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Sommaire |
[modifier] XI
Ou bien j’imagine cette claire matinée de septembre où nous nous sommes promenés au jardin désert, mais encore fleuri, d’un château délaissé, sur les bords d’un grand fleuve étranger, à la lumière tendre d’un ciel sans nuages.
Comment exprimer tout ce que je sentais alors ?… Ce fleuve qui coulait comme un infini, cette solitude, ce calme, cette joie, cette sorte de tristesse enivrante, cette atmosphère de bonheur, cette ville inconnue et uniforme, les cris des corbeaux d’automne dans les arbres hauts, ces tendres paroles et ces tendres sourires, ces regards échangés, longs, doux et pénétrants, cette beauté en nous, autour de nous, de toutes parts, tout cela est plus grand que la parole humaine… Et ce banc où nous nous sommes assis en silence, la tête penchée par l’émotion, je me souviendrai de lui jusqu’à l’heure dernière. Autour de nous, tout était plein d’enchantement : les rares passants, avec leur bref salut et leur visage amène, les grandes barques qui glissaient doucement au fil de l’eau (il y avait un cheval dans l’une d’elles — t’en souvient-il ? — et il regardait, songeur, l’eau qui miroitait sous ses naseaux), le babillage puéril des petites vagues courtes, les chiens qui aboyaient au loin, et jusqu’à l’adjudant obèse et vociférant qui s’en prenait à des conscrits aux joues roses ; les malheureux garçons faisaient l’exercice tout à côté de nous, les coudes écartés et les jambes tendues, comme des échassiers. Nous sentions tous les deux qu’il n’y avait rien eu et qu’il n’y aurait jamais rien de plus sublime que ces instants… Mais foin de comparaisons ! Assez ! Assez !… Hélas ! oui, assez !…
[modifier] XII
C’est la dernière fois que je me laisse aller à ces souvenirs. Je vais leur dire adieu, et pour toujours. C’est ainsi que l’avare admire pour la dernière fois sa fortune, son or, son trésor chéri, puis le recouvre de terre grise et humide. C’est ainsi que la mèche d’une veilleuse, prête à s’éteindre, luit soudain d’un éclat plus vif et retombe en cendre froide. De son trou, pour la dernière fois, la petite bête contemple le velours de l’herbe, le joli soleil, le tendre azur des eaux, puis rentre tout au fond, se roule en pelote et s’endort. Reverra-t-elle au moins en rêve le soleil, et l’herbe, et le tendre azur des eaux ?…
[modifier] XIII
Qui que nous soyons, le destin nous dirige avec une sévérité impassible. Au début, nous ne sentons pas sa poigne, absorbés que nous sommes par toutes sortes d’accidents, de sottises, par nous-mêmes enfin… Tant que l’on peut se créer des illusions, tant qu’on n’a pas honte de mentir, on peut vivre, on ose espérer. L’incomplète vérité (la question ne se pose même pas à l’égard de l’absolu), la parcelle de vérité qui nous est accessible nous clôt les lèvres incontinent, nous enchaîne les bras et nous réduit au néant. Alors, pour ne point tomber en cendres et sombrer dans l’inconscient — dans le mépris de soi-même —, l’homme n’a plus qu’un parti à prendre : se détourner de tout avec sérénité et dire : « Assez ! » Croiser ses faibles bras sur sa poitrine stérile et conserver l’ultime dignité qui lui demeure encore : la conscience de son néant. Pascal y fait allusion en qualifiant l’homme de « roseau pensant » et en déclarant que quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui. L’univers n’en sait rien. Fragile dignité ! Piètre consolation ! Quel que tu sois, mon malheureux compagnon d’infortune, tu auras beau te pénétrer de Pascal et le croire, jamais tu ne sauras réfuter les paroles terribles du poète : « La vie n’est qu’un fantôme errant ; l’homme n’est qu’un misérable comédien qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et que l’on n’entend plus ensuite ; la vie n’est qu’une histoire racontée par un sot, plein de bruit et de fureur, mais ne signifiant rien. » Je viens de citer Macbeth ; j’évoque ses sorcières, ses spectres, ses visions… Hélas ! ce n’est point tout cela qui m’effraie, ni les fantasmagories d’Hoffmann, quelque aspect qu’elles puissent prendre… Ce qui me fait peur, c’est que précisément il n’y ait rien d’effarant, que l’essence de la vie soit mesquine, dépourvue de tout intérêt, plate comme une chaussée. Quiconque s’est imbu de cette idée-là, quiconque a bu de cette absinthe ne pourra plus jamais savourer le miel le plus doux, ni le bonheur le plus parfait ; le bonheur de l’amour, de l’union absolue, du don de soi le plus complet n’aura plus d’attrait pour lui. La petitesse de l’homme, sa vie éphémère anéantissent en lui toute dignité.
Il a aimé, s’est embrasé, a balbutié quelques pauvres paroles sur le bonheur qui ne finit jamais, sur les joies immortelles, et voilà déjà qu’il n’y a plus trace du ver qui a rongé sa langue desséchée ! C’est ainsi qu’au tard de l’automne, quand l’herbe couverte de givre paraît inanimée aux abords de la forêt dénudée, il suffit que le soleil perce un instant le brouillard et regarde fixement la terre refroidie pour que, de toutes parts, les moucherons volètent aussitôt. Ils jouent dans le rayon de soleil, s’agitent, s’élancent, redescendent et voltigent les uns au-dessus des autres… Le soleil se cache, et les moucherons tombent comme une pluie fine : c’est la fin de leur vie fugace !
[modifier] XIV
Mais, dira-t-on, n’y a-t-il donc point de notions sublimes, de grands mots consolateurs : « Démocratie, Droit, Liberté, Humanité, Art ? » Ils existent, certes, et beaucoup d’hommes ne vivent que par eux et pour eux. Je crois tout de même que si Shakespeare revenait, il ne renierait pas son Hamlet, ni son Roi Lear… Son esprit perspicace ne découvrirait aucun changement dans les mœurs des hommes : le même tableau bariolé, avec une toile de fond peu complexe, se déroulerait devant ses yeux avec une monotonie inquiétante. La même légèreté, la même cruauté, la même soif de sang, d’or et de boue, les mêmes plaisirs mesquins, les mêmes souffrances stupides endurées au nom de… eh bien ! au nom de ces fadaises qu’Aristophane raillait il y a de cela deux mille ans. Des subterfuges grossiers attirent cette hydre à mille têtes qu’est la foule avec la même facilité qu’autrefois ; les manœuvres des gouvernements n’ont pas changé, pas plus que les habitudes d’esclavage et le naturel dans le mensonge… Bref, c’est toujours le même écureuil qui saute dans une roue que l’on ne s’est seulement pas donné la peine de repeindre.
De nouveau, Shakespeare ferait dire au roi Lear ces dures paroles : « Il n’y a point de coupables », ce qui signifie qu’il n’y a point de justes non plus ! Il déclarerait : « Assez ! » comme moi, et se détournerait des hommes. Si, une petite retouche peut-être : à la place de Richard, tyran tragique et taciturne, le génie satirique du poète éprouverait peut-être l’envie de peindre un autre despote, considérablement modernisé. De notre temps, le despote est capable de prendre au sérieux sa propre vertu, de dormir tranquille la nuit et de se plaindre d’un repas trop copieux, tandis que ses victimes, à moitié écrasées, essaient de se consoler en se l’imaginant sous les traits de Richard III poursuivi par les fantômes de ceux qu’il a fait périr…
Mais à quoi bon tout cela ?
À quoi bon vouloir prouver aux moucherons — en choisissant ses termes et en polissant son style — qu’ils ne sont que des insectes ?
[modifier] XV
Mais l’art, me direz-vous… La beauté… Bien sûr, ces mots ont plus de force que tous ceux que je viens de citer, et il y a peut-être plus de réalité dans la Vénus de Milo que dans le droit romain ou les principes de 1789. On pourra m’objecter — et on l’a fait déjà tant de fois ! — que la beauté même est une convention, puisque le Chinois ne la conçoit pas de la même manière qu’un Européen. Ce n’est point la relativité de l’art qui m’inquiète, mais sa fragilité, sa corruptibilité, son néant. De nos jours, l’art est peut-être plus grand que la nature, car la nature n’a point de symphonie de Beethoven, de tableau de Ruysdaël, de poème de Gœthe, et, seuls, des pédants têtus et bavards de mauvaise foi peuvent prétendre encore que l’art imite la nature… Toutefois, à la longue, la nature prend sa revanche ; elle peut ne pas se presser, car elle aura sa part. Inconsciente et soumise à des lois implacables, elle ignore l’art, tout comme le bien ou la liberté ; éternellement mouvante, elle ne souffre rien de permanent, d’immortel… L’homme est le fils de la nature, mais son art est hostile à sa grand-mère, précisément parce qu’il s’efforce d’être permanent et immortel…
L’homme est le fils de la nature, mais la nature est mère de tout ce qui existe et n’a point de préférence : tout ce qui germe dans son sein n’existe que par rapport à un autre, à qui il doit céder sa place au bout d’un certain temps ! Peu importe à la nature ce qu’elle crée et détruit, pourvu que la vie continue et que la mort ne perde pas ses droits… Indifférente à tout ce qui se passe, elle étend la même patine sur les contours divins du Zeus de Phidias et le simple galet, tout comme elle permet aux mites de dévorer les strophes précieuses de Sophocle.
Il est vrai que l’homme la seconde dans son œuvre de destruction. Mais n’est-ce point encore la même force aveugle de la nature qui brandit le gourdin insensé du barbare contre la face radieuse d’Apollon, qui lui inspire ses cris sauvages quand il mutile un tableau du divin Apelle ? Comment pourrions-nous donc, faibles humains que nous sommes, maîtriser cette force naturellement muette, sourde et aveugle, cette force qui ne se donne même pas la peine de célébrer ses triomphes et va simplement de l’avant, dévorant tout sur son passage ? Comment saurions-nous résister à l’assaut éternel de ces vagues pesantes, grossières et jamais lasses ? Comment croire, enfin, à l’importance et à la dignité de ces images fragiles que nous modelons au bord du précipice dans une matière essentiellement corruptible ?