Beaucoup de bruit pour rien/Traduction Guizot, 1864/Acte I

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Beaucoup de bruit pour rien
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 2 (p. 391-404).
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Personnages
  • DON PÈDRE, prince d’Aragon.
  • LÉONATO, gouverneur de Messine.
  • DON JUAN, frère naturel de don Pèdre.
  • CLAUDIO, jeune seigneur de Florence, favori de don Pèdre.
  • BÉNÉDICK, jeune seigneur de Padoue, autre favori de don Pèdre.
  • BALTHAZAR, domestique de don Pèdre.
  • ANTONIO, frère de Léonato.
  • BORACHIO, CONRAD, attachés à don Juan.
  • DOGBERRY, VERGES, deux constables.
  • Un sacristain, un moine, un valet
  • HÉRO, fille de Léonato.
  • BÉATRICE, nièce de Léonato.
  • MARGUERITE, URSULE, dames attachées à HÉRO.
  • Messagers, gardes et valets

Scène I

Terrasse devant le palais de Léonato. Entrent Léonato, Héro, Béatrice et autres, avec un messager.


LÉONATO. — J’apprends par cette lettre que don Pèdro d’Aragon arrive ce soir à Messine.

LE MESSAGER. — À l’heure qu’il est, il doit en être fort près. Nous n’étions pas à trois lieues lorsque je l’ai quitté.

LÉONATO. — Combien avez-vous perdu de soldats dans cette affaire ?

LE MESSAGER. — Très-peu d’aucun genre et aucun de connu.

LÉONATO. — C’est une double victoire, quand le vainqueur ramène au camp ses bataillons entiers. Je lis ici que don Pèdre a comblé d’honneurs un jeune Florentin nommé Claudio.

LE MESSAGER. — Bien mérités de sa part et bien reconnus par don Pèdre. – Claudio a surpassé les promesses de son âge ; avec les traits d’un agneau, il a fait les exploits d’un lion. Il a vraiment trop dépassé toutes les espérances pour que je puisse espérer de vous les raconter.

LÉONATO. — Il a ici dans Messine un oncle qui en sera bien content.

LE MESSAGER. — Je lui ai déjà remis des lettres, et il a paru éprouver beaucoup de joie, et même à un tel excès, que cette joie n’aurait pas témoigné assez de modestie sans quelque signe d’amertume.

LÉONATO. — Il a fondu en larmes ?

LE MESSAGER. — Complètement.

LÉONATO. — Doux épanchements de tendresse ! Il n’est pas de visages plus francs que ceux qui sont ainsi baignés de larmes. Ah ! qu’il vaut bien mieux pleurer de joie que de rire de ceux qui pleurent !

BÉATRICE. — Je vous supplierai de m’apprendre si le signor Montanto[1] revient de la guerre ici ou non.

LE MESSAGER. — Je ne connais point ce nom, madame. Nous n’avions à l’armée aucun officier d’un certain rang portant ce nom.

LÉONATO. — De qui vous informez-vous, ma nièce ?

HÉRO. — Ma cousine veut parler du seigneur Bénédick de Padoue.

LE MESSAGER. — Oh ! il est revenu ; et tout aussi plaisant que jamais.

BÉATRICE. — Il mit un jour des affiches[2] dans Messine, et défia Cupidon dans l’art de tirer de longues flèches ; le fou de mon oncle qui lut ce défi répondit pour Cupidon, et le défia à la flèche ronde. – De grâce, combien a-t-il exterminé, dévoré d’ennemis dans cette guerre ? Dites-moi simplement combien il en a tué, car j’ai promis de manger tous les morts de sa façon.

LÉONATO. — En vérité, ma nièce, vous provoquez trop le seigneur Bénédick ; mais il est bon pour se défendre, n’en doutez pas.

LE MESSAGER. — Il a bien servi, madame, dans cette campagne.

BÉATRICE. — Vous aviez des vivres gâtés, et il vous a aidé à les consommer. C’est un très-vaillant mangeur ; il a un excellent estomac.

LE MESSAGER. — Il est aussi bon soldat, madame.

BÉATRICE. — Bon soldat près d’une dame ; mais en face d’un homme, qu’est-il ?

LE MESSAGER. — C’est un brave devant un brave, un homme en face d’un homme. Il y a en lui l’étoffe de toutes les vertus honorables.

BÉATRICE. — C’est cela en effet ; Bénédick n’est rien moins qu’un homme étoffé[3], mais quant à l’étoffe ; – eh bien ! nous sommes tous mortels.

LÉONATO. — Il ne faut pas, monsieur, mal juger de ma nièce. Il règne une espèce de guerre enjouée entre elle et le seigneur Bénédick. Jamais ils ne se rencontrent sans qu’il y ait entre eux quelque escarmouche d’esprit.

BÉATRICE. — Hélas ! il ne gagne rien à cela. Dans notre dernier combat, quatre de ses cinq sens s’en allèrent tout éclopés, et maintenant tout l’homme est gouverné par un seul. Pourvu qu’il lui reste assez d’instinct pour se tenir chaudement, laissons-le-lui comme l’unique différence qui le distingue de son cheval : car c’est le seul bien qui lui reste pour avoir quelque droit au nom de créature raisonnable. – Et quel est son compagnon maintenant ? car chaque mois il se donne un nouveau frère d’armes.

LE MESSAGER. — Est-il possible ?

BÉATRICE. — Très-possible. Il garde ses amitiés comme la forme de son chapeau, qui change à chaque nouveau moule.

LE MESSAGER. — Madame, je le vois bien, ce gentilhomme n’est pas sur vos tablettes.

BÉATRICE. — Oh ! non ; si j’y trouvais jamais son nom, je brûlerais toute la bibliothèque. – Mais dites-moi donc, je vous prie, quel est son frère d’armes ? N’avez-vous pas quelque jeune écervelé qui veuille faire avec lui un voyage chez le diable ?

LE MESSAGER. — Il vit surtout dans la compagnie du noble Claudio.

BÉATRICE. — Bonté du ciel ! il s’attachera à lui comme une maladie. On le gagne plus promptement que la peste ; et quiconque en est pris extravague à l’instant. Que Dieu protège le noble Claudio ! Si par malheur il est pris du Bénédick, il lui en coûtera mille livres pour s’en guérir.

LE MESSAGER. — Je veux, madame, être de vos amis.

BÉATRICE. — Je vous y engage, mon bon ami !

LÉONATO. — Vous ne deviendrez jamais folle, ma nièce.

BÉATRICE. — Non, jusqu’à ce que le mois de janvier soit chaud.

LE MESSAGER. — Voici don Pèdre qui s’approche.

(Entrent don Pèdre, accompagné de Balthazar et autres domestiques, Claudio, Bénédick, don Juan.)

DON PÈDRE. — Don seigneur Léonato, vous venez vous-même chercher les embarras. Le monde est dans l’usage d’éviter la dépense ; mais vous courez au-devant.

LÉONATO. — Jamais les embarras n’entrèrent chez moi sous la forme de Votre Altesse ; car, l’embarras parti, le contentement resterait. Mais quand vous me quittez, le chagrin reste et le bonheur s’en va.

DON PÈDRE. — Vous acceptez votre fardeau de trop bonne grâce. Je crois que c’est là votre fille.

LÉONATO. — Sa mère me l’a dit bien des fois.

BÉNÉDICK. — En doutiez-vous, seigneur, pour lui faire si souvent cette demande ?

LÉONATO. — Nullement, seigneur Bénédick ; car alors vous étiez un enfant.

DON PÈDRE. — Ah ! la botte a porté, Bénédick. Nous pouvons juger par là de ce que vous valez, à présent que vous êtes un homme. – En vérité, ses traits nomment son père. Soyez heureuse, madame, vous ressemblez à un digne père.

(Don Pèdre s’éloigne avec Léonato.)

BÉNÉDICK. — Si le seigneur Léonato est son père, elle ne voudrait pas pour tout Messine avoir sa tête sur les épaules tout en lui ressemblant comme elle fait.

BÉATRICE. — Je m’étonne que le seigneur Bénédick ne se rebute point de parler. Personne ne prend garde à lui.

BÉNÉDICK. — Ah ! ma chère madame Dédaigneuse ! vous vivez encore ?

BÉATRICE. — Et comment la Dédaigneuse mourrait-elle, lorsqu’elle trouve à ses dédains un aliment aussi inépuisable que le seigneur Bénédick ? La courtoisie même ne peut tenir en votre présence ; il faut qu’elle se change en dédain.

BÉNÉDICK. — La courtoisie est donc un renégat ? – Mais tenez pour certain que, vous seule exceptée, je suis aimé de toutes les dames, et je voudrais que mon cœur se laissât persuader d’être un peu moins dur ; car franchement je n’en aime aucune.

BÉATRICE. — Grand bonheur pour les femmes ! Sans cela, elles seraient importunées par un pernicieux soupirant. Je remercie Dieu et la froideur de mon sang ; je suis là-dessus de votre humeur. J’aime mieux entendre mon chien japper aux corneilles, qu’un homme me jurer qu’il m’adore.

BÉNÉDICK. — Que Dieu vous maintienne toujours dans ces sentiments ! Ce seront quelques honnêtes gens de plus dont le visage échappera aux égratignures qui les attendent.

BÉATRICE. — Si c’étaient des visages comme le vôtre, une égratignure ne pourrait les rendre pires.

BÉNÉDICK. — Eh bien ! vous êtes une excellente institutrice de perroquets.

BÉATRICE. — Un oiseau de mon babil vaut mieux qu’un animal du vôtre.

BÉNÉDICK. — Je voudrais bien que mon cheval eût la vitesse de votre langue et votre longue haleine. – Allons, au nom de Dieu, allez votre train ; moi j’ai fini.

BÉATRICE. — Vous finissez toujours par quelque algarade de rosse ; je vous connais de loin.

DON PÈDRE. — Voici le résumé de notre entretien. – Seigneur Claudio et seigneur Bénédick, mon digne ami Léonato vous a tous invités. Je lui dis que nous resterons ici au moins un mois ; il prie le sort d’amener quelque événement qui puisse nous y retenir davantage. Je jurerais qu’il n’est point hypocrite et qu’il le désire du fond de son cœur.

LÉONATO. — Si vous le jurez, monseigneur, vous ne serez point parjure. (À don Juan.) – Souffrez que je vous félicite, seigneur : puisque vous êtes réconcilié au prince votre frère, je vous dois tous mes hommages.

DON JUAN. — Je vous remercie : je ne suis point un homme à longs discours ; je vous remercie.

LÉONATO. — Plaît-il à Votre Altesse d’ouvrir la marche ?

DON PÈDRE. — Léonato, donnez-moi la main ; nous irons ensemble.

(Tous entrent dans la maison, excepté Bénédick et Claudio.)

CLAUDIO. — Bénédick, avez-vous remarqué la fille du seigneur Léonato ?

BÉNÉDICK. — Je ne l’ai pas remarquée, mais je l’ai regardée.

CLAUDIO. — N’est-ce pas une jeune personne modeste ?

BÉNÉDICK. — Me questionnez-vous sur son compte, en honnête homme, pour savoir tout simplement ce que je pense, ou bien voudriez-vous m’entendre parler, suivant ma coutume, comme le tyran déclaré de son sexe ?

CLAUDIO. — Non : je vous prie, parlez sérieusement.

BÉNÉDICK. — Eh bien ! en conscience, elle me paraît trop petite pour un grand éloge, trop brune pour un bel éloge[4]. Toute la louange que je peux lui accorder, c’est de dire que si elle était tout autre qu’elle est, elle ne serait pas belle ; étant ce qu’elle est, elle ne me plait pas.

CLAUDIO. — Vous croyez que je veux rire. Je vous en prie, dites-moi sincèrement comment vous la trouvez.

BÉNÉDICK. — Voulez-vous en faire emplette, que vous preniez des informations sur elle ?

CLAUDIO. — Le monde entier suffirait-il à payer un pareil bijou ?

BÉNÉDICK. — Oh ! sûrement, et même encore un étui pour le mettre. – Mais parlez-vous sérieusement, ou prétendez-vous faire le mauvais plaisant pour nous dire que l’amour sait très-bien trouver des lièvres, et que Vulcain est un habile charpentier ? Allons, dites-nous sur quelle gamme il faut chanter pour être d’accord avec vous ?

CLAUDIO. — Elle est à mes yeux la plus aimable personne que j’aie jamais vue.

BÉNÉDICK. — Je vois encore très-bien sans lunettes, et je ne vois rien de cela : il y a sa cousine qui, si elle n’était pas possédée d’une furie, la surpasserait en beauté autant que le premier jour de mai l’emporte sur le dernier jour de décembre ; mais j’espère que vous n’avez pas dans l’idée de vous faire mari ? Serait-ce votre intention ?

CLAUDIO. — Quand j’aurais juré le contraire, je me méfierais de moi-même, si Héro voulait être ma femme.

BÉNÉDICK. — En êtes-vous là ? d’honneur ? Quoi ! n’est-il donc pas un homme au monde qui veuille porter son bonnet sans inquiétude ? Ne reverrai-je de ma vie un garçon de soixante ans ? Allez, puisque vous voulez absolument vous mettre sous le joug, portez-en la triste empreinte, et passez les dimanches à soupirer. – Mais voilà don Pèdre qui revient vous chercher lui-même.

(Don Pèdre rentre.)

DON PÈDRE. — Quel mystère vous arrêtait donc ici, que vous ne nous ayez pas suivis chez Léonato ?

BÉNÉDICK. — Je voudrais que Votre Altesse m’obligeât à le lui dire.

DON PÈDRE. — Je vous l’ordonne, sur votre fidélité.

BÉNÉDICK. — Vous entendez, comte Claudio. Je puis être aussi discret qu’un muet de naissance, et c’est là l’idée que je voudrais vous donner de moi. – Mais sur ma fidélité : remarquez-vous ces mots : Sur ma fidélité. – Il est amoureux. De qui ? Ce serait maintenant à Votre Altesse à me faire la question. Observez comme la réponse est courte. – D’Héro, la courte fille de Léonato.

CLAUDIO. Si la chose était, il vous l’aurait bientôt dit.

BÉNÉDICK. — C’est comme le vieux conte, monseigneur : « Cela n’est pas, cela n’était pas. » Mais en vérité, à Dieu ne plaise que cela arrive !

CLAUDIO. — Si ma passion ne change pas bientôt, à Dieu ne plaise qu’il en soit autrement !

DON PÈDRE. — Ainsi soit-il ! si vous l’aimez ; car la jeune personne en est bien digne.

CLAUDIO. — Vous parlez ainsi pour me sonder, seigneur.

DON PÈDRE. — Sur mon honneur, j’exprime ma pensée.

CLAUDIO. — Et sur ma parole, j’ai exprimé la mienne.

BÉNÉDICK. — Et moi, sur mon honneur et sur ma parole, j’ai dit ce que je pensais.

CLAUDIO. — Je sens que je l’aime.

DON PÈDRE. — Je sais qu’elle en est digne.

BÉNÉDICK. — Je ne sens pas qu’on doive l’aimer, je ne sais pas qu’elle en soit digne, c’est là l’opinion que le feu ne pourrait détruire en moi. Je mourrai dans mon dire sur l’échafaud.

DON PÈDRE. — Tu fus toujours un hérétique obstiné à l’endroit de la beauté.

CLAUDIO. — Et jamais il n’a pu soutenir son rôle que par la force de sa volonté.

BÉNÉDICK. — Qu’une femme m’ait conçu, je l’en remercie ; je lui adresse aussi mes humbles remerciements pour m’avoir élevé ; mais je refuse de porter sur mon front une corne pour appeler les chasseurs, ou suspendre mon cor de chasse à un baudrier invisible ; c’est ce que toutes les femmes me pardonneront. Comme je ne veux pas leur faire l’affront de me défier d’une seule, je me rends la justice de ne me fier à aucune ; et ma peine (dont je ne serai que plus présentable) sera de vivre garçon.

DON PÈDRE. — Avant que je meure, je veux te voir pâle d’amour.

BÉNÉDICK. — De maladie, de faim ou de colère, seigneur ; mais jamais d’amour. Prouvez une fois que l’amour me coûte plus de sang que le vin ne m’en saurait rendre, et alors je vous permets de me crever les yeux avec la plume d’un faiseur de ballades, et de me suspendre à la porte d’un mauvais lieu comme l’enseigne de l’aveugle Cupidon.

DON PÈDRE. — Bien ! si jamais tu trahis ce vœu, tu nous fourniras un fameux argument.

BÉNÉDICK. — Si je le trahis, pendez-moi comme un chat dans une bouteille[5], et tirez-moi dessus ; et qu’on frappe sur l’épaule à celui qui me touchera en l’appelant Adam[6].

DON PÈDRE. — Allons, le temps en décidera : Avec le temps, le buffle sauvage en vient à porter le joug.

BÉNÉDICK. — Le buffle sauvage, oui ; mais si le sensé Bénédick porte jamais un joug, arrachez les cornes du buffle, et plantez-les sur mon front ; qu’on fasse de moi un tableau grossier, et, en lettres aussi grosses que celles où l’on écrit : Ici, bon cheval à louer, faites tracer sur ma figure : Ici, on peut voir Bénédick, l’homme marié.

CLAUDIO. — Si jamais cela t’arrive, tu seras fou à lier.

DON PÈDRE. — Bon ! si Cupidon n’a pas épuisé son carquois dans Venise, il te fera bientôt trembler.

BÉNÉDICK. — Je m’attends aussitôt à un tremblement de terre.

DON PÈDRE. — Eh bien ! temporisez d’heure en heure ; mais cependant, seigneur Bénédick, rendez-vous chez Léonato, faites-lui mes civilités, et dites-lui que je ne manquerai point de me trouver au souper ; car il a fait de grands préparatifs.

BÉNÉDICK. — J’ai presque tout ce qu’il me faut pour faire un tel message ; ainsi je vous recommande…

CLAUDIO. — À la garde de Dieu, daté de ma maison, si j’en avais une.

DON PÈDRE. — Le six de juillet, votre féal ami, Bénédick.

BÉNÉDICK. — Ne raillez pas, ne raillez pas ! le corps de votre discours est souvent vêtu de simples franges dont les morceaux sont très-légèrement faufilés ; ainsi, avant de lancer plus loin de vieux sarcasmes, examinez votre conscience ; et là-dessus, je vous laisse.

(Bénédick sort.)

CLAUDIO. — Mon prince, Votre Altesse peut maintenant me faire du bien.

DON PÈDRE. — C’est à toi d’instruire mon amitié ; apprends-lui seulement comment elle peut te servir, et tu verras combien elle sera docile à retenir tout ce qui pourra te faire du bien, quelque difficile que soit la leçon.

CLAUDIO. — Léonato a-t-il des fils, mon seigneur ?

DON PÈDRE. — Il n’a d’autre enfant que Héro. Elle est son unique héritière ; vous sentez-vous du penchant pour elle, Claudio ?

CLAUDIO. — Ah ! seigneur, quand vous passâtes pour aller terminer cette guerre, je ne la vis que de l’œil d’un soldat à qui elle plaisait, mais qui avait en main une tâche plus rude que celle de changer ce goût en amour ; à présent que je suis revenu ici, et que les pensées guerrières ont laissé leur place vacante, au lieu d’elles viennent une foule de désirs tendres et délicats qui me répètent combien la jeune Héro est belle, et me disent que je l’aimais avant d’aller au combat.

DON PÈDRE. — Te voilà bientôt un véritable amant. Déjà tu fatigues ton auditeur d’un volume de paroles. Si tu aimes la belle Héro, eh bien ! aime-la. Je ferai les ouvertures auprès d’elle et de son père, et tu l’obtiendras. N’est-ce pas dans ces vues que tu as commencé à me filer une si belle histoire ?

CLAUDIO. — Quel doux remède vous offrez à l’amour ! À son teint vous nommez son mal. De peur que mon penchant ne vous parût trop soudain, je voulais m’aider d’un plus long récit.

DON PÈDRE. — Et pourquoi faut-il que le pont soit plus large que la rivière ? La meilleure raison pour accorder, c’est la nécessité. Tout ce qui peut te servir ici est convenable. En deux mots, tu aimes, et je te fournirai le remède à cela. – Je sais qu’on nous apprête une fête pour ce soir ; je jouerai ton rôle sous quelque déguisement, et je dirai à la belle Héro que je suis Claudio ; j’épancherai mon cœur dans son sein, je captiverai son oreille par l’énergie et l’ardeur de mon récit amoureux ; ensuite j’en ferai aussitôt l’ouverture à son père ; et pour conclusion, elle sera à toi. Allons de ce pas mettre ce plan en exécution.

(Ils sortent.)


Scène II

Appartement dans la maison de Léonato. Léonato et Antonio paraissent.


LÉONATO. — Eh bien ! mon frère, où est mon neveu votre fils ? A-t-il pourvu à la musique ?

ANTONIO. — Il en est très-occupé. – Mais, mon frère, j’ai à vous apprendre d’étranges nouvelles auxquelles vous n’avez sûrement pas rêvé encore.

LÉONATO. — Sont-elles bonnes ?

ANTONIO. — Ce sera suivant l’événement ; mais elles ont bonne apparence et s’annoncent bien. Le prince et le comte Claudio se promenant tout à l’heure ici dans une allée sombre de mon verger, ont été secrètement entendus par un de mes gens. Le prince découvrait à Claudio qu’il aimait ma nièce votre fille ; il se proposait de le lui confesser cette nuit pendant le bal, et s’il la trouvait consentante, il projetait de saisir l’occasion aux cheveux et de s’en ouvrir à vous, sans tarder.

LÉONATO. — L’homme qui vous a dit ceci a-t-il un peu d’intelligence ?

ANTONIO. — C’est un garçon adroit et fin. Je vais l’envoyer chercher. Vous l’interrogerez vous-même.

LÉONATO. — Non, non. Regardons la chose comme un songe, jusqu’à ce qu’elle se montre elle-même. Je veux seulement en prévenir ma fille, afin qu’elle ait une réponse prête, si par hasard ceci se réalisait. (Plusieurs personnes traversent le théâtre.) Allez devant et avertissez-la. – Cousins, vous savez ce que vous avez à faire. – Mon ami, je vous demande pardon ; venez avec moi, et j’emploierai vos talents. – Mes chers cousins, aidez-moi dans ce moment d’embarras.

(Tous sortent.)



Scène III

Un autre appartement dans la maison de Léonato. Entrent don Juan et Conrad.


CONRAD. — Quel mal avez-vous, seigneur ? D’où vous vient cette tristesse extrême ?

DON JUAN. — Comme la cause de mon chagrin n’a point de bornes, ma tristesse est aussi sans mesure.

CONRAD. — Vous devriez entendre raison.

DON JUAN. — Et quand je l’aurais écoutée, quel fruit m’en reviendrait-il ?

CONRAD. — Sinon un remède actuel, du moins la patience.

DON JUAN. — Je m’étonne qu’étant né, comme tu le dis, sous le signe de Saturne, tu veuilles appliquer un topique moral à un mal désespéré. Je ne puis cacher ce que je suis ; il faut que je sois triste lorsque j’en ai sujet. Je ne sais sourire aux bons mots de personne. Je veux manger quand j’ai appétit, sans attendre le loisir de personne ; dormir lorsque je me sens assoupi, et ne jamais veiller aux intérêts de personne ; rire quand je suis gai, et ne flatter le caprice de personne.

CONRAD. — Oui, mais vous ne devez pas montrer votre caractère à découvert que vous ne le puissiez sans contrôle. Naguère vous avez pris les armes contre votre frère, et il vient de vous rendre ses bonnes grâces ; il est impossible que vous preniez racine dans son amitié, si vous ne faites pour cela le beau temps. C’est à vous de préparer la saison qui doit favoriser votre récolte.

DON JUAN. — J’aimerais mieux être la chenille de la haie qu’une rose par ses bienfaits. Le dédain général convient mieux à mon humeur que le soin de me composer un extérieur propre à ravir l’amour de qui que ce soit. Si l’on ne peut me nommer un flatteur honnête homme, du moins on ne peut nier que je ne sois un franc ennemi. Oui, l’on se fie à moi en me muselant, ou l’on m’affranchit en me donnant des entraves. Aussi, j’ai résolu de ne point chanter dans ma cage. Si j’avais la bouche libre, je voudrais mordre ; si j’étais libre, je voudrais agir à mon gré : en attendant, laisse-moi être ce que je suis ; ne cherche point à me changer.

CONRAD. — Ne pouvez-vous tirer aucun parti de votre mécontentement ?

DON JUAN. — J’en tire tout le parti possible, car je ne m’occupe que de cela. – Qui vient ici ? Quelles nouvelles, Borachio ?

(Entre Borachio.)

BORACHIO. — J’arrive ici d’un grand souper. Léonato traite royalement le prince votre frère, et je puis vous donner connaissance d’un mariage projeté.

DON JUAN. — Est-ce une base sur laquelle on puisse bâtir quelque malice ? Nomme-moi le fou qui est si pressé de se fiancer à l’inquiétude.

BORACHIO. — Eh bien ! c’est le bras droit de votre frère.

DON JUAN. — Qui ? le merveilleux Claudio ?

BORACHIO. — Lui-même.

DON JUAN. — Un beau chevalier ! Et à qui, à qui ? Sur qui jette-t-il les yeux ?

BORACHIO. — Diantre ! – Sur Héro, la fille et l’héritière de Léonato.

DON JUAN. — Poulette précoce de mars ! Comment l’as-tu appris ?

BORACHIO. — Comme on m’avait traité en parfumeur, et que j’étais chargé de sécher une chambre qui sentait le moisi, j’ai vu venir à moi Claudio et le prince se tenant par la main. Leur conférence était sérieuse ; je me suis caché derrière la tapisserie ; de là je les ai entendus concerter ensemble que le prince demanderait Héro pour lui-même, et qu’après l’avoir obtenue il la céderait au comte Claudio.

DON JUAN. — Venez, venez, suivez-moi ; ceci peut devenir un aliment pour ma rancune. Ce jeune parvenu a toute la gloire de ma chute. Si je puis lui nuire en quelque manière, je travaille pour moi en tout sens. Vous êtes deux hommes sûrs : vous me servirez ?

CONRAD. — Jusqu’à la mort, seigneur.

DON JUAN. — Allons nous rendre à ce grand souper : leur fête est d’autant plus brillante qu’ils m’ont subjugué. Je voudrais que le cuisinier fût du même avis que moi ! – Irons-nous essayer ce qu’il y a à faire ?

BORACHIO. — Nous accompagnerons Votre Seigneurie.

(Ils sortent.)


  1. Montanto est un des anciens termes de l’escrime et s’appliquait à un fier-à-bras, à un bravache.
  2. II était d’usage parmi les gladiateurs d’écrire des billets portant des défis. Flight et bird bolt étaient différentes sortes de flèches.
  3. A stuffed man.
  4. Fair, beau et blond.
  5. Dans quelques provinces d’Angleterre, on enfermait autrefois un chat avec de la suie dans une bouteille de bois (semblable à la gourde des bergers), et on la suspendait à une corde. Celui qui pouvait en briser le fond en courant, et être assez adroit pour échapper à la suie et au chat qui tombait alors, était le héros de ce divertissement cruel.
  6. Adam Bell, fameux archer.