Bacchus (J.-B. Rousseau)

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C’est toi, divin Bacchus, dont je chante la gloire :
Nymphes, faites silence, écoutez mes concerts.
      Qu’un autre apprenne à l’univers
Du fier vainqueur d’Hector la glorieuse histoire ;
      Qu’il ressuscite, dans ses vers,
Des enfants de Pélops l’odieuse mémoire :
Puissant dieu des raisins, digne objet de nos vœux,
      C’est à toi seul que je me livre ;
De pampres, de festons, couronnant mes cheveux,
      En tous lieux je prétends te suivre ;
      C’est pour toi seul que je veux vivre
      Parmi les festins et les jeux.

         Des dons les plus rares
         Tu combles les cieux ;
         C’est toi qui prépares
         Le nectar des dieux.

         La céleste troupe,
         Dans ce jus vanté,
         Boit à pleine coupe
         L’immortalité.

         Tu prêtes des armes
         Au dieu des combats ;
         Vénus sans tes charmes
         Perdrait ses appas.

         Du fier Polyphème
         Tu domptes les sens ;
         Et Phébus lui-même
         Te doit ses accents.

      Mais quels transports involontaires
Saisissent tout à coup mon esprit agité ?
Sur quel vallon sacré, dans quels bois solitaires
      Suis-je en ce moment transporté ?
Bacchus à mes regards dévoile ses mystères.
Un mouvement confus de joie et de terreur
      M’échauffe d’une sainte audace ;
      Et les Ménades en fureur
N’ont rien vu de pareil dans les antres de Thrace.

      Descendez, mère d’Amour ;
      Venez embellir la fête
      Du dieu qui fit la conquête
      Des climats où naît le jour.
      Descendez, mère d’Amour ;
      Mars trop longtemps vous arrête.

      Déjà le jeune Sylvain,
      Ivre d’amour et de vin,
      Poursuit Doris dans la plaine ;
      Et les Nymphes des forêts,
      D’un jus pétillant et frais
      Arrosent le vieux Silène.

      Descendez, mère d’Amour;
      Venez embellir la fête
      Du dieu qui fit la conquête
      Des climats où naît le jour,
      Descendez, mère d’Amour ;
      Mars trop longtemps vous arrête.

      Profanes, fuyez de ces lieux !
Je cède aux mouvements que ce grand jour m’inspire.
Fidèles sectateurs du plus charmant des dieux,
Ordonnez le festin, apportez-moi ma lyre :
Célébrons entre nous un jour si glorieux.
Mais, parmi les transports d’un aimable délire,
Éloignons loin d’ici ces bruits séditieux
      Qu’une aveugle vapeur attire :
      Laissons aux Scythes inhumains
Mêler dans leurs banquets le meurtre et le carnage :
      Les dards du Centaure sauvage
Ne doivent point souiller nos innocentes mains.

      Bannissons l’affreuse Bellone
      De l’innocence des repas :
      Les Satyres, Bacchus, et Faune,
      Détestent l’horreur des combats.

      Malheur aux mortels sanguinaires,
      Qui, par de tragiques forfaits,
      Ensanglantent les doux mystères
      D’un dieu qui préside à la paix !

      Bannissons l’affreuse Bellone
      De l’innocence des repas :
      Les Satyres, Bacchus et Faune,
      Détestent l’horreur des combats.

      Veut-on que je fasse la guerre ?
Suivez-moi, mes amis; accourez, combattez.
Remplissons cette coupe, entourons-nous de lierre.
Bacchantes, prêtez-moi vos thyrses redoutés.
Que d’athlètes soumis ! que de rivaux par terre !
Ô fils de Jupiter, nous ressentons enfin
      Ton assistance souveraine :
Je ne vois que buveurs étendus sur l’arène,
      Qui nagent dans des flots de vin.
 
         Triomphe ! victoire!
         Honneur à Bacchus !
         Publions sa gloire.
         Triomphe ! victoire !
         Buvons aux vaincus.

         Bruyante trompette,
         Secondez nos voix,
         Sonnez leur défaite :
         Bruyante trompette,
         Chantez nos exploits.

         Triomphe ! victoire!
         Honneur à Bacchus !
         Publions sa gloire.
         Triomphe ! victoire !
         Buvons aux vaincus.


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