| Assez ! | ► | Chapitre VI à X |
Sommaire |
[modifier] I
[modifier] II
[modifier] III
« Assez ! » me disais-je à moi-même, en gravissant péniblement le flanc d’une montagne escarpée qui s’élevait depuis les rives d’un fleuve paisible. « Assez ! » me répétai-je, en humant l’haleine résineuse d’un bosquet de sapins, particulièrement odorante dans la fraîcheur du crépuscule… « Assez ! » me dis-je de nouveau en m’asseyant sur un tertre moussu qui surplombait le fleuve, les yeux fixés sur les vagues sombres et paresseuses que dominaient les tiges vert clair des joncs… Assez, assez remué, assez erré : il est temps de rentrer en soi-même, de se prendre la tête à deux mains, et d’ordonner à son cœur de ne plus battre.
Suffit de se laisser griser par la caresse des sensations troubles et captivantes, de poursuivre chaque forme nouvelle du Beau, d’essayer de saisir le frisson par ses ailes puissantes et ténues… J’ai tout goûté…, vécu toutes les sensations… Je suis las…
Que me fait, à moi, le soleil levant, qui, à chaque instant, conquiert de nouveaux espaces du ciel et s’embrase comme une passion triomphante ? Que me fait le rossignol, qui se cache dans un buisson tout couvert de rosée, à deux pas de moi, dans le silence, dans la paix et dans l’éclat du soir, et me révèle sa présence par un chant magique ? On pourrait croire, à l’entendre, qu’il n’y a encore jamais eu de rossignol et qu’il est le premier qui chante le premier chant du premier amour… Toutes ces choses ont existé, pourtant, et se sont répétées des milliers de fois… Quand je songe qu’il en sera de même jusqu’à la fin des siècles, qu’il y a une règle immuable, une loi, eh bien, le dépit me gagne. Mais oui, le dépit !
[modifier] IV
Ah ! j’ai bien vieilli ! Autrefois, rien de tel ne me serait venu à l’esprit… Je dis : autrefois, entendez aux jours heureux où je m’embrasais comme le soleil et chantais comme le rossignol.
Allons, il faut l’avouer : tout est devenu bien terne autour de moi et la vie n’a plus de couleur. Et d’ailleurs, la lumière qui éclaire tout et lui donne force et signification, la lumière qui rayonne du cœur de l’homme, cette lumière-là s’est éteinte en moi-même… Pas encore tout à fait, à vrai dire : elle est en veilleuse, elle sommeille à peine, sans éclat, sans chaleur.
Une fois, à Moscou, je me suis approché de la fenêtre grillagée d’une petite église vétuste et me suis appuyé contre elle : Il faisait nuit sous les voûtes basses ; une veilleuse oubliée clignotait faiblement de sa petite lumière rougeâtre devant une vieille icône. À peine distinguait-on les lèvres du saint visage, des lèvres sévères, douloureuses : une morne obscurité régnait tout autour, prête à étouffer sous sa pénombre le faible rayonnement de l’inutile lumière… À présent, mon cœur est comme cette lumière, comme ces ténèbres…
[modifier] V
J’écris cela pour toi, mon unique, mon inoubliable amie, pour toi que j’ai quittée et que j’aimerai jusqu’à la fin de mes jours… Tu sais, hélas ! ce qui nous a séparés… N’en parlons pas aujourd’hui, veux-tu ?… Je t’ai quittée, mais ici, exilé dans ce désert, si loin de tout, je suis plein de toi, toujours sous ton charme, et je sens comme autrefois la douce pesanteur de ta main qui se pose sur ma tête penchée !
Pour la dernière fois, je me soulève hors du tombeau muet où je suis étendu et jette un regard attendri sur tout mon passé, tout notre passé… Plus d’espoir, point de retour, point d’amertume non plus. Point de regrets, et le souvenir, telle une divinité morte, monte, plus radieux que l’azur du ciel, plus pur que la première neige des sommets…
Mes souvenirs ne se bousculent pas en désordre, mais passent lentement, les uns après les autres, comme les silhouettes drapées des jeunes Athéniennes que nous avons tant admirées — t’en souvient-il ? — sur les bas-reliefs du Vatican.