Atar-Gull/III/IV

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Livre troisième
Chapitre IV
Opium
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Ô douce et ravissante ivresse de l’opium, ivresse pure et suave, ivresse toute morale, élevée, poétique ! À côté de la vie réelle, triste, déçue, douloureuse, tu improvises une vie fantastique, brillante et colorée ! Là, jamais un chagrin ; mollement bercé de rêve en rêve, on jouit sans regret… c’est un long jour de fête sans lendemain, un amour sans larme… un printemps sans hiver.

Tantôt c’est un gai voyage sur ce beau lac, dominé par l’antique habitation de vos aïeux et encadré d’un gazon vert que foulent en dansant des jeunes filles aux robes flottantes. C’est une séduisante causerie sous un ombrage séculaire où l’on se parle si bas, si près, que les lèvres se touchent et frémissent. Ou bien encore, c’est la demoiselle au corselet d’émeraude, aux ailes de nacre et de moire que l’on poursuit en chantant la vieille chanson qu’une mère vous a apprise autrefois. Et puis souvent, pour contraster avec ces tableaux si frais, si jeunes, si parfumés, surgit une bizarre vision, quelque chose d’horrible et d’étrange… qui vous terrifie et vous glace un moment… Alors c’est comme la peur qu’on éprouve au milieu d’une paisible vallée d’automne, quand l’aïeul raconte quelque lugubre et sanglante chronique. Mais aussi que cette folle terreur d’un instant donne un charme plus vif aux voluptueuses caresses de ces femmes pâles, douces, aériennes, qui réalisent tous les songes de votre ardente jeunesse ; vous savez ! quand, le regard sec, haletant sur votre couche solitaire, vous appeliez en vain l’être mystérieux et inconnu que l’on rêve toujours à quinze ans.

Oh ! qu’alors elle semble vulgaire cette ivresse du punch, malgré ses mille flammes bleuâtres et nacrées, ses étincelantes aigrettes d’opale et de feu qui frissonnent, pétillent en courant sur les bords d’une large coupe !

Oubliez le champagne au milieu des glaçons ; laissez bouillonner sa mousse ; laissez-la déborder et couler à longs flots sur le cou brun des bouteilles. Après tout, que serait cette ivresse ? Quelque lourde et grossière orgie, des idées sans suite, une tête pesante, une raison éteinte ou hébétée. Au lieu que l’opium ! tenez… voyez ce Brulart ! si vous saviez ce qu’il rêve !

C’est un homme étrange que cet homme ! Féroce et crapuleux, c’est à force de vices et de crimes qu’il a pris un impérieux et irrésistible ascendant sur une tourbe d’êtres dégradés et infâmes : jamais une pensée noble et consolante ; on dirait que c’est en riant, d’un rire satanique, qu’il creuse dans la fange pour voir jusqu’à quel point d’ignominie peut aller la dégradation humaine. Cette vie, c’est sa vie apparente de chaque jour, sa vie physique, sa vie de brigand, de négrier, de pirate, d’assassin… sa vie qui le fera pendre.

Maintenant il rêve : l’esprit, l’âme a quitté son ignoble enveloppe… c’est son autre existence qui commence… son existence aussi à lui, belle, riante, parée, avec des fleurs et des femmes, des palais somptueux, des chants de gloire et d’amour, son existence à vous désespérer tous, oui, cent fois oui, car l’ivresse de l’opium l’élève à un degré de puissance inouïe. Les trésors du monde, le pouvoir des rois ne pourraient jamais, dans votre vie réelle, vous donner la millième partie des jouissances ineffables que goûte ce brigand en guenilles. Et ce n’est pas une heure, un jour, une année… mais la moitié de sa vie qu’il passe dans cette sphère divine, où il est presque dieu. Quant à sa vie réelle, ce n’est pour lui, je l’ai dit, qu’un cauchemar qu’il pousse à l’horrible autant qu’il peut, car, vus d’aussi haut, en présence de tels souvenirs… que sont les hommes ! mon Dieu !… de la matière à contrastes, de la boue qu’on jette à côté du diamant pour en faire briller plus vives les étincelantes facettes…

Ainsi du moins pensait Brulart…

Tenez, suivez d’ailleurs le rêve qui répand sur ses traits cette incroyable expression de plaisir et d’extase.




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