Anna Karénine/Quatrième Partie

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Quatrième Partie



« Je me suis réservé à la vengeance », dit le Seigneur.

CHAPITRE PREMIER

Les Karénine continuèrent à vivre sous le même toit, à se rencontrer chaque jour, et à rester complètement étrangers l’un à l’autre. Alexis Alexandrovitch se faisait un devoir d’éviter les commentaires des domestiques en se montrant avec sa femme, mais il dînait rarement chez lui. Wronsky ne paraissait jamais : Anna le rencontrait au dehors, et son mari le savait.

Tous les trois souffraient d’une situation qui eût été intolérable si chacun d’eux ne l’avait jugée transitoire. Alexis Alexandrovitch s’attendait à voir cette belle passion prendre fin, comme toute chose en ce monde, avant que son honneur fût ostensiblement entaché ; Anna, la cause de tout le mal, et sur qui les conséquences en pesaient le plus cruellement, n’acceptait sa position que dans la conviction d’un dénouement prochain. Quant à Wronsky, il avait fini par croire comme elle.

Vers le milieu de l’hiver, Wronsky eut une semaine ennuyeuse à traverser. Il fut chargé de montrer Pétersbourg à un prince étranger, et cet honneur, que lui valurent son irréprochable tenue et sa connaissance des langues étrangères, lui parut fastidieux. Le prince voulait être à même de répondre aux questions qui lui seraient adressées au retour sur son voyage, et profiter cependant de tous les plaisirs spécialement russes. Il fallait donc l’instruire le matin et l’amuser le soir. Or ce prince jouissait d’une santé exceptionnelle, même pour un prince, et il était arrivé, grâce à des soins minutieusement hygiéniques de sa personne, à supporter des fatigues excessives, tout en restant frais comme un grand concombre hollandais, vert et luisant. Il avait beaucoup voyagé, et l’avantage incontestable qu’il reconnaissait aux facilités de communication modernes, était de pouvoir s’amuser de façons variées. En Espagne, il avait donné des sérénades, courtisé des Espagnoles, et joué de la mandoline ; en Suisse, il avait chassé le chamois ; en Angleterre, sauté des haies en habit rouge et parié de tuer 200 faisans ; en Turquie, il avait pénétré dans un harem ; aux Indes, il s’était promené sur des éléphants, et maintenant il tenait à connaître les plaisirs de la Russie.

Wronsky, en sa qualité de maître des cérémonies, organisa, non sans peine, le programme des divertissements ; c’étaient les blinis[1], les courses de trotteurs, la chasse à l’ours, les parties de troïka, les Bohémiennes, les réunions intimes dans lesquelles on lançait au plafond des plateaux chargés de vaisselle. Le prince s’assimilait ces divers plaisirs avec une rare facilité, et s’étonnait, après avoir tenu une Bohémienne sur ses genoux, et brisé tout ce qui lui tombait sous la main, que l’entrain russe s’arrêtât là. Au fond, ce qui l’amusa le plus, ce furent les actrices françaises, les danseuses et le champagne.

Wronsky connaissait les princes, en général ; mais, soit qu’il eût changé dans les derniers temps, soit que l’intimité de celui qu’on le chargeait de divertir fût particulièrement pénible, cette semaine lui sembla cruellement longue. Il éprouva l’impression d’un homme préposé à la garde d’un fou dangereux qui redouterait son malade, et craindrait pour sa propre raison ; malgré la réserve officielle où il se retranchait, il rougit plus d’une fois de colère en écoutant les réflexions du prince sur les femmes russes qu’il daigna étudier. Ce qui irritait le plus violemment Wronsky dans ce personnage, c’était de trouver en lui comme un reflet de sa propre individualité, et ce miroir n’avait rien de flatteur. L’image qu’il y voyait était celle d’un homme bien portant, très soigné, fort sot et enchanté de sa personne, d’humeur égale avec ses supérieurs, simple et bon enfant avec ses égaux, froidement bienveillant envers ses inférieurs, mais gardant toujours l’aisance et les façons d’un « gentleman ». Wronsky se comportait exactement de même, et s’en était fait un mérite jusque-là ; mais comme il jouait auprès du prince un rôle inférieur, ces airs dédaigneux l’exaspérèrent. « Quel sot personnage ! est-il possible que je lui ressemble ! » pensait-il. Aussi, au bout de la semaine, fut-il soulagé de quitter ce miroir incommode sur le quai de la gare, où le prince, en partant pour Moscou, lui adressa ses remerciements. Ils revenaient d’une chasse à l’ours, et la nuit s’était passée à donner une brillante représentation de l’audace russe.

CHAPITRE II

Wronsky trouva en rentrant chez lui un billet d’Anna : « Je suis malade et malheureuse, écrivait-elle ; je ne puis sortir et ne puis me passer plus longtemps de vous voir. Venez ce soir, Alexis Alexandrovitch sera au conseil de sept heures à dix. »

Cette invitation, faite malgré la défense formelle du mari, lui sembla étrange ; mais il finit par décider qu’il irait chez Anna.

Depuis le commencement de l’hiver, Wronsky était colonel, et depuis qu’il avait quitté le régiment il vivait seul. Après son déjeuner il s’étendit sur un canapé, et le souvenir des scènes de la veille se lia d’une façon bizarre dans son esprit à celui d’Anna, et d’un paysan qu’il avait rencontré à la chasse ; il finit par s’endormir, et, quand il se réveilla, la nuit était venue. Il alluma une bougie avec une impression de terreur qu’il ne put s’expliquer. « Que m’est-il arrivé ? qu’ai-je vu de si terrible en rêve ? » se demanda-t-il. « Oui, oui, le paysan, un petit homme sale, à barbe ébouriffée, faisait je ne sais quoi courbé en deux, et prononçait en français des mots étranges. Je n’ai rien rêvé d’autre, pourquoi cette épouvante ? » Mais, en se rappelant le paysan et ses mots français incompréhensibles, il se sentit frissonner de la tête aux pieds. « Quelle folie ! » pensa-t-il en regardant sa montre. Il était plus de huit heures et demie ; il appela son domestique, s’habilla rapidement, sortit, et, oubliant complètement son rêve, ne s’inquiéta plus que de son retard.

En approchant de la maison Karénine il regarda encore sa montre, et vit qu’il était neuf heures moins dix. Un coupé attelé de deux chevaux gris était arrêté devant le perron ; il reconnut la voiture d’Anna. « Elle vient chez moi », se dit-il, « cela vaut bien mieux. Je déteste cette maison, mais cependant je ne veux pas avoir l’air de me cacher » ; et avec le sang-froid d’un homme habitué dès l’enfance à ne pas se gêner, il quitta son traîneau et monta le perron. La porte s’ouvrit, et le suisse, portant un plaid, fit avancer la voiture. Quelque peu observateur que fût Wronsky, la physionomie étonnée du suisse le frappa ; il avança cependant et vint presque se heurter à Alexis Alexandrovitch. Un bec de gaz placé à l’entrée du vestibule éclaira en plein sa tête pâle et fatiguée. Il était en chapeau noir, et sa cravate blanche ressortait sous un col de fourrure. Les yeux mornes et ternes de Karénine se fixèrent sur Wronsky ; celui-ci salua, et Alexis Alexandrovitch, serrant les livres, leva la main à son chapeau et passa. Wronsky le vit monter en voiture sans se retourner, prendre par la portière le plaid et la lorgnette que lui tendait le suisse, et disparaître.

« Quelle situation ! » pensa Wronsky entrant dans l’antichambre les yeux brillants de colère ; « si encore il voulait défendre son honneur, je pourrais agir, traduire mes sentiments d’une façon quelconque ; mais cette faiblesse et cette lâcheté !… J’ai l’air de venir le tromper, ce que je ne veux pas. »

Depuis l’explication qu’il avait eue avec Anna au jardin Wrede, les idées de Wronsky avaient beaucoup changé ; il avait renoncé à des rêves d’ambition incompatibles avec sa situation irrégulière, et ne croyait plus à la possibilité d’une rupture ; aussi était-il dominé par les faiblesses de son amie et par ses sentiments pour elle. Quant à Anna, après s’être donnée tout entière, elle n’attendait rien de l’avenir qui ne lui vînt de Wronsky. Celui-ci entendit, en franchissant l’antichambre, des pas qui s’éloignaient, et comprit qu’elle rentrait au salon après s’être tenue aux aguets pour l’attendre. « Non, s’écria-t-elle en le voyant entrer, cela ne peut continuer ainsi ! » Et au son de sa propre voix ses yeux se remplirent de larmes.

« Qu’y a-t-il, mon amie ?

— Il y a que j’attends, que je suis à la torture depuis deux heures ; mais non, je ne veux pas te chercher querelle. Si tu n’es pas venu, c’est que tu as eu quelque empêchement sérieux ! Non, je ne te gronderai plus. »

Elle lui posa ses deux mains sur les épaules, et le regarda longtemps de ses yeux profonds et tendres, quoique scrutateurs. Elle le regardait pour tout le temps où elle ne l’avait pas vu, comparant, comme toujours, l’impression du moment aux souvenirs qu’il lui avait laissés, et, comme toujours, sentant que l’imagination l’emportait sur la réalité.

III

« Tu l’as rencontré ? demanda-t-elle quand ils furent assis sous la lampe près de la table du salon. C’est ta punition pour être venu si tard.

— Comment cela s’est-il fait ? Ne devait-il pas aller au conseil ?

— Il y a été, mais il en est revenu pour repartir je ne sais où. Ce n’est rien, n’en parlons plus ; dis-moi où tu as été, toujours avec le prince ? »

(Elle connaissait les moindres détails de sa vie.)

Il voulut répondre que, n’ayant pas dormi de la nuit, il s’était laissé surprendre par le sommeil, mais la vue de ce visage ému et heureux lui rendit cet aveu pénible, et il s’excusa sur l’obligation de présenter son rapport après le départ du prince.

« C’est fini maintenant ? Il est parti ?

— Oui, Dieu merci ; tu ne saurais croire combien cette semaine m’a paru insupportable.

— Pourquoi ? N’avez-vous pas mené la vie qui vous est habituelle, à vous autres jeunes gens ? dit-elle en fronçant le sourcil, et prenant, sans regarder Wronsky, un ouvrage au crochet qui se trouvait sur la table.

— J’ai renoncé à cette vie depuis longtemps, répondit-il, cherchant à deviner la cause de la transformation subite de ce beau visage. Je t’avoue, ajouta-t-il en souriant et découvrant ses dents blanches, qu’il m’a été souverainement déplaisant de revoir cette existence, comme dans un miroir. »

Elle lui jeta un coup d’œil peu bienveillant et garda son ouvrage en main, sans y travailler.

« Lise est venue me voir ce matin ;… elles viennent encore chez moi, malgré la comtesse Lydie,… et m’a raconté vos nuits athéniennes. Quelle horreur !

— Je voulais dire…

— Que vous êtes odieux, vous autres hommes ! Comment pouvez-vous supposer qu’une femme oublie ? – dit-elle, s’animant de plus en plus, et dévoilant ainsi, la cause de son irritation, – et surtout une femme qui, comme moi, ne peut connaître de ta vie que ce que tu veux bien lui en dire ? Et puis-je savoir si c’est la vérité ?

— Anna ! ne me crois-tu donc plus ? T’ai-je jamais rien caché ?

— Tu as raison ; mais si tu savais combien je souffre ! dit-elle, cherchant à chasser ses craintes jalouses. Je te crois, je te crois ; qu’avais-tu voulu me dire ? »

Il ne put se le rappeler. Les accès de jalousie d’Anna devenaient fréquents, et quoi qu’il fît pour le dissimuler, ces scènes, preuves d’amour pourtant, le refroidissaient pour elle. Combien de fois ne s’était-il pas répété que le bonheur n’existait pour lui que dans cet amour ; et maintenant qu’il se sentait passionnément aimé, comme peut l’être un homme auquel une femme a tout sacrifié, le bonheur semblait plus loin de lui qu’en quittant Moscou.

« Eh bien, dis ce que tu avais à me dire sur le prince, reprit Anna ; j’ai chassé le démon (ils appelaient ainsi, entre eux, ses accès de jalousie) ; tu avais commencé à me raconter quelque chose : En quoi son séjour t’a-t-il été désagréable ?

— Il a été insupportable, répondit Wronsky, cherchant à retrouver le fil de sa pensée. Le prince ne gagne pas à être vu de près. Je ne saurais le comparer qu’à un de ces animaux bien nourris qui reçoivent des prix aux expositions, ajouta-t-il d’un air contrarié qui parut intéresser Anna.

— C’est un homme instruit cependant, qui a beaucoup voyagé ?

— On dirait qu’il n’est instruit que pour avoir le droit de mépriser l’instruction, comme il méprise du reste tout, excepté les plaisirs matériels.

— Mais ne les aimez-vous pas tous, ces plaisirs ? dit Anna avec un regard triste qui le frappa encore.

— Pourquoi le défends-tu ainsi ? demanda-t-il en souriant.

— Je ne le défends pas, il m’est trop indifférent pour cela, mais je ne puis m’empêcher de croire que si cette existence t’avait tant déplu, tu aurais pu te dispenser d’aller admirer cette Thérèse en costume d’Ève.

— Voilà le diable qui revient ! dit Wronsky attirant vers lui pour la baiser une des mains d’Anna.

— Oui, c’est plus fort que moi ! tu ne t’imagines pas ce que j’ai souffert en t’attendant ! Je ne crois pas être jalouse au fond ; quand tu es là, je te crois ; mais quand tu es au loin à mener cette vie incompréhensible pour moi… »

Elle s’éloigna de lui et se prit à travailler fébrilement, en filant avec son crochet des mailles de laine blanche que la lumière de la lampe rendait brillantes.

« Raconte-moi comment tu as rencontré Alexis Alexandrovitch, demanda-t-elle tout à coup d’une voix encore contrainte.

— Nous nous sommes presque heurtés à la porte.

— Et il t’a salué comme cela ? » Elle allongea son visage, ferma à demi les yeux, et changea l’expression de sa physionomie à tel point que Wronsky ne put s’empêcher de reconnaître Alexis Alexandrovitch. Il sourit, et Anna se mit à rire, de ce rire frais et sonore qui faisait un de ses grands charmes.

« Je ne le comprends pas, dit Wronsky ; j’aurais compris qu’après votre explication à la campagne il eût rompu avec toi et m’eût provoqué en duel, mais comment peut-il supporter la situation actuelle ? On voit qu’il souffre.

— Lui ? dit-elle avec un sourire ironique… mais il est très heureux.

— Pourquoi nous torturons-nous tous quand tout pourrait s’arranger ?

— Cela ne lui convient pas. Oh ! que je la connais cette nature, faite de mensonges ! Qui donc pourrait, à moins d’être insensible, vivre avec une femme coupable, comme il vit avec moi, lui parler comme il me parle, la tutoyer ? »

Et elle imita la manière de dire de son mari : « Toi, ma chère Anna ».

« Ce n’est pas un homme, te dis-je : c’est une poupée. Si j’étais à sa place, il y a longtemps que j’aurais déchiré en morceaux une femme comme moi, au lieu de lui dire : « Toi, ma chère Anna » ; mais ce n’est pas un homme : c’est une machine ministérielle. Il ne comprend pas qu’il ne m’est plus rien, qu’il est de trop. Non, non, ne parlons pas de lui !

— Tu es injuste, chère amie, dit Wronsky en cherchant à la calmer ; mais non, ne parlons plus de lui : parlons de toi, de ta santé ; qu’a dit le docteur ? »

Elle le regardait avec une gaieté railleuse et aurait volontiers continué à tourner son mari en ridicule, mais il ajouta :

« Tu m’as écrit que tu étais souffrante : cela tient à ton état, je pense ? Quand ce sera-t-il ? »

Le sourire railleur disparut des lèvres d’Anna et fit place à une expression pleine de tristesse.

« Bientôt, bientôt… Tu dis que notre position est affreuse et qu’il faut en sortir. Si tu savais ce que je donnerais pour pouvoir t’aimer librement ! Je ne te fatiguerais plus de ma jalousie ; mais bientôt, bientôt, tout changera, et pas comme nous le pensons. »

Elle s’attendrissait sur elle-même, les larmes l’empêchèrent de continuer, et elle posa sa main blanche, dont les bagues brillaient à la lumière de la lampe, sur le bras de Wronsky.

« Je ne comprends pas, dit celui-ci, quoiqu’il comprît fort bien.

— Tu demandes quand ce sera ? Bientôt, et je n’y survivrai pas ; – elle parlait précipitamment. – Je le sais, je le sais avec certitude. Je mourrai, et je suis très contente de mourir et de vous débarrasser tous les deux de moi. »

Ses larmes coulaient, tandis que Wronsky baisait ses mains et cherchait, en la calmant, à cacher sa propre émotion.

« Il vaut mieux qu’il en soit ainsi, dit-elle en lui serrant vivement la main.

— Mais quelles sottises que tout cela, dit Wronsky en relevant la tête et reprenant son sang-froid. Quelles absurdités !

— Non, je dis vrai.

— Qu’est-ce qui est vrai ?

— Que je mourrai. Je l’ai vu en rêve.

— En rêve ? – et Wronsky se rappela involontairement le mougik de son cauchemar.

— Oui, en rêve, continua-t-elle ; il y a déjà longtemps de cela. Je rêvais que j’entrais en courant dans ma chambre pour y prendre je ne sais quoi ; je cherchais, tu sais, comme on cherche en rêve, et dans le coin de ma chambre j’apercevais quelque chose debout.

— Quelle folie ! comment crois-tu… ? »

Mais elle ne se laissa pas interrompre : ce qu’elle racontait lui semblait trop important.

« Et ce quelque chose se retourne, et je vois un petit mougik, sale, à barbe ébouriffée ; je veux me sauver, mais il se penche vers un sac dans lequel il remue un objet. »

Elle fit le geste de quelqu’un fouillant dans un sac ; la terreur était peinte sur son visage, et Wronsky, se rappelant son propre rêve, sentit cette même terreur l’envahir.

« Et tout en cherchant il parlait vite, vite, en français, en grasseyant, tu sais : « Il faut le battre, le fer, le broyer, le pétrir ». Je cherchai à m’éveiller, mais ne me réveillai qu’en rêve, en me demandant ce que cela signifiait. J’entendis alors quelqu’un me dire : « En couches, vous mourrez en couches, ma petite mère ». Et enfin je revins à moi.

— Quelles absurdités ! dit Wronsky, dissimulant mal son émotion.

— N’en parlons plus, sonne, je vais faire servir du thé ; reste encore, nous n’en avons plus pour longtemps. »

Mais elle s’arrêta, et tout à coup l’horreur et l’effroi disparurent de son visage, qui prit une expression de douceur attentive et sérieuse. Wronsky ne comprit rien d’abord à cette transfiguration soudaine : elle venait de sentir une vie nouvelle s’agiter dans son sein.

IV

Après la rencontre avec Wronsky, Alexis Alexandrovitch, comme c’était son projet, s’était rendu à l’Opéra-Italien ; il y entendit deux actes, parla à tous ceux à qui il devait parler, et, en rentrant chez lui, alla droit à sa chambre, après avoir constaté l’absence de tout paletot d’uniforme dans le vestibule.

Contre son habitude, au lieu de se coucher, il marcha de long en large jusqu’à trois heures du matin ; la colère le tenait éveillé, car il ne pouvait pardonner à sa femme de n’avoir pas rempli la seule condition qu’il lui eût imposée, celle de ne pas recevoir son amant chez elle. Puisqu’elle n’avait pas tenu compte de cet ordre, il devait la punir, exécuter sa menace, demander le divorce, et lui retirer son fils. Cette menace n’était pas d’une exécution aisée, mais il voulait tenir parole : la comtesse Lydie avait souvent fait allusion à ce moyen de sortir de sa déplorable situation, et le divorce était devenu récemment d’une facilité pratique si perfectionnée qu’Alexis Alexandrovitch entrevoyait la possibilité d’éluder les principales difficultés de forme.

Un malheur ne venant jamais seul, il éprouvait tant d’ennuis relativement à la question soulevée par lui sur les étrangers, qu’il se sentait depuis quelque temps dans un état d’irritation perpétuelle. Il passa la nuit sans dormir, sa colère grandissant toujours, et ce fut avec une véritable exaspération qu’il quitta son lit, s’habilla à la hâte, et se rendit chez Anna aussitôt qu’il la sut levée. Il craignait de perdre l’énergie dont il avait besoin, et ce fut en quelque sorte à deux mains qu’il porta la coupe de ses griefs, afin qu’elle ne débordât pas en route.

Anna, qui croyait connaître à fond son mari, fut saisie en le voyant entrer le front sombre, les yeux tristement fixés devant lui sans la regarder, et les lèvres serrées avec mépris. Jamais elle n’avait vu autant de décision dans son maintien. Il entra sans lui souhaiter le bonjour, et alla droit au secrétaire, dont il ouvrit le tiroir.

« Que vous faut-il ? s’écria Anna.

— Les lettres de votre amant.

— Elles ne sont pas là, » dit-elle en fermant le tiroir. Mais il comprit au mouvement qu’elle fit, qu’il avait deviné juste, et, repoussant brutalement sa main, il s’empara du portefeuille dans lequel Anna gardait ses papiers importants ; malgré les efforts de celle-ci pour le reprendre, il la tint à distance.

« Asseyez-vous, j’ai besoin de vous parler », dit-il, et il mit le portefeuille sous son bras et le serra si fortement du coude que son épaule en fut soulevée !

Anna le regarda, étonnée et effrayée.

« Ne vous avais-je pas défendu de recevoir votre amant chez vous ?

— J’avais besoin de le voir pour… »

Elle s’arrêta, ne trouvant pas d’explication plausible.

« Je n’entre pas dans ces détails, et n’ai aucun désir de savoir pourquoi une femme a besoin de voir son amant.

— Je voulais seulement, dit-elle rougissant et sentant que la grossièreté de son mari lui rendait son audace… Est-il possible que vous ne sentiez pas combien il vous est facile de me blesser ?

— On ne blesse qu’un honnête homme ou une honnête femme, mais dire d’un voleur qu’il est un voleur, n’est que la constatation d’un fait.

— Voilà un trait de cruauté que je ne vous connaissais pas.

— Ah, vous trouvez un mari cruel lorsqu’il laisse à sa femme une liberté entière, sous la seule condition de respecter les convenances ? Selon vous, c’est de la cruauté ?

— C’est pis que cela, c’est de la lâcheté, si vous tenez à le savoir, s’écria Anna avec emportement, et elle se leva pour sortir.

— Non, – cria-t-il d’une voix perçante, la forçant à se rasseoir, et lui prenant le bras ; ses grands doigts osseux la serraient si durement qu’un des bracelets d’Anna s’imprima en rouge sur sa peau. – De la lâcheté ? cela s’applique à celle qui abandonne son fils et son mari pour un amant, et n’en mange pas moins le pain de ce mari. »

Anna baissa la tête ; la justesse de ces paroles l’écrasait ; elle n’osa plus, comme la veille, accuser son mari d’être de trop, et elle répondit doucement :

« Vous ne pouvez juger ma position plus sévèrement que je ne la juge moi-même ; mais pourquoi me dites-vous cela ?

— Pourquoi je vous le dis ? continua-t-il avec colère : c’est afin que vous sachiez que, puisque vous ne tenez aucun compte de ma volonté, je vais prendre les mesures nécessaires pour mettre fin à cette situation.

— Bientôt, bientôt, elle se terminera d’elle-même, dit Anna les yeux pleins de larmes à l’idée de cette mort qu’elle sentait prochaine, et maintenant si désirable.

— Plus tôt même que vous et votre amant ne l’aviez imaginé ! Ah ! vous cherchez la satisfaction des passions sensuelles…

— Alexis Alexandrovitch ! C’est, peu généreux, peu convenable de frapper quelqu’un à terre !

— Oh ! vous ne pensez jamais qu’à vous ; les souffrances de celui qui a été votre mari vous intéressent peu ; qu’importe que sa vie soit bouleversée, qu’il souffre… »

Dans son émotion, Alexis Alexandrovitch parlait si vite qu’il bredouillait, et ce bredouillement parut comique à Anna, qui se reprocha cependant aussitôt de pouvoir être sensible au ridicule dans un moment pareil. Pour la première fois, et pendant un instant, elle comprit la souffrance de son mari et le plaignit. Mais que pouvait-elle dire et faire, sinon se taire et baisser la tête ? Lui aussi se tut, puis reprit d’une voix sévère, en soulignant des mots qui n’avaient aucune importance spéciale :

« Je suis venu vous dire… »

Elle jeta un regard sur lui, et, se rappelant son bredouillement, se dit : « Non, cet homme aux yeux mornes, si plein de lui-même, ne peut rien sentir, j’ai été le jouet de mon imagination. »

« Je ne puis changer, murmura-t-elle.

— Je suis venu vous prévenir que je partais pour Moscou, et que je ne rentrerai plus dans cette maison ; vous apprendrez les résolutions auxquelles je me serai arrêté, par l’avocat qui se chargera des préliminaires du divorce. Mon fils ira chez une de mes parentes, ajouta-t-il, se rappelant avec effort ce qu’il voulait dire relativement à l’enfant.

— Vous prenez Serge pour me faire souffrir, balbutia-t-elle en levant les yeux sur lui ; vous ne l’aimez pas, laissez-le-moi !

— C’est vrai, la répulsion que vous m’inspirez rejaillit sur mon fils : mais je le garderai néanmoins. Adieu. »

Il voulut sortir, elle le retint.

« Alexis Alexandrovitch, laissez-moi Serge, dit- elle encore : je ne vous demande que cela ; laissez-le jusqu’à ma délivrance… »

Alexis Alexandrovitch rougit, repoussa le bras qui le retenait et partit sans répondre.

V

Le salon de réception de l’avocat célèbre chez lequel se rendit Alexis Alexandrovitch était plein de monde lorsqu’il y entra. Trois dames, l’une vieille, l’autre jeune et la troisième appartenant visiblement à la classe des marchands, y attendaient, ainsi qu’un banquier allemand portant au doigt une grosse bague, un marchand à longue barbe, et un tchinovnick revêtu de son uniforme, avec une décoration au cou ; l’attente avait évidemment été longue pour tous.

Deux secrétaires écrivaient en faisant grincer leurs plumes ; l’un d’eux tourna la tête d’un air mécontent vers le nouvel arrivé et, sans se lever, lui demanda en clignant des yeux :

« Que désirez-vous ?

— Je voudrais parler à M. l’avocat.

— Il est occupé, – répondit sévèrement le secrétaire en désignant avec sa plume ceux qui attendaient déjà ; et il se remit à écrire.

— Ne trouvera-t-il un pas moment pour me recevoir ? demanda Alexis Alexandrovitch.

— M. l’avocat n’a pas un instant de liberté ; il est toujours occupé, veuillez attendre.

— Ayez la bonté de lui passer ma carte », dit Alexis Alexandrovitch avec dignité, voyant que l’incognito était impossible à garder.

Le secrétaire prit la carte, l’examina d’un air mécontent, et sortit.

Alexis Alexandrovitch approuvait en principe la réforme judiciaire, mais critiquait certains détails, autant qu’il était capable de critiquer une institution sanctionnée, par le pouvoir suprême ; en toutes choses il admettait l’erreur comme un mal inévitable, auquel on pouvait dans certains cas porter remède ; mais la position importante faite aux avocats par cette réforme avait toujours été l’objet de sa désapprobation, et l’accueil qu’on lui faisait ne détruisait pas ses préventions.

« M. l’avocat va venir », dit en rentrant le secrétaire.

Effectivement, au bout de deux minutes, la porte s’ouvrit, et l’avocat parut, escortant un vieux jurisconsulte maigre.

L’avocat était un petit homme chauve, trapu, avec une barbe noire tirant sur le roux, un front bombé, et de gros sourcils clairs. Sa toilette, depuis sa cravate et sa chaîne de montre double, jusqu’au bout de ses bottines vernies, était celle d’un jeune premier. Sa figure était intelligente et vulgaire, sa mise prétentieuse et de mauvais goût.

« Veuillez entrer », dit-il en se tournant vers Alexis Alexandrovitch, et, le faisant passer devant lui, il ferma la porte.

Il avança un fauteuil près de son bureau chargé de papiers, pria Alexis Alexandrovitch de s’asseoir, et, frottant l’une contre l’autre ses mains courtes et velues, il s’installa devant le bureau dans une pose attentive. Mais, à peine assis, une mite vola au-dessus de la table, et le petit homme, avec une vivacité inattendue, la happa au vol ; puis il reprit bien vite sa première attitude.

« Avant de commencer à vous expliquer mon affaire, dit Alexis Alexandrovitch suivant d’un œil étonné les mouvements de l’avocat, permettez-moi de vous faire observer que le sujet qui m’amène doit rester secret entre nous. »

Un imperceptible sourire effleura les lèvres de l’avocat.

« Si je n’étais pas capable de garder un secret, je ne serais pas avocat, dit-il ; mais si vous désirez être assuré…

Alexis Alexandrovitch jeta un regard sur lui et crut remarquer que ses yeux gris pleins d’intelligence avaient tout deviné.

« Vous connaissez mon nom ?

— Je sais combien vos services sont utiles à la Russie », répondit en s’inclinant l’avocat, après avoir attrapé une seconde mite.

Alexis Alexandrovitch soupira ; il se décidait avec peine à parler ; mais, lorsqu’il eut commencé, il continua sans hésitation, de sa voix claire et perçante, en insistant sur certains mots.

« J’ai le malheur, commença-t-il, d’être un mari trompé. Je voudrais rompre légalement par un divorce les liens qui m’unissent à ma femme, et surtout séparer mon fils de sa mère. »

Les yeux gris de l’avocat faisaient leur possible pour rester sérieux ; mais Alexis Alexandrovitch ne put se dissimuler qu’ils étaient pleins d’une joie qui ne provenait pas uniquement de la perspective d’une bonne affaire : c’était de l’enthousiasme, du triomphe, quelque chose comme l’éclat qu’il avait remarqué dans les yeux de sa femme.

« Vous désirez mon aide pour obtenir le divorce ?

— Précisément ; mais je risque peut-être d’abuser de votre attention, car je ne suis préalablement venu que pour vous consulter ; je tiens à rester dans de certaines bornes, et renoncerais au divorce s’il ne pouvait se concilier avec les formes que je veux garder.

— Oh ! vous demeurerez toujours parfaitement libre », répondit l’avocat.

Le petit homme, pour ne pas offenser son client par une gaieté que son visage cachait mal, fixa ses yeux sur les pieds d’Alexis Alexandrovitch, et, quoiqu’il aperçût du coin de l’œil une mite voler, il retint ses mains, par respect pour la situation.

« Les lois qui régissent le divorce me sont connues dans leurs traits généraux, dit Karénine, mais j’aurais voulu savoir les diverses formes usitées dans la pratique.

— En un mot vous désirez apprendre par quelles voies vous pourriez obtenir un divorce légal ? » dit l’avocat entrant avec un certain plaisir dans le ton de son client ; et, sur un signe affirmatif de celui-ci, il continua, en jetant de temps en temps un regard furtif sur la figure d’Alexis Alexandrovitch que l’émotion tachetait de plaques rouges :

« Le divorce, selon nos lois, – il eut une nuance de dédain pour : nos lois, – est possible, comme vous le savez, dans les trois cas suivants… – Qu’on attende ! » s’écria-t-il à la vue de son secrétaire qui entr’ouvrait la porte. Il se leva cependant, alla lui dire quelques mots et revint s’asseoir ; « … dans les trois cas suivants ; défaut physique d’un des époux, disparition de l’un d’eux pendant cinq ans, – il pliait, en faisant cette énumération, ses gros doigts velus l’un après l’autre, – et enfin l’adultère (il prononça ce mot d’un ton satisfait). Voilà le côté théorique ; mais je pense qu’en me faisant l’honneur de me consulter c’est le côté pratique que vous désirez connaître ? Aussi, le cas de défaut physique et d’absence d’un des conjoints n’existant pas, autant que j’ai pu le comprendre… ? »

Alexis Alexandrovitch inclina affirmativement la tête.

« Reste l’adultère de l’un des deux époux, auquel cas l’une des parties doit se reconnaître coupable envers l’autre, faute de quoi il ne reste que le flagrant délit. Ce dernier cas, j’en conviens, se rencontre rarement dans la pratique. »

L’avocat se tut et regarda son client de l’air d’un armurier qui expliquerait à un acheteur l’usage de deux pistolets de modèles différents, en lui laissant la liberté du choix. Alexis Alexandrovitch gardant le silence, il continua :

« Le plus simple, le plus raisonnable, est, selon moi, de reconnaître l’adultère par consentement mutuel. Je n’oserais parler ainsi à tout le monde, mais je suppose que nous nous comprenons. »

Alexis Alexandrovitch était si troublé que l’avantage de la dernière combinaison que lui proposait l’avocat lui échappait complètement, et l’étonnement se peignit sur son visage ; l’homme de loi vint aussitôt à son aide.

« Je suppose que deux époux ne puissent plus vivre ensemble : si tous deux consentent au divorce, les détails et les formalités deviennent sans importance. Ce moyen est le plus simple et le plus sûr. »

Alexis Alexandrovitch comprit cette fois, mais ses sentiments religieux s’opposaient à cette mesure.

« Dans le cas présent ce moyen est hors de question, dit-il. Des preuves, comme une correspondance, peuvent-elles établir indirectement l’adultère ? Ces preuves-là sont en ma possession. »

L’avocat fit en serrant les lèvres une exclamation tout à la fois de compassion et de dédain.

« Veuillez ne pas oublier que les affaires de ce genre sont du ressort de notre haut clergé, dit-il. Nos archiprêtres aiment fort à se noyer dans de certains détails, – ajouta-t-il avec un sourire de sympathie pour le goût de ces bons Pères, – et les preuves exigent des témoins. Si vous me faites l’honneur de me confier votre affaire, il faut me laisser le choix des mesures à prendre. Qui veut la fin, veut les moyens. »

Alexis Alexandrovitch se leva, très pâle, tandis que l’avocat courait encore vers la porte répondre à une nouvelle interruption de son secrétaire.

« Dites-lui donc que nous ne sommes pas dans une boutique », cria-t-il avant de revenir à sa place, et il attrapa chemin faisant une mite en murmurant tristement : « Jamais mon reps n’y résistera ! »

« Vous me faisiez, l’honneur de me dire… ?

— Je vous écrirai à quel parti je m’arrête, répondit Alexis Alexandrovitch s’appuyant à la table, et puisque je puis conclure de vos paroles que le divorce est possible, je vous serais obligé de me faire connaître vos conditions.

— Tout est possible si vous voulez bien me laisser une entière liberté d’action, dit l’avocat éludant la dernière question. Quand puis-je compter sur une communication de votre part ? demanda-t-il en reconduisant son client, avec des yeux aussi brillants que ses bottes.

— Dans huit jours. Vous aurez alors la bonté de me faire savoir si vous acceptez l’affaire, et à quelles conditions.

— Parfaitement. »

L’avocat salua respectueusement, fit sortir son client, et, resté seul, sa joie déborda ; il était si content qu’il fit, contrairement à tous ses principes, un rabais à une dame habile dans l’art de marchander. Il oublia même les mites, résolu à recouvrir, l’hiver suivant, son meuble de velours, comme chez son confrère Séganine.

VI

La brillante victoire remportée par Alexis Alexandrovitch dans la séance du 17 août avait eu des suites fâcheuses. La nouvelle commission, nommée pour étudier la situation des populations étrangères, avait agi avec une promptitude qui frappa Karénine ; au bout de trois mois elle présentait déjà son rapport ! L’état de ces populations se trouvait étudié aux points de vue politique, administratif, économique, ethnographique, matériel et religieux. Chaque question était suivie d’une réponse admirablement rédigée et ne pouvant laisser subsister aucun doute, car ces réponses n’étaient pas l’œuvre de l’esprit humain, toujours sujet à l’erreur, mais d’une bureaucratie pleine d’expérience. Ces réponses se basaient sur des données officielles, telles que rapports des gouverneurs et des archevêques, basés eux-mêmes sur les rapports des chefs de district et des surintendants ecclésiastiques, basés à leur tour sur les rapports des administrations communales et des paroisses de campagne. Comment douter de leur exactitude ? Des questions comme celles-ci : « Pourquoi les récoltes sont-elles mauvaises ? » et « Pourquoi les habitants de certaines localités s’obstinent-ils à pratiquer leur religion ? » questions que la machine officielle pouvait seule résoudre, et auxquelles des siècles n’auraient pas trouvé de réponses, furent clairement résolues, conformément aux opinions d’Alexis Alexandrovitch.

Mais Strémof, piqué au vif, avait imaginé une tactique à laquelle son adversaire ne s’attendait pas : entraînant plusieurs membres du comité à sa suite, il passa tout à coup dans le camp de Karénine, et, non content d’appuyer les mesures proposées par celui-ci avec chaleur, il en proposa d’autres, dans le même sens, qui dépassèrent de beaucoup les intentions d’Alexis Alexandrovitch.

Poussées à l’extrême, ces mesures parurent si absurdes, que le gouvernement, l’opinion publique, les dames influentes, les journaux, furent tous indignés, et leur mécontentement rejaillit sur le père de la commission, Karénine.

Enchanté du succès de sa ruse, Strémof prit un air innocent, s’étonna des résultats obtenus, et se retrancha derrière la foi aveugle que lui avait inspirée le plan de son collègue. Alexis Alexandrovitch, quoique malade et très affecté de tous ces ennuis, ne se rendit pas. Une scission se produisit au sein du comité ; les uns, avec Strémof, expliquèrent leur erreur par un excès de confiance, et déclarèrent les rapports de la commission d’inspection absurdes ; les autres, avec Karénine, redoutant cette façon révolutionnaire de traiter une commission, la soutinrent. Les sphères officielles, et même la société, virent s’embrouiller cette intéressante question à tel point, que la misère et la prospérité des populations étrangères devinrent également problématiques. La position de Karénine, déjà minée par le mauvais effet que produisaient ses malheurs domestiques, parut chanceler. Il eut alors le courage de prendre une résolution hardie : au grand étonnement de la commission il déclara qu’il demandait l’autorisation d’aller étudier lui-même ces questions sur les lieux, et, l’autorisation lui ayant été accordée, il partit pour un gouvernement lointain.

Ce départ fit grand bruit, d’autant plus qu’il refusa officiellement les frais de déplacement fixés à douze chevaux de poste.

Alexis Alexandrovitch passa par Moscou et s’y arrêta trois jours.

Le lendemain de son arrivée, comme il venait de rendre visite au général gouverneur, il s’entendit héler, dans la rue des Gazettes, à l’endroit où se croisent en grand nombre les voitures de maîtres et les isvostchiks, et, se retournant à l’appel d’une voix gaie et sonore, il aperçut Stépane Arcadiévitch sur le trottoir. Vêtu d’un paletot à la dernière mode, le chapeau avançant sur son front brillant de jeunesse et de santé, il appelait avec une telle persistance, que Karénine dut s’arrêter. Dans la voiture, à la portière de laquelle Stépane Arcadiévitch s’appuyait, était une femme en chapeau de velours avec deux enfants ; elle faisait des gestes de la main en souriant amicalement. C’étaient Dolly et ses enfants.

Alexis Alexandrovitch ne comptait pas voir de monde à Moscou, le frère de sa femme moins que personne ; aussi voulut-il continuer son chemin après avoir salué ; mais Oblonsky fit signe au cocher d’arrêter et courut dans la neige jusqu’à la voiture.

« Depuis quand es-tu ici ? N’est-ce pas un péché de ne pas nous prévenir ? J’ai vu hier soir chez Dusseaux le nom de Karénine sur la liste des arrivants, et l’idée ne m’est pas venue que ce fût toi, dit-il en passant sa tête à la portière et en secouant la neige de ses pieds en les frappant l’un contre l’autre. Comment ne pas nous avoir avertis ?

— Le temps m’a manqué, je suis très occupé, répondit sèchement Alexis Alexandrovitch.

— Viens voir ma femme, elle le désire beaucoup. »

Karénine ôta le plaid qui recouvrait ses jambes frileuses et, quittant sa voiture, se fraya un chemin dans la neige jusqu’à celle de Dolly.

« Que se passe-t-il donc, Alexis Alexandrovitch, pour que vous nous évitiez ainsi ? dit celle-ci en souriant.

— Charmé de vous voir, répondit Karénine d’un ton qui prouvait clairement le contraire. Et votre santé ?

— Que fait ma chère Anna ? »

Alexis Alexandrovitch murmura quelques mots et voulut se retirer, mais Stépane Arcadiévitch l’en empêcha.

« Sais-tu ce que nous allons faire ? Dolly, invite-le à dîner pour demain avec Kosnichef et Pestzoff, l’élite de l’intelligence moscovite.

— Venez, je vous en prie, dit Dolly, nous vous attendrons à l’heure qui vous conviendra, à cinq, à six heures, comme vous voudrez. Et ma chère Anna, il y a si longtemps…

— Elle va bien, murmura encore Alexis Alexandrovitch en fronçant le sourcil. Très heureux de vous avoir rencontrée. »

Et il regagna sa voiture.

« Vous viendrez ? » cria encore Dolly. Karénine répondit quelques mots qui ne parvinrent pas jusqu’à elle.

« J’entrerai chez toi demain ! » cria aussi Stépane Arcadiévitch.

Alexis Alexandrovitch s’enfonça dans sa voiture comme s’il eût voulu y disparaître.

« Quel original ! » dit Stépane Arcadiévitch à Dolly ; et regardant sa montre il fit un petit signe d’adieu caressant à sa femme et à ses enfants, et s’éloigna d’un pas ferme.

« Stiva, Stiva ! lui cria Dolly en rougissant.

Il se retourna.

« Et l’argent pour les paletots des enfants ?

— Tu diras que je passerai. »

Et il disparut, saluant gaiement au passage quelques personnes de connaissance.

VII

Le lendemain, c’était un dimanche, Stépane Arcadiévitch, entra au Grand-Théâtre pour y assister à la répétition du ballet ; et, profitant de la demi-obscurité des coulisses, il offrit à une jolie danseuse qui débutait sous sa protection la parure de corail qu’il lui avait promise la veille. Il eut même le temps d’embrasser le visage radieux de la jeune fille, et de convenir avec elle du moment où il viendrait la prendre, après le ballet, pour l’emmener souper. Du théâtre, Stépane Arcadiévitch se rendit au marché pour y choisir lui-même du poisson et des asperges pour le dîner, et à midi il était chez Dusseaux, où trois voyageurs de ses amis avaient eu l’heureuse idée de se loger : Levine, de retour de son voyage, un nouveau chef fraîchement débarqué à Moscou pour une inspection, et enfin son beau-frère Karénine.

Stépane Arcadiévitch aimait à bien dîner ; mais ce qu’il préférait encore, c’était d’offrir chez lui à quelques convives choisis un petit repas bien ordonné. Le menu qu’il combinait ce jour-là lui souriait : du poisson bien frais, des asperges, et comme pièce de résistance un simple mais superbe roastbeef. Quant aux convives, il comptait réunir Kitty et Levine et, afin de dissimuler cette rencontre, une cousine et le jeune Cherbatzky ; le plat de résistance parmi les invités devait être Serge Kosnichef, le philosophe moscovite, joint à Karénine, l’homme d’action pétersbourgeois. Pour servir de trait d’union entre eux, il avait encore invité Pestzoff, un charmant jeune homme de cinquante ans, enthousiaste, musicien, bavard, libéral, qui mettrait tout le monde en train.

La vie souriait en ce moment à Stépane Arcadiévitch ; l’argent rapporté par la vente du bois n’était pas entièrement dépensé ; Dolly depuis quelque temps était charmante : tout aurait été pour le mieux, si deux choses ne l’avaient désagréablement impressionné, sans toutefois troubler sa belle humeur : d’abord l’accueil sec de son beau-frère : en rapprochant la froideur d’Alexis Alexandrovitch de certains bruits qui étaient parvenus jusqu’à lui sur les relations de sa sœur avec Wronsky, il devinait un incident grave entre le mari et la femme. Le second point noir était l’arrivée du nouveau chef auquel on faisait une réputation inquiétante d’exigence et de sévérité. Infatigable au travail, il passait encore pour être bourru, et absolument opposé aux tendances libérales de son prédécesseur, tendances que Stépane Arcadiévitch avait partagées. La première présentation avait eu lieu la veille, en uniforme, et Oblonsky avait été si cordialement reçu qu’il jugeait de son devoir de faire une visite non officielle. Comment serait-il reçu cette fois ? il s’en préoccupait, mais sentait instinctivement que tout s’arrangerait parfaitement. « Bah ! pensait-il, ne sommes-nous pas tous pécheurs ? pourquoi nous chercherait-il noise ? »

Stépane Arcadiévitch entra d’abord chez Levine. Celui-ci était debout au milieu de sa chambre, et prenait avec un paysan la mesure d’une peau d’ours.

« Ah ! vous en avez tué un ! cria Stépane Arcadiévitch en entrant. La belle pièce ! Une ourse ! Bonjour, Archip ! – et s’asseyant en paletot et en chapeau il tendit la main au paysan.

— Ôte donc ton paletot et reste un moment, dit Levine.

— Je n’ai pas le temps, je suis entré pour un instant, — répondit Oblonsky, ce qui ne l’empêcha pas de déboutonner son paletot, puis de l’ôter, et de rester toute une heure à bavarder avec Levine sur sa chasse et sur d’autres sujets.

— Dis-moi ce que tu as fait à l’étranger : où as-tu été ? demanda-t-il lorsque le paysan fut parti.

— J’ai été en Allemagne, en France, en Angleterre, mais seulement dans les centres manufacturiers et pas dans les capitales. J’ai vu beaucoup de choses intéressantes.

— Oui, oui, je sais, tes idées d’associations ouvrières.

— Oh non, il n’y a pas de question ouvrière pour nous : la seule question importante pour la Russie est celle des rapports du travailleur avec la terre ; elle existe bien là-bas aussi, mais les raccommodages y sont impossibles, tandis qu’ici… »

Oblonsky écoutait avec attention.

« Oui, oui, il est possible que tu aies raison, mais l’essentiel est de revenir en meilleure disposition ; tu chasses l’ours, tu travailles, tu t’enthousiasmes, tout va bien. Cherbatzky m’avait dit t’avoir rencontré sombre et mélancolique, ne parlant que de mort.

— C’est vrai, je ne cesse de penser à la mort, répondit Levine, tout est vanité, il faut mourir ! J’aime le travail, mais quand je pense que cet univers, dont nous nous croyons les maîtres, se compose d’un peu de moisissure couvrant la surface de la plus petite des planètes ! Quand je pense que nos idées, nos œuvres, ce que nous croyons faire de grand, sont l’équivalent de quelques grains de poussière !…

— Tout cela est vieux comme le monde, frère !

— C’est vieux, mais quand cette idée devient claire pour nous, combien la vie paraît misérable ! Quand on sait que la mort viendra, qu’il ne restera rien de nous, les choses les plus importantes semblent aussi mesquines que le fait de tourner cette peau d’ours ! C’est pour ne pas penser à la mort qu’on chasse, qu’on travaille, qu’on cherche à se distraire. »

Stépane Arcadiévitch sourit et regarda Levine de son regard caressant :

« Tu vois bien que tu avais tort en tombant sur moi parce que je cherchais des jouissances dans la vie ! Ne sois pas si sévère, ô moraliste !

— Ce qu’il y a de bon dans la vie… répondit Levine s’embrouillant. Au fond je ne sais qu’une chose, c’est que nous mourrons bientôt.

— Pourquoi bientôt ?

— Et sais-tu ? la vie offre, il est vrai, moins de charme quand on pense ainsi à la mort, mais elle a plus de calme.

— Il faut jouir de son reste, au contraire… Mais, dit Stépane Arcadiévitch en se levant pour la dixième fois, je me sauve.

— Reste encore un peu ! dit Levine en le retenant ; quand nous reverrons-nous maintenant ? Je pars demain.

— Et moi qui oubliais le sujet qui m’amène ! Je tiens absolument à ce que tu viennes dîner avec nous aujourd’hui ; ton frère sera des nôtres, ainsi que mon beau-frère Karénine.

— Il est ici ? – demanda Levine, mourant d’envie d’avoir des nouvelles de Kitty ; il savait qu’elle avait été à Pétersbourg au commencement de l’hiver, chez sa sœur mariée à un diplomate. – Tant pis, pensa-t-il : qu’elle soit revenue ou non, j’accepterai.

— Viendras-tu ?

— Certainement.

— À cinq heures, en redingote. »

Et Stépane Arcadiévitch se leva et descendit chez son nouveau chef. Son instinct ne l’avait pas trompé ; cet homme terrible se trouva être un bon garçon, avec lequel il déjeuna et s’attarda à causer, si bien qu’il était près de quatre heures lorsqu’il entra chez Alexis Alexandrovitch.

VIII

Alexis Alexandrovitch, en rentrant de la messe, passa toute la matinée chez lui. Il avait deux affaires à terminer ce jour-là : d’abord à recevoir une députation d’étrangers, puis une lettre à écrire à son avocat, comme il le lui avait promis.

Il discuta longuement avec les membres de la députation, les entendit exposer leurs réclamations et leurs besoins, leur traça un programme dont ils ne devaient à aucun prix se départir dans leurs démarches auprès du gouvernement, et finalement les adressa à la comtesse Lydie, qui devait les guider à Pétersbourg : la comtesse avait la spécialité des députations, et s’entendait mieux que personne à les piloter. Quand il eut congédié son monde, Alexis Alexandrovitch écrivit à son avocat, lui donna ses pleins pouvoirs, et lui envoya trois billets de Wronsky et un d’Anna, trouvés dans le portefeuille.

Au moment de cacheter sa lettre, il entendit la voix sonore de Stépane Arcadiévitch demandant au domestique si son beau-frère recevait, et insistant pour être annoncé.

« Tant pis, pensa Alexis Alexandrovitch, ou plutôt tant mieux, je lui dirai ce qui en est, et il comprendra que je ne puis dîner chez lui.

— Fais entrer, cria-t-il en rassemblant ses papiers et les serrant dans un buvard.

— Tu vois bien que tu mens, – dit la voix de Stépane Arcadiévitch au domestique, et, ôtant son paletot tout en marchant, il entra chez Alexis Alexandrovitch.

— Je suis enchanté de te trouver, commença-t-il gaiement, j’espère…

— Il m’est impossible d’y aller », répondit sèchement Alexis Alexandrovitch, recevant son beau-frère debout, sans l’engager à s’asseoir, résolu à adopter avec le frère de sa femme les relations froides qui lui semblaient seules convenables depuis qu’il était décidé au divorce. C’était oublier l’irrésistible bonté de cœur de Stépane Arcadiévitch. Il ouvrit tout grands ses beaux yeux brillants et clairs.

« Pourquoi ne peux-tu pas venir ? Tu ne veux pas le dire ? demanda-t-il en français avec quelque hésitation. Mais c’est chose promise, nous comptons sur toi !

— C’est impossible, parce que nos rapports de famille doivent être rompus.

— Comment cela ? Pourquoi ? dit Oblonsky avec un sourire.

— Parce que je songe à divorcer d’avec ma femme, votre sœur. Je dois… »

La phrase n’était pas achevée que Stépane Arcadiévitch, contrairement à ce qu’attendait son beau-frère, s’affaissait en poussant un grand soupir dans un fauteuil.

« Alexis Alexandrovitch, ce n’est pas possible, s’écria-t-il avec douleur.

— C’est cependant vrai.

— Pardonne-moi, je n’y puis croire. »

Alexis Alexandrovitch s’assit ; il sentait que ses paroles n’avaient pas produit le résultat voulu, et qu’une explication, même catégorique, ne changerait rien à ses rapports avec Oblonsky.

« C’est une cruelle nécessité, mais je suis forcé de demander le divorce, reprit-il.

— Que veux-tu que je te dise ! te connaissant pour un homme de bien, et Anna pour une femme d’élite, – excuse-moi de ne pouvoir changer mon opinion sur elle, – je ne puis croire à tout cela : il y a là quelque malentendu.

— Oh ! si ce n’était qu’un malentendu !

— Permets, je comprends, mais je t’en supplie, ne te hâte pas.

— Je n’ai rien fait avec précipitation, dit froidement Alexis Alexandrovitch ; mais dans une question semblable on ne peut prendre conseil de personne : je suis décidé.

— C’est affreux ! soupira Stépane Arcadiévitch ; je t’en conjure : si, comme je le comprends, l’affaire n’est pas encore entamée, ne fais rien avant d’avoir causé avec ma femme. Elle aime Anna comme une sœur, elle t’aime, et c’est une femme de sens. Par amitié pour moi, cause avec elle. »

Alexis Alexandrovitch se tut et réfléchit ; Stépane Arcadiévitch respecta son silence ; il le regardait avec sympathie.

« Pourquoi ne pas venir dîner avec nous, au moins aujourd’hui ? Ma femme t’attend. Viens lui parler ; c’est, je t’assure, une femme supérieure. Parle-lui, je t’en conjure.

— Si vous le désirez à ce point, j’irai, » dit en soupirant Alexis Alexandrovitch.

Et pour changer de conversation il demanda à Stépane Arcadiévitch ce qu’il pensait de son nouveau chef, un homme encore jeune, dont l’avancement rapide avait étonné. Alexis Alexandrovitch ne l’avait jamais aimé, et il ne pouvait se défendre d’un sentiment d’envie, naturel chez un fonctionnaire sous le coup d’un insuccès.

« C’est un homme qui paraît être fort au courant des affaires et très actif.

— Actif, c’est possible, mais à quoi emploie-t-il son activité ? est-ce à faire du bien ou à détruire ce que d’autres ont fait avant lui ? Le fléau de notre gouvernement, c’est cette bureaucratie paperassière dont Anitchkine est un digne représentant.

— En tout cas, il est très bon enfant, répondit Stépane Arcadiévitch. Je sors de chez lui, nous avons déjeuné ensemble, et je lui ai appris à faire une boisson, tu sais, avec du vin et des oranges. »

Stépane Arcadiévitch consulta sa montre.

« Hé bon Dieu, il est quatre heures passées ! et j’ai encore une visite à faire ! C’est convenu, tu viens dîner, n’est-ce pas ? tu nous ferais, à ma femme et à moi, un vrai chagrin en refusant. »

Alexis Alexandrovitch reconduisit son beau-frère tout autrement qu’il ne l’avait accueilli.

« Puisque j’ai promis, j’irai, répondit-il mélancoliquement.

— Merci, et j’espère que tu ne le regretteras pas. »

Et, tout en remettant son paletot, Oblonsky secoua le domestique par la tête et sortit.

IX

Cinq heures avaient sonné lorsque le maître de la maison rentra et rencontra à sa porte Kosnichef et Pestzoff. Le vieux prince Cherbatzky, Karénine, Tourovtzine, Kitty et le jeune Cherbatzky étaient déjà réunis au salon. La conversation y languissait. Dolly, préoccupée du retard de son mari, ne parvenait pas à animer son monde, que la présence de Karénine, en habit noir et cravate blanche selon l’usage pétersbourgeois, glaçait involontairement.

Stépane Arcadiévitch s’excusa gaiement et, avec sa bonne grâce habituelle, changea en un clin d’œil l’aspect lugubre du salon ; il présenta ses invités l’un à l’autre, leur fournit un sujet de conversation, la russification de la Pologne, installa le vieux prince auprès de Dolly, complimenta Kitty sur sa beauté, et alla jeter un coup d’œil sur la table et sur les vins.

Levine le rencontra à la porte de la salle à manger.

« Suis-je en retard ?

— Peux-tu ne pas l’être ! répondit Oblonsky en le prenant par le bras.

— Tu as beaucoup de monde ? Qui ? demanda Levine, rougissant involontairement et secouant avec son gant la neige qui couvrait son chapeau.

— Rien que la famille. Kitty est ici. Viens, que je te présente à Karénine. »

Lorsqu’il sut, à n’en pas douter, qu’il allait se trouver en présence de celle qu’il n’avait pas revue depuis la soirée fatale, sauf pendant sa courte apparition en voiture, Levine eut peur.

« Comment sera-t-elle ? Comme autrefois ? Si Dolly avait dit vrai ? Et pourquoi n’aurait-elle pas dit vrai ? » pensa-t-il.

« Présente-moi à Karénine, je t’en prie », parvint-il enfin à balbutier, entrant au salon avec le courage du désespoir.

Elle était là, et tout autre que par le passé !

Au moment où Levine entra, elle le vit, et sa joie fut telle que, tandis qu’il saluait Dolly, la pauvre enfant crut fondre en larmes. Levine et Dolly s’en aperçurent. Rougissant, pâlissant pour rougir encore, elle était si troublée que ses lèvres tremblaient. Levine s’approcha pour la saluer ; elle lui tendit une main glacée avec un sourire qui aurait passé pour calme, si ses yeux humides n’eussent été si brillants.

« Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus, s’efforça-t-elle de dire.

— Vous ne m’avez pas vu, mais moi je vous ai aperçue en voiture, sur la route de Yergoushovo, venant du chemin de fer, répondit Levine rayonnant de bonheur.

— Quand donc ? demanda-t-elle étonnée.

— Vous alliez chez votre sœur, dit Levine, sentant la joie l’étouffer. « Comment, pensa-t-il, ai-je pu croire à un sentiment qui ne fût pas innocent dans cette touchante créature ? Daria Alexandrovna a eu raison. »

Stépane Arcadiévitch vint lui prendre le bras pour l’amener vers Karénine.

« Permettez-moi de vous faire faire connaissance, dit-il en les présentant l’un à l’autre.

— Enchanté de vous retrouver ici, dit froidement Alexis Alexandrovitch en serrant la main de Levine.

— Hé quoi, vous vous connaissez ? demanda Oblonsky avec étonnement.

— Nous avons fait route ensemble pendant trois heures, dit en souriant Levine, et nous nous sommes quittés aussi intrigués qu’au bal masqué, moi du moins.

— Vraiment ?… Messieurs, veuillez passer dans la salle à manger », dit Stépane Arcadiévitch en se dirigeant vers la porte.

Les hommes le suivirent et s’approchèrent d’une table où était servie la zakouska, composée de six espèces d’eaux-de-vie, d’autant de variétés de fromages, ainsi que de caviar, de hareng, de conserves, et d’assiettées de pain français, coupé en tranches minces.

Les hommes mangèrent debout autour de la table et, en attendant le dîner, la russification de la Pologne commençait à languir. Au moment de quitter le salon, Alexis Alexandrovitch démontrait que les principes élevés introduits par l’administration russe pouvaient seuls obtenir ce résultat. Pestzoff soutenait qu’une nation ne peut s’en assimiler une autre qu’à condition de l’emporter en densité de population. Kosnichef, avec certaines restrictions, partageait les deux avis, et pour clore cette conversation trop sérieuse par une plaisanterie, il ajouta en souriant :

« Le plus logique, pour nous assimiler les étrangers, me semblerait donc être d’avoir autant d’enfants que possible. C’est là où mon frère et moi sommes en défaut, tandis que vous, messieurs, et surtout Stépane Arcadiévitch, agissez en bons patriotes. Combien en avez-vous ? » demanda-t-il à celui-ci en lui tendant un petit verre à liqueur.

Chacun rit, Oblonsky plus que personne.

« Fais-tu encore de la gymnastique ? dit Oblonsky en prenant Levine par le bras, et, sentant les muscles vigoureux de son ami se tendre sous le drap de la redingote : Quel biceps ! tu es un vrai Samson.

— Pour chasser l’ours, il faut, je suppose, être doué d’une force remarquable ? » demanda Alexis Alexandrovitch, dont les notions sur cette chasse étaient de l’ordre le plus vague.

Levine sourit :

« Nullement : un enfant peut tuer un ours ; – et il recula avec un léger salut pour faire place aux dames qui s’approchaient de la table.

— On m’a dit que vous veniez de tuer un ours ? dit Kitty, cherchant à piquer de sa fourchette un champignon récalcitrant, et découvrant un peu son joli bras en rejetant la dentelle de sa manche. Y a-t-il vraiment des ours chez vous ? » ajouta-t-elle en tournant à demi vers lui sa jolie tête souriante.

Combien ces paroles, peu remarquables par elles-mêmes, ce son de voix, ces mouvements de mains, de bras et de tête, avaient de charme pour lui ! Il y voyait une prière, un acte de confiance, une caresse douce et timide, une promesse, une espérance, même une preuve d’amour qui l’étouffait de bonheur.

« Oh non, nous avons été chasser dans le gouvernement de Tver, et c’est en revenant de là que j’ai rencontré en wagon votre beau-frère, le beau-frère de Stiva, dit-il en souriant. La rencontre a été comique. »

Et il raconta gaiement et plaisamment comment, après avoir veillé la moitié de la nuit, il était entré de force, en touloupe, dans le wagon de Karénine.

« Le conducteur voulait m’éconduire à cause de ma tenue ; j’ai du me fâcher, et vous, monsieur, dit-il en se tournant vers Karénine, après m’avoir un moment jugé sur mon costume, avez pris ma défense, ce dont je vous ai été bien reconnaissant.

— Les droits des voyageurs au choix de leurs places sont trop peu déterminés en général, dit Alexis Alexandrovitch en s’essuyant le bout des doigts avec son mouchoir, après avoir mangé une fine tranche de pain et de fromage.

— Oh, j’ai bien remarqué votre hésitation, répondit en souriant Levine : c’est pourquoi je me suis hâté d’entamer un sujet de conversation sérieux pour faire oublier ma peau de mouton. »

Kosnichef, qui causait avec la maîtresse de la maison tout en prêtant l’oreille à la conversation, tourna la tête vers son frère. « D’où lui viennent ces airs conquérants ? » pensa-t-il.

Et en effet il semblait que Levine se sentît pousser des ailes ! Car elle l’écoutait, elle prenait plaisir à l’entendre parler ; tout autre intérêt disparaissait devant celui-là. Il était seul avec elle, non seulement dans cette chambre, mais dans l’univers entier, et planait à des hauteurs vertigineuses, tandis qu’en bas, au-dessous d’eux, s’agitaient ces excellentes gens, Oblonsky, Karénine, et le reste de l’humanité.

Stépane Arcadiévitch, en plaçant son monde à table, sembla complètement oublier Levine et Kitty, puis, se rappelant soudain leur existence, il les mit l’un auprès de l’autre.

Le dîner, servi avec élégance, car Stépane Arcadiévitch y tenait beaucoup, réussit complètement. Le potage Marie-Louise, accompagné de petits pâtés qui fondaient dans la bouche, fut parfait, et Matvei, avec deux domestiques en cravate blanche, fit le service adroitement et sans bruit.

Le succès ne fut pas moindre au point de vue de la conversation : tantôt générale, tantôt particulière, elle ne tarit pas, et lorsque, le dîner fini, on quitta la table, Alexis Alexandrovitch lui-même était dégelé.

X

Pestzoff, qui aimait à discuter une question à fond, n’avait pas été content de l’interruption de Kosnichef ; il trouvait qu’on ne lui avait pas suffisamment laissé expliquer sa pensée.

« En parlant de la densité de la population, je n’entendais pas en faire le principe d’une assimilation, mais seulement un moyen, dit-il dès le potage en s’adressant spécialement à Alexis Alexandrovitch.

— Il me semble que cela revient au même, répondit Karénine avec lenteur. À mon sens, un peuple ne peut avoir d’influence sur un autre peuple qu’à la condition de lui être supérieur en civilisation…

— Voilà précisément la question, interrompit Pestzoff avec une ardeur si grande qu’il semblait mettre toute son âme à défendre ses opinions. Comment doit-on entendre cette civilisation supérieure ? Qui donc, parmi les diverses nations de l’Europe, prime les autres ? Est-ce le Français, l’Anglais ou l’Allemand qui nationalisera ses voisins ? Nous avons vu franciser les provinces rhénanes : est-ce une preuve d’infériorité du côté des Allemands ? Non, il y a là une autre loi, cria-t-il de sa voix de basse.

— Je crois que la balance penchera toujours du côté de la véritable civilisation.

— Mais quels sont les indices de cette véritable civilisation ?

— Je crois que tout le monde les connaît.

— Les connaît-on réellement ? demanda Serge Ivanitch en souriant finement. On croit volontiers, pour le moment, qu’en dehors de l’instruction classique la civilisation n’existe pas ; nous assistons sur ce point à de furieux débats, et chaque parti avance des preuves qui ne manquent pas de valeur.

— Vous êtes pour les classiques, Serge Ivanitch ? dit Oblonsky… Vous offrirai-je du bordeaux ?

— Je ne parle pas de mes opinions personnelles, répondit Kosnichef avec la condescendance qu’il aurait éprouvée pour un enfant, en avançant son verre. Je prétends seulement que, de part et d’autre, les raisons qu’on allègue sont bonnes, continua-t-il en s’adressant à Karénine. Par mon éducation je suis classique ; ce qui ne m’empêche, pas de trouver que les études classiques n’offrent pas de preuves irrécusables de leur supériorité sur les autres.

— Les sciences naturelles prêtent tout autant à un développement pédagogique de l’esprit humain, reprit Pestzoff. Voyez l’astronomie, la botanique, la zoologie avec l’unité de ses lois !

— C’est une opinion que je ne saurais partager, répondit Alexis Alexandrovitch. Peut-on nier l’heureuse influence sur le développement de l’intelligence de l’étude des formes du langage ? La littérature ancienne est éminemment morale, tandis que, pour notre malheur, on joint à l’étude des sciences naturelles des doctrines funestes et fausses qui sont le fléau de notre époque. »

Serge Ivanitch allait répondre, mais Pestzoff l’interrompit de sa grosse voix pour démontrer chaleureusement l’injustice de ce jugement ; lorsque Kosnichef put enfin parler, il dit en souriant à Alexis Alexandrovitch :

« Avouez que le pour et le contre des deux systèmes seraient difficiles à établir si l’influence morale, disons le mot, antinihiliste, de l’éducation classique ne militait pas en sa faveur ?

— Sans le moindre doute.

— Nous laisserions le champ plus libre aux deux systèmes si nous ne considérions pas l’éducation classique comme une pilule, que nous offrons hardiment à nos patients contre le nihilisme. Mais sommes-nous bien sûrs des vertus curatives de ces pilules ? »

Le mot fit rire tout le monde, principalement le gros Tourovtzine, qui avait vainement cherché à s’égayer jusque-là.

Stépane Arcadiévitch avait eu raison de compter sur Pestzoff pour entretenir la conversation, car à peine Kosnichef eut-il clos la conversation en plaisantant qu’il reprit :

« On ne saurait même accuser le gouvernement de se proposer une cure, car il reste visiblement indifférent aux conséquences des mesures qu’il prend ; c’est l’opinion publique qui le dirige. Je citerai comme exemple la question de l’éducation supérieure des femmes. Elle devrait être considérée comme funeste : ce qui n’empêche pas le gouvernement d’ouvrir les cours publics et les universités aux femmes. »

Et la conversation s’engagea aussitôt sur l’éducation des femmes.

Alexis Alexandrovitch fit remarquer que l’instruction des femmes était trop confondue avec leur émancipation, et ne pouvait être jugée funeste qu’à ce point de vue.

« Je crois, au contraire, que ces deux questions sont intimement liées l’une à l’autre, dit Pestzoff. La femme est privée de droits parce qu’elle est privée d’instruction, et le manque d’instruction tient à l’absence de droits. N’oublions pas que l’esclavage de la femme est si ancien, si enraciné dans nos mœurs, que bien souvent nous sommes incapables de comprendre l’abîme légal qui la sépare de nous.

— Vous parlez de droits, dit Serge Ivanitch quand il parvint à placer un mot : est-ce le droit de remplir les fonctions de juré, de conseiller municipal, de président de tribunal, de fonctionnaire public, de membre du parlement ?

— Sans doute.

— Mais si les femmes peuvent exceptionnellement remplir ces fonctions, il serait plus juste de donner à ces droits le nom de devoirs ? Un avocat, un employé de télégraphe, remplit un devoir. Disons donc, pour parler logiquement, que les femmes cherchent des devoirs, et dans ce cas nous devons sympathiser à leur désir de prendre part aux travaux des hommes.

— C’est juste, appuya Alexis Alexandrovitch : le tout est de savoir si elles sont capables de remplir ces devoirs.

— Elles le seront certainement aussitôt qu’elles seront plus généralement instruites, dit Stépane Arcadiévitch ; nous le voyons…

— Et le proverbe ? demanda le vieux prince, dont les petits yeux moqueurs brillaient en écoutant cette conversation. Je puis me le permettre devant mes filles : « La femme a les cheveux longs… »

— C’est ainsi qu’on jugeait les nègres avant leur émancipation ! s’écria Pestzoff mécontent.

— J’avoue que ce qui m’étonne, dit Serge Ivanitch, c’est de voir les femmes chercher de nouveaux devoirs, quand nous voyons malheureusement les hommes éluder autant que possible les leurs !

— Les devoirs sont accompagnés de droits ; les honneurs, l’influence, l’argent, voilà ce que cherchent les femmes, dit Pestzoff.

— Absolument comme si je briguais le droit d’être nourrice et trouvais mauvais qu’on me refusât, tandis que les femmes sont payées pour cela, » dit le vieux prince.

Tourovtzine éclata de rire, et Serge Ivanitch regretta de n’être pas l’auteur de cette plaisanterie ; Alexis Alexandrovitch lui-même se dérida.

« Oui, mais un homme ne peut allaiter, tandis qu’une femme… dit Pestzoff.

— Pardon ; un Anglais, à bord d’un navire, est arrivé à allaiter lui-même son enfant, dit le vieux prince, qui se permettait quelques libertés de langage devant ses filles.

— Autant d’Anglais nourrices, autant de femmes fonctionnaires, dit Serge Ivanitch.

— Mais les filles sans famille ? demanda Stépane Arcadiévitch qui, en soutenant Pestzoff, avait pensé tout le temps à la Tchibisof, sa petite danseuse.

— Si vous scrutez la vie de ces jeunes filles, s’interposa ici Daria Alexandrovna avec une certaine aigreur, vous trouverez certainement qu’elles ont abandonné une famille dans laquelle des devoirs de femmes étaient à leur portée. »

Dolly comprenait instinctivement à quel genre de femmes Stépane Arcadiévitch faisait allusion.

« Mais nous défendons un principe, un idéal, riposta Pestzoff de sa voix tonnante. La femme réclame le droit d’être indépendante et instruite ; elle souffre de son impuissance à obtenir l’indépendance et l’instruction.

— Et moi je souffre de n’être pas admis comme nourrice à la maison des enfants trouvés », répéta le vieux prince, à la grande joie de Tourovtzine, qui en laissa choir une asperge dans sa sauce par le gros bout.

XI

Seuls Kitty et Levine n’avaient pris aucune part à la conversation.

Au commencement du dîner, quand on parla de l’influence d’un peuple sur un autre, Levine fut ramené aux idées qu’il s’était faites à ce sujet ; mais elles s’effacèrent bien vite, comme n’offrant plus aucun intérêt ; il trouva étrange qu’on pût s’embarrasser de questions aussi oiseuses.

Kitty, de son côté, aurait dû s’intéresser à la discussion sur les droits des femmes, car, non seulement elle s’en était souvent occupée à cause de son amie Varinka, dont la dépendance était si rude, mais pour son propre compte, dans le cas où elle ne se marierait pas. Souvent sa sœur et elle s’étaient disputées à ce sujet. Combien peu cela l’intéressait maintenant ! Entre Levine et elle s’établissait une affinité mystérieuse qui les rapprochait de plus en plus, et leur causait un sentiment de joyeuse terreur, au seuil de la nouvelle vie qu’ils entrevoyaient.

Questionné par Kitty sur la façon dont il l’avait aperçue en été, Levine lui raconta qu’il revenait des prairies, par la grand’route, après le fauchage.

« C’était de très grand matin. Vous veniez sans doute de vous réveiller, votre maman dormait encore dans son coin. La matinée était superbe. Je marchais en me demandant : « Une voiture à quatre chevaux ? Qui cela peut-il être ? » C’étaient quatre bons chevaux avec des grelots. Et tout à coup, comme un éclair, vous passez devant moi. Je vous vois à la portière : vous étiez assise, comme cela, tenant à deux mains les rubans de votre coiffure de voyage, et vous sembliez plongée dans de profondes réflexions. Combien j’aurais voulu savoir, ajouta-t-il en souriant, à quoi vous pensiez ! Était-ce quelque chose de bien important ? »

« Pourvu que je n’aie pas été décoiffée ! » pensa Kitty. Mais, en voyant le sourire enthousiaste qui faisait rayonner Levine, elle se rassura sur l’impression qu’elle avait produite, et répondit en rougissant et riant gaiement :

« Je n’en sais vraiment plus rien.

— Comme Tourovtzine rit de bon cœur ! dit Levine admirant la gaieté de ce gros garçon, dont les yeux étaient humides et le corps soulevé par le rire.

— Le connaissez-vous depuis longtemps ? demanda Kitty.

— Qui ne le connaît !

— Et vous n’en pensez rien de bon ?

— C’est trop dire ; mais il n’a pas grande valeur.

— Voilà une opinion injuste que je vous prie de rétracter, dit Kitty. Moi aussi je l’ai autrefois mal jugé ; mais c’est un être excellent, un cœur d’or.

— Comment avez-vous fait pour apprécier son cœur ?

— Nous sommes de très bons amis. L’hiver dernier, peu de temps après…, après que vous avez cessé de venir nous voir, dit-elle d’un air un peu coupable, mais avec un sourire confiant, les enfants de Dolly ont eu la scarlatine, et un jour, par hasard, Tourovtzine est venu faire visite à ma sœur. Le croiriez-vous, dit-elle en baissant la voix, il en a eu pitié au point de rester à garder et à soigner les petits malades ! Pendant trois semaines il a fait l’office de bonne d’enfants. – Je raconte à Constantin Dmitritch la conduite de Tourovtzine pendant la scarlatine, dit-elle en se penchant vers sa sœur.

— Oui, il a été étonnant ! – répondit Dolly en regardant Tourovtzine avec un bon sourire ; Levine le regarda aussi et s’étonna de ne pas l’avoir compris jusque-là.

— Pardon, pardon, jamais je ne jugerai légèrement personne ! » s’écria-t-il gaiement, exprimant cette fois bien sincèrement ce qu’il éprouvait.

XII

La discussion sur l’émancipation des femmes offrait des côtés épineux à traiter devant des dames ; aussi l’avait-on laissée tomber. Mais, à peine le repas terminé, Pestzoff s’adressa à Alexis Alexandrovitch, et entreprit de lui expliquer cette question au point de vue du l’inégalité des droits entre époux dans le mariage ; la raison principale de cette inégalité tenant, selon lui, à la différence établie par la loi et par l’opinion publique entre l’infidélité de la femme et celle du mari.

Stépane Arcadiévitch offrit précipitamment un cigare à Karénine.

« Non, je ne fume pas, – répondit celui-ci tranquillement, et, comme pour prouver qu’il ne redoutait pas cet entretien, il se retourna vers Pestzoff avec son sourire glacial.

— Cette inégalité tient, il me semble, au fond même de la question, – dit-il, et il se dirigea vers le salon ; mais ici Tourovtzine l’interpella encore.

— Avez-vous entendu l’histoire de Priatchnikof ? demanda-t-il, animé par le champagne, et profitant du moment impatiemment attendu de rompre un silence qui lui pesait. Wasia Priatchnikof ? – et il se tourna vers Alexis Alexandrovitch comme vers le principal convive, avec un bon sourire sur ses grosses lèvres rouges et humides. – On m’a raconté ce matin qu’il s’était battu à Tver avec Kwitzky, et qu’il l’a tué. »

La conversation s’engageait fatalement ce jour-là de façon à froisser Alexis Alexandrovitch ; Stépane Arcadiévitch s’en apercevait, et voulait emmener son beau-frère.

« Pourquoi s’est-il battu ? demanda Karénine sans paraître s’apercevoir des efforts d’Oblonsky pour distraire son attention.

— À cause de sa femme ; il s’est bravement conduit, car il a provoqué son rival, et l’a tué.

— Ah ! » fit Alexis Alexandrovitch levant les sourcils d’un air indifférent, et il quitta la chambre.

Dolly l’attendait dans un petit salon de passage, et lui dit avec un sourire craintif :

« Combien je suis heureuse que vous soyez venu ! J’ai besoin de vous parler. Asseyons-nous ici. »

Alexis Alexandrovitch, conservant l’air d’indifférence que lui donnaient ses sourcils soulevés, s’assit auprès d’elle.

« D’autant plus volontiers, dit-il, que je voulais de mon côté m’excuser de devoir vous quitter ; je pars demain matin. »

Daria Alexandrovna, fermement convaincue de l’innocence d’Anna, se sentait pâlir et trembler de colère devant cet homme insensible et glacial, qui se disposait froidement à perdre son amie.

« Alexis Alexandrovitch, dit-elle, rassemblant toute sa fermeté pour le regarder bien en face avec un courage désespéré ; je vous ai demandé des nouvelles d’Anna et vous n’avez pas répondu ; que devient-elle ?

— Je pense qu’elle se porte bien, Daria Alexandrovna, répondit Karénine sans la regarder.

— Pardonnez-moi si j’insiste sans en avoir le droit, mais j’aime Anna comme une sœur ; dites-moi, je vous en conjure, ce qui se passe entre vous et elle, et ce dont vous l’accusez ! »

Karénine fronça les sourcils et baissa la tête en fermant presque les yeux :

« Votre mari vous aura communiqué, je pense, les raisons qui m’obligent à rompre avec Anna Arcadievna, dit-il en jetant un coup d’œil mécontent sur Cherbatzky, qui traversait la chambre.

— Je ne crois pas, et ne croirai jamais tout cela !… » murmura Dolly en serrant ses mains amaigries avec un geste énergique. Elle se leva vivement et touchant de la main la manche d’Alexis Alexandrovitch : « On nous troublera ici, venez par là, je vous en prie. »

L’émotion de Dolly se communiquait à Karénine ; il obéit, se leva, et la suivit dans la chambre d’étude des enfants, où ils s’assirent devant une table couverte d’une toile cirée, entaillée de coups de canif.

« Je ne crois à rien de tant cela ! répéta Dolly, cherchant à saisir ce regard qui fuyait le sien.

— Peut-on nier des faits, Daria Alexandrovna ? dit-il en appuyant sur le dernier mot.

— Mais quelle faute a-t-elle commise ? de quoi l’accusez-vous ?

— Elle a manqué à ses devoirs et trahi son mari. Voilà ce qu’elle a fait.

— Non, non, c’est impossible ! non, Dieu merci, vous vous trompez ! » s’écria Dolly pressant ses tempes de ses deux mains en fermant les yeux.

Alexis Alexandrovitch sourit froidement du bout des lèvres ; il voulait ainsi prouver à Dolly, et se prouver à lui-même, que sa conviction était inébranlable Mais à cette chaleureuse intervention sa blessure se rouvrit, et, quoique le doute ne lui fût plus possible, il répondit avec moins de froideur :

« L’erreur est difficile quand c’est la femme qui vient elle-même déclarer au mari que huit années de mariage et un fils ne comptent pour rien, et qu’elle veut recommencer la vie.

— Anna et le vice ! comment associer ces deux idées, comment croire… ?

— Daria Alexandrovna ! – dit-il avec colère, regardant maintenant sans détour le visage ému de Dolly, et sentant sa langue se délier involontairement, – j’aurais beaucoup donné pour pouvoir encore douter ! jadis le doute était cruel, mais le présent est plus cruel encore. Quand je doutais, j’espérais malgré tout. Maintenant je n’ai plus d’espoir, et cependant j’ai d’autres doutes ; j’ai pris mon fils en aversion ; je me demande parfois s’il est le mien. Je suis très malheureux ! »

Dolly, dès qu’elle eut rencontré son regard, comprit qu’il disait vrai ; elle eut pitié de lui, et sa foi dans l’innocence de son amie en fut ébranlée.

« Mon Dieu, c’est affreux ! mais êtes-vous vraiment décidé au divorce ?

— J’ai pris ce dernier parti parce que je n’en vois pas d’autre à prendre. Le plus terrible dans un malheur de ce genre, c’est qu’on ne peut pas porter sa croix comme dans toute autre infortune, une perte, une mort, dit-il en devinant la pensée de Dolly. On ne peut rester dans la position humiliante qui vous est faite, on ne peut vivre à trois !

— Je comprends, je comprends parfaitement, – répondit Dolly baissant la tête. Elle se tut, et ses propres chagrins domestiques lui revinrent à la pensée ; mais tout à coup elle joignit les mains avec un geste suppliant et, levant courageusement son regard vers Karénine :

— Attendez encore, dit-elle. Vous êtes chrétien. Pensez à ce qu’elle deviendra si vous l’abandonnez !

— J’y ai pensé, beaucoup pensé, Daria Alexandrovna ; – il la regarda avec des yeux troubles, et son visage se couvrit de plaques rouges. Dolly le plaignait maintenant du fond du cœur. – Lorsqu’elle m’a annoncé mon déshonneur elle-même, je lui ai donné la possibilité de se réhabiliter ; j’ai cherché à la sauver. Qu’a-t-elle fait alors ? Elle n’a même pas tenu compte de la moindre des exigences, du respect des convenances ! On peut, ajouta-t-il en s’échauffant, sauver un homme qui ne veut pas périr, mais avec une nature corrompue au point de voir le bonheur dans sa perte même, que voulez-vous qu’on fasse ?

— Tout, sauf le divorce.

— Qu’appelez-vous tout ?

— Songez donc qu’elle ne serait plus la femme de personne ! Elle serait perdue ! C’est affreux !

— Qu’y puis-je faire ? répondit Karénine, haussant les épaules et les sourcils ; – et le souvenir de sa dernière explication avec sa femme le ramena subitement au même degré de froideur qu’au début de l’entretien. – Je vous suis très reconnaissant de votre sympathie, mais je suis forcé de vous quitter, ajouta-t-il en se levant.

— Non, attendez ! Vous ne devez pas la perdre ; écoutez-moi, je vous parlerai par expérience. Moi aussi je suis mariée et mon mari m’a trompée ; dans ma jalousie et mon indignation, moi aussi j’ai voulu tout quitter… Mais j’ai réfléchi, et qui est-ce qui m’a sauvée ? Anna. Maintenant mes enfants grandissent, mon mari revient à sa famille, comprend ses torts, se relève, devient meilleur, je vis… j’ai pardonné : pardonnez aussi !… »

Alexis Alexandrovitch écoutait, mais les paroles de Dolly restaient sans effet sur lui, car dans son âme grondait la colère qui l’avait décidé au divorce. Il répondit d’une voix haute et perçante :

« Je ne puis, ni ne veux pardonner, ce serait injuste. Pour cette femme j’ai fait l’impossible, et elle a tout traîné dans la boue qui paraît lui convenir. Je ne suis pas un méchant homme et n’ai jamais haï personne ; mais, elle, je la hais de toutes les forces de mon âme, et je ne saurais lui pardonner parce qu’elle m’a fait trop de mal ! »

Et des larmes de colère tremblèrent dans sa voix.

« Aimez ceux qui vous haïssent », murmura Dolly presque honteuse.

Alexis Alexandrovitch sourit avec mépris. Cette parole, il la connaissait, mais elle ne pouvait s’appliquer à sa situation.

« On peut aimer ceux qui vous haïssent, mais non ce qu’on hait. Pardonnez-moi de vous avoir troublée ; à chacun suffit sa peine ! » Et, retrouvant son empire sur lui-même, Karénine prit congé de Dolly avec calme et partit.

XIII

Levine résista à la tentation de suivre Kitty au salon quand on quitta la table, dans la crainte de lui déplaire par une assiduité trop marquée ; il resta avec les hommes, et prit part à la conversation générale : mais, sans regarder Kitty, il ne perdait aucun de ses mouvements, il devinait jusqu’à la place qu’elle occupait au salon. Tout d’abord il remplit, sans le moindre effort, la promesse qu’il avait faite d’aimer son prochain et de n’en penser que du bien. La conversation tomba sur la commune en Russie, que Pestzoff considérait comme un ordre de choses nouveau, destiné à servir d’exemple au reste du monde. Levine était aussi peu de son avis que de celui de Serge Ivanitch, qui reconnaissait et niait, tout à la fois, la valeur de cette institution, mais il chercha à les mettre d’accord en adoucissant les termes dont ils se servaient, sans qu’il éprouvât le moindre intérêt pour la discussion. Son unique désir était de voir chacun heureux et content. Une personne, la seule désormais importante pour lui, s’était approchée de la porte ; il sentit un regard et un sourire fixés sur lui et fut obligé de se retourner. Elle était là, debout avec Cherbatzky, et le regardait.

« Je pensais que vous alliez vous mettre au piano ? dit-il en s’approchant d’elle ; voilà ce qui me manque à la campagne : la musique.

— Non ; nous étions simplement venus vous chercher, et je vous remercie d’avoir compris, répondit-elle en le récompensant d’un sourire. Quel plaisir y a-t-il à discuter ? on ne convainc jamais personne.

— Combien c’est vrai !… »

Levine avait tant de fois remarqué que, dans les longues discussions, de grands efforts de logique et une dépense de paroles considérable ne produisent le plus souvent aucun résultat, qu’il sourit de bonheur en entendant Kitty deviner et définir sa pensée avec cette concision. Cherbatzky s’éloigna, et la jeune fille s’approcha d’une table de jeu, s’assit, et se mit à tracer des cercles sur le drap avec de la craie.

« Bon Dieu ! j’ai couvert la table de mes griffonnages, dit-elle en déposant la craie, après un moment de silence, avec un mouvement qui indiquait l’intention de se lever.

— Comment ferai-je pour rester sans elle ? pensa Levine avec terreur.

— Attendez, dit-il en s’asseyant près de la table. Il y a longtemps que je voulais vous demander une chose. »

Elle le regarda de ses yeux caressants, mais un peu inquiets.

« Demandez.

— Voici », dit-il, prenant la craie et écrivant les lettres q, v, a, d, c, e, i, e, i, a, o, t ? qui étaient les premières des mots : « Quand vous avez dit c’est impossible, était-ce impossible alors ou toujours ? » Il était peu vraisemblable que Kitty pût comprendre cette question compliquée. Levine la regarda néanmoins de l’air d’un homme dont la vie dépendait de l’explication de cette phrase.

Elle réfléchit sérieusement, appuya le front sur sa main, et se mit à déchiffrer avec attention, interrogeant parfois Levine des yeux.

« J’ai compris, dit-elle en rougissant.

— Quel est ce mot ? demanda-t-il indiquant l’i du mot impossible.

— Cette lettre signifie impossible. Le mot n’est pas juste », répondit-elle.

Il effaça brusquement ce qu’il avait écrit, et lui tendit la craie. Elle écrivit : a, j, n, p, r, d.

Dolly apercevant sa sœur la craie en main, un sourire timide et heureux sur les lèvres, levant les yeux vers Levine qui se penchait sur la table en attachant un regard brillant tantôt sur elle, tantôt sur le drap, se sentit consolée de sa conversation avec Alexis Alexandrovitch ; elle vit Levine rayonner de joie ; il avait compris la réponse : « Alors je ne pouvais répondre différemment. »

Il regarda Kitty d’un air craintif et interrogateur.

« Alors seulement ?

— Oui, répondit le sourire de la jeune fille.

— Et… maintenant ? demanda-t-il.

— Lisez, je vais vous avouer ce que je souhaiterais ; et vivement elle traça les premières lettres des mots : « Que vous puissiez pardonner et oublier. »

À son tour il saisit la craie de ses doigts émus et tremblants, et répondit de la même façon : « Je n’ai jamais cessé de vous aimer ».

Kitty le regarda et son sourire s’arrêta.

« J’ai compris, murmura-t-elle.

— Vous jouez au secrétaire ? dit le vieux prince, s’approchant d’eux ;… mais si tu veux venir au théâtre, il est temps de partir. »

Levine se leva et reconduisit Kitty jusqu’à la porte. Cet entretien décidait tout : Kitty avait avoué qu’elle l’aimait, et lui avait permis de venir le lendemain matin parler à ses parents.

XIV

Kitty partie, Levine sentit l’inquiétude le gagner ; il eut peur, comme de la mort, des quatorze heures qui lui restaient à passer avant d’arriver à ce lendemain où il la reverrait. Pour tromper le temps, il éprouvait le besoin impérieux de ne pas rester seul, de parler à quelqu’un. Stépane Arcadiévitch, qu’il eût voulu garder, allait soi-disant dans le monde, mais en réalité au ballet. Levine ne put que lui dire qu’il était heureux, et n’oublierait jamais, jamais, ce qu’il lui devait.

« Hé quoi ? tu ne parles donc plus de mourir ? dit Oblonsky en serrant la main de son ami d’un air attendri.

— Non ! » répondit celui-ci.

Dolly aussi le félicita presque en prenant congé de lui, ce qui déplut à Levine : nul ne devait se permettre de faire allusion à son bonheur. Pour éviter la solitude, il s’accrocha à son frère.

« Où vas-tu ?

— À une séance.

— Puis-je t’accompagner ?

— Pourquoi pas, dit en souriant Serge Ivanitch. Que t’arrive-t-il aujourd’hui ?

— Ce qui m’arrive ? le bonheur, répondit Levine en baissant la glace de la voiture. Tu permets ? J’étouffe. Pourquoi ne t’es-tu jamais marié ? »

Serge Ivanitch sourit :

« Je suis enchanté, c’est une charmante fille, commença-t-il.

— Non, ne dis rien, rien ! » s’écria Levine, le prenant par le collet de sa pelisse et lui couvrant la figure de sa fourrure. « Une charmante fille »… quelles paroles banales ! et combien peu elles répondaient à ses sentiments !

Serge Ivanitch éclata de rire, ce qui ne lui arrivait pas souvent. « Puis-je dire au moins que je suis bien content ?

— Demain, mais pas un mot de plus, rien, rien, silence. Je t’aime beaucoup… De quoi sera-t-il question aujourd’hui à la réunion ? » demanda Levine sans cesser de sourire.

Ils étaient arrivés. Pendant la séance, Levine écouta le secrétaire bégayer le protocole qu’il ne comprenait pas ; mais on lisait sur le visage de ce secrétaire que ce devait être un bon, aimable et sympathique garçon ; cela se voyait à la manière dont il bredouillait et se troublait en lisant. Puis vinrent les discours. On discutait sur la réduction de certaines sommes et sur l’installation de certains conduits. Serge Ivanitch attaqua deux membres de la commission, et prononça contre eux un discours triomphant. Après quoi un autre personnage se décida, à la suite d’un accès de timidité, à répondre en peu de mots d’une façon charmante, quoique pleine de fiel. À son tour Swiagesky s’exprima noblement et éloquemment. Levine écoutait toujours et sentait bien que les sommes réduites, les conduits et le reste n’avaient rien de sérieux, que c’était un prétexte pour réunir d’aimables gens qui s’entendaient à merveille. Personne n’éprouvait de gêne, et Levine remarqua avec étonnement, grâce à de légers indices auxquels jadis il n’aurait fait aucune attention, qu’il pénétrait maintenant les pensées de chacun des assistants, lisait dans leurs âmes, et voyait combien c’étaient d’excellentes natures. Et il sentait que l’objet de leurs préférences était lui, Levine, qu’ils aimaient tous. Ils semblaient, ceux même qui ne le connaissaient pas, lui parler, le regarder d’un air caressant et aimable.

« Eh bien, es-tu content ? demanda Serge Ivanitch.

— Très content, jamais je n’aurais cru que ce fût aussi intéressant. »

Swiagesky s’approcha des deux frères et engagea Levine à venir prendre une tasse de thé chez lui. « Charmé », répondit celui-ci oubliant ses anciennes préventions, et il s’informa aussitôt de Mme Swiagesky et de sa sœur. Et par une étrange filiation d’idées, comme la belle-sœur de Swiagesky l’avait fait penser au mariage, il en conclut que personne n’écouterait aussi volontiers qu’elle et sa sœur le récit de son bonheur. Aussi fut-il enchanté de l’idée d’aller les voir.

Swiagesky le questionna sur ses affaires, se refusant toujours à admettre qu’on pût découvrir quelque chose qui n’eût déjà été découvert en Europe, mais sa thèse ne contraria nullement Levine. Swiagesky devait être dans le vrai sur tous les points, et Levine admira la douceur et la délicatesse avec lesquelles il évita de le prouver trop nettement.

Les dames furent charmantes : Levine crut deviner qu’elles savaient tout, et qu’elles prenaient part à sa joie, mais que par discrétion elles évitaient d’en parler. Il resta trois heures, causant de sujets variés, et faisant allusion tout le temps à ce qui remplissait son âme, sans remarquer qu’il ennuyait ses hôtes mortellement et qu’ils tombaient de sommeil. Enfin Swiagesky le reconduisit en bâillant jusqu’à l’antichambre, fort étonné de l’attitude de son ami. Levine rentra à l’hôtel entre une heure et deux heures du matin, et s’épouvanta à la pensée de passer dix heures seul, en proie à son impatience. Le garçon de service, qui veillait dans le corridor, lui alluma des bougies et allait se retirer, lorsque Levine l’arrêta. Ce garçon s’appelait Yégor : jamais jusque-là il n’avait fait attention à lui ; mais il s’aperçut soudain que c’était un brave homme, intelligent, et surtout plein de cœur.

« Dis donc, Yégor, c’est dur de ne pas dormir !

— Que faire ! c’est notre métier, on a la vie plus douce chez les maîtres, mais on y a moins de profits. »

Il se trouva que Yégor était père d’une famille de quatre enfants, trois garçons et une fille, qu’il comptait marier à un commis bourrelier.

À ce propos Levine communiqua à Yégor ses idées sur l’amour dans le mariage, et lui fit remarquer qu’en aimant on est toujours heureux parce que notre bonheur est en nous-mêmes. Yégor écouta attentivement et comprit évidemment la pensée de Levine, mais il la confirma par une réflexion inattendue ; c’est que lorsque lui, Yégor, avait servi de bons maîtres, il avait toujours été content d’eux, et qu’actuellement encore il était content de son maître, quoique ce fût un Français.

« Quel excellent homme ! » pensa Levine. « Et toi, Yégor, aimais-tu ta femme quand tu t’es marié ?

— Comment ne l’aurais-je pas aimée ! » répondit Yégor. Et Levine remarqua combien Yégor mettait d’empressement à lui dévoiler ses plus intimes pensées.

« Ma vie aussi a été extraordinaire, commença-t-il, les yeux brillants, gagné par l’enthousiasme de Levine comme on est gagné par la contagion du bâillement ; depuis mon enfance… » Mais la sonnette retentit ; Yégor sortit, Levine se retrouva seul. Bien qu’il n’eût presque pas dîné, qu’il eût refusé le thé et le souper chez Swiagesky, il n’aurait pu manger, et, après une nuit d’insomnie, il ne songeait pas à dormir ; il étouffait dans sa chambre, et malgré le froid il ouvrit un vasistas, et s’assit sur une table en face de la fenêtre. Au-dessus des toits couverts de neige s’élevait la croix ciselée d’une église, et plus haut encore la constellation du Cocher. Tout en aspirant l’air qui pénétrait dans sa chambre, il regardait tantôt la croix, tantôt les étoiles, s’élevant comme dans un rêve parmi les images et les souvenirs évoqués par son imagination.

Vers quatre heures du matin, des pas retentirent dans le corridor ; il entr’ouvrit sa porte et vit un joueur attardé rentrant du club. C’était un nommé Miaskine que Levine connaissait ; il marchait en toussant, sombre et renfrogné. « Pauvre malheureux ! » pensa Levine, dont les yeux se remplirent de larmes de pitié ; il voulut l’arrêter pour lui parler et le consoler, mais, se rappelant qu’il était en chemise, il retourna s’asseoir pour se baigner dans l’air glacé et regarder cette croix de forme étrange, significative pour lui dans son silence, et au-dessus d’elle la belle étoile brillante qui montait à l’horizon.

Vers sept heures, les frotteurs commencèrent à faire du bruit, les cloches sonnèrent un office matinal, et Levine sentit que le froid le gagnait. Il ferma la fenêtre, fit sa toilette et sortit.

XV

Les rues étaient encore désertes lorsque Levine se trouva devant la maison Cherbatzky ; tout le monde dormait et la porte d’entrée principale était fermée. Il retourna à l’hôtel et demanda du café. Le garçon qui le lui apporta n’était plus Yégor ; Levine voulut entamer la conversation ; malheureusement, on sonna et le garçon sortit ; il essaya de prendre son café, mais sans pouvoir avaler le morceau de kalatch qu’il mit dans sa bouche ; il remit alors son paletot et retourna à la maison Cherbatzky. On commençait seulement à se lever ; le cuisinier partait pour le marché. Bon gré mal gré, il fallut se résoudre à attendre une couple d’heures. Levine avait vécu toute la nuit et toute la matinée dans un complet état d’inconscience et au-dessus des conditions matérielles de l’existence ; il n’avait ni dormi ni mangé, s’était exposé au froid pendant plusieurs heures presque sans vêtements, et non seulement il était frais et dispos, mais il se sentait affranchi de toute servitude corporelle, maître de ses forces, et capable des actions les plus extraordinaires, comme de s’envoler dans les airs ou de faire reculer les murailles de la maison. Il rôda dans les rues pour passer le temps qui lui restait à attendre, consultant sa montre à chaque instant, et regardant autour de lui. Ce qu’il vit ce jour-là, il ne le revit jamais ; il fut surtout frappé par des enfants allant à l’école, des pigeons au plumage changeant, voletant des toits au trottoir, des saikis2, saupoudrées de farine qu’une main invisible exposa sur l’appui d’une fenêtre. Tous ces objets tenaient du prodige : l’enfant courut vers un des pigeons et regarda Levine en souriant ; le pigeon secoua ses ailes et brilla au soleil au travers d’une fine poussière de neige, et un parfum de pain chaud se répandit par la fenêtre où apparurent les saikis. Tout cela réuni produisit sur Levine une impression si vive qu’il se prit à rire et à pleurer de joie. Après avoir fait un grand tour par la rue des Gazettes et la Kislowka, il rentra à l’hôtel, s’assit, posa sa montre devant lui, et attendit que l’aiguille approchât de midi. Lorsque enfin il quitta l’hôtel, des isvoschiks l’entourèrent avec des visages heureux, se disputant à qui lui offrirait ses services. Évidemment, ils savaient tout. Il en choisit un, et pour ne pas froisser les autres, leur promit de les prendre une autre fois ; puis il se fit conduire chez les Cherbatzky. L’isvoschik était charmant avec le col blanc de sa chemise ressortant de son caftan, et serrant son cou vigoureux et rouge ; il avait un traîneau commode, plus élevé que les traîneaux ordinaires (jamais Levine ne retrouva son pareil), attelé d’un bon cheval qui faisait de son mieux pour courir, mais qui n’avançait pas. L’isvoschik connaissait la maison Cherbatzky ; il s’arrêta devant la porte en arrondissant les bras et se tourna vers Levine avec respect, en disant « prrr » à son cheval. Le suisse des Cherbatzky savait tout, bien certainement ; cela se voyait à son regard souriant, à la façon dont il dit :

« Il y a longtemps que vous n’êtes venu, Constantin Dmitritch ! »

Non seulement il savait tout, mais il était plein d’allégresse et s’efforçait de cacher sa joie. Levine sentit une nuance nouvelle à son bonheur en rencontrant le bon regard du vieillard.

« Est-on levé ?

— Veuillez entrer. Laissez-nous cela ici, – ajouta le suisse en souriant, lorsque Levine voulut revenir sur ses pas pour prendre son bonnet de fourrure. Cela devait avoir une signification quelconque.

— À qui annoncerai-je monsieur ? » demanda un laquais.

Ce laquais, quoique jeune, nouveau dans la maison, et avec des prétentions à l’élégance, était très obligeant, très empressé, et devait avoir aussi tout compris.

« Mais à la princesse, au prince, » répondit Levine.

La première personne qu’il rencontra fut Mlle Linon, qui traversait la salle avec de petites boucles rayonnantes comme son visage. À peine lui eut-il adressé quelques paroles, qu’un frôlement de robe se fit entendre près de la porte ; Mlle Linon disparut à ses yeux, et il fut envahi par la terreur de ce bonheur qu’il sentait venir ; la vieille institutrice se hâta de sortir, et aussitôt des petits pieds légers et rapides coururent sur le parquet, et son bonheur, sa vie, la meilleure partie de lui-même, s’approcha. Elle ne marchait pas, c’était quelque force invisible qui la portait vers lui. Il vit deux yeux limpides, sincères, remplis de cette même joie qui lui remplissait le cœur ; ces yeux, rayonnant de plus en plus près de lui, l’aveuglement presque de leur éclat. Elle lui posa doucement ses deux mains sur les épaules… Accourue vers lui, elle se donnait, ainsi, tremblante et heureuse… Il la serra dans ses bras.

Elle aussi, après une nuit sans sommeil, l’avait attendu toute la matinée. Ses parents étaient heureux et complètement d’accord. Elle avait guetté l’arrivée de son fiancé, voulant être la première à lui annoncer leur bonheur ; honteuse et confuse, elle ne savait trop comment réaliser son projet : aussi, en entendant les pas de Levine et sa voix, s’était-elle cachée derrière la porte pour attendre que Mlle Linon sortit. Alors, sans s’interroger davantage, elle était venue à lui…

« Allons maintenant trouver maman, » dit-elle en lui prenant la main.

Longtemps il ne put proférer une parole, non qu’il craignît d’amoindrir ainsi l’intensité de son bonheur, mais parce qu’il sentait les larmes l’étouffer. Il lui prit la main et la baisa.

« Est-ce vrai ? dit-il enfin d’une voix étranglée. Je ne puis croire que tu m’aimes ! »

Elle sourit de ce « tu » et de la crainte avec laquelle il la regarda.

« Oui, répondit-elle lentement en appuyant sur ce mot. Je suis si heureuse ! »

Sans quitter sa main, elle entra avec lui au salon ; la princesse en les apercevant se prit, toute suffoquée, à pleurer, et aussitôt après à rire ; puis, courant à Levine avec une énergie soudaine, elle le saisit par la tête, et l’embrassa en l’arrosant de ses larmes.

« Ainsi tout est fini ! je suis contente. Aime-la. Je suis heureuse, Kitty !

— Vous avez vite arrangé les choses, – dit le vieux prince, cherchant à paraître calme ; mais Levine vit ses yeux remplis de larmes.

— Je l’ai désiré longtemps, toujours, dit le prince en attirant Levine vers lui ! Et quand cette écervelée songeait…

— Papa ! s’écria Kitty en lui fermant la bouche de ses mains…

— C’est bon, c’est bon ! je ne dirai rien, fit-il. Je suis très… très… heu… Dieu que je suis bête !… »

Et il prit Kitty dans ses bras, baisant son visage, ses mains, et encore son visage, en la bénissant d’un signe de croix.

Levine éprouva un sentiment d’amour nouveau et inconnu pour le vieux prince quand il vit avec quelle tendresse Kitty baisait longuement sa grosse main robuste.

XVI

La princesse s’était assise dans son fauteuil, silencieuse et souriante ; le prince s’assit auprès d’elle ; Kitty, debout près de son père, lui tenait toujours la main. Tout le monde se taisait.

La princesse ramena la première leurs sentiments et leurs pensées aux questions de la vie réelle. Chacun d’eux en éprouva, au premier moment, une impression étrange et pénible.

« À quand la noce ? Il faudra annoncer le mariage et faire les fiançailles. Qu’en penses-tu, Alexandre ?

— Voilà le personnage principal, auquel il appartient de décider, dit le prince en désignant Levine.

— Quand ? répondit celui-ci en rougissant. Demain, si vous me demandez mon avis ; aujourd’hui les fiançailles, demain la noce.

— Allons donc, mon cher, pas de folies.

— Eh bien, dans huit jours.

— Ne dirait-on pas vraiment qu’il devient fou ?

— Mais pourquoi pas ?

— Et le trousseau ? dit la mère, souriant gaiement de cette impatience.

— Est-il possible qu’un trousseau et tout le reste soient indispensables ? pensa Levine avec effroi. Après tout, ni le trousseau, ni les fiançailles, ni le reste, ne pourront gâter mon bonheur ! » Il jeta un regard sur Kitty, et remarqua que l’idée du trousseau ne la froissait aucunement. « Il faut croire que c’est nécessaire », se dit-il. « Je conviens que je n’y entends rien, j’ai simplement exprimé mon désir, murmura-t-il en s’excusant.

— Nous y réfléchirons ; maintenant nous ferons les fiançailles et nous annoncerons le mariage. »

La princesse s’approcha de son mari, l’embrassa, et voulut s’éloigner, mais il la retint pour l’embrasser en souriant à plusieurs reprises, comme un jeune amoureux. Les deux vieux époux semblaient troublés, et prêts à croire que ce n’était pas de leur fille qu’il s’agissait, mais d’eux-mêmes. Quand ils furent sortis, Levine s’approcha de sa fiancée et lui tendit la main ; il avait repris possession de lui-même et pouvait parler ; il avait d’ailleurs bien des choses sur le cœur, mais il ne put rien dire de ce qu’il voulait.

« Je savais que cela serait ainsi : au fond de l’âme, j’en étais persuadé, sans avoir jamais osé l’espérer. Je crois que c’est de la prédestination.

— Et moi, répondit Kitty, alors même…, elle s’arrêta, puis continua en le regardant résolument de ses yeux sincères ; … alors même que je repoussais mon bonheur, je n’ai jamais aimé que vous ; j’ai été entraînée. Il faut que je vous le demande : Pourrez-vous l’oublier ?

— Peut-être vaut-il mieux qu’il en ait été ainsi. Vous aussi devez me pardonner, car je dois vous avouer… »

Il s’était décidé (c’était ce qu’il avait sur le cœur) à lui confesser dès les premiers jours : d’abord, qu’il n’était pas aussi pur qu’elle, puis, qu’il n’était pas croyant. Il pensait de son devoir de lui faire ces aveux, quelque cruels qu’ils fussent.

« Non, pas maintenant, plus tard, ajouta-t-il.

— Mais dites-moi tout, je ne crains rien, je veux tout savoir, c’est entendu…

— Ce qui est entendu, interrompit-il, c’est que vous me prenez tel que je suis ; vous ne vous dédirez plus ?

— Non, non. »

Leur conversation fut interrompue par Mlle Linon, qui vint féliciter son élève favorite avec un sourire tendre qu’elle cherchait à dissimuler ; elle n’avait pas encore quitté le salon que les domestiques voulurent à leur tour offrir leurs félicitations. Les parents et amis arrivèrent ensuite, et ce fut là le début de cette période bienheureuse et absurde dont Levine ne fut quitte que le lendemain de son mariage.

Bien qu’il se sentît toujours gêné et mal à l’aise, cette tension d’esprit n’empêcha pas son bonheur de grandir ; il s’était imaginé que, si le temps qui précédait son mariage ne sortait pas absolument des traditions ordinaires, sa félicité en serait atteinte ; mais, quoiqu’il fît exactement ce que chacun faisait en pareil cas, au lieu de diminuer, cette félicité prenait des proportions extraordinaires.

« Maintenant, faisait remarquer Mlle Linon, nous aurons des bonbons tant que nous voudrons » ; et Levine courait acheter des bonbons.

« Je vous conseille de prendre des bouquets chez Famine » » disait Swiagesky, et il courait chez Famine.

Son frère fut d’avis qu’il devait emprunter de l’argent pour les cadeaux et les autres dépenses du moment.

« Les cadeaux ? vraiment ? » et il partait, au galop, acheter des bijoux chez Fulda. Chez le confiseur, chez Famine, chez Fulda, chacun semblait l’attendre, et chacun semblait heureux et triomphant comme lui ; chose remarquable, son enthousiasme était partagé de ceux mêmes qui autrefois lui avaient paru froids et indifférents ; on l’approuvait en tout, on traitait ses sentiments avec délicatesse et douceur, on partageait la conviction qu’il exprimait d’être l’homme le plus heureux de la terre, parce que sa fiancée était la perfection même. Et Kitty éprouvait des impressions analogues.

La comtesse Nordstone s’étant permis une allusion aux espérances plus brillantes qu’elle avait conçues pour son amie, Kitty se mit en colère, et protesta si vivement de l’impossibilité pour elle de préférer personne à Levine, que la comtesse convint qu’elle avait raison. Depuis lors elle ne rencontra jamais Levine en présence de sa fiancée sans un sourire enthousiaste.

Un des incidents les plus pénibles de cette époque de leur vie fut celui des explications promises. Sur l’avis du vieux prince, Levine remit à Kitty un journal contenant ses aveux écrits jadis à l’intention de celle qu’il épouserait. Des deux points délicats qui le préoccupaient, celui qui passa presque inaperçu fut son incrédulité : croyante elle-même et incapable de douter de sa religion, le manque de piété de son fiancé laissa Kitty indifférente ; ce cœur que l’amour lui avait fait connaître, renfermait ce qu’elle avait besoin d’y trouver ; peu lui importait qu’il qualifiât l’état de son âme d’incrédulité. Mais le second aveu lui fit verser des larmes amères.

Levine ne s’était pas décidé à cette confession sans un grand combat intérieur ; il s’y était résolu parce qu’il ne voulait pas de secrets entre eux ; mais il ne s’était pas identifié aux impressions d’une jeune fille à cette lecture. L’abîme qui séparait son misérable passé de cette pureté de colombe lui apparut, lorsque, entrant un soir dans la chambre de Kitty avant d’aller au spectacle, il vit son charmant visage baigné de larmes ; il comprit alors le mal irréparable dont il était cause et en fut épouvanté.

« Reprenez ces terribles cahiers, dit-elle, repoussant les feuilles posées sur sa table. Pourquoi me les avez-vous donnés ! Au reste, cela vaut mieux, ajouta-t-elle prise de pitié à la vue du désespoir de Levine. Mais c’est affreux, affreux ! »

Il baissa la tête, incapable d’un mot de réponse.

« Vous ne me pardonnerez pas ! murmura-t-il.

— Si, j’ai pardonné ; mais c’est affreux ! »

Cet incident n’eut cependant pas d’autre effet que d’ajouter une nuance de plus à son immense bonheur, il en comprit encore mieux le prix après ce pardon.

XVII

En rentrant dans sa chambre solitaire, Alexis Alexandrovitch se rappela involontairement une à une les conversations du dîner et de la soirée ; les paroles de Dolly n’avaient réussi qu’à lui donner sur les nerfs. Appliquer les préceptes de l’Évangile à une situation comme la sienne, était chose trop difficile pour être traitée aussi légèrement ; d’ailleurs, cette question, il l’avait jugée, et jugée négativement. De tout ce qui s’était dit ce jour-là, c’était l’expression de cet honnête imbécile de Tourovtzine qui avait le plus vivement frappé son imagination :

« Il s’est bravement conduit, car il a provoqué son rival et l’a tué. »

Évidemment cette conduite était approuvée de tous, et si on ne l’avait pas dit ouvertement, c’était par pure politesse.

« À quoi bon y penser ? la question n’était-elle pas résolue ? » et Alexis Alexandrovitch ne songea plus qu’à préparer son départ et sa tournée d’inspection.

Il se fit servir du thé, prit l’indicateur des chemins de fer, et y chercha les heures de départ pour organiser son voyage.

En ce moment le domestique lui apporta deux dépêches. Alexis Alexandrovitch les ouvrit ; la première lui annonçait la nomination de Strémof à la place que lui-même avait ambitionnée. Karénine rougit, jeta le télégramme, et se prit à marcher dans la chambre. « Quos vult perdere Jupiter dementat », se dit-il, appliquant quos à tous ceux qui avaient contribué à cette nomination. Il était moins contrarié de n’avoir pas été lui-même nommé, que de voir Strémof, ce bavard, ce phraseur, à cette place ; ne comprenaient-ils pas qu’ils se perdaient, qu’ils compromettaient leur « prestige » avec des choix semblables !

« Quelque autre nouvelle du même genre », pensa-t-il avec amertume en ouvrant la seconde dépêche. Elle était de sa femme ; son nom « Anna » au crayon bleu lui sauta aux yeux : « Je meurs, je vous supplie d’arriver, je mourrai plus tranquille si j’ai votre pardon ».

Il lut ces mots avec un sourire de mépris et jeta le papier à terre. « Quelque nouvelle ruse », telle fut sa première impression. « Il n’est pas de supercherie dont elle ne soit capable ; elle doit être sur le point d’accoucher, et il s’agit de ses couches… Mais quel peut être son but ? Rendre la naissance de l’enfant légale ? me compromettre ? empêcher le divorce ? La dépêche dit « je meurs »… Il relut le télégramme, et cette fois le sens réel de son contenu le frappa. Si c’était vrai ? si la souffrance, l’approche de la mort, l’amenaient à un repentir sincère ? et si, l’accusant de vouloir me tromper, je refusais d’y aller ? cela serait non seulement cruel, mais maladroit, et me ferait sévèrement juger. »

« Pierre, une voiture, je pars pour Pétersbourg », cria-t-il à son domestique.

Karénine décida qu’il verrait sa femme, quitte à repartir aussitôt si la maladie était feinte ; dans le cas contraire, il pardonnerait, et, s’il arrivait trop tard, au moins pourrait-il lui rendre les derniers devoirs.

Ceci résolu, il n’y pensa plus pendant le voyage.

Alexis Alexandrovitch rentra à Pétersbourg fatigué de sa nuit en chemin de fer ; il traversa la Perspective encore déserte, regardant devant lui, au travers du brouillard matinal, sans vouloir réfléchir sur ce qui l’attendait chez lui. Il n’y pouvait songer qu’avec l’idée persistante que cette mort couperait court à toutes les difficultés. Des boulangers, des isvoschiks de nuit, des dvorniks balayant les trottoirs, des boutiques fermées, passaient comme un éclair devant ses yeux : il remarquait tout, et cherchait à étouffer l’espérance qu’il se reprochait d’éprouver. Arrivé devant sa maison, il vit un isvoschik, et une voiture avec un cocher endormi, arrêtés à la porte d’entrée. Devant le vestibule, Alexis Alexandrovitch fit encore un effort de décision, arraché, lui semblait-il, du coin le plus reculé de son cerveau, et qui se formulait ainsi : « Si elle me trompe, je resterai calme et repartirai ; si elle a dit vrai, je respecterai les convenances. »

Avant même que Karénine eût sonné, le suisse ouvrit la porte ; le suisse avait un air étrange, sans cravate, vêtu d’une vieille redingote, et chaussé de pantoufles.

« Que fait madame ?

— Madame est heureusement accouchée hier. »

Alexis, Alexandrovitch s’arrêta tout pâle ; il comprenait combien il avait vivement souhaité cette mort.

« Et sa santé ? »

Korneï, le domestique, descendait précipitamment l’escalier en tenue du matin.

« Madame est très faible, répondit-il ; une consultation a eu lieu hier, et le docteur est ici en ce moment.

— Prends mes effets », dit Alexis Alexandrovitch, un peu soulagé en apprenant que tout espoir de mort n’était pas perdu ; et il entra dans l’antichambre.

Un paletot d’uniforme pendait au porte-manteau ; Alexis Alexandrovitch le remarqua et demanda :

« Qui est ici ?

— Le docteur, la sage-femme et le comte Wronsky. »

Karénine pénétra dans l’appartement, personne au salon : lorsqu’il y entra, le bruit de ses pas fit sortir du boudoir la sage-femme, en bonnet à rubans lilas. Elle vint à Alexis Alexandrovitch, et, le prenant par la main avec la familiarité que donne le voisinage de la mort, elle l’entraîna vers la chambre à coucher.

« Dieu merci, vous voilà ! elle ne parle que de vous, toujours de vous, dit-elle.

— Apportez vite de la glace ! » disait dans la chambre à coucher la voix impérative du docteur.

Dans le boudoir, assis sur une petite chaise basse, Alexis Alexandrovitch aperçut Wronsky pleurant, le visage couvert de ses mains ; il tressaillit à la voix du docteur, découvrit sa figure, et se trouva devant Karénine ; cette vue le troubla tellement qu’il se rassit en renfonçant sa tête dans ses épaules, comme s’il eût espéré disparaître ; il se leva cependant, et, faisant un grand effort de volonté, il dit :

« Elle se meurt, les médecins assurent que tout espoir est perdu. Vous êtes le maître. Mais accordez-moi la permission de rester ici. Je me conformerai d’ailleurs à votre volonté. »

En voyant pleurer Wronsky, Alexis Alexandrovitch éprouva l’attendrissement involontaire que lui causaient toujours les souffrances d’autrui ; il détourna la tête sans répondre, et s’approcha de la porte.

La voix d’Anna se faisait entendre dans la chambre à coucher, vive, gaie, avec des intonations très justes. Alexis Alexandrovitch entra et s’approcha de son lit. Elle avait le visage tourné vers lui, les joues animées, les yeux brillants ; ses petites mains blanches, sortant des manches de sa camisole, jouaient avec le coin de sa couverture. Non seulement elle semblait fraîche et bien portante, mais dans la disposition d’esprit la plus heureuse ; elle parlait vite et haut, en accentuant les mots avec précision et netteté.

« Car Alexis, je parle d’Alexis Alexandrovitch (n’est-il pas étrange et cruel que tous deux se nomment Alexis ?), Alexis ne m’aurait pas refusé, j’aurais oublié, il aurait pardonné… pourquoi n’arrive-t-il pas ? Il est bon, il ignore lui-même combien il est bon. Mon Dieu, mon Dieu, quelle angoisse ! Donnez-moi vite de l’eau ! Mais cela n’est pas bon pour elle… ma petite fille ! Alors donnez-lui une nourrice ; j’y consens ; cela vaut même mieux. Quand il viendra, elle lui ferait mal à voir : Éloignez-la.

— Anna Arcadievna, il est arrivé, le voilà ! dit la sage-femme, essayant d’attirer son attention sur Alexis Alexandrovitch.

— Quelle folie ! continua Anna sans voir son mari. Donnez-moi la petite, donnez-la ! Il n’est pas encore arrivé. Vous prétendez qu’il ne pardonnera pas parce que vous ne le connaissez pas. Personne ne le connaissait. Moi seule… ses yeux, il faut les connaître, ceux de Serge sont tout pareils, c’est pourquoi je ne puis plus les voir. A-t-on servi à dîner à Serge ? Je sais qu’on l’oubliera. Lui, ne l’oublierait pas ! Qu’on transporte Serge dans la chambre du coin, et que Mariette couche auprès de lui. »

Soudain elle se tut, prit un air effrayé, et leva les bras au-dessus de sa tête comme pour détourner un coup : elle avait reconnu son mari.

« Non, non, dit-elle vivement, je ne le crains pas, je crains la mort. Alexis, approche-toi. Je me dépêche parce que le temps me manque, je n’ai plus que quelques minutes à vivre, la fièvre va reprendre et je ne comprendrai plus rien. Maintenant je comprends, je comprends tout et je vois tout. »

Le visage ridé d’Alexis Alexandrovitch exprima une vive souffrance ; il voulut parler, mais sa lèvre inférieure tremblait si fort qu’il ne put articuler un mot, et son émotion lui permit à peine de jeter un regard sur la mourante ; il lui prit la main et la tint entre les siennes ; chaque fois qu’il tournait la tête vers elle, il voyait ses yeux fixés sur lui avec une douceur et une humilité qu’il ne leur connaissait pas.

« Attends, tu ne sais pas… attendez, attendez… » elle s’arrêta, cherchant à rassembler ses idées. « Oui, reprit-elle, oui ! oui ! oui ! Voilà ce que je voulais dire. Ne t’étonne pas. Je suis toujours la même… mais il y en a une autre en moi, dont j’ai peur ; c’est elle qui l’a aimé, lui, je voulais te haïr et je ne pouvais oublier celle que j’étais autrefois. Maintenant je suis moi tout entière, vraiment moi, pas l’autre. Je meurs, je sais que je meurs : demande-le-lui. Je le sens maintenant ; les voilà ces poids terribles aux mains, aux pieds, aux doigts. Mes doigts ! ils sont énormes… mais tout cela finira vite… Une seule chose m’est indispensable ; pardonne-moi, pardonne-moi tout à fait ! Je suis criminelle : mais la bonne de Serge me l’a dit : une sainte martyre… quel était donc son nom ? était pire que moi. J’irai à Rome, il y a là un désert, je n’y gênerai personne, je ne prendrai que Serge et ma petite fille… non, tu ne peux pas me pardonner ! je sais bien que c’est impossible ! Va-t’en, va-t’en, tu es trop parfait ! »

Elle le tenait d’une de ses mains brûlantes et l’éloignait de l’autre.

L’émotion d’Alexis Alexandrovitch devenait si forte qu’il ne se défendit plus, il sentit même cette émotion se transformer en un apaisement moral qui lui parut un bonheur nouveau et inconnu. Il n’avait pas cru que cette loi chrétienne qu’il avait prise pour guide de sa vie, lui ordonnait de pardonner et d’aimer ses ennemis ; et cependant le sentiment de l’amour et du pardon remplissait son âme. Agenouillé près du lit, le front appuyé à ce bras dont la fièvre le brûlait au travers de la camisole, il sanglotait comme un enfant. Elle se pencha vers lui, entoura de son bras la tête chauve de son mari, et leva les yeux avec un air de défi :

« Le voilà, je le savais bien ! Adieu maintenant, adieu à tous… les voilà revenus ! Pourquoi ne s’en vont-ils pas ? Ôtez-moi donc toutes ces fourrures ! »

Le docteur la recoucha doucement sur ses oreillers et lui couvrit les bras de la couverture. Anna se laissa faire sans résistance, regardant toujours devant elle, de ses yeux brillants.

« Rappelle-toi que je n’ai demandé que ton pardon, je ne demande rien de plus ; pourquoi donc lui ne vient-il pas ? dit-elle vivement en regardant du côté de la porte : Viens, viens ! donne-lui la main. »

Wronsky s’approcha du lit, et, en revoyant Anna, il se cacha le visage de ses mains.

« Découvre ton visage, regarde-le, c’est un saint ! dit-elle. Oui, découvre, découvre ton visage ! répéta-t-elle d’un air irrité. Alexis Alexandrovitch, découvre-lui le visage, je veux le voir. »

Alexis Alexandrovitch prit les mains de Wronsky, et découvrit son visage défiguré par la souffrance et l’humiliation.

« Donne-lui la main, pardonne-lui. »

Alexis Alexandrovitch tendit la main sans chercher à retenir ses larmes.

« Dieu merci, Dieu merci, dit-elle, maintenant tout est prêt. J’étendrai un peu les jambes, comme cela ; c’est très bien. Que ces fleurs sont donc laides, elles ne ressemblent pas à des violettes, dit-elle en désignant les tentures de sa chambre. Mon Dieu, mon Dieu, quand cela finira-t-il ! Donnez-moi de la morphine, docteur ! de la morphine. Oh, mon Dieu, mon Dieu ! »

Et elle s’agita sur son lit.

Les médecins disaient qu’avec cette fièvre tout était à craindre. La journée se passa dans le délire et l’inconscience. Vers minuit la malade n’avait presque plus de pouls : on attendait la fin à chaque instant.

Wronsky rentra chez lui ; mais il retourna le lendemain matin prendre des nouvelles ; Alexis Alexandrovitch vint à sa rencontre dans l’antichambre et lui dit : « Restez : peut-être vous demandera-t-elle », puis il le mena lui-même dans le boudoir de sa femme. Dans la matinée, l’agitation, la vivacité de pensées et de paroles reparurent pour se terminer encore par un état d’inconscience. Le troisième jour offrit le même caractère et les médecins reprirent espoir. Ce jour-là, Alexis Alexandrovitch entra dans le boudoir où se tenait Wronsky, ferma la porte et s’assit en face de lui.

« Alexis Alexandrovitch, dit Wronsky sentant une explication approcher, je suis incapable de parler et de comprendre. Ayez pitié de moi ! Quelle que soit votre souffrance, croyez bien que la mienne est encore plus terrible. »

Il voulut se lever, mais Alexis Alexandrovitch le retint et lui dit : « Veuillez m’écouter, c’est indispensable ; je suis forcé de vous expliquer la nature des sentiments qui me guident et me guideront encore, afin de vous éviter toute erreur par rapport à moi. Vous savez que je m’étais décidé au divorce et que j’avais fait les premières démarches pour l’obtenir ? je ne vous cacherai pas qu’en commençant ces démarches j’ai hésité, possédé que j’étais du désir de me venger. En recevant la dépêche qui m’appelait, ce désir subsistait. Je dirai plus, je souhaitais sa mort, mais… » il se tut un instant, réfléchissant à l’opportunité de dévoiler toute sa pensée « … mais je l’ai revue, je lui ai pardonné, et sans restriction. Le bonheur de pouvoir pardonner m’a clairement montré mon devoir. J’offre l’autre joue au soufflet, je donne mon dernier vêtement à celui qui me dépouille, je ne demande qu’une chose à Dieu, de me conserver la joie du pardon ! »

Les larmes remplissaient ses yeux : son regard lumineux et calme frappa Wronsky.

« Voilà ma situation. Vous pouvez me traîner dans la boue et me rendre la risée du monde, mais je n’abandonnerais pas Anna pour cela, et ne lui adresserais pas de reproche, continua Alexis Alexandrovitch ; mon devoir m’apparaît clair et précis : je dois rester avec elle, je resterai. Si elle désire vous voir, vous serez averti, mais je crois qu’il vaut mieux vous éloigner pour le moment. »

Karénine se leva ; des sanglots étouffaient sa voix : Wronsky se leva aussi, courbé en deux, et regardant Karénine en dessous, sans se redresser ; incapable de comprendre des sentiments de ce genre, il s’avouait cependant que c’était là un ordre d’idées supérieur, inconciliable avec une conception vulgaire de la vie.

XVIII

Après cet entretien, lorsque Wronsky sortit de la maison Karénine, il s’arrêta sur le perron, se demandant où il était et ce qu’il avait à faire ; humilié et confus, il se sentait privé de tout moyen de laver sa honte, jeté hors de la voie où il avait marché jusque-là fièrement et aisément. Toutes les règles qui avaient servi de bases à sa vie, et qu’il croyait inattaquables, se trouvaient fausses et mensongères. Le mari trompé, ce triste personnage qu’il avait considéré comme un obstacle accidentel, et parfois comique, à son bonheur, venait d’être élevé par elle à une hauteur qui inspirait le respect, et, au lieu de paraître ridicule, s’était montré simple, grand et généreux. Wronsky ne pouvait se dissimuler que les rôles étaient intervertis ; il sentait la grandeur, la droiture de Karénine et sa propre bassesse ; ce mari trompé apparaissait magnanime dans sa douleur, tandis que lui-même se trouvait petit et misérable. Mais ce sentiment d’infériorité à l’égard d’un homme qu’il avait injustement méprisé, n’était qu’une faible partie de sa douleur.

Ce qui le rendait profondément malheureux, c’était la pensée de perdre Anna pour toujours ! Sa passion un moment refroidie s’était réveillée plus violente que jamais. Pendant sa maladie il avait appris à la mieux connaître, et il croyait ne l’avoir encore jamais aimée ; il faudrait la perdre maintenant qu’il la connaissait et l’aimait réellement, la perdre en lui laissant le souvenir le plus humiliant ! Il se rappelait avec horreur le moment ridicule et odieux où Alexis Alexandrovitch lui avait découvert le visage, tandis qu’il le cachait de ses mains. Debout, immobile sur le perron de la maison Karénine, il semblait n’avoir plus conscience de ce qu’il faisait.

« Appellerai-je un isvoschik ? demanda le suisse.

— Oui, un isvoschik. »

Rentré chez lui, après trois nuits d’insomnie, Wronsky s’étendit sans se déshabiller sur un divan, les bras croisés au-dessus de sa tête. Les réminiscences, les pensées, les impressions les plus étranges se succédaient dans son esprit avec une rapidité et une lucidité extraordinaires. Tantôt c’était une potion qu’il voulait donner à la malade, et il faisait déborder la cuiller ; tantôt il apercevait les mains blanches de la sage-femme ; puis, la singulière attitude d’Alexis Alexandrovitch agenouillé par terre près du lit.

« Dormir ! oublier ! » se disait-il avec la calme résolution de l’homme bien portant qui sait qu’il peut, s’il se sent fatigué, s’endormir à volonté ; ses idées s’embrouillèrent, il se sentit tomber dans l’abîme de l’oubli. Tout à coup, au moment où il échappait à la vie réelle comme si les vagues d’un océan se fussent refermées au-dessus de sa tête, une violente secousse électrique sembla faire tressaillir son corps sur les ressorts du divan, et il se trouva à genoux, les yeux aussi ouverts que s’il n’eût pas songé à dormir, n’éprouvant plus la moindre lassitude.

« Vous pouvez me traîner dans la boue. »

Ces mots d’Alexis Alexandrovitch résonnaient à son oreille ; il le voyait devant lui, il voyait aussi le visage enfiévré d’Anna, et ses yeux brillants regardant avec tendresse, non plus lui, mais son mari ; il voyait sa propre physionomie absurde et ridicule, lorsque Alexis Alexandrovitch avait écarté ses mains de sa figure, et, se rejetant en arrière sur le divan en fermant les yeux :

« Dormir ! oublier ! » se répéta-t-il.

Alors le visage d’Anna, tel qu’il lui était apparu le soir mémorable des courses, se dessinait plus rayonnant encore, malgré ses yeux fermés.

« C’est impossible, et ne sera pas ; comment veut-elle effacer cela de son souvenir ? Je ne puis vivre ainsi ! Comment nous réconcilier ? » Il prononçait ces mots tout haut sans en avoir conscience, cette répétition machinale empêchant pendant quelques secondes les souvenirs et les images qui assiégeaient son cerveau de se renouveler. Mais les doux moments du passé et les humiliations récentes reprenaient vite leur empire. « Découvre ton visage », disait la voix d’Anna, il écartait les mains, et sentait à quel point il avait dû paraître humilié et ridicule.

Wronsky resta ainsi couché, cherchant le sommeil sans espoir de le trouver, et murmurant quelque bribe de phrase pour écarter les nouvelles et désolantes hallucinations qu’il croyait pouvoir empêcher de surgir. Il écoutait sa propre voix répéter avec une étrange persistance : « Tu n’as pas su l’apprécier, tu n’as pas su l’apprécier ; tu n’as pas su profiter, tu n’as pas su profiter. »

« Que m’arrive-t-il ? deviendrais-je fou ? » se demanda-t-il. « Peut-être. Pourquoi devient-on fou ? et pourquoi se suicide-t-on ? » Et, tout en se répondant à lui-même, il ouvrait les yeux, regardant avec étonnement à côté de lui un coussin brodé par sa belle-sœur Waria ; il chercha à fixer la pensée de Waria dans son souvenir en jouant avec le gland du coussin ; mais une idée étrangère à celle qui le torturait était un martyre de plus. « Non, il faut dormir. » Et, approchant le coussin de sa tête, il s’y appuya, et fit effort pour tenir ses yeux fermés. Soudain il se rassit en tressaillant encore : « Tout est fini pour moi, que me reste-t-il à faire ? » Et son imagination lui représenta vivement la vie sans Anna.

« L’ambition ? Serpouhowskoï ? le monde ? la cour ? » Tout cela pouvait avoir un sens autrefois, mais n’en avait plus maintenant. Il se leva, ôta sa redingote, dénoua sa cravate pour permettre à sa large poitrine de respirer plus librement, et se prit à arpenter la chambre. « C’est ainsi qu’on devient fou, se répétait-il, ainsi qu’on se suicide… pour éviter la honte », ajouta-t-il lentement.

Il alla vers la porte, qu’il ferma ; puis, le regard fixe et les dents serrées, il s’approcha de la table, prit un revolver, l’examina, l’arma et réfléchit. Il resta deux minutes immobile, le revolver en main, la tête baissée, son esprit tendu en apparence vers une seule pensée. « Certainement », se disait-il, et cette décision semblait le résultat logique d’une suite d’idées nettes et précises ; mais au fond il tournait toujours dans ce même cercle d’impressions que depuis une heure il parcourait pour la centième fois… « Certainement », répéta-t-il, sentant défiler encore cette série continue de souvenirs d’un bonheur perdu, d’un avenir rendu impossible, et d’une honte écrasante ; et, appuyant le revolver au côté gauche de sa poitrine, il serra fortement la main et pressa la détente. Le coup violent qu’il reçut dans la poitrine le fit tomber, sans qu’il eût entendu la moindre détonation. En cherchant à se retenir au rebord de la table, il lâcha le revolver, vacilla et s’affaissa à terre, regardant autour de lui avec étonnement ; sa chambre lui semblait méconnaissable ; les pieds contournés de sa table, la corbeille à papier, la peau de tigre sur le sol, il ne reconnaissait rien. Les pas de son domestique accourant au salon l’obligèrent à se maîtriser, il comprit avec effort qu’il était par terre, et en voyant du sang sur ses mains et sur la peau de tigre il eut conscience de ce qu’il avait fait.

« Quelle sottise ! je me suis manqué », murmura-t-il en cherchant de la main le pistolet, qui était tout près de lui ; il perdit l’équilibre et tomba de nouveau baigné dans son sang.

Le valet de chambre, un personnage élégant qui se plaignait volontiers à ses amis de la délicatesse de ses nerfs, fut si terrifié à la vue de son maître, qu’il le laissa gisant, et courut chercher du secours.

Au bout d’une heure, Waria, la belle-sœur de Wronsky, arriva, et avec l’aide de trois médecins qu’elle avait fait chercher, elle réussit à coucher le blessé, dont elle se constitua la garde-malade.

XIX

Alexis Alexandrovitch n’avait pas prévu le cas où, après avoir obtenu son pardon, sa femme se rétablirait. Cette erreur lui apparut dans toute sa gravité deux mois après son retour, de Moscou ; mais s’il l’avait commise, ce n’était pas parce qu’il avait, par hasard, méconnu jusque-là son propre cœur. Près du lit de sa femme mourante, il s’était livré, pour la première fois de sa vie, à ce sentiment de commisération pour les douleurs d’autrui, contre lequel il avait toujours lutté, comme on lutte contre une dangereuse faiblesse. Le remords d’avoir souhaité la fin d’Anna, la pitié qu’elle lui inspirait, mais par-dessus tout le bonheur même du pardon, avaient transformé les angoisses morales d’Alexis Alexandrovitch en une paix profonde, et changé une source de souffrance en une source de joie : tout ce qu’il avait jugé inextricable dans sa haine et dans sa colère devenait clair et simple, maintenant qu’il aimait et pardonnait.

Il avait pardonné à sa femme et la plaignait ; depuis l’acte de désespoir de Wronsky, il le plaignait aussi. Son fils, dont il se reprochait de n’avoir pris aucun soin, lui faisait peine, et, quant à la nouvelle née, ce qu’il éprouvait pour elle était plus que de la pitié, c’était presque de la tendresse. En voyant ce pauvre petit être débile, négligé pendant la maladie de sa mère, il s’en était occupé, l’avait empêché de mourir, et, sans s’en douter, s’y était attaché. La bonne et la nourrice le voyaient entrer plusieurs fois par jour dans la chambre des enfants, et, intimidées d’abord, s’étaient peu à peu habituées à sa présence. Il restait parfois une demi-heure à contempler le visage rouge et bouffi de l’enfant qui n’était pas le sien, à suivre les mouvements de son front plissé, à le voir se frotter les yeux du revers de ses petites mains aux doigts recourbés ; et, dans ces moments-là, Alexis Alexandrovitch se sentait tranquille, en paix avec lui-même, et ne voyait rien d’anormal à sa situation, rien qu’il éprouvât le besoin de changer.

Et cependant plus il allait, plus il se rendait compte qu’on ne lui permettrait pas de se contenter de cette situation qui lui semblait naturelle, et qu’elle ne serait admise de personne.

En dehors de la force morale, presque sainte, qui le guidait intérieurement, il sentait l’existence d’une autre force brutale, mais toute-puissante, qui dirigeait sa vie malgré lui, et ne lui accorderait pas la paix. Chacun autour de lui semblait interroger son attitude, ne pas la comprendre, et attendre de lui quelque chose de différent.

Quant à ses rapports avec sa femme, ils manquaient de naturel et de stabilité.

Lorsque l’attendrissement causé par l’approche de la mort eut cessé, Alexis Alexandrovitch remarqua combien Anna le craignait, redoutait sa présence, et n’osait le regarder en face ; elle paraissait toujours poursuivie d’une pensée qu’elle n’osait exprimer : c’est qu’elle aussi pressentait la courte durée des relations actuelles, et que, sans savoir quoi, elle attendait quelque chose de son mari.

Vers la fin de février, la petite fille, qu’on avait nommée Anna, du nom de sa mère, tomba malade. Alexis Alexandrovitch l’avait vue un matin avant de se rendre au ministère, et avait fait chercher le médecin ; en rentrant à quatre heures, il aperçut dans l’antichambre un beau laquais galonné, tenant un manteau doublé de fourrure blanche.

« Qui est là ? demanda-t-il.

— La princesse Élisabeth Fédorovna Tverskoï, » répondit le laquais, et Alexis Alexandrovitch crut remarquer qu’il souriait.

Pendant toute cette pénible période, Alexis Alexandrovitch avait noté un intérêt très particulier pour lui et sa femme de la part de leurs relations mondaines, surtout féminines. Il remarquait chez tous cet air joyeux, mal dissimulé dans les yeux de l’avocat, et qu’il retrouvait dans ceux du laquais. Quand on le rencontrait et qu’on lui demandait des nouvelles de sa santé, on le faisait avec une sorte de satisfaction transparente ; ses interlocuteurs lui paraissaient tous ravis, comme s’ils allaient marier quelqu’un.

La présence de la princesse ne pouvait être agréable à Karénine ; il ne l’avait jamais aimée, et elle lui rappelait de fâcheux souvenirs ; aussi passa-t-il directement dans l’appartement des enfants.

Dans la première pièce, Serge, couché sur la table et les pieds sur une chaise, dessinait en bavardant gaiement. La gouvernante anglaise qui avait remplacé la Française peu après la maladie d’Anna, était assise près de l’enfant, un ouvrage au crochet à la main ; aussitôt qu’elle vit entrer Karénine, elle se leva, fit une révérence, et remit Serge sur ses pieds.

Alexis Alexandrovitch caressa la tête de son fils, répondit aux questions de la gouvernante sur la santé de madame, et demanda l’opinion du docteur sur l’état de baby.

« Le docteur n’a rien trouvé de fâcheux : il a ordonné des bains.

— Elle souffre cependant, dit Alexis Alexandrovitch, écoutant crier l’enfant dans la chambre voisine.

— Je crois, monsieur, que la nourrice n’est pas bonne, répondit l’Anglaise d’un air convaincu.

— Qu’est-ce qui vous le fait croire ?

— J’ai vu cela chez la comtesse Pahl, monsieur. On soignait l’enfant avec des médicaments, tandis qu’il souffrait simplement de la faim ; la nourrice manquait de lait. »

Alexis Alexandrovitch réfléchit et, au bout de quelques instants, entra dans la seconde pièce. La petite fille criait, couchée sur les bras de sa nourrice, la tête renversée, refusant le sein, et sans se laisser calmer par les deux femmes penchées sur elle.

« Cela ne va pas mieux ? demanda Alexis Alexandrovitch.

— Elle est très agitée, répondit à mi-voix la bonne.

— Miss Edwards croit que la nourrice manque de lait, dit-il.

— Je le crois aussi, Alexis Alexandrovitch.

— Pourquoi ne l’avoir pas dit ?

— À qui le dire ? Anna Arcadievna est toujours malade », répondit la bonne d’un air mécontent.

La bonne était depuis longtemps dans la maison, et ces simples paroles frappèrent Karénine comme une allusion à sa position.

L’enfant criait de plus en plus fort, perdant haleine et s’enrouant. La bonne fit un geste désolé, reprit la petite à la nourrice, et la berça pour la calmer.

« Il faudra prier le docteur d’examiner la nourrice, » dit Alexis Alexandrovitch.

La nourrice, une femme de belle apparence, élégamment vêtue, effrayée de perdre sa place, sourit dédaigneusement, tout en marmottant et en couvrant sa poitrine, à l’idée qu’on pût la soupçonner de manquer de lait. Ce sourire parut également ironique à Alexis Alexandrovitch. Il s’assit sur une chaise, triste et accablé, et suivit des yeux la bonne qui continuait à promener l’enfant. Quand elle l’eut remis dans son berceau, et qu’ayant arrangé le petit oreiller elle se fut éloignée, Alexis Alexandrovitch se leva, et à son tour s’approcha sur la pointe des pieds, du même air accablé ; il regarda silencieusement la petite, et tout à coup un sourire déplissa son front ; puis il sortit doucement.

En rentrant dans la salle à manger il sonna et envoya de nouveau chercher le médecin. Mécontent de voir sa femme s’occuper si peu de ce charmant enfant, il ne voulait pas entrer chez elle, ni rencontrer la princesse Betsy ; mais sa femme pouvait s’étonner qu’il ne vint pas selon son habitude : il fit donc violence à ses sentiments et se dirigea, vers la porte. La conversation suivante frappa malgré lui son oreille, tandis qu’il approchait, un épais tapis étouffant le bruit de ses pas.

« S’il ne partait pas, je comprendrais votre refus et le sien » Mais votre mari doit être au-dessus de cela, disait Betsy.

— Il n’est pas question de mon mari, mais de moi, ne m’en parlez plus ! répondait la voix émue d’Anna.

— Cependant vous ne pouvez pas ne pas désirer revoir celui qui a failli mourir pour vous…

— C’est pour cela que je ne veux pas le revoir. »

Karénine s’arrêta effrayé comme un coupable ; il aurait voulu s’éloigner sans être entendu ; mais, réfléchissant que cette fuite manquait de dignité, il continua son chemin en toussant : les voix se turent et il entra dans la chambre.

Anna en robe de chambre grise, ses cheveux noirs coupés, était assise sur une chaise longue. Toute son animation disparut, comme d’ordinaire, à la vue de son mari ; elle baissa la tête et jeta un coup d’œil inquiet sur Betsy ; celle-ci, vêtue à la dernière mode, un petit chapeau planant sur le haut de sa tête, comme un abat-jour sur une lampe, en robe gorge de pigeon, ornée de biais de nuance tranchante sur le corsage et la jupe, était placée à côté d’Anna. Elle tenait sa longue taille plate aussi droite que possible, et accueillit Alexis Alexandrovitch d’un salut accompagné d’un sourire ironique :

« Ah ! fit-elle, l’air étonné. Je suis ravie de vous rencontrer chez vous. Vous ne vous montrez nulle part, et je ne vous ai pas vu depuis la maladie d’Anna. J’ai appris par d’autres vos soucis ! Oui, vous êtes un mari extraordinaire ! » Elle lui adressa un regard qui devait être l’équivalent d’une récompense à Karénine pour sa conduite envers sa femme.

Alexis Alexandrovitch salua froidement et, baisant la main de sa femme, s’enquit de sa santé.

« Il me semble que je vais mieux, répondit-elle, évitant son regard.

— Vous avez cependant une animation fiévreuse, dit-il, insistant sur le dernier mot.

— Nous avons trop causé, dit Betsy, je sens que c’est de l’égoïsme de ma part et je me sauve. »

Elle se leva, mais Anna devenue toute rouge la retint vivement par le bras :

« Non, restez, je vous en prie, je dois vous dire, à vous… » elle se tourna vers son mari, la rougeur lui montant au cou et au visage. « Je ne puis et ne veux rien vous cacher… »

Alexis Alexandrovitch baissa la tête en faisant craquer ses doigts.

« Betsy m’a dit que le comte Wronsky désirait venir chez nous avant son départ pour Tashkend, pour prendre congé. »

Elle parlait vite, sans regarder son mari, pressée d’en finir, « J’ai répondu que je ne pouvais pas le recevoir.

— Vous avez répondu, ma chère, que cela dépendait d’Alexis Alexandrovitch, corrigea Betsy.

— Mais non, je ne puis le recevoir, et cela ne mènerait… » elle s’arrêta tout à coup, interrogeant son mari du regard ; il avait détourné la tête. « En un mot, je ne veux… »

Alexis Alexandrovitch se rapprocha d’elle et fit le geste de lui prendre la main.

Le premier mouvement d’Anna fut de retirer sa main de celle de son mari, mais elle se domina et la lui serra.

« Je vous remercie de votre confiance… » commença-t-il ; mais, en regardant la princesse, il s’interrompit.

Ce qu’il pouvait juger et décider facilement, livré à sa propre conscience, lui devenait impossible en présence de Betsy, en qui s’incarnait pour lui cette force brutale indépendante de sa volonté, et maîtresse cependant de sa vie : devant elle il ne pouvait éprouver aucun sentiment généreux.

« Eh bien, adieu, ma charmante », dit Betsy en se levant. Elle embrassa Anna et sortit : Karénine la reconduisit.

« Alexis Alexandrovitch, dit Betsy, s’arrêtant au milieu du boudoir pour lui serrer encore la main d’une façon significative, je vous connais pour un homme sincèrement généreux, et je vous estime et vous aime tant, que je me permets un conseil, quelque désintéressée que je sois dans la question. Recevez-le ; Alexis Wronsky est l’honneur même, et il part pour Tashkend.

— Je vous suis très reconnaissant de votre sympathie et de votre conseil, princesse ; le tout est de savoir si ma femme peut ou veut recevoir quelqu’un, c’est ce qu’elle décidera. »

Il prononça ces mots avec dignité en soulevant ses sourcils comme d’habitude ; mais il sentit aussitôt que, quelles que fussent ses paroles, la dignité était incompatible avec la situation qui lui était faite. Le sourire ironique et méchant avec lequel Betsy accueillit sa phrase le lui prouvait suffisamment.

XX

Après avoir pris congé de Betsy, Alexis Alexandrovitch rentra chez sa femme ; celle-ci était étendue sur sa chaise longue, mais, en entendant revenir son mari, elle se releva précipitamment et le regarda d’un air effrayé. Il s’aperçut qu’elle avait pleuré.

« Je te suis très reconnaissant de ta confiance, dit-il doucement, répétant en russe la réponse qu’il avait faite en français devant Betsy. (Cette façon de la tutoyer en russe irritait Anna malgré elle.) – Je te suis reconnaissant de ta résolution, car je trouve comme toi que, du moment où le comte Wronsky part, il n’y a aucune nécessité de le recevoir ici. D’ailleurs…

— Mais puisque je l’ai dit, à quoi bon revenir là-dessus ? » interrompit Anna avec une irritation qu’elle ne sut pas maîtriser. « Aucune nécessité, pensa-t-elle, pour un homme qui a voulu se tuer, de dire adieu à la femme qu’il aime, et qui de son côté ne peut vivre sans lui ! »

Elle serra les lèvres, et baissa son regard brillant sur les mains aux veines gonflées de son mari, que celui-ci frottait lentement l’une contre l’autre.

« Ne parlons plus de cela, ajouta-t-elle plus calme.

— Je t’ai laissé pleine liberté de décider cette question, et je suis heureux de voir… recommença Alexis Alexandrovitch.

— Que mes désirs sont conformes aux vôtres, acheva vivement Anna, agacée de l’entendre parler si lentement, quand elle savait à l’avance tout ce qu’il avait à dire.

— Oui, confirma-t-il, et la princesse Tverskoï se mêle très mal à propos d’affaires de famille pénibles, elle surtout…

— Je ne crois rien de ce que l’on raconte, dit Anna, je sais seulement qu’elle m’aime sincèrement. »

Alexis Alexandrovitch soupira et se tut ; Anna jouait nerveusement avec la cordelière de sa robe de chambre et le regardait de temps en temps avec ce sentiment de répulsion physique dont elle s’accusait, sans pouvoir le vaincre. Tout ce qu’elle souhaitait en ce moment était d’être débarrassée de sa présence.

« Je viens de faire chercher le docteur, dit Karénine.

— Pourquoi faire ? Je me porte bien.

— C’est pour la petite qui crie beaucoup : on croit que la nourrice a peu de lait.

— Pourquoi ne m’as-tu pas permis de nourrir, quand j’ai supplié qu’on me laissât essayer ? Malgré tout (Alexis Alexandrovitch comprit ce qu’elle entendait par malgré tout), c’est un enfant, et on la fera mourir. – Elle sonna et se fit apporter la petite. – J’ai voulu nourrir, on ne me l’a pas permis, et on me le reproche maintenant.

— Je ne reproche rien…

— Si fait, vous me le reprochez ! Mon Dieu, pourquoi ne suis-je pas morte ! Pardonne-moi, je suis nerveuse, injuste, dit-elle, tâchant de se dominer. Mais va-t’en. »

« Non cela ne saurait durer ainsi », se dit Alexis Alexandrovitch en sortant de la chambre de sa femme.

Jamais encore il n’avait été aussi vivement frappé de l’impossibilité de prolonger aux yeux du monde une telle situation ; jamais non plus la répulsion de sa femme, et la puissance de cette force mystérieuse qui s’était emparée de sa vie pour la diriger en contradiction avec les besoins de son âme, ne lui étaient apparues avec cette évidence !

Le monde et sa femme exigeaient de lui une chose qu’il ne comprenait pas bien, mais cette chose éveillait dans son cœur des sentiments de haine qui troublaient son repos et détruisaient le mérite de sa victoire sur lui-même. Anna, selon lui, devait rompre avec Wronsky, mais si tout le monde jugeait cette rupture impossible, il était prêt à tolérer leur liaison, à condition de ne pas déshonorer les enfants et de ne pas bouleverser sa propre existence.

C’était mal, moins mal cependant que de vouer Anna à une position honteuse et sans issue, que de le priver, lui, de tout ce qu’il aimait. Mais il sentait son impuissance dans cette lutte, et savait à l’avance qu’on l’empêcherait d’agir sagement, pour l’obliger à faire le mal que tout le monde jugeait nécessaire.

XXI

Betsy n’avait pas encore quitté la salle à manger, que Stépane Arcadiévitch parut sur le pas de la porte. Il venait de chez Eliséef, où l’on avait reçu des huîtres fraîches.

« Princesse ! vous ici ! Quelle charmante rencontre ! Je viens de chez vous.

— La rencontre ne sera pas longue ; je pars, répondit en souriant Betsy, tandis qu’elle boutonnait ses gants.

— Un moment, princesse, permettez-moi de baiser votre main avant que vous vous gantiez. Rien ne me plaît autant, en fait de retour aux anciennes modes, que l’usage de baiser la main aux dames. »

Il prit la main de Betsy.

« Quand nous reverrons-nous ?

— Vous n’en êtes pas digne, répondit Betsy en riant.

— Oh que si ! car je deviens un homme sérieux : non seulement j’arrange mes propres affaires, mais encore celles des autres, dit-il avec importance.

— Vraiment ? j’en suis charmée », répondit Betsy comprenant qu’il s’agissait d’Anna.

Et, rentrant dans la salle à manger, elle entraîna Oblonsky, dans un coin.

« Vous verrez qu’il la fera mourir, murmura-t-elle d’un ton convaincu ; impossible d’y tenir…

— Je suis bien aise que vous pensiez ainsi, répondit Stépane Arcadiévitch en hochant la tête avec une commisération sympathique. C’est pourquoi je suis à Pétersbourg.

— La ville entière ne parle que de cela, dit-elle ; cette situation est intolérable. Elle dessèche à vue d’œil. Il ne comprend pas que c’est une de ces femmes dont les sentiments ne peuvent être traités légèrement. De deux choses l’une, ou bien il doit l’emmener et agir énergiquement ; ou bien il doit divorcer. Mais l’état actuel la tue.

— Oui… oui… précisément, soupira Oblonsky. Je suis venu pour cela, c’est-à-dire pas tout à fait. Je viens d’être nommé chambellan, et il faut remercier qui de droit ; mais l’essentiel est d’arranger cette affaire.

— Que Dieu vous y aide ! » dit Betsy.

Stépane Arcadiévitch reconduisit la princesse jusqu’au vestibule, lui baisa encore la main au-dessus du gant, au poignet, et après lui avoir décoché une plaisanterie dont elle prit le parti de rire, afin de ne pas être obligée de se fâcher, il la quitta pour aller voir sa sœur. Anna était en larmes. Stépane Arcadiévitch, malgré sa brillante humeur, passa tout naturellement de la gaieté la plus exubérante au ton d’attendrissement poétique qui convenait à la disposition d’esprit de sa sœur. Il lui demanda comment elle se portait et comment elle avait passé la journée.

« Très mal, très mal ! le soir comme le matin, le passé comme l’avenir, tout va mal, répondit-elle.

— Tu vois les choses en noir. Il faut reprendre courage, regarder la vie en face. C’est difficile, je le sais, mais…

— J’ai entendu dire que certaines femmes aiment ceux qu’elles méprisent, commença tout à coup Anna : moi, je le hais à cause de sa générosité. Je ne puis vivre avec lui. Comprends-moi, c’est un effet physique, qui me met hors de moi. Je ne puis plus vivre avec lui ! Que faut-il que je fasse ? J’ai été malheureuse, j’ai cru qu’on ne pouvait l’être davantage, mais ceci dépasse tout ce que j’avais pu imaginer. Conçoit-on que, le sachant bon, parfait, et sentant toute mon infériorité, je le haïsse néanmoins ? Il ne me reste absolument qu’à… » Elle voulait ajouter « mourir », mais son frère ne la laissa pas achever.

« Tu es malade et nerveuse, crois bien que tu vois tout avec exagération. Il n’y a là rien de si terrible. »

Et Stépane Arcadiévitch, devant un désespoir semblable, souriait sans paraître grossier ; son sourire était si plein de bonté et d’une douceur presque féminine, que, loin de froisser, il calmait et attendrissait ; ses paroles agissaient à la façon d’une lotion d’huile d’amandes douces. Anna l’éprouva bientôt.

« Non, Stiva, dit-elle, je suis perdue, perdue ! Je suis plus que perdue, car je ne puis dire encore que tout soit fini, je sens, hélas ! le contraire, je me fais l’effet d’une corde trop tendue qui doit rompre nécessairement. Mais la fin n’est pas encore venue et sera terrible !

— Non, non, la corde peut être doucement détendue. Il n’existe pas de situation sans une issue quelconque.

— J’y ai pensé et repensé, je n’en vois qu’une… »

Il comprit à son regard épouvanté qu’elle ne voyait comme issue que la mort, et l’interrompit encore.

« Non, écoute-moi ; tu ne peux juger de ta position comme moi. Laisse-moi te dire franchement mon avis. (Il sourit encore avec précaution, de son sourire onctueux.) Je prends les choses du commencement : Tu as épousé un homme plus âgé que toi de vingt ans, et tu t’es mariée sans amour, ou du moins sans connaître l’amour. C’était une erreur, j’en conviens.

— Une erreur terrible ! dit Anna.

— Mais, je le répète, c’est là un fait accompli. Tu as eu ensuite le malheur d’aimer un autre que ton mari ; c’était un malheur, mais c’est également un fait accompli. Ton mari l’a su et t’a pardonné. (Après chaque phrase il s’arrêtait comme pour lui donner le temps de la réplique, mais elle se taisait.) Maintenant la question se pose ainsi : peux-tu continuer à vivre avec ton mari, le désires-tu ? le désire-t-il ?

— Je ne sais rien, rien.

— Tu viens de dire toi-même que tu ne pouvais plus l’endurer…

— Non, Je ne l’ai pas dit. Je le nie. Je ne sais et ne comprends rien.

— Mais permets…

— Tu ne saurais comprendre. Je me suis précipitée la tête la première dans un abîme, et je ne dois pas me sauver. Je ne le puis pas.

— Tu verras que nous t’empêcherons de tomber et de te briser. Je te comprends. Je sens que tu ne peux prendre sur toi d’exprimer tes sentiments, tes désirs.

— Je ne désire rien, rien, sinon que tout cela finisse.

— Crois-tu qu’il ne s’en aperçoive pas ? Crois-tu qu’il ne souffre pas aussi ? Et que peut-il résulter de toutes ces tortures ? Le divorce au contraire résoudrait tout. »

Stépane Arcadiévitch n’avait pas achevé sans peine, et, son idée principale énoncée, il regarda Anna pour en observer l’effet.

Elle secoua la tête négativement sans répondre, mais son visage rayonna un instant d’un éclair de beauté, et il en conclut que si elle n’exprimait pas son désir, c’est que la réalisation lui en paraissait trop séduisante.

« Vous me faites une peine extrême ! combien je serais heureux d’arranger cela ! dit Stépane Arcadiévitch en souriant avec plus de confiance. Ne dis rien ! Si Dieu me permettait d’exprimer tout ce que j’éprouve ! Je vais le trouver. »

Anna le regarda de ses yeux brillants et pensifs, et ne répondit pas.

XXII

Stépane Arcadiévitch entra dans le cabinet de son beau-frère avec le visage solennel qu’il cherchait à prendre lorsqu’il présidait une séance de son conseil. Karénine, les bras derrière le dos, marchait de long en large dans la chambre, réfléchissant aux mêmes questions que sa femme et son beau-frère.

« Je ne te gêne pas ? – demanda Stépane Arcadiévitch, subitement troublé à la vue de Karénine ; et, pour dissimuler ce trouble, il sortit de sa poche, un porte-cigarettes nouvellement acheté, le flaira et en sortit une cigarette.

— Non. As-tu besoin de quelque chose ? demanda Alexis Alexandrovitch sans empressement.

— Oui… je désirais… je voulais… oui, je voulais causer avec toi », dit Stépane Arcadiévitch étonné de se sentir intimidé.

Ce sentiment lui sembla si étrange, si inattendu, qu’il n’y reconnut pas la voix de la conscience lui déconseillant une mauvaise action ; et, dominant cette impression, il dit en rougissant :

« J’avais l’intention de te parler de ma sœur et de votre situation à tous deux. »

Alexis Alexandrovitch sourit avec tristesse, regarda son beau-frère, et, sans lui répondre, s’approcha de la table, où il prit une lettre commencée qu’il lui tendit.

« Je ne cesse d’y songer. Voici ce que j’ai essayé de lui dire, pensant que je m’exprimerais mieux par écrit, car ma présence la rend irritable », dit-il en lui donnant la lettre.

Stépane Arcadiévitch prit le papier et regarda avec étonnement les yeux ternes de son beau-frère fixés sur lui, puis il lut :

« Je sais combien ma présence vous est à charge ; quelque pénible qu’il me soit de le reconnaître, je le constate, et je sens qu’il ne saurait en être autrement. Je ne vous fais aucun reproche. Dieu m’est témoin que pendant votre maladie j’ai résolu d’oublier le passé et de commencer une nouvelle vie. Je ne me repens pas, je ne me repentirai jamais de ce que j’ai fait alors ; c’était votre salut, le salut de votre âme que je souhaitais ; je n’ai pas réussi. Dites-moi vous-même ce qui vous rendra le repos et le bonheur, et je me soumets à l’avance au sentiment de justice qui vous guidera. »

Oblonsky rendit la lettre à son beau-frère et continua à le considérer avec perplexité, sans trouver un mot à dire. Ce silence était si pénible que les lèvres de Stépane Arcadiévitch en tremblaient convulsivement tandis qu’il regardait fixement Karénine.

« Je vous comprends, finit-il par balbutier.

~ Que veut-elle ? c’est ce que je souhaiterais savoir.

— Je crains qu’elle ne s’en rende pas compte. Elle n’est pas juge dans la question, dit Stépane Arcadiévitch, cherchant à se remettre. Elle est écrasée, littéralement écrasée, par ta grandeur d’âme ; si elle lit ta lettre, elle sera incapable d’y répondre et ne pourra que courber encore plus la tête.

— Mais alors que faire ? Comment s’expliquer ? Comment connaître ses désirs ?

— Si tu me permets de t’exprimer mon avis, c’est à toi à indiquer nettement les mesures que tu crois nécessaires pour couper court à cette situation.

— Par conséquent tu trouves qu’il faut y couper court ? interrompit Karénine, mais comment ? ajouta-t-il en passant la main devant ses yeux avec un geste qui ne lui était pas habituel. Je ne vois pas d’issue possible !

— Toute situation, quelque pénible qu’elle soit, en a une, dit Oblonsky se levant et s’animant peu à peu. Tu parlais du divorce autrefois… Si tu t’es convaincu qu’il n’y a plus de bonheur commun possible entre vous…

— Le bonheur peut être compris de façons différentes : Admettons que je consente à tout ; comment sortirons-nous de là ?

— Si tu veux mon avis… – dit Stépane Arcadiévitch avec le même sourire onctueux qu’il avait employé avec sa sœur, et ce sourire était si persuasif, que Karénine, s’abandonnant à la faiblesse qui le dominait, fut tout disposé à croire son beau-frère. – Jamais elle ne dira ce qu’elle désire. Mais il est une chose qu’elle peut souhaiter, continua Stépane Arcadiévitch, c’est de rompre des liens qui ne peuvent que lui rappeler de cruels souvenirs. Selon moi, il est indispensable de rendre vos rapports plus clairs, et ce ne peut être qu’en reprenant mutuellement votre liberté.

— Le divorce ! interrompit avec dégoût Alexis Alexandrovitch.

— Oui, le divorce, je crois, répéta Stépane Arcadiévitch en rougissant. À tous les points de vue, c’est le parti le plus sensé lorsque deux époux se trouvent dans la situation où vous êtes. Que faire lorsque la vie commune devient intolérable ? et cela peut souvent arriver… »

Alexis Alexandrovitch soupira profondément et se couvrit les yeux.

« Il n’y a qu’une seule chose à prendre en considération, celle de savoir si l’un des deux époux veut se remarier ? Sinon c’est fort simple », continua Stépane Arcadiévitch de plus en plus délivré de sa contrainte.

Alexis Alexandrovitch, la figure bouleversée par l’émotion, murmura quelques paroles inintelligibles. Ce qui semblait si simple à Oblonsky, il l’avait tourné et retourné mille fois dans sa pensée, et, au lieu de le trouver simple, il le jugeait impossible. Maintenant que les conditions du divorce lui étaient connues, sa dignité personnelle, autant que le respect de la religion, lui défendaient d’assumer l’odieux d’un adultère fictif, et encore plus de vouer au déshonneur une femme aimée, à laquelle il avait pardonné.

Et d’ailleurs, que deviendrait leur fils ? le laisser à la mère était impossible ; cette mère divorcée aurait une nouvelle famille dans laquelle la position de l’enfant serait intolérable. Quelle éducation recevrait-il ? Le garder, c’était un acte de vengeance qui lui répugnait. Mais, avant tout, ce qui rendait le divorce inadmissible à ses yeux, c’était l’idée qu’en y consentant il contribuerait à la perte d’Anna : les paroles de Dolly, à Moscou, lui restaient gravées dans l’âme : « en divorçant il ne pensait qu’à lui ». Ces mots, maintenant qu’il avait pardonné et qu’il s’était attaché aux enfants, avaient pour lui une signification toute particulière. Rendre à Anna sa liberté, c’était lui ôter le dernier appui dans la voie du bien, et la pousser à l’abîme. Une fois divorcée, il savait bien qu’elle s’unirait à Wronsky par un lien coupable et illégal, car le mariage ne se rompt, selon l’Église, que par la mort.

« Et qui sait si, au bout d’un an ou deux, il ne l’abandonnera pas, et si elle ne se jettera pas dans une nouvelle liaison », pensait Alexis Alexandrovitch, « et c’est moi qui serais responsable de sa chute ! » Non, le divorce n’était pas tout simple, comme le disait son beau-frère.

Il n’admettait donc pas un mot de ce que disait Stépane Arcadiévitch ; il avait cent arguments pour réfuter de semblables raisonnements, et pourtant il l’écoutait, sentant que ces paroles étaient la manifestation de cette force irrésistible qui dominait sa vie, et à laquelle il finirait par se soumettre.

« Reste à savoir dans quelles conditions tu consentiras au divorce, car elle n’osera rien te demander et s’en remettra complètement à ta générosité. »

« Pourquoi tout cela, mon Dieu, mon Dieu ? » pensa Alexis Alexandrovitch ; il se couvrit la figure des deux mains comme l’avait fait Wronsky.

« Tu es ému, je le comprends, mais si tu y réfléchis…

— Et si on te soufflette sur la joue gauche, présente la droite, et si on te vole ton manteau, donne encore ta robe, pensait Alexis Alexandrovitch. – Oui, oui ! cria-t-il d’une voix presque perçante, je prends la honte sur moi, je renonce même à mon fils… mais ne vaudrait-il pas mieux laisser tout cela ? Au reste, fais ce que tu veux. »

Et, se détournant de son beau-frère pour n’être pas vu de lui, il s’assit près de la fenêtre. Il était humilié, honteux, et cependant heureux de se sentir moralement au-dessus de toute humiliation.

Stépane Arcadiévitch, touché, se taisait.

« Alexis Alexandrovitch, crois bien qu’elle appréciera ta générosité. Telle était sans doute la volonté de Dieu », ajouta-t-il. Puis, sentant aussitôt qu’il disait là une sottise, il retint avec peine un sourire.

Alexis Alexandrovitch voulut répondre ; des larmes l’en empêchèrent.

Lorsque Oblonsky quitta le cabinet de son beau-frère, il était sincèrement ému, ce qui ne l’empêchait pas d’être enchanté d’avoir arrangé cette affaire : à cette satisfaction se joignait l’idée d’un calembour qu’il comptait faire à sa femme et à ses amis intimes.

« Quelle différence y a-t-il entre moi et un feld-maréchal ? ou quelle ressemblance y a-t-il entre un feld-maréchal et moi ? Je chercherai cela, pensa-t-il en souriant. »

XXIII

La blessure de Wronsky était dangereuse, quoiqu’elle n’eût pas atteint le cœur ; il fut pendant plusieurs jours entre la vie et la mort. Quand pour la première fois il se trouva en état de parler, sa belle-sœur, Waria, était dans sa chambre.

« Waria ! lui dit-il en la regardant sérieusement, je me suis blessé involontairement. Dis-le à tout le monde ; sinon ce serait trop ridicule ! »

Waria se pencha vers lui sans répondre, examinant son visage avec un sourire de bonheur ; les yeux du blessé n’étaient plus fiévreux, mais leur expression était sévère.

« Dieu merci ! répondit-elle, tu ne souffres pas ?

— Un peu de ce côté-ci, dit-il en indiquant sa poitrine.

— Permets-moi alors de changer ton pansement. »

Il la regarda faire, et quand elle eut fini :

« Tu sais, dit-il, que je n’ai plus le délire ; fais en sorte, je t’en supplie, qu’on ne dise pas que je me suis tiré un coup de pistolet avec intention.

— Personne ne le dit. J’espère cependant que tu renonceras à tirer sur toi accidentellement ? dit-elle avec son sourire interrogateur.

— Probablement, mais mieux aurait valu… »

Et il sourit d’un air sombre.

Malgré ces paroles, Wronsky, lorsqu’il fut hors de danger, eut le sentiment qu’il s’était délivré d’une partie de ses souffrances. Il s’était, en quelque sorte, lavé de sa honte et de son humiliation ; désormais il pourrait penser avec calme à Alexis Alexandrovitch, reconnaître sa grandeur d’âme sans en être écrasé. Il pouvait, en outre, reprendre son existence habituelle, regarder les gens en face et se rattacher aux principes dirigeants de sa vie : ce qu’il ne parvenait pas à s’arracher du cœur, malgré tous ses efforts, c’était le regret, voisin du désespoir, d’avoir perdu Anna pour toujours, fermement résolu d’ailleurs, maintenant qu’il avait racheté sa faute envers Karénine, à ne pas se placer entre l’épouse repentante et son mari. Mais le regret ne pouvait s’effacer, non plus que le souvenir des instants de bonheur trop peu appréciés autrefois, et dont le charme le poursuivait sans cesse. Serpouhowskoï imagina de lui faire donner une mission à Tashkend, et Wronsky accepta cette proposition sans la moindre hésitation. Mais, plus le moment du départ approchait, plus le sacrifice qu’il faisait au devoir lui semblait cruel.

« La revoir encore une fois, puis s’enterrer, mourir », pensait-il ; et en faisant sa visite d’adieu à Betsy il lui exprima ce vœu.

Celle-ci partit aussitôt en ambassadrice auprès d’Anna, mais rapporta un refus.

« Tant mieux, pensa Wronsky, en recevant cette réponse : cette faiblesse m’aurait coûté mes dernières forces. »

Le lendemain matin, Betsy arriva chez lui elle-même, annonçant qu’elle avait appris par Oblonsky qu’Alexis Alexandrovitch consentait au divorce, et que, par conséquent, rien n’empêchait plus Wronsky de voir Anna.

Sans plus songer à ses résolutions, sans s’informer à quel moment il pourrait la voir, ni où se trouvait le mari, oubliant même de reconduire Betsy, Wronsky courut chez les Karénine. Il enjamba l’escalier, entra précipitamment, traversa, en courant presque, l’appartement, entra dans la chambre d’Anna, et, sans même se demander si la présence d’un tiers ne devait pas l’arrêter, il la prit dans ses bras et couvrit de baisers ses mains, son visage et son cou.

Anna s’était préparée à le revoir et avait pensé à ce qu’elle lui dirait ; mais elle n’eut pas le temps de parler : la passion de Wronsky l’emporta. Elle aurait voulu le calmer, se calmer elle-même, mais ce n’était pas possible ; ses lèvres tremblaient, et longtemps elle ne put rien dire.

« Oui, tu m’as conquise, je suis à toi, parvint-elle enfin à dire en serrant la main de Wronsky contre sa poitrine.

— Cela devait être ! et tant que nous vivrons cela sera ; je le sais maintenant.

— C’est vrai, répondit-elle palissant de plus en plus, tout en entourant de ses bras la tête de Wronsky. Cependant ce qui nous arrive a quelque chose de terrible après ce qui s’est passé.

— Tout cela s’oubliera, nous allons être si heureux ! Si notre amour avait besoin de grandir, il grandirait parce qu’il a quelque chose de terrible », dit-il en relevant la tête et montrant ses dents blanches dans un sourire.

Elle ne put lui répondre que par un regard de ses yeux aimants ; puis, lui prenant la main, elle s’en caressa le visage et ses pauvres cheveux coupés.

« Je ne te reconnais plus avec tes cheveux ras. Tu es bien belle ! Un vrai petit garçon ! Mais comme tu es pâle !

— Oui, je suis encore très faible, répondit-elle en souriant ; et ses lèvres se reprirent à trembler.

— Nous irons en Italie, tu te rétabliras.

— Est-il possible que nous puissions être comme mari et femme, seuls, à nous deux ? dit-elle en le regardant dans les yeux.

— Je ne suis étonné que d’une chose, c’est que cela n’ait pas toujours été.

— Stiva dit qu’il consent à tout, mais je n’accepte pas sa générosité, dit-elle, regardant d’un air pensif par-dessus la tête de Wronsky. Je ne veux pas du divorce, je n’y tiens plus. Je me demande seulement ce qu’il décidera par rapport à Serge. »

Comment dans ce premier moment de leur rapprochement pouvait-elle penser à son fils et au divorce ? Wronsky n’y comprenait rien.

« Ne parle pas de cela, n’y pense pas, – dit-il, tournant et retournant la main d’Anna dans la sienne pour ramener son attention vers lui ; mais elle ne le regardait toujours pas.

— Ah ! pourquoi ne suis-je pas morte, cela valait bien mieux ! » dit-elle, et des larmes inondaient son visage ; elle essaya pourtant de sourire pour ne pas l’affliger.

Autrefois Wronsky aurait cru impossible de se soustraire à la flatteuse et périlleuse mission de Tashkend, mais maintenant, sans hésitation aucune, il la refusa ; puis, ayant remarqué que ce refus était mal interprété en haut lieu, il donna sa démission.

Un mois plus tard, Alexis Alexandrovitch restait seul dans son appartement avec son fils, et Anna partait avec Wronsky pour l’étranger en refusant le divorce.

  1. Crêpes de blé noir qu’on ne mange que pendant le carnaval.