Tome treizième - Axiochus
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Notes :
AXIOCHOS [ou Sur la Mort.]
Personnages. SOCRATE, GLINIAS, AXIOCHOS
? A-
SOCRATE
J'étais sorti pour me rendre au Cynosarges et j'étais * arrivé à l'Ilissos, lorsque la voix d'un homme qui criait: Socrate, Socrate, vint frapper mon oreille. Je me retournai et, cherchant autour de moi d'où venait cette voix, j'aperçus Clinias, le fils d'Axiochos, qui courait du côté de la Callirrhoè u* avec Damon, le musicien, et Charmide, fils de Glaucon, dont l'un était son maître de musique et l'autre, un camarade qui l'aimait et dont il était aimé. Je décidai donc de quitter la route que je suivais b et d'aller à leur rencontre pour les joindre plus vite. Alors Clinias tout en pleurs me dit : « Voici l'occasion, Socrate, de montrer cette sagesse qu'on vante toujours en toi. Mon père, frappé d'un mal subit, a perdu ses forces et touche à sa an. Il s'afflige de mourir, lui qui auparavant raillait ceux qui se font un épouvantail de la mort et les tournait doucement en ridicule. Viens donc le consoler, e comme tu as l'habitude de le faire ", afin qu'il aille à son destin sans gémir, et qu'après avoir été un bon fils, je lui donne encore cette marque de piété filiale. »
.SOCRATE
Jamais, Clinias, je ne te refuserai une demande raisonnable, encore moins quand tu m'appelles à remplir un devoir sacré. Hâtons-nous donc; car, si ton père est dans l'état que tu dis, il n'y a pas de temps k,perdre. »
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CLINIAS
Rien qu'à te voir, Socrate, il reprendra des forces; car il lui est déjà arrivé plus d'une fois de se relever d'une pareille chute. »
d Nous suivîmes rapidement le chemin qui longe le rempart jusqu'aux portes Itoniennes, car il habitait près des portes, non loin de la colonne des Amazones. Quand «85 nous arrivâmes en sa présence, il avait déjà recouvré le sens du toucher; son corps avait repris des forces, mais son âme restait faible; il avait grand besoin de réconfort, poussait des soupirs, pleurait et se frappait les mains. En l'apercevant : « Qu'est-ce là, Axiochos? lui dis-je. Où sont tes fiers discours, ces perpétuels éloges de la vertu et ce courage inébranlable? Comme un lâche athlète, tu fais parade de ta bravoure dans lès gymnases, b et tu recules dans les combats. Ne veux-tu pas réfléchir et considérer la loi de la nature? A l'âge où tu es parvenu, instruit comme tu l'es, et, à défaut d'autre motif, Athénien, ignores-tu ce que tout le monde sait et répète, que la vie est un voyage et qu'il faut, après l'avoir passée honnêtement, s'en aller où le destin nous appelle, avec bonne humeur, sinon en chantant le péan. Mais se montrer si faible et se cramponner à la vie comme un enfant n'est pas le fait d'un homme qui a l'âge de la réflexion. AXIOCHOS 0 Ce que tu dis là est vrai, Socrate, et je vois fort bien que tu as raison; mais, je ne sais comment, ces fortes et sublimes leçons s'évadent subrepticement et perdent leur prestige. H ne me reste plus qu'une sorte de terreur qui me déchire l'esprit, quand je pense que je serai privé de cette lumière et des biens de la vie et que je me vois gisant quelque part, invisible et ignoré, en proie à la pourriture et transformé en vers et en insectes. SOCRATE C'est que, Axiochos, tu lies ensemble, étourdiment et 1 sans réfléchir, la sensibilité à l'insensibilité, et que tu te
contredis en action et en paroles. Tu ne songes pas que tu déplores ton insensibilité en même temps que tu souffres de tomber en pourriture et d'être privé des plaisirs, comme si tu mourais pour vivre à nouveau et ne passais pas à une complète insensibilité, la même qu'avant ta naissance. Sous le gouvernement de Dracon ou de Clis-thène, tu ne souffrais aucun mal, car comment le mal aurait-il pu te toucher, alors que tu n'existais absolument pas? Eh bien, tu n'en souffriras pas davantage après ta e mort, car comment te toucherait-il, alors que tu n'existeras plus? Rejette donc toutes ces sottises, et songe que, le composé une fois détruit et l'âme établie dans son propre s séjour, le corps qui reste, ce corps de terre et privé de sentiment, n'est pas l'homme. Car nous sommes une âme, animal immortel enfermé dans une prison mortelle 1M. La nature nous a ajusté cette enveloppe pour «» notre malheur : elle n'a que des plaisirs superficiels, fugitifs, mêlés à des peines qui les dépassent; en revanche, ses douleurs sont entières, durables et sans mélange de plaisirs; les maladies, les inflammations des organes des sens, puis les maux internes tourmentent nécessairement l'âme répandue à travers les pores; aussi regrette-t-elle l'éther dont elle partage la nature, elle en a soif et tous ses désirs l'emportent vers la vie et les chœurs du séjour céleste. Sortir de la vie, c'est donc passer d'un b mal a un bien. AXIOCHOS
Si tu regardes la vfe comme un mal, Socrate, pourquoi y restes-tu, toi surtout qui es un penseur et qui surpasses en intelligence la foule que nous sommes?
SOCRATE - . -i
Axiochos, ton témoignage en ma faveur manque d'exactitude. Tu crois, comme la foule des Athéniens, que je sais quelque chose, parce que je recherche la vérité. Je souhaiterais seulement de connaître ce que tout le monde sait, tant je suis loin des vérités sublimés. Ce
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o que je dis ici n'est que l'écho du sage Prodicos, dont j'ai payé les leçons, une fois une demi-drachme, une autre fois deux drachmes, et une autre quatre1M. Car cet homme-là n'instruit personne pour rien, et il a constamment à la bouche le mot d'Ëpicharme1™ : « Une main lave l'autre », donne et tu recevras. Dernièrement encore, dans une conférence qu'il faisait chez Callias, fils d'Hippo-nicos, il a énuméré tant de griefs contre la vie que, pour un peu, j'aurais renoncé à la mienne et que depuis ce temps mon âme aspire à la mort, Axiochos. AXIOCHOS Qu'a-t-il donc dit? SOCRATE d Je vais te répéter ce dont je me souviendrai. Il disait : « Quel âge est exempt de peines? L'enfant ne pleuré-t-il pas dès qu'il voit le jour et n'est-ce point par le chagrin qu'il débute dans la vie? Aucune douleur ne lui est épargnée : il souffre des besoins du corps, du froid, du chaud, des coups. Impuissant encore à dire ce qu'il éprouve, il vagit, et n'a pas d'autre voix pour exprimer son malaise. Quand il est arrivé, à travers mille tourments, à sa septième année, il a sur le dos des pédagogues, e des maîtres d'école, des maîtres d'exercices qui le tyrannisent. Quand il a grandi, ce sont les grammairiens, les géomètres, les tacticiens, foule nombreuse de despotes. Lorsqu'il est inscrit parmi les éphèbes, c'est le cosmète 1M 887 et la peur des coups, puis le Lycée, l'Académie, les gymnasiarques, les verges et des maux sans nombre, et tout le temps de l'adolescence se passe sous la dépendance des sophronistes "* et des surveillants de la jeunesse choisis par l'Aréopage. Quand il en est délivré, il est aussitôt envahi par les soucis : il délibère dans quelle carrière il s'engagera, et, comparés aux ennuis qui surviennent, les premiers ne semblent plus que des jeux et de vrais épouvantails de marmots; ce sont en effet des b expéditions militaires, des blessures, des combats con-
auels. Puis insensiblement survient la vieillesse, où ; ramasse tout ce que la nature a de caduc et de misère , Inguérissable. Et si l'on ne se hâte pas de payer sa dette eu rendant la vie, la nature vous traque comme une usurière et prend en gage à l'un la vue, à l'autre l'ouïe, souvent les deux ensemble; et, si l'on tient bon, elle paralyse, elle mutile, elle disloque. Il y en a qui gardent leur santé dans un âge très avancé; mais leur intelligence périt et la vieillesse est pour eux une seconde enfance "•. Aussi les dieux qui connaissent les choses humaines, ? «bêlivrent vite de la vie ceux qu'ils estiment le plus. C'est o fltfnsi qu'Agamédès et Trophonios "', qui avaient cons-;truit le temple d'Apollon à Pytho, ayant prié le dieu de leur accorder ce qui était le meilleur pour eux, s'endormirent et ne se réveillèrent plus. Il en fut de même fles fils de la prêtresse d'Argos : leur mère, elle aussi, avait demandé à Hèra de récompenser de leur piété ses fils, qui, à défaut de l'attelage qu'elle attendait, s'étaient mis eux-mêmes sous le joug et l'avaient transportée jusqu'au temple : la conséquence de sa prière fut qu'ils moururent dans la nuit. Il serait trop long de rapporter d tous les vers des poètes qui de leurs bouches divines ont dépeint la vie humaine et déploré les misères de l'existence. Je n'en citerai qu'un, le plus digne d'être écouté. Il dit : « Les dieux ont, en effet, filé pour les infortunés mortels Une vie de chagrinal", » et : « Non, il n'exista jamais d'êtres plus à plaindre que l'homme Parmi tous ceux qui respirent et rampent sur la terre "\ » • Et d'Amphiaraus que dit-il? M « Zeus qui tient l'égide et Apollon l'aimaient de tout leur cœur Et d'un amour sans réserve, et il n'atteignit pas le seuil de la vieillesse "». » Et le poète qui dit :
ÏT". NT*
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c De plaindre le nouveau-né de tous les maux où i entre*» »,
qu'en penses-tu ? Mais je m'arrête, de peur de manquei à ma promesse et d'allonger mon discours par d'autres citations.
Quel genre de vie, quel métier faut-il choisir pour n'avoir pas à s'en plaindre ni à être mécontent de son sort? Allons trouver les ouvriers manuels et les artisans b sédentaires qui peinent de la nuit à la nuit et se procurent péniblement le nécessaire : ils se lamentent sur leur sort et remplissent toutes leurs veilles de gémissements et de larmes. Prenons le marin qui navigue à travers tant de périls et qui n'est, comme l'a dit Bias Ul, ni parmi les morts, ni parmi les vivants; car l'homme fait pour la c terre se lance dans la mer comme un amphibie et se met tout entier à la merci de la fortune. Mais l'agriculture est une douce occupation. Sans doute; mais ne dit-on pas :
' ce n'est qu'une plaie et n'y trouve-t-on pas sans cesse des causes de chagrin ? On y déplore tantôt la sécheresse, tantôt les inondations, tantôt la brûlure, tantôt la nielle, et tantôt la chaleur inopportune et le froid. Et la politique tant honorée — car je laisse de côté beaucoup de carrières — à travers quels dangers la suit-on? Elle a des joies qui font tressaillir et battre le cœur, comme un accès de fièvre, mais aussi des revers douloureux et pires que mille morts. Peut-on être heureux d quand on vit pour la populace, et qu'après avoir été flatté et applaudi, jouet du peuple, on est rejeté, sifflé, châtié, mis à mort, objet de pitié? Je te le demande à toi, Axio-chos, le politique : où est mort Miltiade1M? où Thémis-tocle m? où Ephialtès 1M? où sont morts dernièrement les dix généraux M', quand je refusai de mettre la question aux voix, parce que je jugeais indigne de moi de me mettre à la tête d'un peuple en délire ? Mais Théramène et Galli-xène subornèrent les proèdres le lendemain et les firent condamner à mort sans jugement. Il ne" se trouva M9 que toi et Euryptolémos pour prendre leur défense parmi les trente mille hommes qui composaient l'assemblée M\
AXIOCHOS
C'est vrai, Socrate, et moi, depuis ce jour-là, j'en ai assez de la tribune et rien ne me paraît plus rebutant que la politique. Cela est évident pour ceux qui ont mis la main à l'œuvre. Tu en parles, toi, en homme qui voit les choses de loin; mais nous en avons une vue plus exacte, nous qui avons passé par l'expérience. Le peuple, mon cher Socrate, est un être ingrat, versatile, cruel, envieux, grossier, un ramassis de gens de toute provenance, violents et bavards. Celui qui se lie à lui en devient beaucoup b plus malheureux.
SOCRATE
Si donc, Axiochos, tu tiens la plus libérale des sciences pour la plus détestable de toutes, que devons-nous penser des autres carrières? Ne faut-il pas les fuir? J'ai encore entendu dire un jour à Prodicos que la mort ne concerne ni les vivants ni les morts.
AXIOGHOS Comment cela, Socrate SOCRATE
C'est que la mort ne touche pas les vivants et que les morts ne sont plus. Ainsi elle ne te touche pas à présent, puisque tu n'es pas mort, et, à supposer qu'il t'arrive o malheur, elle ne te touchera pas, puisque tu ne seras plus. C'est donc un chagrin illusoire que celui d'Axiochos gémissant sur ce qui n'existe pas et n'existera pas pour Axiochos. C'est comme si l'on gémissait sur Scylla ou le centaure, qui n'existent pas pour toi et qui n'existeront pas dans l'avenir après ta mort. Ce qui est redoutable l'est pour ceux qui existent ; mais pour ceux qui n'existent pas, comment le serait-il?
AXIOCHOS
C'est dans le bavardage aujourd'hui à la mode que tu as puisé ces beaux discours; c'est de là que viennent
ces sornettes arrangées pour la jeunesse. Mais moi, c'est la privation des biens de la vie qui m'afflige, quand même tu ferais sonner à mes oreilles des discours plus persuasifs que ceux que tu tiens, Socrate. L'esprit, en effet, ne comprend pas, quand il est distrait par la beauté du langage, et tout cela ne touche même pas l'épiderme; cela n'aboutit qu'à la pompe et à l'éclat du style; la vérité fait défaut, e Les souffrances ne supportent pas les sophismes; elles ne cèdent qu'à ce qui peut pénétrer jusqu'à l'âme. SOCRATE
C'est que tu ne réfléchis pas, Axiochos, et que tu lies à la privation des biens la .sensation des maux, que tu introduis à sa place, sans songer que tu es mort. Ce WO qui afflige celui qui est privé des biens, ce sont les maux qu'il ressent à la place; mais celui qui n'est plus ne perçoit pas non plus la privation. Comment pourrait-on s'affliger d'une chose qui ne vous donnera pas le sentiment de ce qui peut vous affliger? Si dès le principe, Axiochos, tu n'avais pas par ignorance supposé quelque sorte de sensibilité, tu n'aurais jamais redouté la mort. Mais te voilà tombé à présent dans cette contradiction : tu as peur d'être privé de l'âme et tu attribues une âme à cette privation; tu trembles de ne plus sentir, et tu imagines une sensibilité par laquelle tu percevras ton insensibilité.
b Sans parler d'une foule de raisonnements qu'on a tenus sur l'immortalité de l'âme, ce n'est certes pas une nature mortelle qui aurait entrepris d'aussi grands ouvrages que de braver la fureur des bêtes féroces, auxquelles elle est inférieure en force, de traverser les mers, de bâtir des villes, d'établir des gouvernements, d'élever ses regards vers le ciel et de voir les révolutions des astres, le cours du soleil et de la lune, leur lever et leur coucher, leurs éclipses et leurs prompts retours, les équinoxes et o les deux solstices, les tempêtes des Pléiades, les vents et les chutes de pluie de l'été et les monstrueux tourbillons des ouragans ; elle n'aurait point non plus été capable
f, et déterminer pour toujours les vicissitudes de l'univers, ».*il n'y avait pas réellement dans l'âme un souffle divin qui lui a permis de concevoir et de connaître ces merveilles. Ainsi, ce n'est pas à la mort, mais à l'immortalité que tu passes, Axiochos; au lieu d'être dépouillé de tes biens, tu en auras une jouissance plus pure; tes plaisirs, au lieu d'être altérés par un corps mortel, ne seront d mélangés d'aucune douleur. Au sortir de cette prison, tu t'en iras, dégagé du corps, là où l'on ne connaît ni travail, ni gémissements, ni vieillesse, où la vie est.paisible et à l'abri des maux, où l'on jouit d'un calme et d'une sérénité que rien n'ébranle, où, contemplant la nature, tu philosopheras, non pour la foule et la parade, mais pour l'éclatante vérité. AXIOCHOS
Je me sens retourné par ton discours. Je ne crains plus la mort, je la désire même à présent, pour employer e à mon tour une hyperbole de rhéteur : depuis un moment, je plane dans les deux et je parcours la carrière éternelle et divine. Je me suis remis de ma faiblesse et je suis devenu un homme nouveau.
SOCRATE
Veux-tu encore un autre discours, celui que m'a tenu 371 Gobryas, un mage? Il me raconta qu'au temps oùXerxès passa la mer, son grand-père u>, dont il portait le nom, envoyé à Dèlos pour garder du pillage l'île où sont nés les deux divinités M>, apprit de certaines tablettes d'airain, apportées de chez les Hyperboréensut par Opis et Hécaergè, qu'après s'être séparée du corps, l'âme se rend à sa demeure souterraine, dans le lieu obscur où se trouve le palais de Pluton, non moins vaste que la cour de Zeus; car la terre occupant le centre du mondé et le ciel étant sphérique, les dieux du ciel ont eu en b partage un des deux hémisphères et les dieux infernaux l'autre, les uns frères, les autres fils de frères. Le vestibule de la voie qui conduit chez Pluton est fermé par
des portes et des clés de fer. Quand il est ouvert, le fleuve Achéron, et après lui le Cocyte, reçoivent ceux qui doivent les traverser pour être amenés devant Minos et Rhada-manthe dans la plaine qu'on appelle la plaine de la vérité. La siègent des juges qui interrogent tous ceux qui arri- e vent sur la vie qu'ils ont menée et sur les occupations auxquelles ils se livraient, quand ils habitaient un corps. Il n'y a pas moyen de mentir. Alors tous ceux qui pendant leur vie ont été inspirés par un bon démon vont demeurer dans le séjour des hommes pieux, là où les saisons bienfaisantes regorgent de fruits de toute espèce, où coulent des sources d'eau limpide, où des prairies de toute sorte diaprées de fleurs ont toujours un aspect printanier, où il y a des conversations pour les philo- & sophes, des théâtres pour les poètes, des danses en rond, des concerts de musique, des banquets bien ordonnés, des festins qui s'organisent d'eux-mêmes sans chorège, une existence à l'abri de tout chagrin et un régime délicieux ; car il n'y a ni chaleur ni froids excessifs, mais il y circule un air tempéré attiédi par de doux rayons de soleil. Là, les initiés ont une place d'honneur et, là aussi, ils célèbrent les cérémonies sacrées. Comment n'aurais-tu pas le premier part à cet honneur, toi qui es apparenté • aux dieux"*? La tradition rapporte, qu'avant de descendre chez Hadès, Héraclès et Dionysos furent initiés ici et que l'audacieux dessein de leur voyage aux enfers, ce fut la déesse d'Eleusis qui le leur inspira. Quant à ceux qui ont passé leur vie à mal faire, ils sont conduits par les Érinyes dans l'Érèbe et le Chaos à travers le Tartare, là où séjournent les impies, et les Danaïdes qui puisent l'eau sans remplir jamais leur tonneau, et Tantale dévoré par la soif, et Tityos aux entrailles éternellement rongées et renaissantes, et Sisyphe qui roule sans cesse son rocher OT8 et qui, arrivé au terme, recommence ses travaux. C'est là que, léchés par les bêtes fauves,\ perpétuellement brûlés par les torches des Peines, en proie à des tortures de toute sorte, les méchants sont consumés par d'éternels châtiments.
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- Voilà ce que j'ai entendu de la bouche de Gobryas. A toi d'en juger, Axiochos. Pour moi, la raison me retient d'y ajouter foi ; et il n'y a qu'une chose dont je suis certain, c'est que toute âme est immortelle et qu'au sortir de ce séjour, elle entre dans un autre où elle échappe au chagrin. Ainsi, soit en bas, soit en haut, Axiochos, tu ne peux manquer d'être heureux, puisque tu as vécu pieusement.
AXIOCHOS
Je n'ose presque te le dire, Socrate : je suis si loin de craindre la mort que j'en éprouve à présent le désir, tellement le discours que tu viens de tenir, comme celui % que tu as tenu sur le ciel, m'a bien persuadé. Désormais je méprise la vie, attendu que je vais passer dans un séjour meilleur. A présent, je vais repasser doucement en moi-même ce qui a été dit. Mais, dès midi, tu reviendras me voir, Socrate.
SOCRATE
Je ferai comme tu dis, et je vais reprendre ma promenade vers le Cynosarges, où j'allais quand on m'a appelé ici.