Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres - 6

La bibliothèque libre.

(Redirigé depuis Antisthène)

index

Sommaire

IIIe siècle av. J.-C.
Traduction Wikisource appuyée sur une traduction anonyme de 1758
◄  V VI VII  ►


Tome VI - Les Cyniques



Antisthène

Texte tronqué dans le fichier source pour Antisthène, à compléter. Reprendre ci-dessous à Diogène où le texte est complet.

[ 1 ]


Antisthène, fils d’un homme qui portait le même nom, était d’Athènes. On dit pourtant qu’il n’était point né d’une Citoyenne de cette ville ; et comme on lui en faisait un reproche, La mère des Dieux, répliqua-t-il, est bien de Phrygie. On croit que la sienne était de Thrace ; et ce fut ce qui donna occasion à Socrate de dire, après qu’Antisthène se fut extrêmement distingué à la bataille de Tanagra, qu’il n’aurait pas montré tant de courage s’il eût été né de père et de mère tous deux Athéniens ; et lui-même, pour se moquer des Athéniens qui faisaient valoir leur naissance, disait que la qualité de naturels du [ 2 ]pays leur était commune avec les limaçons et les sauterelles.

Le Rhéteur Gorgias fut le premier maître que prit ce Philosophe ; de là vient que ses Dialogues sentent l’Art Oratoire, surtout celui qui est intitulé De la vérité, et ses Exhortations.

Hermippe rapporte qu’il avait eu dessein de faire dans la solennité des Jeux Isthmiques l'éloge et la censure des Athéniens, des Thébains et des Lacédémoniens ; mais que voyant un grand concours à cette solennité, il ne le fit pas. Enfin il devint disciple de Socrate, et fit tant de progrès sous lui, qu’il engagea ceux qui venaient prendre ses leçons, à devenir ses condisciples auprès de ce Philosophe. Et comme il demeurait au Pirée, il faisait tous les jours un chemin de quarante stades pour venir jusqu’à la ville entendre Socrate. Il apprit de lui la patience, et ayant conçu le désir de s'élever au-dessus de toutes les passions, il fut le premier auteur de la Philosophie Cynique. Il prouvait l’utilité des travaux par l’exemple du grand Hercule parmi les Grecs, et par celui de Cyrus parmi les étrangers.

Il définissait le Discours, La Science d’exprimer ce qui a été et ce qui est. Il disait aussi qu’il souhaitait plutôt d’être atteint de folie que de la volupté ; et par rapport aux femmes, qu’un homme ne doit avoir de commerce qu’avec celles qui lui en sauront gré. Un jeune homme du Pont, qui [ 3 ]voulait se rendre son disciple, lui ayant demandé de quelles choses il avait besoin pour cela, D’un livre neuf, dit-il, d’un style neuf, et d’une tablette neuve, voulant dire qu’il avait principalement besoin d’esprit . Un autre, qui cherchait à se marier, l’ayant consulté, il lui répondit que s'il prenait une femme qui fût belle, elle ne serait point à lui seul ; et que s’il en prenait une laide, elle lui deviendrait bientôt à charge. Ayant un jour entendu Platon parler mal de lui, il dit qu’il lui arrivait, comme aux Rois, d’être blâmé pour avoir bien fait. Comme on l’initiait aux mystères d’Orphée, et que le Prêtre lui disait que ceux, qui y étaient initiés, jouissaient d’un grand bonheur aux Enfers, Pourquoi ne meurs-tu donc pas, lui répliqua-t-il ? On lui reprochait qu’il n’était point né de deux personnes libres : Je ne suis pas né non plus, repartit-il, de deux lutteurs, et cependant je ne laisse pas de savoir la lutte. On lui demandait aussi pourquoi il avait si peu de disciples : C’est que je ne les fais pas entrer chez moi avec une verge d’argent , répondit-il.


[Les pages 4, 5, 6, 7, 8 manquent dans le fichier source et restent à récupérer plus tard.]

[ 9 ]sans cœur, que d’avoir à se défendre avec une pareille troupe contre un petit nombre des premiers. Qu’il faut prendre garde de ne pas donner prise à ses ennemis, parce qu’ils sont les premiers qui s'aperçoivent des fautes qu’on fait. Que la vertu des femmes consiste dans les mêmes choses que celle des hommes. Que les choses qui sont bonnes sont aussi belles et que celles qui sont mauvaises, sont honteuses. Qu’il faut regarder les actions vicieuses comme étant étrangères à l'homme. Que la prudence est plus assurée qu'un mur, parce qu’elle ne peut ni crouler, ni être minée. Qu’il faut élever, dans son âme une forteresse, qui soit imprenable.

Antisthène enseignait dans un Collège appelé Cynofarge, pas loin des portes de la ville ; et quelques-uns prétendent que c’est de là que la Secte Cynique a pris son nom. Lui-même était surnommé d’un nom qui signifiait un Chien simple, et au rapport dé Dioclès, il fut le premier qui doubla son manteau, afin de n’avoir pas besoin d’autre habillement. Il portait une besace et un bâton ; et Néanthe dit qu’il fut aussi le premier qui fit doubler sa veste. Soficrate, dans son troisième Livre des Successions remarque que Diodore Aspendien ajouta à la besace et au bâton l'usage de porter la barbe fort longue.

Antisthène est le seul des disciples de Socrate qui ait été loué par Théopompe. Il dit qu’il était d’un esprit fin, et qu’il menait comme il [ 10 ]voulait, ceux qui s’engageaient en dîscours avec lui. Cela paraît aussi par ses livres, et par le Festin de Xénophon. Il paraît aussi avoir été le premier Chef de la Secte Stoïque, qui était la plus austère de toutes ; ce qui a donné occasion au Poète Athénée de parler ainsi de cette Secte :

Ô vous! auteurs des Maximes Stoïciennes ; vous, dont les saints ouvrages contiennent les plus excellentes vérités, vous avez raison de dire que la vertu est le seul bien de l'âme : c’est elle qui protège la vie des hommes, et qui garde les cités. Et s'il y en a d’autres qui regardent la volupté corporelle comme leur dernière fin, ce n'est qu’une des Muses qui le leur a persuadé

C’est Antisthène qui a ouvert les voies à Diogène pour son système de la tranquillité, à Cratès pour celui de la continence , à Zénon pour celui de la patience ; de sorte qu'il a jeté les fondements de l'édifice. En effet, Xénophon dit qu'il était fort doux dans la conversation, et fort retenu sur tout le reste.

On divise ses ouvrages en dix volumes. Le premier contient les pièces suivantes : de la Diction , ou des figures du discours ; Ajax , ou la harangue d'Ajax ; Ulysse, ou de l'Odyssée ; l'Apologie d'Oreste ; des Avocats ; l'Isographe, ou Désias, autrement Isocrate ; pièce contre ce qu'Isocrate a écrit [La page 11 manque dans le fichier source et reste à récupérer plus tard.]

[ 12 ]autrement de Télémaque ; d'Hélène et de Pénélope ; de Protée; du CycIope, ou d'Ulysse ; de l'Usage du vin, ou de l'Ivrognerie, autrement du Cyclope ; de Circé ; d'Amphiaraüs ; d'Ulysse et de Pénélope ; du Chien. Le tome X. traite : d'Hercule, ou de Midas ; d'Hercule, ou de la Prudence et de la Force ; du Seigneur, ou de l'Amoureux ; des Seigneurs, ou des Émissaires ; de Ménexène, ou de l'Empire ; d'Alcibiade ; d'Archélaüs, ou de la Royauté.

Ce sont-là les ouvrages d’Antisthène dont le grand nombre a donné occasion à Timon de le critiquer, en l’appelant un ingénieux Auteur de bagatelles. Il mourut de maladie, et l'on dit que Diogène vint alors le voir, en lui demandant s'il avait besoin d’un ami. Il vint aussi une fois chez lui, en portant un poignard ; et comme Antisthène lui eut dit, Qui me délivrera de mes douleurs ? Ceci, dit Diogène, en lui montrant le poignard : à quoi il répondit, Je parle de mes douleurs, et non pas de la vie ; de sorte qu’il semble que l'amour de la vie lui ait fait porter sa maladie impatiemment. Voici une épigramme que j'ai faite sur son sujet :

Durant ta vie, Antisthène, tu faisais le devoir d'un chien, et mordais, non des dents, mais par tes discours, qui censuraient le vice. Enfin tu meurs de consomption. Si quelqu'un s'en étonne et demande pourquoi cela arrive : Ne faut-il pas quelqu'un qui serve de guide aux enfers ?

[La page 13 manque dans le fichier source et reste à récupérer plus tard.]

Diogène

[ 14 ]


Diogène, fils d’Icèse, banquier, était de Sinope. Dioclès dit que son père, ayant la banque publique et altérant la monnaie, fut obligé de prendre la fuite ; et Eubulide, dans le livre qu’il a écrit touchant Diogène, rapporte que ce philosophe le fit aussi, et qu’il fut chassé avec son père ; lui-même s’en accuse dans son livre intitulé Pardalis. Quelques-uns prétendent qu’ayant été fait maître de la monnaie, il se laissa porter à altérer les espèces par les ouvriers, et vint à Delphes ou à Délos, patrie d’Apollon , qu’il interrogea pour savoir s’il ferait ce qu’on lui conseillait, et que n’ayant pas compris qu’Apollon, en consentant qu’il changeât la monnaie, avait parlé allégoriquement,[1] il corrompit la valeur de l’argent, et qu’ayant été surpris, il fut envoyé en exil. D’autres disent qu’il se retira volontairement, craignant les suites de ce qu’il avait fait. Il y en a aussi qui disent qu’il altéra de la monnaie qu’il avait reçue de son père ; que celui-ci mourut en prison, et que Diogène prit la fuite et vint à Delphes, où ayant demandé à Apollon, [ 15 ]non pas s’il changerait la monnaie, mais par quel moyen il se rendrait plus illustre, il reçut l’oracle dont nous avons parlé.

Étant venu à Athènes, il prit les leçons d’Antisthène ; et quoique celui-ci le rebutât d’abord, ne voulant point de disciples, il le vainquit par son assiduité. On dit qu’Antisthène menaçant de le frapper à la tête avec son bâton il lui dit : Frappe, tu ne trouveras point de bâton assez dur pour m’empêcher de venir t’écouter. Depuis ce temps-là il devint son disciple, et se voyant exilé de sa patrie, il se mit à mener une vie fort simple. Théophraste, dans son livre intitulé Mégarique, raconte là-dessus, qu’ayant vu une souris qui courait, et faisant réflexion que cet animal ne s’embarrassait point d’avoir une chambre pour coucher, et ne craignait point les ténèbres, ni ne recherchait aucune des choses dont on souhaite l’usage, cela lui donna l’idée d’une vie conforme à son état. Il fut le premier, selon quelques-uns, qui fit doubler son manteau, n’ayant pas le moyen d’avoir d’autres habillements, et il s’en servit pour dormir. Il portait une besace, où il mettait sa nourriture, et se servait indifféremment du premier endroit qu’il trouvait, soit pour manger, soit pour dormir, ou pour y tenir ses discours ; ce qui lui faisait dire, en montrant le Portique de Jupiter, le Pompée, que les Athéniens lui avaient bâti un endroit pour passer la journée. Il se servait [ 16 ]aussi d’un bâton lorsqu’il était incommodé, et dans la suite il le portait partout, aussi bien que la besace, non à la vérité en ville, mais lorsqu’il était en voyage, ainsi que le rapporte Olympiodore, Patron des étrangers à Athènes [2], et Polyeucte Rhéteur, aussi bien que Lysanias, fils d’Æschrion. Ayant écrit à quelqu’un de vouloir lui procurer une petite maison, et celui-là tardant à le faire, il choisit pour sa demeure un tonneau, qui était dans le temple de la mère des Dieux. L’été il se vautrait dans le sable ardent, et l’hiver il embrassait des statues de neige, s’exerçant par tous ces moyens à la patience. Il était d’ailleurs mordant et méprisant : il appelait l’école d’Euclide un lieu de colère, et celle de Platon, un lieu de consomption. Il disait que les Jeux Dionysiaques étaient d’admirables choses pour les fous, et que ceux, qui gouvernent le peuple, ne sont que les ministres de la populace. Il disait aussi que lorsqu’il considérait la vie, et qu’il jetait les yeux sur la police des gouvernements, la profession de la Médecine et celle de la Philosophie, l’homme lui paraissait le plus sage des animaux ; mais que lorsqu’il considérait les interprètes des songes, les devins et ceux qui employaient leur ministère, ou l’attachement qu’on a pour la gloire et les richesses, [ 17 ]rien ne lui semblait plus insensé que l'homme. Il répétait souvent qu’il faut se munir dans la vie, ou de raison, ou d’un licou. Ayant remarqué un jour dans un grand festin que Platon ne mangeait que des olives, Pourquoi, lui demanda-t-il, sage comme vous êtes, n’ayant voyagé en Sicile que pour y trouver de bons morceaux, maintenant qu’on vous les présente, n’en faites-vous point usage ? Platon lui répondit : En vérité, Diogène, en Sicile même je ne mangeais la plupart du temps que des olives. Si cela est, répliqua-t-il, qu’aviez-vous besoin d’aller à Syracuse ? Le pays d’Athènes ne porte-t-il point assez d’olives ? Phavorin, dans son Histoire diverse, attribue pourtant ce mot à Àristippe. Une autre fois mangeant des figues., il rencontra Platon, à qui il dit qu’il pouvait en prendre sa part ; et comme Platon en prit et en mangea, Diogène lui dit : qu’il lui avait bien dit d'en prendre, mais non pas d’en manger. Un jour que Platon avait invité les amis de Denys, Diogène entra chez lui, et dit, en foulant ses tapis, Je foule aux pieds la vanité de Platon ; à quoi celui-ci répondit : Quel orgueil ne fais-tu point voir , Diogène , en voulant montrer que tu n'en as point ! D'autres veulent que Diogène dit : Je foule l'orgueil de Platon, et que celui-ci répondit, Oui, mais avec un autre orgueil. Sotion , dans son quatrième livre , rapporte cela avec une injure, en disant que le Chien tint ce discours à Platon. Diogène ayant un jour [ 18 ]prié, ce Philosophe de lui envoyer du vin, et en même temps des figues, Platon lui fit porter une cruche pleine de vin : sur quoi Diogène lui dit, Si l’on vous demandait combien font deux et deux, vous répondriez qu’ils font vingt. Vous ne donnez point suivant ce qu’on vous demande, et vous ne répondez point suivant les questions qu’on vous fait, voulant par-là le taxer d’être grand parleur. Comme on lui demandait dans quel endroit de la Grèce il avait vu les hommes les plus courageux, Des hommes ? dit-il je n’en ai vu nulle part ; mais j’ai vu des enfants à Lacédémone [3]. Il traitait une matière sérieuse, et personne ne s’approchait pour l’écouter. Voyant cela, il se mit à chanter ; ce qui ayant attiré beaucoup de gens autour de lui, il leur reprocha, qu’ils recherchaient avec soin ceux qui les amusaient de bagatelles, et qu’ils n’avaient aucun empressement pour les choses sérieuses. Il disait aussi, qu’on se disputait bien à qui saurait le mieux faire des fosses et ruer [4] ; mais non pas à qui se rendrait le meilleur et le plus sage. Il admirait les Grammairiens, qui recherchaient avec soin quels avaient été les malheurs d’Ulysse, et ne connaissaient pas leurs propres maux ; les Musiciens, qui accordaient soigneusement les [ 19 ]cordes de leurs instruments, et ne pensaient point à mettre de l’accord dans leurs mœurs ; les Mathématiciens, qui observaient le soleil et la lune, et ne prenaient pas garde aux choses qu’ils avaient devant les yeux ; les Orateurs, qui s’appliquaient à parler de la justice, et ne pensaient point à la pratiquer ; les Avares, qui parlaient de l’argent avec mépris, quoiqu’il n’y eût rien qu’ils aimassent plus. Il condamnait aussi ceux, qui, louant les gens de bien comme fort estimables en ce qu’ils s’élevaient au dessus de l’amour des richesses, n’avaient eux-mêmes rien de plus à cœur que d’en acquérir. Il s’indignait de ce qu’on faisait des sacrifices aux Dieux pour en obtenir la santé, tandis que ces sacrifices étaient accompagnés de festins nuisibles au corps. Il s’étonnait de ce que des esclaves, qui avaient des maîtres gourmands, ne volaient pas leur part des mets qu’ils leur voyaient manger. Il louait également ceux qui voulaient se marier, et ceux qui ne se mariaient point ; ceux qui voyageaient sur mer, et ceux qui ne le faisaient pas ; ceux qui se destinaient au gouvernement de la République, et ceux qui faisaient le contraire ; ceux qui élevaient des enfants, et ceux qui n’en élevaient point ; ceux qui cherchaient le commerce des Grands, et ceux qui l’évitaient [5]. Il disait aussi, qu’il ne faut pas tendre la main à ses amis avec les doigts fermés. [ 20 ]

Ménippe [6], dans l’Encan de Diogène, rapporte que lorsqu’il fut vendu comme captif, on lui demanda ce qu’il savait faire, et qu’il répondit, qu’il savait commander à des hommes, ajoutant, en s’adressant au crieur, qu’il eût à crier, Si quelqu’un voulait s’acheter un maître. Comme on lui défendait de s’asseoir, Cela ne fait rien, dit-il, on vend bien les poissons de quelque manière qu’ils soient étendus. Il dit encore, qu’il s’étonnait de ce que quand on achète un pot ou une assiette, on l’examine de toutes les manières ; au lieu que quand on achetait un homme, on se contentait d’en juger par la vue. Xéniade l’ayant acheté, il lui dit, que quoiqu’il fût son esclave, c’était à lui de lui obéir, tout comme on obéit à un Pilote ou à un Médecin, quoiqu’on les ait à son service.

Eubulus rapporte, dans le livre intitulé L’Encan de Diogène, que sa manière d’instruire les enfants de Xéniade était de leur faire apprendre, outre les autres choses qu’ils devaient savoir, à aller à cheval, à tirer de l’arc, à manier la fronde, et à lancer un dard. Il ne permettait pas non plus, lorsqu’ils étaient dans l’école des exercices, que leur maître les exerçât à la manière des Athlètes, mais seulement autant que cela était utile pour les animer, et pour fortifier leur constitution. Ces enfants savaient aussi par cœur plusieurs choses qu’ils [ 21 ]avaient apprises des poètes, des autres écrivains, et de la bouche de Diogène même, qui réduisait en abrégé les explications qu'il leur en donnait, afin qu'il leur fût plus facile de les retenir. Il leur faisait faire une partie du service domestique, et leur apprenait à se nourrir légèrement et à boire de l'eau. Il leur faisait couper les cheveux jusqu'à la peau, renoncer à tout ajustement, et marcher avec lui dans les rues sans veste, sans souliers, en silence, et les yeux baissés ; il les menait aussi à la chasse. De leur côté, ils avaient soin de ce qui le regardait, et le recommandaient à leur père et à leur mère.

Le même Auteur, que je viens de citer, dit qu'il vieillit dans la maison de Xéniade, dont les fils eurent soin de l'enterrer. Xéniade lui ayant demandé, comment il souhaitait d'être enterré, il répondit, le visage contre terre ; et comme il lui demanda la raison de cela, Parce que, dit-il, dans peu de temps les choses qui sont dessous se trouveront dessus, faisant allusion à la puissance des Macédoniens, qui, de peu de chose qu'ils avaient été, commençaient à s'élever. Quelqu'un l'ayant mené dans une maison richement ornée, et lui ayant défendu de cracher, il lui cracha sur le visage , disant qu'il ne voyait point d'endroit plus sale où il le pût faire ; d'autres pourtant attribuent cela à Aristippe. Un jour il criait : Hommes, approchez ; et plusieurs étant venus, il les repoussa avec [ 22 ]son bâton, en disant, J'ai appelé des hommes, et non pas des excréments. Cela est rapporté par Hécaton au premier livre de ses Chries[7]. On attribue aussi à Alexandre d'avoir dit, que s'il n'était point né Alexandre, il aurait voulu être Diogène. Ce Philosophe appelait pauvres, non pas les sourds et les aveugles ; mais ceux qui n'avaient point de besace. Métrocle, dans ses Chries, rapporte qu'étant entré un jour, avec les cheveux à moitié coupés, dans un festin de jeunes gens, il en fut battu ; et qu'ayant écrit leurs noms, il se promena avec cet écriteau attaché sur lui, se vengeant par là de ceux qui l'avaient battu, en les exposant à la censure publique. Il disait qu'il était du nombre des chiens qui méritent des louanges, et que cependant ceux qui faisaient profession de le louer, n'aimaient point à chasser avec lui. Quelqu'un se vantait en sa présence de surmonter des hommes aux Jeux Pythiques : Tu te trompes, lui dit-il, c'est à moi de vaincre des hommes ; pour toi, tu ne surmontes que des esclaves. On lui disait qu'étant âgé, il devait se reposer le reste de ses jours : Hé quoi, répondit-il, si je fournissais une carrière, et que je fusse arrivé près du but, ne devrais-je pas y tendre avec encore plus de force, au lieu de me reposer ? Quelqu'un l'ayant invité à un régal, il refusa d'y [ 23 ]aller, parce que le jour précédent on ne lui en avait point su gré. Il marchait nu-pieds sur la neige, et faisait d’autres choses semblables, que nous avons rapportées. Il essaya même de manger de la chair crue, mais il ne continua pas. Ayant trouvé un jour l’Orateur Démosthène, qui dînait dans une taverne ; et celui-ci se retirant, Diogène lui dit, Tu ne fais, en te retirant, qu’entrer dans une taverne plus grande. Des étrangers souhaitant de voir Démosthène, il leur montra son doigt du milieu tendu, en disant, Tel est celui qui gouverne le peuple d’Athènes [8]. Voulant corriger quelqu’un qui avait laissé tomber du pain, et avait honte de le ramasser, il lui pendit un pot de terre au cou, et dans cet équipage le promena par la Place Céramique [9]. Il disait, qu’il faisait comme les maîtres de musique, qui changeaient leur ton pour aider les autres à prendre celui qu’il fallait. Il disait aussi que beaucoup de gens passaient pour fous à cause de leurs doigts, parce que si quelqu’un portait le doigt du milieu tendu, on le regardait comme un insensé ; ce qui n’arrivait point, si on portait le petit doigt tendu. Il se plaignait de ce que les choses précieuses coûtaient moins que celles qui ne l’étaient pas tant, [ 24 ]disant, qu'une statue coûtait trois mille pièces, et qu'une mesure [10] de farine ne coûtait que deux pièces de cuivre.

Il dit encore à Xéniade, lorsque celui-ci l'eut acheté, qu'il prît garde de faire ce qu'il lui ordonnerait ; et Xéniade lui ayant répondu, II me semble que les fleuves remontent vers leur source [11], Si étant malade, répliqua Diogène, vous aviez pris un Médecin à vos gages, au lieu d'obéir à ses ordres, lui répondriez-vous que les fleuves remontent vers leur source ? Quelqu'un voulant apprendre de lui la Philosophie, il lui donna un mauvais poisson à porter, et lui dit de le suivre. Le nouveau disciple, honteux de cette première épreuve, jeta le poisson et s'en fut. Quelque temps après, Diogène le rencontra, et, se mettant à rire : Un mauvais poisson, lui dit il, a rompu notre amitié. Dioclès raconte cela autrement. Il dit que quelqu'un ayant dit à Diogène, Tu peux nous commander ce que tu veux, le Philosophe lui donna un demi-fromage à porter ; et que comme il refusait de le faire, Diogène ajouta, Un demi-fromage a rompu notre amitié. Ayant vu un enfant qui buvait de l'eau en se servant du [ 25 ]creux de sa main, il jeta un petit vase qu'il portait pour cela dans sa besace, en disant qu'un enfant le surpassait en simplicité. Il jeta aussi sa cuiller, ayant vu un autre enfant ; qui, après avoir cassé son écuelle, ramassait des lentilles avec un morceau de pain qu'il avait creusé.

Voici un de ses raisonnements : Toutes choses appartiennent aux Dieux. Les sages sont amis des Dieux. Les amis ont toutes choses communes ; ainsi toutes choses sont pour les sages. Zoïle de Perge rapporte, qu'ayant vu une femme qui se prosternait d'une manière déshonnête devant les Dieux, et voulant la corriger de sa superstition, il s'approcha d'elle et lui dit, Ne crains-tu point, dans cette posture indécente, que Dieu ne soit peut-être derrière toi ; car toutes ces choses sont pleines de sa présence. Il consacra à Esculape un tableau, représentant un homme qui venait frapper des gens qui se prosternaient le visage contre terre [12]. Il avait coutume de dire, que toutes les imprécations, dont les Poètes font usage dans leurs tragédies, étaient tombées sur lui, puisqu'il n'avait ni ville, ni maison, et qu'il était hors de sa patrie, pauvre, vagabond, et vivant au jour la journée, ajoutant qu'il opposait à la fortune le courage, aux lois la nature, la raison aux passions. Pendant que [ 26 ]dans un lieu d'exercice nommé Cranion[13], il se chauffait au soleil, Alexandre s'approcha, et lui dit qu'il pouvait lui demander ce qu'il souhaitait. Je souhaite, répondit-il, que tu ne me fasses point d'ombre ici. Il avait été présent à une longue lecture, et celui qui lisait, approchant de la fin du livre, montrait aux assistants qu'il n'y avait plus rien d'écrit. Courage, amis, dit Diogène, je vois terre. Quelqu'un, qui lui faisait des syllogismes, les ayant conclus par lui dire qu'il avait des cornes, il se toucha le front et répondit, C'est pourtant de quoi je ne m'aperçois point. Un autre voulant lui prouver qu'il n'y avait point de mouvement, il se contenta pour toute réponse de se lever et de se mettre à marcher. Quelqu'un discourait beaucoup des phénomènes célestes ; En combien de jours, lui dit-il, es-tu venu du Ciel ? Un Eunuque, de mauvaises mœurs, ayant écrit sur sa maison, "Que rien de mauvais n'entre ici" : Et comment donc, dit Diogène, le maître du logis pourra-t-il y entrer ? S'étant oint les pieds, au lieu de la tête, il en donna pour raison que lorsqu'on s'oignait la tête, l'odeur se perdait en l'air ; au lieu que des pieds elle montait à l'odorat. Les Athéniens voulaient qu'il se fît initier à quelques mystères, et lui disaient, pour l'y engager, que les Initiés présidaient sur les autres aux Enfers. Ne [ 27 ]serait-il pas ridicule, répondit-il, qu'Agésilas et Épaminondas croupissent dans la boue, et que quelques gens du commun fussent placés dans les îles des bienheureux, parce qu'ils auraient été initiés ? Il vit des souris grimper sur sa table : Voyez, dit-il, Diogène nourrit aussi des parasites. Platon lui ayant donné le titre de sa secte, qui était celui de Chien, il lui dit : Tu as raison; car je suis retourné auprès de ceux qui m'ont vendu [14]. Comme il sortait du bain, quelqu'un lui demanda s'il y avait beaucoup d'hommes qui se lavaient ; il dit que non. "Y a-t-il donc beaucoup de gens reprit l'autre ?" Oui. dit Diogène. Il avait entendu approuver la définition que Platon donnait de l'homme, qu'il appelait un Animal à deux pieds, sans plumes. Cela lui fit naître la pensée de prendre un Coq, auquel il ôta les plumes, et qu'il porta ensuite dans l'école de Platon, en disant : Voilà l'homme de Platon ; ce qui fit ajouter à la définition de ce Philosophe, que l'homme est un Animal à grands ongles. On lui demandait quelle heure convient le mieux pour dîner. Quand on est riche, dit-il, on dîne lorsqu'on veut, et quand on est pauvre, lorsqu'on le peut. Il vit les brebis des Mégariens qui [ 28 ]étaient couvertes de peaux[15], pendant que leurs enfants allaient nus ; il en prit occasion de dire qu'il valait mieux être le bouc des Mégariens que leur enfant. Quelqu'un l'ayant heurté avec une poutre, en lui disant ensuite de prendre garde : Est-ce, répondit-il, que tu veux me frapper encore ? Il appelait ceux qui gouvernent le peuple des Ministres de la populace, et nommait les couronnes des ampoules de la gloire. Une fois il alluma une chandelle en plein jour, disant qu'il cherchait un homme. Il se tenait quelquefois dans un endroit d'où il faisait découler de l'eau sur son corps ; et comme les assistants en avaient pitié, Platon, qui était présent, leur dit : Si vous avez pitié de lui, vous n'avez qu'à vous retirer, voulant dire que ce qu'il en faisait était par vaine gloire. Quelqu'un lui ayant donné un coup de poing : En vérité, dit-il, je pense à une chose bien importante que je ne savais pas ; c'est que j'ai besoin de marcher avec un casque. Un nommé Midias lui ayant donné des coups de poing, en lui disant qu'il y avait trois mille pièces toutes comptées pour sa récompense, Diogène prit le lendemain des courroies, comme celles des combattants du Ceste, et lui dit, en le frappant: II y a trois mille pièces comptées pour toi. Lysias, [ 29 ]Apothicaire, lui demanda s'il croyait qu'il y eût des Dieux ? Comment, dit-il, ne croirais-je pas qu'il y en a, puisque je crois que tu es l'ennemi des Dieux ? Quelques uns attribuent pourtant ce mot à Théodore. Ayant vu quelqu'un qui recevait une aspersion religieuse, il lui dit : Pauvre malheureux ! ne vois-tu pas que comme les aspersions ne peuvent pas réparer les fautes que tu fais contre la Grammaire, elles ne répareront pas plus celles que tu commets dans la vie ? Il reprenait les hommes, par rapport à la prière, de ce qu'ils demandaient des choses qui leur paraissaient être des biens, au lieu de demander celles qui sont des biens réels. Il disait de ceux qui s'effraient des songes, qu'ils ne s'embarrassent point de ce qu'ils font pendant qu'ils sont éveillés, et qu'ils donnent toute leur attention aux imaginations qui se présentent à leur esprit pendant le sommeil. Un Héraut ayant, dans les Jeux Olympiques, proclamé Dioxippée Vainqueur d'hommes, Diogène répondit, Celui dont tu parles n'a vaincu que des esclaves ; c'est à moi de vaincre des hommes.

Les Athéniens aimaient beaucoup Diogène. On conte qu'un garçon ayant brisé son tonneau, ils le firent punir, et donnèrent un autre tonneau au Philosophe. Denys le Stoïcien rapporte qu'ayant été pris après la bataille de Chéronée et conduit auprès de Philippe, ce prince lui demanda qui il était, et qu'il répondit, Je suis [ 30 ]l'espion de ta cupidité ; ce qui émut tellement Philippe, qu'il le laissa aller. Un jour Alexandre chargea un nommé Athlias de porter à Athènes une lettre pour Antipater. Diogène, qui était présent, dit qu'on pouvait dire de cette lettre, qu'Athlias l'envoyait d'Athlias par Athlias à Athlias[16]Perdicéas l'ayant menacé de le faire mourir s'il ne se rendait auprès de lui, il répondit qu'il ne ferait rien de fort grand par là, puisqu'un escarbot, et l'herbe Phalange, pouvaient faire la même chose. Bien au contraire il renvoya pour menace à Perdicéas, qu'il vivrait plus heureux s'il vivait sans voir Diogène. Il s'écriait souvent que les Dieux avaient mis les hommes en état de mener une vie heureuse ; mais que le moyen de vivre ainsi n'était pas connu de ceux qui aiment les tartes, les onguents et autres choses semblables. Il dit à un homme qui se faisait chausser par son Domestique, qu'il ne serait heureux que lorsqu'il se ferait aussi moucher par un autre; ce qui arriverait, s'il perdait l'usage des mains. Il vit un jour les Magistrats, qui présidaient aux choses saintes [17] accuser un homme d'avoir volé une fiole dans le Trésor ; sur quoi il dit, [ 31 ]ue les grands voleurs accusaient les petits. Voyant aussi un garçon qui jetait des pierres contre une potence, Courage ! lui dit-il, tu atteindras au but. Des jeunes gens qui étaient autour de lui lui dirent qu'ils auraient bien soin qu'il ne les mordit pas. Tranquillisez-vous, mes enfants, leur dit-il, les Chiens ne mangent point de betteraves [18]. Il dit aussi à un homme qui se croyait relevé par la peau d'un lion dont il était couvert, Cesse de déshonorer les enseignes de la vertu. Quelqu'un trouvait que Callisthène était fort heureux d'être si magnifiquement traité par Alexandre : Au contraire, dit-il, je le trouve bien malheureux de ne pouvoir dîner et souper que quand il plaît à Alexandre. Lorsqu'il avait besoin d'argent, il disait qu'il en demandait à ses amis, plutôt comme une restitution que comme un présent. Un jour qu'étant au Marché, il faisait des gestes indécents, il dit qu'il serait à souhaiter qu'on pût ainsi apaiser la faim. Une autre fois il vit un jeune garçon qui allait souper avec de grands seigneurs : il le tira de leur compagnie, et le reconduisit chez ses parents, en leur recommandant de prendre garde à lui. Un autre jeune homme, qui était fort paré, lui ayant fait quelques questions, il dit : qu'il ne lui répondrait pas, qu'il ne [ 32 ]lui eût fait connaître s’il était homme, ou femme. Il vit aussi un jeune homme dans le bain, qui versait du vin d’une fiole dans une coupe, dont l’écoulement rendait un son [19]. Mieux tu réussis, lui dit-il, moins tu fais bien. Étant à un souper, on lui jeta des os comme à un chien : il vengea cette injure, en s’approchant de plus près de ceux qui la lui avaient faite, et en salissant leurs habits. Il appelait les Orateurs et tous ceux qui mettaient de la gloire à bien dire, des gens trois fois hommes ; en prenant cette expression dans le sens de trois fois malheureux. Il disait qu’un riche ignorant ressemble à une brebis, couverte d’une toison d’or. Ayant remarqué sur la maison d’un gourmand qu’elle était à vendre : Je savais bien, dit-il, qu’étant si pleine de crapule, tu ne manquerais pas de vomir ton maître. Un jeune homme se plaignait qu’il était obsédé par trop de monde ; Et, toi, lui dit-il, cesses de donner des marques de tes mauvaises inclinations. Étant un jour entré dans un bain fort sale, Où se lavent, dit-il, ceux qui se sont lavés ici ? Tout le monde méprisait un homme qui jouait grossièrement du luth, lui seul lui donnait des louanges ; et comme on lui en demandait la raison, il répondit que c’était [ 33 ]parce que quoiqu’il jouât mal de cet instrument, il aimait mieux gagner sa vie de la sorte que se mettre à voler. Il saluait un joueur de luth, que tout le monde abandonnait, en lui disant, Bonjour, Coq ; et cet homme lui ayant demandé pourquoi il l’appelait de ce nom, il lui dit que c’était à cause qu’il éveillait tout le monde par sa mélodie. Ayant remarqué un jeune garçon qu’on faisait voir, il remplit son giron de lupins [20], et se plaça vis-à-vis de lui : sur quoi le monde qui était là, ayant tourné la vue sur Diogène, il dit qu’il s’étonnait de ce qu’on quittait l’autre objet pour le regarder. Un homme fort superstitieux le menaçait de lui casser la tète d’un seul coup. Et moi, lui dit-il, je te ferai trembler en éternuant de ton côté gauche. Hégésias lui ayant demandé l’usage de quelqu’un de ses écrits, il lui dit : Si tu voulais des figues, Hégésias, tu n’en prendrais pas de peintes ; tu en cueillerais de véritables. Il y a donc de la folie en ce que tu fais de négliger la véritable manière de t’exercer l’esprit pour chercher la science dans les livres. Quelqu’un lui reprochait qu’il était banni de son pays : Misérable ! dit-il, c’est là ce qui m’a rendu Philosophe. Un autre lui disant pareillement, « Ceux de Sinope t’ont chassé de leur pays », il répondit, Et moi je les ai condamnés à y rester. Il vit [ 34 ]un jour un homme qui avait été vainqueur aux Jeux Olympiques, menant paître des brebis, et lui dit : Brave homme, vous êtes bientôt passé d'Olympe à Némée [21]. On lui demandait ce qui rendait les Athlètes si insensibles : il répondit, C'est qu'ils sont composés de chair de bœuf et de pourceau. Une autre fois il exigeait qu'on lui érigeât une statue ; et comme on voulait savoir le sujet d'une pareille demande, il dit, Je m'accoutume par là à ne point obtenir ce que je souhaite. La pauvreté l'ayant obligé d'abord à demander de l'assistance, il dit à quelqu'un qu'il priait de subvenir à ses besoins : Si tu as donné à d'autres, donne-moi aussi; et si tu n'as encore donné à personne, commence par moi. Un Tyran lui demanda quel airain était le meilleur pour faire des statues : Celui, dit-il, dont on a fait les statues d'Harmodius et d'Aristogiton [22]. Étant interrogé de quelle manière Denys se servait de ses amis, Comme on se sert des bourses, dit-il ; on les suspend quand elles sont pleines, et on les jette quand elles sont vides. Un nouveau marié avait écrit sur sa maison : Hercule, ce glorieux vainqueur, fils de Jupiter, habite ici ; que rien de mauvais n'y entre. Diogène y mit cette autre inscription : Troupes auxiliaires après la guerre finie. Il appelait [ 35 ]appelait l'amour de l'argent la Métropole de tous les maux. Un dissipateur mangeait des olives dans une taverne, Diogène lui dit, Si tu avais toujours dîné ainsi, tu ne souperais pas de même. Il appelait les hommes vertueux les Images des Dieux ; et l'amour, l'Occupation de ceux qui n'ont rien à faire. On lui demandait quelle était la condition la plus misérable de la vie : il répondit que c'était celle d’être vieux et pauvre. Un autre lui demanda quelle était celle de toutes les bêtes qui mordait le plus dangereusement : C'est, dit- il, le calomniateur parmi les bêtes sauvages, et le flatteur parmi les animaux domestiques. Une autre fois voyant deux Centaures qui étaient fort mal représentés, Lequel, dit-il, est le plus mauvais? Il disait qu'un discours, fait pour plaire, était un filet enduit de miel ; et que le ventre est, comme le gouffre de Charybde, l'abîme des biens de la vie. Ayant appris qu'un nommé Didyme avait été pris en adultère, Il est digne, dit-il, d'être pendu de la manière la plus honteuse. " Pourquoi, lui dit-on, l'or est-il si pâle ? " C'est, répondit-il, parce que beaucoup de gens cherchent à s'en emparer. Sur ce qu'il vit une femme qui était portée dans une litière, il dit qu'il faudrait une autre cage pour un animal si farouche. Une autre fois il vit un esclave fugitif qui était sur un puits, et lui dit, Jeune homme, prends garde de tomber. Voyant dans un bain un jeune garçon qui [ 36 ]avait dérobé des habits, il lui demanda s'il était là pour prendre des onguents, ou d'autres vêtements ? Sur ce qu'il vit des femmes qui avaient été pendues à des oliviers, Quel bonheur ! s'écria-t-il, si tous les arbres portaient des fruits de cette espèce. Il vit aussi un homme qui dérobait des habits dans les sépulcres, et lui dit, Ami, que cherches-tu ici ? Viens-tu dépouiller quelqu'un des morts ? [23] On lui demandait s'il n'avait ni valet, ni servante. Non, dit-il. “Qui est celui, reprit-on, qui vous enterrera lorsque vous serez mort ?” Celui, répliqua-t-il, qui aura besoin de ma maison. Voyant un jeune homme, fort beau, qui dormait inconsidérément, il le poussa et lui dit : Réveille-toi, de peur que quelqu'un ne te lance un trait inattendu [24]. Sur ce qu'un autre faisait de grands festins, il lui dit : Mon fils, tes jours ne seront pas de longue durée ; tu fréquentes les marchés[25]. Platon, en discourant sur les Idées, ayant parlé de la qualité de Table et de Tasse considérée abstraitement, Diogène lui dit : Je vois bien ce que c'est qu'une Table et une Tasse ; mais pour la qualité de Table et de Tasse [26], je ne la vois point. À quoi Platon répondit, [ 37 ]Tu parles fort bien. En effet, tu as des yeux, qui sont ce qu'il faut pour voir une table et une tasse ; mais tu n'as point ce qu'il faut pour voir la qualité de table et de tasse; savoir, l'entendement. On lui demanda ce qu'il lui semblait de Socrate; il répondit que c'était un fou. Quand il croyait qu'il fallait se marier : Les jeunes gens, pas encore, dit-il ; et les vieillards, jamais. Ce qu'il voulait avoir pour recevoir un soufflet : Un casque, répliqua-t-il. Voyant un jeune homme qui s'ajustait beaucoup, il lui dit : Si tu fais cela pour les hommes, c'est une chose inutile ; et si tu le fais pour les femmes, c'est une chose mauvaise. Une autre fois il vit un jeune garçon qui rougissait : Voilà de bonnes dispositions, lui dit-il ; c'est la couleur de la vertu. Il entendit un jour deux avocats, et les condamna tous deux, disant que l'un avait dérobé ce dont il s'agissait, et que l'autre ne l'avait point perdu. Quel vin aimes-tu mieux boire ? lui dit quelqu'un : Celui des autres, reprit-il. On lui rapporta que beaucoup de gens se moquaient de lui ; il répondit : Je ne m'en tiens point pour moqué. Quelqu'un se plaignait des malheurs qu'on rencontre dans la vie ; à quoi il répondit que le malheur n'était point de vivre, mais de mal vivre. On lui conseillait de chercher son esclave qui l'avait quitté : Ce serait bien, dit-il, une chose ridicule, que mon esclave Manès pût vivre sans Diogène, et [ 38 ]que Diogène ne pût vivre sans Manès. Pendant qu'il dînait avec des olives, quelqu'un apporta une tarte ; ce qui lui fit jeter les olives, en disant : Hôte, cédez la place aux Tyrans [27] et cita en même temps ces autres paroles : Il jeta l'olive [28]. On lui demanda de quelle race de chiens il était : Quand j'ai faim, dit-il, je suis Chien de Malte [29] ; et quand je suis rassasié, je suis Chien Molosse. Et de même qu'il y a des gens qui donnent beaucoup de louanges à certains chiens,quoiqu'ils n'osent pas chasser avec eux, craignant la fatigue ; de même aussi vous ne pouvez pas vous associer à la vie que je mène, parce que vous craignez la douleur. Quelqu'un lui demanda s'il était permis aux sages de manger des tartes : Aussi bien qu'aux autres hommes, dit-il. Pourquoi, lui dit un autre, donne-t-on communément aux mendiants, et point aux Philosophes? Parce que, répondit-il, on croit qu'on pourra devenir plutôt aveugle et boiteux que Philosophe. Il demandait quelque chose à un avare, et celui-là tardant à lui donner, il lui dit : Pensez, je vous prie, que ce que je vous demande est pour ma nourriture, et non pas pour mon enterrement. [ 39 ]Quelqu'un lui reprochant qu'il avait fait de la fausse monnaie, il lui répondit : Il est vrai qu'il fut un temps où j'étais ce que tu es à présent ; mais ce que je suis maintenant, tu ne le seras jamais. Un autre lui reprochait aussi cette faute passée : Ci-devant, reprit-il, étant enfant, je salissais aussi mon lit, je ne le fais plus à présent. Étant à Minde, il remarqua que les portes de la ville étaient fort grandes, quoique la ville elle-même fût fort petite, et se mit à dire : Citoyens de Minde, fermez vos portes, de peur que votre ville n'en sorte. Un homme avait été attrapé volant de la pourpre ; Diogène lui appliqua ces paroles : Une fin éclatante et un sort tragique l'ont surpris [30]Craterus le priait de se rendre auprès de lui : J'aime mieux, dit-il, manger du sel à Athènes que de me trouver aux magnifiques festins de Craterus. Il y avait un Orateur, nommé Anaximène, qui était extrêmement gros. Diogène, en l'accostant, lui dit : Tu devrais bien faire part de ton ventre à nous autres pauvres gens ; tu serais soulagé d'autant, et nous nous en trouverions mieux. Un jour que ce Rhéteur traitait quelque question, Diogène, tirant un morceau de salé, s'attira l'attention de ses auditeurs, et dit, sur ce qu'Anaximène s'en fâcha, Une obole de salé a fini la dispute d'Anaximène. Comme on lui [ 40 ]reprochait qu'il mangeait en plein Marché, il répondit que c'était sur le Marché que la faim l'avait pris. Quelques uns lui attribuent aussi la repartie suivante à Platon. Celui-ci l'ayant vu éplucher des herbes, il s'approcha, et lui dit tout bas : "Si tu avais fait ta cour à Denys, tu ne serais pas réduit à éplucher des herbes". Et toi, lui repartit Diogène, si tu avais épluché des herbes, tu n'aurais pas fait ta cour à Denys. Quelqu'un lui disant, "La plupart des gens se moquent de vous", il répondit : Peut-être que les ânes se moquent aussi d'eux ; mais comme ils ne se soucient pas des ânes, je ne m'embarrasse pas non plus d'eux. Voyant un jeune garçon qui s'appliquait à la Philosophie, il lui dit : Courage ! fais qu'au lieu de plaire par ta jeunesse, tu plaises par les qualités de l'âme. Quelqu'un s'étonnait du grand nombre de dons sacrés qui étaient dans l'Antre[31] de Samothrace : II y en aurait bien davantage, lui dit-il, s'il y en avait de tous ceux qui ont succombé sous les périls. D'autres attribuent ce mot à Diagoras de Mélos. Un jeune garçon allait à un festin ; Diogène lui dit : Tu en reviendras moins sage. Le lendemain, le jeune garçon l'ayant rencontré, lui dit : "Me voilà de retour du festin, et je n'en suis pas devenu plus mauvais." [ 41 ]mauvais. Je l'avoue, répondit Diogène, tu n'es pas plus mauvais, mais plus relâché. Il demandait quelque chose à un homme fort difficile, qui lui dit : „Si vous venez à bout de me le persuader”. Si je pouvais vous persuader quelque chose, répondit Diogène, ce serait d'aller vous étrangler. Revenant un jour de Lacédémone à Athènes, il rencontra quelqu'un qui lui demanda d'où il venait et où il allait : De l'appartement des hommes à celui des femmes[32], répondit-il. Une autre fois, qu'il revenait des Jeux Olympiques, on lui demanda s'il y avait beaucoup de monde ; Oui, dit-il, beaucoup de monde ; mais peu d'hommes. Il disait que les gens perdus de mœurs ressemblent aux figues qui croissent dans les précipices, et que les hommes ne mangent point ; mais qui servent aux corbeaux et aux vautours. Phryné ayant offert à Delphes une Vénus d'or, il l'appela la preuve de l'Intempérance des Grecs. Alexandre s'étant un jour présenté devant lui, et lui ayant dit, „Je suis le grand monarque Alexandre”. Et moi, répondit il, je suis Diogène le Chien. Quelqu'un lui demanda ce qu'il avait fait pour être appelé Chien ; à quoi il répondit : C'est que je caresse ceux qui me donnent quelque chose, que j'aboie après d'autres qui ne me donnent rien, [ 42 ]et que je mords les méchants. Un homme, préposé à garder des figues, lui en ayant vu cueillir une, lui dit : „Il n'y a pas longtemps qu'un homme se pendit à cet arbre”. Eh bien, répondit-il, je le purifierai. Un autre, qui avait vaincu aux Jeux Olympiques, fixait ses regards sur une Courtisane : Voyez, dit Diogène, ce Bélier de Mars, qu'une jeune fille tire par le cou. Il disait que les belles Courtisanes ressemblent à de l'eau miellée, mêlée de poison. Dînant un jour à la vue de tout le monde, ceux qui étaient autour de lui, l'appelèrent Chien : Vous l'êtes vous-mêmes, dit-il, puisque vous vous rassemblez autour de moi pour me voir manger. Deux personnes d'un caractère efféminé l'évitaient avec soin. Ne craignez pas, leur dit-il ; le Chien ne mange point de betteraves. On lui demandait d'où était un jeune homme qui s'était laissé débaucher. De Tégée[33], dit-il. Ayant vu un mauvais lutteur qui exerçait la profession de Médecin, il lui demanda par quel hasard il abattait à présent ceux qui savaient le vaincre autrefois. Le fils d'une Courtisane jetait une pierre parmi du monde assemblé ; Prends garde, dit-il, que tu n'atteignes ton père. Un jeune garçon lui montrant une épée qu'il avait reçue d'une manière [ 43 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/43 [ 44 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/44 [ 45 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/45 [ 46 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/46 [ 47 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/47 [ 48 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/48 [ 49 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/49 [ 50 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/50 [ 51 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/51 [ 52 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/52 [ 53 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/53 [ 54 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/54 [ 55 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/55

Monime

[ 56 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/56 [ 57 ]Connais-toi toi-même, ni aux autres dont on fait

Onésicrite

[ 58 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/58

Cratès de Thèbes

[ 59 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/59 [ 60 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/60 [ 61 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/61 [ 62 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/62 [ 63 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/63 [ 64 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/64

Métroclès

[ 65 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/65 [ 66 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/66

Hipparchia

[ 67 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/67 [ 68 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/68

Ménippe

[ 69 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/69 [ 70 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/70

Ménédème

[ 71 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/71 [ 72 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/72 [ 73 ]Page:Diogène Laërce - Vies - tome 2.djvu/73


  1. L’oracle qu’il reçut était : Change la monnaie ; expression allégorique qui signifie, Ne suis point la coutume. Ménage.
  2. C’était une charge à Athènes. Voyez le trésor d’Étienne au mot de l’original.
  3. Cela regarde le courage des enfants, qui se faisaient battre à l’envi devant l’autel de Diane. Ménage.
  4. Cela porte sur les jeux de combats, où l’on se donnait des coups de pied, et où l’on faisait des fosses pour les vaincus. Ménage.
  5. Ce passage est obscur dans l’original ; et les Interprêtes ne disent pas grand-chose pour l’éclaircir.
  6. Ménage croit qu’il faut corriger Ménippe.
  7. Sorte de discours roulant sur une sentence on sur quelque trait d'histoire.
  8. C’est-à-dire qu’il était fou, comme cela est expliqué quelques lignes plus bas.
  9. On dit qu’on appelait ainsi plusieurs endroits d’Athènes, et entre autres un endroit où on enterrait ceux qui étaient morts à la guerre. Voyez le Trésor d’Etienne.
  10. Il y a dans le grec un chenix, mesure sur laquelle on n'est pas d'accord. Voyez le Thrésor d'Estienne.
  11. C'est un proverbe qui signifie ici : // me semble que les esclaves commandent à leurs maîtres. Voyez les Proverbes d'Érasme, p. 719
  12. On dit que parmi les rites d'adoration était celui de se mettre le visage contre terre, en étendant tout le corps. Casaubon.
  13. Nom d'un lien d'exercice à Corinthe.
  14. C'est une raillerie qui faisait allusion à ce que Platon, après avoir été vendu par Denys, était retourné en Sicile.
  15. Cela se faisait, afin que la laine fût plus douce. (Note de Ménage, qui cite Varron.)
  16. Jeu de mots sur Athlios, terme grec qui signifie misérable.
  17. Les Hiéromnémones. Etienne dit qu'un appelait spécialement ainsi les députés de chaque ville au Conseil des Amphictyons.
  18. La betterave passait pour l'emblème de la fadeur. Ménage.
  19. Espèce de jeu dont les jeunes gens tiraient un augure sur les succès de leurs inclinations. Aldobrandin et Le Thrésor d’Etienne.
  20. Légume amer, un peu plus gros qu’un pois.
  21. Jeu de mots qui signifie : Vous êtes passé des Jeux Olympiques dans les Pâturages.
  22. Libérateurs d'Athènes.
  23. Vers d'Homère. Ménage.
  24. Vers d'Homère. Ménage.
  25. Parodie d'un vers d'Homère. Ménage.
  26. Il n'y a point de terme qui réponde à celui de l'original, que le terme barbare de tableté et de tasseté, qu'a employé Fougerolles.
  27. Vers d'Euripide, qui signifie ici que le pain commun doit faire place à celui qui est plus exquis. Ménage.
  28. Parodie d'un vers d'Homère, qui renferme un jeu de mois qu'on ne saurait rendre en français. Ménage.
  29. Chien de Malte, c'est-à-dire flatteur. Chien Molosse, c'est-à-dire mordant. Ménage
  30. Vers du cinquième livre de l'Iliade..
  31. On y sacrifiait à Hécate, et on y faisait des dons en action de grâces pour les périls dont on avait été préservé. Ménage.
  32. Voyez sur ces appartements des femmes un passage de Corn. Népos dans sa préface.
  33. Le mot grec signifie la ville de Tégée, et un mauvais lieu. Ménage.