Anna Karénine/Cinquième Partie

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Cinquième Partie




I

La princesse Cherbatzky croyait impossible de célébrer le mariage avant le grand carême, à cause du trousseau, dont la moitié à peine pouvait être terminée jusque-là, c’est-à-dire en cinq semaines ; elle convenait cependant qu’on risquait d’être arrêté par un deuil si l’on attendait jusqu’à Pâques, car une vieille tante du prince était fort malade. On prit donc un moyen terme en décidant que le mariage aurait lieu avant le carême, mais qu’on ne recevrait qu’une partie du trousseau immédiatement, et le reste après la noce. Le jeune couple comptait partir pour la campagne aussitôt après la cérémonie, et n’avait pas besoin de grand’chose. La princesse s’indignait de trouver Levine indifférent à toutes ces questions : toujours comme à moitié fou, il continuait à croire son bonheur et sa personne le centre, l’unique but de la création ; ses affaires ne le préoccupaient en rien, il s’en remettait aux soins de ses amis, persuadé qu’ils arrangeraient tout pour le mieux. Son frère Serge, Stépane Arcadiévitch et la princesse le dirigeaient absolument ; il se contentait d’accepter ce qu’on lui proposait.

Son frère emprunta l’argent dont il avait besoin ; la princesse lui conseilla de quitter Moscou après la noce, Stépane Arcadiévitch fut d’avis qu’un voyage à l’étranger serait convenable. Il consentait toujours. « Ordonnez ce qu’il vous plaira, pensait-il, je suis heureux, et, quoi que vous décidiez, mon bonheur ne sera ni plus ni moins grand. » Mais, quand il fit part à Kitty de l’idée de Stépane Arcadiévitch, il vit avec étonnement qu’elle n’approuvait pas ce projet et qu’elle avait des plans d’avenir bien déterminés. Elle savait à Levine des intérêts sérieux chez lui, dans sa terre, et ces affaires qu’elle ne comprenait ni ne cherchait à comprendre, lui paraissaient cependant fort importantes ; aussi ne voulait-elle pas d’un voyage à l’étranger, et tenait-elle à s’installer dans leur véritable résidence. Cette décision très arrêtée surprit Levine, et, toujours indifférent aux détails, il pria Stépane Arcadiévitch de présider, avec le goût qui le caractérisait, aux embellissements de sa maison de Pakrofsky. Cela lui semblait rentrer dans les attributions de son ami.

« À propos, dit un jour Stépane Arcadiévitch, après avoir tout organisé à la campagne, as-tu ton billet de confession ?

— Non, pourquoi ?

— On ne se marie pas sans cela.

— Aïe, aïe, aie ! s’écria Levine, mais voilà neuf ans que je ne me suis confessé ! Et je n’y ai seulement pas songé !

— C’est joli ! dit en riant Stépane Arcadiévitch : et tu me traites de nihiliste ! Mais cela ne peut se passer ainsi : il faut que tu fasses tes dévotions.

— Quand ? nous n’avons plus que quatre jours ! »

Stépane Arcadiévitch arrangea cette affaire comme les autres, et Levine commença ses dévotions. Incrédule pour son propre compte, il n’en respectait pas moins la foi d’autrui, et trouvait dur d’assister et de participer à des cérémonies religieuses sans y croire. Dans sa disposition d’esprit attendrie et sentimentale, l’obligation de dissimuler lui était odieuse. – Quoi ! railler des choses saintes, mentir, quand son cœur s’épanouissait, quand il se sentait en pleine gloire ! était-ce possible ? Mais quoi qu’il fît pour persuader à Stépane Arcadiévitch qu’on découvrirait bien un moyen d’obtenir un billet sans qu’il fût forcé de se confesser, celui-ci resta inflexible.

« Qu’est-ce que cela te fait ? deux jours seront vite passés, et tu auras affaire à un brave petit vieillard qui t’arrachera cette dent sans que tu t’en doutes. »

Pendant la première messe à laquelle il assista, Levine fit de son mieux pour se rappeler les impressions religieuses de sa jeunesse qui, entre seize et dix-sept ans, avaient été fort vives ; il n’y réussit pas. Il entreprit alors de considérer les formes religieuses comme un usage ancien, vide de sens, à peu près comme l’habitude de faire des visites-, il n’y parvint pas davantage, car, ainsi que la plupart de ses contemporains, il était absolument dans le vague au point de vue religieux, et, incapable de croire, il l’était également de douter complètement. Cette confusion de sentiments lui causa une honte et une gêne extrêmes pendant le temps consacré à ses dévotions : agir sans comprendre était, lui criait sa conscience, une action mauvaise et mensongère.

Pour n’être pas en contradiction trop flagrante avec ses convictions, il chercha d’abord à attribuer un sens quelconque au service divin avec ses différents rites, mais, s’apercevant qu’il critiquait au lieu de comprendre, il s’efforça de ne plus écouter, et de s’absorber dans les pensées intimes qui l’envahissaient pendant ses longues stations à l’église. – La messe, les vêpres et les prières du soir se passèrent ainsi ; le lendemain matin il se leva de meilleure heure, et vint à jeun vers huit heures pour les prières du matin et la confession. L’église était déserte ; il n’y vit qu’un soldat qui mendiait, deux vieilles femmes et les desservants. Un jeune diacre vint à sa rencontre ; son dos long et maigre se dessinait en deux moitiés bien nettes sous sa mince soutanelle ; il s’approcha d’une petite table près du mur et commença la lecture des prières. Levine l’écoutant répéter à la hâte d’une voix monotone, et en les abrégeant, les mots : « Seigneur, ayez pitié de nous », comme un refrain, resta debout, derrière lui, cherchant à se défendre d’écouter et de juger, pour ne pas interrompre ses propres pensées. – « Quelle expression elle a dans les mains », pensa-t-il, se rappelant la soirée de la veille passée avec Kitty dans un coin du salon près d’une table. Leur conversation n’avait rien eu de palpitant ; elle s’amusait à ouvrir et à refermer sa main en l’appuyant sur la table, tout en riant de cet enfantillage. Il se rappela avoir baisé cette main et en avoir examiné les lignes. « Encore ayez pitié de nous », pensa Levine faisant des signes de croix et saluant jusqu’à terre, tout en remarquant les mouvements souples du diacre qui se prosternait devant lui. « Ensuite elle a pris ma main et à son tour l’a examinée. – Tu as une fameuse main », m’a-t-elle dit. Il regarda sa main, puis celle du diacre aux doigts écourtés. « Maintenant ce sera bientôt fini. Non, voilà la prière qui recommence. Si, il se prosterne jusqu’à terre : c’est la fin. »

Le diacre reçut un billet de trois roubles, discrètement glissé dans sa manche, et s’éloigna rapidement en faisant résonner ses bottes neuves sur les dalles de l’église déserte ; il disparut derrière l’autel après avoir promis à Levine de l’inscrire pour la confession. Au bout d’un instant, il reparut et lui fit signe. Levine s’avança vers le jubé. Il monta quelques marches, tourna à droite, et aperçut le prêtre, un petit vieillard à barbe presque blanche, au bon regard un peu fatigué, debout près du lutrin, feuilletant un missel. Après un léger salut à Levine il commença la lecture des prières, puis s’inclina jusqu’à terre en finissant :

« Le Christ assiste, invisible, à votre confession, dit-il se retournant vers Levine et désignant le crucifix. Croyez-vous à tout ce que nous enseigne la Sainte Église apostolique ? continua-t-il en croisant ses mains sous l’étole.

— J’ai douté, je doute encore de tout », dit Levine d’une voix qui résonna désagréablement à son oreille, et il se tut.

Le prêtre attendit quelques secondes, puis fermant les yeux et parlant très vite :

« Douter est le propre de la faiblesse humaine, nous devons prier le Seigneur tout-puissant de vous fortifier. Quels sont vos principaux péchés ? »

Le prêtre parlait sans la moindre interruption et comme s’il eût craint de perdre du temps.

« Mon péché principal est le doute, qui ne me quitte pas ; je doute de tout et presque toujours.

— Douter est le propre de la faiblesse humaine, répéta le prêtre, employant les mêmes mots ; de quoi doutez-vous principalement ?

— De tout. Je doute parfois même de l’existence de Dieu, – dit Levine presque malgré lui, effrayé de l’inconvenance de ces paroles. Mais elles ne semblèrent pas produire sur le prêtre l’impression qu’il redoutait.

— Quels doutes pouvez-vous donc avoir de l’existence de Dieu ? » demanda-t-il avec un sourire presque imperceptible.

Levine se tut.

« Quels doutes pouvez-vous avoir sur le Créateur quand vous contemplez ses œuvres ? Qui a décoré la voûte céleste de ses étoiles, orné la terre de toutes ses beautés ? Comment ces choses existeraient-elles sans le Créateur ? » Et il jeta à Levine un regard interrogateur.

Levine sentit l’impossibilité d’une discussion philosophique avec un prêtre, et répondit à sa dernière question :

« Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas ? Mais alors pourquoi doutez-vous que Dieu ait tout créé ?

— Je n’y comprends rien, répondit Levine rougissant et sentant l’absurdité de réponses qui, dans le cas présent, ne pouvaient être qu’absurdes.

— Priez Dieu, ayez recours à lui ; les Pères de l’Église eux-mêmes ont douté et demandé à Dieu de fortifier leur foi. Le démon est puissant et nous devons lui résister. Priez Dieu, priez Dieu », répéta le prêtre très vite.

Puis il garda un moment le silence comme s’il eût réfléchi.

« Vous avez, m’a-t-on dit, l’intention de contracter mariage avec la fille de mon paroissien et fils spirituel le prince Cherbatzky ? ajouta-t-il avec un sourire. C’est une jeune fille accomplie.

— Oui, » répondit Levine rougissant pour le prêtre. « Quel besoin a-t-il de faire de semblables questions en confession ? » se demanda-t-il.

Le prêtre continua :

« Vous songez au mariage, et peut-être Dieu vous accordera-t-il une postérité. Quelle éducation donnerez-vous à vos petits enfants si vous ne parvenez pas à vaincre les tentations du démon qui vous suggère le doute ? Si vous aimez vos enfants, vous leur souhaiterez non seulement la richesse, l’abondance et les honneurs, mais encore, en bon père, le salut de leur âme et les lumières de la vérité, n’est-il pas vrai ? Que répondrez-vous donc à l’enfant innocent qui vous demandera : « Père, qui a créé tout ce qui m’enchante sur la terre, l’eau, le soleil, les fleurs, les plantes ? » Lui répondrez-vous : « Je n’en sais rien » ? Pouvez-vous ignorer ce que Dieu, dans sa bonté infinie, vous dévoile ? Et si l’enfant vous demande : « Qu’est-ce qui m’attend au delà de la tombe ? » Que lui direz-vous, si vous ne savez rien ? Comment lui répondrez-vous ? L’abandonnerez-vous aux tentations du monde, au diable ? Cela n’est pas bien ! » dit-il s’arrêtant et baissant la tête de côté pour regarder Levine de ses bons yeux, doux et modestes.

Levine se tut, non qu’il craignît cette fois une discussion malséante, mais parce que personne ne lui avait encore posé de pareilles questions, et que jusqu’à ce que ses enfants fussent en état de les lui faire, il pensait avoir suffisamment le temps d’y réfléchir.

« Vous abordez une phase de la vie, continua le prêtre, où il faut choisir sa route et s’y tenir. Priez Dieu qu’il vous aide et vous soutienne dans sa miséricorde ; et pour conclure : Notre Seigneur Dieu, Jésus-Christ, te pardonnera, mon fils, dans sa bonté et sa générosité pour notre humanité… » Et le prêtre, terminant les formules de l’absolution, le congédia après lui avoir donné sa bénédiction.

Levine rentra heureux ce jour-là à l’idée de se voir délivré d’une situation fausse sans avoir été obligé de mentir. Il emporta d’ailleurs du petit discours de ce bon vieillard l’impression vague qu’au lieu d’absurdités il avait entendu des choses valant la peine d’être approfondies.

« Pas maintenant naturellement, pensa-t-il, mais plus tard. » Levine sentait vivement en ce moment qu’il avait dans l’âme des régions troubles et obscures ; en ce qui concernait la religion surtout, il était exactement dans le cas de Swiagesky et de quelques autres, dont les incohérences d’opinions le frappaient désagréablement.

La soirée que Levine passa auprès de sa fiancée chez Dolly fut très gaie ; il se compara, en causant avec Stépane Arcadiévitch, à un chien qu’on dresserait à sauter au travers d’un cerceau, et qui, heureux d’avoir enfin compris sa leçon, voudrait, dans sa joie, sauter sur la table et la fenêtre en agitant la queue.

II

La princesse et Dolly observaient strictement les usages établis : aussi ne permirent-elles pas à Levine de voir sa fiancée le jour du mariage ; il dîna à son hôtel avec trois célibataires réunis chez lui par le hasard : c’étaient Katavasof, un ancien camarade de l’Université, maintenant professeur de sciences naturelles, que Levine avait rencontré et emmené dîner ; Tchirikof, son garçon d’honneur, juge de paix à Moscou, un compagnon de chasse à l’ours, et enfin Serge Ivanitch.

Le dîner fut très animé. Serge Ivanitch était de belle humeur, et l’originalité de Katavasof l’amusa beaucoup ; celui-ci, se voyant goûté, fit des frais, et Tchirikof soutint gaiement la conversation.

« Ainsi, voilà notre ami Constantin Dmitrich, disait Katavasof avec son parler lent de professeur habitué à s’écouter, quel garçon de moyens, jadis ! , je parle de lui au passé, car il n’existe plus. Il aimait la science en quittant l’Université, il prenait intérêt à l’humanité ; maintenant il emploie une moitié de ses facultés à se faire illusion, et l’autre à donner à ses chimères une apparence de raison.

— Jamais je n’ai rencontré d’ennemi du mariage plus convaincu que vous, dit Serge Ivanitch.

— Non pas, je suis simplement partisan de la division du travail. Ceux qui ne sont propres à rien sont bons pour propager l’espèce. Les autres doivent contribuer au développement intellectuel, au bonheur de leurs semblables. Voilà mon opinion. Je sais qu’il y a une foule de gens disposé à confondre ces deux branches de travail ; mais je ne suis pas du nombre.

— Que je serais donc heureux d’apprendre que vous êtes amoureux ! s’écria Levine. Je vous en prie, invitez-moi à votre noce.

— Mais je suis déjà amoureux.

— Oui, des mollusques. Tu sais, dit Levine se tournant vers son frère, Michel Seminitch écrit un ouvrage sur la nutrition et…

— Je vous en prie, n’embrouillez pas les choses ! Peu importe ce que j’écris, mais il est de fait que j’aime les mollusques.

— Cela ne vous empêcherait pas d’aimer une femme.

— Non, c’est ma femme qui s’opposerait à mon amour pour les mollusques.

— Pourquoi cela ?

— Vous le verrez bien. Vous aimez en ce moment la chasse, l’agronomie ; eh bien, attendez.

— J’ai rencontré Archip aujourd’hui, dit Tchirikof ; il prétend qu’on trouve à Prudnov des quantités d’élans, même des ours.

— Vous les chasserez sans moi.

— Tu vois bien, dit Serge Ivanitch. Quant à la chasse à l’ours, tu peux bien lui dire adieu : ta femme ne te la permettra plus. »

Levine sourit. L’idée que sa femme lui défendrait la chasse lui parut si charmante qu’il aurait volontiers renoncé à jamais au plaisir de rencontrer un ours.

« L’usage de prendre congé de sa vie de garçon n’est pas vide de sens, dit Serge Ivanitch. Quelque heureux qu’on se sente, on regrette toujours sa liberté.

— Avouez que, semblable au fiancé de Gogol, on éprouve l’envie de sauter par la fenêtre.

— Certainement, mais il ne l’avouera pas, dit Katavasof avec un gros rire.

— La fenêtre est ouverte… partons pour Tver ! On peut trouver l’ourse dans sa tanière. Vrai, nous pouvons encore prendre le train de cinq heures, dit en souriant Tchirikof.

— Eh bien, la main sur la conscience, répondit Levine, souriant aussi, je ne puis découvrir dans mon âme la moindre trace de regret de ma liberté perdue.

— Votre âme est un tel chaos que vous n’y reconnaissez rien pour le quart d’heure, dit Katavasof. Attendez qu’il y fasse plus clair, vous verrez alors. Vous êtes un sujet qui laisse peu d’espoir ! Buvons donc à sa guérison. »

Après le dîner, les convives, devant changer d’habit avant la noce, se séparèrent.

Resté seul, Levine se demanda encore s’il regrettait réellement la liberté dont ses amis venaient de parler, et cette idée le fit sourire. « La liberté ? pourquoi la liberté ? Le bonheur pour moi consiste à aimer, à vivre de ses pensées, de ses désirs à elle, sans aucune liberté. Voilà le bonheur ! »

« Mais puis-je connaître ses pensées, ses désirs, ses sentiments ? » Le sourire disparut de ses lèvres. Il tomba dans une profonde rêverie et se sentit tout à coup frappé de crainte et doute. « Et si elle ne m’aimait pas ? si elle m’épousait uniquement pour se marier ? si elle faisait cela sans même en avoir conscience ? Peut-être reconnaîtra-t-elle son erreur et comprendra-t-elle, après m’avoir épousé, qu’elle ne m’aime pas et ne peut pas m’aimer ? » Et les pensées les plus blessantes pour Kitty lui vinrent à la pensée ; il se reprit, comme un an auparavant, à éprouver une violente jalousie contre Wronsky ; il se reporta, comme à un souvenir de le veille, à cette soirée où il les avait vus ensemble, et la soupçonna de ne pas lui avoir tout avoué.

« Non, pensa-t-il avec désespoir en sautant de sa chaise, je ne puis en rester là ; je vais aller la trouver, je lui parlerai, et lui dirai encore pour la dernière fois : « Nous sommes libres, ne vaut-il pas mieux nous arrêter ? tout est préférable au malheur de la vie entière, à la honte, à l’infidélité ! » Et, hors de lui, plein de haine contre l’humanité, contre lui-même, contre Kitty, il courut chez elle.

Il la trouva assise sur un grand coffre, occupée à revoir avec sa femme de chambre des robes de toutes les couleurs étalées par terre et sur les dossiers des chaises.

« Comment ! s’écria-t-elle, rayonnante de joie à sa vue. C’est toi, c’est vous ? (jusqu’à ce dernier jour elle lui disait tantôt toi, tantôt vous). Je ne m’y attendais pas ! Je suis en train de faire le partage de mes robes de jeune fille.

« Ah ! c’est très bien ! répondit-il en regardant la femme de chambre d’un air sombre.

— Va-t-en, Donnischa, je t’appellerai, – dit Kitty ; et aussitôt que celle-ci fut sortie : – Qu’y a-t-il ? – Elle était frappée du bouleversement de son fiancé et se sentait prise de terreur.

— Kitty, je suis à la torture ! » lui dit-il avec désespoir, s’arrêtant devant elle pour lire dans ses yeux d’un air suppliant. Ces beaux yeux aimants et limpides lui montrèrent aussitôt combien ses craintes étaient chimériques, mais il éprouvait le besoin impérieux d’être rassuré.

« Je suis venu te dire qu’il n’est pas encore trop tard : que tout peut encore être réparé.

— Quoi ? Je ne comprends pas. Qu’as-tu ?

— J’ai… ce que j’ai cent fois dit et pensé… Je ne suis pas digne de toi. Tu n’as pu consentir à m’épouser. Penses-y ! Tu te trompes peut-être. Penses-y bien. Tu ne peux pas m’aimer… Si… mieux vaut l’avouer… continua-t-il sans la regarder. Je serai malheureux, n’importe ; qu’on dise ce que l’on voudra ; tout vaut mieux que le malheur !… maintenant, tandis qu’il est encore temps…

— Je ne comprends pas, répondit-elle en le regardant effrayée, que veux-tu ? te dédire, rompre ?

— Oui, si tu ne m’aimes pas.

— Tu deviens fou ! – s’écria-t-elle, rouge de contrariété. Mais la vue du visage désolé de Levine arrêta sa colère, et, repoussant les robes qui couvraient les chaises, elle se rapprocha de lui.

— À quoi penses-tu ? dis-moi tout.

— Je pense que tu ne saurais m’aimer. Pourquoi m’aimerais-tu ?

— Mon Dieu ! qu’y puis je ? dit-elle, et elle fondit en larmes.

— Qu’ai-je fait ! » s’écria-t-il aussitôt, et se jetant à ses genoux il couvrit ses mains de baisers.

Quand la princesse, au bout de cinq minutes, entra dans la chambre, elle les trouva complètement réconciliés. Kitty avait convaincu son fiancé de son amour. Elle lui avait expliqué qu’elle l’aimait parce qu’elle le comprenait à fond, parce qu’elle savait qu’il devait aimer, et que tout ce qu’il aimait était bon et bien.

Levine trouva l’explication parfaitement claire. Quand la princesse entra, ils étaient assis côte à côte sur le grand coffre, examinant les robes, et discutant sur leur destination. Kitty voulait donner à Dountacha la robe brune qu’elle portait le jour où Levine l’avait demandé en mariage, et celui-ci insistait pour qu’elle ne fût donnée à personne, et que Dountacha reçût la bleue.

« Mais comment ne comprends-tu pas qu’étant brune le bleu ne lui sied pas ? J’ai pensé à tout cela… »

En apprenant pourquoi Levine était venu, la princesse se fâcha tout en riant, et le renvoya s’habiller, car Charles allait venir coiffer Kitty.

« Elle est assez agitée comme cela, dit-elle ; elle ne mange rien ces jours-ci, aussi enlaidit-elle à vue d’œil : et tu viens encore la troubler de tes folies ! Allons, sauve-toi, mon garçon. »

Levine rentra à l’hôtel, honteux et confus, mais rassuré. Son frère, Daria Alexandrovna et Stiva, en grande toilette, l’attendaient déjà pour le bénir avec les images saintes. Il n’y avait pas de temps à perdre. Dolly devait rentrer chez elle, y prendre son fils pommadé et frisé pour la circonstance ; l’enfant était chargé de porter l’icone devant la mariée. Ensuite il fallait envoyer une voiture au garçon d’honneur, tandis que l’autre, qui devait conduire Serge Ivanitch, retournerait à l’hôtel. Les combinaisons les plus compliquées abondaient ce jour-là. Il fallait se hâter, car il était déjà six heures et demie.

La cérémonie de la bénédiction manqua de sérieux. Stépane Arcadiévitch prit une pose solennelle et comique à côté de sa femme, souleva l’icone et obligea Levine à se prosterner, pendant qu’il le bénissait avec un sourire affectueux et malin ; il finit par l’embrasser trois fois, ce que fit aussi en toute hâte Daria Alexandrovna, pressée de partir, et absolument embrouillée dans ses arrangements de voiture.

« Voilà ce que nous ferons, tu vas aller le chercher dans notre voiture, et peut-être Serge Ivanitch, aura-t-il la bonté de venir tout de suite et de renvoyer la sienne…

— Parfaitement, avec grand plaisir.

— Nous viendrons ensemble. Les bagages sont-ils expédiés ? demanda Stépane Arcadiévitch.

— Oui, » répondit Levine, et il appela son domestique pour s’habiller.

III

L’église, brillamment illuminée, était encombrée de monde, surtout de femmes : celles qui n’avaient pu pénétrer à l’intérieur se bousculaient aux fenêtres et se coudoyaient en se disputant les meilleures places.

Plus de vingt voitures se rangèrent à la file dans la rue, sous l’inspection de gendarmes. Un officier de police, indifférent au froid, se tenait en uniforme sous le péristyle où, les uns après les autres, des équipages déposaient tantôt des femmes en grande toilette relevant les traînes de leurs robes, tantôt des hommes se découvrant pour pénétrer dans le saint lieu. Les lustres et les cierges allumés devant les images inondaient de lumière les dorures de l’iconostase sur fond rouge, les ciselures des images, les grands chandeliers d’argent, les encensoirs, les bannières du chœur, les degrés du jubé, les vieux missels noircis et les vêtements sacerdotaux. Dans la foule élégante qui se tenait à droite de l’église, on causait à mi-voix avec animation, et le murmure de ces conversations résonnait étrangement sous la voûte élevée. Chaque fois que la porte s’ouvrait avec un bruit plaintif, le murmure s’arrêtait, et l’on se retournait dans l’espoir de voir enfin paraître les mariés. Mais la porte s’était déjà ouverte plus de dix fois pour livrer passage soit à un retardataire qui allait se joindre au groupe de droite, soit à quelque spectatrice assez habile pour tromper ou attendrir l’officier de police. Amis et simple public avaient passé par toutes les phases de l’attente ; on n’avait d’abord attaché aucune importance au retard des mariés ; puis on s’était retourné de plus en plus souvent, se demandant ce qui pouvait être survenu ; enfin parents et invités prirent l’air indifférent de gens absorbés par leurs conversations, comme pour dissimuler le malaise qui les gagnait.

L’archidiacre, afin de prouver qu’il perdait un temps précieux, faisait de temps en temps trembler les vitres en toussant avec impatience ; les chantres ennuyés essayaient leurs voix dans le chœur ; le prêtre envoyait sacristains et diacres s’informer de l’arrivée du cortège, et apparaissait lui-même à une des portes latérales, en soutane lilas avec une ceinture brodée. Enfin une dame ayant consulté sa montre dit à sa voisine : « Cela devient étrange ! » Et aussitôt tous les invités exprimèrent leur étonnement et leur mécontentement. Un des garçons d’honneur alla aux nouvelles.

Pendant ce temps, Kitty en robe blanche, long voile et couronne de fleurs d’oranger, attendait vainement au salon, en compagnie de sa sœur Lwof et de sa mère assise3, que le garçon d’honneur vint l’avertir de l’arrivée de son fiancé.

De son côté, Levine en pantalon noir, mais sans gilet ni habit, se promenait de long en large dans sa chambre d’hôtel, ouvrant la porte à chaque instant pour regarder dans le corridor, puis rentrait désespéré et s’adressait avec des gestes désolés à Stépane Arcadiévitch, qui fumait tranquillement.

« A-t-on jamais vu homme dans une situation plus absurde ?

— C’est vrai, confirmait Stépane Arcadiévitch avec son sourire calme. Mais, sois tranquille, on l’apportera tout de suite.

— Oui-da ! disait Levine contenant sa rage à grand’peine. Et dire qu’on n’y peut rien avec ces misérables gilets ouverts. Impossible ! ajoutait-il, regardant le plastron de sa chemise tout froissé. Et si mes malles sont déjà au chemin de fer ? criait-il hors de lui.

— Tu mettras la mienne.

— J’aurais dû commencer par là.

— Attends, cela s’arrangera. »

Lorsque, sur l’ordre de Levine, il avait emballé et fait porter chez les Cherbatzky, d’où ils devaient être expédiés au chemin de fer, tous les effets de son maître, le vieux domestique Kousma n’avait pas pensé à mettre de côté une chemise fraîche. Celle que Levine portait depuis le matin n’était pas mettable ; envoyer chez les Cherbatzky était trop long ; pas de magasins ouverts, c’était dimanche. On fit prendre une chemise chez Stépane Arcadiévitch ; elle parut ridiculement large et courte. En désespoir de cause, il fallut envoyer ouvrir les malles chez les Cherbatzky. Ainsi, tandis qu’on l’attendait à l’église, le malheureux marié se débattait dans sa chambre comme un animal féroce en cage.

Enfin le coupable Kousma se précipita hors d’haleine dans la chambre, une chemise à la main.

« Je suis arrivé juste à temps, on emportait les malles », s’écria-t-il.

Trois minutes après, Levine courait à toutes jambes dans le corridor, sans regarder sa montre pour ne pas augmenter ses tourments.

« Tu n’y changeras rien, lui disait Stépane Arcadiévitch qui suivait à loisir en souriant. Quand je te dis que tout s’arrangera.

IV

« Ce sont eux. Le voilà. Lequel ? Est-ce le plus jeune ? Et elle, vois donc, on la dirait à demi morte ! » murmurait-on dans la foule, lorsque Levine entra avec sa fiancée.

Stépane Arcadiévitch raconta à sa femme la cause du retard, et on chuchota en souriant parmi les invités. Quant à Levine, il ne remarquait rien ni personne, et ne quittait pas sa fiancée des yeux. Kitty était beaucoup moins jolie que d’habitude sous sa couronne de mariée, et on la trouva généralement enlaidie ; mais tel n’était pas l’avis de Levine. Il regardait sa coiffure élevée, son voile blanc, ses fleurs, la garniture de sa robe encadrant virginalement son cou long et mince, et le découvrant un peu par devant, sa taille remarquablement fine, et elle lui parut plus belle que jamais. Ce n’était cependant pas sa robe de Paris qui le charmait, ni l’ensemble d’une parure qui n’ajoutait rien à sa beauté : c’était l’expression de ce charmant visage, son regard, ses lèvres avec leur innocente expression de sincérité, gardée en dépit de tout cet apparat.

« J’ai pense que tu t’étais enfui, lui dit-elle en souriant.

— Ce qui m’est arrivé est si bête, que je suis honteux d’en parler ! répondit-il rougissant et se tournant vers Serge Ivanitch.

— Elle est bonne, ton histoire de chemise ! dit celui-ci hochant la tête avec un sourire.

— Oui, oui, répondit Levine, sans comprendre un mot de ce qu’on lui disait.

— Kostia, voici le moment de prendre une décision suprême, vint lui dire Stépane Arcadiévitch feignant un grand embarras ; la question est grave et tu vas en apprécier toute l’importance. On me demande si les cierges doivent être neufs ou entamés ; la différence est de dix roubles, ajouta-t-il, se préparant à sourire. J’ai pris une décision, mais je ne sais si tu l’approuveras. »

Levine comprit qu’il s’agissait d’une plaisanterie, mais ne parvint pas à sourire.

« Que décides-tu ? neufs ou entamés ? voilà la question.

— Oui, oui, neufs.

— Parfaitement ! la question est tranchée, dit Stépane Arcadiévitch souriant. – Que l’homme est donc peu de chose dans ces sortes de situations ! murmura-t-il à Tchirikof, tandis que Levine s’approchait de sa fiancée après lui avoir jeté un regard éperdu.

— Attention, Kitty ! pose la première le pied sur le tapis, lui dit la comtesse Nordstone en s’approchant… Vous en faites de belles ! ajouta-t-elle, s’adressant à Levine.

— Tu n’as pas peur ? demanda Maria Dmitriewna, une vieille tante.

— N’as-tu pas un peu froid ? Tu es pâle. Baisse-toi un moment ! » dit madame Lwof, levant ses beaux bras pour réparer un petit désordre survenu à la coiffure de sa sœur.

Dolly s’approcha à son tour et voulut parler, mais l’émotion lui coupa la parole, et elle se mit à rire nerveusement.

Kitty regardait ceux qui l’entouraient d’un air aussi absent que Levine.

Pendant ce temps, les desservants avaient revêtu leurs habits sacerdotaux, et le prêtre, accompagné du diacre, vint se placer devant le pupitre posé à l’entrée des portes saintes : il adressa à Levine quelques mots, que celui-ci ne comprit pas.

« Prenez la main de votre fiancée et approchez », lui souffla le garçon d’honneur.

Incapable de saisir ce qu’on réclamait de lui, Levine faisait le contraire de ce qu’on lui disait. Enfin, au moment où, découragés, les uns et les autres voulaient l’abandonner à sa propre inspiration, il comprit que de sa main droite il devait prendre, sans changer de position, la main droite de sa fiancée. Le prêtre fit alors quelques pas et s’arrêta devant le pupitre. Les parents et les invités suivirent le jeune couple ; il se produisit un murmure de voix et un froufrou de robes. Quelqu’un se baissa pour arranger la traîne de la mariée, puis un silence si profond régna dans l’église, qu’on entendait les gouttes de cire tomber des cierges.

Le vieux prêtre, en calotte, ses cheveux blancs, brillants comme de l’argent, retenus derrière les oreilles, retira ses petites mains ridées de dessous sa lourde chasuble d’argent ornée d’une croix d’or, et s’approcha du pupitre, où il feuilleta le missel.

Stépane Arcadiévitch vint doucement lui parler à l’oreille, fit un signe à Levine, et se retira.

Le prêtre alluma deux cierges ornés de fleurs, et, tout en les tenant de la main gauche, sans s’inquiéter de la cire qui en dégouttait, il se tourna vers le jeune couple. C’était ce même vieillard qui avait confessé Levine. Après avoir regardé en soupirant les mariés de ses yeux tristes et fatigués, il bénit de la main droite le fiancé, puis, avec une nuance particulière de douceur, posa ses doigts sur la tête baissée de Kitty, leur remit les cierges, s’éloigna lentement et prit l’encensoir.

« Tout cela est-il bien réel ? » pensait Levine jetant un coup d’œil à sa fiancée qu’il voyait de profil, et remarquant au mouvement de ses lèvres et de ses cils qu’elle sentait son regard. Elle ne leva pas la tête, mais il comprit, à l’agitation de la ruche remontant jusqu’à sa petite oreille rose, qu’elle étouffait un soupir, et vit sa main, emprisonnée dans un long gant, trembler en tenant le cierge.

Tout s’effaça aussitôt de son souvenir, son regard, le mécontentement de ses amis, sa sotte histoire de chemise, il ne sentit plus qu’une émotion mêlée de terreur et de joie.

L’archidiacre en dalmatique de drap d’argent, un bel homme aux cheveux frisés des deux côtés de la tête, s’avança, leva l’étole de ses deux doigts avec un geste familier, et s’arrêta devant le prêtre.

« Bénissez-nous, Seigneur », entonna-t-il lentement, et les paroles résonnèrent solennellement dans l’air.

« Que le Seigneur vous bénisse maintenant et dans tous les siècles des siècles », répondit d’une voix douce et musicale le vieux prêtre continuant à feuilleter.

Et le répons, chanté par le chœur invisible, emplit l’église d’un son large et plein, qui grandit pour s’arrêter une seconde et mourir doucement.

On pria, comme d’habitude, pour le repos éternel et le salut des âmes, pour le synode et l’empereur, puis aussi pour les serviteurs de Dieu, Constantin et Catherine.

« Prions le Seigneur de leur envoyer son amour, sa paix et son secours », sembla demander toute l’église par la voix de l’archidiacre.

Levine écoutait ces paroles et en était frappé. « Comment ont-ils compris que ce dont j’avais précisément besoin était de secours, oui de secours ? Que sais-je, que puis-je sans secours ? » pensa-t-il, se rappelant ses doutes et ses récentes terreurs.

Quand le diacre eut terminé, le prêtre se tourna vers les mariés, un livre à la main :

« Dieu éternel qui réunis par un lien indissoluble ceux qui étaient séparés, bénis ton serviteur Constantin et ta servante Catherine, et répands tes bienfaits sur eux. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, à présent et toujours comme dans tous les siècles des siècles… »

« Amen », chanta encore le chœur invisible.

« – Qui réunis par un lien indissoluble ceux qui étaient séparés ! Combien ces paroles profondes répondent à ce que l’on éprouve en ce moment ! – Le comprend-elle, comme moi ? » pensa Levine.

À l’expression du regard de Kitty, il conclut qu’elle comprenait comme lui ; mais il se trompait : absorbée par le sentiment qui envahissait et remplissait de plus en plus son cœur, elle avait à peine suivi le service religieux. Elle éprouvait la joie profonde de voir enfin s’accomplir ce qui, pendant six semaines, l’avait tour à tour rendue heureuse et inquiète. Depuis le moment où, vêtue de sa petite robe brune, elle s’était approchée de Levine pour se donner silencieusement tout entière, le passé, elle le sentait, avait été arraché de son âme et avait fait place à une existence autre, nouvelle, inconnue, sans que sa vie extérieure fût cependant changée. Ces six semaines avaient été une époque bienheureuse et tourmentée. Espérances et désirs, tout se concentrait sur cet homme qu’elle ne comprenait pas bien, vers lequel le poussait un sentiment qu’elle comprenait moins encore, et qui, l’attirant et l’éloignant alternativement, lui inspirait pour son passé à elle une indifférence complète et absolue. Ses habitudes d’autrefois, les choses qu’elle avait aimées, et jusqu’à ses parents, que son insensibilité affligeait, rien ne lui était plus ; et, tout en s’effrayant de ce détachement, elle se réjouissait du sentiment qui en était cause. Mais cette vie nouvelle, qui n’avait pas encore commencé, s’en faisait-elle une idée précise ? Aucunement ; c’était une attente douce et terrible du nouveau, de l’inconnu, et cette attente, ainsi que le remords de ne rien regretter du passé, allaient avoir une fin ! Elle avait peur, c’était naturel, mais le moment présent n’était cependant que la sanctification de l’heure décisive qui remontait à six semaines.

Le prêtre, en se retournant vers le pupitre, saisit avec difficulté le petit anneau de Kitty pour le passer à la première jointure du doigt de Levine.

« Je t’unis, Constantin, serviteur de Dieu, à Catherine, servante de Dieu », et il répéta la même formule en passant un grand anneau au petit doigt délicat de Kitty.

Les mariés cherchaient à comprendre ce que l’on voulait d’eux, mais se trompaient chaque fois, et le prêtre les corrigeait à voix basse. On souriait, on chuchotait autour d’eux tandis qu’ils restaient sérieux et graves.

« Ô Dieu qui, dès le commencement du monde, as créé l’homme, continua le prêtre, et lui as donné la femme pour être son aide inséparable, bénis ton serviteur Constantin et ta servante Catherine, unis les esprits de ces époux, et verse dans leurs cœurs la foi, la concorde et l’amour. »

Levine sentait sa poitrine se gonfler, des larmes involontaires monter à ses yeux, et toutes ses pensées sur le mariage, sur l’avenir, se réduire à néant. Ce qui s’accomplissait pour lui avait une portée incomprise jusqu’ici, et qu’il comprenait moins que jamais.

V

Tout Moscou assistait au mariage. Dans cette foule de femmes parées et d’hommes en cravates blanches ou en uniformes, on chuchotait discrètement, les hommes surtout, car les femmes étaient absorbées par leurs observations sur les mille détails, pleins d’intérêt pour elles, de cette cérémonie.

Un petit groupe d’intimes entourait la mariée, et dans le nombre se trouvaient ses deux sœurs : Dolly et la belle madame Lwof arrivée de l’étranger.

« Pourquoi Mary est-elle en lilas à un mariage ? c’est presque du deuil, disait Mme Korsunsky.

— Avec son teint, c’est seyant, répondit la Drubetzky. Mais pourquoi ont-ils choisi le soir pour la cérémonie ? cela sent le marchand.

— C’est plus joli. Moi aussi, je me suis mariée le soir, dit la Korsunsky soupirant et se rappelant combien elle était belle ce jour-là et combien son mari était ridiculement amoureux ! Tout cela était bien changé !

— On prétend que ceux qui ont été garçons d’honneur plus de dix fois dans leur vie, ne se marient pas ; j’ai voulu m’assurer de cette façon contre le mariage, mais la place était prise », dit le comte Seniavine à la jeune princesse Tcharsky, qui avait des vues sur lui.

Celle-ci ne répondit que par un sourire. Elle regardait Kitty et pensait à ce qu’elle ferait quand, à son tour, elle serait avec Seniavine dans cette situation ; combien elle lui reprocherait alors ses plaisanteries !

Cherbatzky confiait à une vieille demoiselle d’honneur de l’impératrice son intention de poser la couronne sur le chignon de Kitty pour lui porter bonheur.

« Pourquoi ce chignon ? répondit-elle, bien décidée si le monsieur veuf, qu’elle voulait épouser, se soumettait au mariage, à se marier très simplement. Je n’aime pas ce faste. »

Serge Ivanitch plaisantait avec sa voisine et prétendait que si l’usage de voyager après le mariage était répandu, cela tenait à ce que les mariés semblaient généralement honteux de leur choix.

« Votre frère peut être fier, lui. Elle est ravissante. Vous devez lui porter envie !

— J’ai passé ce temps-là, Daria Dmitrievna, » répondit-il, et son visage exprima une tristesse soudaine.

Stépane Arcadiévitch racontait à sa belle-sœur son calembour sur le divorce.

« Il faudrait arranger sa couronne, répondit celle-ci sans écouter.

— Quel dommage qu’elle soit enlaidie, disait la comtesse Nordstone à Mme Lwof. Malgré tout, il ne vaut pas son petit doigt, n’est-ce pas ?

— Je ne suis pas de votre avis, il me plaît beaucoup, et non pas seulement en qualité de beau-frère, répondit Mme Lwof. Comme il a bonne tenue ! C’est si difficile en pareil cas de ne pas être ridicule. Lui n’est ni ridicule ni raide, on sent qu’il est touché.

— Vous vous attendiez à ce mariage ?

— Presque. Il l’a toujours aimée.

— Eh bien, nous allons voir qui des deux mettra le premier le pied sur le tapis. J’ai conseillé à Kitty de commencer.

— C’était inutile, répondit Mme Lwof : dans notre famille nous sommes toutes soumises à nos maris.

— Moi, j’ai fait exprès de prendre le pas sur le mien. Et vous, Dolly ? »

Dolly les entendait sans répondre ; elle était émue, des larmes remplissaient ses yeux, et elle n’aurait pu prononcer une parole sans pleurer. Heureuse pour Kitty et pour Levine, elle faisait des retours sur son propre mariage, et, jetant un regard sur le brillant Stépane Arcadiévitch, elle oubliait la réalité, et ne se souvenait plus que de son premier et innocent amour. Elle pensait aussi à d’autres femmes, ses amies, qu’elle se rappelait à cette heure unique et solennelle de leur vie, où elles avaient renoncé avec joie au passé et abordé un mystérieux avenir, l’espoir et la crainte dans le cœur. Au nombre de ces mariées elle revoyait sa chère Anna, dont elle venait d’apprendre les projets de divorce ; elle l’avait vue aussi, couverte d’un voile blanc, pure comme Kitty sous sa couronne de fleurs d’oranger. Et maintenant ? – « C’est affreux ! » murmura-t-elle.

Les sœurs et les amies n’étaient pas seules à suivre avec intérêt les moindres incidents de la cérémonie ; des spectatrices étrangères étaient là, retenant leur haleine dans la crainte de perdre un seul mouvement des mariés, et répondant avec ennui aux plaisanteries ou aux propos oiseux des hommes, souvent même ne les entendant pas.

« Pourquoi est-elle si émue ? La marie-t-on contre son gré ?

— Contre son gré ? un si bel homme. Est-il prince ?

— Celle en satin blanc est la sœur. Écoute le diacre hurler : « Qu’elle craigne son mari ».

— Les chantres sont-ils de Tchoudof4 ?

— Non, du synode.

— J’ai interrogé le domestique. Il dit que son mari l’emmène dans ses terres. Il est riche à faire peur, dit-on. C’est pour cela qu’on l’a mariée.

— Ça fait un joli couple.

— Et vous qui prétendiez, Marie Wassiliewna, qu’on ne portait plus de crinolines. Voyez donc celle-là, en robe puce, une ambassadrice, dit-on, comme elle est arrangée ! Vous voyez bien ?

— Quel petit agneau sans tache, que la mariée. On dira ce qu’on voudra, on se sent ému. »

Ainsi parlaient les spectatrices assez adroites pour avoir dépassé la porte.

VI

À ce moment, un des officiants vint étendre au milieu de l’église un grand morceau d’étoffe rose, pendant que le chœur entonnait un psaume d’une exécution difficile et compliquée, où la basse et le ténor se répondaient ; le prêtre fit un signe aux mariés en leur indiquant le tapis.

Ils connaissaient tous deux le préjugé qui veut que celui des époux dont le pied se pose le premier sur le tapis, devienne le vrai chef de la famille, mais ni Levine ni Kitty ne se le rappelèrent, Les remarques échangées autour d’eux leur échappèrent également.

Un nouvel office commença, Kitty écouta les prières et chercha, sans y parvenir, à les comprendre. Plus la cérémonie avançait, plus son cœur débordait d’une joie triomphante qui empêchait son attention de se fixer.

On pria Dieu pour « que les époux eussent le don de sagesse et une nombreuse postérité », on rappela « que la première femme avait été tirée de la côte d’Adam », « que la femme devait quitter son père et sa mère pour ne faire qu’un avec son époux » ; on pria Dieu « de les bénir comme Isaac et Rébecca, Moïse et Séphora, et de leur faire voir leurs enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération ».

Quand le prêtre présenta les couronnes et que Cherbatzky, avec ses gants à trois boutons, soutint en tremblotant celle de la mariée, on lui conseilla de toutes parts, à mi-voix, de la poser complètement sur la tête de Kitty.

« Mettez-la-moi », murmura celle-ci en souriant.

Levine se tourna de son côté, et, frappé du rayonnement de son visage, il se sentit, comme elle, heureux et rasséréné.

Ils écoutèrent, la joie au cœur, la lecture de l’épître et le roulement de la voix du diacre au dernier vers, fort apprécié du public étranger qui l’attendait avec impatience. Ils burent avec joie l’eau et le vin tièdes dans la coupe, et suivirent presque gaiement le prêtre lorsqu’il leur fit faire le tour du pupitre en tenant leurs mains dans les siennes. Cherbatzky et Tchirikof, soutenant les couronnes, suivaient les mariés et souriaient aussi, tout en trébuchant sur la traîne de la mariée. L’éclair de joie allumé par Kitty se communiquait, semblait-il, à toute l’assistance. Levine était convaincu que le diacre et le prêtre en subissaient la contagion comme lui.

Les couronnes ôtées, le prêtre lut les dernières prières et félicita le jeune couple. Levine regarda Kitty et crut ne l’avoir encore jamais vue aussi belle ; c’était la beauté de ce rayonnement intérieur qui la transformait ; il voulut parler, mais s’arrêta, craignant que la cérémonie ne fût pas encore terminée. Le prêtre lui dit doucement, avec un bon sourire :

« Embrassez votre femme, et vous, embrassez votre mari », et il leur reprit les cierges.

Levine embrassa sa femme avec précaution, lui prit le bras et sortit de l’église, ayant l’impression nouvelle et étrange de se sentir tout à coup rapproché d’elle. Il n’avait pas cru jusqu’ici à la réalité de tout ce qui venait de se passer, et ne commença à y ajouter foi que lorsque leurs regards étonnés et intimidés se rencontrèrent ; il sentit alors que, bien réellement, ils ne faisaient plus qu’un.

Le même soir, après souper, les jeunes mariés partirent pour la campagne.

VII

Wronsky et Anna voyageaient ensemble en Europe depuis trois mois ; ils avaient visité Venise, Rome, Naples, et venaient d’arriver dans une petite ville italienne où ils comptaient séjourner quelque temps.

Un imposant maître d’hôtel, aux cheveux bien pommadés et séparés par une raie qui partait du cou, en habit noir, large plastron de batiste, et breloques se balançant sur un ventre rondelet, répondait dédaigneusement, les mains dans ses poches, aux questions que lui adressait un monsieur.

Des pas sur l’escalier de l’autre côté du perron firent retourner le brillant majordome, et lorsqu’il aperçut le comte russe, locataire du plus bel appartement de l’hôtel, il retira respectueusement ses mains de ses poches, et prévint le comte, en saluant, que le courrier était venu annoncer que l’intendant du palais, pour lequel on était en négociations, consentait à signer le bail.

« Très bien, dit Wronsky. Madame est-elle à la maison ?

— Madame était sortie, mais elle vient de rentrer », répondit le maître d’hôtel.

Wronsky ôta son chapeau mou à larges bords, essuya de son mouchoir son front et ses cheveux rejetés en arrière qui dissimulaient sa calvitie, puis voulut passer, tout en jetant un regard distrait sur le monsieur arrêté à le contempler.

« Monsieur est russe et vous a demandé », dit le maître d’hôtel.

Wronsky se retourna encore une fois, ennuyé à l’idée de ne pouvoir éviter les rencontres, et content cependant de trouver une distraction quelconque : ses yeux et ceux de l’étranger s’illuminèrent :

« Golinitchef !

— Wronsky ! »

C’était effectivement Golinitchef, un camarade de Wronsky au corps des pages : il y appartenait au parti libéral et en était sorti avec un grade civil sans aucune intention d’entrer au service. Depuis leur sortie du corps ils ne s’étaient rencontrés qu’une seule fois.

Wronsky, lors de cette unique rencontre, avait cru comprendre que son ancien camarade méprisait, du haut de ses opinions extra-libérales, la carrière militaire ; il l’avait, en conséquence, traité froidement et avec hauteur, ce qui avait laissé Golinitchef indifférent, mais ne leur avait pas donné le désir de se revoir. Et cependant ce fut avec un cri de joie qu’ils se reconnurent. Peut-être Wronsky ne se douta-t-il pas que la cause du plaisir qu’il avait à retrouver Golinitchef était le profond ennui qu’il éprouvait ; mais, oubliant le passé, il lui tendit la main, et l’expression un peu inquiète de la physionomie de Golinitchef fit place à une satisfaction manifeste.

« Enchanté de te rencontrer ! dit Wronsky avec un sourire amical qui découvrit ses belles dents.

— On m’a dit ton nom, je ne savais pas si c’était toi ; très, très heureux…

— Mais entre donc. Que fais-tu ici ?

— J’y suis depuis plus d’un an. Je travaille.

— Vraiment ? dit Wronsky avec intérêt. Entrons donc. »

Et selon l’habitude propre aux Russes de parler français quand ils ne veulent pas être compris de leurs domestiques, il dit en français :

« Tu connais Mme Karénine ? nous voyageons ensemble, j’allais chez elle ». Et tout en parlant il examinait la physionomie de Golinitchef.

— Ah ! Je ne savais pas (il le savait parfaitement), répondit celui-ci avec indifférence.

— Y a-t-il longtemps que tu es ici ?

— Depuis trois jours », répondit Wronsky, continuant à observer son camarade.

« C’est un homme bien élevé, qui voit les choses dans leur véritable jour ; on peut le présenter à Anna », se dit-il, interprétant favorablement la façon dont Golinitchef venait de détourner la conversation.

Depuis qu’il voyageait avec Anna, Wronsky, à chaque rencontre nouvelle, avait éprouvé le même sentiment d’hésitation ; généralement les hommes avaient compris la situation « comme elle devait être comprise ». Il eût été embarrassé de dire ce qu’il entendait par là. Au fond, ces personnes ne cherchaient pas à comprendre, et se contentaient d’une tenue discrète, exempte d’allusions et de questions, comme font les gens bien élevés en présence d’une situation délicate et compliquée.

Golinitchef était certainement de ceux-là, et lorsque Wronsky l’eût présenté à Anna, il fut doublement content de l’avoir rencontré, son attitude étant correcte autant qu’on pouvait le désirer, et ne lui coûtant visiblement aucun effort.

Golinitchef ne connaissait pas Anna, dont la beauté et la simplicité le frappèrent. Elle rougit en voyant entrer les deux hommes, et cette rougeur enfantine plut infiniment au nouveau venu. Il fut charmé de la façon naturelle dont elle abordait sa situation, appelant Wronsky par son petit nom, et disant qu’ils allaient s’installer dans une maison qu’on décorait du nom de palazzo, de l’air d’une personne qui veut éviter tout malentendu devant un étranger.

Golinitchef, qui connaissait Alexis Alexandrovitch, ne put s’empêcher de donner raison à cette femme jeune, vivante et pleine d’énergie ; il admit, ce qu’Anna ne comprenait guère elle-même, qu’elle pût être heureuse et gaie tout en ayant abandonné son mari et son fils, et perdu sa bonne renommée.

« Ce palazzo est dans le guide, dit Golinitchef. Vous y verrez un superbe Tintoret de sa dernière manière.

— Faisons une chose : le temps est superbe, retournons le voir, dit Wronsky, s’adressant à Anna.

— Très volontiers, je vais mettre mon chapeau. Vous dites qu’il fait chaud ? » dit-elle sur le pas de la porte, se retournant vers Wronsky et rougissant encore.

Wronsky comprit qu’Anna, ne sachant pas au juste qui était Golinitchef, se demandait si elle avait eu avec lui le ton qu’il fallait.

Il la regarda, longuement, tendrement, et répondit :

« Non, trop chaud. »

Anna devina qu’il était satisfait d’elle, et lui répondant par un sourire, sortit de son pas vif et gracieux.

Les amis se regardèrent avec un certain embarras, Golinitchef comme un homme qui voudrait exprimer son admiration sans oser le faire, Wronsky comme quelqu’un qui désire un compliment et le redoute.

« Ainsi, tu t’es fixé ici ? dit Wronsky pour entamer une conversation quelconque. Tu t’occupes toujours des mêmes études ?

— Oui, j’écris la seconde partie des Deux origines, répondit Golinitchef tout épanoui à cette question, ou pour être plus exact, je prépare et j’assemble mes matériaux. Ce sera beaucoup plus vaste que la première partie. On ne veut pas comprendre chez nous, en Russie, que nous sommes les successeurs de Byzance… » Et il commença une longue dissertation.

Wronsky fut confus de ne rien savoir de cet ouvrage dont l’auteur parlait comme d’un livre connu, puis, à mesure que Golinitchef développait ses idées, il y prit intérêt, quoiqu’il remarquât avec peine l’agitation nerveuse qui s’emparait de son ami ; ses yeux s’animaient en réfutant les arguments de ses adversaires, et sa figure prenait une expression irritée et tourmentée.

Wronsky se rappela Golinitchef au corps des pages : c’était alors un garçon de petite taille, maigre, vif, bon enfant, plein de sentiments élevés, et toujours le premier de sa classe. Pourquoi était-il devenu si irritable ? Pourquoi surtout, lui un homme du meilleur monde, se mettait-il sur la même ligne que des écrivailleurs de profession qui le poussaient à bout ? En valaient-ils la peine ? Wronsky se prenait presque de compassion pour lui.

Golinitchef, plein de son sujet, ne remarqua même pas l’entrée d’Anna. Celle-ci, en toilette de promenade, une ombrelle à la main, s’arrêta près des causeurs, et Wronsky fut heureux de s’arracher au regard fixe et fébrile de son interlocuteur, pour porter avec amour les yeux sur l’élégante taille de son amie.

Golinitchef eut quelque peine à reprendre possession de lui-même. Mais Anna sut vite le distraire par sa conversation aimable et enjouée. Elle le mit peu à peu sur le chapitre de la peinture, dont il parla en connaisseur ; ils arrivèrent ainsi à pied jusqu’au palais, et le visitèrent.

« Une chose m’enchante particulièrement dans notre nouvelle installation, dit Anna en rentrant : c’est que tu auras un bel atelier ; – elle tutoyait Wronsky en russe devant Golinitchef, qu’elle considérait déjà comme devant faire partie de leur intimité dans la solitude où ils vivaient.

— Est-ce que tu t’occupes de peinture ? demanda celui-ci, se tournant avec vivacité vers Wronsky.

— J’en ai beaucoup fait autrefois, et m’y suis un peu remis maintenant, répondit Wronsky en rougissant.

— Il a un véritable talent, s’écria Anna railleuse ; je ne suis pas bon juge, mais je le sais par des connaisseurs sérieux. »

VIII

Cette première période de délivrance morale et de retour à la santé fut pour Anna une époque de joie exubérante ; l’idée du mal dont elle était cause ne parvint pas à empoisonner son ivresse. Ne devait-elle pas à ce malheur un bonheur assez grand pour effacer tout remords ? Aussi n’y arrêtait-elle pas sa pensée. Les événements qui avaient suivi sa maladie, depuis sa réconciliation avec Alexis Alexandrovitch jusqu’à son départ de la maison conjugale, lui paraissaient un cauchemar maladif, dont son voyage, seule avec Wronsky, l’avait délivrée. Pourquoi revenir sur ce terrible souvenir ? « Après tout, se disait-elle, et ce raisonnement lui donnait un certain calme de conscience, le tort que j’ai causé à cet homme était fatal, inévitable, mais du moins je ne profiterai pas de son malheur. Puisque je le fais souffrir, je souffrirai aussi ; je renonce à tout ce que j’aime, à tout ce que j’apprécie le plus au monde, mon fils et ma réputation. Puisque j’ai péché, je ne mérite ni le bonheur ni le divorce, et j’accepte la honte ainsi que la douleur de la séparation. »

Anna était sincère en raisonnant de la sorte ; mais au fond jusqu’ici elle n’avait connu ni cette souffrance ni cette honte qu’elle se croyait prête à subir comme une expiation. Wronsky et elle évitaient tous deux, depuis qu’ils étaient à l’étranger, des rencontres qui auraient pu les placer dans une situation fausse : les quelques personnes avec lesquelles ils étaient entrés en relations, avaient feint de comprendre leur position mieux qu’ils ne la comprenaient eux-mêmes. Quant à la séparation d’avec son fils, Anna n’en souffrait pas encore cruellement : passionnément attachée à sa petite fille, une enfant ravissante, elle ne pensait que rarement à Serge.

Plus elle vivait avec Wronsky, plus il lui devenait cher ; sa présence continuelle était un enchantement toujours nouveau. Chacun des traits de son caractère lui semblait beau ; tout, jusqu’à son changement de tenue, depuis qu’il avait quitté l’uniforme, lui plaisait comme à une enfant éperdument amoureuse. Chacune de ses paroles, de ses pensées, portait un véritable cachet de grandeur et de noblesse. Elle s’effrayait presque de cette admiration excessive et n’osait la lui avouer, de crainte qu’en lui faisant constater ainsi sa propre infériorité il ne se détachât d’elle, et rien ne lui semblait terrible comme l’idée de perdre son amour. Cette terreur, du reste, n’était nullement justifiée par la conduite de Wronsky : jamais il ne témoignait le moindre regret d’avoir sacrifié à sa passion une carrière dans laquelle il eût certainement joué un rôle considérable ; jamais, non plus, il ne s’était montré aussi respectueux, aussi préoccupé de la crainte qu’Anna souffrit de sa position. Lui, cet homme si absolu, n’avait pas de volonté devant elle, et ne cherchait qu’à deviner ses moindres désirs. Comment n’aurait-elle pas été reconnaissante, et n’aurait-elle pas senti le prix d’attentions aussi constantes ? Parfois cependant elle éprouvait involontairement une certaine lassitude à se trouver l’objet de cette incessante préoccupation.

Quant à Wronsky, malgré la réalisation de ses plus chers désirs, il n’était pas pleinement heureux. Éternelle erreur de ceux qui croient trouver leur satisfaction dans l’accomplissement de tous leurs vœux, il ne possédait que quelques parcelles de cette immense félicité rêvée par lui. Un moment, quand il s’était vu libre de ses actions et de son amour, son bonheur avait été complet ; – mais bientôt une certaine tristesse s’empara de lui. Il chercha, presque sans s’en douter, un nouveau but à ses désirs, et prit des caprices passagers pour des aspirations sérieuses.

Employer seize heures de la journée à l’étranger, hors du cercle de devoirs sociaux qui remplissaient sa vie à Pétersbourg, n’était pas aisé. Il ne fallait plus penser aux distractions qu’il avait pratiquées dans ses précédents voyages ; un projet de souper avec des amis avait provoqué chez Anna un véritable accès de désespoir ; il ne pouvait pas rechercher les relations russes ou indigènes, et, quant aux curiosités du pays, outre qu’il les connaissait déjà, il n’y attachait pas, en qualité de Russe et d’homme d’esprit, l’importance excessive d’un Anglais.

Comme un animal affamé se précipite sur la nourriture qui lui tomba sous la dent, Wronsky se jetait donc inconsciemment sur tout ce qui pouvait lui servir de pâture, politique, peinture, livres nouveaux.

Il avait, dans sa jeunesse, montré des dispositions pour la peinture, et, ne sachant que faire de son argent, s’était composé une collection de gravures. Ce fut à l’idée de peindre qu’il s’arrêta, afin de donner un aliment à son activité. Le goût ne lui manquait pas, et il y joignait un don d’imitation qu’il confondait avec des facultés artistiques. Tous les genres lui étaient bons : peinture historique ou religieuse, paysage, il se croyait capable de tout aborder. Il ne recherchait pas l’aspiration directement dans la vie, dans la nature, car il ne comprenait l’une et l’autre qu’entrevues à travers les incarnations de l’art, mais il exécutait assez facilement des pastiches passables. L’école française, dans ses œuvres gracieuses et décoratives, exerçant sur lui une certaine séduction, il commença un portrait d’Anna dans ce goût. Elle portait le costume italien, et tous ceux qui virent ce portrait en parurent aussi contents que l’auteur lui-même.

IX

Le vieux palazzo un peu délabré dans lequel ils vinrent s’établir, entretint Wronsky dans une agréable illusion ; il crut avoir subi une métamorphose, et s’être transformé d’un propriétaire russe, colonel en retraite, en un amateur éclairé des arts, faisant modestement de la peinture, et sacrifiant le monde et ses ambitions à l’amour d’une femme. L’antique palais prêtait à ces chimères, avec ses hauts plafonds peints, ses murs couverts de fresques et de mosaïques, ses grands vases sur les cheminées, et les consoles, ses épais rideaux jaunes aux fenêtres, ses portes sculptées et ses vastes salles mélancoliques ornées de tableaux.

Son nouveau rôle satisfit Wronsky quelque temps ; il fit la connaissance d’un professeur de peinture italien, avec lequel il peignit des études d’après nature. Il entreprit en même temps des recherches sur le moyen âge en Italie, qui lui inspirèrent un intérêt si vif pour cette époque, qu’il finit par porter des chapeaux mous moyen âge, et par se draper à l’antique dans son plaid, ce qui, du reste, lui allait fort bien.

« Connais-tu le tableau de Mikhaïlof ? » dit un matin Wronsky à Golinitchef qui entrait chez lui, et il lui tendit un journal russe contenant un article sur cet artiste qui venait d’achever une toile déjà célèbre, et vendue avant d’être terminée. Il vivait dans cette même ville, dénué de secours et d’encouragements. L’article blâmait sévèrement le gouvernement et l’Académie d’abandonner ainsi un artiste de talent.

« Je le connais, répondit Golinitchef ; il ne manque certainement pas de mérite, mais ses tendances sont absolument fausses. Ce sont toujours ces conceptions du Christ et de la vie religieuse à la façon d’Ivanof, Strauss, Renan.

— Quel est le sujet du tableau ? demanda Anna.

— Le Christ devant Pilate. Le Christ est un Juif de la nouvelle école réaliste la plus pure. »

Et cette question touchant à un de ses sujets favoris, Golinitchef continua à développer ses idées :

« Je ne comprends pas qu’ils puissent tomber dans une erreur aussi grossière. Le type du Christ a été bien défini dans l’art par les maîtres anciens. S’ils éprouvent le besoin de représenter un sage ou un révolutionnaire, que ne prennent-ils Socrate, Franklin, Charlotte Corday, – tous ceux qu’ils voudront, – mais pas le Christ. C’est le seul auquel l’art ne doive pas oser toucher, et…

— Est-il vrai que ce Mikhaïlof soit dans la misère ? demanda Wronsky, qui pensait qu’en qualité de Mécène il devait songer à aider l’artiste, sans trop se préoccuper de la valeur de son tableau. Ne pourrions-nous lui demander de faire le portrait d’Anna Arcadievna ?

— Pourquoi le mien ? répondit celle-ci. Après le tien je n’en veux pas d’autre. Faisons plutôt celui d’Anny (elle nommait ainsi sa fille) ou celui-là… », ajouta-t-elle désignant la belle nourrice italienne qui venait de descendre l’enfant au jardin, et jetait un regard furtif du côté de Wronsky. Cette Italienne dont Wronsky admirait la beauté et le « type moyen âge » et dont il avait peint la tête, était le seul point noir dans la vie d’Anna. Elle craignait d’en être jalouse, et se montrait d’autant meilleure pour cette femme et son petit garçon.

Wronsky regarda aussi par la fenêtre, puis, rencontrant les yeux d’Anna, il se tourna vers Golinitchef.

« Tu connais ce Mikhaïlof ?

— Je l’ai rencontré. C’est un original sans aucune éducation, – un de ces nouveaux sauvages comme on en voit souvent maintenant, – vous savez, – ces libres penseurs qui versent d’emblée dans l’athéisme, le matérialisme, la négation de tout. – Autrefois, continua Golinitchef sans laisser Wronsky et Anna placer un mot, autrefois le libre penseur était un homme élevé dans des idées religieuses, morales, n’ignorant pas les lois qui régissent la société, et arrivant à la liberté de la pensée, après bien des luttes ; mais nous possédons maintenant un nouveau type, les libres penseurs qui grandissent sans avoir jamais entendu parler des lois de la morale et de la religion, qui ignorent que certaines autorités puissent exister, et qui ne possèdent que le sentiment de la négation : en un mot, des sauvages. Mikhaïlof est de ceux-là. Fils d’un maître d’hôtel de Moscou, il n’a reçu aucune éducation. Entré à l’Académie avec une certaine réputation, il a voulu s’instruire, car il n’est pas sot, et dans ce but s’est adressé à la source de toute science : les journaux et les revues. Dans le bon vieux temps, si un homme, – disons un Français, – avait l’intention de s’instruire, que faisait-il ? il étudiait les classiques, les prédicateurs, les poètes tragiques, les historiens, les philosophes, – et vous comprenez tout le travail intellectuel qui en résultait pour lui. Mais chez nous, c’est bien plus simple, on s’adresse à la littérature négative et l’on s’assimile très facilement un extrait de cette science-là. – Et encore, il y a vingt ans, cette même littérature portait des traces de la lutte contre les autorités et traditions séculaires du passé, et ces traces de lutte enseignaient encore l’existence de ces choses-là. Mais maintenant on ne se donne même plus la peine de combattre le passé, on se contente des mots : sélection, évolution, lutte pour l’existence, néant ; cela suffit à tout. Dans mon article…

— Savez-vous ce qu’il faut faire, dit Anna coupant court résolument au verbiage de Golinitchef, après avoir échangé un regard avec Wronsky, allons voir votre peintre… »

Golinitchef y consentit volontiers, et, l’atelier de l’artiste se trouvant dans un quartier éloigné, ils s’y firent mener en voiture.

Une heure plus tard, Anna, Golinitchef et Wronsky arrivaient en calèche devant une maison neuve et laide. Les visiteurs envoyèrent leur carte à Mikhaïlof, avec prière d’être admis à voir son tableau.

X

Mikhaïlof était au travail, comme toujours, quand on lui remit les cartes du comte Wronsky et de Golinitchef. La matinée s’était passée à peindre dans son atelier, mais, en rentrant chez lui, il s’était mis en colère contre sa femme, qui n’avait pas su s’arranger avec une propriétaire exigeante.

« Je t’ai dit vingt fois de ne pas entrer en discussion avec elle. Tu es une sotte achevée, mais tu l’es triplement quand tu te lances dans des explications italiennes.

— Pourquoi ne songes-tu pas aux arriérés ? ce n’est pas ma faute, à moi : si j’avais de l’argent…

— Laisse-moi la paix, au nom du ciel ! – cria Mikhaïlof, la voix pleine de larmes, et il se retira dans sa chambre de travail, séparée par une cloison de la pièce commune, en ferma la porte à clef, et se boucha les oreilles. – Elle n’a pas le sens commun ! » se dit-il, s’asseyant à sa table et se mettant avec ardeur à la tâche.

Jamais il ne faisait de meilleure besogne que lorsque l’argent manquait, et surtout lorsqu’il venait de se quereller avec sa femme. Il avait commencé l’esquisse d’un homme en proie à un accès de colère ; ne la retrouvant pas, il rentra chez sa femme, l’air bourru, sans la regarder, et demanda à l’aîné des enfants le dessin qu’il leur avait donné. Après bien des recherches, on le trouva, sali, couvert de taches de bougie. Il l’emporta tel quel, le plaça sur sa table, l’examina à distance en fermant à demi les yeux, puis sourit avec un geste satisfait.

« C’est ça, c’est ça ! » murmura-t-il, prenant un crayon et dessinant rapidement. Une des taches de bougie donnait à son esquisse un aspect nouveau.

Tout en crayonnant il se souvint du menton proéminent de l’homme auquel il achetait des cigares, et aussitôt son dessin prit cette même physionomie énergique et accentuée, et l’esquisse cessa d’être une chose vague, morte, pour s’animer et devenir vivante. Il en rit de plaisir. Comme il achevait soigneusement son dessin, on lui apporta les deux cartes.

« J’y vais à l’instant », répondit-il.

Puis il rentra chez sa femme.

« Voyons, Sacha, ne sois pas fâchée, dit-il avec un sourire tendre et en même temps craintif, tu as eu tort, j’ai eu tort aussi. J’arrangerai les choses. » Et, réconcilié avec sa femme, il endossa un paletot olive à collet de velours, prit son chapeau, et se rendit à l’atelier, vivement préoccupé de la visite de ces grands personnages russes, venus en calèche pour voir son atelier.

Au fond, son opinion sur le tableau qui s’y trouvait exposé se résumait ainsi : personne n’était capable d’en produire un pareil. Ce n’est pas qu’il le crût supérieur aux Raphaëls, mais il était sûr d’y avoir mis tout ce qu’il voulait y mettre, et défiait les autres d’en faire autant. Cependant, malgré cette conviction, qui datait pour lui du jour où l’œuvre avait été commencée, il attachait une importance extrême au jugement du public, et l’attente de ce jugement l’émouvait jusqu’au fond de l’âme. Il attribuait à ses critiques une profondeur de vues qu’il ne possédait pas lui-même, et s’attendait à leur voir découvrir dans son tableau des côtés neufs, qu’il n’y avait pas encore remarqués. Tout en avançant à grandes enjambées, il fut frappé, malgré ses préoccupations, de l’apparition d’Anna, doucement éclairée, debout dans l’ombre du portail, causant avec Golinitchef, et regardant approcher l’artiste qu’elle cherchait à examiner de loin. Celui-ci, sans même en avoir conscience, enfouit aussitôt cette impression dans quelque coin de son cerveau, pour s’en servir un jour, comme du menton de son marchand de cigares.

Les visiteurs, déjà désenchantés sur le compte de Mikhaïlof par les récits de Golinitchef, le furent plus encore par l’extérieur du peintre. De taille moyenne et trapue, Mikhaïlof avec sa démarche agitée, son chapeau marron, son paletot olive et son pantalon étroit démodé, produisait une impression que la vulgarité de sa longue figure et le mélange de timidité et de prétention à la dignité qui s’y peignaient, ne contribuaient pas à rendre favorable.

« Faites-moi l’honneur d’entrer », dit-il, cherchant à prendre un air indifférent, tandis qu’il introduisait ses visiteurs et leur ouvrait la porte de l’atelier.

XI

À peine entrés, Mikhaïlof jeta un nouveau coup d’œil sur ses hôtes ; la tête de Wronsky, aux pommettes légèrement saillantes, se grava instantanément dans son imagination, car le sens artistique de cet homme travaillait en dépit de son trouble, et amassait sans cesse des matériaux. Ses observations fines et justes s’appuyaient sur d’imperceptibles indices. Celui-ci (Golinitchef) devait être un Russe fixé en Italie. Mikhaïlof ne savait ni son nom, ni l’endroit où il l’avait rencontré, encore moins s’il lui avait jamais parlé ; mais il se rappelait sa figure comme toutes celles qu’il voyait, et se souvenait de l’avoir déjà classé dans l’immense catégorie des physionomies pauvres d’expression, malgré leur faux air d’originalité. Un front très découvert et beaucoup de cheveux par derrière donnaient à cette tête une individualité purement apparente, tandis qu’une expression d’agitation puérile se concentrait dans l’étroit espace qui séparait les deux yeux. Wronsky et Anna devaient, selon Mikhaïlof, être des Russes de distinction, riches et ignorants des choses de l’art, comme tous les Russes riches qui jouent à l’amateur et au connaisseur.

« Ils ont certainement visité les galeries anciennes, et, après avoir parcouru les ateliers des charlatans allemands et des imbéciles préraphaélistes anglais, ils me font l’honneur d’une visite pour compléter leur tournée », pensa-t-il. – La façon dont les dilettantes examinent les ateliers des peintres modernes, lui était bien connue : il savait que leur seul but est de pouvoir dire que l’art moderne prouve l’incontestable supériorité de l’art ancien. Il s’attendait à tout cela, et le lisait dans l’indifférence avec laquelle ses visiteurs causaient entre eux en se promenant dans l’atelier, et regardaient à loisir les bustes et les mannequins, tandis que le peintre découvrait son tableau.

Malgré cette prévention et l’intime conviction que des Russes riches et de haute naissance ne pouvaient être que des imbéciles et des sots, il déroulait des études, levait les stores, et dévoilait d’une main troublée son tableau.

« Voici, dit-il, s’éloignant du tableau et le désignant du geste aux spectateurs. – C’est le Christ devant Pilate. – Mathieu, chapitre XXVII. » Il sentit ses lèvres trembler d’émotion, et se recula pour se placer derrière ses hôtes. Pendant les quelques secondes de silence qui suivirent, Mikhaïlof regarda son tableau d’un œil indifférent, comme s’il eût été l’un des visiteurs. Malgré lui, il attendait un jugement supérieur, une sentence infaillible, de ces trois personnes qu’il venait de mépriser l’instant d’avant. Oubliant sa propre opinion, aussi bien que les mérites incontestables qu’il reconnaissait à son œuvre depuis trois ans, il la voyait du regard froid et critique d’un étranger, et n’y trouvait plus rien de bon. Combien les phrases poliment hypocrites qu’il allait entendre seraient méritées, combien ses hôtes auraient raison de le plaindre et de se moquer de lui, une fois sortis !

Ce silence, qui ne dura cependant pas au delà d’une minute, lui parut d’une longueur intolérable, et, pour l’abréger et dissimuler son trouble, il fit l’effort d’adresser la parole à Golinitchef.

« Je crois avoir eu l’honneur de vous rencontrer, dit-il, jetant des regards inquiets tantôt sur Anna, tantôt sur Wronsky, pour ne rien perdre du jeu de leurs physionomies.

— Certainement ; nous nous sommes rencontrés chez Rossi, le soir où cette demoiselle italienne, la nouvelle Rachel, a déclamé ; vous en souvient-il ? » répondit légèrement Golinitchef, détournant ses regards sans le moindre regret apparent.

Il remarqua cependant que Mikhaïlof attendait une appréciation, et ajouta :

« Votre œuvre a beaucoup progressé depuis la dernière fois que je l’ai vue, et maintenant, comme alors, je suis très frappé de votre Pilate. C’est bien là un homme bon, faible, tchinovnick jusqu’au fond de l’âme, qui ignore absolument la portée de son action. Mais il me semble… »

Le visage mobile de Mikhaïlof s’éclaircit, ses yeux brillèrent, il voulut répondre : mais l’émotion l’en empêcha et il feignit un accès de toux. Cette observation de détail, juste, mais de nulle valeur pour lui, puisqu’il tenait en mince estime l’instinct artistique de Golinitchef, le remplissait de joie.

Du coup il se prit d’affection pour son hôte, et passa subitement de l’abattement à l’enthousiasme. Soudain son tableau retrouva pour lui sa vie si complexe, et si profonde.

Wronsky et Anna causaient à voix basse, comme on le fait aux expositions de peinture, pour ne pas risquer de froisser l’auteur, et surtout pour ne pas laisser entendre une de ces remarques si facilement absurdes lorsqu’on parle d’art. Mikhaïlof crut à une impression favorable sur son tableau et se rapprocha d’eux.

« Quelle admirable expression a ce Christ ! » dit Anna, pensant que cet éloge ne pouvait être qu’agréable à l’artiste, puisque le Christ formait le personnage principal du tableau. Elle ajouta : « On sent qu’il a pitié de Pilate. »

C’était encore une des mille remarques justes et banales qu’on pouvait faire. La tête du Christ devait exprimer la résignation à la mort, le sentiment d’un profond désenchantement, d’une paix surnaturelle, d’un sublime amour, par conséquent aussi la pitié pour ses ennemis ; Pilate le tchinovnick devait forcément représenter la vie charnelle, par opposition au Christ, type de la vie spirituelle, et par conséquent avoir l’aspect d’un vulgaire fonctionnaire ; mais le visage de Mikhaïlof s’épanouit néanmoins.

« Et comme c’est peint ! quel air autour de cette figure ! on en pourrait faire le tour, dit Golinitchef, voulant montrer par cette observation qu’il n’approuvait pas le côté réaliste du Christ.

— Oui, c’est une œuvre magistrale ! dit Wronsky. Quel relief dans ces figures du second plan. Voilà de l’habileté de main ! ajouta-t-il se tournant vers Golinitchef et faisant allusion à une discussion dans laquelle il s’était avoué découragé par les difficultés pratiques de l’art.

— C’est tout à fait remarquable ! » dirent Golinitchef et Anna. Mais la dernière observation de Wronsky piqua Mikhaïlof, il fronça le sourcil et regarda Wronsky d’un air mécontent ; il ne comprenait pas bien le mot « habileté ». Souvent il avait remarqué, même dans les éloges qu’on lui adressait, qu’on opposait cette habileté technique au mérite intrinsèque de l’œuvre, comme s’il eût été possible de peindre une mauvaise composition avec talent !

« La seule remarque que j’oserai faire si vous me le permettez… dit Golinitchef.

— Faites-la, de grâce, répondit Mikhaïlof, souriant sans gaieté.

— C’est que vous avez peint un homme Dieu et non le Dieu fait homme. Du reste, je sais que c’était là votre intention.

— Je ne puis peindre le Christ que tel que je le comprends, dit Mikhaïlof d’un air sombre.

— Dans ce cas, excusez un point de vue qui m’est particulier ; votre tableau est si beau que cette observation ne saurait lui faire du tort… Prenons Ivanof pour exemple. Pourquoi ramène-t-il le Christ aux proportions d’une figure historique ? Il ferait aussi bien de choisir un thème nouveau, moins rebattu.

— Mais si ce thème-là est le plus grand de tous pour l’art ?

— En cherchant, on trouverait bien autre chose. L’art, selon moi, ne souffre pas la discussion ; or cette question se pose devant le tableau d’Ivanof : est-ce un Dieu ? et l’unité de l’impression se trouve ainsi détruite.

— Pourquoi cela ? Il me semble que cette question ne peut plus se poser pour des hommes éclairés », répondit Mikhaïlof.

Golinitchef n’était pas de cet avis et, fort de son idée, battit le peintre dans une discussion où celui-ci ne sut pas se défendre.

XII

Anna et Wronsky, regrettant le bavardage savant de leur ami, échangeaient des regards ennuyés ; ils prirent enfin le parti de continuer seuls la visite de l’atelier, et s’arrêtèrent devant un petit tableau.

« Quel bijou ! c’est charmant ! dirent-ils tous deux d’une même voix.

— Qu’est-ce qui leur plaît tant ! » pensa Mikhaïlof. Il avait complètement oublié ce tableau, fait depuis trois ans. Une fois une toile achevée, il ne la regardait plus volontiers, et n’avait exposé celle-ci que parce qu’un Anglais désirait l’acheter.

— Ce n’est rien ; une ancienne étude, dit-il.

— Mais c’est excellent ! » reprit Golinitchef, subissant très sincèrement le charme du tableau.

Deux enfants pêchaient à la ligne à l’ombre d’un cytise. L’aîné, tout absorbé, retirait prudemment sa ligne de l’eau ; le plus jeune, couché dans l’herbe, appuyait sur son bras sa tête blonde ébouriffée, en regardant l’eau de ses grands yeux pensifs. À quoi pensait-il ?

L’enthousiasme produit par cette étude ramena un peu Mikhaïlof à sa première émotion, mais il redoutait les vaines réminiscences du passé, et voulut conduire ses hôtes vers un troisième tableau. Wronsky lui déplut en demandant si l’étude était à vendre ; cette question d’argent lui parut inopportune et il répondit en fronçant les sourcils :

« Il est exposé pour la vente. »

Les visiteurs partis, Mikhaïlof s’assit devant son tableau du Christ et de Pilate, et repassa mentalement tout ce qui avait été dit et sous-entendu par eux. Chose étrange ! les observations qui semblaient avoir tant de poids en leur présence, et quand lui-même se mettait à leur point de vue, perdaient maintenant toute signification. En examinant son œuvre de son regard d’artiste, il rentra dans la pleine conviction de sa perfection et de sa haute valeur, et revint par conséquent à la disposition d’esprit nécessaire pour continuer son travail.

La jambe du Christ en raccourci avait cependant un défaut ; il saisit sa palette et, tout en corrigeant cette jambe, regarda sur le second plan la tête de Jean, qu’il considérait comme le dernier mot de la perfection, et que les visiteurs n’avaient même pas remarquée. Il essaya d’y toucher aussi, mais pour bien travailler il devait être moins ému, et trouver un juste milieu entre la froideur et l’exaltation. Pour le moment, l’agitation l’emportait ; il voulut couvrir son tableau, s’arrêta, soulevant la draperie d’une main, et sourit avec extase à son saint Jean. Enfin, s’arrachant à grand’peine à sa contemplation, il laissa retomber le rideau, et retourna chez lui fatigué mais heureux.

Wronsky, Anna et Golinitchef rentrèrent gaiement au palazzo, causant de Mikhaïlof et de ses tableaux. Le mot talent revenait souvent dans leur conversation ; ils entendaient par là, non-seulement un don inné, presque physique, indépendant de l’esprit et du cœur, mais quelque chose de plus étendu, dont le sens vrai leur échappait. « Du talent, disaient-ils, certes il en a, mais ce talent n’est pas suffisamment développé, faute de culture intellectuelle, défaut propre à tous les artistes russes. »

XIII

Wronsky acheta le petit tableau et décida même Mikhaïlof à faire le portrait d’Anna. L’artisan vint au jour indiqué et commença une esquisse, qui, dès la cinquième séance, frappa Wronsky par sa ressemblance, et par un sentiment très fin de la beauté du modèle. « Je lutte depuis si longtemps sans parvenir à rien, disait Wronsky en parlant de son portrait d’Anna, et lui n’a qu’à la regarder pour la bien rendre ; voilà ce que j’appelle savoir son métier. »

« Cela viendra avec la pratique, » disait Golinitchef pour le consoler ; car à ses yeux Wronsky avait du talent, et possédait d’ailleurs une instruction qui devait élever en lui le sentiment de l’art. Au reste, les convictions de Golinitchef étaient corroborées par le besoin qu’il avait des éloges et de la sympathie de Wronsky pour ses propres travaux ; c’était un échange de bas procédés.

Mikhaïlof, hors de son atelier, paraissait un autre homme ; au palazzo surtout, il se montra respectueux avec affectation, soigneux d’éviter toute intimité avec des gens qu’au fond il n’estimait plus. Il n’appelait Wronsky que « Votre Excellence » et, malgré les invitations réitérées d’Anna, n’accepta jamais à dîner, et ne se montra qu’aux heures des séances. Anna fut plus aimable pour lui que pour d’autres ; Wronsky le traita avec une politesse exquise et désira avoir son opinion sur ses tableaux ; Golinitchef ne négligea aucune occasion de lui inculquer des idées saines sur l’art : Mikhaïlof n’en resta pas moins froid. Anna sentait cependant qu’il la regardait volontiers, quoiqu’il évitât toute conversation ; quant aux conseils demandés par Wronsky, il se retrancha dans un silence obstiné, regarda les tableaux sans mot dire, et ne cacha pas l’ennui que lui causaient les discours de Golinitchef.

Cette sourde hostilité produisit une pénible impression, et l’on se trouva mutuellement soulagé lorsque, les séances terminées, Mikhaïlof cessa de venir au palazzo, laissant en souvenir de lui un admirable portrait. Golinitchef fut le premier à exprimer l’idée que le peintre était envieux de Wronsky.

« Ce qui le rend furieux, c’est de voir un homme riche, haut placé, comte par-dessus le marché, ce qui les vexe toujours, arriver sans se donner grand’peine à faire aussi bien, peut-être mieux que lui ; il a consacré sa vie à la peinture, mais vous, vous possédez une culture d’esprit à laquelle des gens comme Mikhaïlof n’arriveront jamais. »

Wronsky, tout en prenant le parti du peintre, donnait au fond raison à son ami, car, dans sa conviction intime, il trouvait très naturel qu’un homme dans une situation inférieure lui portât envie.

Les deux portraits d’Anna auraient dû l’éclairer et lui montrer la différence qui existait entre Mikhaïlof et lui ; il la comprit assez pour renoncer au sien en le déclarant superflu, et se contenter de son tableau moyen âge, dont il était aussi satisfait que Golinitchef et Anna, parce qu’il ressemblait, beaucoup plus que tout ce que faisait Mikhaïlof, à un tableau ancien.

L’artiste, de son côté, malgré l’attrait que le portrait d’Anna avait eu pour lui, fut heureux d’être délivré des discours de Golinitchef et des œuvres de Wronsky ; on ne pouvait certes pas empêcher celui-ci de s’amuser, les dilettantes ayant malheureusement le droit de peindre ce que bon leur semble : mais il souffrait de ce passe-temps d’amateur. Nul ne peut défendre à un homme de se pétrir une poupée de cire et de l’embrasser, mais qu’il n’aille pas la caresser devant deux amoureux ! La peinture de Wronsky lui produisait un effet d’insuffisance analogue ; elle le blessait, le froissait : il la trouvait ridicule et pitoyable.

L’engouement de Wronsky pour la peinture et le moyen âge fut du reste de courte durée ; il eut assez d’instinct artistique pour ne pas achever son tableau, et reconnaître tristement que les défauts, peu apparents au début, devenaient criants à mesure qu’il avançait. Il était dans le cas de Golinitchef, qui, tout en sentant le vide de son esprit, se nourrissait volontairement d’illusions, et s’imaginait mûrir ses idées et assembler des matériaux. Mais là où celui-ci s’aigrissait et s’irritait, Wronsky restait parfaitement calme : incapable de se tromper lui-même, il abandonna simplement la peinture avec sa décision de caractère habituelle, sans chercher à se justifier ni à s’expliquer.

Mais la vie sans occupation devint vite intolérable dans cette petite ville, le palazzo lui parut tout à coup vieux et sale ; les taches des rideaux prirent un aspect sordide, les fentes dans les mosaïques, les écaillures des corniches, l’éternel Golinitchef, le professeur italien et le voyageur allemand devinrent tous intolérablement ennuyeux, et Wronsky sentit l’impérieux besoin de changer d’existence.

Anna fut étonnée de ce prompt désenchantement, mais consentit bien volontiers à retourner en Russie habiter la campagne.

Wronsky voulait passer par Pétersbourg pour y conclure un acte de partage avec son frère, et Anna pour y voir son fils. L’été devait se passer pour eux dans la grande terre patrimoniale de Wronsky.

XIV

Levine était marié depuis près de trois mois. Il était heureux, mais autrement qu’il ne l’avait pensé, et, malgré certains enchantements imprévus, se heurtait à chaque pas à quelque désillusion. La vie conjugale était très différente de ce qu’il avait rêvé ; semblable à un homme qui, ayant admiré la marche calme et régulière d’un bateau sur un lac, voudrait le diriger lui-même, il sentait la différence qui existe entre la simple contemplation et l’action. Il ne suffisait pas de rester assis sans faux mouvements, il fallait encore songer à l’eau sous ses pieds, diriger l’embarcation, soulever d’une main novice les rames pesantes.

Jadis, étant encore garçon, il avait souvent ri intérieurement des petites misères de la vie conjugale : querelles, jalousies, mesquines préoccupations. Jamais rien de semblable ne se produirait dans son ménage, jamais son existence intime ne ressemblerait à celle des autres. Et voilà que ces mêmes petitesses se reproduisaient toutes, et prenaient, quoi qu’il fît, une importance indiscutable.

Comme tous les hommes, Levine s’était imaginé rencontrer les satisfactions de l’amour dans le mariage, sans y admettre aucun détail prosaïque ; l’amour devait lui donner le repos après le travail, sa femme devait se contenter d’être adorée, et il oubliait absolument qu’elle aussi avait des droits à une certaine activité personnelle. Grande fut sa surprise de voir cette poétique et charmante Kitty capable de songer, presque dès les premiers jours de leur mariage, au mobilier, à la literie, au linge, au service de la table, au cuisinier. La façon dont elle avait refusé de voyager pour venir s’installer à la campagne, l’avait frappé pendant leurs fiançailles ; maintenant il se sentait froissé de constater qu’après plusieurs mois l’amour ne l’empêchait pas de s’occuper des côtés matériels de la vie, et il la plaisantait à ce sujet.

Malgré tout, il l’admirait, et s’amusait de la voir présider à l’installation de la maison avec les nouveaux meubles arrivés de Moscou, faire poser des rideaux, organiser les chambres d’amis à l’intention de Dolly, diriger la nouvelle femme de chambre et le vieux cuisinier, entrer en discussion avec Agathe Mikhaïlovna, et lui retirer la garde des provisions. Le vieux cuisinier souriait doucement en recevant des ordres fantaisistes, impossibles à exécuter ; Agathe Mikhaïlovna secouait la tête d’un air pensif devant les nouvelles mesures décrétées par sa jeune maîtresse. Levine les regardait, et quand Kitty venait, moitié riant, moitié pleurant, se plaindre à lui de ce que personne ne la prenait au sérieux, il trouvait sa femme charmante, mais étrange. Il ne comprenait rien au sentiment de métamorphose qu’elle éprouvait en se voyant maîtresse d’acheter des montagnes de bonbons, de dépenser et de commander ce qu’elle voulait, habituée qu’elle avait été chez ses parents à restreindre ses fantaisies.

Elle se préparait avec joie à l’arrivée de Dolly avec ses enfants, aux gâteries qu’elle aurait pour les petits. Les détails du ménage l’attiraient invinciblement, et, comme en prévision des mauvais jours, elle faisait instinctivement son petit nid à l’approche du printemps. Ce zèle pour des bagatelles, très contraire à l’idéal de bonheur exalté rêvé par Levine, fut par certains côtés une désillusion, tandis que cette même activité, dont le but lui échappait, mais qu’il ne pouvait voir sans plaisir, lui semblait sous d’autres aspects un enchantement inattendu.

Les querelles furent aussi des surprises ! Jamais Levine ne se serait imaginé qu’entre sa femme et lui d’autres rapports que ceux de la douceur, du respect, de la tendresse, pussent exister ; et voici que dès les premiers jours ils se disputèrent ! Kitty déclara qu’il n’aimait que lui-même, et fondit en larmes avec des gestes désespérés.

La première de ces querelles survint à la suite d’une course que fit Levine à une nouvelle ferme ; il resta absent une demi-heure de plus qu’il n’avait dit, s’étant égaré en voulant rentrer par le plus court. Kitty occupait exclusivement sa pensée tandis qu’il approchait de la maison, et, tout en cheminant, il s’enflammait à l’idée de son bonheur, de sa tendresse pour sa femme. Il accourut au salon dans un état d’esprit analogue à celui qu’il avait éprouvé le jour de sa demande en mariage. Un visage sombre, qu’il ne connaissait pas, l’accueillit ; il voulut embrasser Kitty, elle le repoussa.

« Qu’as-tu ?

— Tu t’amuses, toi… » commença-t-elle, voulant se montrer froidement amère.

Mais à peine eut-elle ouvert la bouche, que l’absurde jalousie qui l’avait tourmentée pendant qu’elle attendait, assise sur le rebord de la fenêtre, éclata en paroles de reproches. Il comprit alors clairement, pour la première fois, ce qu’il n’avait compris jusque-là que confusément, que la limite qui les séparait était insaisissable, et qu’il ne savait plus où commençait et où finissait sa propre personnalité. Ce fut un douloureux sentiment de scission intérieure. Jamais pareille impression ne lui revint aussi vive. Il voulait se disculper, prouver à Kitty son injustice ; il eût été porté par habitude à rejeter les torts sur elle, mais il l’aurait ainsi irritée davantage, en augmentant leur dissentiment. Rester sous le coup d’une injustice était cruel, la froisser sous prétexte de justification était plus fâcheux encore. Comme un homme luttant à moitié endormi avec un mal douloureux qu’il voudrait s’arracher, constate au réveil que ce mal est au fond de lui-même, il reconnaissait que la patience était l’unique remède.

La réconciliation fut prompte. Kitty, sans l’avouer, se sentait dans son tort, et se montra si tendre que leur amour n’en fut que plus grand. Malheureusement ces difficultés se renouvelèrent souvent pour des raisons aussi futiles qu’imprévues, et parce qu’ils ignoraient encore mutuellement ce qui pour l’un et l’autre avait de l’importance. Ces premiers mois furent difficiles à passer ; ils n’étaient de bonne humeur ni l’un ni l’autre, et la cause la plus puérile suffisait à provoquer une mésintelligence, dont la cause leur échappait ensuite. Chacun d’eux tiraillait de son côté la chaîne qui les liait, et cette lune de miel, dont Levine attendait des merveilles, ne leur laissa, en réalité, que des souvenirs pénibles. Tous deux cherchèrent par la suite à effacer de leur mémoire les mille incidents regrettables, presque ridicules, de cette période pendant laquelle ils se trouvèrent si rarement dans un état d’esprit normal.

La vie ne devint plus régulière qu’à leur retour de Moscou, où ils firent un court séjour dans le troisième mois qui suivit leur mariage.

XV

Ils étaient rentrés chez eux et jouissaient de leur solitude. Levine, installé à son bureau, écrivait ; Kitty, vêtue d’une robe violette, chère à son mari, parce qu’elle l’avait portée dans les premiers jours de leur mariage, faisait de la broderie anglaise, assise sur le grand divan de cuir qui meublait la cabinet de travail, comme du temps du grand-père et du père de Levine. Celui-ci jouissait de la présence de sa femme tout en réfléchissant et en écrivant ; ses travaux sur la transformation des conditions agronomiques de la Russie n’avaient pas été abandonnés ; mais s’ils lui avaient paru misérables jadis, comparés à la tristesse qui assombrissait sa vie, maintenant, en plein bonheur, il les trouvait insignifiants. Autrefois l’étude lui était apparue comme le salut : actuellement elle évitait à sa vie un bien-être trop uniformément lumineux. En relisant son travail, Levine constata avec plaisir qu’il avait de la valeur, malgré certaines idées exagérées, et il parvint à combler bien des lacunes en reprenant à nouveau l’ensemble de la question. Dans un chapitre qu’il refit complètement, il traitait des conditions défavorables faites à l’agriculture en Russie ; la pauvreté du pays ne tenait pas uniquement, selon lui, au partage inégal de la propriété foncière et à de fausses tendances économiques, mais surtout à une introduction prématurée de la civilisation européenne ; les chemins de fer, œuvre politique et non économique, produisaient une centralisation exagérée, le développement du luxe, – et par conséquent la création, au détriment de l’agriculture, d’industries nouvelles, – l’extension exagérée du crédit, et la spéculation. Il croyait que l’accroissement normal de la richesse d’un pays n’admettait ces signes de civilisation extérieure qu’autant que l’agriculture y avait atteint un degré de développement proportionnel.

Tandis que Levine écrivait, Kitty songeait à l’attitude étrange de son mari, la veille de leur départ de Moscou, à l’égard du jeune prince Tcharsky qui, avec assez peu de tact, lui avait fait un brin de cour. « Il est jaloux, pensait-elle. Mon Dieu, qu’il est gentil et bête ! s’il savait l’effet qu’ils me produisent tous ! exactement le même que Pierre le cuisinier ! » Et elle jeta un regard de propriétaire sur la nuque et le cou vigoureux de son mari.

« C’est dommage de l’interrompre, mais il aura la temps de travailler plus tard : je veux voir sa figure, sentira-t-il que je le regarde ? Je veux qu’il se retourne… » Et elle ouvrit les yeux tout grands, comme pour donner plus de force à son regard.

« Oui, ils attirent à eux la meilleure sève et donnent un faux semblant de richesse », murmura Levine, quittant sa plume en sentant le regard de sa femme fixé sur lui. Il se retourna :

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il souriant et se levant.

— Il s’est retourné, pensa-t-elle. – Rien, je voulais te faire retourner ; – et elle le regardait avec le désir de deviner s’il était mécontent d’avoir été dérangé.

— Que c’est bon d’être à nous deux ! Pour moi au moins, dit-il en s’approchant d’elle, radieux de bonheur.

— Je me trouve si bien ici que je n’irai plus nulle part, surtout pas à Moscou.

— À quoi pensais-tu ?

— Moi ! je pensais… Non, non, va-t’en écrire, ne te laisse pas distraire, répondit-elle avec une petite moue, j’ai besoin de couper maintenant tous ces œillets-là, tu vois ? »

Et elle prit ses ciseaux à broder.

« Non, dis-moi à quoi tu songes, répéta-t-il, s’asseyant près d’elle et suivant les mouvements de ses petits ciseaux.

— À quoi je pensais ? à Moscou et à toi.

— Comment ai-je fait pour mériter ce bonheur ? Ce n’est pas naturel, dit-il en lui baisant la main.

— Moi, plus je suis heureuse, plus je trouve que c’est naturel.

— Tu as une petite mèche, dit-il en lui tournant la tête avec précaution.

— Une mèche ? laisse-la tranquille : nous nous occupons de choses sérieuses. »

Mais les choses sérieuses étaient interrompues, et lorsque Kousma vint annoncer le thé, ils se séparèrent brusquement comme des coupables.

Resté seul, Levine serra ses cahiers dans un nouveau buvard acheté par sa femme, se lava les mains dans un lavabo élégant, aussi acheté par elle, et, tout en souriant à ses pensées, hocha la tête avec un sentiment qui ressemblait à un remords. Sa vie était devenue trop molle, trop gâtée. C’était une vie de Capoue dont il se sentait un peu honteux. « Cette existence ne vaut rien, pensait-il. Voilà bientôt trois mois que je flâne. Pour la première fois je me suis mis à travailler aujourd’hui, et à peine ai-je commencé que j’y ai renoncé. Je néglige même mes occupations ordinaires, je ne surveille plus rien, je ne vais nulle part. Tantôt j’ai du regret de la quitter, tantôt je crains qu’elle ne s’ennuie : moi qui croyais que jusqu’au mariage l’existence ne comptait pas, et ne commençait réellement qu’après ! Et voilà bientôt trois mois que je passe mon temps d’une façon absolument oisive. Cela ne doit pas continuer. Ce n’est pas de sa faute à elle, et on ne saurait lui faire le moindre reproche. J’aurais dû montrer de la fermeté, défendre mon indépendance d’homme, car on finirait par prendre de mauvaises habitudes… »

Un homme mécontent se défend difficilement de rejeter sur quelqu’un la cause de ce mécontentement. Aussi Levine songeait-il avec tristesse que, si la faute n’en était pas à sa femme (il ne pouvait l’accuser), c’était celle de son éducation. « Cet imbécile de Tcharsky par exemple, elle n’avait pas même su le tenir en respect. » En dehors de ses petits intérêts de ménage (ceux-là, elle les soignait), de sa toilette et de sa broderie anglaise, rien ne l’occupait. « Aucune sympathie pour mes travaux, pour l’exploitation ou pour les paysans, pas de goût même pour la lecture ou la musique, et cependant elle est bonne musicienne. Elle ne fait absolument rien et se trouve néanmoins très satisfaite. »

Levine, en la jugeant ainsi, ne comprenait pas que sa femme se préparait à une période d’activité qui l’obligerait à être tout à la fois femme, mère, maîtresse de maison, nourrice, institutrice ; il ne comprenait pas qu’elle s’accordât ces heures d’insouciance et d’amour, parce qu’un instinct secret l’avertissait de la tâche qui l’attendait, tandis que lentement elle apprêtait son nid pour l’avenir.

XVI

Levine trouva, en remontant, sa femme assise devant son nouveau service à thé, lisant une lettre de Dolly, car elles entretenaient une correspondance suivie, et Agathe Mikhaïlovna, du thé devant elle, installée à côté de sa jeune maîtresse.

« Voyez, notre dame m’a ordonné de m’asseoir ici », dit la vieille femme en regardant Kitty avec affection.

Ces derniers mots prouvèrent à Levine la fin d’un drame domestique entre Kitty et Agathe Mikhaïlovna ; malgré le chagrin qu’elle avait causé à celle-ci en s’emparant des rênes du gouvernement, Kitty, victorieuse, était arrivée à se faire pardonner.

« Tiens, voici une lettre pour toi, dit Kitty en tendant à son mari une lettre dépourvue d’orthographe. C’est, je crois, de cette femme, tu sais… de ton frère, je ne l’ai pas lue. Celle-ci vient de Dolly : figure-toi qu’elle a mené Gricha et Tania à un bal d’enfants chez les Sarmatzky. Tania était en marquise. »

Mais Levine ne l’écoutait pas ; il prit en rougissant la lettre de Marie Nicolaevna, l’ancienne maîtresse de Nicolas, et la parcourut ; elle lui écrivait pour la seconde fois. Dans la première lettre elle disait que Nicolas l’avait chassée sans qu’elle eût rien à se reprocher, et ajoutait, avec une naïveté touchante, qu’elle ne demandait aucun secours, quoique réduite à la misère, mais que la pensée de Nicolas Dmitritch la tuait ; que deviendrait-il, faible comme il l’était ? elle suppliait son frère de ne pas le perdre de vue. La seconde lettre était sur un ton différent. Elle disait avoir retrouvé Nicolas à Moscou et en être partie avec lui pour une ville de province où il avait obtenu une place ; là, s’étant querellé avec un de ses chefs, il avait repris le chemin de Moscou ; mais, tombé malade en route, il ne se relèverait probablement plus. « Il vous demande constamment, et d’ailleurs nous n’avons plus d’argent, » écrivait-elle.

« Lis donc ce que Dolly écrit de toi, – commença Kitty, mais, voyant la figure bouleversée de son mari, elle se tut. – Qu’y a-t-il, qu’arrive-t-il ?

— Elle m’écrit que Nicolas, mon frère, se meurt ; je vais partir. »

Kitty changea de visage : Dolly, Tania en marquise, tout était oublié.

« Quand donc partiras-tu ?

— Demain.

— Puis-je t’accompagner ? demanda-t-elle.

— Kitty, quelle idée ! répondit-il sur un ton de reproche.

— Comment quelle idée ? dit-elle froissée de voir sa proposition reçue de si mauvaise grâce. Pourquoi donc ne partirais-je pas avec toi ? je ne te gênerais en rien. Je…

— Je pars parce que mon frère se meurt, dit Levine. Qu’as-tu à faire là-bas… ?

— Ce que tu y feras toi-même. »

« Dans un montent si grave pour moi, elle ne songe qu’à l’ennui de rester seule », pensa Levine, et cette réflexion l’affligea.

« C’est impossible », répondit-il sévèrement.

Agathe Mikhaïlovna, voyant les choses se gâter, déposa sa tasse et sortit. Kitty ne le remarqua même pas. Le ton de son mari l’avait d’autant plus blessée qu’il n’attachait évidemment aucune importance à ses paroles.

« Je te dis, moi, que si tu pars, je pars aussi ; je t’accompagnerai certainement, dit-elle vivement et avec colère. Je voudrais bien savoir pourquoi ce serait impossible ! pourquoi dis-tu cela ?

— Parce que Dieu sait où, dans quelle auberge, je le trouverai, par quelles routes j’arriverai jusqu’à lui. Tu ne feras que me gêner, dit Levine, cherchant à garder son sang-froid.

— Aucunement. Je n’ai besoin de rien ; où tu peux aller, je peux aller aussi, et…

— Quand ce ne serait qu’à cause de cette femme, avec laquelle tu ne peux te trouver en contact.

— Pourquoi ? je n’ai rien à savoir de toutes ces histoires, ce ne sont pas mes affaires. Je sais que le frère de mon mari se meurt, que mon mari va le voir, et que je l’accompagne pour…

— Kitty ! ne te fâche pas, et songe que dans un cas aussi grave il m’est douloureux de te voir mêler à mon chagrin une véritable faiblesse, la crainte de rester seule. Si tu t’ennuies, va à Moscou.

— Voilà comme tu es ! tu me supposes toujours des sentiments mesquins, s’écria-t-elle étouffée par des larmes de colère. Je ne suis pas faible… Je sens qu’il est de mon devoir de rester avec mon mari dans un moment pareil, et tu veux me blesser en te méprenant volontairement sur mon compte.

— Mais c’est affreux de devenir ainsi esclave ! – cria Levine en se levant de table, incapable de dissimuler son mécontentement ; au même instant, il comprit qu’il se fustigeait lui-même.

— Pourquoi alors t’es-tu marié ? tu serais libre : pourquoi, si tu te repens déjà ? » Et Kitty se sauva au salon.

Quand il vint la rejoindre, elle sanglotait.

Il chercha d’abord des paroles, non pour la persuader, mais pour la calmer ; elle ne l’écoutait pas et n’admettait aucun de ses arguments ; il se baissa vers elle, prit une de ses mains récalcitrantes, la baisa, baisa ses cheveux, et encore sa main, elle se taisait toujours. Mais quand, enfin, il lui prit la tête entre ses deux mains et l’appela « Kitty », elle s’adoucit, pleura, et la réconciliation se fit aussitôt.

On décida de partir ensemble. Levine se déclara persuadé qu’elle tenait uniquement à se rendre utile, et qu’il n’y avait rien d’inconvenant à la présence de Marie Nicolaevna auprès de son frère ; mais au fond du cœur il s’en voulait, et il en voulait à sa femme ; chose étrange, lui qui n’avait pu croire au bonheur d’être aimé d’elle, se sentait presque malheureux de l’être trop ! Mécontent de sa propre faiblesse, il s’effrayait à l’avance du rapprochement inévitable entre sa femme et la maîtresse de son frère. L’idée de les voir dans la même chambre le remplissait d’horreur et de dégoût.

XVII

L’hôtel de province où se mourait Nicolas Levine était un de ces établissements de construction récente, ayant la prétention d’offrir à un public peu habitué à ces raffinements modernes la propreté, le confort et l’élégance, mais que ce même public avait vite transformé en un cabaret mal tenu. Tout y produisit à Levine un effet pénible : le soldat en uniforme sordide servant de suisse et fumant une cigarette dans le vestibule, l’escalier de fonte, sombre et triste, le garçon en habit noir couvert de taches, la table d’hôte ornée de son affreux bouquet de fleurs en cire, grises de poussière, l’état général de désordre et de malpropreté, et jusqu’à une activité pleine de suffisance, qui lui parut tenir du ton à la mode introduit par les chemins de fer : tout cet ensemble ne cadrait en rien avec ce qui les attendait, et ils y trouvaient un contraste pénible avec leur bonheur de si fraîche date.

Les meilleures chambres se trouvèrent occupées. On leur offrit une chambre malpropre en leur en promettant une autre pour le soir. Levine y conduisit sa femme, vexé de voir ses prévisions si vite réalisées, et d’être forcé de s’occuper de l’installer au lieu de courir vers son frère.

« Va, va vite ! » dit-elle d’un air contrit.

Il sortit sans mot dire et se heurta près de la porte à Marie Nicolaevna qui venait d’apprendre son arrivée. Elle n’avait pas changé depuis Moscou : c’était la même robe de laine, laissant à découvert son cou et ses bras, et la même expression de bonté sur son gros visage grêlé.

« Eh bien ? comment va-t-il ?

— Très mal. Il ne se lève plus, et vous attend toujours. Vous… vous êtes avec votre épouse ? »

Levine ne se douta pas tout d’abord de ce qui la rendait confuse, mais elle s’expliqua aussitôt :

« Je m’en irai à la cuisine ; il sera content, il se rappelle l’avoir vue à l’étranger. »

Levine comprit qu’il s’agissait de sa femme et ne sut que répondre.

« Allons, allons ! » dit-il.

Mais à peine avait-il fait un pas, que la porte de sa chambre s’ouvrit, et Kitty parut sur le seuil. Levine rougit de contrariété en voyant sa femme dans une aussi fausse position, mais Marie Nicolaevna rougit bien plus encore ; et, se serrant contre le mur, prête à pleurer, elle enveloppa ses mains rouges de son petit châle pour se donner une contenance.

Levine s’aperçut de l’expression de curiosité avide qui se peignit dans le regard jeté par Kitty sur cette femme incompréhensible pour elle, et presque terrible ; ce fut l’affaire d’une seconde.

« Eh bien, qu’y a-t-il ? demanda-t-elle à son mari.

— Nous ne pouvons rester à causer dans le couloir ! répondit Levine d’un ton irrité.

— Eh bien, entrez, dit Kitty se tournant vers Marie Nicolaevna, qui battait en retraite ; puis, voyant l’air effrayé de son mari : ou plutôt allez, allez et faites-moi chercher », ajouta-t-elle en rentrant dans sa chambre. Levine se rendit chez son frère.

Il croyait le trouver dans l’état d’illusion propre aux phtisiques, et qui l’avait frappé lors de sa dernière visite, plus faible aussi et plus maigre, avec des indices d’une fin prochaine, mais se ressemblant encore. Il pensait bien être ému de pitié pour ce frère aimé, et retrouver, plus fortes même, les terreurs que lui avait naguère fait éprouver l’idée de sa mort ; mais ce qu’il vit fut très différent de ce qu’il attendait.

Dans une petite chambre sordide, sur les murs de laquelle bien des voyageurs avaient dûment craché, et qu’une mince cloison séparait mal d’une autre chambre où l’on causait, dans une atmosphère étouffée et malsaine, il aperçut, sur un mauvais lit, un corps légèrement abrité sous une couverture. Sur cette couverture s’allongeait une main énorme comme un râteau, et tenant d’une façon étrange par le poignet à une sorte de fuseau long et mince. La tête, penchée sur l’oreiller, laissait apercevoir des cheveux rares que la sueur collait aux tempes, et un front presque transparent.

« Est-il possible que ce cadavre soit mon frère Nicolas ? » pensa Levine ; mais, en approchant, le doute cessa ; il lui suffit de jeter un regard sur les yeux qui accueillirent son entrée, pour reconnaître l’affreuse vérité.

Nicolas regarda son frère avec des yeux sévères. Ce regard rétablit les rapports habituels entre eux : Constantin y sentit comme un reproche, et eut des remords de son bonheur.

Il prit la main de son frère ; celui-ci sourit, mais ce sourire imperceptible ne changea pas la dureté de sa physionomie.

« Tu ne t’attendais pas à me trouver ainsi, parvint-il à prononcer avec peine.

— Oui… non… répondit Levine s’embrouillant. Comment ne m’as-tu pas averti plus tôt ? avant mon mariage ? J’ai fait une véritable enquête pour te trouver. »

Il voulait parler pour éviter un silence pénible, mais son frère ne répondait pas et le regardait sans baisser les yeux, comme s’il eût pesé chacune de ses paroles ; Levine se sentait embarrassé. Enfin il annonça que sa femme était avec lui et Nicolas en témoigna sa satisfaction, ajoutant toutefois qu’il craignait de l’effrayer. Un silence suivit : tout à coup Nicolas se mit à parler, et, à l’expression de son visage, Levine crut qu’il avait quelque chose d’important à lui communiquer, mais c’était pour accuser le médecin et regretter de ne pouvoir consulter une célébrité de Moscou. Levine comprit qu’il espérait toujours.

Au bout d’un moment, Levine se leva, prétextant le désir d’amener sa femme, mais en réalité afin de se soustraire, au moins pendant quelques minutes, à ces cruelles impressions.

« C’est bon, je vais faire un peu nettoyer et aérer ici : Macha, viens mettre de l’ordre, dit le malade avec effort, et puis tu t’en iras », ajouta-t-il en regardant son frère d’un air interrogateur.

Levine sortit sans répondre, mais à peine dans le corridor il se repentit d’avoir promis d’amener sa femme ; en songeant à ce qu’il avait souffert, il résolut de lui persuader que cette visite était superflue. « Pourquoi la tourmenter comme moi ? » pensa-t-il.

« Eh bien ? quoi ? demanda Kitty effrayée.

— C’est horrible ? pourquoi es tu venue ? » Kitty regarda son mari en silence pendant un instant ; puis, le prenant par le bras, elle lui dit timidement :

« Kostia ! mène-moi vers lui, ce sera moins dur pour nous deux. Mène-moi et laisse-moi avec lui ; comprends donc que d’être témoin de ta douleur et de n’en pas voir la cause, m’est plus cruel que tout. Peut-être lui serai-je utile, et à toi aussi. Je t’en prie, permets-le moi ! » Elle suppliait comme s’il se fût agi du bonheur de sa vie.

Levine dut consentir à l’accompagner et, chemin faisant, oublia complètement Marie Nicolaevna.

Kitty marchait légèrement, et montrait à son mari un visage courageux et plein d’affection ; en entrant, elle s’approcha du lit, de façon à ne pas forcer le malade à détourner la tête ; puis sa jeune main fraîche prit l’énorme main du mourant, et, usant du don propre aux femmes de manifester une sympathie qui ne blesse pas, elle se mit à lui parler avec une douce animation :

« Nous nous sommes rencontrés à Soden, sans nous connaître, dit-elle. Pensiez-vous alors que je deviendrais votre sœur ?

— Vous ne m’auriez pas reconnu, n’est-ce pas ? – dit-il ; son visage s’était illuminé d’un sourire en la voyant entrer.

— Oh que si ! comme vous avez eu raison de nous appeler ! il ne se passait pas de jour que Kostia ne se souvînt de vous, et ne s’inquiétât d’être sans nouvelles. »

L’animation du malade dura peu. Kitty n’avait pas fini de parler, que l’expression de reproche sévère du mourant pour celui qui se porte bien reparut sur son visage.

« Je crains que vous ne soyez bien mal ici, continua la jeune femme, évitant le regard fixé sur elle, pour examiner la pièce. – Il faudra demander une autre chambre et nous rapprocher de lui », dit-elle à son mari.

XVIII

Levine ne pouvait rester calme en présence de son frère, mais les détails de l’affreuse situation à laquelle il ne voyait pas de remède échappaient à ses yeux et à son attention troublée.

Frappé de la saleté de la chambre, du désordre et du mauvais air qui y régnaient, des gémissements du malade, l’idée ne lui venait pas qu’il pût s’enquérir de la façon dont ses pauvres membres étaient couchés, sous la couverture, de chercher à le soulager matériellement pour qu’il fût moins mal, sinon mieux ; la seule pensée de ces détails le faisait frissonner, et le malade, sentant instinctivement cette conviction d’impuissance, s’en irritait. Aussi Levine ne faisait-il qu’entrer et sortir de la chambre sous divers prétextes, malheureux auprès de son frère, plus malheureux encore loin de lui, et incapable de rester seul.

Kitty comprit les choses tout autrement : dès qu’elle fut près du malade, elle le prit en pitié, et dans son cœur de femme cette compassion, loin de produire la terreur ou le dégoût, la porta au contraire à s’informer de tout ce qui pouvait adoucir ce triste état. Persuadée qu’il était de son devoir de lui porter secours, elle ne doutait pas qu’il ne fût possible de le soulager, et elle se mit à l’œuvre sans tarder. Les détails qui répugnaient à son mari furent précisément ceux qui attirèrent son attention. Elle fit chercher un médecin, envoya à la pharmacie, occupa sa femme de chambre et Marie Nicolaevna à balayer, épousseter, laver ; elle-même leur prêta la main. Elle fit apporter ou emporter ce qu’il fallait ; sans s’inquiéter de ceux qu’elle rencontrait sur son chemin, elle allait et venait de sa chambre à celle de son beau-frère, déballant les choses qui manquaient : draps, taies d’oreillers, serviettes, chemises.

Le domestique qui servait le dîner de la table d’hôte répondit plusieurs fois à son appel d’un ton de mauvaise humeur, mais elle donnait ses ordres avec une si douce autorité, qu’il les exécutait quand même. Levine n’approuvait pas tout ce mouvement ; il n’en voyait pas le but, et craignait d’irriter son frère, mais celui-ci restait calme et indifférent, quoiqu’un peu confus, et suivait avec intérêt les gestes de la jeune femme. Lorsque Levine rentra de chez le médecin où Kitty l’avait envoyé, il vit, en ouvrant la porte, qu’on changeait le linge du malade. L’énorme dos aux épaules proéminentes, les côtes et les vertèbres saillantes se trouvaient découverts, tandis que Marie Nicolaevna et la domestique s’embrouillaient dans les manches de la chemise, et ne parvenaient pas à y faire entrer les longs bras décharnés de Nicolas. Kitty ferma vivement la porte sans regarder du côté de son beau-frère, mais celui-ci poussa un gémissement, et elle se hâta d’approcher.

« Faites vite, dit-elle.

— N’approchez pas, murmura avec colère le malade, je m’arrangerai seul…

— Que dites-vous ? » demanda Marie.

Mais Kitty entendit et comprit qu’il était honteux et confus de se montrer dans cet état.

« Je ne vois rien ! dit-elle l’aidant à introduire son bras dans la chemise. Marie Nicolaevna, passez de l’autre côté du lit et aidez-nous. Va, dit-elle à son mari, prendre dans mon sac un petit flacon et apporte-le-moi ; pendant ce temps, nous terminerons de ranger. »

Quand Levine revint avec le flacon, le malade était couché, et tout, autour de lui, avait pris un autre aspect. Au lieu de l’air étouffé qu’on respirait auparavant, Kitty répandait, en soufflant dans un petit tube, une bonne odeur de vinaigre aromatisé. La poussière avait disparu, un tapis s’étendait sous le lit ; sur une petite table étaient rangées les fioles de médecine, une carafe, le linge nécessaire et la broderie anglaise de Kitty ; sur une autre table, près du lit, une bougie, la potion et des poudres. Le malade lavé, peigné, étendu dans des draps propres, et soutenu par plusieurs oreillers, était revêtu d’une chemise blanche, dont le col entourait son cou extraordinairement maigre. Une expression d’espérance se lisait dans ses yeux, qui ne quittaient pas Kitty.

Le médecin trouvé au club par Levine n’était pas celui qui avait mécontenté Nicolas ; il ausculta soigneusement le malade, hocha la tête, écrivit une ordonnance, et donna des explications détaillées sur la façon de lui administrer des remèdes et de le nourrir. Il conseilla des œufs frais, presque crus, et de l’eau de Seltz avec du lait chaud à une certaine température. Lorsqu’il fut parti, le malade dit à son frère quelques mots dont il ne comprit que les derniers, « ta Katia », mais à son regard Levine comprit qu’il en faisait l’éloge. Il appela ensuite Katia, comme il la nommait :

« Je me sens beaucoup mieux, lui dit-il ; avec vous je me serais guéri. Tout est si bien maintenant ! » Il chercha à porter jusqu’à ses lèvres la main de sa belle-sœur, mais, craignant de lui être désagréable, se contenta de la caresser. La jeune femme serra affectueusement cette main entre les siennes.

« Tournez-moi du côté gauche maintenant, et allez tous dormir », murmura-t-il.

Kitty seule comprit ce qu’il disait, parce qu’elle pensait sans cesse à ce qui pouvait lui être utile.

« Tourne-le sur le côté, dit-elle à son mari, je ne puis le faire moi-même, et ne voudrais pas en charger le domestique. Pouvez-vous le soulever ? demanda-t-elle à Marie Nicolaevna.

— J’ai peur », répondit celle-ci.

Levine, quoique terrifié de soulever ce corps effrayant sous sa couverture, subit l’influence de sa femme, et passa ses bras autour du malade avec un air résolu que celle-ci lui connaissait bien. L’étrange pesanteur de ces membres épuisés le frappa. Tandis qu’à grand’peine il changeait son frère de place, Nicolas entourant son cou de ses bras décharnés, Kitty retourna vivement les oreillers, afin de mieux coucher le malade.

Celui-ci retint une main de son frère dans la sienne et l’attira vers lui ; le cœur manqua à Levine lorsqu’il le sentit la porter à ses lèvres pour la baiser. Il le laissa faire cependant, puis, secoué par les sanglots, sortit de la chambre sans pouvoir proférer un mot.

XIX

« Il a découvert aux simples et aux enfants ce qu’il a caché aux sages », pensa Levine causant quelques moments après avec sa femme. – Ce n’est pas qu’il se crût un sage en citant ainsi l’Évangile ; mais, sans s’exagérer la portée de son intelligence, il ne pouvait douter que la pensée de la mort l’impressionnât autrement que sa femme et Agathe Mikhaïlovna. Cette pensée terrible, d’autres esprits virils l’avaient sondée comme lui, de toutes les forces de leur âme ; il avait lu leurs écrits, mais eux aussi ne semblaient pas en savoir aussi long que sa femme et sa vieille bonne. Ces deux personnes, si dissemblables du reste, avaient sous ce rapport une ressemblance parfaite. Toutes deux savaient, sans éprouver le moindre doute, le sens de la vie et de la mort, et, quoique certainement incapables de répondre aux questions qui fermentaient dans l’esprit de Levine, elles devaient s’expliquer de la même façon ces grands faits de la destinée humaine, et partager leur croyance à ce sujet avec des millions d’êtres humains. Pour preuve de leur familiarité avec la mort, elles savaient approcher les mourants, et ne les craignaient pas, tandis que Levine et ceux qui pouvaient, comme lui, longuement discourir sur le thème de la mort n’avaient pas eu ce courage et ne se sentaient pas capables de secourir un moribond ; seul auprès de son frère, Constantin se fût contenté de le regarder, et d’attendre sa fin avec épouvante, sans rien faire pour la retarder.

La vue du malade le paralysait ; il ne savait plus ni parler, ni regarder, ni marcher. – Parler de choses indifférentes lui semblait blessant ; parler de choses tristes, de mort, impossible ; se taire ne valait pas mieux. « Si je le regarde, il va croire que j’ai peur ; si je ne le regarde pas, il croira que mes pensées sont ailleurs. Marcher sur la pointe des pieds l’agacera, marcher librement semble brutal. »

Kitty ne pensait à rien de tout cela et n’en avait pas le temps ; uniquement occupée de son malade, elle paraissait avoir une idée nette de ce qu’il fallait faire, et elle réussissait dans ce qu’elle tentait.

Elle racontait des détails sur son mariage, sur elle-même, lui souriait, le plaignait, le caressait, lui citait des cas de guérison et le remontait ainsi ; d’où lui venaient ces lumières particulières ? Et Kitty, non plus qu’Agathe Mikhaïlovna, ne se contentait pas de soins physiques, ni d’actes purement matériels : toutes deux se préoccupaient d’une question plus haute : en parlant du vieux serviteur qui venait de mourir, Agathe Mikhaïlovna avait dit : « Dieu merci, il a communié et a été administré ; Dieu donne à tous une fin pareille ! » Kitty, de son côté, trouva moyen dès le premier jour de disposer son beau-frère à recevoir les sacrements, et cela au milieu de ses préoccupations de linge, de potions et de pansements.

Rentré dans sa chambre à la fin de la journée, Levine s’assit, la tête basse, confus, ne sachant que faire, incapable de songer à souper, à s’installer, à rien prévoir hors d’état même de parler à sa femme ; Kitty, au contraire, montrait une animation extraordinaire ; elle fit apporter à souper, défit elle-même les malles, aida à dresser les lits, qu’elle n’oublia pas de saupoudrer de poudre de Perse. Elle avait l’excitation et la rapidité de conception qu’éprouvent les hommes bien doués à la veille d’une bataille, ou d’une heure grave et décisive de leur vie lorsque l’occasion de montrer leur valeur se présente.

Minuit n’avait pas sonné que tout était proprement rangé et organisé ; leur chambre d’hôtel offrait l’aspect d’un appartement intime : près du lit de Kitty, sur une table couverte d’une serviette blanche, se dressait son miroir, avec ses brosses et ses peignes.

Levine trouvait impardonnable de manger, de dormir, même de parler ; chacun de ses mouvements lui paraissait inconvenant. Elle, au contraire, rangeait ses menus objets sans que son activité eût rien de blessant ni de gêné.

Ils ne purent manger cependant, et restèrent longtemps assis avant de se résoudre à se coucher.

« Je suis bien contente de l’avoir décidé à recevoir demain l’extrême-onction, dit Kitty en peignant ses cheveux parfumés devant son miroir de voyage, en camisole de nuit. Je n’ai jamais vu administrer, mais maman m’a raconté qu’on disait des prières pour demander la guérison.

— Crois-tu donc une guérison possible ? demanda Levine, regardant la raie de la petite tête ronde de Kitty disparaître dès qu’elle retirait le peigne.

— J’ai questionné le docteur ; il prétend qu’il ne peut vivre plus de trois jours. Mais qu’en savent-ils ? – Je suis contente de l’avoir décidé, dit-elle en regardant son mari. – Tout peut arriver », ajouta-t-elle avec l’expression particulière, presque rusée, que prenait son visage en parlant de religion.

Jamais, depuis la conversation qu’ils avaient eue étant fiancés, ils ne s’étaient entretenus de questions religieuses, mais Kitty n’en continuait pas moins à aller à l’église et à prier avec la tranquille conviction de remplir un devoir ; malgré l’aveu que son mari s’était cru obligé de lui faire, elle le croyait fermement aussi bon chrétien, peut-être même meilleur, qu’elle ; il plaisantait, croyait-elle, en s’accusant du contraire, comme lorsqu’il la taquinait sur sa broderie anglaise :

« Les honnêtes gens font des reprises sur leurs trous, disait-il, et toi tu fais des trous par plaisir. »

« Oui, cette femme, Maria Nicolaevna, n’aurait jamais su le décider, dit Levine. Et je dois l’avouer, je suis bien heureux que tu sois venue ; tu as introduit un ordre, une propreté… Il lui prit la main sans oser la baiser (n’était-ce pas une profanation que ce baiser presque en face de la mort ?), mais, regardant ses yeux brillants, il la lui serra d’un air contrit.

« Tu aurais trop souffert tout seul, dit-elle, cachant ses joues devenues rouges de satisfaction, en levant les bras pour rouler ses cheveux et les attacher sur le sommet de la tête. – Elle ne sait pas, tandis que, moi, j’ai appris bien des choses à Soden.

— Y a-t-il donc des malades comme lui là-bas ?

— Plus malades encore.

— Tu ne saurais croire le chagrin que j’éprouve à ne plus le voir tel qu’il était dans sa jeunesse ; c’était un si beau garçon ! mais je ne le comprenais pas alors !

— Je te crois ; je sens que nous aurions été amis, dit-elle ; et elle se retourna les larmes aux yeux vers son mari, effrayée d’avoir parlé au passé.

— Vous l’auriez été, répondit-il tristement ; c’est un de ces hommes dont on peut dire avec raison qu’il n’était pas fait pour ce monde.

— En attendant, n’oublions pas que nous avons bien des journées de fatigue en perspective ; il faut nous coucher », dit Kitty en consultant sa montre microscopique.

XX

Le malade fut administré le lendemain. Nicolas pria avec ferveur pendant la cérémonie ; une supplication passionnée et pleine d’espérance se lisait dans ses grands yeux fixes sur l’image sainte, qu’on avait placée sur une table à jeu, couverte d’une serviette à ramages.

Levine fut effrayé de le voir ainsi, car il savait que le déchirement de quitter cette vie, à laquelle il tenait, en serait plus cruel. Il connaissait d’ailleurs les idées de son frère, savait que son scepticisme ne résultait pas du désir de s’affranchir de la religion pour vivre plus librement ; ses croyances religieuses avaient été ébranlées par les théories scientifiques modernes ; son retour à la foi n’était donc pas logique, ni normal : dû uniquement à une espérance insensé de guérison, il ne pouvait être que temporaire et intéressé. Kitty avait rendu cet espoir plus vivace par ses récits de guérisons extraordinaires. – Levine était tourmenté de ces pensées en regardant le visage plein d’espoir de son frère, son poignet amaigri se soulevant à grand’peine jusqu’à son front chauve pour faire un signe de croix, ses épaules décharnées, et cette poitrine essoufflée qui ne pouvait plus contenir la vie qu’implorait le malade. Pendant la cérémonie, Levine fit ce qu’il avait fait cent fois, tout incrédule qu’il était :

« Guéris cet homme si tu existes, disait-il en s’adressant à Dieu, et tu nous sauveras tous deux. »

Le malade se sentit tout à coup beaucoup mieux après avoir été administré ; pendant plus d’une heure il ne toussa pas une seule fois ; il assurait, en souriant et baisant la main de Kitty avec des larmes de reconnaissance, qu’il ne souffrait pas et sentait revenir ses forces et son appétit. – Quand on lui apporta sa soupe, il se releva lui-même, et demanda une côtelette ; quelque impossible que fût la guérison, Levine et Kitty passèrent cette heure dans une espèce d’agitation de bonheur craintif.

« Il va mieux. Beaucoup mieux !

— C’est étonnant.

— Pourquoi ce serait-il étonnant ! – Il va certainement mieux », se chuchotaient-ils en souriant.

L’illusion ne dura pas. Après un sommeil pénible d’une demi-heure, le malade fut réveillé par une quinte de toux. Les espérances s’évanouirent aussitôt pour tous, pour le malade lui-même. Oubliant ce qu’il avait cru une heure avant, et honteux même de se le rappeler, il se fit apporter un flacon d’iode à respirer.

Levine le lui apporta, et son frère le regarda du même air passionné dont il avait regardé l’image, pour se faire confirmer les paroles du docteur, qui attribuait à l’iode des vertus miraculeuses.

« Kitty n’est pas là ? murmura-t-il de sa voix enrouée lorsque Levine eut, à contre-cœur, répété les paroles du médecin.

— Non ? alors je puis parler. – J’ai joué la comédie pour elle. – Elle est si gentille ! mais nous deux, ne pouvons nous tromper. Voilà en quoi j’ai foi », dit-il, serrant la fiole de ses mains osseuses et aspirant l’iode.

Vers huit heures du soir, pendant que Levine et sa femme prenaient le thé dans leur chambre, ils virent accourir Marie Nicolaevna tout essoufflée. Elle était pâle et ses lèvres tremblaient. « Il se meurt ! balbutia-t-elle. J’ai peur, il va mourir ! »

Tous deux coururent chez Nicolas ; il était assis, appuyé de côté sur son lit, la tête baissée, et son long dos ployé.

« Qu’éprouves-tu ? demanda Levine doucement, après un moment de silence.

— Je m’en vais ! murmura Nicolas, tirant à grand’peine les sons de sa poitrine, mais prononçant nettement encore. – Sans relever la tête, il tourna les yeux du côté de son frère, dont il ne pouvait apercevoir le visage. Katia, va-t’en ! » murmura-t-il encore.

Levine obligea doucement sa femme à sortir.

« Je m’en vais, répéta encore le mourant.

— Pourquoi t’imagines-tu cela ? demanda Levine pour dire quelque chose.

— Parce que je m’en vais, répéta Nicolas comme s’il eût pris ce mot en affection. C’est fini. »

Marie Nicolaevna s’approcha de lui.

« Couchez-vous, vous serez mieux, dit-elle.

— Bientôt je serai couché tranquillement, mort, murmura-t-il avec une espèce d’ironie irritée. Eh bien ! couchez-moi si vous voulez. »

Levine remit son frère sur le dos, s’assit auprès de lui, et, respirant à peine, examina son visage. Le mourant avait les yeux fermés, mais les muscles de son front s’agitaient de temps en temps comme s’il eût profondément réfléchi. Malgré lui, Levine chercha à comprendre ce qui pouvait se passer dans l’esprit du moribond ; ce visage sévère, et le jeu des muscles au-dessus des sourcils, semblaient indiquer que son frère entrevoyait des mystères qui restaient cachés pour les vivants.

« Oui, oui… murmura lentement le mourant en faisant de longues pauses ; attendez, c’est cela ! dit-il soudain, comme si tout s’était éclairai pour lui. Ô Seigneur ! » Et il soupira profondément.

Marie Nicolaevna posa la main sur ses pieds. « Il se refroidit », dit-elle à voix basse.

Le malade resta longtemps immobile, mais il vivait et soupirait par instants ; fatigué de la tension de sa pensée, Levine sentait qu’il n’était plus à l’unisson du mourant ; il n’avait plus la force de penser à la mort ; les idées les plus disparates lui venaient à l’esprit ; il se demandait ce qu’il allait avoir à faire : lui fermer les yeux, l’habiller, commander le cercueil ? Chose étrange : il se sentait froid et indifférent ; le seul sentiment qu’il éprouvât était plutôt de l’envie, son frère avait désormais une certitude à laquelle lui, Levine, ne pouvait prétendre. Longtemps il resta près de lui, attendant la fin ; elle ne venait pas. La porte s’entr’ouvrit et Kitty parut ; il se leva pour l’arrêter, mais aussitôt le mourant s’agita.

« Ne t’en va pas », dit-il étendant la main. Levine prit cette main dans la sienne et fit un geste mécontent à sa femme pour la renvoyer.

Tenant toujours cette main mourante, Levine attendit une demi-heure, une heure, puis encore une heure. Il avait cessé de penser à la mort et songeait à Kitty ; que faisait-elle ? Qui pouvait bien demeurer dans la chambre voisine ? Le docteur avait-il une maison à lui ? Puis il eut faim et sommeil. Doucement il dégagea sa main pour toucher les pieds du mourant ; ils étaient froids, mais Nicolas respirait toujours. Levine essaya de se lever sur la pointe des pieds ; aussitôt le malade s’agita et répéta : « Ne t’en va pas ».


Le jour parut, et la situation restait la même. Levine se leva doucement, dégagea sa main, et, sans regarder le malade, rentra dans sa chambre, se coucha et s’endormit : à son réveil, au lieu d’apprendre la mort de son frère, on lui dit qu’il avait repris connaissance, s’était assis dans son lit, avait demandé à manger, qu’il ne parlait plus de la mort, mais exprimait l’espoir de guérir, et témoignait encore plus d’irritation et de tristesse qu’à l’ordinaire. Personne ne parvint, ce jour-là, à le calmer ; il accusait tout le monde de ses souffrances, réclamait un célèbre médecin de Moscou, et, à toutes les questions qu’on lui faisait sur son état, répondait qu’il souffrait d’une façon intolérable.

Cette irritation ne fit qu’augmenter ; Kitty elle-même fut impuissante à l’adoucir, et Levine s’aperçut qu’elle souffrait physiquement et moralement, quoiqu’elle ne voulût pas en convenir. L’attendrissement causé par l’approche de la mort s’était mêlé à d’autres sentiments. Tous savaient la fin inévitable, voyaient le malade mort à moitié, et en étaient venus à souhaiter la fin aussi prompte que possible : ils n’en continuaient pas moins à donner des potions, à faire chercher le médecin et des remèdes ; mais ils se mentaient à eux-mêmes, et cette dissimulation était plus douloureuse à Levine qu’aux autres parce qu’il aimait Nicolas plus tendrement, et que rien n’était plus contraire à sa nature que le manque de sincérité.

Levine, longtemps poursuivi du désir de réconcilier ses deux frères, avait écrit à Serge Ivanitch ; celui-ci lui répondit, et Levine lut la lettre au malade : Serge ne pouvait venir, mais il demandait pardon à son frère en termes touchants.

Nicolas ne dit rien.

« Que dois-je lui écrire, demanda Levine. J’espère que tu ne lui en veux pas ?

— Aucunement ! répondit le malade d’un ton contrarié ; écris-lui qu’il m’envoie le docteur. »

Trois jours cruels passèrent ainsi ; le mourant restait dans le même état. Tous ceux qui l’approchaient n’avaient plus qu’un désir, sa fin ; le malade seul ne l’exprimait pas, et continuait à se fâcher contre le médecin, à prendre ses remèdes, et à parler de rétablissement. Dans les rares moments où, absorbé par l’opium, il s’oubliait un instant, il confessait dans un demi-sommeil ce qui pesait à son âme comme à celle des autres : « Ah ! si cela pouvait finir ! »

Ces souffrances, toujours plus intenses, faisaient leur œuvre en le préparant à mourir ; chaque mouvement était une douleur ; pas un membre de ce pauvre corps qui ne causât une torture ; les souvenirs même, les impressions, les pensées du passé, répugnaient au malade ; la vue de ceux qui l’entouraient, leurs discours, tout lui faisait mal : chacun le sentait ; on n’osait faire un mouvement librement, exprimer un vœu ou une pensée ; la vie se concentrait pour tous dans le sentiment des souffrances du mourant, et dans le désir ardent de l’en voir délivré.

Il touchait à ce moment suprême où la mort devait lui paraître souhaitable comme un dernier bonheur ; tout, jusqu’à la faim, la fatigue, la soif, ces sensations qui jadis, après avoir été souffrance ou privation, lui causaient une certaine jouissance, n’étaient plus que douleur ; il ne pouvait aspirer qu’à être débarrassé du principe même de ses maux, de son corps torturé ; sans trouver de paroles pour exprimer ce désir, il continuait, par habitude, à réclamer ce qui le satisfaisait autrefois. « Couchez-moi sur l’autre côté », demandait-il, et, aussitôt couché, il voulait revenir à sa position première. « Donnez-moi du bouillon. Remportez-le. Racontez quelque chose au lieu de vous taire » ; et sitôt qu’on parlait, il reprenait une expression de fatigue, d’indifférence et de dégoût.

Kitty tomba malade une dizaine de jours après son arrivée, et le docteur déclara que c’était l’effet des émotions et de la fatigue ; il prescrivit le calme et le repos. Elle se leva cependant après le dîner et se rendit, comme d’habitude, chez le malade avec son ouvrage. Nicolas la regarda sévèrement et sourit avec dédain quand elle lui dit avoir été souffrante. Toute la journée il ne cessa de se moucher et de gémir plaintivement.

« Comment vous sentez-vous ? lui demanda-t-elle.

— Plus mal, répondit-il avec peine. Je souffre.

— Où souffrez-vous ?

— Partout.

— Vous verrez que cela finira aujourd’hui, » dit Marie Nicolaevna à voix basse.

Levine la fit taire, croyant que son frère, dont l’ouïe était très sensible, pourrait l’entendre ; il se tourna vers le mourant, qui avait entendu, mais sur lequel ces mots n’avaient produit aucune impression, car son regard restait grave et fixe.

« Qu’est-ce qui vous le fait croire ? demanda Levine, emmenant Marie Nicolaevna dans le corridor.

— Il se dépouille.

— Comment cela ?

— Ainsi », dit-elle en tirant sur les plis de sa robe de laine. Levine remarqua effectivement que toute la journée le malade avait tiré ses couvertures comme s’il eût voulu s’en dépouiller.

Marie Nicolaevna avait prédit juste.

Vers le soir, Nicolas n’eut plus la force de soulever ses bras, et son regard immobile prit une expression d’attention concentrée qui ne changea pas lorsque son frère et Kitty se penchèrent vers lui, afin qu’il pût les voir. Kitty fit venir le prêtre pour dire les prières des agonisants.

Pendant la cérémonie, le malade, qu’entouraient Levine, Kitty et Marie Nicolaevna, ne donna aucun signe de vie ; mais avant la fin des prières il poussa tout à coup un soupir, s’étendit et ouvrit les yeux. Le prêtre posa la croix sur ce front glacé, et lorsqu’il eut achevé ses oraisons, resta debout en silence, près du lit, touchant de ses doigts l’énorme main du mourant.

« C’est fini », dit-il enfin, voulant s’éloigner ; alors les lèvres de Nicolas eurent un léger tressaillement, et du fond de sa poitrine sortirent ces paroles qui résonnèrent nettement dans le silence :

« Pas encore… Bientôt… »

Une minute après, le visage s’éclaircit ; un sourire se dessina sous la moustache, et les femmes s’empressèrent de commencer la dernière toilette.

Toute l’horreur de Levine pour la terrible énigme de la mort se réveilla avec la même intensité que pendant la nuit d’automne où son frère était venu le voir. Plus que jamais il comprit son incapacité à sonder ce mystère, et la terreur de le sentir si près de lui et si inévitable. La présence de sa femme l’empêcha de tomber dans le désespoir, car malgré ses terreurs il éprouvait le besoin de vivre et d’aimer. L’amour seul le sauvait et devenait d’autant plus fort et plus pur qu’il était menacé. Et à peine eut-il vu s’accomplir ce mystère de mort, qu’auprès de lui un autre miracle d’amour et de vie, également insondable, s’accomplit à son tour.

Le docteur déclara que Kitty était enceinte.

XXI

Dès que Karénine eut compris, grâce à Betsy et à Oblonsky, que tous, et Anna la première, attendaient de lui qu’il délivrât sa femme de sa présence, il se sentit absolument troublé : incapable d’une décision personnelle, il remit son sort entre les mains de tiers trop heureux d’avoir à s’en mêler, et fut prêt à accepter tout ce qu’on lui proposa.

Il ne revint à la réalité qu’au lendemain du départ d’Anna, lorsque l’Anglaise lui fit demander si elle devait dîner à table ou dans la chambre des enfants.

Pendant les premiers jours qui suivirent le départ d’Anna, Alexis Alexandrovitch continua ses réceptions, se rendit au conseil, et dîna chez lui comme d’habitude ; toutes les forces de son âme n’avaient qu’un but : paraître calme et indifférent. Il fit des efforts surhumains pour répondre aux questions des domestiques relativement aux mesures à prendre pour l’appartement d’Anna et ses affaires, de l’air d’un homme préparé aux événements, et qui n’y voit rien d’extraordinaire. Deux jours il réussit à dissimuler sa souffrance, mais le troisième il succomba. Un commis introduit par le domestique apporta une facture qu’Anna avait oublié de solder :

« Votre Excellence voudra bien nous excuser, dit le commis, et nous donner l’adresse de Madame, si c’est à elle que nous devons nous adresser. »

Alexis Alexandrovitch sembla réfléchir, se détourna, et s’assit près d’une table ; longtemps il resta ainsi, la tête appuyée sur sa main, essayant de parler sans y parvenir.

Korneï, le domestique, comprit son maître et fit sortir le commis.

Resté seul, Karénine sentit qu’il n’avait plus la force de lutter, fit dételer sa voiture, ferma sa porte et ne dîna pas à table.

Le dédain, la cruauté qu’il croyait lire sur le visage du commis, du domestique, de tous ceux qu’il rencontrait, lui devenaient insupportables. S’il avait mérité le mépris public par une conduite blâmable, il aurait pu espérer qu’une conduite meilleure lui rendrait l’estime du monde ; mais il n’était pas coupable, il était malheureux, d’un malheur odieux, honteux. Et les hommes se montreraient d’autant plus implacables qu’il souffrait davantage ; ils l’écraseraient, comme les chiens achèvent entre eux une pauvre bête qui hurle de douleur. Pour résister à l’hostilité générale, il devrait cacher ses plaies : hélas, deux jours de lutte l’avaient déjà épuisé ! Et personne à qui confier sa souffrance ! pas un homme dans tout Pétersbourg qui s’intéressât à lui ! qui eût quelque égard, non plus pour le personnage haut placé, mais pour le mari désespéré !

Alexis Alexandrovitch avait perdu sa mère à l’âge de dix ans ; il ne se souvenait pas de son père ; son frère et lui étaient restés orphelins avec une très modique fortune ; leur oncle Karénine, un homme influent, très estimé du défunt empereur, se chargea de leur éducation. Après de bonnes études au Gymnase et à l’Université, Karénine débuta brillamment, grâce à cet oncle, dans la carrière administrative, et se voua exclusivement aux affaires. Jamais il ne se lia d’amitié avec personne ; son frère seul lui tenait au cœur ; mais celui-ci, entré aux Affaires étrangères, et envoyé en mission hors de Russie peu après le mariage d’Alexis Alexandrovitch, était mort à l’étranger.

Karénine, nommé gouverneur en province, y fit la connaissance de la tante d’Anna, une femme fort riche, qui manœuvra habilement pour rapprocher de sa nièce ce gouverneur, jeune, sinon comme âge, du moins au point de vue de sa position sociale. Alexis Alexandrovitch se vit un jour dans l’alternative de choisir entre une demande en mariage ou une démission. Longtemps il hésita, trouvant autant de raisons contre ou pour le mariage ; mais il ne put cette fois appliquer sa maxime favorite : « Dans la doute, abstiens-toi. » Un ami de la tante d’Anna lui fit entendre que ses assiduités avaient compromis la jeune fille, et qu’en homme d’honneur il devait se déclarer.

C’est ce qu’il fit, et dès lors il reporta sur sa fiancée d’abord, puis sur sa femme, la somme d’affection dont sa nature était capable.

Cet attachement exclut chez lui tout autre besoin d’intimité. Il avait de nombreuses relations, pouvait inviter à dîner de grands personnages, leur demander un service, une protection pour quelque solliciteur ; il pouvait même discuter et critiquer librement les actes du gouvernement devant un certain nombre d’auditeurs, mais là se bornaient ses rapports de cordialité.

Les seules relations familières qu’il eût à Pétersbourg étaient son chef de cabinet et son médecin. Le premier, Michel Wassiliévitch Sludine, un galant homme, simple, bon et intelligent, paraissait plein de sympathie pour Karénine ; mais la hiérarchie du service avait mis entre eux une barrière qui arrêtait les confidences. Aussi, après avoir signé les papiers qu’il lui apportait, Alexis Alexandrovitch trouva-t-il impossible, en regardant Sludine, de s’ouvrir à lui. Sa phrase : « Vous savez mon malheur » était sur ses lèvres ; il ne put la prononcer, et se borna, en le congédiant, à la formule habituelle : « Vous aurez la bonté de me préparer ce travail… »

Le docteur, dont Karénine savait les sentiments bienveillants, était fort occupé, et il semblait qu’il se fût conclu un pacte tacite entre eux, par lequel tous deux se supposaient surchargés de besogne et forcés d’abréger leurs entretiens.

Quant aux amies, et à la principale d’entre elles, la comtesse Lydie, Karénine n’y songeait même pas. Les femmes lui faisaient peur, et il n’éprouvait pour elle que de l’éloignement.

XXII

Mais si Alexis Alexandrovitch avait oublié la comtesse Lydie, celle-ci pensait à lui. Elle arriva précisément à cette heure de désespoir solitaire où, la tête entre ses mains, il s’était affaissé immobile et sans force. Elle n’attendit pas qu’on l’annonçât et pénétra dans le cabinet de Karénine.

« J’ai forcé la consigne, dit-elle, entrant à pas rapides, essoufflée par l’émotion et l’agitation. Je sais tout ! Alexis Alexandrovitch, mon ami ! » Et elle lui serra la main entre les siennes et le regarda de ses beaux yeux profonds.

Karénine se leva, dégagea sa main en fronçant le sourcil, et lui avança un siège.

« Veuillez vous asseoir ; je ne reçois pas parce que je suis souffrant, comtesse, dit-il, les lèvres tremblantes.

— Mon ami ! » répéta la comtesse sans le quitter des yeux ; ses sourcils se relevèrent de façon à dessiner un triangle sur son front, et cette grimace enlaidit encore sa figure jaune, naturellement laide.

Alexis Alexandrovitch comprit qu’elle était prête à pleurer de compassion, et l’attendrissement le gagna ; il saisit sa main potelée et la baisa.

« Mon ami ! dit-elle encore d’une voix entrecoupée par l’émotion : vous ne devez pas vous abandonner ainsi à votre douleur ; elle est grande, mais il faut chercher à la calmer !

— Je suis brisé, tué, je ne suis plus un homme ! dit Alexis Alexandrovitch, abandonnant la main de la comtesse, tout en regardant toujours ses yeux remplis de larmes ; ma situation est d’autant plus affreuse que je ne trouve ni en moi, ni hors de moi, d’appui pour me soutenir.

— Vous trouverez cet appui, non pas en moi, quoique je vous supplie de croire à mon amitié, dit-elle en soupirant, mais en lui ! Notre appui est dans son amour ; son joug est léger, continua-t-elle avec ce regard exalté que Karénine lui connaissait bien. Il vous entendra et vous aidera ! »

Ces paroles furent douces à Alexis Alexandrovitch, quoiqu’elles témoignassent d’une exaltation mystique, nouvellement introduite à Pétersbourg.

« Je suis faible, anéanti ; je n’ai rien prévu autrefois et ne comprends plus rien maintenant !

— Mon ami !

— Ce n’est pas la perte que je fais, continua Alexis Alexandrovitch, que je pleure. Ah non ! mais je ne puis me défendre d’un sentiment de honte aux yeux du monde pour la situation qui m’est faite ! C’est mal et je n’y puis rien…

— Ce n’est pas vous qui avez accompli l’acte de pardon si noble qui m’a comblée d’admiration, c’est lui ; aussi n’avez-vous pas à en rougir », dit la comtesse en levant les yeux avec enthousiasme.

Karénine s’assombrit et, serrant ses mains l’une contre l’autre, en fit craquer les jointures.

« Si vous saviez tous les détails ! dit-il de sa voix perçante. Les forces de l’homme ont des limites, et j’ai trouvé la limite des miennes, comtesse. Ma journée entière s’est passée en arrangements domestiques découlant (il appuya sur le mot) de ma situation solitaire. Les domestiques, la gouvernante, les comptes, ces misères me dévorent à petit feu ! Hier à dîner,… c’est à peine si je me suis contenu ; je ne pouvais supporter le regard de mon fils. Il n’osait pas me faire de questions, et moi je n’osais pas le regarder. Il avait peur de moi… mais ce n’est rien encore… » Karénine voulut parler de la facture qu’on lui avait apportée, sa voix trembla et il s’arrêta. Cette facture sur papier bleu, pour un chapeau et des rubans, était un souvenir poignant ! Il se prenait en pitié en y songeant.

« Je comprends », mon ami, je comprends tout, dit la comtesse. L’aide et la consolation, vous ne les trouverez pas en moi : mais si je suis venue, c’est pour vous offrir mes services, essayer de vous délivrer de ces petits soucis misérables auxquels vous ne devez pas vous abaisser ; c’est une main de femme qu’il faut ici. Me laisserez-vous faire ? »

Karénine se tut et lui serra la main avec reconnaissance !

« Nous nous occuperons tous deux de Serge. Je ne suis pas très entendue quant aux choses de la vie pratique, mais je m’y mettrai et serai votre ménagère. Ne me remerciez pas, je ne le fais pas de moi-même…

— Comment ne serais-je pas reconnaissant !

— Mais, mon ami, ne cédez pas au sentiment dont vous parliez tout à l’heure ; comment rougir de ce qui a été le plus haut degré de la perfection chrétienne ? « Celui qui s’abaisse sera élevé. » Et ne me remerciez pas. Remerciez Celui qu’il faut prier. En Lui seul nous trouverons la paix, la consolation, le salut, l’amour ! »

Elle leva les yeux au ciel, et Alexis Alexandrovitch comprit qu’elle priait.

Cette phraséologie, qu’il trouvait autrefois déplaisante, paraissait aujourd’hui à Karénine naturelle et calmante. Il n’approuvait pas l’exaltation à la mode ; sincèrement croyant, la religion l’intéressait principalement au point de vue politique : aussi les enseignements nouveaux lui étaient-ils antipathiques par principe. La comtesse, que ces nouvelles doctrines enthousiasmaient, n’avait pas son approbation, et, au lieu de discuter sur ce sujet, il détournait généralement la conversation et ne répondait pas. Mais cette fois il la laissa parler avec plaisir, sans la contredire, même intérieurement.

« Je vous suis bien reconnaissant pour vos paroles et vos promesses », dit-il quand elle eut fini de prier.

La comtesse serra encore la main de son ami.

« Maintenant je me mets à l’œuvre, dit-elle, effaçant en souriant les traces de larmes sur son visage. Je vais voir Serge, et ne m’adresserai à vous que dans les cas graves. »

La comtesse Lydie se leva et se remit auprès de l’enfant ; là, tout en baignant de ses larmes les joues du petit garçon effrayé, elle lui apprit que son père était un saint, et que sa mère était morte.

La comtesse remplit sa promesse et se chargea effectivement des détails du ménage, mais elle n’avait rien exagéré en avouant son incapacité pratique. Ses ordres ne pouvaient raisonnablement s’exécuter, aussi ne s’exécutaient-ils pas, et le gouvernement de la maison tomba insensiblement entre les mains du valet de chambre Korneï. Celui-ci habitua peu à peu son maître à écouter, pendant sa toilette, les rapports qu’il jugeait utile de lui faire. L’intervention de la comtesse n’en fut pas moins utile ; son affection et son estime furent pour Karénine un soutien moral, et, à sa grande consolation, elle parvint presque à le convertir ; du moins changea-t-elle sa tiédeur en une chaude et ferme sympathie pour l’enseignement chrétien tel qu’il se répandait depuis peu à Pétersbourg. Cette conversion ne fut pas difficile.

Karénine, comme la comtesse, comme tous ceux qui préconisaient les idées nouvelles, était dénué d’une imagination profonde, c’est-à-dire de cette faculté de l’âme grâce à laquelle les mirages de l’imagination même exigent pour se faire accepter une certaine conformité avec la réalité. Ainsi il ne voyait rien d’impossible ni d’invraisemblable à ce que la mort existât pour les incrédules, et non pour lui ; à ce que le péché fût exclu de son âme, parce qu’il possédait une foi pleine et entière dont seul il était juge ; à ce que, dès ce monde, il pût considérer son salut comme certain.

La légèreté, l’erreur de ces doctrines le frappaient néanmoins par moments ; il sentait alors combien la joie causée par l’irrésistible sentiment qui l’avait poussé au pardon était différente de celle qu’il éprouvait maintenant que le Christ habitait son âme. Mais quelque illusoire que fût cette grandeur morale, elle lui était indispensable dans son humiliation actuelle ; il éprouvait l’impérieux besoin de dédaigner, du haut de cette élévation imaginaire, ceux qui le méprisaient, et il se cramponnait à ses nouvelles convictions comme à une planche de salut.

XXIII

La comtesse Lydie avait été mariée fort jeune ; d’un naturel exalté, elle rencontra dans son mari un bon enfant très riche, très haut placé, et fort dissolu. Dès le second mois de leur mariage, son mari la quitta, répondant à ses effusions de tendresse par un sourire ironique, presque méchant, que personne ne parvint à s’expliquer, la bonté du comte étant connue et la romanesque Lydie n’offrant aucune prise à la critique. Depuis lors, les époux, sans être séparés, vécurent chacun de leur côté, le mari n’accueillant jamais sa femme qu’avec un sourire amer qui resta une énigme.

La comtesse avait depuis longtemps renoncé à adorer son mari, mais elle était toujours éprise de quelqu’un et même de plusieurs personnes à la fois, hommes et femmes, généralement de ceux qui attiraient l’attention d’une façon quelconque. Ainsi elle s’éprit de chacun des nouveaux princes ou princesses qui s’alliaient à la famille impériale, puis elle aima successivement un métropolitain, un grand vicaire et un simple desservant ; ensuite un journaliste, trois slavophiles et Komissarof, puis un ministre, un docteur, un missionnaire anglais et enfin Karénine. Ces amours multiples, et leurs différentes phases de chaleur ou de refroidissement, ne l’empêchaient en rien d’entretenir les relations les plus compliquées, tant à la cour que dans le monde. Mais du jour où elle prit Karénine sous sa protection, qu’elle s’occupa de ses affaires domestiques et de la direction de son âme, elle sentit qu’elle n’avait jamais sincèrement aimé que lui ; ses autres amours perdirent toute valeur à ses yeux. D’ailleurs, en analysant ses sentiments passés, et en les comparant à celui qu’elle ressentait maintenant, pouvait- elle ne pas reconnaître que jamais elle ne se serait éprise de Komissarof s’il n’eût sauvé la vie de l’empereur, ni de Ristitsh si la question slave n’avait pas existé ? tandis qu’elle aimait Karénine pour lui-même, pour sa grande âme incomprise, pour son caractère, pour le son de sa voix, son parler lent, son regard fatigué et ses mains blanches et molles, aux veines gonflées. Non seulement elle se réjouissait à l’idée le voir, mais encore elle cherchait, sur le visage de son ami, une impression analogue à la sienne. Elle tenait à lui plaire, autant par sa personne que par sa conversation ; elle ne s’était jamais mise en frais de toilette. Plus d’une fois elle se surprit réfléchissant à ce qui aurait pu être s’ils eussent été libres tous deux ! Quand il entrait, elle rougissait d’émotion, et ne pouvait réprimer un sourire ravi lorsqu’il lui disait quelque parole aimable.

Depuis plusieurs jours la comtesse était vivement troublée : elle avait appris le retour d’Anna et de Wronsky. Comment épargner à Alexis Alexandrovitch la torture de revoir sa femme ? Comment éloigner de lui l’odieuse pensée que cette affreuse femme respirait dans la même ville que lui, et pouvait à chaque instant le rencontrer ?

Lydie Ivanovna fit faire une enquête pour connaître les plans de ces « vilaines gens », comme elle nommait Anna et Wronsky. Le jeune aide de camp, ami de Wronsky, chargé de cette mission avait besoin de la comtesse pour obtenir, grâce à son appui, la concession d’une affaire. Il vint donc lui apprendre qu’après avoir terminé leurs arrangements ils comptaient repartir le lendemain, et Lydie Ivanovna commençait à se rassurer, lorsqu’on lui apporta un billet dont elle reconnut aussitôt l’écriture : c’était celle d’Anna Karénine. L’enveloppe, en papier anglais épais comme une écorce d’arbre, contenait une feuille oblongue et jaune, ornée d’un immense monogramme ; le billet répandait un parfum délicieux :

« Qui l’a apporté ?

— Un commissionnaire d’hôtel. »

Longtemps la comtesse resta debout sans avoir le courage de s’asseoir pour lire ; l’émotion lui rendit presque un de ses accès d’asthme. Enfin, lorsqu’elle se fut calmée, elle ouvrit le billet suivant, écrit en français :

« Madame la comtesse,

« Les sentiments chrétiens dont votre âme est remplie me donnent l’audace impardonnable, je le sens, de m’adresser à vous. Je suis malheureuse d’être séparée de mon fils, et vous demande en grâce la permission de le voir une fois avant mon départ. Si je ne m’adresse pas directement à Alexis Alexandrovitch, c’est pour ne pas donner à cet homme généreux la douleur de s’occuper de moi. Connaissant votre amitié pour lui, j’ai pensé que vous me comprendriez : m’enverrez-vous Serge chez moi ? préférez-vous que je vienne à l’heure que vous m’indiquerez, ou me ferez-vous savoir comment et dans quel endroit je pourrais le voir ? Un refus me semble impossible lorsque je songe à la grandeur d’âme de celui à qui il appartient de décider. Vous ne sauriez imaginer ma soif de revoir mon enfant, ni par conséquent comprendre l’étendue de ma reconnaissance pour l’appui que vous voudrez bien me prêter dans cette circonstance.

« Anna. »

Tout dans ce billet irrita la comtesse Lydie : son contenu, les allusions à la grandeur d’âme de Karénine, et surtout le ton d’aisance qui y régnait.

« Dites qu’il n’y a pas de réponse » ; et, ouvrant aussitôt son buvard, elle écrivit à Karénine qu’elle espérait bien le rencontrer vers une heure au Palais ; c’était jour de fête : on allait féliciter la famille impériale.

« J’ai besoin de vous entretenir d’une affaire grave et triste ; nous conviendrons au Palais du lieu où je pourrai vous voir. Le mieux serait chez moi, où je ferai préparer votre thé. C’est indispensable. Il nous impose sa croix, mais Il nous donne aussi la force de la porter », ajouta-t-elle pour le préparer dans une certaine mesure.

La comtesse écrivait de deux à trois billets par jour à Alexis Alexandrovitch ; elle aimait ce moyen, à la fois élégant et mystérieux, d’entretenir avec lui des rapports que la vie habituelle rendait trop simples à son gré.

XXIV

Les félicitations étaient terminées. Tout en se retirant, on causait des dernières nouvelles, des récompenses accordées ce jour-là, et des mutations de places pour quelques hauts fonctionnaires.

« Que diriez-vous si la comtesse Marie Borisovna était nommée au ministère de la guerre et la princesse Watkesky chef de l’état-major ? disait un petit vieillard grisonnant, en uniforme couvert de broderies, à une grande et belle demoiselle d’honneur qui le questionnait sur les nouveaux changements.

— Dans ce cas, je dois être nommée aide de camp ? dit la jeune fille souriant.

— Vous ? votre place est indiquée. Vous faites partie du département des cultes et on vous donne pour aide Karénine.

— Bonjour, prince ! fit le petit vieillard, serrant la main à quelqu’un qui s’approchait de lui.

— Vous parliez de Karénine ? demanda le prince.

— Lui et Poutiatof ont été décorés de l’ordre d’Alexandre Newsky.

— Je croyais qu’il l’avait déjà ?

— Non. Regardez-le, – dit le petit vieillard, indiquant de son tricorne brodé Karénine, debout dans l’embrasure d’une porte, et causant avec un des membres influents du conseil de l’Empire ; il portait l’uniforme de cour avec son nouveau cordon rouge en sautoir. – N’est-il pas heureux et content comme un sou neuf ? – Et le vieillard s’arrêta pour serrer la main à un superbe et athlétique chambellan qui passait.

— Non, il a vieilli, fit le chambellan.

— C’est l’effet des soucis. Il passe sa vie à écrire des projets. Tenez, en ce moment il ne lâchera pas son malheureux interlocuteur avant de lui avoir tout expliqué, point par point.

— Comment, vieilli ? Il fait des passions. La comtesse Lydie doit être jalouse de sa femme.

— Je vous en prie, ne parlez pas de la comtesse Lydie.

— Y a-t-il du mal à être éprise de Karénine ?

— Madame Karénine est-elle vraiment ici ?

— Pas ici, au Palais, mais à Pétersbourg. Je l’ai rencontrée hier avec Alexis Wronsky, bras dessus bras dessous, à la Morskaïa.

— C’est un homme qui n’a pas… » commença le chambellan, mais il s’interrompit pour faire place et saluer au passage une personne de la famille impériale.

Tandis qu’on critiquait et ridiculisait ainsi Alexis Alexandrovitch, celui-ci barrait le chemin à un membre du conseil de l’Empire et, sans bouger d’une ligne, lui expliquait tout au long un projet financier.

Alexis Alexandrovitch, presque en même temps qu’il avait été abandonné par sa femme, s’était trouvé dans la situation, pénible pour un fonctionnaire, de voir s’arrêter la marche ascendante de sa carrière. Seul peut-être, il ne s’apercevait pas qu’elle fût terminée. Sa position était encore importante, il continuait à faire partie d’un grand nombre de comités et de commissions, mais il paraissait être de ceux dont on n’attend plus rien ; il avait fait son temps. Tout ce qu’il proposait semblait vieux, usé, inutile. Loin d’en juger ainsi, Karénine croyait au contraire apprécier les actes du gouvernement avec plus de justesse depuis qu’il avait cessé d’en faire directement partie, et pensait de son devoir d’indiquer certaines réformes à introduire. Il écrivit une brochure, peu après le départ d’Anna, sur les nouveaux tribunaux, la première de toutes celles qu’il devait composer sur les branches les plus diverses de l’administration. Et que de fois, satisfait de lui-même et de son activité, ne songea-t-il pas au texte de saint Paul : « Celui qui a une femme songe aux biens terrestres ; celui qui n’en a pas ne songe qu’au service du Seigneur. »

L’impatience bien visible du membre du conseil ne troublait en rien Karénine, mais il s’interrompit au moment où un prince de la famille impériale vint à passer, et son interlocuteur en profita pour s’esquiver.

Resté seul, Alexis Alexandrovitch baissa la tête, chercha à rassembler ses idées et, jetant un regard distrait autour de lui, se dirigea vers la porte, où il pensait rencontrer la comtesse.

« Comme ils ont l’air forts et bien portants, se dit-il, regardant au passage le cou vigoureux du prince, serré dans son uniforme, et le beau chambellan aux favoris parfumés. – Il n’est que trop vrai, tout est mal en ce monde.

« Alexis Alexandrovitch ! cria le petit vieillard, dont les yeux brillaient méchamment, tandis que Karénine passait en saluant froidement. Je ne vous ai pas encore félicité. Et il désigna la décoration.

— Je vous remercie infiniment. C’est un beau jour que celui-ci », répondit Karénine, appuyant, selon son habitude, sur le mot beau.

Il savait que ces messieurs se moquaient de lui, mais, n’attendant d’eux que des sentiments hostiles, il y était fort indifférent.

Les épaules jaunes de la comtesse et ses beaux yeux pensifs lui apparurent et l’attiraient de loin ; il se dirigea vers elle avec un sourire.

La toilette de Lydie Ivanovna lui avait coûté des efforts d’imagination, comme toutes celles que dans ces derniers temps elle prenait le soin de composer, car elle poursuivait un but bien différent de celui qu’elle se proposait trente ans auparavant. Jadis elle ne songeait qu’à se parer, et n’était jamais trop élégante selon son goût ; maintenant elle cherchait à rendre le contraste supportable entre sa personne et sa toilette ; elle y parvenait aux yeux d’Alexis Alexandrovitch, qui la trouvait charmante. La sympathie, la tendresse de cette femme, étaient pour lui un refuge unique contre l’animosité générale ; du milieu de cette foule hostile, il se sentait attiré vers elle comme une plante par la lumière.

« Je vous félicite », dit-elle, portant ses regards sur la décoration.

Karénine haussa les épaules et ferma les yeux à demi.

La comtesse savait que ces distinctions, sans qu’il en voulût convenir, lui causaient une de ses joies les plus vives.

« Que fait notre ange ? demanda-t-elle, faisant allusion à Serge.

— Je ne puis dire que j’en sois très satisfait, répondit Alexis Alexandrovitch, levant les sourcils et ouvrant les yeux. Sitnikof ne l’est pas davantage (c’était le pédagogue chargé de Serge). Comme je vous le disais, je trouve en lui une certaine froideur pour les questions essentielles qui doivent toucher toute âme humaine, même celle d’un enfant. » Et Alexis Alexandrovitch entama le sujet qui, après les questions administratives, le touchait le plus, l’éducation de son fils. Jamais, jusque-là, les questions d’éducation ne l’avaient intéressé ; mais, ayant senti la nécessité de suivre l’instruction de son fils, il avait consacré un certain temps à étudier des livres de pédagogie et des ouvrages didactiques, afin de se former un plan d’études, que le meilleur instituteur de Pétersbourg fut ensuite chargé de mettre en pratique.

« Oui, mais le cœur ! Je trouve à cet enfant le cœur de son père, et avec cela peut-il être mauvais ? dit la comtesse d’un air sentimental.

— Peut-être… Pour moi, je remplis mon devoir, c’est tout ce que je puis faire.

— Vous viendrez chez moi ? dit la comtesse après un moment de silence ; nous avons à causer d’une chose triste pour vous. J’aurais donné tout au monde pour vous épargner certains souvenirs ; d’autres ne pensent pas de même : j’ai reçu une lettre d’elle. Elle est ici, à Pétersbourg. »

Alexis Alexandrovitch tressaillit, mais son visage prit aussitôt l’expression de mortelle immobilité qui indiquait son impuissance absolue à traiter un pareil sujet.

« Je m’y attendais, » dit-il.

La comtesse le regarda avec exaltation, et devant cette grandeur d’âme des larmes d’admiration jaillirent de ses yeux.

XXV

Lorsque Alexis Alexandrovitch entra dans le boudoir de la comtesse Lydie, décoré de portraits et de vieilles porcelaines, il n’y trouva pas son amie. Elle changeait de toilette.

Sur une table ronde était posé un service à thé chinois près d’une bouilloire à esprit-de-vin.

Alexis Alexandrovitch examina les innombrables cadres qui ornaient la chambre, s’assit près d’une table et y prit un Évangile.

Le frôlement d’une robe de soie vint le distraire.

« Enfin, nous allons être un peu tranquilles, dit la comtesse en se glissant avec un sourire ému, entre la table et le divan ; nous pourrons causer en prenant notre thé. »

Après quelques paroles destinées à le préparer, elle tendit, en rougissant, le billet d’Anna à Karénine.

Il lut, et garda longtemps le silence.

« Je ne me crois pas le droit de lui refuser, dit-il enfin, levant les yeux avec une certaine crainte.

— Mon ami ! vous ne voyez le mal nulle part !

— Je trouve, au contraire, le mal partout. Mais serait-il juste de… ? »

Son visage exprimait l’indécision, le désir d’un conseil, d’un appui, d’un guide dans une question aussi épineuse.

« Non, interrompit Lydie Ivanovna. Il y a des limites à tout. Je comprends l’immoralité, dit-elle sans aucune véracité, puisqu’elle ignorait pourquoi les femmes pouvaient être immorales, mais ce que je ne comprends pas, c’est la cruauté, et envers qui ? Envers vous ! Comment peut-elle rester dans la même ville que vous ? On n’est jamais trop vieux pour apprendre, et moi j’apprends tous les jours à comprendre votre grandeur et sa bassesse.

— Qui de nous jettera la première pierre ! dit Karénine visiblement satisfait du rôle qu’il jouait. Après avoir tout pardonné, puis-je la priver de ce qui est un besoin de son cœur, son amour pour l’enfant… ?

— Est-ce bien de l’amour, mon ami ? Tout cela est-il sincère ? Vous avez pardonné, et vous pardonnez encore, je le veux bien ; mais avons-nous le droit de troubler l’âme de ce petit ange ? Il la croit morte ; il prie pour elle, et demande à Dieu le pardon de ses péchés ; que penserait-il maintenant ?

— Je n’y avais pas songé », dit Alexis Alexandrovitch en reconnaissant la justesse de ce raisonnement.

La comtesse se couvrit le visage de ses mains, et garda le silence. Elle priait.

« Si vous demandez mon avis, dit-elle enfin, vous ne donnerez pas cette permission. Ne vois-je pas combien vous souffrez, combien votre blessure saigne ? Admettons que vous fassiez abstraction de vous-même, mais où cela vous mènera-t-il ? Vous vous préparez de nouvelles souffrances et un trouble nouveau pour l’enfant ! Si elle était encore capable de sentiments humains, elle serait la première à le sentir. Non, je n’éprouve aucune hésitation, et si vous m’y autorisez, je lui répondrai. »

Alexis Alexandrovitch y consentit et la comtesse écrivit en français la lettre suivante :

« Madame,

« Votre souvenir peut donner lieu, de la part de votre fils, à des questions auxquelles on ne saurait répondre sans obliger l’enfant à juger ce qui doit rester sacré pour lui.

« Vous voudrez donc bien comprendre le refus de votre mari dans un esprit de charité chrétienne. Je prie le Tout-Puissant de vous être miséricordieux.

« Comtesse Lydie. »

Cette lettre atteignit le but secret que la comtesse se cachait à elle-même : elle blessa Anna jusqu’au fond de l’âme. Karénine, de son côté, rentra chez lui troublé, ne put reprendre ses occupations habituelles, ni retrouver la paix d’un homme qui possède la grâce et se sent élu.

La pensée de cette femme, si coupable envers lui, et pour laquelle il avait agi comme un saint, au dire de la comtesse, n’aurait pas dû le troubler, et cependant il n’était pas tranquille. Il ne comprenait rien de ce qu’il lisait, et ne parvenait pas à chasser de son esprit les réminiscences cruelles du passé ; il se rappelait comme un remords l’aveu d’Anna au retour des courses. Pourquoi n’avait-il alors exigé d’elle que le respect des convenances ? Pourquoi n’avait-il pas provoqué Wronsky en duel ? C’était ce qui le troublait par-dessus tout. Et la lettre écrite à sa femme, son inutile pardon, les soins donnés à l’enfant étranger, tout lui revenait à la mémoire et brûlait son cœur de honte et de confusion.

« Mais en quoi suis-je donc coupable ? » se demandait-il. À cette question en succédait toujours une autre : comment aimaient, comment se mariaient les hommes de la trempe des Wronsky, des Oblonsky, des chambellans à la belle prestance ? Il évoquait une série de ces êtres vigoureux, sûrs d’eux-mêmes, forts, qui avaient toujours attiré sa curiosité et son attention.

Quelque effort qu’il fît pour chasser de semblables pensées et se rappeler que, le but de son existence n’étant pas ce monde mortel, la paix et la charité devaient seules habiter son âme, il souffrait comme si le salut éternel n’eût été qu’une chimère. Heureusement, la tentation ne fut pas longue et Alexis Alexandrovitch reconquit bientôt la sérénité et l’élévation d’esprit grâce auxquelles il parvenait à oublier ce qu’il voulait éloigner de sa pensée.

XXVI

« Eh bien, Kapitonitch ? – dit le petit Serge, rentrant rose et frais de la promenade, la veille de son jour de naissance, tandis que le vieux suisse, souriant du haut de sa grande taille, le débarrassait de sa capote ; – le tchinovnik au bandeau est-il venu ? Papa l’a-t-il reçu ?

— Oui, à peine le chef de cabinet est-il arrivé que je l’ai annoncé, répondit le suisse en clignant gaiement d’un œil. Permettez que je vous déshabille.

— Serge, Serge, appela le précepteur, arrêté devant la porte qui conduisait aux appartements intérieurs, déshabillez-vous vous-même. »

Mais Serge, quoiqu’il entendît la voix grêle de son précepteur, n’y faisait aucune attention ; debout près du suisse, il le tenait par la ceinture et le regardait de tous ses yeux.

« Et papa a-t-il fait ce qu’il demandait ? »

Le suisse fit un signe affirmatif.

Ce tchinovnik enveloppé d’un bandeau intéressait Serge et le suisse ; il était venu sept fois sans être admis, et Serge l’avait rencontré un jour dans le vestibule, gémissant auprès du suisse, qu’il suppliait de le faire recevoir, disant qu’il ne lui restait qu’à mourir avec ses sept enfants ; depuis lors, l’enfant se préoccupait du pauvre homme.

« Avait-il l’air content ? demanda-t-il.

— Je crois bien, il est parti presque en sautant.

— A-t-on apporté quelque chose ? demanda le petit garçon après un moment de silence.

— Oh oui, monsieur, dit à demi-voix le suisse en hochant la tête, il y a quelque chose de la part de la comtesse. »

Serge comprit qu’il s’agissait d’un cadeau pour son jour de naissance.

« Que dis-tu ? où ?

— Korneï l’a porté chez papa, ce doit être une belle chose !

— De quelle grandeur ? Comme ça ?

— Plus petit, mais c’est beau.

— Un livre ?

— Non, c’est quelque chose. Allez, allez, Wassili Loukitch vous appelle, dit le suisse, entendant venir le précepteur et dégageant doucement la petite main gantée qui le tenait à la ceinture.

— Dans une minute, Wassili Loukitch », dit Serge avec ce sourire aimable et gracieux dont le sévère précepteur subissait lui-même l’influence.

Serge était joyeux, et tenait à partager avec son ami le suisse un bonheur de famille que venait de lui apprendre la nièce de la comtesse Lydie pendant leur promenade au Jardin d’été. Cette joie lui paraissait encore plus grande depuis qu’il y joignait celle du tchinovnik et du cadeau ; « en ce beau jour, tout le monde devait être heureux, » pensait-il.

« Sais-tu ? Papa a reçu l’ordre d’Alexandre Newsky.

— Comment ne le saurais-je pas ? on est déjà venu le féliciter.

— Est-il content ?

— Comment ne pas être content d’une faveur de l’empereur ! N’est-ce pas une preuve qu’on l’a méritée », dit le vieux suisse gravement.

Serge réfléchit, tout en continuant à considérer le suisse, dont le visage lui était connu dans les moindres détails, le menton surtout, entre ses deux favoris gris, que personne n’avait jamais vu comme Serge de bas en haut.

« Eh bien ! et ta fille ? Y a-t-il longtemps qu’elle n’est venue ? »

La fille du suisse faisait partie du corps de ballet.

« Où trouverait-elle le temps de venir un jour ouvrable ? elles ont aussi leurs leçons, et vous les vôtres, monsieur. »

En rentrant dans sa chambre, Serge, au lieu de se mettre à ses devoirs, raconta à son précepteur toutes ses suppositions sur le cadeau qu’on lui avait apporté ; ce devait être une locomotive, « Qu’en pensez-vous ? » demanda-t-il ; mais Wassili Loukitch ne pensait qu’à la leçon de grammaire qui devait être préparée pour le professeur qu’on attendait à deux heures.

« Dites-moi seulement, Wassili Loukitch, demanda l’enfant assis à sa table de travail et tenant son livre entre ses mains, qu’y a-t-il au-dessus d’Alexandre Newsky. Vous savez que papa est décoré ? »

Le précepteur répondit qu’il y avait Wladimir.

« Et au-dessus ?

— Au-dessus de tout, Saint-André.

— Et au-dessus ?

— Je ne sais pas.

— Comment vous ne savez pas non plus ? » Et Serge, appuyé sur sa main, se prit à réfléchir.

Les méditations de l’enfant étaient très variées ; il s’imaginait que son père allait peut-être encore être décoré des ordres de Wladimir et de Saint-André, et qu’il allait, par conséquent, être bien plus indulgent pour la leçon d’aujourd’hui ; puis il se disait qu’une fois grand il ferait un sorte de mériter toutes les décorations, même celles qu’on inventerait au-dessus de Saint-André. À peine un nouvel ordre serait-il institué qu’il s’en rendrait digne tout de suite.

Ces réflexions firent passer le temps si vite que, lorsque vint l’heure de la leçon, il ne savait rien, et le professeur parut non seulement mécontent, mais affligé. Serge en fut peiné ; sa leçon, quoi qu’il fît, n’entrait pas dans sa tête ! En présence du professeur cela marchait encore, car, à force d’écouter et de croire qu’il comprenait, il s’imaginait comprendre, mais, resté seul, tout s’embrouillait et se confondait.

Il saisit un moment où son maître cherchait quelque chose dans son livre pour lui demander :

« Michel Ivanitch, quand sera votre fête ?

— Vous feriez mieux de penser à votre travail ; quelle importance un jour de fête a-t-il pour un être raisonnable ? C’est un jour comme un autre, qu’il faut employer à travailler. »

Serge regarda avec attention son professeur, examina sa barbe rare, ses lunettes descendues sur son nez, et se perdit dans des réflexions si profondes qu’il n’entendit plus rien du reste de sa leçon ; son maître pouvait-il croire ce qu’il disait ? Au ton dont il parlait, cela paraissait impossible.

« Mais pourquoi s’entendent-ils tous pour me dire de la même façon les choses les plus ennuyeuses et les plus inutiles ? Pourquoi celui-ci me repousse-t-il et ne m’aime-t-il pas ? » se demandait l’enfant sans trouver de réponse.

XXVII

Après la leçon du professeur vint celle du père ; Serge, en attendant, jouait avec son canif, accoudé à sa table de travail, et se plongeait dans de nouvelles méditations.

Une de ses occupations favorites consistait à chercher sa mère pendant ses promenades ; il ne croyait pas à la mort en général, et surtout pas à celle de sa mère, malgré les affirmations de la comtesse et de son père. Aussi pensait-il la reconnaître dans toutes les femmes grandes, brunes et un peu fortes ; son cœur se gonflait de tendresse, les larmes lui venaient aux yeux, il s’attendait à ce qu’une de ces dames s’approchât de lui, levât son voile ; alors il reverrait son visage ; elle l’embrasserait, lui sourirait, il sentirait la douce caresse de sa main, reconnaîtrait son parfum et pleurerait de joie, comme un soir où il s’était roulé à ses pieds parce qu’elle le chatouillait, et qu’il avait tant ri en mordillant sa main blanche, couverte de bagues. Plus tard, la vieille bonne lui apprit, par hasard, que sa mère vivait, mais que son père et la comtesse disaient le contraire parce qu’elle était devenue méchante ; ceci parut encore plus invraisemblable à Serge, qui l’attendit et la chercha de plus belle. Ce jour-là, au Jardin d’été, il avait aperçu une dame en voile lilas, et son cœur battit bien fort lorsqu’il lui vit prendre le même sentier que lui ; puis tout à coup la dame avait disparu. Serge sentait sa tendresse pour sa mère plus vive que jamais, et, les yeux brillants, regardait devant lui en tailladant la table de son canif.

« Voilà papa qui vient ! » lui dit Wassili Loukitch.

Serge sauta de sa chaise, courut baiser la main de son père, et chercha quelque signe de satisfaction sur son visage à propos de sa décoration.

« As-tu fait une bonne promenade ? » demanda Alexis Alexandrovitch, s’asseyant dans un fauteuil et ouvrant un volume de l’Ancien Testament.

Quoiqu’il eût souvent dit à Serge que tout chrétien devait connaître l’Ancien Testament imperturbablement, il avait souvent besoin de consulter le livre pour ses leçons, et l’enfant s’en apercevait.

« Oui, papa, je me suis beaucoup amusé, dit Serge s’asseyant de travers et balançant sa chaise, chose défendue. J’ai vu Nadinka (une nièce de la comtesse que celle-ci élevait) et elle m’a dit qu’on vous avait donné une nouvelle décoration. En êtes-vous content, papa ?

— D’abord ne te balance pas ainsi, dit Alexis Alexandrovitch, et ensuite sache que ce qui doit nous être cher, c’est le travail par lui-même, et non la récompense. Je voudrais te faire comprendre cela. Si tu ne recherches que la récompense, le travail te paraîtra pénible, mais si tu aimes le travail, ta récompense sera toute trouvée. » Et Alexis Alexandrovitch se rappela qu’en signant le même jour cent dix-huit papiers différents il n’avait eu pour soutien, dans cette ingrate besogne, que le sentiment du devoir.

Les yeux brillants et gais de Serge s’obscurcirent devant le regard de son père.

Il sentait que celui-ci prenait, en lui parlant, un ton particulier, comme s’il se fût adressé à un de ces enfants imaginaires qui se trouvent dans les livres, et auxquels Serge ne ressemblait en rien ; il y était habitué, et faisait de son mieux pour feindre une analogie quelconque avec ces petits garçons exemplaires.

« Tu me comprends, j’espère ?

— Oui, papa », répondit l’enfant jouant son petit personnage.

La leçon consistait en une récitation de quelques versets de l’Évangile, et une répétition du commencement de l’Ancien Testament ; la récitation ne marchait pas mal. Mais tout à Serge fut frappé de l’aspect du front de son père, qui formait un angle presque droit près des tempes, et il dit tout de travers la fin de son verset, Alexis Alexandrovitch conclut qu’il ne comprenait rien de ce qu’il récitait, et en fut irrité ; il fronça le sourcil, et se prit à expliquer ce que Serge ne pouvait avoir oublié, pour l’avoir entendu répéter tant de fois. L’enfant, effrayé, regardait son père et ne pensait qu’à une chose : faudrait-il lui répéter ses explications, ainsi qu’il l’exigeait parfois ? Cette crainte l’empêchait de comprendre. Heureusement le père passa à la leçon d’histoire sainte. Serge raconta passablement les faits eux-mêmes, mais lorsqu’il dut expliquer ce qu’ils signifiaient, il resta court et fut puni pour n’avoir rien su. Le moment le plus critique fut celui où il dut réciter la série des patriarches antédiluviens ; il ne se rappelait plus qu’Énoch ; c’était son personnage favori dans l’histoire sainte et il rattachait à l’élévation de ce patriarche aux cieux une longue suite d’idées qui l’absorba complètement, tandis qu’il regardait fixement la chaîne de montre de son père et un bouton à moitié déboutonné de son gilet.

Serge qui ne croyait pas à la mort de ceux qu’il aimait, n’admettait pas non plus qu’il dût mourir lui-même : cette pensée invraisemblable et incompréhensible de la mort lui avait cependant été confirmée par des personnes qui lui inspiraient confiance ; la bonne elle-même avouait, un peu contre son gré, que tous les hommes mouraient. Mais alors pourquoi Énoch n’était-il pas mort ? et pourquoi d’autres que lui ne mériteraient-ils pas de monter vivants au ciel comme lui ? Les méchants, ceux que Serge n’aimait pas, pouvaient bien mourir, mais les bons pouvaient être dans le cas d’Énoch.

« Eh bien, ces patriarches ?

— Énoch,… Énos.

— Tu les as déjà nommés. C’est mal, Serge, très mal : si tu ne cherches pas à t’instruire des choses essentielles à un chrétien, qu’est-ce donc qui t’occupera ? dit le père se levant. Ton maître n’est pas plus satisfait que moi, je suis donc forcé de te punir. »

Serge travaillait mal en effet, et cependant ce n’était pas un enfant mal doué ; il était au contraire fort supérieur à ceux que son maître lui citait en exemple : s’il ne voulait pas apprendre ce qu’on lui enseignait, c’est qu’il ne le pouvait pas, et cela, parce que son âme avait des besoins très différents de ceux que lui supposaient ses maîtres. À neuf ans, ce n’était qu’un enfant, mais il connaissait son âme et la défendait contre tous ceux qui voulaient y pénétrer sans la clef de l’amour. On lui reprochait de ne rien vouloir apprendre, et il brûlait cependant du désir de savoir, mais il s’instruisait auprès de Kapitonitch, de sa vieille bonne, de Nadinka, de Wassili Loukitch.

Serge fut donc puni ; il n’obtint pas la permission d’aller chez Nadinka ; mais cette punition tourna à son profit. Wassili Loukitch était de bonne humeur, et lui enseigna l’art de construire un petit moulin à vent. La soirée se passa à travailler et à méditer sur le moyen de se servir d’un moulin pour tournoyer dans les airs, en s’attachant aux ailes. Il oublia sa mère, mais la pensée de celle-ci lui revint dans son lit, et il pria à sa façon pour qu’elle cessât de se cacher et lui fit une visite le lendemain, anniversaire de sa naissance.

« Wassili Loukitch, savez-vous ce que j’ai demandé à Dieu par-dessus le marché ?

— De mieux travailler ?

— Non.

— De recevoir des joujoux ?

— Non, vous ne devinerez pas. C’est un secret ! Si cela arrive, je vous le dirai… Vous ne savez toujours pas ?

— Non, vous me le direz, dit Wassili Loukitch en souriant, ce qui lui arrivait rarement. Allons, couchez-vous, j’éteins la bougie.

— Je vois bien mieux ce que j’ai demandé dans ma prière quand il n’y a plus de lumière. Tiens, j’ai presque dit mon secret ! » fit Serge en riant gaiement.

Serge crut entendre sa mère et sentir sa présence quand il fut dans l’obscurité. Elle était debout près de lui, et le caressait de son regard plein de tendresse ; puis il vit un moulin, un couteau, puis tout se confondit dans sa petite tête, et il s’endormit.

XXVIII

Wronsky et Anna étaient descendus dans un des principaux hôtels de Pétersbourg ; Wronsky se logea au rez-de-chaussée, Anna prit au premier, avec l’enfant, la nourrice et sa femme de chambre, un grand appartement composé de quatre pièces.

Dès le premier jour de son retour, Wronsky alla voir son frère ; il y rencontra sa mère, venue de Moscou pour ses affaires. Sa mère et sa belle-sœur le reçurent comme d’habitude, le questionnèrent sur son voyage, causèrent d’amis communs, mais ne firent aucune allusion à Anna. Son frère, en lui rendant visite le lendemain, fut le premier à parler d’elle. Alexis Wronsky saisit l’occasion pour lui expliquer qu’il considérait la liaison qui l’unissait à Mme Karénine comme un mariage : ayant le ferme espoir d’obtenir un divorce qui régulariserait leur situation, il désirait que leur mère et sa belle-sœur comprissent ses intentions.

« Le monde peut ne pas m’approuver, cela m’est indifférent, ajouta-t-il, mais si ma famille tient à rester en bons termes avec moi, il est nécessaire qu’elle entretienne des relations convenables avec ma femme. »

Le frère aîné, toujours fort respectueux des opinions de son cadet, laissa le monde résoudre cette question délicate, et se rendit sans protester chez Mme Karénine avec Alexis.

Malgré son expérience du monde, Wronsky tombait dans une étrange erreur : lui, qui mieux qu’un autre, devait comprendre que la société leur resterait fermée, il se figura, par un bizarre effet d’imagination, que l’opinion publique, revenue d’antiques préjugés, avait dû subir l’influence du progrès général. « Sans doute, il ne faut pas compter sur le monde officiel, pensait-il, mais nos parents, nos amis, comprendront les choses telles qu’elles sont. »

Une des premières femmes du monde qu’il rencontra fut sa cousine Betsy. « Enfin, s’écria-t-elle joyeusement ! et Anna ? Où êtes-vous descendus ? J’imagine aisément le vilain effet que doit vous produire Pétersbourg après un voyage comme le vôtre. Et le divorce ? est-ce arrangé ? »

Cet enthousiasme tomba dès que Betsy apprit que le divorce n’était pas encore obtenu, et Wronsky s’en aperçut.

« Je sais bien qu’on me jettera la pierre, dit-elle, mais je viendrai voir Anna. Vous ne restez pas longtemps ? »

Elle vint, en effet, le jour même, mais elle avait changé de ton ; elle sembla insister sur son courage et la preuve de fidélité et d’amitié qu’elle donnait à Anna ; après avoir causé des nouvelles du jour, elle se leva au bout de dix minutes, et dit en partant :

« Vous ne n’avez toujours pas dit à quand le divorce ? Mettons que moi, je jette mon bonnet par-dessus les moulins, mais je vous préviens que d’autres n’en feront pas autant, et que vous trouverez des collets-montés qui vous battront froid… Et c’est si facile maintenant ! Ça se fait. Ainsi vous partez vendredi ? Je regrette que nous ne puissions nous voir d’ici là. »

Le ton de Betsy aurait pu édifier Wronsky sur l’accueil qui leur était réservé ; il voulut cependant faire encore une tentative dans sa famille. Il pensait bien que sa mère, si ravie d’Anna à leur première rencontre, serait inexorable pour celle qui venait de briser la carrière de son fils, mais Wronsky fondait les plus grandes espérances sur Waria, sa belle-sœur : celle-ci ne jetterait certes pas la pierre à Anna, et viendrait simplement et tout naturellement la voir.

Dès le lendemain, l’ayant trouvée seule, il s’ouvrit à elle.

« Tu sais, Alexis, combien je t’aime, répondit Waria après l’avoir écouté, et combien je te suis dévouée, mais si je me tiens à l’écart, c’est que je ne puis être d’aucune utilité à Anna Arcadievna (elle appuya sur les deux noms). Ne crois pas que je me permette de la juger, j’aurais peut-être agi comme elle à sa place ; je ne veux entrer dans aucun détail, ajouta-t-elle timidement en voyant s’assombrir le visage de son beau-frère, mais il faut bien appeler les choses par leur nom. Tu voudrais que j’allasse la voir pour la recevoir ensuite chez moi, afin de la réhabiliter dans la société ? Mais je ne puis le faire. Mes filles grandissent, je suis forcée, à cause de mon mari, de vivre dans le monde. Suppose que j’aille chez Anna Arcadievna, je ne puis l’inviter chez moi, de crainte qu’elle ne rencontre dans mon salon des personnes autrement disposées que moi. N’est ce pas de toute façon la blesser ?… Je ne puis la relever…

— Mais je n’admets pas un instant qu’elle soit tombée, et je ne voudrais pas la comparer à des centaines de femmes que vous recevez ! interrompit Wronsky se levant, persuadé que sa belle-sœur ne céderait pas.

— Alexis, je t’en prie, ne te fâche pas, ce n’est pas ma faute, dit Waria avec un sourire craintif.

— Je ne t’en veux pas, mais je souffre doublement, dit-il, s’assombrissant de plus en plus, je regrette notre amitié brisée, ou du moins bien atteinte, car tu dois comprendre que tel sera pour nous l’inévitable résultat. »

Il la quitta sur ces mois, et, comprenant enfin l’inutilité de nouvelles tentatives. Il résolut de se considérer comme dans une ville étrangère et d’éviter toute occasion de froissements nouveaux.

Une des choses qui lui furent le plus pénible fut d’entendre partout son nom associé à celui d’Alexis Alexandrovitch ; chaque conversation finissait par rouler sur Karénine, et s’il sortait, c’était encore lui qu’il rencontrait, ou du moins il se le figurait, comme une personne affligée d’un doigt malade croit le heurter à tous les meubles.

D’autre part, l’attitude d’Anna le chagrinait ; il la voyait dans une disposition morale étrange, incompréhensible, qu’il ne lui connaissait pas ; tour à tour tendre et froide, elle était toujours irritable et énigmatique. Évidemment quelque chose la tourmentait, mais, au lieu d’être sensible aux froissements dont Wronsky souffrait douloureusement, et qu’avec sa finesse de perception ordinaire elle aurait dû ressentir comme lui, elle paraissait uniquement préoccupée de dissimuler ses soucis, et parfaitement indifférente au reste.

XXIX

La pensée dominante d’Anna, en rentrant à Pétersbourg, était d’y voir son fils : possédée de cette idée, du jour où elle quitta l’Italie, sa joie augmenta à mesure qu’elle approchait de Pétersbourg. C’était chose simple et naturelle, croyait-elle, de revoir l’enfant en vivant dans la même ville que lui ; mais dès son arrivée elle sentit qu’une entrevue ne serait pas facile à obtenir.

Comment s’y prendre ? Aller chez son mari au risque de n’être pas admise et de s’attirer peut-être un affront ? Écrire à Alexis Alexandrovitch ? C’était impossible, et cependant elle ne saurait se contenter de voir son fils en promenade, elle avait trop de baisers, de caresses à lui donner, trop de choses à lui dire ! La vieille bonne de Serge aurait pu lui venir en aide, mais elle n’habitait plus la maison Karénine. Deux jours se passèrent ainsi en incertitudes et en tergiversations ; le troisième jour, ayant appris les relations d’Alexis Alexandrovitch avec la comtesse Lydie, elle se décida à écrira à celle-ci.

Ce fut pour elle une déception cruelle que de voir revenir son messager sans réponse. Jamais elle ne se sentit blessée, humiliée à ce point, et cependant elle comprenait que la comtesse pouvait avoir raison. Sa douleur fut d’autant plus vive qu’elle n’avait à qui la confier.

Wronsky ne la comprendrait même pas ; il traiterait la chose comme de peu d’importance, et rien que l’idée du ton froid dont il en parlerait le lui faisait paraître odieux. Mais la crainte de le haïr était la pire de toutes. Aussi résolut-elle de lui cacher soigneusement ses démarches par rapport à l’enfant.

Toute la journée elle s’ingénia à imaginer d’autres moyens de joindre son fils, et se décida enfin au plus pénible de tous : écrire directement à son mari. Au moment où elle commençait sa lettre, on lui apporta la réponse de la comtesse Lydie. Elle s’était résignée au silence, mais l’animosité, l’ironie qu’elle lut entre les lignes de ce billet, la révoltèrent.

« Quelle cruauté ! quelle hypocrisie ! pensa-t-elle ; ils veulent me blesser et tourmenter l’enfant ! Je ne les laisserai pas faire ! elle est pire que moi : du moins, moi, je ne mens pas ! »

Aussitôt elle prit le parti d’aller le lendemain, anniversaire de la naissance de Serge, chez son mari ; d’y voir l’enfant en achetant les domestiques coûte que coûte, et de mettre un terme aux mensonges absurdes dont on le troublait.

Anna commença par courir acheter des joujoux et fit son plan : elle viendrait le matin de bonne heure, avant qu’Alexis Alexandrovitch fût levé ; elle aurait de l’argent tout prêt pour le suisse et le domestique, afin qu’on la laissât monter sans lever son voile, sous prétexte de poser sur le lit de Serge des cadeaux envoyés par son parrain. Quant à ce qu’elle dirait à son fils, elle avait beau y penser, elle ne pouvait rien préparer.

Le lendemain matin, vers huit heures, Anna descendit de voiture et sonna à la porte de son ancienne demeure.

« Va donc voir qui est là. On dirait une dame », dit Kapitonitch à son aide, un jeune garçon qu’Anna ne connaissait pas, en apercevant par la fenêtre une dame voilée sur le perron ; le suisse était en déshabillé du matin. Anna, à peine entrée, glissa un billet de trois roubles dans la main du garçon et murmura : « Serge,… Serge Alexéitch », puis elle fit quelques pas en avant.

Le remplaçant du suisse examina l’assignat et arrêta la visiteuse à la seconde porte.

« Qui demandez-vous ? » dit-il.

Elle n’entendit rien et ne répondit pas.

Kapitonitch, remarquant le trouble de l’inconnue, sortit de sa loge et lui demanda ce qu’elle désirait.

« Je viens, de la part du prince Skaradoumof, voir Serge Alexéitch.

— Il n’est pas encore levé », répondit le suisse, examinant attentivement la dame voilée.

Anna ne se serait jamais attendue à être ainsi troublée par l’aspect de cette maison où elle avait vécu neuf ans. Des souvenirs doux et cruels s’élevèrent dans son âme, et un moment elle oublia pourquoi elle était là.

« Veuillez attendre, » dit le suisse en la débarrassant de son manteau. Au même moment il la reconnut et salua profondément.

« Que Votre Excellence veuille bien entrer », lui dit-il.

Elle essaya de parler, mais la voix lui manqua et, jetant un regard suppliant au vieillard, elle monta l’escalier rapidement. Kapitonitch chercha à la rattraper et monta derrière elle, accrochant ses pantoufles à chaque marche.

« Le précepteur n’est peut-être pas habillé. Je vais le prévenir. »

Anna montait toujours l’escalier bien connu, ne comprenant rien à ce que disait le vieillard.

« Par ici, à gauche. Excusez si tout est en désordre. Il a changé de chambre, disait le suisse essoufflé. Que Votre Excellence veuille attendre un moment ; je vais regarder. » Et, ouvrant une grande porte, il disparut.

Anna s’arrêta, attendant.

« Il vient de se réveiller », dit le suisse sortant par la même porte.

Et comme il parlait, Anna entendit un bâillement d’enfant, et rien qu’au son de ce bâillement elle reconnut son fils et le vit devant elle.

« Laisse-moi, laisse-moi entrer ! » balbutia-t-elle, entrant précipitamment.

À droite de la porte, sur le lit, un enfant en chemise de nuit, son petit corps penché en avant, achevait de bâiller en s’étirant ; ses lèvres se fermèrent en dessinant un sourire à moitié endormi, et, toujours souriant, il retomba doucement sur son oreiller.

« Mon petit Serge », murmura-t-elle approchant du lit sans être entendue.

Depuis qu’ils étaient séparés, et dans ses effusions de tendresse pour l’absent, Anna revoyait toujours son fils à quatre ans, à l’âge où il avait été le plus gentil. Maintenant il ne ressemblait même plus à celui qu’elle avait quitté : il était devenu grand et maigre. Comme son visage lui parut allongé avec ses cheveux courts ! et ses grands bras ! Il avait bien changé, mais c’était toujours lui, la forme de sa tête, ses lèvres, son petit cou et ses épaules larges.

« Mon petit Serge ! » répéta-t-elle à l’oreille de l’enfant.

Il se souleva sur son coude, tourna sa tête ébouriffée et, cherchant à comprendre, ouvrit les yeux. Pendant quelques secondes il regarda d’un œil interrogateur sa mère immobile près de lui, sourit de bonheur et, les yeux encore à demi fermés par le sommeil, se jeta, non plus sur son oreiller, mais dans ses bras.

« Serge ! mon cher petit garçon ! » balbutia-t-elle, étouffée par les larmes, serrant ce corps mignon dans ses deux bras.

« Maman ! » murmura-t-il, remuant entre les mains de sa mère, comme pour mieux en sentir la pression.

Il saisit le dossier du lit d’une main, l’épaule de sa mère de l’autre et tomba sur elle. Son visage se frottait contre le cou et la poitrine d’Anna, qu’enivrait ce chaud parfum de l’enfant à demi endormi.

« Je savais bien, fit-il entr’ouvrant les yeux, c’est mon jour de naissance : je savais bien que tu viendrais. Je vais tout de suite me lever. »

Et, tout en parlant, il s’assoupit.

Anna le dévorait des yeux ; elle remarquait les changements survenus en son absence, reconnaissait malaisément ces jambes, devenues si longues, ces joues amaigries, ces cheveux qui formaient de petites boucles sur la nuque, là où elle l’avait si souvent embrassé. Elle serrait tout cela contre son cœur, et les larmes l’empêchaient de parler.

« Pourquoi pleures-tu, maman ? demanda-t-il tout à fait réveillé… Pourquoi pleures-tu ? répéta-t-il, prêt à pleurer lui-même.

— Moi ? Je ne pleurerai plus… c’est de joie. Il y a si longtemps que je ne t’ai vu ! C’est fini, fini, dit-elle renfonçant ses larmes et se détournant. Maintenant tu vas t’habiller, – fit-elle après s’être un peu calmée, et, sans quitter la main de Serge, elle s’assit près du lit, sur une chaise où étaient préparés les vêtements de l’enfant… Comment t’habilles-tu sans moi ? Comment… ? – elle voulait parler simplement et gaiement, mais n’y parvenait pas, et se détourna encore.

— Je ne me lave plus à l’eau froide, papa l’a défendu : tu n’as pas vu Wassili Loukitch ? Il va venir. Tiens, tu es assise sur mes affaires ! »

Et Serge pouffa de rire. Elle le regarda et sourit.

« Maman, ma chérie ! s’écria-t-il se jetant de nouveau dans ses bras comme s’il eût mieux compris ce qui lui arrivait, en la voyant sourire.

« Ôte cela, » dit-il, lui enlevant son chapeau. Et, la voyant tête nue, il se reprit à l’embrasser.

« Qu’as-tu pensé de moi ? As-tu cru que j’étais morte ?

— Jamais je ne l’ai cru.

— Tu ne l’as pas cru, mon chéri ?

— Je savais, je savais bien ! » dit-il en répétant sa phrase favorite, et, saisissant la main qui caressait sa chevelure, il en appuya la paume sur sa petite bouche et se mit à la baiser.

XXX

Wassili Loukitch, pendant ce temps, était fort embarrassé ; il venait d’apprendre que la dame dont la visite lui avait paru extraordinaire était la mère de Serge, cette femme qui avait abandonné son mari et qu’il ne connaissait pas, puisqu’il n’était entré dans la maison qu’après son départ. Devait-il prévenir Alexis Alexandrovitch ? Réflexion faite, il résolut de remplir strictement son devoir en allant lever Serge à l’heure habituelle, sans s’inquiéter de la présence d’une personne tierce, fût-elle la mère. Mais la vue des caresses de la mère et de l’enfant, le son de leurs voix et de leurs paroles, lui firent changer d’avis. Il hocha la tête, soupira et referma doucement la porte. « J’attendrai encore dix minutes », se dit-il, toussant légèrement en s’essuyant les yeux.

Une vive émotion régnait parmi les domestiques ; ils savaient tous que Kapitonitch avait laissé entrer leur maîtresse, et qu’elle se trouvait dans la chambre de l’enfant ; ils savaient aussi que leur maître entrait d’habitude chaque matin chez Serge à neuf heures ; chacun d’eux sentait que les époux ne devaient pas se rencontrer, qu’il fallait les en empêcher.

Korneï, le valet de chambre, descendit chez le suisse pour demander pourquoi on avait introduit Anna, et, apprenant que Kapitonitch lui-même l’avait escortée jusqu’en haut, il lui adressa une verte réprimande. Le suisse garda un silence obstiné, mais, lorsque le valet de chambre déclara qu’il méritait d’être chassé, le vieillard sauta en l’air, et, s’approchant de Korneï avec un geste énergique :

« Oui-da, tu ne l’aurais pas laissée entrer, toi ! dit-il. Après avoir servi dix ans et n’avoir entendu que de bonnes paroles, tu lui aurais dit maintenant : ayez la bonté de sortir ! Tu comprends la politique, toi, en fine mouche. Ce que tu n’oublieras pas, par exemple, c’est de voler monsieur et de traîner ses pelisses !

— Soldat ! répondit Korneï avec mépris, et il se tourna vers la bonne, qui entrait en ce moment. Soyez juge, Marie Efimovna : il a laissé entrer Madame, sans rien dire à personne, et tout à l’heure Alexis Alexandrovitch, quand il sera levé, ira dans la chambre des enfants.

— Quelle affaire, quelle affaire ! dit la bonne. Mais Korneï Wassilitch, trouvez donc un moyen de retenir Monsieur pendant que je courrai la prévenir et la faire sortir. Quelle affaire ! »

Quand la bonne entra chez l’enfant, Serge racontait à sa mère comment Nadinka et lui étaient tombés en glissant d’une montagne de glace, et avaient fait trois culbutes. Anna écoutait le son de la voix, regardait le visage, le jeu de la physionomie de son fils, palpait ses petits bras, mais ne comprenait rien de ce qu’il disait. Il faudrait le quitter, s’en aller, elle ne comprenait, ne sentait que cela. Elle avait entendu les pas de Wassili Loukitch et sa petite toux discrète, et maintenant elle entendait approcher la bonne, mais, incapable de bouger et de parler, elle restait immobile comme une statue.

« Madame, ma colombe ! murmura la vieille femme s’approchant d’Anna et lui baisant les épaules et les mains. Voilà une joie envoyée de Dieu à celui que nous fêtons aujourd’hui ! Vous n’êtes pas changée du tout.

— Ah ! Niania, ma chère, je ne vous savais pas dans la maison, dit Anna, revenant à elle pour un moment.

— Je ne demeure plus ici, je vis chez ma fille, mais je suis venue ce matin féliciter Serge, Anna Arcadievna, ma colombe ! »

La vieille femme se prit à pleurer et à baiser de nouveau la main de son ancienne maîtresse.

Serge, les yeux brillants de joie, tenait d’une main sa mère et de l’autre sa bonne, en trépignant de ses petits pieds nus sur le tapis. La tendresse de sa chère bonne pour sa mère le ravissait.

« Maman, elle vient souvent me voir, et quand elle vient… » Mais il s’arrêta en voyant la bonne chuchoter quelque chose à sa mère, et le visage de celle-ci exprimer la frayeur et comme de la honte.

Anna s’approcha de son fils.

« Mon chéri ! » lui dit-elle.

Jamais elle ne put prononcer le mot adieu, mais, à l’expression de son visage, l’enfant comprit.

« Mon cher, cher petit Koutia ! murmura-t-elle, employant un surnom qu’elle lui donnait lorsqu’il était tout petit. Tu ne m’oublieras pas ; ta mè… » elle ne put achever.

Combien de choses elle regretta ensuite de n’avoir pas su lui dire, et dans ce moment elle était incapable de rien trouver, rien exprimer ! Mais Serge comprit tout ; il sentit que sa mère l’aimait et qu’elle était malheureuse : il comprit même ce que la bonne lui avait chuchoté, il avait entendu les mots : « Toujours vers neuf heures », il savait qu’il s’agissait de son père et qu’il ne devait pas rencontrer sa mère. Mais ce qu’il ne comprit pas, c’était pourquoi la frayeur et la honte se peignaient sur le visage de celle-ci.

Elle n’était pas coupable, et semblait craindre et rougir : de quoi ? Il aurait voulu faire une question, mais il n’osa pas interroger, car il voyait sa mère souffrir et elle lui faisait trop de peine ! Il se serra contre elle en murmurant :

« Ne t’en va pas encore. Il ne viendra pas de sitôt. »

Sa mère s’éloigna d’elle un instant pour le regarder et tâcher de comprendre s’il pensait bien ce qu’il disait ; à l’air effrayé de l’enfant, elle sentit qu’il parlait bien réellement de son père.

« Serge, mon ami, dit-elle, aime-le : il est meilleur que moi, et je suis coupable envers lui. Quand tu seras grand, tu jugeras.

— Personne n’est meilleur que toi, s’écria l’enfant avec des sanglots désespérés, et, s’accrochant aux épaules de sa mère, il la serra de toute la force de ses petits bras tremblants.

— Ma petite âme, mon chéri ! » balbutia Anna, et elle fondit en larmes comme un enfant.

En ce moment la porte s’ouvrit, et Wassili Loukitch entra ; on entendait déjà d’autres pas, et la bonne effrayée tendit à Anna son chapeau en lui disant tout bas : « Il vient ». Serge se laissa tomber sur son lit en sanglotant et se couvrant le visage de ses mains ; Anna les lui retira pour baiser encore ses joues baignées de larmes, et sortit d’un pas précipité. Alexis Alexandrovitch venait à sa rencontre ; il s’arrêta en la voyant et courba la tête.

Quoiqu’elle eût affirmé, une minute auparavant, qu’il était meilleur qu’elle, le regard rapide qu’elle jeta sur toute la personne de son mari ne réveilla en elle qu’un sentiment de haine, de mépris et de jalousie par rapport à son fils. Elle baissa rapidement son voile et sortit presque en courant.

Dans sa hâte, elle avait laissé dans la voiture les joujoux choisis la veille avec tant de tristesse et d’amour, et les rapporta à l’hôtel.

XXXI

Anna, quoiqu’elle s’y fût préparée à l’avance, ne s’attendait pas aux violentes émotions que lui causa la vue de son fils ; revenue à l’hôtel, elle se demandait pourquoi elle était là. « Oui, tout est bien fini, je suis seule ! « se disait-elle ôtant son chapeau et se laissant tomber dans un fauteuil près de la cheminée. Et, regardant fixement une pendule posée entre les fenêtres, au-dessus d’une console, elle s’absorba dans ses réflexions.

La femme de chambre française qu’elle avait ramenée de l’étranger entra pour prendre ses ordres ; Anna parut étonnée et répondit : « Plus tard ». Un domestique, qui vint demander si elle désirait déjeuner, reçut la même réponse.

La nourrice italienne entra à son tour, portant l’enfant qu’elle venait d’habiller : la petite, en voyant sa mère, lui sourit, battant l’air de ses menottes potelées à la façon d’un poisson agitant ses nageoires ; elle frappait les plis empesés de sa jupe brodée et se tendait vers Anna, qui ne lui résista pas. Baisant les joues fraîches et les jolies épaules de sa fille, elle la laissa s’accrocher à un de ses doigts avec des cris de joie, la prit dans ses bras, et la fit sauter sur ses genoux ; mais la vue même de cette charmante créature l’obligea à constater la différence qu’elle établissait dans son cœur entre elle et Serge.

Toutes les forces d’une tendresse inassouvie s’étaient jadis concentrées sur son fils, l’enfant d’un homme qu’elle n’aimait cependant pas, et jamais sa fille, née dans les plus tristes conditions, n’avait reçu la centième partie des soins prodigués par elle à Serge. La petite fille ne lui représentait d’ailleurs que des espérances, tandis que Serge était presque un homme, connaissant déjà la lutte avec ses sentiments et ses pensées ; il aimait sa mère, la comprenait, la jugeait peut-être…, pensa-t-elle, se rappelant les paroles de son fils ; et maintenant elle était séparée de lui, moralement aussi bien que matériellement, et à cette situation elle ne voyait pas de remède !

Après avoir rendu la petite à sa nourrice et les avoir congédiées, Anna ouvrit un médaillon contenant le portrait de Serge au même âge que sa sœur, puis elle chercha d’autres portraits de lui dans un album : la dernière, la meilleure photographie, représentait Serge à cheval sur une chaise, en blouse blanche, la bouche souriante, les sourcils un peu froncés ; la ressemblance était parfaite. Elle voulut, de ses doigts nerveux, tirer le portrait de l’album pour le comparer avec d’autres, mais elle n’y parvenait pas. Pour dégager la carte de son cadre, elle la poussa à l’aide d’une autre photographie prise au hasard.

C’était un portrait de Wronsky fait à Rome, en cheveux longs et chapeau mou.

« Le voilà », se dit-elle et, en le regardant, elle se rappela soudain qu’il était l’auteur de toutes ses souffrances.

Elle n’avait pas pensé à lui de toute la matinée, mais la vue de ce mâle et noble visage, qu’elle connaissait et aimait tant, fit monter un flot d’amour à son cœur.

« Où est-il ? Pourquoi me laisse-t-il seule ainsi en proie à ma douleur ? » se demanda-t-elle avec amertume, oubliant qu’elle lui dissimulait avec soin tout ce qui concernait son fils. Aussitôt elle l’envoya prier de monter, et attendit, le cœur serré, les paroles de tendresse dont il chercherait à la consoler. Le domestique revint lui dire que Wronsky avait du monde et qu’il faisait demander si elle pouvait le recevoir avec le prince Yavshine, nouvellement arrivé à Pétersbourg. « Il ne viendra pas seul, et il ne m’a pas vue depuis hier, au moment de dîner ! » pensa-t-elle ; « je ne pourrai rien lui dire, puisqu’il sera avec Yavshine » Et une idée cruelle lui traversa l’esprit : « S’il avait cessé de m’aimer ! »

Elle repassa aussitôt dans sa mémoire tous les incidents des jours précédents ; elle y trouvait des confirmations de cette pensée terrible. La veille, il n’avait pas dîné avec elle ; il n’habitait pas le même appartement, et maintenant il venait en compagnie, comme s’il eût craint un tête-à-tête.

« Mais son devoir est de me l’avouer, le mien de m’éclairer ! Si c’est vrai, je sais ce qui me reste à faire », se dit-elle, bien que hors d’état d’imaginer ce qu’elle deviendrait si l’indifférence de Wronsky était prouvée. Cette terreur voisine du désespoir lui donna une certaine surexcitation ; elle sonna sa femme de chambre, passa dans son cabinet de toilette, et prit un soin extrême à s’habiller, comme si Wronsky, devenu indifférent, avait dû redevenir amoureux à la vue de sa toilette et de sa coiffure. La sonnette retentit avant qu’elle fût prête.

En entrant au salon, ce fut Yavshine qu’elle aperçut d’abord, examinant les portraits de Serge qu’elle avait oubliés sur la table.

« Nous sommes d’anciennes connaissances, lui dit-elle, allant vers lui et posant sa petite main dans la main énorme du géant tout confus (cette timidité semblait bizarre, contrastant avec la taille gigantesque et le visage accentué de Yavshine). Nous nous sommes vus l’année dernière aux courses… Donnez, dit-elle, reprenant à Wronsky par un mouvement rapide les photographies de son fils qu’il regardait, tandis que ses yeux brillants lui jetaient un regard significatif… Les courses de cette année ont-elles réussi ? Nous avons vu les courses à Rome, au Corso. Mais vous n’aimez pas la vie à l’étranger ? ajouta-t-elle avec un sourire caressant. Je vous connais, et, quoique nous nous soyons peu rencontrés, je connais vos goûts.

— J’en suis fâché, car mes goûts sont généralement mauvais », dit Yavshine mordant sa moustache gauche.

Après un moment de conversation, Yavshine, voyant Wronsky consulter sa montre, demanda à Anna si elle comptait rester longtemps à Pétersbourg et, prenant son képi, se leva, déployant ainsi son immense personne.

« Je ne crois pas, répondit-elle, et elle regarda Wronsky d’un air troublé.

— Alors nous ne nous reverrons plus ? dit Yavshine se tournant vers Wronsky : où dînes-tu ?

— Venez dîner avec moi, – dit Anna d’un ton décidé ; et, contrariée de ne pouvoir dissimuler sa confusion toutes les fois que sa situation fausse s’affirmait devant un étranger, elle rougit. – Le dîner ici n’est pas bon, mais du moins vous vous verrez ; de tous ses camarades de régiment, vous êtes celui que préfère Alexis.

— Enchanté, – répondit Yavshine avec un sourire qui prouva à Wronsky qu’Anna lui plaisait beaucoup. Yavshine prit congé et sortit, Wronsky resta en arrière.

— Tu pars aussi ? lui demanda-t-elle.

— Je suis déjà en retard. – Va toujours, je te rejoins », cria-t-il à son ami.

Elle lui prit la main et, sans le quitter des yeux, chercha ce qu’elle pourrait bien dire pour le retenir.

« Attends, j’ai quelque chose à te demander, et pressant la main de Wronsky contre sa joue. Je n’ai pas eu tort de l’inviter à dîner ?

— Tu as très bien fait, répondit-il avec un sourire tranquille.

— Alexis, tu n’as pas changé pour moi ? demanda-t-elle en lui serrant la main entre les siennes. Alexis, je n’en puis plus ici. Quand partons-nous ?

— Bientôt, bientôt : tu n’imagines pas combien à moi aussi la vie me pèse, – et il retira sa main.

— Eh bien, va, va ! » dit-elle d’un ton blessé et elle s’éloigna précipitamment.

XXXII

Quand Wronsky rentra à l’hôtel, Anna n’y était pas ; on lui dit qu’elle était sortie avec une dame ; cette façon de s’absenter sans dire où elle allait, jointe à l’air agité, au ton dur dont elle lui avait retiré les photographies de son fils devant Yavshine, fit réfléchir Wronsky. Il se décida à lui demander une explication, et l’attendit au salon. Anna ne rentra pas seule, elle amena une de ses tantes, une vieille fille, la princesse Oblonsky, avec qui elle avait fait des emplettes : sans remarquer l’air inquiet et interrogateur de Wronsky, Anna se mit à raconter gaiement ce qu’elle avait acheté dans la matinée ; mais il lisait une tension d’esprit dans ses yeux brillants quand furtivement elle le regardait, et une agitation fébrile dans ses mouvements qui l’inquiétèrent et le troublèrent.

Le couvert était disposé pour quatre, et on allait se mettre à table, lorsqu’on annonça Toushkewitch, venu de la part de la princesse Betsy, avec une commission pour Anna.

Betsy s’excusait de n’être pas venue lui dire adieu ; elle était souffrante, et priait Anna de venir la voir, entre sept heures et demie et neuf heures. Wronsky regarda Anna, comme pour lui faire remarquer qu’en lui désignant une heure on avait pris les mesures nécessaires afin qu’elle ne rencontrât personne ; Anna sembla n’y faire aucune attention.

« Je regrette infiniment de n’être pas libre précisément entre sept heures et demie et neuf heures, dit-elle avec un imperceptible sourire.

— La princesse le regrettera beaucoup !

— Moi aussi.

— Vous allez probablement entendre la Patti ? demanda Toushkewitch.

— La Patti ? Vous me donnez une idée. – J’irais certainement si je pouvais me procurer une loge.

— Je puis vous en avoir une.

— Je vous en serais très obligée, dit Anna ; mais ne voulez-vous pas dîner avec nous ? »

Wronsky haussa légèrement les épaules ; il ne comprenait rien à la manière d’agir d’Anna. Pourquoi avait-elle amené la vieille princesse, pourquoi gardait-elle Toushkewitch à dîner, et surtout pourquoi voulait-elle une loge ? Pouvait-elle, dans sa position, aller à l’Opéra un jour d’abonnement ? elle y rencontrerait le monde entier ! Il la regarda sérieusement, mais elle lui répondit par un regard moitié désolé, moitié railleur, dont il ne put saisir la signification. Pendant le dîner Anna fut très animée, et sembla faire des coquetteries tantôt à l’un, tantôt à l’autre de ses convives ; Toushkewitch alla chercher la loge en sortant de table, et Yavshine descendit fumer avec Wronsky ; au bout d’un certain temps celui-ci remonta, et trouva Anna en toilette de soie claire, corsage décolleté, avec des dentelles encadrant et faisant ressortir l’éclatante beauté de sa tête.

« Vous allez vraiment au théâtre ? lui dit-il, cherchant à ne pas la regarder.

— Pourquoi me le demandez-vous de cet air terrifié ? répondit-elle, froissée de ce qu’il ne la regardait pas. Je ne vois pas pourquoi je n’irais pas ! »

Elle semblait ne pas comprendre la signification des mots.

« Évidemment, il n’y a aucune raison pour cela, dit-il en fronçant les sourcils.

— C’est précisément ce que je dis, fit-elle, ne voulant rien entendre à l’ironie de cette réponse, et mettant tranquillement un long gant parfumé.

— Anna, au nom du ciel ! qu’est-ce qui vous prend ?… lui dit-il, cherchant à la réveiller, comme l’avait tenté naguère plus d’une fois son mari.

— Je ne comprends pas ce que vous me voulez.

— Vous savez bien que vous ne pouvez pas y aller.

— Pourquoi ? Je n’y vais pas seule ; la princesse a été changer de toilette et m’accompagnera. »

Il leva les épaules, découragé.

« Ne savez-vous donc pas… ? commença-t-il.

— Mais je ne veux rien savoir ! dit-elle, presque en criant, Je ne le veux pas, je ne me repens en rien de ce que j’ai fait ; non, non, et non : si c’était à recommencer, je recommencerais. Il n’y a qu’une chose importante pour vous et moi, c’est de savoir si nous nous aimons. Le reste est sans valeur. Pourquoi vivons-nous ici séparés ? Pourquoi ne puis-je aller où bon me semble ? Je t’aime, et tout m’est égal, dit-elle en russe avec un regard particulier et pour lui incompréhensible, si tu n’es pas changé à mon égard ; pourquoi ne me regardes-tu pas ? »

Il la regarda, il vit sa beauté et la parure qui lui allait si bien ; mais cette beauté et cette élégance étaient précisément ce qui l’irritait.

« Vous savez bien que mes sentiments ne sauraient changer ; mais je vous supplie de ne pas sortir », lui dit-il encore en français, l’œil froid, mais d’une voix suppliante.

Elle ne remarqua que le regard et répondit d’un air fâché :

« Et moi, je vous prie de m’expliquer pourquoi je ne dois pas sortir.

— Parce que cela peut vous attirer des… – il se troubla.

— Je ne comprends pas : Toushkewitch n’est pas compromettant, et la princesse n’est pas plus mal qu’une autre. Ah ! la voilà ! »

XXXIII

Wronsky, pour la première fois de sa vie, éprouva un mécontentement voisin de la colère. Ce qui le contrariait surtout c’était de ne pouvoir s’expliquer ouvertement, de ne pouvoir dira à Anna qu’en paraissant dans cette toilette à l’Opéra, avec une personne comme la princesse, elle jetait le gant à l’opinion publique, se reconnaissait pour une femme perdue, et renonçait, par conséquent, à rentrer dans le monde.

« Comment ne le comprend-elle pas ? Qu’est-ce qui se passe en elle ? » se disait-il. Et, tandis que son estime pour le caractère d’Anna baissait, le sentiment de sa beauté grandissait.

Rentré dans son appartement, il s’assit tout soucieux auprès de Yavshine qui buvait un mélange d’eau de Seltz et de cognac, ses longues jambes étendues sur une chaise. Wronsky imita son exemple.

« Tu dis le cheval de Louskof ? c’est une belle bête que je te conseille d’acheter, commença Yavshine, jetant un coup d’œil sur le visage sombre de son camarade. La croupe est fuyante, mais quelles jambes et quelle tête ! on ne saurait mieux trouver.

— Aussi je pense bien le prendre, » répondit Wronsky.

Tout en causant avec son ami, la pensée d’Anna ne le quittait pas, et involontairement il écoutait ce qui se passait dans le corridor, et regardait la pendule.

« Anna Arcadievna fait dire qu’elle est partie pour le théâtre », annonça un domestique.

Yavshine versa encore un petit verre dans l’eau gazeuse, l’avala et se leva en boutonnant son uniforme.

« Eh bien ? partons-nous ? dit-il souriant à moitié sous ses longues moustaches, et montrant ainsi qu’il comprenait la cause de la contrariété de Wronsky, sans y attacher d’importance.

— Je n’irai pas, répondit Wronsky tristement.

— Moi j’ai promis, je dois y aller ; au revoir ! si tu te ravises, prends le fauteuil de Krasinski qui est libre, ajouta-t-il en sortant.

— Non, j’ai à travailler. »

« On a des ennuis avec sa femme, mais, avec une maîtresse c’est encore pis », pensa Yavshine en quittant l’hôtel.

Wronsky, resté seul, se leva et se prit à marcher de long en large.

« C’est aujourd’hui le 4e abonnement : mon frère y sera avec sa femme, avec ma mère probablement, c’est-à-dire tout Pétersbourg ! elle entre en ce moment, ôte sa fourrure, et la voilà devant tout le monde ! Toushkewitch, Yavshine, la princesse Barbe ! Eh bien, et moi ? ai-je peur ? ou ai-je donné à Toushkewitch le droit de la protéger ? De quelque façon qu’on s’y prenne, c’est absurde, c’est absurde ! Et pourquoi me met-elle dans cette sotte position ? » dit-il avec un geste désolé. Ce mouvement accrocha le guéridon sur lequel était posé le plateau avec le cognac et l’eau de Seltz, et faillit le faire tomber ; Wronsky, en voulant le rattraper, le renversa complètement : il sonna et donna un coup de pied à la table.

« Si tu veux rester chez moi, n’oublie pas ton service, dit-il au valet de chambre qui parut ; que ceci n’arrive plus, pourquoi n’es-tu pas venu emporter cela ? »

Le valet de chambre, se sentant innocent, voulut se justifier, mais un coup d’œil sur son maître lui prouva qu’il valait mieux se taire ; et, s’excusant bien vite, il s’agenouilla sur le tapis pour relever les débris des verres et des carafes.

« Ce n’est pas ton affaire, appelle un garçon, et prépare mon habit. » Il sonna, fit apporter son habit, et à neuf heures et demie il entrait à l’Opéra. Le spectacle était commencé.

Le « Kapelldiener » ôta à Wronsky sa pelisse, et, en le reconnaissant, l’appela « Votre Excellence ».

Le corridor était vide, sauf deux valets de pied tenant des fourrures et écoutant aux portes ; on entendait l’orchestre accompagnant avec soin une voix de femme : la porte s’entr’ouvrit pour donner passage à un autre Kapelldiener chargé de placer les spectateurs, et la phrase chantée frappa l’oreille de Wronsky. Il ne put entendre la fin, la porte s’étant refermée, mais, aux applaudissements qui suivirent, il comprit que la cadence était terminée.

Les bravos duraient encore quand il pénétra dans la salle, brillamment éclairée ; sur la scène, la cantatrice, décolletée et couverte de diamants, saluait en souriant, et se penchait pour ramasser, avec l’aide du ténor qui lui donnait la main, de nombreux bouquets.

Un monsieur admirablement pommadé lui tendait un écrin en allongeant ses bras, et le public entier, loges et parterre, criait, applaudissait et se levait pour mieux voir. Wronsky s’avança au milieu du parterre, s’arrêta et examina le public, moins soucieux que jamais de la scène, du bruit et de tout ce troupeau de spectateurs entassé dans la salle.

C’étaient les mêmes dames dans les loges avec les mêmes officiers derrière elles, les mêmes femmes multicolores, les mêmes uniformes et les mêmes habits noirs ; au paradis, la même foule malpropre ; et dans toute cette salle comble une quarantaine de personnes, hommes et femmes, représentaient seules le monde. L’attention de Wronsky se porta sur ces oasis.

L’acte venait de finir ; Wronsky s’avança vers les premiers rangs de fauteuils, et s’arrêta près de la rampe à côté de Serpouhowskoï qui, l’ayant aperçu de loin, l’appelait d’un sourire.

Wronsky n’avait pas encore vu Anna et ne la cherchait pas, mais, à la direction que prenaient les regards, il se douta de l’endroit où elle se trouvait. Il craignait pis encore, et tremblait d’apercevoir Karénine ; heureusement celui-ci ne vint pas au théâtre ce jour-là.

« Comme tu es resté peu militaire, lui dit Serpouhowskoï ; on dirait un diplomate, un artiste…

— Oui, en rentrant à la maison j’ai endossé l’habit, répondit Wronsky souriant et prenant lentement sa lorgnette.

— C’est en quoi je t’envie ; quand je rentre en Russie, je t’avoue que je remets ceci à regret, dit-il en touchant ses aiguillettes. Je pleure ma liberté. »

Serpouhowskoï avait depuis longtemps renoncé à pousser Wronsky dans la carrière militaire, mais il l’aimait toujours, et se montra particulièrement aimable pour lui ce soir-là.

« Il est fâcheux que tu aies manqué le premier acte. »

Wronsky examina avec sa lorgnette les baignoires et le premier rang ; tout à coup la tête d’Anna lui apparut, fière et d’une beauté frappante, dans son cadre de dentelles, auprès d’une dame à turban et d’un vieillard chauve et clignant des yeux ; Anna occupait la cinquième baignoire, à vingt pas de lui ; assise sur le devant de la loge, elle causait avec Yavshine en se détournant un peu. L’attache de sa nuque avec ses belles et opulentes épaules, le rayonnement contenu de ses yeux et de son visage, tout la lui rappelait telle qu’il l’avait vue, jadis, au bal de Moscou. Mais les sentiments que lui inspirait sa beauté n’étaient plus les mêmes : ils n’avaient rien de mystérieux ; aussi, tout en subissant son charme plus vivement encore, se sentait-il presque froissé de la voir si belle ; il ne douta pas qu’elle ne l’eût aperçu, quoiqu’elle ne le fit pas paraître.

Lorsque au bout d’un instant Wronsky dirigea de nouveau sa lorgnette vers la loge, il vit la princesse Barbe, très rouge, rire d’un air forcé en regardant fréquemment la baignoire voisine ; Anna, frappant de son éventail fermé le rebord de la toge, regardait au loin, avec l’intention évidente de ne pas remarquer ce qui se passait à côté d’elle. Quant à Yavshine, son visage exprimait les mêmes impressions qu’en perdant au jeu ; il ramenait de plus en plus sa moustache gauche dans la bouche, fronçait le sourcil, et regardait de travers dans la loge voisine.

Dans cette loge se trouvaient les Kartasof, que Wronsky connaissait, et avec lesquels Anna avait aussi été en relations ; Mme Kartasof, une petite femme maigre, était debout, tournant le dos à Anna, et mettait une sortie de bal que lui tendait son mari ; son visage était pâle, mécontent ; elle semblait parler avec agitation ; le mari, un gros monsieur chauve, jetait des regards sur Anna, en faisant de son mieux pour calmer sa femme.

Quand celle-ci eut quitté la loge, le mari s’y attarda, cherchant à rencontrer le regard d’Anna pour la saluer, mais elle ne voulut pas le remarquer et se pencha en arrière, s’adressant à la tête rasée de Yavshine courbé vers elle. Kartasof sortit sans avoir salué, et la loge resta vide.

Wronsky ne comprit rien à cette petite scène, mais se rendit parfaitement compte qu’Anna venait d’être humiliée ; il vit, à l’expression de son visage, qu’elle rassemblait ses dernières forces pour soutenir son rôle jusqu’au bout, et pour garder l’apparence du calme le plus absolu. Ceux qui ignoraient son histoire, qui ne pouvaient entendre les expressions indignées de ses anciennes amies sur cette audace à paraître ainsi, dans tout l’éclat de sa beauté et de sa parure, n’auraient pu soupçonner que cette femme passait par les mêmes impressions de honte qu’un malfaiteur au poteau d’infamie.

Vivement troublé, Wronsky se rendit dans la loge de son frère, avec l’espoir d’y recueillir quelques détails. Il traversa avec intention le parterre du côté opposé à la loge d’Anna, et se heurta en sortant à son ancien colonel, qui causait avec deux personnes. Wronsky entendit prononcer le nom de Karénine, et remarqua la hâte du colonel à l’appeler à haute voix de son nom, en regardant significativement ses interlocuteurs.

« Ah ! Wronsky ! Quand te verrons-nous au régiment ? nous ne te ferons pas grâce d’un banquet. Tu es à nous jusqu’au bout des ongles, toi, dit le colonel.

— Je n’en aurai pas le temps cette fois, je le regrette vivement », répondit Wronsky, montant rapidement l’escalier qui conduisait à la loge de son frère.

La vieille comtesse sa mère était dans la loge, avec ses petites boucles d’acier. Waria et la jeune princesse Sarokine se promenaient dans le corridor ; en apercevant son beau-frère, Waria reconduisit sa compagne auprès de sa mère et, prenant le bras de Wronsky, entama le sujet qui l’intéressait, avec une émotion qu’il avait rarement remarquée en elle.

« Je trouve que c’est lâche et vil ; Mme Kartasof n’avait aucun droit de le faire. Mme Karénine…

— Mais qu’y a-t-il ? je ne sais rien.

— Comment, tu n’as rien entendu ?

— Tu comprends bien que je serai le dernier à savoir quelque chose.

— Y a-t-il une plus méchante créature au monde que cette Kartasof !

— Mais qu’a-t-elle fait !

— C’est mon mari qui me l’a raconté : elle a insulté Mme Karénine. Son mari lui a adressé la parole d’une loge à l’autre ; on dit qu’elle lui a fait une scène, s’est permis tout haut une expression offensante, et s’en est allée.

— Comte, votre maman vous appelle, dit la jeune princesse Sarokine entr’ouvrant la porte de la loge.

— Je t’attends toujours, lui dit sa mère souriant ironiquement ; on ne te voit plus du tout. »

Le fils sentit qu’elle ne pouvait dissimuler sa satisfaction.

« Bonjour, maman, je venais chez vous, répondit-il froidement.

— Eh quoi ? tu ne vas pas faire la cour à Mme Karénine ? ajouta-t-elle quand la jeune fille se fut éloignée ; elle fait sensation. On oublie la Patti pour elle.

— Maman, je vous ai priée de ne pas me parler de cela, répondit-il d’un air sombre.

— Je dis ce que tout le monde dit. »

Wronsky ne répondit pas et, après avoir échangé quelques mots avec la jeune princesse, sortit. Il rencontra son frère à la porte.

« Ah ! Alexis ! dit le frère, quelle vilenie ! c’est une sotte, rien de plus… je voulais aller voir Mme Karénine. Allons ensemble. »

Wronsky ne l’écoutait pas, il descendit l’escalier rapidement, sentant qu’il avait un devoir à accomplir, mais lequel ?

Agité par la colère, furieux de la fausse position dans laquelle Anna les avait mis tous deux, il se sentait cependant plein de pitié pour elle.

En se dirigeant du parterre vers la baignoire d’Anna, il vit Strémof accoudé à la loge, causant avec elle.

« Il n’y a plus de ténors, disait-il, le moule en est brisé. »

Wronsky salua et s’arrêta pour parler à Strémof.

« Vous êtes venu tard, il me semble, et vous avez manqué le meilleur morceau, dit Anna à Wronsky, d’un air qui lui parut moqueur.

— Je suis un juge médiocre, répondit-il, la regardant sévèrement.

— Comme le prince Yavshine, dit-elle en souriant, qui trouve que la Patti chante trop fort.

— Merci », dit-elle, prenant de sa petite main emprisonnée dans un long gant le programme que lui tendait Wronsky ; et au même moment son beau visage tressaillit ; elle se leva et se retira dans le fond de la loge.

Le dernier acte commençait à peine, lorsque Wronsky, voyant la loge d’Anna vide, se leva, quitta le parterre et rentra à l’hôtel.

Anna aussi était rentrée ; Wronsky la trouva telle qu’elle était au théâtre, assise sur le premier fauteuil venu, près du mur, regardant devant elle. En voyant entrer Wronsky, elle jeta sans bouger un coup d’œil sur lui.

« Anna, lui dit-il…

— C’est toi, toi qui es cause de tout ! s’écria-t-elle, se levant, des larmes de rage et de désespoir dans la voix.

— Je t’ai priée, suppliée de n’y pas aller, je savais que tu te préparais une épreuve peu agréable…

— Peu agréable ! s’écria-t-elle, horrible ! Quand je vivrais cent ans, je ne l’oublierais pas. Elle a dit qu’on se déshonorait à être assise près de moi.

— Ce sont les paroles d’une sotte, mais pourquoi risquer de les entendre, pourquoi s’y exposer… ?

— Je hais ta tranquillité. Tu n’aurais pas dû me pousser à cela ; si tu m’aimais…

— Anna ! à quel propos mettre ici mon amour en jeu ?

— Oui, si tu m’aimais comme je t’aime, si tu souffrais comme moi… » dit-elle, le regardant avec une expression de terreur.

Elle lui fit pitié, et il protesta de son amour, parce qu’il voyait bien que c’était le seul moyen de la calmer ; mais au fond du cœur il lui en voulait.

Elle, au contraire, buvait ces serments d’amour qu’il croyait banni de répéter, et se tranquilliserait peu à peu.

Deux jours après ils partirent pour la campagne, complètement réconciliés.

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