Aline et Valcour/Lettre XIX

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Lettre XVII : Le même au même Sade  —  Aline et Valcour Lettre XIX : Valcour à Déterville




Lettre dix-neuvième


Valcour à Déterville Paris, ce 8 septembre.

L'événement singulier dont tu viens de me faire part prenant, dans tes récits, la forme d'un journal, j'ai cru devoir le laisser finir, pour que ma lettre répondit à toutes les tiennes.

Oh ! mon ami, quelle a été ma surprise, et quelles ont été mes combinaisons ! Il me paraît certain que les noms de Delcour et Mirville, en déguisent pour nous de plus intéressants, et c'est dans cette supposition que je désapprouve la plainte. Mme de Blamont a affaire à un mari aussi adroit que corrompu; si jamais il découvre cette plainte, peut-être s'autorisera-t-il de la démarche, pour publier que sa femme veut le perdre, et qu'elle a controuvé toute l'histoire, afin de lui chercher des torts assez puissantes pour le priver de l'autorité qu'il a sur sa fille; et dès ce moment, au lieu de nous être donné des armes contre lui, nous lui en avons fourni contre nous. Cette plainte d'ailleurs de servait en rien au dédommagement dû à Sophie; la générosité de Mme de Blamont y pourvoyait d'une manière assez noble; d'après cela, tout air de procédure n'est-il pas déplacé, et ne peut-il pas devenir dangereux ? Ignores-tu, mon ami, l'art avec lequel les scélérats dirigent sur les autres ce qu'on a le dessein de faire contre eux ? et surtout ces espèces de coquins enjuponnés qui, munis, pour leur argent, d'une autorité légale ou non, ne se croient jamais si bien en droit d'en user que quand il s'agit de servir leurs passions... Dieu veuille que je me trompe ! J'ai été bien touché de la conduite de Mme de Blamont : toutes les vertus habitent dans le coeur de cette respectable mère et sa plus douce façon de jouir est de rendre heureux tout ce qui l'entoure.

Je suis inquiet de la santé d'Aline, je te la recommande, mon ami, permets-moi de remettre un moment tous les soins de l'amour dans les tendres mains de l'amitié.

Pour éviter les rencontres et pour mieux suivre tes conseils, depuis huit jours je ne sors plus; j'observerai la même circonspection jusqu'au dénouement de tout ceci... Mais quelle privation pour moi de ne pouvoir aller rendre hommage aux sublimes procédés de Mme de Blamnt, de ne pouvoir tomber à ses pieds avec Aline, de ne pouvoir l'accabler avec cette fille charmante de toutes les louages qui lui sont si bien dues ! Peins-lui du moins les expressions de mon âme : je crains pour toutes deux les soins, les embarras de cet événement; engage-les à se reposer, au moins pendant le calme que tout ceci va vous laisser, et n'allez plus si tard courir les aventures. Peut-être n'en arriverait-il pas à Mme de Blamont d'aussi agréables que celle-ci; je dis agréables, puisqu'elle a développé pour elle un de ces occasions de faire du bien, toujours si recherchées de son coeur.

Oh mon ami ! où nous entraîne l'ivresse des passions! ah! si lorsqu'on commence à leur tout céder; si lorsqu'on fait le premier pas dans leur dangereuse carrière, on pouvait sentir avec quelle rapidité vont se franchir les seconds, et quel abîme est ouvert au dernier! si l'on voyait l'imperceptible filiation de nos erreurs, comme toutes s'enchaînent, comme toutes naissent les unes des autres, comme la rupture du plus petit frein conduit bientôt au brisement du plus sacré! Quel est l'homme qui ne frémirait pas? quelle est celui qui oserait se permettre le plus léger écart, quand il peut naître de cette première faute une habitude de tout vaincre, dont les dangers sont aussi manifestes? Je cvoudrais que tous les hommes eussent chez eux, au lieu de ces meubles de fantaisie qui ne produisent pas une seule idée, je voudrais, dis-je, qu'ils eussent un espèce d'arbre en relief, sur chaque branche duquel serait écrit le nom d'un vice, en observant de commencer par le plus mince travers, et arrivant ainsi par gradation jusqu'au crime né de l'oubli de ses premiers devoirs. Un tel tableau moral n'aurait-il pas son utilité? et ne vaudrait-il pas bien un Téniers, ou un Rubens ? Adieu, ne me fais pas attendre la fin de cette aventure; trop de sentiments de mon âme y sont intéressés pour que je n'en désire pas le dénouement avec ardeur.