Assez !/2

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Chapitre VI à X



Chapitre I à V Assez ! Chapitre XI à XV



Sommaire

[modifier] VI

Je t’ai parlé de la lumière qui rayonne autour du cœur humain et éclaire tout. Et j’aimerais te rappeler le temps béni où cette lumière brûlait dans mon cœur. Écoute… et je te croirai assise devant moi, et que tu me regardes de tes tendres yeux, si attentifs qu’ils semblent presque farouches. Ô regard inoubliable ! Sur qui, sur quoi te poses-tu à présent ? Qui donc te reçoit dans son âme, toi qui sembles sortir de profondeurs ignorées, pareil à ces sources, mystérieuses comme toi, à la fois noires et claires, qui prennent naissance au fond de gorges étroites, sous la voûte des rocs… Écoute, bien-aimée…

[modifier] VII

Cela se passait à la fin de mars, quelques jours avant l’Annonciation, peu après notre première rencontre. Sans soupçonner encore ce que tu allais être pour moi, je te portais déjà dans mon cœur, en secret… Il se trouva que je dus traverser l’un des plus grands fleuves de Russie. La glace ne remuait pas encore, mais était comme gonflée et noircie ; il dégelait depuis trois jours. La neige fondait partout, uniformément et sans bruit ; l’eau suintait de toutes parts ; un vent silencieux errait dans le ciel moite. La même lumière laiteuse éclairait la terre et le ciel ; point de brouillard et point de clarté : pas un contour ne se détachait sur la blancheur égale du fond ; tous les objets semblaient proches, mais confus. J’avais laissé ma voiture loin en arrière et marchais à pas rapides sur la glace, sans rien entendre, hors le bruit sourd de mes pas ; j’avançais, pénétré par les premières caresses, les effluves précoces du printemps… Un tourment joyeux et inexplicable soulevait tout mon être, se développait, grandissait à chaque pas, à chaque mouvement… Il m’entraînait, me pressait, et son élan était si puissant qu’en fin de compte je m’arrêtai, surpris, et jetai un regard curieux autour de moi, comme pour chercher un mobile extérieur à mon exaltation… Tout était silence, blancheur, engourdissement… Levant les yeux au ciel, j’aperçus une troupe d’oiseaux de passage… « Printemps ! Salut à toi ! m’écriai-je tout haut… Salut, vie, amour, bonheur ! » Et, au même instant, ton image s’illumina avec la violence et la grâce d’un cactus qui s’épanouit… Ton image surgit et resta là, belle et d’une netteté captivante… Alors, j’ai compris que je t’aimais… Rien que toi… Plein de toi…

[modifier] VIII

Je pense à toi…, bien d’autres souvenirs, d’autres tableaux surgissent devant moi, et partout c’est toi, sur tous les chemins de ma vie, c’est toi que je rencontre. Parfois, je vois un vieux jardin russe couché sur la pente d’une colline, éclairé des derniers rayons du soleil couchant de l’été. Derrière les peupliers argentés paraît le toit de bois d’une gentilhommière avec raccroche-cœur fluet de la fumée vermeille qui monte d’une blanche cheminée. La porte de la palissade est entrebâillée, comme poussée par une main hésitante, et moi je reste là, j’attends, je regarde cette palissade, le sable de l’allée dans le jardin ; j’admire, je m’attendris, toutes mes sensations me paraissent extraordinaires, neuves, tout semble baigné d’une sorte de mystère tendre et lumineux ; je crois déjà entendre le bruissement d’un pas rapide ; je resté là, tendu, léger comme un oiseau qui vient de replier ses ailes, mais qui est prêt à s’élancer de nouveau ; mon cœur brûle, mon cœur frissonne de crainte et de joie devant le bonheur tout proche, devant le bonheur qui vole vers moi.

[modifier] IX

Parfois aussi, je vois une vieille cathédrale, dans un pays lointain et beau. Des fidèles alignés se pressent à genoux. Les voûtes, hautes et nues, et les colonnes immenses qui montent en s’évasant soufflent un froid austère, propice à la prière, répandent une impression de pompe et de tristesse. Tu es là, à côté de moi, silencieuse, passive, comme si tu m’étais étrangère ; chaque pli de ta tunique reste immobile, sculpté ; les reflets bigarrés des vitraux multicolores reposent immobiles devant tes pieds sur les dalles usées. Et voilà que, secouant avec force l’air obscurci par l’encens, et nous secouant nous-mêmes, telle une lourde vague, roule le chant de l’orgue. Tu pâlis, tu te redresses ; ton regard m’effleure, glisse sur moi pour s’élever plus haut, vers le ciel, et seule, me semble-t-il, l’âme immortelle peut regarder ainsi et avec de tels yeux…

[modifier] X

Parfois encore, je vois un autre tableau. Ce n’est plus un temple ancien qui nous écrase de son austère magnificence, ce sont les murs bas d’une petite chambre confortable où nous sommes isolés du monde entier. Que dis-je ! nous sommes seuls, seuls dans l’univers : plus rien de vivant hors nous deux ; derrière ces murs bienveillants, ce sont les ténèbres de la mort, le néant. Ce n’est pas le vent qui hurle, ni les torrents de pluie qui frappent à la fenêtre : c’est le Chaos qui se plaint et gémit ; ce sont ses yeux aveugles qui versent des larmes. Mais chez nous tout est calme, lumineux, chaud, accueillant : quelque chose d’amusant, de naïf comme un enfant, voltige autour de nous, tel un papillon, n’est-ce pas là ton impression ? Nous sommes l’un contre l’autre, nos têtes se touchent, nous lisons tous deux un bon livre : je sens une petite veine battre sur tes tempes, je t’entends vivre, tu m’entends vivre, ton sourire naît sur ma bouche avant de naître sur la tienne, tu réponds sans paroles à ma question silencieuse, tes pensées sont les miennes comme les deux ailes d’un même oiseau noyé dans l’azur du ciel… Les dernières cloisons sont abolies et notre amour est si calme, si profond, que rien ne nous sépare, que nous n’éprouvons même pas le besoin d’échanger une parole, un regard… Nous ne désirons que respirer ensemble, vivre ensemble, être ensemble…, sans même nous rendre compte que nous sommes ensemble…

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