Assez ! - 4

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Chapitre XVI à XVIII


Chapitre XI à XV Assez !


Sommaire

[modifier] XVI

Ainsi va le monde… Mais Schiller a dit : « Seul l’éphémère est beau », et la nature elle-même, dans ses métamorphoses successives, n’est pas étrangère à la beauté. N’est-ce pas elle qui décore avec tant de minutie les plus fugaces de ses créatures ? Ne donne-t-elle pas aux pétales des fleurs et à l’aile du papillon leurs couleurs éclatantes, leurs contours graciles ? La beauté n’a pas besoin d’exister immuablement pour être éternelle — un instant lui suffit.

Fort bien. Il se peut que tout cela soit exact, mais dès que l’homme est exclu, dès qu’il n’y a plus de personnalité il n’y a point de liberté : l’aile flétrie du papillon renaît au bout de mille ans, mais c’est toujours la même aile, et détachée du même papillon. C’est une répétition implacable et régulière, impersonnelle et absolue… L’homme ne se reproduit pas comme le papillon, et l’œuvre de ses mains, son art, sa libre création, disparaît une fois pour toutes quand on la détruit…

« Créer est le propre de l’homme… » Mais n’est-il pas étrange et effrayant de dire « nous créons »… pour une heure ; comme ce calife qui, dit-on, régna soixante minutes ?

C’est cela notre privilège et notre malédiction : chacun de ces créateurs, pris à part, est précisément lui-même et pas un autre : il est ce « je » que l’on dirait conçu avec préméditation, selon un plan prévu d’avance ; chacun se doute plus ou moins de son importance, se sent apparenté à quelque chose de grand et d’éternel, mais n’existe qu’un instant et pour un instant1. Enlisé que tu es dans la vase, essaie de te dépêtrer et d’atteindre le ciel.

Les plus grands sont précisément ceux qui sont conscients de cette essentielle contradiction ; mais, s’il en est ainsi, permettez-moi de vous demander si les termes de « plus grand » et de « grand » sont bien appropriés…

[modifier] XVII

Que dire alors de ceux à qui ces mots ne peuvent s’appliquer, même dans la signification restreinte que leur donne le faible langage des hommes ? — Que dire des travailleurs de second et de troisième ordre, des hommes d’État, des savants, des artistes — des artistes surtout ? Que faire pour les obliger à secouer leur lourde paresse, leur morne indécision ? Pour les attirer de nouveau sur le champ de bataille, quand ils sont obsédés de l’idée que toute activité qui se propose un but plus élevé que le pain quotidien est vaine et fastidieuse ? Quelles couronnes pourraient encore les tenter lorsqu’ils se sont rendu compte de l’insignifiance de tous les lauriers et de toutes les épines ? Comment les forcer à braver de nouveau les lazzi de la « foule glacée » ou le « jugement du sot » : le vieux sot qui ne leur pardonne pas de s’être détournés des idoles d’hier, et le jeune qui voudrait qu’ils fassent comme lui et se jettent à plat ventre devant les idoles d’aujourd’hui ? Pourquoi donc iraient-ils dans ce marché de fantômes, à cette foire où le marchand et l’acquéreur se volent mutuellement, où l’on parle si haut, où il règne un tel bruit, mais où tout est si pauvre et mesquin ? Pourquoi donc, « las jusqu’à la moelle des os », iraient-ils encore se traîner dans cet univers où les peuples se conduisent comme ces fils de paysans, qui, les jours de fête, se vautrent dans la boue pour récolter une poignée de noix vides ou béent d’admiration devant une image d’Épinal grossièrement barbouillée ; dans cet univers où seul existe ce qui ne devrait pas exister, où chacun, assourdi par ses propres cris, court vers un but qu’il ignore et ne peut comprendre ?

Non… non… Assez !… assez !… assez !…

[modifier] XVIII

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1864

[modifier] Notes

1. Comment ne pas citer ici les paroles de Méphistophélès :
Er — (Gott) findet sich in einem ewgen Glanze,
Uns hat er in die Finsterniss gebracht.
Und auch taugt einzig Tag und Nacht