Ainsi parlait Zarathoustra/Quatrième partie/La fête de l’âne
Un livre pour tous et pour personne
Société du Mercure de France, 1903 [sixième édition] (Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 9, pp. 449-459).
Après le chant du voyageur et de l’ombre, la caverne s’emplit tout à coup de rires et de bruits ; et comme tous les hôtes réunis parlaient en même temps et que l’âne lui aussi, après un pareil encouragement, ne pouvait plus se tenir tranquille, Zarathoustra fut pris d’une petite aversion et d’un peu de raillerie contre ses visiteurs : bien qu’il se réjouît de leur joie. Car elle lui semblait un signe de guérison. Il se glissa donc dehors, en plein air, et il parla à ses animaux.
« Où s’en est maintenant allée leur détresse ? dit-il, et déjà il se remettait lui-même de son petit ennui — il me semble qu’ils ont désappris chez moi leurs cris de détresse !
— quoiqu’ils n’aient malheureusement pas encore désappris de crier. » Et Zarathoustra se boucha les oreilles, car à ce moment les I-A de l’âne se mêlaient singulièrement au bruit des jubilations de ces hommes supérieurs.
« Ils sont joyeux, se remit-il à dire, et, qui sait, peut-être aux dépens de leur hôte ; et s’ils ont appris à rire de moi, ce n’est cependant pas mon rire qu’ils ont appris.
Mais qu’importe ! Ce sont de vieilles gens : ils guérissent à leur manière, ils rient à leur manière ; mes oreilles ont supporté de pires choses sans en devenir moroses.
Cette journée est une victoire : il recule déjà, il fuit l’esprit de la lourdeur, mon vieil ennemi mortel ! Comme elle va bien finir cette journée qui a si mal et si malignement commencé !
Et elle veut finir. Déjà vient le soir : il passe à cheval sur la mer, le bon cavalier ! Comme il se balance, le bienheureux, qui revient sur sa selle de pourpre !
Le ciel regarde avec sérénité, le monde s’étend dans sa profondeur, ô vous tous, hommes singuliers qui êtes venus auprès de moi, il vaut la peine de vivre auprès de moi ! »
Ainsi parlait Zarathoustra. Et alors des cris et des rires des hommes supérieurs résonnèrent de nouveau de la caverne : or, Zarathoustra, commença derechef :
« Ils mordent, mon amorce fait de l’effet, chez eux aussi l’ennemi fuit : l’esprit de la lourdeur. Déjà ils apprennent à rire d’eux-mêmes : est-ce que j’entends bien ?
Ma nourriture d’homme fait de l’effet, mes maximes savoureuses et rigoureuses : et, en vérité, je ne les ai pas nourris avec des légumes qui gonflent. Mais avec une nourriture de guerriers, une nourriture de conquérants : j’ai éveillé de nouveaux désirs.
Il y a de nouveaux espoirs dans leurs bras et dans leurs jambes, leur cœur s’étire. Ils trouvent des mots nouveaux, bientôt leur esprit respirera la pétulance.
Je comprends que cette nourriture ne soit pas pour les enfants, ni pour les petites femmes langoureuses, jeunes et vieilles. Il faut d’autres moyens pour convaincre leurs intestins ; je ne suis pas leur médecin et leur maître.
Le dégoût quitte ces hommes supérieurs : eh bien ! cela est ma victoire. Dans mon royaume, ils se sentent en sécurité, toute honte bête s’enfuit, ils s’épanchent.
Ils épanchent leurs cœurs, des heures bonnes leur reviennent, ils chôment et ruminent de nouveau, — ils deviennent reconnaissants.
C’est ce que je considère comme le meilleur signe, ils deviennent reconnaissants. À peine un court espace de temps se sera-t-il écoulé qu’ils inventeront des fêtes et élèveront des monuments commémoratifs à leurs joies anciennes.
Ce sont des convalescents ! » Ainsi parlait Zarathoustra, joyeux dans son cœur et regardant au dehors ; ses animaux cependant se pressaient contre lui et faisaient honneur à son bonheur et à son silence.
Mais soudain l’oreille de Zarathoustra s’effraya, car la caverne, qui avait été jusqu’à présent pleine de bruit et de rire, devint soudain d’un silence de mort ; le nez de Zarathoustra cependant sentit une odeur agréable de fumée et d’encens, comme si l’on brûlait des pommes de pin.
« Qu’arrive-t-il ? Que font-ils ? » se demanda Zarathoustra, en s’approchant de l’entrée pour regarder ses convives sans être vu. Mais, merveille des merveilles ! que vit-il alors de ses propres yeux !
« Ils sont tous redevenus pieux, ils prient, ils sont fous ! » — dit-il en s’étonnant au delà de toute mesure. Et, en vérité, tous ces hommes supérieurs, les deux rois, le pape hors de service, le sinistre enchanteur, le mendiant volontaire, le voyageur et l’ombre, le vieux devin, le consciencieux de l’esprit et le plus laid des hommes : ils étaient tous prosternés sur leurs genoux, comme les enfants et les vieilles femmes fidèles, ils étaient prosternés en adorant l’âne. Et déjà le plus laid des hommes commençait à gargouiller et à souffler, comme si quelque chose d’inexprimable voulait sortir de lui ; cependant lorsqu’il finit enfin par parler réellement, voici, ce qu’il psalmodiait était une singulière litanie pieuse, en l’honneur de l’âne adoré et encensé. Et voici quelle fut cette litanie :
Amen ! Honneur et gloire et sagesse et reconnaissance et louanges et forces soient à notre Dieu, d’éternité en éternité !
— Et l’âne de braire I-A.
Il porte nos fardeaux, il s’est fait serviteur, il est patient de cœur et ne dit jamais non ; et celui qui aime son Dieu le châtie bien.
— Et l’âne de braire I-A.
Il ne parle pas, si ce n’est pour dire toujours oui au monde qu’il a créé ; ainsi il chante la louange de son monde. C’est sa ruse qui le pousse à ne point parler : ainsi il a rarement tort.
— Et l’âne de braire I-A.
Insignifiant il passe dans le monde. La couleur de son corps, dont il enveloppe sa vertu, est grise. S’il a de l’esprit, il le cache ; mais chacun croit à ses longues oreilles.
— Et l’âne de braire I-A.
Quelle sagesse cachée est cela qu’il ait de longues oreilles et qu’il dise toujours oui, et jamais non ! N’a-t-il pas créé le monde à son image, c’est-à-dire aussi bête que possible ?
— Et l’âne de braire I-A.
Tu suis des chemins droits et des chemins détournés ; ce que les hommes appellent droit ou détourné t’importe peu. Ton royaume est par delà le bien et le mal. C’est ton innocence de ne point savoir ce que c’est que l’innocence.
— Et l’âne de braire I-A.
Vois donc comme tu ne repousses personne loin de toi, ni les mendiants, ni les rois. Tu laisses venir à toi les petits enfants et si les pécheurs veulent te séduire tu leur dis simplement I-A.
— Et l’âne de braire : I-A.
Tu aimes les ânesses et les figues fraîches, tu n’es point difficile pour ta nourriture. Un chardon te chatouille le cœur lorsque tu as faim. C’est là qu’est ta sagesse de Dieu.
— Et l’âne de braire I-A.
En cet endroit de la litanie cependant, Zarathoustra ne put se maîtriser davantage. Il cria lui-aussi : I-A à plus haute voix encore que l’âne et sauta au milieu de ses hôtes devenus fous. « Mais que faites-vous donc là — enfants des hommes ? S’écria-t-il en soulevant de terre ceux qui priaient. Malheur à vous, si quelqu’un d’autre que Zarathoustra vous regardait :
Chacun jugerait que vous êtes devenus, avec votre foi nouvelle, les pires des blasphémateurs, ou les plus insensées de toutes les vieilles femmes !
Et toi-même, vieux pape, comment es-tu d’accord avec toi-même en adorant ainsi un âne comme s’il était Dieu ? »
« Ô Zarathoustra, répondit le pape, pardonne-moi, mais dans les choses de Dieu je suis encore plus éclairé que toi. Et cela est juste ainsi.
Plutôt adorer Dieu sous cette forme que de ne point l’adorer du tout ! Réfléchis à cette parole, mon éminent ami : tu devineras vite que cette parole renferme de la sagesse.
Celui qui a dit : « Dieu est esprit » — a fait jusqu’à présent sur la terre le plus grand pas et le plus grand bond vers l’incrédulité : ce ne sont pas là des paroles faciles à réparer sur la terre !
Mon vieux cœur saute et bondit de ce qu’il y ait encore quelque chose à adorer sur la terre. Pardonne, ô Zarathoustra, à un vieux cœur de pape pieux ! » —
— « Et toi, dit Zarathoustra au voyageur et à l’ombre, tu t’appelles esprit libre, tu te figures être un esprit libre ? Et tu te livres ici à de pareilles idolâtries et à de pareilles momeries ?
En vérité, tu fais ici de pires choses que tu n’en faisais auprès des jeunes filles brunes et malignes, toi le croyant nouveau et malin ! »
« C’est triste, en effet, répondit le voyageur et l’ombre, tu as raison : mais qu’y puis-je ! Le Dieu ancien revit, ô Zarathoustra, tu diras ce que voudras.
C’est le plus laid des hommes qui est cause de tout : c’est lui qui l’a ressuscité. Et s’il dit qu’il l’a tué jadis : chez les Dieux la mort n’est toujours qu’un préjugé. »
« Et toi, reprit Zarathoustra, vieil enchanteur malin, qu’as-tu fait ? Qui donc croira encore en toi, en ces temps de liberté, si tu crois à de pareilles âneries divines ? »
Tu as fait une bêtise ; comment pouvais-tu, toi qui es rusé, faire une pareille bêtise ! »
« Ô Zarathoustra, répondit l’enchanteur rusé, tu as raison, c’était une bêtise, — il m’en a coûté assez cher. »
« Et toi aussi, dit Zarathoustra au consciencieux de l’esprit, réfléchis donc et mets ton doigt à ton nez ! En cela rien ne gêne-t-il donc ta conscience ? Ton esprit n’est-il pas trop propre pour de pareilles adorations et l’encens de pareils bigots ?
« Il y a quelque chose dans ce spectacle, répondit le consciencieux, et il mit le doigt à son nez, il y a quelque chose dans ce spectacle qui fait même du bien à ma conscience.
Peut-être n’ai-je pas le droit de croire en Dieu : mais il est certain que c’est sous cette forme que Dieu me semble le plus digne de foi.
Dieu doit être éternel, selon le témoignage des plus pieux : qui a du temps de reste s’accorde du bon temps. Aussi lentement et aussi bêtement que possible : avec cela il peut vraiment aller loin.
Et celui qui a trop d’esprit aimerait à s’enticher même de la bêtise et de la folie. Réfléchis sur toi-même, ô Zarathoustra !
Toi-même — en vérité ! tu pourrais bien, par excès de sagesse, devenir un âne.
Un sage parfait n’aime-t-il pas suivre les chemins les plus tortueux ? L’apparence le prouve, ô Zarathoustra, — ton apparence ! »
— « Et toi-même enfin, dit Zarathoustra en s’adressant au plus laid des hommes qui était encore couché par terre, les bras tendus vers l’âne (car il lui donnait du vin à boire). Parle, inexprimable, qu’as-tu fait là !
Tu me sembles transformé, ton œil est ardent, le manteau du sublime se drape autour de ta laideur : qu’as-tu fait ?
Est-ce donc vrai, ce que disent ceux-là, que tu l’as ressuscité ? Et pourquoi ? N’était-il donc pas avec raison tué et périmé ?
C’est toi-même qui me sembles réveillé : qu’as-tu fait ? Qu’as-tu interverti ? Pourquoi t’es-tu converti ? Parle, inexprimable ! »
« Ô Zarathoustra, répondit le plus laid des hommes, tu es un coquin !
Si celui-là vit encore, ou bien s’il vit de nouveau, ou bien s’il est complètement mort, — qui de nous deux sait cela le mieux ? C’est ce que je te demande.
Mais il y a une chose que je sais, — c’est de toi-même que je l’ai apprise jadis, ô Zarathoustra : celui qui veut tuer le plus complètement se met à rire.
« Ce n’est pas par la colère, c’est par le rire que l’on tue » — ainsi parlais-tu jadis. Ô Zarathoustra, toi qui restes caché, destructeur sans colère, saint dangereux, — tu es un coquin ! »
Mais alors il arriva que Zarathoustra, étonné de pareilles réponses de coquins, s’élança de nouveau à la porte de sa caverne et, s’adressant à tous ses convives, se mit à crier d’une voix forte :
« Ô vous tous, fols espiègles, pantins ! pourquoi dissimuler et vous cacher devant moi !
Le cœur de chacun de vous tressaillait pourtant de joie et de méchanceté, parce que vous êtes enfin redevenus comme de petits enfants, c’est-à-dire pieux, —
— parce que vous avez enfin agi de nouveau comme font les petits enfants, parce que vous avez prié, joint les mains et dit « cher bon Dieu » !
Mais maintenant quittez cette chambre d’enfants, ma propre caverne, où aujourd’hui tous les enfantillages ont droit de cité. Rafraîchissez dehors votre chaude impétuosité d’enfants et le battement de votre cœur !
Il est vrai, que si vous ne redevenez pas comme de petits enfants, vous ne pourrez pas entrer dans ce royaume des cieux. (Et Zarathoustra montra le ciel du doigt.)
Mais nous ne voulons pas du tout entrer dans le royaume des cieux : nous sommes devenus des hommes, — c’est pourquoi nous voulons le royaume de la terre. »
Et de nouveau Zarathoustra commença à parler. « Ô mes nouveaux amis, dit-il, — hommes singuliers, vous qui êtes les hommes supérieurs, comme vous me plaisez bien maintenant, —
— depuis que vous êtes redevenus joyeux. Vous êtes en vérité tous épanouis : il me semble que pour des fleurs comme vous il faut des fêtes nouvelles,
— une brave petite folie, un culte ou une fête de l’âne, un vieux fou, un joyeux Zarathoustra, un tourbillon qui, par son souffle, vous éclaire l’âme.
N’oubliez pas cette nuit et cette fête de l’âne, ô hommes supérieurs. C’est là ce que vous avez inventé chez moi et c’est pour moi un bon signe, — il n’y a que les convalescents pour inventer de pareilles choses !
Et si vous fêtez de nouveau cette fête de l’âne, faites-le par amour pour vous, faites-le aussi par amour pour moi ! Et faites cela en mémoire de moi. »
Ainsi parlait Zarathoustra.