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I
Les Levine étaient à Moscou depuis deux mois, et le terme fixé par les autorités compétentes pour la délivrance de Kitty se trouvait dépassé sans que rien fît présager un dénouement prochain ; aussi commençait-on à se préoccuper dans l’entourage de la jeune femme. Tandis que Levine voyait approcher le moment fatal avec terreur, Kitty gardait tout son calme ; cet enfant qu’elle attendait existait déjà pour elle ; il manifestait même son indépendance en la faisant parfois souffrir ; mais cette douleur étrange et inconnue n’amenait qu’un sourire sur ses lèvres ; elle sentait naître en son cœur un amour nouveau. Jamais son bonheur ne lui avait paru aussi complet, jamais elle ne s’était sentie plus gâtée, plus choyée de tous les siens : pourquoi aurait-elle hâté de ses vœux la fin d’une situation qu’on savait lui rendre si douce ? Le seul côté fâcheux qu’elle constatât dans leur vie moscovite était le changement survenu dans le caractère de son mari : elle le trouvait inquiet, ombrageux, oisif, agité sans but ; était-ce l’homme qu’elle avait connu toujours utilement occupé à la campagne, et dont elle admirait la dignité tranquille et la cordiale hospitalité ? Elle ne le reconnaissait plus et cette transformation lui causait, un sentiment voisin de la pitié. La jeune femme était seule du reste à éprouver cette compassion, car elle s’avouait que rien dans son mari n’excitait la commisération, et quand elle se plaisait à étudier l’effet qu’il produisait en société, c’était plutôt sa jalousie qui risquait d’être mise en éveil. Mais, tout en reprochant à Levine son incapacité à s’accommoder d’une existence nouvelle, Kitty reconnaissait que Moscou lui offrait peu de ressources. Quelles occupations pouvait-il s’y créer ? Il n’aimait ni les cartes ni la compagnie des viveurs comme Oblonsky, ce dont elle rendait grâces au ciel ; le monde ne l’amusait pas : pour s’y plaire il aurait dû rechercher la société des femmes ; que lui restait-il donc en dehors du corde monotone de la famille ? Levine avait bien songé à terminer son livre, et commencé des recherches dans les bibliothèques publiques, mais il avoua à Kitty qu’il se déflorait à lui-même l’intérêt de son travail lorsqu’il en parlait, et d’ailleurs le temps lui manquait pour rien faire de sérieux.
Les conditions particulières de leur vie de Moscou eurent en revanche un résultat inattendu, celui de faire cesser leurs querelles ; la crainte que tous deux avaient éprouvée de voir renaître des scènes de jalousie se trouva vaine, même à la suite d’un incident imprévu, la rencontre de Wronsky. Kitty, en compagnie de son père, le rencontra un jour chez sa marraine la princesse Marie Borissowna. En retrouvant ces traits autrefois si connus, elle sentit son cœur battre à l’étouffer, et son visage devenir pourpre ; mais ce fut le seul reproche qu’elle eut à s’adresser, car son émotion ne dura qu’une seconde. Le vieux prince se hâta d’entamer une discussion animée avec Wronsky, et l’entretien n’était pas achevé que Kitty aurait pu soutenir la conversation elle-même sans que son sourire ou l’intonation de sa voix eût prêté aux critiques de son mari, dont elle subissait l’invisible surveillance. Elle échangea quelques mots avec Wronsky, sourit lorsqu’il appela l’assemblée de Kachine « notre parlement », pour montrer qu’elle comprenait la plaisanterie, puis s’adressa à la vieille princesse, et ne tourna la tête que lorsque Wronsky se leva pour partir : elle lui rendit alors son salut simplement et poliment.
Le vieux prince ne fit, en sortant, aucune remarque sur cette rencontre ; mais Kitty comprit à une nuance particulière de tendresse qu’il était content d’elle, et lui fut reconnaissante de son silence. Elle aussi était satisfaite d’avoir été maîtresse de ses sentiments au point de revoir Wronsky presque avec indifférence.
« J’ai regretté ton absence, dit-elle à son mari en lui racontant cette entrevue, ou du moins j’aurais voulu que tu pusses me voir par le trou de la serrure, car devant toi je serais devenue trop rouge, et n’aurais peut-être pas conservé mon aplomb ; vois comme je rougis maintenant ! »
Et Levine, d’abord plus rouge qu’elle, et l’écoutant d’un air sombre, se calma devant le regard sincère de sa femme, et lui fit, comme elle le désirait, quelques questions. Il déclara même qu’à l’avenir il ne se conduirait plus aussi sottement qu’aux élections, et ne fuirait plus Wronsky.
« C’est un sentiment si pénible que de craindre la vue d’un homme et de le considérer comme un ennemi », dit-il.
II
« N’oublie pas de faire une visite aux Bohl, rappela Kitty à son mari, lorsque avant de sortir il entra vers onze heures du matin dans sa chambre. Je sais que tu dînes au club avec papa, mais que fais-tu ce matin ?
– Je vais chez Katavasof.
– Pourquoi de si bonne heure ?
– Il m’a promis de me faire faire la connaissance d’un savant de Pétersbourg, Métrof, avec lequel je voudrais causer de mon livre.
– Et après ?
– Au tribunal, pour l’affaire de ma sœur.
– Tu n’iras pas au concert ?
– Que veux-tu que j’y aille faire tout seul ?
– Je t’en prie, vas-y, on donne deux œuvres nouvelles qui t’intéresseront.
– En tout cas, je rentrerai avant dîner pour te voir.
– Mets ta redingote pour pouvoir passer chez les Bohl.
– Est-ce bien nécessaire ?
– Certainement, le comte est venu lui-même chez nous.
– J’ai tellement perdu l’habitude des visites, que je me sens tout honteux ;’il me semble toujours qu’on va me demander de quel droit un étranger comme moi, qui ne vient pas pour affaires, s’introduit dans une maison. »
Kitty se mit à rire.
« Tu faisais bien des visites quand tu étais garçon ?
– C’est vrai, mais ma confusion était la même » ; et, baisant la main sa femme, il allait sortir, lorsque celle-ci l’arrêta :
« Kostia, sais-tu qu’il ne me reste plus que cinquante roubles ? Je ne fais pas de dépenses inutiles, il me semble, ajouta-t-elle envoyant la visage de son mari se rembrunir ; cependant l’argent disparaît si vite qu’il faut que notre organisation pèche de quelque côté.
– Nullement, répondit Levine avec une petite toux qu’elle savait être un signe de contrariété. J’entrerai à la Banque, D’ailleurs j’ai écrit à l’intendant de vendre le blé et de toucher d’avance le loyer du moulin. L’argent ne manquera pas.
– Je regrette parfois d’avoir écouté maman ; je vous fatigue tous à m’attendre, nous dépensons un argent fou : pourquoi ne sommes-nous pas restés à la campagne ? Nous y étions si bien !
– Moi, je ne regrette rien de ce que j’ai fait depuis notre mariage.
– Est-ce vrai ? dit-elle en le regardant bien en face. À propos, sais-tu que la position de Dolly n’est plus tenable ? nous en avons causé hier avec maman et Arsène (le mari de sa sœur Nathalie) et ils ont décidé que vous parleriez sérieusement à Stiva, car papa n’en fera rien.
– Je suis, prêt à suivre l’avis d’Arsène, mais que veux-tu que nous y fassions ? En tout cas, j’entrerai chez les Lvof, et peut-être alors irai-je au concert avec Nathalie. »
Le vieux Kousma, qui remplissait en ville les fonctions de majordome, apprit à son maître en le reconduisant qu’un des chevaux boitait. Levine avait cherché, en s’installant à Moscou, à s’organiser une écurie convenable qui ne lui coûtât pas trop cher ; mais il fut obligé de reconnaître que des chevaux de louage étaient moins dispendieux, car pour ménager ses bêtes il prenait des isvoschiks à chaque instant. C’est ce qu’il fit encore ce jour-là, s’habituant peu à peu à trancher d’un mot les difficultés qui représentaient une dépense. Le premier billet de cent roubles lui avait seul été pénible à dépenser : il s’agissait d’acheter des livrées aux domestiques, et, en songeant que cent roubles représentaient les gages de deux ouvriers à l’année, ou de trois cents journaliers, Levine avait demandé si les livrées étaient indispensables. Le profond étonnement de la princesse et de Kitty à cette question lui ferma la bouche. Au second billet de cent roubles (pour l’achat des provisions nécessaires à un grand dîner de famille) il hésita moins, quoiqu’il supputât encore mentalement le nombre de mesures d’avoine représenté par cet argent. Depuis lors, les billets s’envolaient, pareils à de petits oiseaux ; Levine ne demanda plus si le plaisir acheté par son argent était proportionné au mal qu’il donnait à gagner, il oublia ses principes arrêtés sur le devoir de vendre son blé au plus haut prix possible, il ne songea même plus à se dire que le train qu’il menait l’endetterait promptement.
Avoir de l’argent à la Banque pour subvenir aux besoins journaliers du ménage fut dorénavant son seul objectif ; jusqu’ici il n’avait pas été gêné, mais la demande de Kitty venait de le troubler ! Comment se procurerait-il de l’argent plus tard ? Plongé dans ces réflexions, il monta en isvoschik et se rendit chez Katavasof.
III
Levine s’était beaucoup rapproché de son camarade d’Université ; tout en admirant son jugement, « il pensait que la netteté des conceptions de Katavasof découlait de la pauvreté de nature de son ami ; Katavasof pensait que l’incohérence d’idées de Levine provenait d’un manque de discipline dans l’esprit ; mais la clarté de Katavasof plaisait à Levine, et la richesse d’une pensée indisciplinée chez ce dernier était agréable à l’autre ». Le professeur avait décidé Levine à lui lire une partie de son ouvrage ; frappé par l’originalité de quelques points de vue, il proposa à Levine de le mettre en rapports avec un savant éminent, le professeur Métrof, qui se trouvait momentanément à Moscou, et auquel il avait parlé des travaux de son ami.
La présentation se fit très cordialement ce jour-là. Métrof, homme aimable et bienveillant, commença par aborder la question à l’ordre du jour : le soulèvement du Montenegro ; il parla de la situation politique, et cita quelques paroles significatives prononcées par l’Empereur et qu’il tenait de source certaine ; ce à quoi Katavasof opposa des paroles d’un sens diamétralement opposé et de source également certaine, laissant Levine libre de choisir entre les deux versions.
« Monsieur est l’auteur d’un travail sur l’économie rurale, dont l’idée fondamentale me plaît beaucoup en ma qualité de naturaliste. Il tient compte du milieu dans lequel l’homme vit et se développe, ne l’envisage pas en dehors des lois zoologiques, et l’étudie dans ses rapports avec la nature.
– C’est fort intéressant, dit Métrof.
– Mon but était simplement d’écrire un livre d’agronomie, dit Levine en rougissant, mais malgré moi, en étudiant l’instrument principal, le travailleur, je suis arrivé à des conclusions fort imprévues. »
Et Levine développa ses idées, tout en tâtant prudemment le terrain, car il savait à Métrof des opinions opposées à l’enseignement politico-économique du moment, et doutait du degré de sympathie qu’il lui accorderait.
« En quoi le Russe, selon vous, diffère-t-il des autres peuples en tant que travailleur ? Est-ce au point de vue que vous qualifiez de zoologique, ou à celui des conditions matérielles dans lesquelles il se trouve ? »
Cette façon de poser la question prouvait à Levine une divergence d’idées absolue ; il continua néanmoins à exposer sa thèse, qui consistait à démontrer que le peuple russe ne peut avoir les mêmes rapports avec la terre que les autres nations européennes, par ce fait qu’il se sent d’instinct prédestiné à coloniser d’immenses espaces encore incultes.
« Il est aisé de se tromper sur les destinées générales d’un peuple en formant des conclusions prématurées, remarqua Métrof en interrompant Levine, et quant à la situation du travailleur, elle dépendra toujours de ses rapports avec la terre et le capital. »
Et, sans donner à Levine le temps de répliquer, il lui expliqua en quoi ses propres opinions différaient de celles qui avaient cours. Levine n’y comprit rien, et ne chercha même pas à comprendre ; pour lui, Métrof, comme tous les économistes, n’étudiait la situation du peuple russe qu’au point de vue du capital, du salaire et de la rente, tout en convenant que, pour la plus grande partie de la Russie, la rente était nulle, le salaire consistait à ne pas mourir de faim, et le capital n’était représenté que par des outils primitifs. Métrof ne différait des autres représentants de l’école que par une théorie nouvelle sur le salaire, qu’il démontra longuement. Après avoir essayé d’écouter, d’interrompre pour exprimer son idée personnelle, et prouver ainsi combien peu ils pouvaient s’entendre, Levine finit par laisser parler Métrof, flatté au fond de voir un homme aussi savant le prendre pour confident de ses idées, et lui témoigner autant de déférence ; il ignorait, que l’éminent professeur, ayant épuisé ce sujet avec son entourage habituel, n’était pas fâché de trouver un auditeur nouveau, et qu’il aimait d’ailleurs à causer des questions qui le préoccupaient, trouvant qu’une démonstration orale contribuait à lui en élucider à lui-même certains points.
« Nous allons nous mettre en retard », fit enfin remarquer Katavasof consultant sa montre.
« Il y a aujourd’hui séance extraordinaire à l’Université à l’occasion du jubilé de cinquante ans de Swintitch, ajouta-t-il en s’adressant à Levine ; j’ai promis de parler sur ses travaux zoologiques. Viens avec nous, ce sera intéressant.
– Oui, venez, dit Métrof, et après la séance faites-moi le plaisir de venir chez moi pour me lire votre ouvrage ; je l’écouterai avec plaisir.
– C’est une ébauche indigne d’être produite, mais je vous accompagnerai volontiers. »
Quand ils arrivèrent à l’Université, la séance était déjà commencée ; six personnes entouraient une table couverte d’un tapis, et l’une d’elles faisait une lecture ; Katavasof et Métrof prirent place autour de la table ; Levine s’assit auprès d’un étudiant et lui demanda à voix basse ce qu’on lisait.
« La biographie. »
Levine écouta machinalement la biographie, et apprit diverses particularités intéressantes sur la vie du savant dont on fêtait le souvenir. Après ce morceau vint une pièce de vers, puis Katavasof lut d’une voix puissante une notice sur les travaux de Swintitch. Après cette lecture, Levine, voyant l’heure avancer, s’excusa auprès de Métrof de ne pouvoir passer chez lui et s’esquiva ; il avait eu le temps, pendant la séance, de réfléchir à l’inutilité d’un rapprochement avec l’économiste pétersbourgeois ; s’ils étaient destinés l’un et l’autre à travailler avec fruit, ce ne pouvait être qu’en poursuivant leurs études chacun de son côté.
IV
Lvof, le mari de Nathalie, chez lequel Levine se rendit en quittant l’Université, venait de se fixer à Moscou pour y surveiller l’éducation de ses jeunes fils ; lui-même avait fait ses études à l’étranger, et avait passé sa vie dans les principales capitales de l’Europe, où l’appelaient des fonctions diplomatiques. Malgré une différence d’âge assez considérable et des opinions très dissemblables, ces deux hommes s’étaient pria d’amitié l’un pour l’autre.
Levine trouva son beau-frère en tenue d’intérieur, lisant avec un pince-nez, debout devant un pupitre ; le visage de Lvof, d’une expression encore pleine de jeunesse, et auquel une chevelure frisée et argentée donnait un air aristocratique, s’éclaira d’un sourire en voyant entrer Levine, qui ne s’était pas fait annoncer.
« J’allais envoyer prendre des nouvelles de Kitty, dit-il ; comment va-t-elle ? et il avança un fauteuil américain à bascule. Mettez-vous là, vous y serez mieux. Avez-vous lu la circulaire du Journal de Saint-Pétersbourg ? Elle est fort bien », demanda-t-il avec un léger accent français.
Levine raconta ce qui lui avait été dit des bruits en circulation à Pétersbourg, et, après avoir épuisé la question politique, il conta son entretien avec Métrof, et la séance de l’Université.
« Combien je vous envie vos relations avec cette société de professeurs et de savants ! dit Lvof qui l’avait écouté avec le plus vif intérêt. Je ne pourrais, il est vrai, en profiter comme vous, faute de temps et d’une instruction suffisante.
– Je me permets de douter de ce dernier point, répondit en souriant Levine, que cette humilité toucha par sa simplicité.
– Vous ne sauriez croire à quel point je le constate, maintenant que je m’occupe de l’éducation de mes fils ; non seulement il s’agit de me rafraîchir la mémoire, mais il me faut refaire mes études. Vous en riez ?
– Bien au contraire, vous me servez d’exemple pour l’avenir, et j’apprends en vous voyant avec vos enfants comment il me faudra remplir mes devoirs envers les miens.
– Oh ! l’exemple n’a rien de remarquable.
– Si fait, car jamais je n’ai vu d’enfants mieux élevés que les vôtres. »
Lvof ne dissimula pas un sourire de satisfaction. En ce moment la belle Mme Lvof, en toilette de promenade, les interrompit.
« Je ne vous savais pas ici, dit-elle à Levine ; comment va Kitty ? Vous savez que je dîne avec elle aujourd’hui ? »
Les plans de la journée furent discutés entre les époux, et Levine s’offrit pour accompagner sa belle-sœur au concert. Au moment de partir il se rappela la commission de Kitty au sujet de Stiva.
« Oui, je sais, dit Lvof, maman veut que nous lui fassions de la morale, mais que puis-je lui dire ?
– Eh bien, je m’en charge », s’écria Levine en souriant, et il courut rejoindre sa belle-sœur, qui l’attendait au bas de l’escalier, enveloppée de ses fourrures blanches.
V
On exécutait ce jour-là deux œuvres nouvelles à la matinée musicale qui se donnait dans la salle de l’Assemblée : une fantaisie sur le Roi Lear de la steppe et un quatuor dédié à la mémoire de Bach. Levine avait un grand désir de se former une opinion sur ces œuvres écrites dans un esprit nouveau, et, pour ne subir l’influence de personne, il alla s’adosser à une colonne, après avoir installé sa belle-sœur, décidé à écouter consciencieusement et attentivement. Il évita de se laisser distraire par les gestes du chef d’orchestre, par les toilettes des dames, par la vue de toutes ces physionomies oisives, venues au concert pour tout autre chose que la musique. Il évita surtout les amateurs et les connaisseurs, qui parlent si volontiers, et debout, les yeux fixés dans l’espace, il s’absorba dans une profonde attention. Mais plus il écoutait la fantaisie sur le Roi Lear, plus il sentait l’impossibilité de s’en former une idée nette et précise ; sans cesse la phrase musicale, au moment de se développer, se fondait en une autre phrase, ou s’évanouissait, en laissant pour unique impression celle d’une pénible recherche d’instrumentation. Les meilleurs passages venaient mal à propos, et la gaîté, la tristesse, le désespoir, la tendresse, le triomphe, se succédaient avec l’incohérence des impressions d’un fou, pour disparaître de même.
Levine, quand le morceau se termina brusquement, fut étonné de la fatigue que cette tension d’esprit lui avait causée ; il se fit l’effet d’un sourd qui regarderait danser, et, en écoutant les applaudissements de l’auditoire, il voulut comparer ses impressions à celles de gens compétents.
On se levait de tous côtés pour se rapprocher et causer dans l’entr’acte des deux morceaux, et il put joindre Pestzoff, qui parlait à l’un des principaux connaisseurs de musique.
« C’est étonnant ! disait Pestzof de sa voix de basse. Bonjour, Constantin Dmitrich. Le passage le plus riche en couleur, le plus sculptural, dirais-je, est celui où Cordelia apparaît, où la femme, « das ewig Weibliche », entre en lutte avec la fatalité. N’est-ce pas ?
– Pourquoi Cordelia ? demanda timidement Levine qui avait absolument oublié qu’il s’agissait du roi Lear.
– Cordelia apparaît, voyez-vous ? dit Pestzof indiquant le programme à Levine, qui n’avait pas remarqué le texte de Shakespeare traduit en russe, et imprimé sur le revers du programme. On ne peut suivre sans cela. » L’entr’acte se passa à discuter les mérites et les défauts des tendances wagnériennes, Levine s’efforçant de démontrer que Wagner avait tort d’empiéter sur le domaine des autres arts, Pestzof voulant prouver que l’art est un, et que pour arriver à la grandeur suprême il faut que toutes les manifestations en soient réunies en un seul faisceau.
L’attention de Levine était épuisée ; il n’écouta plus le second morceau, dont la simplicité affectée fut comparée par Pestzof à une peinture préraphaëlique, et aussitôt après le concert il se hâta de rejoindre sa belle-sœur. En sortant, après avoir rencontré des personnes de connaissance avec lesquelles il échangea les mêmes remarques politiques et musicales, il aperçut le comte Bohl, et la visite qu’il devait faire lui revint à l’esprit.
« Allez-y bien vite, dit Nathalie, à laquelle il confia ses remords, et qu’il devait accompagner à une séance publique d’un comité slave. Peut-être la comtesse ne reçoit-elle pas. Vous viendrez ensuite me rejoindre. »
VI
« On ne reçoit peut-être pas ? demanda Levine en entrant dans le vestibule de la maison Bohl.
– Si fait, veuillez entrer », répondit le suisse en ôtant résolument la fourrure du visiteur.
« Quel ennui ! pensa Levine qui retirait un de ses gants en soupirant, et tournait mélancoliquement son chapeau entre ses mains. Que vais-je leur dire ? et que suis-je venu faire ici ! »
Dans le premier salon il rencontra la comtesse qui donnait d’un air sévère des ordres à un domestique ; son visage se radoucit en apercevant Levine, et elle le pria d’entrer dans un boudoir où ses deux filles causaient avec un officier supérieur. Levine entra, salua, s’assit près d’un canapé, et posa son chapeau entre ses genoux.
« Comment va votre femme ? Vous venez du concert ? nous n’avons pu y aller », dit une des jeunes filles.
La comtesse parut, s’assit sur le canapé et, se tournant vers Levine, reprit la série des mêmes questions : la santé de Kitty, le concert, et ajouta, pour varier, quelques détails sur la mort subite d’une amie.
« Avez-vous été hier à l’Opéra ?
– Oui.
– La Lucca a été superbe. »
Et ainsi de suite jusqu’à ce que l’officier supérieur se levât, saluât et sortît.
Levine fit mine de suivre cet exemple, mais un regard étonné de la comtesse le retint : le moment n’était pas venu. Il se rassit, tourmenté de la sotte figure qu’il faisait, et de plus en plus incapable de trouver un sujet de conversation.
« Irez-vous à la séance du comité ? demanda la comtesse : on dit qu’elle sera intéressante.
– J’ai promis d’y aller chercher ma belle-sœur. »
Nouveau silence, pendant lequel les trois dames échangèrent un regard.
« Il doit être temps de partir », pensa Levine, et il se leva. Les dames ne le retinrent plus, lui serrèrent la main et le chargèrent de mille choses pour sa femme.
Le suisse, en lui remettant sa pelisse, lui demanda son adresse, et l’inscrivit gravement dans un superbe livre relié.
« Au fond, tout cela m’est bien égal, pensa Levine, mais, bon Dieu, qu’on a l’air bête ! et combien tout cela est inutile et ridicule. »
Il alla chercher sa belle-sœur, la ramena chez lui, y trouva Kitty en bonne santé, et se rendit au club, où il devait rejoindre son beau-père.
VII
Levine n’avait pas remis le pied au club depuis le temps où, après avoir terminé ses études, il passa un hiver à Moscou ; mais ses souvenirs à demi effacés se réveillèrent devant le grand perron, au fond de la vaste cour circulaire, lorsqu’il vit le suisse lui ouvrir, en le saluant, la porte d’entrée et l’inviter à quitter ses galoches et sa fourrure avant de monter au premier. Comme autrefois il éprouva une espèce de bien-être auquel se joignait le sentiment de se trouver en bonne compagnie.
« Voilà longtemps que nous n’avons eu le plaisir de vous voir, dit le second suisse qui le reçut au haut de l’escalier et auquel tous les membres du club, ainsi que toute leur parenté, étaient connus. Le prince vous a inscrit hier ; Stépane Arcadiévitch n’est pas encore arrivé. »
Levine, en entrant dans la salle à manger, trouva les tables presque entièrement occupées ; parmi les convives il reconnut des figures amies : le vieux prince, Swiagesky, Serge Ivanitch, Wronsky ; et tous, jeunes et vieux, semblaient avoir déposé leurs soucis au vestiaire avec leurs fourrures, pour ne plus songer qu’à jouir des douceurs de la vie.
« Tu viens tard, dit le vieux prince, tendant la main à son gendre par-dessus l’épaule et en souriant. Comment va Kitty ? ajouta-t-il en introduisant un coin de sa serviette dans une boutonnière de son gilet.
– Elle va bien et dîne avec ses deux sœurs.
– Tant mieux ; tiens, va vite te mettre à cette table là-bas, ici tout est pris, dit le prince en prenant avec précaution une assiettée d’ouha6 de la main d’un domestique.
– Par ici, Levine, » cria une voix joviale du fond de la salle. C’était Tourovtzine assis près d’un jeune officier et gardant deux places qu’il destinait à Oblonsky et à Levine. Celui-ci prit avec plaisir une des chaises réservées, et se laissa présenter au jeune officier.
« Ce Stiva est toujours en retard.
– Le voici.
– Tu viens d’arriver, n’est-ce pas ? demanda Oblonsky à Levine lorsqu’il fut près de lui. Allons prendre un verre d’eau-de-vie. »
Et avant de commencer leur dîner les deux amis s’approchèrent d’une grande table sur laquelle une zakouska des plus variées était dressée ; Stépane Arcadiévitch trouva moyen néanmoins de demander un hors-d’œuvre spécial, qu’un laquais en livrée s’empressa de lui procurer.
Aussitôt après le potage on fit servir du champagne ; Levine avait faim, il mangea et but avec un grand plaisir, s’amusant de bon cœur des conversations de ses voisins. On raconta des anecdotes un peu légères, on se porta des toasts réciproques en faisant disparaître les bouteilles de champagne l’une après l’autre ; on parla chevaux, courses, et l’on cita le trotteur de Wronsky, Atlas, qui venait de gagner un prix.
« Et voilà l’heureux propriétaire lui-même », dit Stépane Arcadiévitch vers la fin du dîner, se renversant en arrière sur sa chaise, pour tendre la main à Wronsky qu’accompagnait un colonel de la Garde d’une stature gigantesque ; Wronsky se pencha vers Oblonsky, lui murmura d’un air de bonne humeur quelques mots à l’oreille, et avec un sourire aimable tendit la main à Levine.
« Enchanté de vous rencontrer, lui dit-il, je vous ai cherché dans toute la ville après les élections : vous aviez disparu.
– C’est vrai, je me suis esquivé le même jour. Nous venons de parler de votre trotteur, je vous en fais mon compliment.
– N’élevez-vous pas aussi des chevaux de course ?
– Moi, non ; mais mon père avait une écurie, et par tradition je m’y connais.
– Où as-tu dîné ? demanda Oblonsky.
– À la seconde table derrière les colonnes.
– On l’a accablé de félicitations ; c’est joli, un second prix impérial ! Ah ! si je pouvais avoir la même chance au jeu ! dit le grand colonel.
– C’est Yavshine », dit Tourovtzine à Levine en voyant le géant se diriger vers la chambre dite infernale.
Wronsky s’attabla près d’eux, et, sous l’influence du vin et de l’atmosphère sociable du club, Levine causa cordialement avec lui ; heureux de ne plus sentir de haine contre son ancien rival, il fit même une allusion à la rencontre qui avait eu lieu chez la princesse Marie Borisowna.
« Marie Borisowna ? quelle femme ! s’écria Stépane Arcadiévitch, et il conta sur la vieille dame une anecdote qui fit rire tout le monde, et principalement Wronsky.
– Eh bien, messieurs, si nous avons fini, sortons, » dit Oblonsky.
VIII
Levine quitta la salle à manger avec un singulier sentiment de légèreté dans les mouvements, et rencontra son beau-père dans le salon voisin.
« Que dis-tu de ce temple de l’indolence ? demanda le vieux prince en prenant son gendre sous le bras ; viens faire un tour.
– Je ne demande pas mieux, car cela m’intéresse.
– Moi aussi, mais autrement que toi. Quand tu vois des bonshommes comme ceux-ci, dit-il en montrant un vieux monsieur voûté, à la lèvre tombante, qui avançait péniblement chaussé de bottes de velours, tu crois volontiers qu’ils sont nés gâteux, et cela te fait sourire ; tandis que moi je les regarde en me disant qu’un de ces jours je traînerai la patte comme eux ! »
Tout en causant et en saluant leurs amis au passage, les deux hommes traversèrent les salons où l’on jouait aux cartes et aux échecs, pour arriver au billard, où un groupe de joueurs s’était rassemblé autour de quelques bouteilles de champagne ; ils jetèrent un coup d’œil à la chambre infernale : Yavshine, entouré de parieurs, y était déjà installé. Ils entrèrent avec précaution dans la salle de lecture : un homme jeune et de méchante humeur y feuilletait des journaux sous la lampe, près d’un général chauve absorbé par sa lecture. Ils pénétrèrent également dans une pièce que le prince avait surnommée le « salon des gens d’esprit », et y trouvèrent trois messieurs discourant sur la politique.
« Prince, on vous attend », vint annoncer un des partenaires de la partie du vieux prince, qui le cherchait de tous côtés.
Resté seul, Levine écouta encore les trois messieurs ; puis, se rappelant toutes les conversations du même genre entendues depuis le matin, il éprouva un ennui si profond qu’il se sauva pour chercher Tourovtzine et Oblonsky, avec lesquels au moins on ne s’ennuyait pas.
Ceux-ci étaient restés dans la salle de billard, où Stépane Arcadiévitch et Wronsky causaient dans un coin près de la porte.
« Ce n’est pas qu’elle s’ennuie, mais cette indécision l’énerve, » entendit Levine en passant. Il voulut s’éloigner, mais Stiva l’appela.
– Ne t’en va pas, Levine, dit-il, les yeux humides comme il les avait toujours après un moment d’attendrissement ou après boire, et ce jour-là c’était l’un et l’autre.
– C’est mon meilleur, mon plus cher ami, dit-il en s’adressant à Wronsky, et, comme toi aussi tu m’es cher, je voudrais vous rapprocher et vous voir amis ; vous êtes dignes de l’être.
– Il ne nous reste qu’à nous embrasser, répondit Wronsky gaiement, offrant à Levine une main que celui-ci serra avec cordialité.
– Enchanté, enchanté !
– Du champagne, cria Oblonsky à un domestique.
– Je le suis également, dit Wronsky ; – cependant malgré cette mutuelle satisfaction ils ne surent que dire.
– Tu sais qu’il ne connaît pas Anna, fit remarquer Oblonsky, et je veux le lui présenter.
– Elle en sera ravie, répondit Wronsky ; je vous aurais priés de partir immédiatement, mais je suis inquiet de Yavshine et je veux le surveiller.
– Il est en train de perdre ?
– Tout ce qu’il possède ; moi seul ai quelque influence sur lui, dit Wronsky. » Et au bout d’un moment il les quitta pour rejoindre son ami.
« Pourquoi n’irions-nous pas chez Anna sans lui ? dit Oblonsky en prenant Levine par le bras quand ils furent seuls. Il y a longtemps que je lui promets de t’amener. Que fais-tu ce soir ?
– Rien de particulier ; allons-y, si tu le désires.
– Parfait. Fais avancer ma voiture », dit Oblonsky en s’adressant à un laquais.
Et les deux hommes quittèrent le billard.
IX
« La voiture du prince Oblonsky ! » cria le suisse d’une voix tonnante.
La voiture avança, les deux amis y montèrent, et l’impression de bien-être physique et moral éprouvée par Levine à son entrée au club persista tant qu’ils restèrent dans la cour ; mais les cris des isvoschiks dans la rue, les secousses de l’équipage et l’aspect de l’enseigne rouge d’un cabaret borgne le ramenèrent à la réalité ; il se demanda s’il avait raison d’aller chez Anna ? Que dirait Kitty ? Stépane Arcadiévitch, comme s’il eût deviné ce qui se passait dans l’esprit de son compagnon, coupa court à ses méditations.
« Combien je suis heureux de te la faire connaître ! Tu sais que Dolly le désire depuis longtemps. Lvof aussi va chez elle. Bien qu’elle soit ma sœur, je ne peux pas nier la haute supériorité d’Anna : c’est une femme remarquable ; malheureusement sa situation est plus triste que jamais.
– Pourquoi cela ?
– Nous négocions un divorce, son mari y consent, mais il surgit des difficultés à cause de l’enfant, et depuis trois mois l’affaire n’avance pas. Dès que le divorce aura été prononcé, elle épousera Wronsky, et sa position deviendra aussi régulière que la tienne ou la mienne.
– En quoi consistent ces difficultés ?
– Ce serait trop long à te les raconter. Quoi qu’il en soit, la voilà depuis trois mois à Moscou, où elle est connue de tout le monde, et elle n’y voit pas d’autre femme que Dolly, parce qu’elle ne veut s’imposer à personne. Croirais-tu que cette sotte de princesse Barbe lui a fait entendre qu’elle la quittait par convenance ? Une autre qu’Anna se trouverait perdue, mais tu vas voir si elle s’est au contraire organisé une vie digne et bien remplie.
– À gauche, en face de l’église », cria Oblonsky au cocher, se penchant par la fenêtre et rejetant sa fourrure en arrière, malgré douze degrés de froid.
« N’a-t-elle donc pas une fille dont elle s’occupe ?
– Tu ne connais pas d’autre rôle à la femme que celui de couveuse ! Certainement oui, elle s’occupe de sa fille, mais elle n’en fait pas parade. Ses occupations sont d’un ordre intellectuel : elle écrit. Je te vois sourire, et tu as tort ; ce qu’elle écrit est destiné à la jeunesse, elle n’en parle à personne, sinon à moi qui ai montré le manuscrit à Varkouef, l’éditeur. Comme il écrit lui-même, il s’y connaît, et à son avis c’est une chose remarquable. Ne t’imagine pas au moins qu’elle pose pour le bas-bleu. Anna est avant tout une femme de cœur. Elle s’est aussi chargée d’une petite Anglaise et de sa famille.
– Par philanthropie ?
– Pourquoi y chercher un ridicule ? Cette famille est celle d’un dresseur anglais, très habile dans son métier, que Wronsky a employé ; le malheureux, perdu de boisson, a abandonné femme et enfants ; Anna s’est intéressée à cette infortunée et a fini par se charger des enfants, mais pas seulement pour leur donner de l’argent, car elle enseigne elle-même le russe à un des garçons afin de le faire entrer au gymnase, et garde la petite fille chez elle. »
La voiture entra en ce moment dans une cour ; Stépane Arcadiévitch sonna à la porte devant laquelle ils s’étaient arrêtés, et, sans demander si on recevait, se débarrassa de sa fourrure dans le vestibule. Levine, de plus en plus inquiet sur la convenance de la démarche qu’il faisait, imita cependant cet exemple. Il se trouva très rouge en se regardant au miroir, mais, sûr de ne pas être gris, il monta l’escalier à la suite d’Oblonsky. Un domestique les reçut au premier et, questionné familièrement par Stépane Arcadiévitch, répondit que madame était dans le cabinet du comte avec M. Varkouef.
Ils traversèrent une petite salle à manger en boiserie et entrèrent dans une pièce faiblement éclairée, où un réflecteur placé près d’un grand portrait répandait une lumière très douce sur l’image d’une femme aux épaules opulentes, aux cheveux noirs frisés, au sourire pensif, au regard troublant. Levine demeura fasciné : une créature aussi belle ne pouvait exister dans la réalité. C’était le portrait d’Anna fait par Mikhaïlof en Italie.
« Je suis charmée… » dit une voix qui s’adressait évidemment au nouveau venu. C’était Anna, qui, dissimulée par un treillage de plantes grimpantes, se levait pour accueillir ses visiteurs. Et dans la demi-obscurité da la chambre Levine reconnut l’original du portrait, en toilette simple et montante, qui ne prêtait pas au déploiement de sa beauté, mais ayant ce charme souverain si bien compris de l’artiste.
X
Elle s’avança vers lui et ne dissimula pas le plaisir que lui causait sa visite ; avec l’aisance et la simplicité d’une femme du meilleur monde, elle lui tendit une petite main énergique, le présenta à Varkouef et lui nomma la jeune fille assise avec son ouvrage près de la table.
« Je suis très heureuse de faire votre connaissance, car il y a longtemps que vous ne m’êtes plus un étranger, grâce à Stiva et à votre femme. Je n’oublierai jamais l’impression que celle-ci m’a faite ; on ne peut comparer cette charmante personne qu’à une jolie fleur ; et j’apprends qu’elle sera bientôt mère ? »
Elle parlait sans se presser, regardant tour à tour Levine et son frère, et mettant son nouveau visiteur à l’aise, comme s’ils se fussent connus depuis leur enfance.
Oblonsky lui demanda si on pouvait fumer.
« C’est pour cela que nous nous sommes réfugiés dans le cabinet d’Alexis », répondit-elle en avançant un porte-cigarettes d’écaille à Levine, après y avoir pris une cigarette.
« Comment vas-tu aujourd’hui ? dit Stiva.
– Pas mal ; un peu nerveuse, comme toujours.
– N’est-ce pas qu’il est beau ? dit Stépane Arcadiévitch, remarquant l’admiration de Levine pour le portrait.
– Je n’ai rien vu de plus parfait.
– Ni de plus ressemblant », ajouta Varkouef.
Le visage d’Anna brilla d’un éclat tout particulier lorsque, pour comparer le portrait à l’original, Levine la regarda attentivement ; celui-ci rougit, et pour cacher son trouble demanda à Mme Karénine quand elle avait vu Dolly.
« Dolly ? je l’ai vue avant-hier, très montée contre les professeurs de Grisha au gymnase, qu’elle accuse d’injustice ; nous causions tout à l’heure avec M. Varkouef des tableaux de Votchenko ; les connaissez-vous ?
– Oui, » répondit Levine, et la conversation s’engagea sur les nouvelles écoles de peinture et sur les illustrations qu’un peintre français venait de faire de la Bible. Anna causait avec esprit, mais sans aucune prétention, s’effaçant volontiers pour faire briller les autres, et, au lieu de se torturer comme il l’avait fait le matin, Levine trouva agréable et facile soit de parler, soit d’écouter. À propos du réalisme exagéré que Varkouef reprochait à la peinture française, Levine fit remarquer que le réalisme était une réaction, jamais la convention dans l’art n’ayant été poussée aussi loin qu’en France.
« Ne plus mentir devient de la poésie », dit-il, et il se sentit heureux de voir Anna rire en l’approuvant.
« Ce que vous dites là caractérise également la littérature, reprit-elle, Zola, Daudet ; il en est peut-être toujours ainsi : on commence par rêver des types imaginaires, un idéal de convention, mais, les combinaisons faites, ces types paraissent ennuyeux et froids, et l’on retombe dans le naturel.
– C’est juste, dit Varkouef.
– Ainsi vous venez du club ? » dit Anna à son frère, se penchant vers lui pour lui parler à voix basse.
« Voilà une femme ! » pensa Levine absorbé dans la contemplation de cette physionomie mobile, qui en causant avec Stiva exprimait tour à tour la curiosité, la colère et la fierté ; mais l’émotion d’Anna fut passagère ; elle ferma les yeux à demi comme pour recueillir ses souvenirs, et, se tournant vers la petite Anglaise :
« Please, order the tea in the drawing-room », dit-elle.
L’enfant se leva et sortit.
« A-t-elle bien passé son examen ? demanda Stépane Arcadiévitch.
– Parfaitement ; c’est une jeune fille pleine de moyens et d’un naturel charmant.
– Tu finiras par la préférer à ta propre fille.
– Voilà bien un jugement d’homme ! Peut-on comparer ces deux affections ? J’aime ma fille d’une façon, celle-ci d’une autre.
– Ah ! si Anna Arcadievna voulait dépenser au profit d’enfants russes la centième partie de l’activité qu’elle consacre à cette petite Anglaise, quels services son énergie ne rendrait-elle pas ! Elle accomplirait de grandes choses.
– Que voulez-vous ? cela ne se commande pas. Le comte Alexis Kyrilovitch (elle regarda Levine d’un air timide en prononçant ce nom, et celui-ci lui répondit par un regard approbateur et respectueux) m’a fort encouragée à visiter les écoles à la campagne ; j’ai essayé, mais n’ai jamais pu m’y intéresser. Vous parlez d’énergie ? mais la base de l’énergie, c’est l’amour, et l’amour ne se donne pas à volonté. Je serais fort embarrassée de vous dire pourquoi je me suis attachée à cette petite Anglaise, je n’en sais rien. »
Elle regarda encore Levine comme pour lui prouver qu’elle ne parlait que dans le but d’obtenir son approbation, sûre d’avance cependant qu’ils se comprenaient.
« Combien je suis de votre avis, s’écria celui-ci : on ne saurait mettre son cœur dans ces questions scolaires ; aussi les institutions philanthropiques restent-elles généralement lettre morte.
– Oui, dit Anna après un moment de silence, je n’ai jamais réussi à aimer tout un ouvroir de vilaines petites filles, je n’ai pas le cœur assez large ; pas même maintenant où j’aurais tant besoin d’occupation ! » ajouta-t-elle d’un air triste et en s’adressant à Levine, quoiqu’elle parlât à son frère. Puis, fronçant le sourcil, comme pour se reprocher cette demi-confidence, elle changea de conversation.
« Vous avez la réputation d’être un assez médiocre citoyen, dit-elle en souriant à Levine, mais je vous ai toujours défendu.
– De quelle façon ?
– Cela dépendait des attaques. Mais si nous allions prendre le thé, fit-elle en se levant et prenant un livre relié sur la table.
– Donnez-le-moi, Anna Arcadievna, dit Varkouef en montrant le livre.
– Non, c’est trop peu de chose.
– Je lui en ai parlé, murmura Stépane Arcadiévitch en désignant Levine.
– Tu as eu tort, mes écrits ressemblent à ces petits ouvrages faits par des prisonniers, qu’on nous vendait jadis ; ce sont des œuvres de patience… » Levine fut frappé du besoin de sincérité de cette femme remarquable, comme d’un charme de plus ; elle ne voulait pas dissimuler les épines de sa situation, et ce beau visage prit une expression grave qui l’embellit encore. Levine jeta un dernier coup d’œil au merveilleux portrait, tandis qu’Anna prenait le bras de son frère, et un sentiment de tendresse et de pitié s’empara de lui. Mme Karénine laissa les deux hommes passer au salon, et resta en arrière pour causer avec Stiva. De quoi lui parlait-elle ? Du divorce ? De Wronsky ? Levine ému n’entendit rien de ce que lui raconta Varkouef sur le livre écrit par la jeune femme. On causa pendant le thé ; les sujets intéressants ne tarissaient pas, et tous les quatre semblaient déborder d’idées ; mais on s’arrêtait pour laisser parler son voisin, et tout ce qui se disait prenait pour Levine un intérêt spécial. Il écoutait Anna, admirait son intelligence, la culture de son esprit, son tact, son naturel, et cherchait à pénétrer les replis de sa vie intime, de ses sentiments. Lui, si prompt à la juger et si sévère jadis, ne songeait plus qu’à l’excuser, et la pensée qu’elle n’était pas heureuse, et que Wronsky ne la comprenait pas, lui serrait le cœur. Il était plus de onze heures lorsque Stépane Arcadiévitch se leva pour partir ; Varkouef les avait déjà quittés depuis quelque temps. Levine se leva aussi, mais à regret ; il croyait être là depuis un moment seulement !
« Adieu, lui dit Anna en retenant une de ses mains dans les siennes avec un regard qui le troubla. Je suis contente que la glace soit rompue. Dites à votre femme que je l’aime comme autrefois, et si elle ne peut me pardonner ma situation, dites-lui combien je souhaite que jamais elle ne vienne à la comprendre. Pour pardonner, il faut avoir souffert, et que Dieu l’en préserve !
– Je le lui dirai », répondit Levine en rougissant.
XI
« Pauvre et charmante femme ! » pensa Levine en se retrouvant dans la rue à l’air glacé de la nuit.
« Que t’avais-je dit ? lui demanda Oblonsky en le voyant conquis : n’avais-je pas raison ?
– Oui, répondit Levine d’un air pensif, cette femme est vraiment remarquable, et la séduction qu’elle exerce ne tient pas seulement à son esprit : on sent qu’elle a du cœur. Elle fait peine !
– Dieu merci, tout s’arrangera j’espère ; mais que ceci te prouve qu’il faut se méfier des jugements téméraires. Adieu, nous allons de côtés différents. »
Levine rentra chez lui, subjugué par le charme d’Anna, cherchant à se rappeler les moindres incidents de la soirée, et persuadé qu’il comprenait cette personne supérieure.
Kousma en ouvrant la porte apprit à son maître que Catherine Alexandrovna se portait bien, et que ses sœurs venaient à peine de la quitter ; il lui remit en même temps deux lettres, et Levine les parcourut aussitôt. L’une était de son intendant, qui ne trouvait pas acheteur pour le blé à un prix convenable ; l’autre de sa sœur, qui lui reprochait de négliger son affaire de tutelle.
« Eh bien, nous vendrons au-dessous de notre prix, pensa-t-il tranchant légèrement la première question ; quant à ma sœur, elle est dans son droit en me grondant, mais le temps passe si rapidement que je n’ai pas trouvé le moyen d’aller au tribunal aujourd’hui, et j’en avais cependant l’intention. »
Il se jura d’y aller le lendemain et, se dirigeant vers la chambre de sa femme, jeta un coup d’œil rétrospectif sur sa journée : qu’avait-il fait, sinon causer, toujours causer ? Aucun des sujets abordés ne l’eût occupé à la campagne, ils ne prenaient d’importance qu’ici, et, quoique ces entretiens n’eussent rien de répréhensible, il se sentit comme un remords au fond du cœur en se rappelant son attendrissement de mauvais aloi sur Anna.
Kitty était triste et rêveuse ; le dîner des trois sœurs avait été gai ; cependant, Levine ne rentrant pas, la soirée leur avait paru longue.
« Qu’es-tu devenu ? lui demanda-t-elle, remarquant un éclat suspect dans ses yeux, mais se gardant bien de le dire pour ne pas arrêter son expansion.
– J’ai rencontré Wronsky au club et j’en suis bien aise ; cela s’est passé naturellement, et dorénavant il n’y aura plus de gêne entre nous, quoique mon intention ne soit pas de rechercher sa société. » Et tout en disant ces mots il rougit, car pour « ne pas rechercher sa société » il avait été chez Anna en sortant du club. « Nous nous plaignons des tendances du peuple à l’ivrognerie, mais je crois que les hommes du monde boivent tout autant, et ne se bornent pas à se griser les jours de fête. »
Kitty s’intéressait beaucoup plus à la cause de la rougeur subite de son mari qu’aux tendances du peuple à l’ivrognerie ; aussi reprit-elle ses questions :
« Qu’as-tu fait après le dîner ?
– Stiva m’a tourmenté pour l’accompagner chez Anna Arcadievna », répondit-il, rougissant de plus en plus et ne doutant pas cette fois du peu de convenance de sa visite.
Les yeux de Kitty lancèrent des éclairs, mais elle se contint et dit simplement :
« Ah !
– Tu n’es pas fâchée ? Stiva me l’a demandé avec tant d’insistance, et je savais que Dolly le désirait également.
– Oh non ! répondit-elle avec un regard qui ne prédisait rien de bon.
– C’est une charmante femme qu’il faut plaindre, continua Levine, et il raconta la vie que menait Anna, et transmit ses souvenirs à Kitty.
– De qui as-tu reçu une lettre ? »
Il le lui dit et, trompé par ce calme apparent, passa dans son cabinet pour se déshabiller. Quand il rentra, Kitty n’avait pas bougé ; assise à la même place, elle le regarda approcher et fondit en larmes.
« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il inquiet, comprenant la cause de ces pleurs.
– Tu t’es épris de cette affreuse femme, je l’ai vu à tes veux, elle t’a déjà ensorcelé. Et pouvait-il en être autrement ? Tu as été au club, tu as trop bu, où pouvais-tu aller de là, sinon chez une femme comme elle ? Non, cela ne saurait durer ainsi : demain nous repartons. »
Levine eut fort à faire pour adoucir sa femme, et n’y parvint qu’en promettant de ne plus retourner chez Anna, dont la pernicieuse influence, jointe à un excès de champagne, avait troublé sa raison. Ce qu’il confessa avec plus de sincérité fut le mauvais effet que lui produisait cette vie oisive passée à boire, manger et bavarder. Ils causèrent fort avant dans la nuit, et ne parvinrent à s’endormir que vers trois heures du matin, assez réconciliés pour retrouver le sommeil.
XII
Après avoir pris congé de ses visiteurs, Anna se mit à arpenter les appartements de long en large. Elle ne se dissimulait pas que depuis un certain temps ses rapports avec les hommes s’empreignaient d’une coquetterie presque involontaire, et s’avouait qu’elle avait fait son possible pour tourner la tête à Levine ; mais, quoique celui-ci lui eût plu, et qu’elle trouvât, comme Kitty, un rapport secret entre lui et Wronsky, malgré certains contrastes extérieurs, ce n’est pas à lui qu’elle songea. Une seule et même pensée la poursuivait.
« Pourquoi, puisque j’exerce une attraction aussi sensible sur un homme marié, amoureux de sa femme, n’en ai-je plus sur lui ? Pourquoi devient-il si froid ? Il m’aime encore cependant, mais quelque chose nous divise ! Il n’est pas rentré de la soirée, sous prétexte de surveiller Yavshine. Yavshine est-il un enfant ? Il ne ment pourtant pas ; ce qu’il tient à me prouver, c’est qu’il prétend garder son indépendance ; je ne le conteste pas, mais qu’a-t-il besoin de l’affirmer ainsi ? Ne peut-il donc comprendre l’horreur de la vie que je mène ? cette longue expectative d’un dénouement qui ne vient pas ? Toujours aucune réponse ! et que puis-je faire ? que puis-je entreprendre en attendant ? Rien, sinon me contenir, ronger mon frein, me forger des distractions ! Et qu’est-ce que ces Anglais, ces lectures, ce livre, sinon autant de tentatives pour m’étourdir, comme la morphine que je prends la nuit ! Son amour seul me sauverait ! » dit-elle, et des larmes de pitié sur son propre sort lui jaillirent des yeux.
Un coup de sonnette bien connu retentit, et aussitôt Anna, s’essuyant les yeux, feignit le plus grand calme, et s’assit près de la lampe avec un livre ; elle tenait à témoigner son mécontentement, non à laisser voir sa douleur. Wronsky ne devait pas se permettre de la plaindre : c’est ainsi qu’elle-même provoquait la lutte qu’elle reprochait à son amant de vouloir engager. Wronsky entra, l’air content et animé, s’approcha d’elle, et lui demanda gaiement si elle ne s’était pas ennuyée.
« Oh non, c’est une chose dont je me suis déshabituée. Stiva et Levine sont venus me voir.
– Je le savais ; Levine te plaît-il ? demanda-t-il en s’asseyant près d’elle.
– Beaucoup ; ils viennent à peine de partir. Qu’as-tu fait de Yavshine ?
– Quelle terrible passion que le jeu ! Il avait gagné 17 000 roubles, et j’étais parvenu à l’emmener, lorsqu’il m’a échappé ; en ce moment, il reperd tout.
– Alors pourquoi le surveiller ? – dit Anna relevant la tête brusquement et rencontrant le regard glacé de Wronsky ; – après avoir dit à Stiva que tu restais avec lui pour l’empêcher de jouer, tu as bien fini par l’abandonner ?
– D’abord je n’ai chargé Stiva d’aucune commission, puis je n’ai pas l’habitude de mentir, répondit-il avec la froide résolution de lui résister, et enfin j’ai fait ce qu’il me convenait de faire. »
« Anna, Anna, pourquoi ces récriminations ? » ajouta-t-il après un moment de silence, tendant sa main ouverte vers elle, dans l’espoir qu’elle y placerait la sienne. Un mauvais esprit la retint.
« Certainement tu as fait comme tu l’entendais, qui en doute ; mais pourquoi appuyer là-dessus ? » répondit-elle, tandis que Wronsky retirait sa main d’un air plus résolu encore.
« C’est une question d’entêtement, d’opiniâtreté pour toi, dit-elle, il s’agit de savoir qui d’entre nous l’emportera. Si tu savais combien, lorsque je te vois ainsi hostile, je me sens sur le bord d’un abîme, combien j’ai peur de moi-même ! » Et, prise de pitié pour son triste sort, elle détourna la tête afin de lui cacher ses sanglots.
« Mais à quel propos tout cela ? dit Wronsky effrayé de ce désespoir, et se penchant vers Anna pour lui prendre la main et la baiser. Peux-tu me reprocher de chercher des distractions au dehors ? Est-ce que je ne fuis pas la société des femmes ?
– Il ne manquerait plus que cela !
– Voyons, dis-moi ce qu’il faut que je fasse pour te rendre heureuse, je suis prêt à tout pour t’épargner une douleur ! dit-il, ému de la voir si malheureuse.
– Ce n’est rien, répondit-elle, la solitude, les nerfs ; n’en parlons plus. Raconte-moi ce qui s’est passé aux courses ; tu ne m’en as encore rien dit », fit-elle, cherchant à dissimuler l’orgueil qu’elle éprouvait d’avoir obligé ce caractère absolu à plier devant elle.
Wronsky demanda à souper et, tout en mangeant, lui raconta les incidents de la course ; mais au son de sa voix, à son regard de plus en plus froid, Anna comprit qu’elle payait la victoire qu’elle venait de remporter, et qu’il ne lui pardonnait pas les mots : « J’ai peur de moi-même, je me sens sur le bord d’un abîme ». C’était une arme dangereuse dont il ne fallait plus se servir ; il s’élevait entre eux comme un esprit de lutte, elle le sentait, et n’était pas maîtresse, non plus que Wronsky, de le dominer.
XIII
Quelques mois auparavant, Levine n’aurait pas cru possible de s’endormir paisiblement après une journée comme celle qu’il venait de passer ; mais on s’habitue à tout, surtout lorsqu’on voit les autres faire de même. Il dormait donc tranquille, sans souci de ses dépenses exagérées, de son temps gaspillé, de ses excès au club, de son absurde rapprochement avec un homme jadis amoureux de Kitty, et de sa visite, plus absurde encore, à une personne qui, après tout, n’était, qu’une femme perdue. Le bruit d’une porte qu’on entr’ouvrait le réveilla en sursaut ; Kitty n’était pas auprès de lui, et derrière le paravent qui divisait la chambre, il aperçut de la lumière.
« Qu’y a-t-il Kitty, est-ce toi ?
– Ce n’est rien, répondit celle-ci apparaissant une bougie à la main, et lui souriant d’un air significatif. Je me sens un peu souffrante.
– Quoi ? cela commence ? s’écria-t-il effrayé, cherchant ses vêtements pour s’habiller au plus vite.
– Non, non, ce n’est rien, c’est déjà passé », dit-elle le retenant de ses deux mains ; et s’approchant du lit elle éteignit la bougie et se recoucha. Levine était si fatigué que, malgré la frayeur qu’il avait éprouvée en voyant sa femme apparaître une lumière à la main, il se rendormit aussitôt ; quant aux pensées qui durent agiter cette chère âme, tandis qu’elle restait ainsi couchée auprès de lui, dans l’attente du moment le plus solennel qui pût marquer la vie d’une femme, il n’y réfléchit que plus tard. Vers sept heures, Kitty, partagée entre la crainte de l’éveiller et le désir de lui parler, finit par lui toucher l’épaule.
« Kostia, n’aie pas peur, ce n’est rien, mais je crois qu’il vaut mieux faire chercher Lisaveta Petrovna. » Elle ralluma la bougie, et Levine l’aperçut assise dans son lit, s’efforçant de tricoter.
« Je t’en prie, ne t’effraye pas, je n’ai pas peur du tout », dit-elle voyant l’air terrifié de son mari, et elle lui prit la main pour la presser contre son cœur et ses lèvres.
Levine sauta à bas du lit, enfila sa robe de chambre, et, toujours sans quitter sa femme des yeux, s’accabla des plus amers reproches en se rappelant la scène de la veille. Ce cher visage, ce regard, cette expression charmante qu’il aimait tant, lui apparurent sous un jour nouveau. Jamais cette âme candide et transparente ne s’était ainsi dévoilée à lui, et, désespéré de devoir s’en aller, il ne pouvait s’arracher, à la contemplation de ces traits animés d’une joyeuse résolution.
Kitty aussi le regardait ; mais tout à coup ses sourcils se plissèrent, elle attira son mari vers elle, et se serra contre sa poitrine, comme sous l’étreinte d’une vive douleur. Le premier mouvement de Levine en voyant cette souffrance muette fut encore de s’en croire coupable ; le regard plein de tendresse de Kitty le rassura ; loin de l’accuser elle semblait l’aimer davantage et, tout en gémissant, être fière de souffrir ; il sentit qu’elle atteignait à une hauteur de sentiments qu’il ne pouvait comprendre.
« Va, dit-elle un moment après, je ne souffre plus ; amène-moi Lisaveta Petrovna, j’ai déjà envoyé chez maman. » Et à son grand étonnement Levine la vit reprendre son ouvrage après avoir sonné sa femme de chambre. Il la trouva marchant et prenant des dispositions pour l’arrangement de sa chambre, lorsqu’il rentra après s’être habillé à la hâte et avoir fait atteler.
« Je vais chez le docteur, j’ai fait prévenir la sage-femme, ne faut-il rien de plus ? Ah oui, Dolly. »
Elle le regardait sans écouter et lui fit un geste de la main.
« Oui, oui, va », fit-elle. Et pendant qu’il traversait le salon il crut entendre une plainte.
« C’est elle qui gémit ! » pensa-t-il, et se prenant la tête à deux mains il se sauva en courant. « Seigneur, ayez pitié de nous, pardonnez-nous, aidez-nous ! » disait-il du fond du cœur ; et, lui, l’incrédule, ne connaissant plus ni scepticisme ni doute, invoqua Celui qui tenait en son pouvoir son âme et son amour.
Le cheval n’était pas attelé ; pour ne pas perdre de temps et occuper ses forces et son attention, il partit à pied donnant l’ordre au cocher de le suivre.
Au coin de la rue il aperçut un petit traîneau d’isvoschik arrivant au trot de son maigre cheval, et amenant Lisaveta Petrovna en manteau de velours, la tête enveloppée d’un châle.
« Dieu merci ! » murmura-t-il, apercevant avec bonheur le visage blond de la sage-femme devenu sérieux et grave. Il courut au-devant de l’isvoschik et l’arrêta.
« Pas plus de deux heures ? dit Lisaveta Petrovna ; alors ne pressez pas trop le docteur et prenez en passant de l’opium à la pharmacie.
– Vous croyez que tout se passera bien ? demanda-t-il. Que Dieu nous aide ! » Et, voyant arriver son cocher, il monta en traîneau et se rendit chez le docteur.
XIV
Le docteur dormait encore, et un domestique, absorbé par le nettoyage de ses lampes, déclara que son maître s’étant couché tard avait défendu de l’éveiller.
Levine d’abord troublé finit par se décider à aller à la pharmacie, se promettant de rester calme, mais de ne rien négliger pour atteindre son but, qui était d’emmener le docteur. À la pharmacie, on commença par lui refuser de l’opium avec autant d’indifférence que le domestique du docteur en avait eu à réveiller son maître ; Levine insista, nomma le médecin qui l’envoyait, la sage-femme, finit par obtenir le médicament, mais, à bout de patience, arracha la fiole des mains du pharmacien qui l’étiquetait, l’enveloppait et la ficelait avec un soin exaspérant.
Le docteur dormait toujours, et cette fois son domestique secouait les tapis. Résolu à garder son sang-froid, Levine tira alors un billet de dix roubles de son portefeuille, et, le mettant dans la main de l’inflexible serviteur, lui assura que Pierre Dmitritch ne le gronderait pas, ayant promis de venir à toute heure du jour ou de la nuit. Combien ce Pierre Dmitritch, si insignifiant d’ordinaire, devenait aux yeux de Levine un personnage important !
Le domestique, que ces arguments convainquirent, ouvrit alors un salon d’attente, et bientôt on entendit dans la pièce voisine le docteur tousser et répondre qu’il allait se lever. Trois minutes ne s’étaient pas écoulées que Levine, hors de lui, frappait à la porte de la chambre à coucher.
« Pierre Dmitritch, au nom du ciel, excusez-moi, mais elle souffre depuis plus de deux heures !
– Me voilà, me voilà, – répondit le docteur, et au son de sa voix Levine comprit qu’il souriait.
– Ces gens-là n’ont pas de cœur, pensa-t-il en entendant le docteur faire sa toilette : il peut tranquillement se peigner et se laver quand une question de vie ou de mort s’agite peut-être en ce moment !
– Bonjour, Constantin Dmitritch, dit le docteur en entrant paisiblement au salon ; que se passe-t-il donc ? »
Levine commença aussitôt un récit long et circonstancié, chargé d’une foule de détails inutiles, en s’interrompant à chaque instant pour presser le docteur de partir ; aussi crut-il que celui-ci se moquait de lui lorsqu’il proposa d’abord de prendre du café.
« Je vous comprends, ajouta le médecin en souriant ; mais croyez-moi, rien ne presse, et nous autres maris faisons triste figure dans ces cas-là. Le mari d’une de mes clientes se sauve d’habitude à l’écurie.
– Mais pensez-vous que cela se passe bien ?
– J’ai tout lieu de le croire.
– Vous allez venir, n’est-ce pas ? dit Levine apercevant la domestique avec un plateau.
– Dans une petite heure.
– Au nom du ciel !
– Eh bien, laissez-moi prendre mon café et j’y vais tout de suite. »
Mais, en voyant le docteur procéder flegmatiquement à son déjeuner, Levine n’y tint plus.
« Je me sauve, dit-il ; jurez-moi de venir dans un quart d’heure.
– Accordez-moi une demi-heure.
– Parole d’honneur ? »
Levine trouva la princesse à la porte, arrivant de son côté, et tous deux se rendirent auprès de Kitty après s’être embrassés, les larmes aux yeux.
Depuis qu’en s’éveillant il avait compris la situation, Levine, bien décidé à soutenir le courage de sa femme, s’était promis de renfermer ses impressions et de contenir son cœur à deux mains ; ignorant la durée possible de cette épreuve, il croyait s’être fixé un terme considérable en prenant la résolution de tenir bon pendant cinq heures. Mais, quand en rentrant au bout d’une heure il trouva Kitty souffrant toujours, la crainte de ne pouvoir résister au spectacle de ces tortures s’empara de lui, et il se prit à invoquer le ciel afin de ne pas défaillir. Cinq heures s’écoulèrent, l’état restait le même, et, le cœur déchiré, il vit sa terreur grandir avec les souffrances de Kitty ; peu à peu les conditions habituelles de la vie disparurent, la notion du temps cessa d’exister, et, selon que sa femme se cramponnait fiévreusement à lui, ou qu’elle le repoussait avec un gémissement, les minutes lui semblaient des heures, ou les heures des minutes. Lorsque la sage-femme demanda de la lumière, il fut tout surpris de voir le soir arrivé. Comment cette journée avait-elle passé ? il n’aurait su le dire ; tantôt il s’était vu auprès de Kitty agitée et plaintive, puis calme, et presque souriante, cherchant à le rassurer ; il se trouvait ensuite auprès de la princesse, rouge d’émotion, ses boucles grises défrisées, et se mordant les lèvres pour ne pas pleurer ; il avait aussi vu Dolly, le docteur fumant de grosses cigarettes, la sage-femme avec un visage sérieux mais rassurant, le vieux prince arpentant la salle à manger d’un air sombre. Les entrées, les sorties, tout se confondait dans sa pensée ; la princesse et Dolly se trouvaient avec lui dans la chambre de Kitty, puis tout à coup ils étaient tous transportés dans un salon où une table servie faisait son apparition. On l’employait à remplir des commissions ; il déménageait avec précaution des divans, des tables, et apprenait qu’il venait de préparer son propre lit pour la nuit. On l’envoyait demander quelque chose au docteur, et celui-ci lui répondait et lui parlait des désordres impardonnables de la Douma7 ; il se transportait chez la princesse, décrochait une image sainte dans sa chambre avec l’aide d’une vieille camériste, y brisait une petite lampe, et entendait la vieille bonne le consoler de cet accident, et l’encourager au sujet de sa femme. Comment tout cela était-il arrivé ? Pourquoi la princesse lui prenait-elle la main d’un air de compassion ? Pourquoi Dolly cherchait-elle à le faire manger avec forces raisonnements ? Pourquoi le docteur lui-même lui offrait-il des pilules en le regardant gravement ?
Il se sentait dans le même état moral qu’un an auparavant, près du lit de mort de Nicolas ; l’attente de la douleur, comme actuellement celle du bonheur, le transperçait au-dessus du niveau habituel de l’existence à des hauteurs d’où il découvrait des sommets plus élevés encore, et son âme criait vers Dieu avec la même simplicité, la même confiance qu’au temps de son enfance.
Sa vie, pendant ces longues heures, lui sembla dédoublée ; une moitié se passait au pied du lit de Kitty, l’autre chez lui, dans son cabinet, à parler de choses indifférentes ; et toujours un sentiment de culpabilité s’emparait de lui lorsqu’un gémissement arrivait à son oreille ; il se levait, courait alors vers sa femme, se rappelait en chemin qu’il n’y pouvait rien, voulait l’aider, la soutenir, et se reprenait à prier.
XV
Les bougies achevaient de brûler dans leurs bobèches, et Levine assis près du docteur l’entendait discourir sur le charlatanisme des magnétiseurs, lorsqu’un cri, qui n’avait rien d’humain, retentit ; il resta pétrifié sans oser bouger, regardant le docteur avec épouvante. Celui-ci pencha la tête, comme pour mieux écouter, et sourit d’un air d’approbation. Levine en était venu à ne plus s’étonner de rien, il se dit : « Cela doit être ainsi » ; mais pour s’expliquer ce cri il rentra sur la pointe des pieds dans la chambre de la malade. Évidemment quelque chose de nouveau s’y passait ; il le reconnut à la grave expression du visage pâle de la sage-femme, qui ne quittait pas des yeux Kitty. La pauvre petite tourna la tête vers lui, et chercha de sa main moite la main de son mari, qu’elle pressa sur son front.
« Reste, reste, je n’ai pas peur, dit-elle d’une voix saccadée. Maman, ôtez-moi mes boucles d’oreilles. Lisaveta Petrovna, ce sera bientôt fini, n’est-ce pas ? »
Tandis qu’elle parlait encore, son visage se défigura tout à coup, et le même cri épouvantable retentit.
Levine se prit la tête à deux mains et se sauva de la chambre.
« Ce n’est rien, tout va bien, », lui murmura Dolly. Mais on avait beau dire, il savait maintenant que tout était perdu ; appuyé au chambranle de la porte, il se demandait si ce pouvait être Kitty qui poussait des hurlements pareils ; il ne songeait à l’enfant que pour en avoir horreur ; il ne demandait même plus à Dieu la vie de sa femme, mais de mettre un terme à d’aussi atroces souffrances.
« Docteur, mon Dieu, qu’est-ce que cela veut dire ? dit-il en saisissant le bras du docteur qui entrait.
– C’est la fin », répondit celui-ci d’un ton si sérieux qu’il comprit que Kitty se mourait. Ne sachant plus que devenir, il rentra dans la chambre à coucher, croyant mourir avec sa femme, et ne la reconnaissant plus dans la créature torturée qui gisait devant lui. Soudain, les cris cessèrent : il n’y pouvait croire ! On chuchota, avec des allées et venues discrètes, et la voix de sa femme, murmurant avec une indéfinissable expression de bonheur : « C’est fini ! » parvint jusqu’à lui. Il leva la tête ; elle le regardait, une main affaissée sur la couverture, belle d’une beauté surnaturelle, et cherchant à lui sourire.
Les cordes trop tendues se rompirent et, sortant de ce monde mystérieux et terrible où il s’était agité pendant vingt-deux heures, Levine se sentit rentrer dans la réalité d’un lumineux bonheur ; il fondit en larmes, et des sanglots qu’il était loin de prévoir le secouèrent si violemment qu’il ne put parler. À genoux près de sa femme, il appuyait ses lèvres sur la main de Kitty, tandis qu’au pied du lit s’agitait entre les mains de la sage-femme, semblable à la lueur vacillante d’une petite lampe, la faible flamme de vie de cet être humain qui entrait dans le monde avec des droits à l’existence, au bonheur, et qui, une seconde auparavant, n’existait pas.
« Il vit, il vit, ne craignez rien, et c’est un garçon », entendit Levine, pendant que d’une main tremblante Lisaveta Petrovna frictionnait le dos du nouveau-né.
« Maman, c’est bien vrai ? » demanda Kitty.
La princesse ne répondit que par un sanglot.
Comme pour ôter le moindre doute à sa mère, une voix s’éleva au milieu du silence général ; et cette voix était un cri tout particulier, hardi, décidé, presque impertinent, poussé par ce nouvel être humain.
Levine, quelques moments auparavant, aurait cru sans hésitation, si quelqu’un le lui eût dit, que Kitty était morte, lui aussi, que leurs enfants étaient des anges, et qu’ils se trouvaient en présence de Dieu ; et maintenant qu’il rentrait dans la réalité, il dut faire un prodigieux effort pour admettre que sa femme vivait, qu’elle allait bien, et que ce petit être était son fils. Le bonheur de savoir Kitty sauvée était immense : mais pourquoi cet enfant ? d’où venait-il ? Cette idée lui parut difficile à accepter, et il fut longtemps sans pouvoir s’y habituer.
XV
Le vieux prince, Serge Ivanitch et Stépane Arcadiévitch se trouvaient réunis le lendemain vers dix heures chez Levine pour y prendre des nouvelles de l’accouchée. Levine se croyait séparé de la veille par un intervalle de cent ans ; il écoutait les autres parler, et faisait effort pour descendre jusqu’à eux, sans les offenser, des hauteurs auxquelles il planait. Tout en causant de choses indifférentes, il pensait à sa femme, à l’état de sa santé, à son fils, à l’existence duquel il ne croyait toujours pas. Le rôle de la femme dans la vie avait pris pour lui une grande importance depuis son mariage, mais la place qu’elle y occupait en réalité, dépassait maintenant toutes ses prévisions.
« Fais-moi savoir si je puis entrer », dit le vieux prince en le voyant sauter de son siège pour aller voir ce qui se passait chez Kitty.
Elle ne dormait pas ; coiffée de rubans bleus, et bien arrangée dans son lit, elle était étendue, les mains posées sur la couverture, causant à voix basse avec sa mère. Son regard brilla en voyant approcher son mari, son visage avait le calme surhumain qu’on remarque dans la mort, mais, au lieu d’un adieu, elle souhaitait la bienvenue à une vie nouvelle. L’émotion de Levine fut si vive qu’il détourna la tête.
« As-tu un peu dormi ? demanda-t-elle. Moi, j’ai sommeillé, et je me sens si bien ! »
L’expression de son visage changea subitement en entendant venir l’enfant.
« Donnez-le-moi, que je le montre à son père, dit-elle à la sage-femme.
– Nous allons nous montrer dès que nous aurons fait notre toilette, » répondit celle-ci en emmaillotant l’enfant au pied du lit.
Levine regarda le pauvre petit avec de vains efforts pour se découvrir des sentiments paternels ; il fut cependant pris de pitié en voyant la sage-femme manier ces membres grêles, et fit un geste pour l’arrêter.
« Soyez tranquille, dit celle-ci en riant, je ne lui ferai pas de mal » ; et, après avoir arrangé son poupon comme elle l’entendait, elle le présenta avec fierté en disant : « C’est un enfant superbe ! »
Mais cet enfant superbe, avec son visage rouge, ses yeux bridés, sa tête branlante, n’inspira à Levine qu’un sentiment de pitié et de dégoût. Il s’attendait à tout autre chose, et se détourna tandis que la sage-femme le posait sur les bras de Kitty. Tout à coup celle-ci se mit à rire, l’enfant avait pris le sein.
« C’est assez maintenant », dit la sage-femme au bout d’un moment, mais Kitty ne voulut pas lâcher son fils, qui s’endormit près d’elle.
« Regarde-le maintenant », dit-elle en tournant l’enfant vers son père, au moment où le petit visage prenait une expression plus vieillotte encore pour éternuer. Levine se sentit prêt à pleurer d’attendrissement ; il embrassa sa femme et quitta la chambre. Combien les sentiments que lui inspirait ce petit être étaient différents de ceux qu’il avait prévus ! Il n’éprouvait ni fierté ni bonheur, mais une pitié profonde, une crainte si vive que cette pauvre créature sans défense ne souffrit, qu’en la voyant éternuer il n’avait pu se défendre d’une joie imbécile.
XVII
Les affaires de Stépane Arcadiévitch traversaient une phase critique ; il avait dépensé les deux tiers de l’argent rapporté par la vente du bois, et le marchand ne voulait plus rien avancer ; Dolly, pour la première fois de sa vie, avait refusé sa signature lorsqu’il s’était agi de donner un reçu pour escompter le dernier tiers du payement : elle voulait dorénavant affirmer ses droits sur sa fortune personnelle.
La situation devenait fâcheuse, mais Stépane Arcadiévitch ne l’attribuait qu’à la moitié de son traitement, et se reprochait, en voyant plusieurs de ses camarades occuper des fonctions rémunératrices, de s’endormir et de se laisser oublier. Aussi se mit-il en quête de quelque bonne place bien rétribuée, et vers la fin de l’hiver il crut l’avoir trouvée. C’était une de ces places, comme on en rencontre maintenant, variant de mille à cinquante mille roubles de rapport annuel, et exigeant des aptitudes si variées, en même temps qu’une activité si extraordinaire, que, faute de trouver un homme assez richement doué pour la remplir, on se contente d’y mettre un homme honnête. Stépane Arcadiévitch l’était dans toute la force du terme, selon la société moscovite, car pour Moscou l’honnêteté a deux formes : elle consiste à savoir tenir tête adroitement aux sphères gouvernementales, aussi bien qu’à ne pas frustrer son prochain.
Oblonsky pouvait cumuler cette position avec ses fonctions actuelles, et y gagner une augmentation de revenus de sept à dix mille roubles ; mais tout dépendait du bon vouloir de deux ministres, d’une dame et de deux Israélites qu’il devait aller solliciter à Pétersbourg, après avoir mis en campagne les influences dont il disposait à Moscou. Ayant en outre promis à Anna de voir Karénine au sujet du divorce, il extorqua à Dolly cinquante roubles, et partit pour la capitale.
Reçu par Karénine, il dut commencer par subir l’exposé d’un projet de réforme sur le relèvement des finances russes, en attendant le moment de placer son mot sur ses projets personnels et ceux d’Anna.
« C’est fort juste, dit-il lorsque Alexis Alexandrovitch, arrêtant sa lecture, ôta le pince-nez sans lequel il ne pouvait plus lire, pour regarder son beau-frère d’un air interrogateur ; c’est fort juste dans le détail, mais le principe dirigeant de notre époque n’est-il pas, en définitive, la liberté ?
– Le principe nouveau que j’expose embrasse également celui de la liberté, répondit Alexis Alexandrovitch en remettant son pince-nez pour indiquer dans son élégant manuscrit un passage concluant ; car si je réclame le système protectionniste, ce n’est pas pour l’avantage du petit nombre, mais pour le bien de tous, des basses classes comme des classes élevées, et c’est là ce qu’ils ne veulent pas comprendre, ajouta-t-il en regardant Oblonsky par-dessus son pince-nez, absorbés qu’ils sont par leurs intérêts personnels, et si aisément satisfaits de phrases creuses. »
Stépane Arcadiévitch savait que Karénine était au bout de ses démonstrations lorsqu’il interpellait ceux qui s’opposaient aux réformes qu’il élaborait ; aussi ne chercha-t-il pas à sauver le principe de la liberté, et attendit-il qu’Alexis Alexandrovitch se tût, en feuilletant son manuscrit d’un air pensif.
« À propos, dit Oblonsky après un moment de silence, je te prierais, dans le cas où tu rencontrerais Pomorsky, de lui dire un mot pour moi ; je voudrais être nommé membre de la commission des agences réunies du Crédit mutuel et des Chemins de fer du sud. » Stépane Arcadiévitch savait nommer sans se tromper la place à laquelle il aspirait.
« Pourquoi veux-tu cette place ? » demanda Karénine, craignant une contradiction avec ses plans de réforme ; mais le fonctionnement de cette commission était si compliqué, et les projets de réforme de Karénine si vastes, qu’on ne pouvait à première vue s’en rendre compte.
« Le traitement est de neuf mille roubles, et mes moyens…
– Neuf mille roubles ! répéta Karénine, se rappelant qu’un des points sur lesquels il insistait était l’économie. Ces appointements exagérés sont, comme je le prouve dans ma brochure, une preuve de la défectuosité de notre « assiette » économique.
– Un directeur de banque touche bien dix mille roubles, et un ingénieur jusqu’à vingt mille ; ce ne sont pas des sinécures.
– Selon moi, ces traitements doivent être considérés au même point de vue que le prix d’une marchandise, et par conséquent être soumis aux mêmes lois d’offre et de demande ; or si je vois deux ingénieurs également capables, ayant fait au corps les mêmes études, recevoir l’un quarante mille roubles, tandis que l’autre se contente de deux mille ; et si d’autre part je vois un hussard, qui ne possède aucune connaissance spéciale, devenir directeur d’une banque avec des appointements phénoménaux, je conclus qu’il y a là un vice économique d’une désastreuse influence sur le service de l’État.
– Tu conviendras cependant qu’il est essentiel de faire occuper ces postes par des hommes honnêtes, interrompit Stépane Arcadiévitch, appuyant sur ce dernier mot.
– C’est un mérite négatif, répondit Alexis Alexandrovitch, insensible à la signification moscovite de ce terme.
– Fais-moi le plaisir néanmoins d’en parler à Pomorsky.
– Volontiers, mais il me semble que Bolgarine doit être plus influent.
– Bolgarine est bien disposé », se hâta de dire Oblonsky rougissant, en se rappelant avec un certain malaise la visite qu’il avait faite le matin même à cet Israélite, et la façon dont lui, prince Oblonsky, descendant de Rurick, avait fait antichambre pour être, après une longue attente, reçu avec une politesse obséquieuse qui cachait mal le triomphe de Bolgarine, fier de se voir sollicité par un prince.
Il avait presque essuyé un refus, mais ne s’en souvenait que maintenant, tant il avait cherché à l’oublier, et en rougissait involontairement.
XVIII
« Il me reste encore une chose à te demander, tu devines laquelle : Anna… », dit Stépane Arcadiévitch, repoussant les souvenirs désagréables de sa pensée.
Le visage de Karénine prit à ce nom une expression de rigidité cadavérique.
« Que voulez-vous encore de moi ? dit-il se retournant sur son fauteuil et fermant son pince-nez.
– Une décision quelconque, Alexis Alexandrovitch ; je m’adresse à toi, non comme – il allait dire au « mari trompé » et s’arrêta pour articuler avec peu d’à-propos – à l’homme d’État, mais comme au chrétien, à l’homme de cœur. Aie pitié d’elle.
– De quelle façon ? demanda Karénine doucement.
– Elle te ferait peine si tu la voyais ; sa situation est cruelle.
– Je croyais, dit tout à coup Karénine d’une voix perçante, qu’Anna Arcadievna avait obtenu tout ce qu’elle souhaitait ?
– Ne récriminons pas, Alexis Alexandrovitch ; le passé ne nous appartient plus ; ce qu’elle attend maintenant, c’est le divorce.
– J’avais cru comprendre qu’au cas où je garderais mon fils, Anna Arcadievna refusait le divorce ? Mon silence équivalait donc à une réponse, car je considère cette question comme jugée, dit-il en s’animant de plus en plus.
– Ne nous échauffons pas, de grâce, dit Stépane Arcadiévitch touchant le genou de son beau-frère ; récapitulons plutôt. Au moment de votre séparation, avec une générosité inouïe, tu lui laissais ton fils et acceptais le divorce ; elle s’est alors sentie trop coupable envers toi, trop humiliée, pour accepter : mais l’avenir lui a prouvé qu’elle s’était créé une situation intolérable.
– La situation d’Anna Arcadievna ne m’intéresse en rien, dit Karénine en levant les sourcils.
– Permets-moi de ne pas le croire, répondit Oblonsky avec douceur ; mais en admettant qu’elle ait, selon toi, mérité de souffrir, le fait est que nous sommes tous malheureux, et que nous te supplions de la prendre en pitié ; à qui ses souffrances profitent-elles ?
– En vérité, ne dirait-on pas que c’est moi que vous en accusez ?
– Mais non, dit Stépane Arcadiévitch, touchant cette fois le bras de Karénine comme s’il eût espéré l’adoucir par ses gestes. Je veux simplement te faire comprendre que tu ne peux rien perdre à ce que sa position s’éclaircisse. D’ailleurs tu l’as promis ; laisse-moi arranger la chose, tu n’auras pas à t’en occuper.
– Mon consentement a été donné autrefois, et j’ai pu croire qu’Anna Arcadievna aurait à son tour la générosité de comprendre… (les lèvres tremblantes de Karénine purent à peine proférer ces mots).
– Elle ne demande plus l’enfant, elle ne demande que le moyen de sortir de l’impasse où elle se trouve ; le divorce devient pour elle une question de vie ou de mort ; elle se serait peut-être soumise, si elle n’avait eu confiance en ta promesse, et si depuis six mois qu’elle est à Moscou elle n’y vivait dans la fièvre de l’attente. Sa situation est celle d’un condamné à mort qui aurait depuis six mois la corde au cou, et ne saurait s’il doit attendre sa grâce ou le coup final. Aie pitié d’elle, et quant aux scrupules…
– Je ne parle pas de cela, interrompit Karénine avec dégoût, mais j’ai peut-être promis plus que je ne suis en mesure de tenir.
– Tu refuses alors !
– Je ne refuse jamais le possible, mais je demande le temps de réfléchir ; vous professez d’être un libre-penseur, mais moi qui suis croyant, je ne puis éluder la loi chrétienne dans une question aussi grave.
– Notre Église n’admet-elle donc pas le divorce ? s’écria Stépane Arcadiévitch sautant de son siège.
– Pas dans ce sens.
– Alexis Alexandrovitch, je ne te reconnais plus ! dit Oblonsky après un moment de silence. Est-ce toi qui disais autrefois : « Après le manteau il faut encore donner la robe », et maintenant…
– Je vous serais obligé de couper court à cet entretien, dit Karénine se levant tout a coup, tremblant de tous ses membres.
– Pardonne-moi de t’affliger, répondit Oblonsky confus, et lui tendant la main ; mais il fallait bien remplir la mission dont j’étais chargé. »
Karénine mit sa main dans celle de Stépane Arcadiévitch et dit après avoir réfléchi un instant :
« Vous aurez ma réponse définitive après-demain ; il faut que je cherche ma voie. »
XIX
Stépane Arcadiévitch allait sortir, lorsque le valet de chambre annonça :
« Serge Alexeivitch.
– Qui est-ce ? demanda Oblonsky ; mais c’est Serge, fit-il se ravisant, et moi qui croyais qu’il s’agissait de quelque directeur du département. Anna m’a prié de le voir, » pensa-t-il.
Et il se souvint de l’air craintif et triste dont Anna lui avait dit : « Tu le verras, et tu pourras savoir ce qu’il fait, où il est, qui prend soin de lui. Et Silva, si c’était possible, avec le divorce… ! » Il avait compris l’ardent désir d’obtenir la garde de l’enfant ; mais, après la conversation qu’il venait d’avoir, c’était hors de question ; il n’en fut pas moins content de revoir Serge, quoique Karénine se fût hâté de le prévenir qu’on ne lui parlait pas de sa mère.
« Il a été gravement malade après leur dernière entrevue ; nous avons craint un moment pour sa vie ; aussi, maintenant qu’il s’est remis et bien fortifié aux bains de mer, ai-je suivi le conseil du docteur en le mettant en pension. L’entourage de camarades de son âge exerce une heureuse influence sur lui, il va à merveille et travaille bien.
– Mais ce n’est plus un enfant, c’est vraiment un homme ! » s’écria Stépane Arcadiévitch, voyant entrer un beau garçon robuste, vêtu d’une veste d’écolier, qui courut sans aucune timidité vers son père ; Serge salua son oncle comme un étranger, puis en le reconnaissant il se détourna, et tendit ses notes à son père.
« C’est bien, dit celui-ci, tu peux aller jouer.
– Il a grandi et maigri et perdu son air enfantin, remarqua Stépane Arcadiévitch en souriant ; te souviens-tu de moi ?
– Oui, mon oncle », répondit l’enfant, qui se sauva le plus vite possible.
Depuis un an que Serge avait revu sa mère, ses souvenirs s’étaient peu à peu effacés, et la vie qu’il menait, entouré d’enfants de son âge, y contribuait ; il repoussait même ces souvenirs comme indignes d’un homme, et, personne ne lui parlant de sa mère, il en avait conclu que ses parents étaient brouillés, et qu’il devait s’habituer à l’idée de rester avec son père ; la vue de son oncle le troubla ; il craignit de retomber dans une sensibilité qu’il avait appris à redouter, et préféra ne pas songer au passé. Stépane Arcadiévitch le trouva jouant sur l’escalier en quittant le cabinet de Karénine, et l’enfant se montra plus communicatif hors de la présence de son père ; il se laissa questionner sur ses leçons, ses jeux, ses camarades, répondit à son oncle d’un air heureux, et celui-ci, en admirant ce regard vif et gai, si semblable à celui de sa mère, ne put s’empêcher de lui demander :
« Te rappelles-tu ta mère ?
– Non », répondit l’enfant devenant pourpre, et son oncle ne parvint plus à le faire causer.
Lorsque le précepteur trouva Serge une demi-heure sur l’escalier, il ne put démêler s’il pleurait ou s’il boudait.
« Vous êtes-vous fait mal ? demanda-t-il.
– Si je m’étais fait mal, personne ne s’en douterait, répondit l’enfant.
– Qu’avez-vous donc ?
– Rien ; laissez-moi ; pourquoi ne me laisse-t-on pas tranquille ; qu’est-ce que cela peut leur faire si je me souviens ou si j’oublie ? » Et l’enfant semblait défier le monde entier.
XX
Stépane Arcadiévitch ne consacra pas son séjour à Pétersbourg exclusivement à ses affaires ; il venait, disait-il, « s’y remonter », car Moscou, en dépit de ses cafés chantants et de ses tramways, n’en restait pas moins une espèce de marécage dans lequel on s’embourbait moralement. Le résultat forcé d’un séjour trop prolongé dans cette eau stagnante était de s’y affaisser de corps et d’esprit ; Oblonsky lui-même y tournait à l’aigre, se querellait avec sa femme, se préoccupait de sa santé, de l’éducation de ses enfants, des menus détails du service ; il en venait même à s’inquiéter d’avoir des dettes !
Aussitôt qu’il mettait le pied à Pétersbourg, il reprenait goût à l’existence et oubliait ses ennuis. On y entendait si différemment la vie et les devoirs envers la famille ! Le prince Tchetchensky ne venait-il pas de lui raconter, le plus simplement du monde, qu’ayant deux ménages il trouvait fort avantageux d’introduire son fils légitime dans sa famille de cœur, afin de le déniaiser. Aurait-on compris cela à Moscou ? Ici on ne s’embarrassait pas des enfants à la façon de Lvof : ils allaient à l’école ou en pension, et on ne renversait pas les rôles en leur donnant une place exagérée dans la famille. Le service de l’État s’y faisait aussi dans des conditions si différentes ! On pouvait se créer des relations, des protections, arriver à faire carrière !
Stépane Arcadiévitch avait rencontré un de ses amis, Bortniansky, dont la position grandissait rapidement ; il lui parla de la place qu’il convoitait.
« Quelle singulière idée as-tu d’avoir recours à ces Juifs ! Ce sont toujours là de vilaines affaires.
– J’ai besoin d’argent ; il faut trouver de quoi vivre.
– Mais ne vis-tu donc pas ?
– Oui, mais avec des dettes.
– En as-tu beaucoup ? demanda Bortniansky avec sympathie.
– Oh oui ! Vingt mille roubles ! »
Bortniansky éclata de rire : « Heureux mortel ! J’ai un million et demi de dettes ! Je ne possède pas un sou, et, comme tu peux t’en apercevoir, je vis quand même. »
Cet exemple était confirmé par beaucoup d’autres.
Et comme on rajeunissait à Pétersbourg ! Stépane Arcadiévitch y éprouvait le même sentiment que son oncle, le prince Pierre, à l’étranger.
« Nous ne savons pas vivre ici, disait ce jeune homme de soixante ans ; à Bade je me sens renaître, je m’égaye à dîner, les femmes m’intéressent, je suis fort et vigoureux. Rentré en Russie pour y retrouver mon épouse, et à la campagne encore, je tombe à plat, je ne quitte plus ma robe de chambre. Adieu les jeunes beautés ! je suis vieux, je pense à mon salut. Pour me refaire, il faut Paris. »
Le lendemain de son entrevue avec Karénine, Stépane Arcadiévitch alla voir Betsy Tverskoï, avec laquelle ses relations étaient assez bizarres. Il avait l’habitude de lui faire la cour en riant et de lui tenir des propos assez lestes ; mais ce jour-là, sous l’influence de l’air de Pétersbourg, il se conduisit avec tant de légèreté, qu’il fut heureux de voir la princesse Miagkaïa interrompre un tête-à-tête qui commençait à le gêner, n’ayant aucun goût pour Betsy.
« Ah ! vous voilà, dit la grosse princesse en l’apercevant, et que fait votre pauvre sœur ? Depuis que des femmes qui font cent fois pis qu’elle, lui jettent la pierre, je l’absous complètement. Comment Wronsky ne m’a-t-il pas avertie de leur passage à Pétersbourg ? J’aurais mené votre sœur partout. Faites-lui mes amitiés et parlez-moi d’elle.
– Sa position est fort pénible, » commença Stépane Arcadiévitch.
Mais la princesse, qui poursuivait son idée, l’interrompit : « Elle a d’autant mieux fait que c’était pour planter là cet imbécile, – je vous demande pardon, – votre beau-frère, qu’on a toujours voulu faire passer pour un aigle. Moi seule ai toujours protesté, et l’on est de mon avis, maintenant qu’il s’est lié avec la comtesse Lydie et Landau. Cela me gêne d’être de l’avis de tout le monde.
– Vous allez peut-être m’expliquer une énigme ; hier, à propos du divorce, mon beau-frère m’a dit qu’il ne pouvait me donner de réponse avant d’avoir réfléchi, et un matin je reçois une invitation de Lydie Ivanovna pour passer la soirée ?
– C’est bien cela, s’écria la princesse enchantée : ils consulteront Landau.
– Qui est Landau ?
– Comment, vous ne savez pas ? Le fameux Jules Landau, le clairvoyant ? Voilà ce que l’on gagne à vivre en province ! Landau était commis de magasin à Paris ; il vint un jour chez un médecin, s’endormit dans le salon de consultation, et pendant son sommeil donna les conseils les plus surprenants aux assistants. La femme de Youri Milidinsky l’appela auprès de son mari malade ; selon moi il ne lui a fait aucun bien, car Milidinsky reste tout aussi malade que devant, mais sa femme et lui sont toqués de Landau, l’ont promené partout à leur suite, et l’ont amené en Russie. Naturellement on s’est jeté sur lui ici ; il traite tout le monde, il a guéri la princesse Bessoubof, qui, par reconnaissance, l’a adopté.
– Comment cela ?
– Je dis bien adopté ; il ne s’appelle plus Landau, mais prince Bessoubof. Lydie, que j’aime du reste beaucoup malgré sa tête à l’envers, n’a pas manqué de se coiffer de Landau, et rien de ce qu’elle et Karénine entreprennent ne se décide sans l’avoir consulté ; le sort de votre sœur est donc entre les mains de Landau, comte Bessoubof. »
XXI
Après un excellent dîner chez Bortniansky, suivi de quelques verres de cognac, Stépane Arcadiévitch se rendit chez la comtesse Lydie un peu plus tard que l’heure indiquée.
« Y a-t-il du monde chez la comtesse ? demanda-t-il au suisse en remarquant auprès du paletot bien connu de Karénine un bizarre manteau à agrafes.
– Alexis Alexandrovitch Karénine et le comte Bessoubof, répondit gravement le suisse.
– La princesse Miagkaïa avait raison, pensa Oblonsky en montant l’escalier ; c’est une femme à cultiver, que la princesse ; elle a une grande influence, et pourrait peut-être dire un mot à Pomorsky. »
La nuit n’était pas encore venue, mais dans le petit salon de la comtesse Lydie les stores étaient baissés, et elle-même, assise près d’une table éclairée par une lampe, causait à voix basse avec Karénine, tandis qu’un homme pâle et maigre, avec des jambes grêles et une tournure féminine, de longs cheveux retombant sur le collet de sa redingote, et de beaux yeux brillants, se tenait à l’autre bout de la pièce, examinant les portraits suspendus au mur. Oblonsky, après avoir salué la maîtresse de la maison, se retourna involontairement pour examiner ce singulier personnage.
« Monsieur Landau, » dit la comtesse doucement et avec une précaution qui frappa Oblonsky.
Landau s’approcha aussitôt, posa sa main humide dans celle d’Oblonsky, auquel la comtesse le présenta, et reprit son poste près des portraits. Lydie Ivanovna et Karénine échangèrent un regard.
« Je suis très heureuse de vous voir aujourd’hui, dit la comtesse à Oblonsky, en lui désignant un siège. Vous remarquez, ajouta-t-elle à mi-voix, que je vous l’ai présenté sous le nom de Landau, mais vous savez qu’il se nomme comte Bessoubof ? Il n’aime pas ce titre.
– On m’a dit qu’il avait guéri la princesse Bessoubof ?
– Oui ; elle est venue me voir aujourd’hui, dit la comtesse en s’adressant à Karénine, et fait pitié à voir ; cette séparation lui porte un coup affreux !
– Le départ est donc décidé ?
– Oui, il va à Paris, il a entendu une voix, dit Lydie Ivanovna regardant Oblonsky.
– Une voix ! vraiment ! répéta celui-ci, sentant qu’il fallait user d’une grande prudence dans une société où se produisaient d’aussi étranges incidents.
– Je vous connais depuis longtemps, dit la comtesse à Oblonsky après un moment de silence : « Les amis de nos amis sont nos amis » ; mais pour être vraiment amis, il faut se rendre compte de ce qui se passe dans l’âme de ceux qu’on aime, et je crains que vous n’en soyez pas là avec Alexis Alexandrovitch. Vous comprenez ce que je veux dire ? fit-elle en levant ses beaux yeux rêveurs vers Stépane Arcadiévitch.
– Je comprends en partie que la position d’Alexis Alexandrovitch… répondit Oblonsky ne comprenant pas du tout et désireux de rester dans les généralités.
– Oh ! je ne parle pas des changements extérieurs… dit gravement la comtesse, suivant d’un regard tendre Karénine qui s’était levé pour rejoindre Landau ; c’est l’âme qui est changée, et je crains fort que vous n’ayez pas suffisamment réfléchi à la portée de cette transformation.
– Nous avons toujours été amis, et je puis me figurer maintenant en traits généraux… dit Oblonsky, répondant au regard profond de la comtesse par un regard caressant, tout en songeant à celui des deux ministres auprès duquel elle pourrait le plus efficacement le servir.
– Cette transformation ne saurait porter atteinte à son amour pour le prochain, au contraire, elle l’élève, l’épure ; mais je crains que vous ne compreniez pas.
– Pas tout à fait, comtesse ; son malheur…
– Oui, son malheur est devenu la cause de son bonheur, puisque son cœur s’est éveillé à Lui », dit-elle en plongeant ses yeux pensifs dans ceux de son interlocuteur.
« Je crois qu’on pourra la prier de parler à tous les deux », pensa Oblonsky.
« Certainement, comtesse, mais ce sont des questions intimes qu’on n’ose pas aborder.
– Au contraire, nous devons nous entr’aider.
– Sans aucun doute, mais les différences de conviction, et d’ailleurs… dit Oblonsky avec son sourire onctueux.
– Je crois qu’il va s’endormir », dit Alexis Alexandrovitch s’approchant de la comtesse pour lui parler à voix basse.
Stépane Arcadiévitch se retourna ; Landau s’était assis près de la fenêtre, le bras appuyé sur un fauteuil, et la tête baissée ; il la releva et sourit d’un air enfantin en voyant les regards tournés vers lui.
« Ne faites pas attention, dit la comtesse avançant un siège à Karénine. J’ai remarqué que les Moscovites, les hommes surtout, étaient fort indifférents en matière de religion.
– J’aurais cru le contraire, comtesse.
– Mais vous-même, dit Alexis Alexandrovitch avec son sourire fatigué, vous me semblez appartenir à la catégorie des indifférents ?
– Est-il possible de l’être ! s’écria Lydie Ivanovna.
– Je suis plutôt dans l’attente, répondit Oblonsky avec son plus aimable sourire, mon heure n’est pas encore venue. »
Karénine et la comtesse se regardèrent.
« Nous ne pouvons jamais connaître notre heure, ni nous croire prêts, dit Alexis Alexandrovitch ; la grâce ne frappe pas toujours le plus digne, témoin Saül.
– Pas encore, murmura la comtesse suivant des yeux les mouvements du Français qui s’était rapproché.
– Me permettez-vous d’écouter ? demanda-t-il.
– Certainement, nous ne voulions pas vous gêner ; prenez place, dit la comtesse tendrement.
– L’essentiel est de ne pas fermer les yeux à la lumière, continua Alexis Alexandrovitch.
– Et quel bonheur n’éprouve-t-on pas à sentir sa présence constante dans notre âme !
– On peut essentiellement être incapable de s’élever à une hauteur semblable, dit Stépane Arcadiévitch, convaincu que les hauteurs religieuses n’étaient pas son fait, mais craignant d’indisposer une personne qui pouvait parler à Pomorsky.
– Vous voulez dire que le péché nous en empêche ? Mais c’est une idée fausse. Le péché n’existe plus pour celui qui croit.
– Oui, mais la foi sans les œuvres n’est-elle pas lettre morte ? dit Stépane Arcadiévitch, se rappelant cette phrase de son catéchisme.
– Le voilà ce fameux passage de l’épître de saint Jacques qui a fait tant de mal ! s’écria Karénine en regardant la comtesse, comme pour lui rappeler de fréquentes discussions sur ce sujet. Que d’âmes n’aura-t-il pas éloignées de la foi !
– Ce sont nos moines qui prétendent se sauver par les œuvres, les jeûnes, les abstinences, etc., dit la comtesse d’un air de souverain mépris.
– Le Christ, en mourant pour nous, nous sauve par la foi, reprit Karénine.
– Vous comprenez l’anglais ? demanda Lydie Ivanovna, et sur un signe affirmatif elle se leva pour prendre une brochure sur une étagère.
– Je vais vous lire « Safe and happy » ou « Under the wing ! » dit-elle en interrogeant Karénine du regard. C’est très court, ajouta-t-elle en venant se rasseoir. Vous verrez le bonheur surhumain qui remplit l’âme croyante ; ne connaissant plus la solitude, l’homme n’est plus malheureux. Connaissez-vous Mary Sanine ? vous savez son malheur ? Elle a perdu son fils unique ! Eh bien, depuis qu’elle a trouvé sa voie, son désespoir s’est changé en consolation ; elle remercie Dieu de la mort de son enfant. Tel est le bonheur que donne la foi !
– « Oh oui ! certainement… murmura Stépane Arcadiévitch, heureux de pouvoir se taire pendant la lecture, et de ne pas risquer ainsi de compromettre ses affaires.
« Je ferai mieux de ne rien demander aujourd’hui », pensa-t-il.
« Cela vous ennuiera, dit la comtesse à Landau, car vous ne savez pas l’anglais.
« Oh ! je comprendrai, » répondit celui-ci avec un sourire.
Alexis Alexandrovitch et la comtesse se regardèrent et la lecture commença.
XXII
Stépane Arcadiévitch était fort perplexe ; après la monotonie de la vie moscovite, celle de Pétersbourg offrait des contrastes si vifs qu’il en était troublé ; il aimait la variété, mais l’eût préférée plus conforme à ses habitudes, et se sentait égaré dans cette sphère absolument étrangère ; tout en écoutant la lecture et en voyant les yeux de Landau fixés sur lui, il éprouva une certaine lourdeur de tête. Les pensées les plus diverses se pressaient dans son cerveau sous le regard du Français, qui lui semblait à la fois naïf et rusé. « Mary Sanine est heureuse d’avoir perdu son fils… Ah ! si je pouvais fumer !… Pour être sauvé il suffit de croire… Les moines n’y entendent rien, mais la comtesse le sait bien… Pourquoi ai-je si mal à la tête ? Est-ce à cause du cognac ou de l’étrangeté de cette soirée ? Je n’ai rien commis d’incongru jusqu’ici, mais je n’oserai rien demander aujourd’hui. On prétend qu’elle oblige à réciter des prières, ce serait par trop ridicule. Quelles inepties lit-elle là ? Mais, elle a un accent excellent. Landau Bessoubof, pourquoi Bessoubof ? » Ici il se surprit dans la mâchoire un mouvement qui allait tourner au bâillement ; il dissimula cet accident en arrangeant ses favoris, mais fut pris de la terreur de s’endormir et peut-être de ronfler. La voix de la comtesse parvint jusqu’à lui, disant « Il dort », et il tressaillit d’un air coupable ; ces paroles se rapportaient heureusement à Landau qui dormait profondément, ce qui réjouit vivement la comtesse.
« Mon ami, dit-elle, appelant ainsi Karénine dans l’enthousiasme du moment, donnez-lui la main. Chut », fit-elle à un domestique qui entrait pour la troisième fois au salon avec un message.
Landau dormait, ou feignait de dormir, la tête appuyée au dossier de son fauteuil, et faisant de faibles gestes avec sa main posée sur ses genoux, comme s’il eût voulu attraper quelque chose. Alexis Alexandrovitch mit la main dans celle du dormeur ; Oblonsky, complètement réveillé, regardait tantôt l’un, tantôt l’autre, et sentait ses idées s’embrouiller de plus en plus.
« Que la personne qui est arrivée la dernière, celle qui demande, qu’elle sorte, qu’elle sorte… murmura le Français sans ouvrir les yeux.
– Vous m’excuserez, mais vous entendez, dit la comtesse ; revenez à dix heures, mieux encore demain.
– Qu’elle sorte ! répéta le Français avec impatience.
– C’est moi, n’est-ce pas ? » demanda Oblonsky ahuri ; et sur un signe affirmatif il s’enfuit sur la pointe des pieds, et se sauva dans la rue comme s’il eût fui une maison pestiférée. Pour reprendre son équilibre mental, il causa et plaisanta longuement avec un isvoschik, se fit conduire au théâtre français, et termina sa soirée au restaurant avec du champagne. Malgré tous ses efforts, le souvenir de cette soirée l’oppressait.
En rentrant chez son oncle Oblonsky, où il était descendu, il trouva un billet de Betsy, l’engageant à venir reprendre l’entretien interrompu le matin, ce qui lui fit faire la grimace. Un bruit de pas sur l’escalier l’interrompit dans ses méditations, et lorsqu’il sortit de sa chambre pour se rendre compte de ce tapage, il aperçut son oncle, si rajeuni par son voyage à l’étranger, qu’on le ramenait complètement ivre.
Oblonsky, contre son habitude, ne s’endormit pas aisément ; ce qu’il avait vu et entendu dans la journée le troublait ; mais la soirée de la comtesse dépassait le reste en étrangeté.
Le lendemain il reçut de Karénine un refus catégorique au sujet du divorce, et comprit que cette décision était l’œuvre du Français et des paroles qu’il avait prononcées pendant son sommeil vrai ou feint.
XXIII
Rien ne complique autant les détails de la vie qu’un manque d’accord entre époux ; on voit des familles en subir les fâcheuses conséquences au point de demeurer des années entières dans un lieu déplaisant et incommode, par suite des difficultés que la moindre décision à prendre pourrait soulever.
Wronsky et Anna en étaient là ; les arbres des boulevards avaient eu le temps de se couvrir de feuilles, et les feuilles de se ternir de poussière, qu’ils restaient encore à Moscou, dont le séjour leur était odieux à tous deux. Et cependant aucune cause grave de mésintelligence n’existait entre eux, en dehors de cette irritation latente qui poussait Anna à de continuelles tentatives d’explication, et Wronsky à lui opposer une réserve glaciale. De jour en jour l’aigreur augmentait ; Anna considérait l’amour comme le but unique de la vie de son amant, et ne comprenait celui-ci qu’à ce point de vue ; mais ce besoin d’aimer, inhérent à la nature du comte, devait se concentrer sur elle seule, sinon elle le soupçonnait d’infidélité, et dans son aveugle jalousie s’en prenait à toutes les femmes. Tantôt elle redoutait les liaisons grossières, accessibles à Wronsky en qualité de célibataire, tantôt elle se méfiait des femmes du monde, et notamment de la jeune fille qu’il pourrait épouser dans le cas d’une rupture. Cette crainte avait été éveillée dans son esprit par une confidence imprudente du comte, celui-ci ayant blâmé, un jour d’abandon, le manque de tact de sa mère, qui s’était imaginé de lui proposer d’épouser la jeune princesse Sarokine. La jalousie amenait Anna à accumuler les griefs les plus divers contre celui qu’au fond elle adorait : c’était lui qu’elle rendait responsable de leur séjour prolongé à Moscou, de l’incertitude dans laquelle elle vivait, et surtout de sa douloureuse séparation d’avec son fils. De son côté, Wronsky, mécontent de la position fausse dans laquelle Anna avait trouvé bon de s’opiniâtrer, lui en voulait d’en aggraver encore les difficultés de toutes façons. S’il survenait quelque rare moment de tendresse, Anna n’en éprouvait aucun apaisement, et n’y voyait, de la part du comte, que l’affirmation blessante d’un droit.
Le jour baissait. Wronsky assistait à un dîner de garçons, et Anna s’était réfugiée pour l’attendre dans le cabinet de travail, où le bruit de la rue l’incommodait moins que dans le reste de l’appartement.
Elle marchait de long en large, repassant dans sa mémoire le sujet de leur dernier dissentiment, s’étonnant elle-même qu’une cause aussi futile eût dégénéré en une scène pénible. À propos de la protégée d’Anna, Wronsky avait tourné en ridicule les gymnases de femmes, prétendant que les sciences naturelles seraient d’une médiocre utilité à cette enfant. Anna avait aussitôt appliqué cette critique à ses propres occupations, et, afin de piquer Wronsky à son tour, avait répondu :
« Je ne comptais certes pas sur votre sympathie, mais je me croyais en droit d’attendre mieux de votre délicatesse. »
Le comte avait rougi et, pour achever de froisser Anna, s’était permis de dire :
« J’avoue que je ne comprends rien à votre engouement pour cette petite fille ; il me déplaît, je n’y vois qu’une affectation. »
L’observation était dure et injuste, et elle s’attaquait aux laborieux efforts d’Anna pour se créer une occupation qui l’aidât à supporter sa triste position.
« Il est bien malheureux que les sentiments grossiers et matériels vous soient seuls accessibles », avait-elle reparti en quittant la chambre.
Cette discussion ne fut pas reprise ; mais tous deux sentirent qu’ils n’oubliaient pas ; une journée entière passée dans la solitude avait cependant fait réfléchir Anna, et, malheureuse de la froideur de son amant, elle prit la résolution de s’accuser elle-même, afin d’amener à tout prix une réconciliation.
« C’est mon absurde jalousie qui me rend irritable ; mon pardon obtenu, nous partirons pour la campagne, et là je me calmerai, pensa-t-elle. Je sais bien qu’en m’accusant d’affecter de la tendresse pour une étrangère, il me fait le reproche de ne pas aimer ma fille. Hé, que sait-il de l’amour qu’un enfant peut inspirer ? Se doute-t-il de ce que je lui ai sacrifié en renonçant à Serge ? S’il cherche à me blesser, c’est qu’il ne m’aime plus, qu’il en aime une autre… » Mais, s’arrêtant sur cette pente fatale, elle fit effort pour sortir du cercle d’idées qui l’affolait, et donna l’ordre de monter ses malles, afin de commencer ses préparatifs de départ. Wronsky rentra à dix heures.
XXIV
« Votre dîner a-t-il réussi ? demanda Anna, allant au-devant du comte d’un air conciliant.
– Comme ils réussissent d’ordinaire, répondit celui-ci, remarquant aussitôt cette disposition d’esprit favorable. Que vois-je, on emballe ! ajouta-t-il en apercevant les malles. Voilà qui est gentil !
– Oui, mieux vaut nous en aller ; la promenade que j’ai faite aujourd’hui m’a donné le désir de retourner à la campagne. D’ailleurs nous n’avons rien qui nous retienne ici.
– Je ne demande qu’à partir ; fais servir le thé pendant que je change d’habit. Je reviens à l’instant. »
L’approbation relative au départ avait été donnée d’un ton de supériorité blessant ; on aurait dit que le comte parlait à un enfant gâté dont il excusait les caprices ; le besoin de lutter se réveilla aussitôt dans le cœur d’Anna ; pourquoi se ferait-elle humble devant cette arrogance ? Elle se contint cependant, et quand il rentra, elle lui raconta avec calme les incidents de la journée et ses plans de départ.
« Je crois que c’est une inspiration, dit-elle ; au moins couperai-je court à cette éternelle attente ; je veux devenir indifférente à la question du divorce. N’est-ce pas ton avis ?
– Certainement, répondit-il, remarquant avec inquiétude l’émotion d’Anna.
– Raconte-moi à ton tour ce qui s’est passé à votre dîner, dit-elle après un moment de silence.
– Le dîner était fort bon, répondit le comte, et il lui nomma ceux qui y avaient assisté ; à la suite nous avons eu des régates, mais comme on trouve toujours à Moscou le moyen de se rendre ridicule, on nous a exhibé la maîtresse de natation de la reine de Suède.
– Comment cela ? Elle a nagé devant vous ? demanda Anna, se rembrunissant.
– Oui, et dans un affreux costume rouge, c’était hideux. Quel jour partons-nous ?
– Peut-on imaginer une plus sotte invention ? Y a-t-il quelque chose de spécial dans sa façon de nager ?
– Pas du tout, c’était simplement absurde. Alors tu as fixé le départ ? »
Anna secoua la tête comme pour en chasser une obsession.
« Le plus tôt sera le mieux ; je crains de n’être pas prête demain ; mais après-demain.
– Après-demain est dimanche. Je serai obligé d’aller chez maman. – Wronsky se troubla involontairement en voyant les yeux d’Anna fixer un regard soupçonneux sur lui, et ce trouble augmenta la méfiance de celle-ci ; elle oublia la maîtresse de natation de la reine de Suède pour ne plus s’inquiéter que de la princesse Sarokine, qui habitait aux environs de Moscou avec la vieille comtesse.
– Ne peux-tu y aller demain ?
– C’est impossible, à cause d’une procuration que je dois faire signer à ma mère, et de l’argent qu’elle doit me remettre.
– Alors nous ne partirons pas du tout.
– Pourquoi cela ?
– Dimanche ou jamais.
– Mais cela n’a pas le sens commun ! s’écria Wronsky étonné.
– Pour toi, parce que tu ne penses qu’à toi, et que tu ne veux pas comprendre ce que je souffre ici. Jane, le seul être qui m’intéressât, tu as trouvé moyen de m’accuser d’hypocrisie à son égard ! Selon toi je pose, j’affecte des sentiments qui n’ont rien de naturel. Je voudrais bien savoir ce qui pourrait être naturel dans la vie que je mène ! »
Elle eut peur de sa violence, et ne se sentait pourtant pas la force de résister à la tentation de lui prouver ses torts.
« Tu ne m’as pas compris, reprit Wronsky : j’ai voulu dire que cette tendresse subite ne me plaisait pas.
– Ce n’est pas vrai, et pour quelqu’un qui se vante de sa droiture…
– Je n’ai ni l’habitude de me vanter ni celle de mentir, dit-il réprimant la colère qui grondait en lui ; et je regrette fort que tu ne respectes pas…
– Le respect a été inventé pour dissimuler l’absence de l’amour ; or, si tu ne m’aimes plus, tu ferais plus loyalement de l’avouer.
– Mais c’est intolérable ! cria presque le comte, s’approchant brusquement d’Anna ; ma patience a des bornes, pourquoi la mettre ainsi à l’épreuve ? dit-il contenant les paroles amères prêtes à lui échapper.
– Que voulez-vous dire par là ? demanda-t-elle, épouvantée du regard haineux qu’il tourna vers elle.
– C’est moi qui vous demanderai ce que vous prétendez de moi !
– Que puis-je prétendre, si ce n’est de n’être pas abandonnée comme vous avez l’intention de le faire ? Au reste, la question est secondaire. Je veux être aimée, et si vous ne m’aimez plus, tout est fini. »
Elle se dirigea vers la porte.
« Attends, dit Wronsky en la retenant par le bras : de quoi s’agit-il entre nous ? Je demande à ne partir que dans trois jours, et tu réponds à cela que je mens et que je suis un malhonnête homme.
– Oui et je le répète ; un homme qui me reproche les sacrifices qu’il m’a faits (c’était une allusion à d’anciens griefs) est plus que malhonnête, c’est un être sans cœur.
– Décidément, ma patience est à bout, » dit Wronsky, et il la laissa partir.
Anna rentra dans sa chambre d’un pas chancelant et s’affaissa sur un fauteuil.
« Il me hait, c’est certain ; il en aime une autre, c’est plus certain encore ; tout est fini, il faut fuir ; mais comment ? »
Les pensées les plus contradictoires l’assaillirent. Où aller ? chez sa tante qui l’avait élevée ? chez Dolly, ou simplement à l’étranger ? Cette rupture serait-elle définitive ? Que faisait-il dans son cabinet ? Que diraient Alexis Alexandrovitch et le monde de Pétersbourg ? Une idée vague, qu’elle ne parvenait pas à formuler, l’agitait ; elle se rappela un mot dit par elle à son mari après sa maladie : « pourquoi ne suis-je pas morte ! » et aussitôt ces paroles réveillèrent le sentiment qu’elles avaient exprimé jadis. « Mourir, oui, c’est la seule manière d’en sortir ; ma honte, le déshonneur d’Alexis Alexandrovitch et celui de Serge, tout s’efface avec ma mort ; il me pleurera alors, me regrettera, m’aimera ! ». Un sourire d’attendrissement sur elle-même effleura ses lèvres tandis qu’elle ôtait machinalement les bagues de ses doigts.
« Anna, dit une voix près d’elle, qu’elle entendit sans lever la tête, je suis prêt à tout, partons après-demain. »
Wronsky était entré doucement, et lui parlait avec affection.
« Eh bien ?
– Fais comme tu veux, répondit-elle incapable de se maîtriser plus longtemps, et elle fondit en larmes.
– Quitte-moi, quitte-moi ! murmura-t-elle à travers ses sanglots, je m’en irai, je ferai plus ! que suis-je ? une femme perdue, une pierre à ton cou. Je ne veux pas te tourmenter davantage. Tu en aimes une autre, je te débarrasserai de moi. »
Wronsky la supplia de se calmer, jura qu’il n’existait pas la moindre cause à sa jalousie, protesta de son amour.
« Pourquoi nous torturer ainsi ? » lui demanda-t-il. Anna crut remarquer des larmes dans ses ye