinage de ses appartemens, tandis que moi, confondu dans la valetaille!... » Ainsi sa colère s'exalte, sa fureur, concentrée d'abord, tend à se faire jour. Quand Jutta va pour s'éloigner avec la cour, il fond sur elle, et l’étreignant de son poignet de fer : « Pas un mot, pas un mouvement. Cette couronne! vite, donne-la-moi; en échange de ces fleurs, je te donnerai ma couronne d'or. Mais il me la faut à l’instant, car elle m'appartient, et serait-elle suspendue aux cornes de la lune, j'irais l’y chercher! »
«JUTTA. — Bon Dieu! que de menaces! Eh ! prenez, prenez; qui vous la dispute? Je ne l’ai ni demandée ni méritée; vous pouvez la mettre à côté de votre couronne d'or que vous avez si bien gagnée, et dont, moi, je n'ai que faire.
« OTHON. — Eh quoi! tu ne sais pas mieux la défendre? quand pour un pareil gage j'eusse appelé au combat toute la chevalerie, quand pour un pareil gage on me verrait aller nu-pieds jusqu'au saint sépulcre! Merci, mon doux enfant, merci! Laisse que je t'embrasse, Hyacinthe, et reçois en échange ce riche bandeau!
« JUTTA. — Non, de par tous les saints! je ne prendrai pas cette couronne, glorieux prix de votre adresse. C'est pour le coup, mon maître, que tous les archers se moqueraient de moi.
«OTHON. — Eh bien! tu la déroberas à leurs yeux; mais prends-la, je le veux. N'échauffe point de nouveau ma colère par ta résistance; prends, ou je la jette dans le Rhin.
« JUTTA. — Non! non! Vous êtes fou, et je sens que la peur me talonne. (Elle s’enfuit et disparaît.)
« OTHON. — Prends-la donc, toi, vieux Rhin, et qu'elle orne les blanches tresses! (Il jette la couronne dans le Rhin.)
Cependant le duc a enrôlé Othon parmi ses fauconniers. Quelques semaines après le jour du tir, Othon, son filet sur le dos, son sifflet d'argent pendu au cou, poursuit un matin sous les ombres du parc les bouvreuils et les chardonnerets, quand des pas furtifs glissent dans l’herbe humide; un léger frémissement des branches trahit une présence aimée: c'est Elisabeth, échappée avant l’aube à sa couche inquiète, et qu'amène justement à cette place ce hasard bénévole, toujours ingénieux à rapprocher les cœurs épris. La scène qui résulte de cette entrevue, on la connaît d'avance : éternelle variation d'un motif qui ne vieillit pas. On se rappelle Roméo et Juliette dans les jardins de Vérone, Arnold et Mathilde sur les glaciers du Ruth; c'est la même scène et la même chanson, avec cette différence qu'ici la musique me semble être de Weber, tant le romantisme s'exhale à vives bouffées de ce gracieux épisode qui se joue en pleine nature, entre le daim matinal épiant au loin le son du cor et le coucou des bois modulant sa complainte.
Soudain une voix lugubre et solennelle retentit dans les profondeurs de la forêt : « Faites pénitence, car le jour du jugement est proche! » A cette morne alerte, les deux amans se séparent. Quel hôte sinistre vient ainsi jeter son appel discordant au milieu des harmonies d'une matinée de printemps? Qui donc ose parler de pénitence au sein de cette nature qui prêche la joie et le bonheur de vivre par l’explosion de ses mille concerts? Ce pèlerin à la longue-barbe, à la haute stature, courbée par l’âge et les épreuves, ce vieillard qui s'avance promenant comme Jérémie le deuil et les larmes sur ses pas, c'est le chancelier de Thuringe, c'est Henri de Hombourg, celui qui fut témoin du meurtre commis par le père sur son fils, et qui, en recueillant les derniers soupirs de la pauvre victime, lui jura de se rendre à Cologne et d'aller prier pour son âme sur le tombeau des trois rois : vœu sacré qu'il accomplit maintenant. Le chancelier a bientôt reconnu le fils de son maître, il va instruire Othon des événemens survenus à la Wartbourg, et par lesquels il se trouve appelé à la couronne, lorsque tout à coup le duc de Clèves apparaît au bout d'une allée. « Chut ! s'écrie en s'éloignant le fils du landgrave, et souvenez-vous, jusqu'à ce que je vous explique ce mystère, qu'il n'y a point ici de prince de Thuringe, mais tout simplement Othon l’archer. »
Le duc de Clèves a vu de sa fenêtre la scène qui vient de se passer, et son premier mouvement est d'interroger le pèlerin sur les titres, noms et qualités du personnage devant lequel il tombait à genoux tout à l’heure. Le chancelier de Hombourg commence par éluder la question, mais son altesse n'est point homme à se payer de vaines défaites. « N'essayez pas de me tromper davantage, poursuit le prince, je vous ai vu de cette fenêtre verser des larmes de joie et vous prosterner à ses pieds en le retrouvant; or ce n'est point ainsi qu'on se salue entre égaux, et à moins que cet archer ne soit un saint, ce que je ne puis guère supposer... Et vous-même, plus je vous examine, plus il me semble vous reconnaître, bien qu'à vrai dire mon grand âge m'ait quelque peu brouillé avec les physionomies. Parlez, qui êtes-vous? » Henri de Hombourg se nomme et raconte au duc de Clèves les récens désastres qui ont frappé la maison de ses maîtres, la mort tragique du fils aîné du landgrave, ainsi que la disparition de Jutta et d'Othon que l’on croit perdus, sur quoi le vieux prince, l’interrompant : « Très bien, mon digne compère, je n'ai pas besoin d'en apprendre davantage, et votre joie vous a trahi. Oui, faites l’étonné! Je vous dis, moi, que je sais maintenant tout ce que je voulais savoir, et que l’archer Othon n'est autre que le second fils de votre maître. »
« LE CHANCELIER. — Quelle idée, monseigneur! qui pourrait vous porter à croire?... A coup sûr je n'ai rien dit qui...
« LE DUC DE CLEVES. — Je vous répète que je ne me trompe pas, et que bien lui en prend d'être ce qu'il est, car tout à l’heure, à cette même place, je l’ai surpris causant avec ma fille sur un ton de familiarité criminelle. Déjà ma main avait armé mon arc, et la flèche allait frapper au cœur cet arrogant vassal; c'est alors que vous êtes survenu, et que les marques de déférence que vous lui prodiguiez m'ont fait suspendre son châtiment.
« LE CHANCELIER. — Je vois qu'il est inutile de prolonger le mensonge. Oui, prince, Othon est l’héritier du trône; il aime votre fille et veut tenter la fortune de l’amour sans rien devoir à l’éclat de son rang ni à la gloire de ses aïeux. Pardonnez-lui, monseigneur.
« LE DUC DE CLEVES. — Eh ! que parlez-vous de pardonner? Othon est le meilleur archer qu'on renomme, et je crois, Dieu me damne! que je lui donnerais ma fille si c'était l’unique moyen de le garder auprès de moi. Je ne connais pas d'homme qui me plaise davantage, et si le ciel n'eût pris soin de le pourvoir d'un royaume; il serait de trempe à s'en conquérir un avec son arc. Et puis quelle vaillante mine! quel grand air! Il faudrait, sur mon âme, n'avoir point d'yeux, et je me flatte que ma fille en a. Elle d'ordinaire si altière, si indifférente, croiriez-vous que je l’ai vue s’émouvoir à ses discours et rougir en lui parlant? Or vous devez savoir ce que cela vent dire, vous mon maître, qui, si je m'en souviens, étiez dans votre temps un joyeux compère. »
Les choses ainsi posées, il ne reste plus qu'à s'assurer du consentement du landgrave, qui par la plus heureuse rencontre se trouve justement dans le voisinage. Henri le Ferré, sous le coup des remords qui l’obsèdent, a entrepris, lui aussi, son pèlerinage à Cologne la sainte. Il est donc convenu que le chancelier s'en ira au plus vite rejoindre le landgrave son maître et lui faire part des projets du duc de Clèves, projets que cet humoristique vieillard prétend voir se réaliser dès le lendemain même. Or, tandis que tout s'arrange à souhait pour l’accomplissement de ses plus doux vœux, que devient Othon l’archer? Othon court les bois à la recherche du coq de bruyère, oiseau rare et presque introuvable en ces contrées, et dont notre hardi chasseur se propose de régaler les hôtes de la fête. Le voilà donc à travers les torrens et les broussailles, lancé à la poursuite du royal gibier qu'il traque avec une frénésie qu'augmente encore son désespoir amoureux, car instruit des noces qui se préparent au château, il ne se doute pas que c'est à lui que la main d'Elisabeth est destinée. Leurré de place en place par le cri décevant de son insaisissable proie, il arrive jusqu'à la limite du parc et s'arrête épuisé sous un grand chêne qui fait face aux appartemens de la jeune princesse.
«OTHON. — La rage de l’amour m'aveugle, les oreilles me tintent; il me semble ouïr au loin des musiques de fête et voir passer la fiancée! En attendant, la nuit est noire en diable! Quelle damnée chasse à travers ces bois inconnus! N'importe, si folle que soit l’entreprise, elle irrite la fièvre de mes sens, et je suis sûr au moins que ma fureur ne s'allanguira pas d'ici jusqu'à l’aube prochaine! Ou je me trompe, ou l’oiseau que je chasse n'est pas loin, mélancolique oiseau dont la plainte amoureuse me déchire le cœur! Tout à l’heure je l’ai vu se lever au clair de lune, sa plume laissait derrière elle un sillon de phosphore, et sa voix avait comme des vibrations humaines; mais pendant que je traversais le bac du moulin, la lune s'est voilée, et maintenant tout est silencieux, tout est sombre, et je n'entends plus que les coassemens des grenouilles du Rhin et le cri monotone des grillons de la plaine auxquels se mêlent çà et là les battemens d'ailes des oiseaux de basse-cour effarés par l’approche du renard qui rode. Où suis-je? Il me semble que cette obscurité même où je marche ne m'est pas inconnue. Bientôt la nuit s'éclaircira, car le vent commence à souffler et les nuages se dispersent. Bon! voilà l’écusson d'argent qui reparaît; je ne sais qui me tient de lui décocher une flèche qui le clouerait du moins pour longtemps à l’azur du ciel ! Oui, je me reconnais : ce grand arbre isolé, ces massifs de fleurs, cette pelouse, c'est là que mes lèvres ont effleuré sa joué, et que mon amour a forcé son amour au point que ses yeux semblaient enhardir mon courage ! Et dire qu'on vient me l’arracher! Hypocrite vieillard! avec quel mystère et quelle hâte il a mené son œuvre afin de la séduire par surprise! Mais patience; on compte sans un hôte qui se charge de creuser dans la froide terre le lit nuptial du fiancé!... Qu'entends-je? Ah! le coq de bruyère! Enfin je l’aperçois. Bon! maintenant il quitte la branche et saute sur le balcon de ma maîtresse. Qu'a-t-il donc à regarder ainsi dans son alcôve avec des yeux embrasés de convoitise? Est-ce une hallucination? Ma tête se perd! Il faut que je sois le jouet d'un infernal sortilège; n'a-t-on pas vu des enchanteurs se changer en oiseaux? Si c'était un rival! Oh! je ne le tuerai pas! On dit que cet oiseau, quand l’amour le fascine, oublie ses instincts sauvages, et qu'alors les chasseurs peuvent l’approcher jusqu'à le saisir avec la main. Teutons l’épreuve. »
Ici s'offre une scène dont à coup sûr je n'oserais répondre devant un public français, mais que dans le milieu romantique qui l’encadre le poète de Cymbeline ne désavouerait pas. En proie au double démon de l’amour et de la chasse, Othon grimpe dans l’arbre et déjà touche à l’extrémité de la branche qui avoisine le balcon d'Elisabeth, lorsque soudain il s'arrête stupéfait. Dans cette chambre où son œil plonge par la fenêtre restée ouverte aux tièdes brises de la nuit, le royal archer aperçoit la fille du duc de Clèves mollement endormie sur sa couche, et à coté d'elle, la main dans sa main, sa tête adolescente noyée dans les blonds cheveux d'Elisabeth, — Hyacinthe, le jeune clerc, celui-là même que nous avons vu exciter chez Othon de si jaloux transports à propos d'une couronne de fleurs donnée par la princesse! Après de tendres confidences échangées au clair de lune, Jutta et Elisabeth ont cédé au sommeil, elles reposent enlacées à la lueur d'une lampe d'albâtre. — Othon, que la fureur met hors de lui, s'élance sur le balcon. A ce bruit, Elisabeth et Jutta se réveillent épouvantées; la lampe tombe, en un moment l’alarme est dans le château, et tout le monde arrive avant que le poignard du féroce archer se soit teint du sang de ses victimes. Le duc de Clèves, le chancelier de Hombourg, le landgrave Henri le Ferré, se précipitent sur les pas l’un de l’autre, et de rapides explications viennent à propos couper court aux catastrophes. Othon reconnaît sa sœur dans Jutta, laquelle de son côté tombe aux pieds du landgrave son père, qui d'abord fronce le sourcil et finit par se laisser fléchir à l’endroit de la folle escapade. Othon épousera Elisabeth, princesse de Clèves; Jutta, princesse de Thuringe, épousera Ottnit, ce fidèle amant cause de ses pérégrinations romanesques; ici est le vœu de tous.
Par malheur les combinaisons de l’amour ne sont pas celles du destin, et rassérénée pour un instant, l’atmosphère soudain s'assombrit de nouveau. Si Dieu n'a pas permis à l’aveugle jalousie d'Othon d'accomplir son crime, la terrible scène qui vient de se passer a produit sur Elisabeth une commotion foudroyante. Aux sinistres éclairs de ce poignard, dont la lame a effleuré son sein, qu'empourprent quelques gouttelettes de sang, — collier de rubis sur l’albâtre, — la timide jeune fille a senti les ressorts de la vie se briser en elle. Évanouie et se voyant au moment de rendre l’âme, elle s'est donnée tout entière à la Vierge, et ce vœu tacite qu'elle a prononcé au fond de sa conscience, dans le crépuscule de l’être et du non-être, lui revient au cœur et à l’esprit lorsque ses sensations se réveillent. Vainement Othon implore pitié, vainement le vieux duc de Clèves joint ses larmes paternelles aux sanglots du fongueux amant : la douce et chaste jeune fille ne se laisse toucher ni par le désespoir ni par les remontrances, et sans amertume comme sans regrets appareils, le sourire des anges sur les lèvres, prend au milieu de ses compagnes le chemin du cloître, où désormais Dieu seul aura les confidences de cette âme de sensitive mortellement froissée au premier souffle des passions. En véritable héros du moyen âge, Othon se décide alors à échanger la vie des armes contre l’austérité monastique, et la grâce opérant son miracle, il ressaisit spontanément ce froc que l’inexorable volonté de son père, le landgrave au cœur de fer, fut naguère impuissante à lui faire endosser. Henri le Ferré survient au moment où les portes du sanctuaire viennent de se refermer sur Elisabeth, et où l’aventureux archer a fait serment d'entrer sur ses traces dans la voie du Seigneur.
« HENRI. — Que signifient ces chants lugubres? Pour qui tinte cette cloche? (Des jeunes filles descendent en pleurant les marches de l’église.) Dites-moi, vous autres, que se passe-t-il donc?
«UNE JEUNE PILLE. — Belle et noble princesse! renoncer ainsi au monde et à ses pompes; quant à moi, je n'aurais pas ce courage, et pourtant je ne suis ni princesse, ni belle !
« HENRI. — Là, répondrez-vous? Quelqu'un est-il mort céans?
« UNE DEMOISELLE. — Elisabeth, la fille du duc de Clèves, prend le voile et se fiance à Jésus-Christ notre Seigneur!
« HENRI. — Me prend-on pour un enfant, et se moque-t-on de moi? Elisabeth au cloître, quand l’heure va sonner de son mariage avec, mon fils! (Passe le duc de Clèves) Ah! c'est vous, Hubert; pourquoi ces larmes? Serait-ce vrai ?
« LE DUC. — Ne m'interrogez pas, mes dernières forces s'éteignent; voilà donc mes états destinés à tomber en des mains étrangères! O sainte fille, prie pour ton pauvre père. (Il s’éloigne.) »
A ce nouveau coup, le landgrave, demeure consterné, et quand il apprend que l’unique fils qui lui reste a résolu de se faire moine, que cet Othon, qui tout à l’heure, par son mariage avec Elisabeth, semblait devoir joindre le duché de Clèves à la couronne de Thuringe, renonce au monde dans un accès de mélancolie amoureuse, l’idée de la fatalité qui pèse sur sa maison s'empare décidément de son esprit et ne le quitte plus. Ainsi de ses deux fils, l’un, doux et timide enfant, a péri par sa main; l’autre, naguère plein de fougue chevaleresque et de la trempe des héros, va s'enterrer vivant dans un cloître. Et sa fille, en qui désormais reposent les suprêmes espérances de son sang, sa fille aime un bâtard, Ottnit, l’odieux rejeton d'un père dont ce cœur de fer ne se lasse pas de blasphémer la mémoire! Une antique tradition, accréditée parmi les populations superstitieuses de la Thuringe, raconte que l’un des ancêtres d'Henri, le comte Asprian, dont l’existence fantastique se perd dans la nuit des âges, étant devenu fou sur ses vieux jours par passion de vénerie, abandonna sa couronne à son fils aîné et s'en alla vivre dans les taillis de la forêt. Bientôt on n'entendit plus parler de lui; le bruit courut qu'il était mort et que son âme avait passé dans le corps d'un oiseau des buis, d'un miraculeux coq de bruyère que de loin en loin les gardes-chasse avisaient en quelque épais fourré, et qui, doué de la parole humaine, entamait avec eux, au clair de lune, du haut de son perchoir, des conversations souverainement judicieuses, si bien qu'à dater de ce jour il fut défendu de tirer sur les coqs de bruyère, et que de génération en génération s'établit la croyance que la destinée de la maison de Thuringe était attachée à l’existence du fabuleux volatile dont la mort entraînerait fatalement la ruine de cette race illustre. Or, pressentiment terrible! la veille au soir, en retrouvant sa fille, le landgrave a vu briller à la toque de Jutta la plume mordorée d'un de ces oiseaux superbes, et sa fille lui a répondu que c'était un présent d'Ottnit, qui, dans une de ses chasses, avait abattu la royale proie. Cette sombre coïncidence lui montre de plus en plus, dans l’époux que Jutta s'est choisi, l’antagoniste que la fatalité oppose à sa dynastie, le rameau vivace que le sort (sa haine se refuse à prononcer le nom de Dieu) tient en réserve pour féconder la souche foudroyée de sa descendance! « Ainsi j'aurais vécu pour rien, ainsi je ne serais qu'une misérable poupée dont l’aveugle destin tient le fil ! Quand j'étais enfant et qu'on me disait une histoire, je voulais toujours en savoir la fin dès le commencement. Rien, à mon sens, ne marche assez vite. Croule donc, rocher qui menace ma race, écrase mon corps sous tes débris, et qu'après moi règne Othon ! qu'il règne uniquement pour me venger! »
La nuit est devenue plus sombre; tout à coup des pas glissent sous la feuillée; au tressaillement de sa rage, Henri croit deviner la présence d'Ottnit, et l’épée à la main il se dirige à tâtons vers le bruit. Qu'importent les ténèbres? les lueurs sinistres de l’acier éclaireront toujours assez la place du combat. « Qui vive? s'écrie le landgrave d'une voix sourde et dont il s'efforce de déguiser l’accent, qui vient ainsi dans l’ombre braconner sur les terres de mon maître le seigneur de Clèves? Par tous les diables de l’enfer, je la lui garde bonne ! »
Or celui qui s'entend provoquer de la sorte n'est pas Ottnit, comme on le suppose, mais le propre fils du landgrave, Othon, que la fatalité pousse au-devant de l’épée meurtrière. Quand une race doit tomber, la terre s'entrouvrirait plutôt pour l’engloutir. Dans le prétendu garde-chasse du duc de Clèves, Othon ne reconnaît pas son père; il est vrai qu'il pourrait se nommer, mais un motif secret l’en empêche. Au moment où cette brusque interpellation arrive à son oreille, l’infortuné jeune homme allait escalader les murs du cloître d'Elisabeth, vers qui le ramène irrésistiblement la violence d'une passion qui désormais a prévalu contre les plus fermes desseins. Sur la menace de Henri, Othon dégaine ; on se cherche, on se trouve, on se heurte. Au milieu des ténèbres, un duel s'engage, duel acharné, féroce, qui se termine par la mort d'Othon. Le père a tué son fils, et c'est au moment où sa victime expire que la vérité apparaît dans toute son horreur aux yeux de cet Atride du moyen âge, deux fois teint du sang de ses enfans !
« HENRI. — Que là où mon épée rencontrera ton épée, soit la place du combat! (Ils croisent le fer.)
« OTHON. — Trêve aux amours! trêve aux souffrances ! Dans l’ivresse du combat, aux éclairs de l’acier, tout s'évanouit comme aux lueurs de l’aube nouvelle.
« HENRI. — Bien frappé ! Je crois, Dieu me damne, que ma haine, sur ce terrain de mort, se change en estime. Je n'ai jamais rencontré si vaillant adversaire. Même chez les bâtards se retrouve le sang des aïeux.
« OTHON. — Patience! Tes aïeux, tu ne vas pas tarder à les rejoindre. Qui de nous d'ailleurs sait quel est son père?
« HENRI. — Tiens, pare ce coup, c'est le bon!
« OTHON. — En effet, je suis touché! Mais, crois-le bien, tu ne m'aurais pas atteint si mon pied n'eût pas glissé dans le sang! Qui a vaincu?
« HENRI. — La mort!
« OTHON. — Oui, la mort ! de l’air, j'étouffe ! Ah ! Elisabeth ! Elisabeth !
« HENRI. — Que divagues-tu d'Elisabeth ?
« ELISABETH, apparaissant derrière les grille de sa cellule – Quel bruit d’épées trouble la sainte solitude de ces lieux? Une voix connue a prononcé mon nom. Est-ce vous, âmes des trépassés, qui flottez dans les vents? Que la paix du Seigneur vous accompagne!
« OTHON. — C'est Othon qui t'appelle avec le dernier souffle de sa vie. Ame sainte, prie Dieu pour lui, et veille qu'on lui creuse une fosse dans ce voisinage; il l’aimait tant, qu'il n'a pu résister au désir de te le dire une dernière fois. La mort le guettait sous la croisée! Ame sainte, âme chérie, adieu !
« ELISABETH, étendant vers lui la croix. — Que ce signe divin efface dans ton cœur toute image terrestre! la paix du ciel soit avec toi! (Othon meurt, Elisabeth tombe évanouie sur le carreau de sa cellule.)
« HENRI. — Othon! Othon! Il expire sans connaître la main forcenée qui vient de le frapper aveuglément. Malheurl j'ai tué ma race, je suis le bourreau de mes enfans, et ce que j'ai conquis de mes mains, les biens que j'héritai de mes aïeux, aujourd'hui vont échoir en partage à cet Ottnit, objet de ma haine et de toutes mes malédictions. Oh ! ma race ! oh ! mes enfans! Avec la raison qui me revient commencent mes tortures. Enfer, éteins la flamme intérieure qui m'obsède. Malheur! malheur! malheur! [Il expire.) »
Les destins sont accomplis, la race condamnée a cessé d'être. Henri le Ferré et ses deux fils morts tous les trois, Ottnit arrive au trône. Ottnit épousera Jutta, et de cette union que la Providence bénissait, et contre laquelle vainement a lutté l’implacable landgrave, une souche nouvelle sortira. — Cependant les portes du couvent s'ouvrent, une longue file de religieuses voilées et portant des cierges s'avance processionnellement en chantant le Dies iroe. On enlève les cadavres des deux champions illustres, et tandis que le cortège s'achemine au bruit des cloches vers les caveaux funèbres, un salut triomphal s'élève de la multitude en l’honneur d'Ottnit proclamé landgrave de Thuringe.
Tel est ce drame, qui, malgré de graves imperfections, atteint parfois à des beautés d'un ordre supérieur, et dont tous les personnages portent l’empreinte tragique du temps. Si je me suis complu longuement dans cette analyse, si j'ai cru devoir citer beaucoup, c'est que cette œuvre, jusqu'ici l’une des plus ignorées d'Arnim, me semble, parmi ses pièces de théâtre, celle qui résume le mieux ses qualités et ses défauts. Peut-être n'aurai-je réussi qu'à donner une idée de ses défauts, qui sont en général beaucoup plus faciles que les beautés à faire passer dans une langue étrangère. Quoi qu'il en soit, ma conviction reste la même, et si je consens à dire comme les Espagnols : Excusez les fautes de l’auteur, c'est à la condition qu'on admirera ses grandes qualités, plus nombreuses ici que partout ailleurs. « Arnim, disait Wilhelm Grimm, m'a toujours fait l’effet d'un homme qui, s'interrompant tout à coup au milieu d'une conversation grave et sensée, vous quitterait subitement pour s'en aller au fond des bois se retrouver seul avec ses idées. » Ce mot a du vrai et peint bien les inégalités de cet âpre génie. Souvent le verre est trop petit et le vin déborde, d'autres fois il est trop grand et le vin n'arrive plus qu'à la moitié du cristal qu'il devait remplir; mais la liqueur pourprée, à quelque dose qu'on la mesure, ne perd jamais son goût naturel et réconfortant. Les réserves de la critique faites, et pour ne considérer que l’ensemble de l’œuvre, on n'imagine pas une peinture plus vigoureuse de ces époques semi-héroïques, semi-barbares, un tableau plus puissant que cette large ébauche, où se retrouvent accusés d'une main de maître, de la main de Shakspeare dans Macbeth, les grands traits caractéristiques de ces races destinées a périr, et qui, soit qu'il s'agisse de l’antiquité ou des temps modernes, se meuvent toujours dans un milieu plus ou moins obscur, comme si la nuit historique, la nuit cimmérienne, pouvait seule convenir à ce duel immense qu'elles livrent à la destinée sur le seuil des âges!
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(1) Pourquoi ce nom de Henri attribué au second landgrave de Thuringe, lorsque le personnage qu'Arnim va mettre en scène s'appelait Louis? Il y a ici une erreur historique ou peut-être simplement quelqu'un de ces caprices trop familiers au poète, et qui semblent n'avoir d'autre but que de dérouter le lecteur. Il est vrai, — et c'est la seule explication d'une telle méprise, — qu'on pourrait croire qu'Arnim a confondu Louis le Ferré, second landgrave de Thuringe, avec un landgrave de Hesse, du nom de Henri, et qui parait également avoir porté ce sobriquet; mais, quand on y pense, il ne saurait y avoir le moindre doute sur l’identité du héros. C'est bien à Louis II de Thuringe, dit Louis le Ferré, que nous avons affaire. A défaut des traits généraux du caractère, on en aurait la preuve dans certaines anecdotes rapportées textuellement dans le drame, celles du forgeron de Ruhla par exemple et des seigneurs attelés à la charrue, anecdotes dont la chronique n'a jamais fait honneur qu'au personnage dont il s'agit.
Les drames d'Arnim s'adressent à la masse, au peuple, à ce sens de la poésie et du vrai qui veille éternellement au cœur des multitudes, et que les grands esprits sont toujours certains d'avoir pour auxiliaires dans leur lutte contre la routine et l’empire du faux. Qu'on se figure ce qu'était devenu, vers l’époque où Arnim écrivait l’Auerhahn, le public prétendu littéraire, et de quelles niaiseries sentimentales il faisait son régal. Le règne de la queue (en France nous disons perruque) avait mis en fuite la poésie pour introduire à sa place je ne sais quel pédantisme sermonneur qui s'évertuait à prêcher la morale à la société la plus dissolue. L’histoire et la religion n'existaient plus, pour ainsi dire, que dans la forme, et pour ne pas avoir à s'occuper de Dieu, on l’avait relégué dans une sphère à part, tout à fait en dehors de la nature, où sa présence aurait plus ou moins gêné tout le monde. Maintenant, qu'au sein d'une telle misère quelques généreux esprits aient rêvé de meilleurs jours; qu'en se tournant, les uns vers le passé, les autres vers l’avenir, ils soient tombés dans une entière contradiction avec leur temps, on ne saurait voir là qu'une simple conséquence des faits, et le romantisme en tout ceci faisait cause commune avec Schelling renversant le système des catégories et proclamant la vie universelle, absolue, avec Schleiermacher retrouvant dans le sentiment religieux les vrais principes du christianisme, avec Fichte évoquant de sa voix de tonnerre l’idée de liberté et d'indépendance nationale.
D'après les nombreux extraits que j'ai cités, d'après la peinture que j'ai essayé de donner de son génie, on peut se faire une idée de la manière dont Arnim comprenait le théâtre, de l’éloignement profond, incalculable qu'il se sentait pour le langage conventionnel, la fausse sentimentalité et les formules bourgeoises des auteurs dramatiques de profession. Remuer des idées, voilà en somme sa grande affaire; que d'autres passent leur vie à en polir une seule, lui répand à pleines mains tantôt cailloux grossiers, tantôt diamans et topazes; à nous de ramasser et de choisir. A cette classe d'œuvres impossibles à tous les points de vue, et qui, tout en fourmillant d'admirables beautés, ne trouveront jamais qu'un public excessivement restreint, se rattache Halle et Jérusalem, ébauche originale et puissante, qu'Arnim intitule plaisamment une tragédie en deux comédies. Halle et Jérusalem, à pareille affiche on ne saurait guère se méprendre, et nous devinons d'avance à quels bizarres conflits d'idées nous allons assister. Le moyen âge et l’heure présente, les étudians tapageurs des universités allemandes et les pèlerins en terre-sainte, le monde réel et le monde mystique, — on entrevoit du premier coup tout le tableau; mais ce dont nul ne se rendra compte avant d'avoir curieusement étudié l’ouvrage en ses moindres parties, c'est du grand art avec lequel ces élémens si dissemblables sont mêlés et fondus, de l’harmonie singulière qui règne dans ce tissu de sons qui paraîtraient devoir s'exclure.
C'est la fameuse histoire de Cardenio et Celinde, déjà chantée en Allemagne par Gryphius, qui, reprise à nouveau par Arnim, forme le nœud de cette composition. Ahasvérus, le Juif errant, dont, par des combinaisons qu'il serait trop long de raconter ici, la destinée se trouve mêlée à celle des deux jeunes gens, les accompagne dans leur aventureuse et romanesque traversée de Halle au saint sépulcre. Les premières scènes nous offrent la peinture vraie et pittoresque de la vie des universités en Allemagne. Libertins rêveurs et duellistes, joyeux garnemens, hanteurs de tripots, piliers de tavernes, vous les voyez aller, venir, fumer, boire, faire l’amour, philosopher, se battre, se tuer, que c'est une joie, un délire, un vacarme à en avoir les oreilles assourdies et la cervelle troublée! Du sein de cette mascarade humaine, reproduite à la manière de Callot, une figure pâle et dédaigneuse se détache. A ce noble front que la pensée a marqué de son empreinte, à ce regard où brille la flamme languissante d’une passion éternellement inassouvie, à ce sillon que l’ironie a creusé aux deux coins de sa bouche, à cet air à la fois hautain et mélancolique, vous reconnaissez Cardenio, le jeune professeur, que tout le monde admire et craint. Mélange de Faust et de Charles Moor, a vingt ans Cardenio a touché le néant de la science et de l’amour, et ce qui survit en lui seulement, c'est un insatiable besoin de domination, une sainte fureur de se poser partout en redresseur de torts, de mener une guerre incessante, acharnée, contre toutes les petites misères de ce monde, et de poursuivre ce rêve de liberté qui pousse le héros du drame de Schiller à se faire brigand. Toujours l'épée à la main, toujours en humeur de pourfendre son homme sur la moindre contradiction, Cardenio vous tue le joueur avec lequel il se prend de querelle autour du tapis vert tout aussi bien que l’infortuné rationaliste qui a le mauvais goût de lui rompre en visière dans la discussion. Quelle ardeur inquiète, quelle fiévreuse angoisse, quelle incapacité d'apaisement une semblable nature doit apporter dans ses rapports avec les femmes, on le comprend de reste. Olympie et Celinde, la vertu naïve et froide et la vierge folle qui rachète par le martyre de l’amour les impuretés du passé, se le disputent alternativement jusqu'à ce qu'il cède enfin à un insurmontable besoin de conversion et de retour sur lui-même.
J'ai dit qu'Arnim avait emprunté aux trois volumes du répertoire anglais de 1680 divers motifs déjà traités et variés par Gryphius; mais c'est principalement dans ces petites pièces, dans les Possen, que le cas se présente. Ici j'ajoute un mot sur le genre que les romantiques appelaient populaire; populaire, entendons-nous, beaucoup plus par la tendance des poètes que par l’initiative d'en bas, et qui, tout en adoptant les mœurs des scènes inférieures, tout en parlant la langue traditionnelle du clown, du Pickelhaering ou du Pierrot, s'efforçait de conserver en soi quelque littérature. On a beaucoup discouru chez nous sur la pantomime et les funambules, de spirituels excentriques ont même cru entrevoir des mondes de sublimité
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- Dans ce sac ridicule où Pierrot s'enveloppe.
Ce qu'il y a de certain, c'est que de tout temps les poètes se sont préoccupés de cette forme de l’art. Ne rions pas trop, c'en est une, et il y a certes là quelque chose à faire. Plusieurs en ont eu l’instinct, plusieurs ont tenté, mais sans trop réussir que je sache, et leurs essais isolés en ce genre, qui devaient exclusivement s'adresser au peuple, ont fini par devenir le partage de quelques rares lettrés. Quant à Léandre, Colombine, Cassandre et Pierrot, ils ont continué, la routine aidant, à s'appliquer, après comme avant, de gros baisers sur la joue et d'énormes coups de pied dans l’échine, et le mieux tant rêvé par les esprits d'élite, les conditions nouvelles que la critique et l’esthétique ne cessaient pas de proclamer indispensables, tout cela finalement n'a servi qu'à procurer des habits neufs à la troupe. Lorsqu'on a eu taillé une souquenille au vieux Cassandre, une jupe de satin plus courte à Colombine, il s'est trouvé qu'on avait fait pour l’art à peu près tout ce qu'il y avait à faire. Et cependant, comme on aimerait à voir se produire sur une de ces scènes prétendues populaires certains échantillons du petit répertoire d'Arnim, de ce théâtre de marionnettes et d'ombres chinoises dont on sent qu'une main de poète fait mouvoir les ressorts! J'indiquerai, pour citer un exemple, l’aimable boutade intitulée la Pierre philosophale, qui ne demanderait que le lustre et les violons pour tenir gaiement sa place en pareil lieu. — Cassandre a épousé Colombine, et bien lui en cuit, car l’infortuné bonhomme est, dès le lendemain de ses noces, à concevoir les doutes les plus affligeans sur la vertu de sa frivole et pimpante moitié.
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- L'alouette qui s'éveille
- Dans le buisson
- Fredonne à l’aube vermeille
- Une chanson.
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- Et moi, comme l’alouette,
- Je veux chanter
- A mon amoureux qui guette
- Pour m'écouter.
Ainsi parle Colombine, qui ne veut remplir aucun soin du ménage, et court la prétantaine avec Léandre sous les charmilles du jardin, laissant mourir sur pied les tulipes du vieux botaniste, trop malheureux pour pouvoir arroser lui-même ses précieuses fleurs. « Depuis ce damné jour de mon mariage, je ne vois partout qu'insulte et raillerie; les épis me semblent des doigts qui me montrent quand je passe, et les oiseaux, de mauvais plaisans qui me sifflent. J'enrage, mon esprit s'enfonce de plus en plus dans un abîme, et j'aimerais peut-être mieux la certitude que le doute. On parle partout dans le pays d'un sorcier fameux que le diable assiste : je vais le trouver de ce pas, afin qu'il me dise mon fait. » Voilà donc le seigneur Cassandre sur la route; mais l’amour, qui devine tout, a pris par la traverse, et Léandre, arrivé le premier, endosse la robe et la perruque de l’alchimiste. Il tient gravement tête à son visiteur, qui dès l’abord se sent pénétré d'admiration.
« CASSANDRE, à part. — C’est là certes un savant homme. (Haut.] Comment se fait-il que vous m'appeliez par mon nom? Il me semble que c'est la première fois de votre vie que vous me voyez en face.
« LÉANDRE. — Il ne faut point que cela vous étonne. Nous auires sorciers, nous avons des signes certains pour connaître le nom des gens et les accidens que l’avenir leur réserve.
« CASSANDRE. — Ainsi vous avez vu du premier coup que l’on m'appelait Cassandre?
« LÉANDRE. — Tout comme si vous le portiez écrit sur votre, front. Il nous suffit d'entendre tousser un homme pour savoir que penser de lui, et je me souviens d'avoir fait pendre un voleur sur un simple accès de toux qui le prit comme je traversais la place... Toussez un peu, je vous prie...
« CASSANDRE. — Hum! hum! hum!
« LEANDRE. — Vous êtes un excellent homme, et sans une certaine humeur jalouse qui vous lient, on vous supporterait encore.
« CASSANDRE. — Tant de science me confond, et je me sens sur le point de tomber à vos genoux.
« LÉANDRE. — De grâce, modérez ce beau zèle! Vous êtes ici dans un lieu plein d'enchantemens, et si par malheur il vous arrivait de mettre un pied dans ce cercle magique, le diable vous sauterait à la gorge sans qu'il me fût possible de l’empêcher.
« CASSANDRE. — Que veut dire ceci? Comment donc craignez-vous le diable, vous qui prétendez être son maître? (à part.) Voilà une question qui va furieusement l’embarrasser, je suppose.
« LÉANDRE. — Il ne faut pas non plus toujours s'en tenir à la lettre... Il est écrit : « l’homme est le maître de la femme, » et vous savez mieux que tout autre qu'il n'en est pas souvent ainsi. »
Après avoir mis le prétendu sorcier au courant de ses infortunes conjugales, Cassandre finit par lui demander s'il n'aurait pas sous la main quelque moyen magique de savoir ce qui se passe au logis pendant son absence, sur quoi le docteur Léandre, se souvenant de l’anneau de Gygès, passe au doigt de sa pauvre dupe une topaze qu'il suffit, dit-il, de se poser sur le front pour prendre à l’instant même l’air et la mine de la personne à qui l’on pense et dont il vous plaît de tenir la place. Muni du précieux talisman, maître Cassandre revient chez lui, et la première figure qu'il aperçoit devant sa porte est ce damoiseau de Léandre, en bel habit de taffetas, et qui se promène de l’air d'un homme attendant l’heure du berger. «Corbleu, se dit le jaloux, l’occasion s'offre belle, et je ne suis pas fâché d'éprouver un peu ce qu'il faut croire de la vertu de cette pierre. » A ces mots, il lève lentement le bras, et fait, du plus beau sérieux du monde, miroiter l’anneau magique au-dessus de son front. Léandre n'a garde de manquer à son rôle, et, dès qu'il aperçoit le vieux, feint aussitôt de se troubler et de perdre contenance.
« LÉANDRE. — Ai-je donc la berlue? et la porte de cette maison est-elle de cristal pour me renvoyer ainsi ma ressemblance au nez? Mon père ne m'a point fait double, que je sache, et voilà une illusion qui me lorgne d'un air bien impertinent. Il y a là-dessous quelque maléfice. Çà, mon cher, ne me direz-vous pas qui vous êtes?
« CASSANDRE. — Mais, comme vous, un joyeux compagnon qui ne demande qu'à trouver le vin bon, les femmes jolies et les maris absens.
« LÉANDRE. — Et peut-on savoir où vous demeurez?
« CASSANDRE. — Dons la maison voisine, et, si vous êtes un loyal camarade, vous viendrez sur-le-champ me faire raison d'une bouteille de vin vieux qui sort de la cave du docteur Cassandre.
« LEANDRE. — Un digne homme que je respecte, et dont je ne souffrirai pas qu'on parle mal en ma présence.
« CASSANDRE (à part). Ce garçon-là s'exprime bien.
« LEANDRE (d’un air troublé). Mais votre nom, monsieur, votre nom !
« CASSANDRE. —Il est vrai; j'oubliais de vous dire mon nom : je m'appelle Léandre.
« CASSANDRE. — Traître! dites donc Belzébuth! A l’aide! au voleur! je suis ruiné! je suis mort! où me cacher? où fuir? Mon visage n'est plus à moi, et le diable m'a volé mon nom! »
Ravi de son expérience et ne doutant plus du pouvoir qu'il a de se transformer désormais à volonté, le bonhomme accoste sa femme, et continue autour d'elle le personnage de Léandre, s'efforçant de la presser de ses galanteries, et se promettant in petto de se démasquer si d'aventure il lui arrivait de trop bien réussir sous sa mine d'emprunt ; mais dame Colombine est une rusée commère, une fine mouche qui n'a pas besoin qu'on lui donne le mot, et la mystification va gaiement son train.
« COLOMBINE. — Oser me conter de pareilles sornettes, à moi, la femme de monsieur Cassandre! Retire-toi, coquin, ou je crie au scandale. En vérité, le joli merle pour me faire oublier mon devoir! A d'autres, pendard, à d'autres! J'aime mon pauvre mari, tout vieux qu'il est, et tu perdrais ton temps et ta peine dans ma maison.
« CASSANDRE. — Quelle femme je possède là! J'avoue que je n'aurais point cru être aimé de la sorte.
«COLOMBINE (revenant avec un bâton). Ah! drôle, je te retrouve! Tiens, voilà pour ta visite, voilà pour tes baisers d'hier et pour ceux d'aujourd'hui, (Elle le frappe.) Tiens, coquin ! tiens! tiens!
« CASSANDRE. — Aie! aie! aie! (Bas.) Jamais coups de bâton ne m'ont fait tant de plaisir à recevoir, et je les aime autant que des caresses. »
En attendant, le bois vert daube sur sa carcasse, et le faux Léandre estime que, s'il ne veut être rompu vif, il est grand temps pour lui de rentrer dans son personnage ordinaire. — Écoute, femme, s'écrie-t-il en mettant l’anneau magique dans sa poche, ici que tu me vois, je suis un grand sorcier. Regarde un peu, qui suis-je maintenant?
« COLOMBINE. — Eh pardine! quel autre que mon pauvre Cassandre! un vieux compère appuyé sur sa canne, un crâne tout pelé recouvert d'une barrette de velours, un dos voûté où pend un habit de damas jaune, dont les paremens à ramages se rejoignent sur un ventre plus creux qu'un nid de linottes en été. Oh ! les gentilles fleurs du tissu, comment peuvent-elles s'épanouir sur ce cœur glacé qui ne bat plus que pour marquer les lentes pulsations de l’existence! Oh! les jolis oiseaux, comment peuvent-ils chanter en cet hiver de la vie et de l’amour! et pour soutenir tout ce triste échafaudage d'os caducs, deux petites jambes fluettes qui tremblottent comme des saules plantés d'hier! »
Le bonhomme avoue qu'il ne manque pas une ligne au portrait; de plus en plus ravi d'aise, il renouvelle à tout venant son expérience, et quand Léandre égaré, pâle, les cheveux en désordre, jouant le trouble et le désespoir de Pierre Schlemil, à qui le diable a pris son ombre, reparaît pour dire avant de mourir un suprême adieu à ses amis, l’honnête Géronte ne peut se défendre d'un mouvement de compassion au récit de sa misère. Tout penaud d'avoir inquiété le repos d'un si brave homme, il s'empresse de confesser le stratagème qui lui a si bien réussi, et de jeter à l’eau, comme Polycrate, la merveilleuse pierre à laquelle il doit la certitude désormais imperturbable d'être le moins trompé des Sganarelles.
Presque toutes les petites pièces d'Arnim s'inspirent du vieux répertoire allemand. Celle-ci, dans Ayrer, s'appelle la Reine de Chypre, et le théâtre anglais en contient la première trace. C'est donc presque toujours à d'anciens sujets remis en œuvre que nous avons affaire, et pour l’esprit, le style, la bonne grosse verve comique, le contingent qu'apporte le poète en ces manipulations souvent très ingénieuses ne laisse pas d'avoir son mérite. Le Siège d'Oppenheim et la Délivrance du Wesel sont aussi de fort curieux tableaux de genre, où l’histoire intervient, quoique discrètement, et comme il sied à de pareils ouvrages, lesquels, s'adressant à la foule, doivent nécessairement subordonner le fait historique, que tout le monde ignore, au fait humain, dont chacun de nous trouve dans sa conscience l’instinctive révélation.
Le mouvement romantique, lorsqu'il éclata en Allemagne de 1798 à 1812, était si bien l’expression des idées et des besoins du temps, que son action se fit sentir dans toutes les branches de la science et de l’art. Sans prétendre écrire son histoire, je voudrais, à propos des tentatives littéraires d'Arnim, indiquer ici quelques points généraux, insister en passant sur quelques traits caractéristiques.
Issu de la réflexion et de la science, comment nier l’influence rétroactive que le romantisme exerça à son tour sur la science, de plus en plus poussée vers le naïf et la tradition populaire, de plus en plus entraînée vers le domaine de l’imagination? Le symbolisme de Görres et de Creutzer, les investigations des frères Grimm, non moins que les tendances d'Arnim et de Brentano, procèdent du romantisme, auquel se rattachent aussi les retours de Schelling vers Jacob Bœhm, et tant de généreux efforts pour fonder une philosophie du christianisme. Prédilections d'artiste, raisons de sentiment! Il y avait, je le sais, chez tous ces beaux esprits plus d'esthétique et de théorie que de vraie foi, plus d'élan vers la spéculation elle symbole que de conviction dogmatique et de piété. En un mot c'étaient, pour la plupart, d'excellens catholiques, à cela près qu'ils ne pratiquaient pas. Je dis la plupart, car il y en eut dans le nombre que leur romantisme conduisit droit au sanctuaire. Je veux parler de Clément Brentano, qui se fit moine, de Zacharias Werner, qui regrettait qu'il n'y eût pas dans la langue un seul et même substantif pour signifier ces deux choses selon lui synonymes, l’art et la religion, et qui, indigne de voir ses amis Scldeiermacher et Tieck continuer à faire des vers après comme avant, leur tourna le dos brusquement. Je veux parler surtout de Novalis, dont ce serait le cas de citer une belle page, omise dans les œuvres complètes, et que je trouve dans un fragment publié en 1799. «C'étaient de splendides et glorieux temps, écrit, en parlant du moyen âge et non sans quelque fougue ultra-monaine, le chantre inspiré de Henri d'Ofterdinqen, l’Europe alors ne formait qu'un seul pays chrétien; partout la religion, partout un grand intérêt commun, partout l’autorité! Aussi, n'insisté-je pas sur la valeur d'institutions dont les bienfaits sont assez démontrés par le développement organique des facultés les plus diverses, par la suprême perfection qu'il fut donné à chaque individu d'atteindre dans la science et dans les arts. Malheureusement, pour ce règne de Dieu sur la terre, l’humanité n'était point mûre, il s'écroula! Et nous eûmes cette insurrection que l’histoire appelle le protestantisme. Aujourd'hui, au lendemain de la révolution française, au sortir de cette crise universelle de renouvellement, les temps sont venus d'une résurrection fondamentale, et pour quiconque a l’instinct de l’histoire, un pareil fait ne saurait être douteux. La religion enfante dans l'anarchie; du sein de la destruction, elle élève sa tête glorieuse, et crée un nouveau monde. Nous n'en sommes encore qu'aux préludes, mais ces préludes annoncent au clairvoyant une nouvelle histoire, une nouvelle humanité : le souriant hyménée d'une église jeune avec un Dieu d'amour Les forces temporelles ne sauraient désormais se remettre en équilibre d'elles-mêmes, la religion seule peut régénérer l’Europe. Un christianisme approprié à la vie humaine, un christianisme fait homme, telle fut l’antique foi catholique; sa présence continuelle dans la vie, son amour de l’art, sa profonde humanité, l’inviolabilité de ses mariages, son infinie compassion, son culte de la pauvreté, de l’obéissance, du devoir, tous ces signes évidemment caractéristiques d'une religion vraie renferment les principes fondamentaux de son organisation nouvelle. Il faut que l’église véritable se constitue, et nous verrons alors naître ces temps d'éternelle paix où la moderne Jérusalem sera la métropole du monde! »
La réaction religieuse devait naturellement faire cause commune avec la réaction politique, et le romantisme eut son publiciste dans Adam Müller, qui du haut de sa chaire de Dresde reprochait, en 1803, à la politique et à la critique de son temps de n'être qu'une abstraction, alors qu'elles pouvaient exercer une influence immédiate si puissante sur l’état de l’Allemagne. Adam Müller, Frédéric de Schlegel, Achim d'Arnim et Frédéric de Hardenberg (Novalis) accomplirent donc à cette période de restauration une œuvre en tout semblable à celle que M. de Chateaubriand entreprit chez nous vers la même époque, et je retrouve dans le Génie du Christianisme beaucoup de ce dilettantisme religieux qu'on reprochait aux romantiques allemands. Pauvres romantiques! quelles guerres terribles n'eurent-ils pas à soutenir et contre l’esprit de l’antiquité classique, représenté par Goethe, et contre l’esprit du présent, dont ils combattaient à outrance les tendances révolutionnaires! Goethe, qui, dans l’occasion, touchait assez volontiers à leur élément, mais qui détestait au fond tout ce monde de visionnaires et de somnambules, Goethe appelle le romantisme une période de talens forcés. » Un corps naturellement bien constitué, mais que travaille une maladie incurable, » voilà comme en quatre mots il décrit Henri de Kleist. Au sujet d'Arnim, la sentence affecte le même laconisme; c'est la critique littéraire réduite à la simple rubrique d'une note de pédagogue : «naturel, féminin; substance, chimérique, contenu, sans consistance; composition, molle ; forme, flottante; effet, illusoire (1). » Son Essai sur le dilettantisme peut également passer pour un manifeste à l’adresse des romantiques. « Ce qui manque surtout au dilettante, c'est la faculté architecturale dans l’acception élevée du mot, cette force pratique qui crée, ordonne et constitue; il n'en a qu'une sorte de pressentiment, et s'abandonne corps et âme à son sujet, qui l’entraîne, le domine, alors qu'il en devrait au contraire être le maître. » Mais Goethe, dans ces oracles qu'il rend contre le romantisme, juge les choses au seul point de vue de l’homme, du poète, et se contente de battre en brèche, avec quelque animosité pourtant, ces prétendues extravagances auxquelles répugne son calme et froid tempérament. Quant aux principes par lesquels ce mouvement se rattachait à la politique, l’illustre penseur, à quelques réserves près, les goûtait trop lui-même pour leur faire une guerre bien acharnée. Ce noble soin devait échoir à d'autres qui, naturellement plus doués de ce fameux sens de l’avenir que le poète de Weimar, ne pouvaient manquer de tomber à bras raccourcis sur cette légion de cerveaux creux et d'âmes enivrées du mysticisme de l’art. « Les romantiques détestaient la révolution, écrit M. Robert Prutz, parce qu'elle les troublait dans leur quiétude; les princes la détestaient, parce qu'elle les troublait dans leurs possessions. Les romantiques voulaient le moyen âge, parce qu'il est poétique; les princes le voulaient, parce que le moyen âge est l’âge d'or des rois. Les romantiques voulaient la stabilité des trônes par amour pour la stabilité ; les princes la voulaient par amour pour leurs trônes mêmes. Entre les deux partis, c'était l’égoïsme qui servait de trait d'union (2). »
Ce qu'il y a de certain, c'est que cette période, incontestablement l’une des plus brillantes de la poésie allemande, a toujours été fort impopulaire au-delà du Rhin, et que, pour médire de cet aimable passé, les poètes du présent et les républicains de l’avenir semblent s'être donné le mot. Que signifie pourtant ce mauvais vouloir entêté, cette aigreur atrabilaire de certains esprits contre une école dont il faut bien, en dernière analyse, qu'ils s'avouent les disciples? Spéculerait-on par hasard sur cette ignorance où nous vivons des vrais maîtres, ignorance qui ne pourrait cesser qu'aux dépens de cette espèce d'originalité qu'on s'arroge? Le malheur des romantiques, c'est d'avoir, comme on dit, trop remué d'idées et d'avoir par là trop intéressé de gens à nier leur existence. Tel qui passe, aux yeux des générations nouvelles, pour un talent plein d'invention leur doit le meilleur de son bagage, et certes, à ce compte, ce n'est point être si malhabile que de faire pleuvoir sur eux le sarcasme et de représenter leurs œuvres comme un obscur fatras dont les honnêtes gens ne sauraient trop se tenir loin. Étonnons-nous ensuite qu'Arnim soit si peu connu ! Il y a en Allemagne tout un monde pour qui ce grand poète n'est et ne sera jamais que le mari de Bettina, laquelle avait sans doute accaparé tout le génie de la communauté! Et ce que je ne pardonne pas à la sœur de Clément Brentano, c'est de n'avoir jamais rien fait pour redresser l’opinion du public sur ce point, de n'avoir jamais élevé la voix pour que justice pleine et entière fût enfin rendue à qui de droit. Arnim au contraire ne cessait de parler à tout propos du génie de sa femme, et son enthousiasme là-dessus ne connaissait pas de bornes. « On n'imagine point, écrit une spirituelle contemporaine, Mme Helmine de Chezy, qui avait beaucoup vu le jeune ménage aux heureux momens de la lune de miel, on n'imagine point quel zèle fougueux, quel feu chevaleresque il mettait à proclamer la supériorité de sa femme, dont il s'accusait indigne par les qualités du cœur et de l’esprit, ce qui ne laissait pas de m'amuser légèrement, moi qui les avais connus dès les premiers jours de leur mutuelle tendresse, et qui savais l’amour brûlant et passionné de Bettina pour Arnim à cette époque. Comment faisait ce beau feu, cette ardeur virginale, pour s'accorder avec la correspondance avec Goethe, c'est à Bettina elle-même de l’expliquer, si elle le trouve bon et si la chose lui parait convenable. Toujours est-il qu'Arnim, âgé de vingt ans environ, était alors une des plus nobles et des plus agréables figures qui se puissent rencontrer. L’élévation de son intelligence, la pureté de ses mœurs, la sérénité de son âme étaient à l’unisson. Il avait à la fois la beauté physique et la beauté morale, et tout respirait en lui cette franchise et ce calme d'une jeunesse qu'aucune souillure n'a profanée. Ses premières poésies furent assez mal accueillies de la critique ; peut-être, en effet, pour la forme et la couleur y avait-il trop sacrifié un goût de la nouvelle école. Schlegel, avec lequel il était pourtant fort lié, ne vit même rien dans ces débuts qui annonçât une vocation poétique, sentence dont Arnim appela bientôt, avec quel succès chacun le sait! Achim d'Arnim est devenu un poète national, et ses œuvres, mieux appréciées avec le temps, pénétreront de jour en jour davantage dans le cœur du peuple. »
Ces poésies d'Arnim, jugées trop romantiques, et qui, aux yeux de ses meilleurs amis, ne révélaient pas un poète, n'étaient autres que les Révélations d’Ariel. Né à Berlin le 17 janvier 1781, Arnim comptait à peine, lorsqu'il les écrivit, dix-huit ans, et déjà, avant de publier ces vers jugés trop romantiques par les romantiques eux-mêmes, il avait débuté dans le monde de la science par sa Théorie sur les phénomènes de l’électricité, imprimée à Halle en 1798. Ses longs voyages à travers l’Allemagne le mirent en communication habituelle avec le peuple des villes et des campagnes, dont il sut saisir et reproduire les différens types dans leurs variétés particulières. Si, comme on l’a dit, le peuple est le maître de langue par excellence, ce fut à son école qu'Arnim alla s'instruire et colligea tant de précieux élémens de poésie rassemblés dans le Knaben Wunderhorn (3); puis vinrent successivement ses divers volumes de nouvelles, ses romans et ses drames, dont le recueil parut en 1813. Il s'en faut toutefois que ces publications aient vu le jour à des distances régulières. Achim d'Arnim était d'un naturel trop impressionnable, d'une organisation trop susceptible aux fréquens orages qui bouleversaient l’atmosphère de son pays, pour pouvoir vaquer tranquillement à des travaux littéraires pendant la terrible période qui s'étend en Allemagne de 1806 à 1813. En ces jours de misères et d'affliction publique, l’écrivain disparut complètement pour ne laisser survivre que le gentilhomme qui ne connaissait plus d'autres préoccupations que celles de la patrie et du foyer. A la paix seulement, et lorsqu'il se sentit tout à fait rassuré à l’endroit de cette nationalité allemande, objet d'un si pieux enthousiasme, Arnim reprit la plume et publia les Kronenvaechter en 1817. Ce fut là son dernier ouvrage, il négligea même de l’achever. A dater de ce moment, il renonça aux lettres et se retira dans sa terre de Wiepelsdorf, où il vécut quelques années encore en country gentleman, et mourut d'une subite attaque de paralysie le 21 lévrier 1831.
A défaut du caractère trop souvent bizarre et peu accessible de ses compositions, ces quelques détails biographiques suffiraient pour faire comprendre comment la popularité lui a toujours manqué. Écrivain à bâtons rompus, poète, mais seulement aux heures de rêverie et d'inspiration, et quand tous ses devoirs de société et de famille lui permettaient de l’être, Arnim n'avait rien en soi de l’homme de lettres tel qu'on se le représente, rien de cet esprit de suite et d'application qui commande le succès. La littérature ne fut jamais pour lui une carrière, mais tout simplement un noble exercice des facultés de l’intelligence, le goût et la fantaisie d'un honnête homme qui ne demande à l’étude que les jouissances de l’étude, et qui serait le premier à s'étonner si on venait lui dire que la fortune et la renommée lui seront données par surcroît. Je ne parle pas de ces misérables pratiques de camaraderie, alors comme aujourd'hui en usage dans le monde des lettres, et dont il va sans dire qu'il se tint constamment éloigné. Même parmi les romantiques, il vécut à l’écart, et ces alliés sur lesquels il aurait dû naturellement compter, lui trouvant sans doute trop d'indépendance, ne l’adoptèrent jamais qu'avec certaines réserves. Tieck, le garde-note de la communauté, ne parle jamais d'Arnim qu'incidemment, et quand par hasard il le cite, c'est pour l’appeler du bout des lèvres M. d'Arnim. Or on sait ce que signifie en pareil cas ce style de cérémonie. Tous ces motifs réunis compliquaient singulièrement pour nous la tâche du critique et du biographe, Arnim n'ayant pour ainsi dire laissé de trace nulle part, si ce n'est dans ses œuvres, lesquelles dorment ça et là dispersées sous la poussière des bouquinistes de Berlin et de Francfort. Aussi était-ce une vraie joie, dans nos promenades, de les retrouver, et avec elles souvent d'autres productions de cette période si féconde en beaux esprits trop oubliés aujourd'hui. Le nom d'Arnim, quoi qu'on en pense, ne saurait demeurer englouti dans l’abîme du temps. L’Allemagne y reviendra, car nul poète n'a mieux connu la fibre populaire. Pour moi, c'est ce caractère profondément humain qui me le fait aimer. Même en ses fantaisies les plus bizarres et ses plus folles divagations, vous retrouvez vestige d'un noble cœur, plein de compassion pour les souffrances de ses semblables, de sympathies pour leurs misères, et vous vous rappelez involontairement cette tradition si connue de tous les forestiers de la vieille Allemagne, et qui dit que toute balle porte, alors que nous l’avons d'avance trempée dans notre propre sang.
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(1) Voyez Goethe, Würdigung’s Tabelle der poetischen Production der letzten Zeiln b. 32, s. 449.
(2) Voyez M. R. Prutz, Vorlesungen über die Litteratur der Gegenwart, s. 169.
(3) 2 volumes, Heidelberg, 1806.
HENRI HEINE.