Bertram
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ou Le Chateau de St. Aldobrand
Bertram; or The Castle of St. Aldobrand
Orthographe de la traduction respectée (1821)
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PERSONNAGES
Saint-Aldobrand. Bertram. Le Prieur de Saint-Anselme. Premier Religieux. Deuxième Religieux. Troisième Religieux. Premier Brigand. Deuxième Brigand. Hugo. Pietro. Page. Un Enfant. Clotilde. Imogène. Chevaliers, Religieux, Soldats, Brigands. |
ACTE I.
SCÈNE I.
Le théâtre représente une longue galerie du couvent de Saint-Anselme ; une haute fenêtre gothique au premier plan, au travers de laquelle on aperçoit les éclairs qui embrasent le Ciel.
Miséricorde du Ciel ! quelle nuit !… Grand Dieu ! as-tu entendu ce coup de tonnerre ?
Les morts même ont dû l’entendre. Parle, parle, que je puisse au moins distinguer une voix, humaine au milieu de ce bruit affreux !
On diroit que Dieu veut annoncer la fin de tout ce qu’il a créé. Je me reposois dans ma cellule quand cet orage a commencé à gronder au loin : tout-à-coup, une lumière éclatante m’a environné, et je distinguois, à la clarté de ses rayons mobiles, le tremblement des reliques et des crucifix. Glacé d’effroi, je me suis élancé loin de cette scène terrible.
Comme je me promenois, le rosaire à la main, parmi les paisibles habitans des tombeaux, j’ai cru voir, à la lueur des traits de feu qui jaillissoient de la tempête, les pâles statues de marbre du cimetière jeter sur moi un regard si imposant, qu’elles m’ont paru animées, et je me suis retiré, accablé de terreur.
Dans des momens ainsi terribles, la piété de notre Prieur nous a toujours donné quelque consolation. Holà ! éveillez-vous, révérend Prieur.
Venez, révérend Père, venez prier pour nous.
Que la paix soit avec vous ! C’est un moment affreux.
La mémoire de l’homme ne peut s’en retracer de semblable.
Comment t’es-tu trouvé pendant cette nuit d’horreur?
Comme quelqu’un que la crainte n’a pas rendu insensible aux peines d’autrui ; je me suis incliné devant l’autel pour les malheureux sans toit, qui sont exposés aux foudres du Ciel en courroux, pour le voyageur égaré dans les montagnes ébranlées par l’orage, pour le marin abandonné à la merci des vagues périlleuses, jusqu’à ce que le dernier coup, qui grondoit sur ma tête, me forçât de crier miséricorde pour moi-même.
Ces tours fondées sur des rochers, penses-tu qu’elles résisteront à l’orage qui les ébranle ?
La main de celui qui gouverne les orages pèse sur nous.
Ô révérend Prieur, ce n’est pas seulement un orage : la discorde des anges infernaux est dans les nuages agités ; la lueur de l’enfer est dans ces éclairs sulfureux ; non, ce n’est pas là un des orages ordinaires qui tourmentent la terre….
Paix ! paix !… homme téméraire et inconsidéré, n’ajoute pas aux horreurs de cette nuit les horreurs encore plus terribles de tes craintes impies. C’est la main du Ciel et non celle de l’Enfer qui pèse sur nous, et des pensées comme les tiennes la font appesantir plus rudement encore. (Un Religieux entre pâle et consterné.) Parle, as-tu vu quelque chose de sinistre ?
Un spectacle horrible !
Qu’as-tu vu?
Un spectacle affreux, épouvantable. Un navire superbe, luttant contre la tempête, s’est jeté sur les rochers aux pieds de nos murs. J’ai vu, à la lueur des éclairs livides qui frappoient sur le pont, des hommes en foule réduits au plus affreux désespoir ; et, dans les intervalles lugubres de l’orage, j’ai entendu les cris des malheureux naufragés.
Que tout le monde se prépare….
Il n’est plus temps…. Aucun secours humain ne peut les sauver ; dans une heure leur silence sera éternel, et dès l’aube du jour tu verras les débris et les cadavres flotter sur l’onde agitée.
Puissances célestes, ne pouvons-nous rien pour ces infortunés ? Tout est possible. Plantez des flambeaux sur les cimes de tous les rochers, entre les créneaux de toutes les tours, Soutenez le courage des naufragés par des cris d’espérance dans les pauses de l’orage. Que le tocsin sonore gronde au loin sur les abîmes. Tout est consolation pour des malheureux dans un danger aussi extrême… Tout est possible… Un nouvel espoir peut leur donner de la force, et la force peut les sauver. Je vole avec vous.
Tu oses avancer ! À peine les pieds solides et souples de la jeunesse vigoureuse peuvent s’affermir sur ces récifs lavés par l’onde. Comment pourras-tu t’y soutenir ?
C’est braver le Ciel.
Je pars pour secourir l’homme, et non pour braver Dieu. Il protégera celui qui se confie en lui.
SCÈNE II.
Les rochers, la mer, un orage. Le couvent est illuminé dans le lointain. Le tocsin sonne par intervalles. Un groupe de Religieux sur les rochers avec des flambeaux. Un navire au large dans la détresse.
Le Prieur et les Religieux entrent.
Puissances célestes, quel spectacle !
Priez pour le sort de leurs ames ; leur jugement d’ici-bas est prononcé.
Oh ! si une prière pouvoit apaiser[1] les élémens courroucés ! Ciel !… Attendez, j’entrevois une lueur d’espoir ; cette vague a soulevé le navire du rocher où les flots l’avoient jeté. Regardez, regardez… On peut les sauver encore !… Puissent tous les Saints les protéger !
Les Saints sont donc sourds à ta voix ! L’onde refoulée roule encore plus furieuse sur le vaisseau. Entrez, révérend Père, entrez , avant que les cris des naufragés ne vous glacent d’effroi… Allons nous prosterner devant l’autel.
Je n’entrerai pas tant que je verrai un malheureux s’attacher à ces tristes débris ; tant qu’une seule voix se fera entendre sur cette mer orageuse , je n’entrerai point.
Il périt…. il périt ! spectacle affreux !
Ô calamité !…
SCÈNE III.
Le Prieur et le Ier. Religieux entrent.
Reposez-vous maintenant, révérend Père ; vous êtes bien agité.
Tous ont péri !…
Quittez ces habits humides…
Ils ont tous péri !
Non… non… Un de ces infortunés luttoit contre les vagues et leur cédoit tour à tour : sa vie, comme si elle lui eût été indifférente, a été perdue et regagnée cent fois ; lui seul sembloit se jouer de la tempête… et lui seul a été sauvé.
Ou est-il ? Hâtez-vous de le recueillir !…
Homme protégé du Ciel, élève ta voix reconnoissante vers St. Anselme ; car sa miséricorde envers toi a été miraculeuse.
2e. Religieux.
Il n’a pu encore proférer une parole.
Qui est autour de moi ? où suis-je ?
Sur la côte de Sicile, dans le couvent de St. Anselme, près le château de St. Aldobrand, nom qui doit t’être connu, si, comme ton extérieur l’annonce, tu es né dans ces contrées.
Qui es-tu ?
Un malheureux.
Quel est ton chagrin, dis-le-nous, afin que la tendresse de tes frères chrétiens puissent te soulager ? As-tu perdu, dans les eaux impitoyables, un père, un frère, ou un fils ? Tes yeux éplorés ont-ils vu périr l’objet de ta tendresse, ou le fruit de ton industrie ? Ta fortune, l’as-tu perdue dans ce naufrage ?
Pourquoi donc te désespérer ?
Parce que je vis.
Ta raison s’égare. Pouvons-nous te soulager ?
Oui, plongez-moi dans les vagues dont vous m’avez retiré. Alors le crime sera le vôtre.
Ne l’interrogeons plus, sa tête est égarée. À tout moment ses lèvres sont agitées par des pensées mystérieuses, ses yeux sont incessamment fixés sur un objet terrible que lui seul peut discerner. Nos soins et le repos le rétabliront. Conduisez-le dans le couvent.
Éloignez-vous ; vous êtes hommes ; votre présence m’est odieuse. (Il tombe sur un siége.) Il faut céder ; ce dernier coup m’a privé de toute ma force.
SCÈNE IV.
Un salon dans le château de Saint-Aldobrand.
Pietro et Thérèse entrent par différentes portes.
Ah, Thérèse ! a-t-on souvenir d’une pareille tempête ?
Madame la Comtesse a voulu veiller toute la nuit, et je ne l’ai pas quittée. Mais toi, qui t’as obligé à te priver de repos ?
Je voudrois bien savoir comment on pourroit dormir dans une telle nuit. Je ne connois qu’un remède contre la crainte ; c’est le vin. J’espérois au moins que le tonnerre éveilleroit Hugo, qui m’eût ouvert la porte de la cave.
Il a quitté sa chambre ; je l’ai vu tantôt se promener dans la salle du banquet à pas mésurés [2] et l’âme inquiète. Le voilà qui approche.
Hugo entre.
Sois le bienvenu, Hugo. Dis-moi, toi qui comptes un grand nombre d’années, as-tu jamais vu un orage aussi terrible ?
Depuis quelque tems ils ont été fréquens.
Ils l’ont toujours été dans le pays.
On le dit. Mais, dans ma jeunesse,les orages se passoient comme des révolutions utiles et nécessaires, donnant à toute la nature de la santé et de la vigueur ; maintenant leur fureur impitoyable annonce la colère du Ciel.
Plût à Dieu que sa colère ne visitât pas ma belle et généreuse maîtresse !
Puisse-t-elle être aussi heureuse que lorsqu’elle possédoit son père ; alors sa maison florissoit. Je la voyois libre de soins et d’amour, chanter et courir sur l’herbe fleurie de nos près[3].
Voyez si la dame Clotilde est éveillée.
Je voudrois qu’elle fût près d’elle, parce qu’elle est l’amie et la compagne la plus chérie de ma bonne maîtresse.
La comtesse a-t-elle reposé ?
Elle n’a pas fermé l’œil de toute la nuit, même avant que l’orage s’élevât, l’agitation de son âme[4] l’a privée du repos.
Cet état n’a point changé depuis l’absence du comte, mais il reviendra bientôt ; et alors d’aimables chevaliers et de gais troubadours dissiperont par leurs jeux les cruels chagrins de son cœur.
Quelqu’un !
Un homme à la porte du château à cette heure ! Mes craintes présagent de tristes nouvelles.
Répondez, Hugo. Je vais rejoindre la comtesse. Si le message regarde Monseigneur, venez me parler.
SCÈNE V.
Imogène, assise près d’une table et regardant un portrait.
Oui, l’artiste habile peut bien peindre les traits d’un ami absent, et montrer à l’œil éploré de l’amant fidèle l’objet éloigné de son idolâtrie. Mais, hélas ! les scènes de l’attente… des adieux !…. les pensées….les souvenirs doux et amers….les rêves[5] enchanteurs des êtres qui aiment ! qui peut les rendre ?….Les nuages fugitifs de la soirée sont moins beaux et moins agréables au regard. Si tu pouvois parler, toi, le muet témoin des pensées secrètes de l’âme d’Imogène, tu dirois : La fidélité prit naissance dans le cœur d’une femme. Mais, depuis que le doute soupçonneux s’est introduit sur la terre, les amis se sont abandonnés ; les liens des frères se sont relâchés ou rompus ; ceux qu’on avoit séparés ne se sont retrouvés qu’avec froideur ; les mères elles-mêmes ont regardé leurs enfans avec des pensées de terreur ou de haine, et cependant l’amour n’a jamais eu d’asile plus pur que le cœur d’une femme, s’il est vrai que jamais une femme ait aimé comme moi.
L’orage paroît appaisé, Madame ; prenez enfin du repos.
Je ne sens pas le besoin du repos.
Restons donc pour entendre les derniers bruits qui murmurent dans les vents. Je m’assiérai près de vous, tandis que vous raconterez quelque histoire agréable pour tromper le tems.
Bonne Clotilde, j’y suis peu disposée.
Parlons, je vous en plie, de quelque fantôme qui croise le chemin du voyageur craintif dans une nuit comme celle-ci, ou du marin naufragé qui cherche à s’attacher au rocher d’où le repousse une main cruelle.
Bonne fille, cesse de te rendre ainsi l’esclave de ces craintes chimériques.
Ah ! Madame, il y a, je crois, moins de danger dans ces fables que dans celles que notre sexe se plaît tant à écouter. Les promesses de l’amour ne sont-elles pas aussi des mensonges ?
Tu juges trop légèrement de notre amour. Il existe des femmes dont l’amour est aussi vrai que les légendes des martyrs, des femmes qui sont aussi pénétrées d’une foi sincère, d’un amour brûlant, d’un dévouement exalté, plus dignes du Ciel que de la terre. Oh, je connois la vie d’un de ces êtres malheureux…
D’une dame ou d’un chevalier ?
D’une femme qui aimoit. Elle étoit d’une naissance humble ; cependant elle osoit aimer un jeune seigneur fier et altier, le favori de son souverain ; comblé de gloire, il daignoit la regarder tendrement. Alors quelles douces rêveries [6] enchantoient l’âme de la bien-aimée !… Il tomba soudain dans la disgrâce ; ses bannières flottantes furent arrachées par la main de l’ennemi des tours orgueilleuses de son manoir, où elles avoient, pendant deux siècles, bravé la guerre et les orages. Le pied des étrangers profana ses salons désolés. Exilé, avili, sans demeure, sans nom, il se sauva de dangers en dangers pour conserver sa vie. Aucun père de la foi ne l’accompagna pour bénir ses pas ; aucun vassal fidèle ne le suivit, car la crainte avoit saisi tout le monde, excepté une foible femme, qui, malgré la honte et la misère de ce chevalier, ne cessa jamais de l’aimer….
A-t-elle partagé son sort ?
Elle brûloit de le suivre ; mais elle fut retenue.
Comment donc a-t-elle prouvé son amour ?
N’étoit-ce pas aimer que de passer sa jeunesse dans la tristesse et dans les larmes ? Toujours seule dans les forêts, un foible espoir la soutenoit encore ; elle attendoit de jour en jour un message consolant ; mais, hélas ! horribles nouvelles ! Dépouillé de sa haute renommée, le chevalier s’associa avec des hommes désespérés dans des entreprises dangereuses. Un changement si extraordinaire s’opéra dans son caractère et dans son cœur que celle même qui l’avoit porté dans son sein – sa mère reculoit à sa présence, et ne reconnoissoit plus l’étrange physionomie de son fils. Cependant son amie l’aimoit toujours, et l’aimoit sans espoir !…
Infortunée ! qu’est-elle devenue ?
Elle a passé misérablement bien des années. Le souvenir de celui qu’elle aimoit ne lui apparoissoit plus que sous l’aspect de la mort… bien plus que la mort… le néant !…. Sa vie agitée a connu tous les changemens ; son cœur seul est demeuré le même. Dans l’heure solitaire de la tempête, au moment de la terreur de tous les êtres animés, elle étoit sur la montagne obscure avec Bertram ; et quand le Ciel étoit embrasé, et que la foudre qui rouloit autour d’elle menaçoit sa vie de tous les côtés, les prières ferventes de son âme étoient pour Bertram. N’est-ce pas là de l’amour ?… Oui… et c’est ainsi qu’une simple femme sait aimer.
Que j’aurois voulu les voir dans les momens de leur bonheur ! Avez-vous connu cette noble dame ? Elle étoit belle sans doute ?
Avant que le chagrin eût fané ses joues, on dit que la bonté de son cœur embellissoit ses traits ; mais, si elle eut les grâces de la jeunesse, le désespoir a maintenant imprimé sur elle ses doigts de glace, et l’a réduite à la froide et triste immobilité d’une statue de la douleur. Dans ses jeunes années, je crois l’avoir entendu chanter comme l’oiseau qui fredonne les chants du soir ; mais la joie et les sourires, la grâce et la mélodie, le bonheur… tout l’a abandonnée…. Un seul être au monde ne la dédaigneroit pas, s’il la reconnoissoit ; car ses traits sont altérés, bien altérés… Mais son cœur… son cœur….
Combien je voudrois voir dans toute sa tristesse cette aimable et malheureuse dame, pour la plaindre et pour l’aimer !
Tu ne la croirois pas malheureuse ; tout ce qui l’entoure annonce le bonheur. Elle porte des colliers d’or et des robes de pourpre. Lorsqu’elle sort, la foule de ses vassaux se prosterne sur son passage, et des pages obéissans étendent des tapis pour ses pieds. Mais on ne la voit pas dans le bois solitaire ; c’est là sa retraite chérie, car alors elle pleure, et son mari ne l’entend pas.
Son mari !… Comment a-t-elle pu se marier, elle qui aimoit tant ?…
Comment elle a pu se marier ?… Que pouvois-je faire ?… As-tu vu ta famille accablée de malheurs ? as-tu souffert de sa honte et de son indigence ? penchée sur un père infirme étendu sur la terre humide, as-tu lu dans ses regards les angoisses du désespoir demandant du secours, mais épargnant des reproches à un enfant insensible ? Oh, j’aurois épousé la difformité la plus horrible ; oui, j’aurois saisi avec reconnoissance la forme hideuse de la mort pour éviter cette union ; mais mes devoirs, ou peut-être une fatalité irrésistible entraîna mes esprits ; car ma mémoire me retrace des événemens passés depuis de longues années, et j’ignore le moment où ma main fut donnée à Aldobrand.
Puissances du ciel !…. Étoit-ce vraiment vous-même ?
Je suis cette malheureuse , l’épouse d’un homme honoré, d’un noble comte, la mère d’un enfant dont les sourires me poignardent. Mais toi {frappant son cœur), tu es encore à Bertram, à Bertram pour toujours.
Le temps n’a-t-il pas de pouvoir sur votre amour désespéré ?
Oui, le temps a un pouvoir… mais quel pouvoir ; le sais-tu ? Celui de changer les palpitations du cœur en mouvemens uniformes d’angoisses continuelles, d’étouffer le soupir sur la lèvre résignée et de le renfermer dans le cœur, de glacer la larme brûlante et de la suspendre à la paupière pour toujours. Tel est le pouvoir que le temps a sur moi.
Et les tendresses d’un mari, n’ont-elles pas….
Observe-moi bien, Clotilde !… je ne suis pas de ces femmes coupables qui cherchent à voiler leurs désordres criminels du prétexte d’une passion invincible. Je suis une épouse malheureuse, mais pure. Je n’ai été que trop obéissante à mon père ! Mais, hélas ! les tourmens d’un cœur tendre, navré par le besoin d’une miséricorde qu’il ne peut inspirer, pour qui une parole de tendresse ou de pitié est un coup de poignard ; crois-moi, voilà ce qui passe toutes les douleurs. Oh, je ne saurois te peindre ma misère…..
Calmez-vous, Imogène… Essuyez vos larmes ! Votre époux arrivera bientôt ; qu’il ne vous trouve pas agitée par la fatale passion qui vous dévore….
Ô que la femme est misérable, à qui le doux son de ces paroles : votre époux reviendra bientôt, n’inspire pas du plaisir !
Quelqu’un approche ; c’est un religieux du couvent de Saint-Anselme.
Clotilde !… Souvenez-vous… (Au religieux). Que voulez-vous, révérend Père ?
Dame généreuse, la bénédiction de saint Anselme soit dans votre château ! Notre révérend Prieur se recommande à vous. L’orage a fait périr un vaisseau sur nos rochers, et il a jeté bien des malheureux sur la côte ; on en a sauvé un grand nombre depuis la pointe du jour : le rérérend Prieur sollicite de vous l’hospitalité accoutumée pour quelques-uns de ces infortunés.
Dites au révérend Prieur que la dame de Saint-Aldobrand ne croit pas enfreindre les ordres de son époux, de son seigneur absent, en faisant ouvrir les portes du château à des marins dans la détresse. A Dieu ne plaise que vos cellules soient pleines des malheureux que vous soulagez, tandis que nos inutiles appartemens seroient vides ! Allez reporter ma réponse à votre Prieur.
ACTE II.
SCÈNE I.
Un appartement dans le couvent.
L’Étranger est étendu sur un lit de repos ; le Prieur le considère attentivement.
Il dort… si l’on peut donner le nom de sommeil à un semblable état! cette pénible agitation, ces mouvemens convulsifs, ces accès d’inquiétude, et ces profonds soupirs, annoncent que l’âme ne partage pas le repos du corps. (Il se rapproche du lit.) Comme ses lèvres frémissent! comme ses dents se resserrent ! des gouttes de sueur roulent sur son front sillonné. Je veux le tirer de ce rêve horrible. Étranger, réveille-toi !
Que veux-tu ? Ma vie est en ton pouvoir.
Homme malheureux,dont les seules craintes trahissent l’affreuse position, qui es-tu ? Parle.
Tu dis que je suis malheureux, et tu dis la vérité ; ces vêtemens en lambeaux, ces membres nus et meurtris le témoignent assez. Que veux-tu davantage ? Je ne me dérobe pas à ta question…. Je suis misérable, et fier de ma misère ; c’est la seule chose qui me reste de l’existence de l’homme.
Qu’importe la misère extérieure ? Elle a été le sort des bienheureux saints sur la terre. Mais dans leur affreuse détresse, ils dormoient tranquilles sous le toit de l’habitation hospitalière, ou sur la paille des cachots. Tel n’a pas été ton sommeil.
Aurois-tu observé mon sommeil ? Que pouvois-tu recueillir des secrets de mes songes ?
Je m’inquiète peu de tes secrets ; mais, je t’en conjure, au nom du pouvoir de l’Église, pouvoir qui me donne le droit de chercher les péchés cachés dans les replis du cœur, montre-moi les blessures de ton ame ! Pleures-tu les liens sacrés de la nature ou de l’amour, rompus par la main du Ciel ? Oh, non ! ce n’étoient pas des passions tendres qui étinceloient dans tes yeux égarés sous tes paupières entr’ouvertes…. Quel est donc l’esprit malfaisant qui te tourmente ? montre-moi l’ennemi implacable qui habite ton cœur ! Est-ce colère, ou aversion, ou vengeance ?
(Il s’élance de son lit, tombe à genoux, et élève ses mains jointes.)
Vengeance ! Je voudrois trouver mon ennemi éternel pour en tirer vengeance…
Est-ce un homme ou un esprit infernal qui parle ainsi ?
J’étois homme ; je ne sais plus ce que je suis ; ce que les injustices, les crimes des autres hommes ont fait de moi… Regarde-moi… qui suis-je ?… (l’approchant.)
Je ne te connois pas.
Tu m’étonnes, car le pauvre se rappelle souvent l’homme qui est tombé du faîte de la fortune et des honneurs ; il n’y a que ses égaux qui l’oublient. Un misérable mendiant. m’a bien reconnu, tandis que les miens ne voyoient en moi qu’un étranger. Je ne portois pas ces vêtemens souillés, ces lambeaux impurs dans ces jours de ma prospérité où tu venois, pieds nus, implorer humblement une des aumônes que laissoit tomber ma main généreuse. (Il se rapproche.) Tu ne me connois pas ?
Mes yeux sont affoiblis par l’âge ; mais cette voix réveille en moi d’étranges pensées.
Écoute donc. C’est ton métier de parler d’une manière sainte, suivant la coutume des hommes pieux, des vanités et des vicissitudes de la vie. Écoute un récit sans détour, qui renferme plus d’instructions que toutes tes sentences ; écoute-le de moi, du comte Bertram… entends-tu ?… du comte Bertram, l’idole de son pays et d’une armée entière, le favori de son roi, l’homme dont le sourire répandoit des bienfaits, dont la volonté seule étoit une loi sacrée. C’est lui qui maintenant mendie auprès du prieur de Saint-Anselme une goutte d’eau pour rafraîchir ses lèvres désséchées, une couche grossière pour reposer ses membres excédés de douleur….
Bonté du ciel et de tous les saints !
Veux-tu me trahir ?
Il n’existe pas un être dans ces murs capable d’une telle action. Homme infortuné, trop de chagrins ont déjà pesé sur ta tête al- tière ; je crains plutôt que tu ne te trahisses toi-même. Tout près d’ici se trouve le château de Saint-Aldobrand, ton mortel ennemi et la cause de tous tes malheurs ; d’anciennes coutumes invitent l’Étranger jeté sur la côte à y passer quelques jours pour y goûter les douceurs du repos. Si tu n’y parois pas, les soupçons vont s’éveiller ; et si tu y parois, tout changé que tu sois, quelque éclat de ta passion viendra te déceler et combler ta ruine. Pourquoi ce trouble subit dans tes yeux ?
Que me demandes-tu ? Je rêvois que je me trouvois près de Saint-Aldobrand, sans que son œil pénétrant m’eût reconnu, et je sentois l’horrible joie qu’on doit éprouver à l’aspect de la vipère aux longs replis, dont on a essuyé la morsure…. la joie d’un homme qui s’étonne de son existence, en contemplant le rocher gigantesque au pied duquel un miracle l’a fait tomber vivant. De retrouver ainsi cette effroyable vision de mes pensées, dans la réalité de ma vie ; de marquer du regard ces traits abhorrés, et de dire : voilà l’homme dont la vue doit m’anéantir ; c’est aussi une horrible joie.
Calme-toi. Tu ne le rencontreras pas, il s’écoulera bien du temps avant qu’il ne revienne des murs de Palerme, où il séjourne avec les chevaliers de Saint Anselme. Son épouse mène une vie retirée, sa suite est peu nombreuse…. D’où vient que tu souris d’indignation ?….
Son épouse mène une vie retirée…. peut-être son enfant…. oh, non!… non… c’étoit une détestable idée.
Je n’entends tes paroles qu’indistinctement. Cependant je m’aperçois qu’elles renferment un sens sinistre.
Que je puisse me mesurer avec lui, dans toute sa force ; je voudrois que nous fussions ensemble sur l’onde sombre, qu’il n’y eût que la planche d’une étroite nacelle entre nous et la mort, afin que je pusse le saisir dans mes bras furieux, et me plonger avec lui dans les vagues irritées, et le voir rendant le dernier soupir….. et……
Cesse, je t’en supplie, ou les reliquaires trembleront sur ces murs sacrés ; le marbre des saintes images s’animera pour le répondre.
Ah… Ah… Je le vois luttant…. je le vois là ! ah… ah…
Horrible !.. horrible ! la force me manque ! au secours.. au secours… je ne puis le contenir…
La dame de Saint-Aldobrand vous salue.
Vois l’état de ce malheureux. Au secours…. (les Religieux entrent.) Mes frères, aidez-moi à le transporter.
SCÈNE II.
Un salon dans le château de Saint-Aldobrand.
Par ici, mes amis ; par ici, la bonne chère vous attend.
À la bonne heure, la bonne chère ne vint jamais plus à propos.
À quel port étiez-vous destinés, lorsque cette cruelle tempête vous surprit ?
Qu’importe, pourvu que nous trouvions ici un asile agréable ?
D’où veniez-vous ?
Je ne peux pas répondre à jeun.
La rudesse, dit le proverbe, annonce la probité ; Dieu veuille que cet adage soit vrai.
Conduisez-les dans le château, Hugo ; ils ont besoin de prompts soulagemens. Où est votre capitaine ?
Il viendra bientôt. Demandez-lui ce que vous désirez savoir.
Le voilà.
Il me tarde de connoître leur pays et leurs aventures.
Est-ce là le chef ? Ses regards m’effraient ; je n’oserois lui parler.
Allons, allons ; le repas est préparé… par ici…
(Bertram, toujours rêveur, traverse le théâtre.)
Une douleur profonde semble l’absorber : la vue de cet homme inspire un sentiment qui n’est pas ordinaire. Observons.
Allons, camarades ; nous ferons honneur à la bonté de notre hôte par la gaieté de nos cœurs, et l’oubli des dangers passés.
Nous sommes des hommes échappés aux dangers ; mais, en vidant la bouteille, nous éprouverons que son charme fait tout oublier. Les tempêtes n’ont jamais connu d’aventuriers plus hardis, ni les banquets de champions plus disposés à la joie.
SCÈNE III.
La terrasse du château. Un clair de lune. On aperçoit une partie du donjon et des tours au travers des masses d’arbres, qui forment les premiers plans.
Imogène seule, les yeux pendant quelque tems fixés sur la lune ; ensuite elle avance à pas mesurés.
Lumière chérie, ami de tous les esprits doux et sérieux, charme de la mélancolie de l’amour ! quelle est donc ta puissance ? D’où vient l’empire que tu exerces sur les mouvemens de l’ame, soit que tu éclaires le désespoir sans avenir ou l’ardente espérance, ou que tu prêtes tes couleurs pâles aux rêves d’une imagination inquiète ? Lumière chérie ! tu distribues également tes rayons sur les pas des amans qui se cherchent et de ceux qui se séparent ; tu luis également de toute ta splendeur sur les cœurs brisés, ou sur les cœurs satisfaits…. Bertram ! Bertram !.. Qu’il est doux de répéter ce nom chéri à la nuit attentive ! C’est un charme puissant pour réveiller les pensées ensevelies dans le sommeil du cœur. Que je suis abattue !… Les souvenirs viennent en foule se présenter à mes sens…. les personnes aimées, les absens et les morts sont devant moi. (Avec plus de force.) Je veux m’entretenir avec eux, jusqu’à ce que mes facultés s’évanouissent, et que mon cœur ravi reste suspendu dans le doute de sa propre existence !….
Pourquoi, madame, rester seule et rêveuse sous cette triste lumière, si propre à entretenir de fâcheuses prensées ?…
Je ne veux que pleurer un peu avec ma compagne chérie, la reine solitaire des nuits. Ne prive pas mon cœur de ce dernier bien : les pensées qui lui sont les plus chères le visitent maintenant, et le remplissent d’un bonheur céleste.
Venez plutôt avec moi voir ces hommes échappés à la tempête et consolés par vos bienfaits. Leur joie dissipera vos noirs chagrins. Ils parlent des dangers du feu du Ciel et de la mer en courroux, dont ils ont échappé par miracle ; ils savent de vieilles légendes, et chantent des romances. Écoutez…. le zéphir amène jusqu’ici leurs voix sonores.
(Un bruit de chant et de réjouissances se fait entendre.)
Leur gaîté bruyante et barbare m’alarme, je te l’avoue ! Ce dérèglement dans un château hospitalier ne convient pas à des hommes délivrés d’un affreux danger !… Tous ne sont pas d’ailleurs à cette table ; en traversant la galerie, j’en ai remarqué un qui se tenoit à l’écart ; sa figure étoit à demi-couverte par son manteau, et un rayon de lumière qui passoit m’a fait discerner à travers ses vêtemens souillés un air de grandeur sauvage.
Je l’ai aussi observé ; il ne s’est pas placé près d’eux ; et, d’un ton imposant qui les intimide, il calmoit leur joie turbulente.
Il ne parle point ?
Non ; mais, à en juger par les mouvemens de sa poitrine, il ne faisoit que soupirer.
Fais-le venir. Il y a chez lui un mystère de douleur qui m’intéresse.
Comment oserez-vous l’entretenir seule ? Son aspect est terrible !
C’est pour ce motif que je désire le voir ; l’impression des choses terribles est passée pour moi. (Elle hésite un moment.) Si, comme moi, il porte un cœur désespéré, je ne veux pas le tromper par un seul mot de consolation.
(Bertram s’avance à pas lents du fond du théâtre, les bras croisés, regardant la terre.)
Un objet semblable à cet être mystérieux m’a poursuivi dans mon sommeil…. seroit-ce encore ?….
Étranger, j’ai désiré de te voir, séparé de tes compagnons, dans la crainte que leur joie bruyante ne te fût importune. Ta fortune seroit-elle anéantie par ce naufrage ? Mon or peut guérir de pareils maux. Le trésorier du château….
On me combleroit en vain de toutes les richesses de l’univers.
Alors je devine ton malheur : ton cœur est enseveli dans les flots impitoyables, avec une amie adorée ou un frère chéri ; ton ame a péri là !…. Je te plains, homme infortuné ; c’est tout ce que je puis faire. Je pouvois te donner de l’or ; mais je ne saurais donner de la consolation, car je suis inconsolable aussi. Cependant j’aimerois à porter de douces pensées aux cœurs qui souffrent, si mes paroles entrecoupées par des sanglots me le permettoient encore ; la douleur ne m’a pas laissé d’autre voix.
Aucune rosée ne rafraîchira jamais ce sol desséché.
Ton extérieur est étrange, mais tes discours le sont encore davantage. Il paroît même dangereux de converser avec toi. Dis-moi cependant ta famille…. ta patrie….
Qu’importe ? Les malheureux n’ont point de patrie : une patrie…. c’est une demeure fixe, de tendres parens, des amis généreux, des lois protectrices, tout ce qui unit l’homme à l’homme. Je n’ai rien de tous ces biens ; je n’ai point de patrie. Et quant à ma famille, le son redoutable de la dernière trompette réveillera les cendres ensevelies de mes aïeux, avant que la trompette du héraut de la ville qui réclame les choses perdues n’ait fait retrouver son enfant égaré.
Je tremble de l’entendre. Il y a quelque chose de solennel dans sa voix. Les souvenirs se pressent sur mes esprits…. Puisque mes secours ni mes larmes ne peuvent te soulager, adieu ! étranger, adieu ! et quand le sentiment de ta misère te conduira au pied des autels, n’oublie pas de prier pour celle qui est encore plus misérable que toi.
Attendez, dame généreuse, il est important que je vous dise encore quelques mots. (Imogène se retire effrayée) Tu ne partiras pas !
Je ne partirai pas ?… qui es-tu ?… parle !
Et dois-je parler encore ?.. Il y avoit autrefois une voix que tout le monde, excepté toi, pouvoit oublier ; et tout le monde, excepté toi, pouvoit être pardonné pour cet oubli…
Anéantie !…. les morts et les vivans m’épouvantent également… ô Dieu !… non….. non !… ces cheveux noirs, ce visage basané, ce regard farouche….. pourtant cette voix…. mais cela est impossible… il auroit prononcé mon nom.
Imogène !….
(Pendant la fin de sa phrase, elle s’est approchée de lui insensiblement en tremblant ; et quand il prononce son nom, elle jette un cri et tombe dans ses bras.)
Imogène.. oui, dans cet état de pâleur et de mort, tu peux être pressée contre ce cœur désolé…. c’est un lis fané sur une terre stérile…. Non…. non ! n’ouvre pas tes paupières ! c’est ainsi que je voudrois toujours te voir, pâle, évanouie, morte pour la nature entière, comme pour Bertram…. malédiction !.. détournons mes regards…. cette bouche décolorée et toujours charmante, ces bras languissans qui me pressent…. si je regardois davantage, je de viendrois peut-être humain !
Sauve-toi, sauve-toi, tes ennemis et la mort sont ici…
Qu’ils viennent !…. la force de ceux qui sont armés par le désespoir est terrible ; il n’y a que le pouvoir du démon qui puisse ouvrir les bras de Bertram.
Laisse-moi !…. Il ne sait pas…. Ô mon Dieu !
Imogène ! pourquoi te trouves-tu dans les murs de mon ennemi ? que fais-tu dans le palais d’Aldobrand ! Une lueur infernale éclaire mon esprit…. jure que tu dépends de ses libéralités…. que le hasard, la force ou le sortilége t’a amenée ici !…. tu ne saurois être….. non !… mon cœur se gonfle d’angoisses ; l’enfer n’a point de tourment plus affreux, oh non… non…. non… tu n’as pu me tromper.
Miséricorde !….
Tu n’es pas son épouse, ou tu parlerois ! (avec une violence frénétique) parle…. parle….
Je suis l’épouse d’Aldobrand ; je lui ai donné ma main, pour sauver un père mourant de besoin.
Je ne veux pas la maudire…. mais la vengeance s’amasse !…
Oui, maudis et consomme l’horrible fatalité de ma vie, car je l’épousois accablée de désespoir et d’affreux présages ; quelque esprit malfaisant abusa le saint prêtre par un charme ténébreux ; tous les rites de l’honneur et du désespoir furent pratiqués dans cet hymen, il n’y manquoit que la malédiction de Bertram.
Parler de son père ! mais un père pouvoit-il aimer comme moi ? l’être le plus misérable de la terre chérit au moins une pensée, qui rend son triste cœur le sanctuaire de quelques rêves consolans, et dans laquelle il se réfugie pour verser de douces larmes. C’est ce que tu étois pour moi… et tu es perdue ! qu’est-ce que son père ? son amour pouvoit-il être comparé au mien ? Dans le besoin, dans la guerre, dans d’effroyables hasards, je me suis quelquefois étonné de devenir humain, rien que de penser à toi. Imogène auroit tremblé pour mon danger, Imogène auroit versé du baume sur mes blessures, Imogène auroit cherché mon corps parmi les morts et l’auroit bientôt reconnu…. et tu étois épouse…. épouse… n’y avoit-il pas d’autre nom dans le langage de l’enfer et des ténèbres pour te flétrir, que celui d’épouse de mon ennemi éternel ? Ai-je échappé à la guerre, à la misère, à la famine, pour périr par la perfidie d’une femme !
Oh ! épargne-moi, Bertram. Oh ! pour ton propre salut….
La vengeance d’un despote, la malédiction d’un pays ingrat, les délaissemens des faux amis que cette main libérale a nourris — comme un lion assailli méprise les traits d’un foible chasseur, la puissance de mon cœur avoit triomphé de tout ! un seul trait mortel devoit m’atteindre, et c’est ta main qui l’a dirigé !…
Tu n’as pas entendu les cris de mon père ! Ô ciel ! ni nourriture, ni vêtemens, ni foyer… combien la malheureuse avoit long-temps et inutilement imploré le secours de la providence avant que son ame, égarée par l’excès du désespoir, pût endurer la pensée horrible d’en épouser un autre ; il falloit l’épouser, ou voir mourir son père.
Tu trembles que je ne te maudisse !.. ne tremble pas ; quoique tu m’aies rendu le plus misérable des hommes, je ne veux pas te maudire ! écoute la dernière prière du cœur déchiré de Bertram, de ce cœur brisé par toi seule, et non par ses ennemis. Puisses-tu satisfaire, dans toute leur étendue, à la vanité de tes désirs ! puissent la pompe et l’orgueil remplir ton ame jusqu’à ce que tu sois dégoûtée de leur néant ! puisse celui que tu as épousé être bon et généreux envers toi, jusqu’à ce que ton cœur, poignardé par sa noble tendresse, succombe au remords de ta perfidie ! puissent les sourires de ton enfant déchirer le sein d’une mère infortunée, qui ne peut pas aimer le père de son enfant ! et dans la splendeur de tes banquets somptueux, quand tes vassaux s’agenouillent devant toi, et que tes parens sourient de satisfaction autour de toi, puisse l’ombre de Bertram arriver et te rappeler tes sermens rompus, en criant : Salut et joie à l’orgueilleuse dame de Saint-Aldobrand ! tandis que ses ossemens froids et inanimés, blanchiront au pied des tours du château.
Attends.
Non.
Tu as un poignard.
Non pas pour une femme.
Je n’ai jamais fait d’autre prière que de mourir près de toi…. Mais ces affreux reproches….
Sur la terre humide !… Je te pardonne du fond de mon ame.
L’Enfant d’Imogène vient en courant se jeter dans les bras de sa mère.
Ma mère !….
Que Dieu te garde, enfant !…. Imogène ! Bertram a embrassé ton enfant !
(Il fuit ; Clotilde entre, le regarde avec étonnement et terreur, et va au secours d’Imogène. La toile tombe.)
ACTE III.
SCÈNE I.
Aldobrand parle à un Page derrière la scène.
Page, retiens mon coursier. La lune est cachée… Nous avons de beaucoup devancé les chevaliers ; mais avec moins d’empressement, nous aurions trouvé un chemin plus sûr. Où crois-tu que nous soyons ?
En vain je cherche dans la nuit paisible le son de la cloche qui annonce l’approche de notre couvent sacré, ou le corde la sentinelle placée sur la tour, ou celui du chevalier qui revient de la chasse. Tout est sombre, morne et tranquille. Reconnois-tu cet endroit ?
Oh ! nous sommes près d’un lieu dangereux et terrible ; car, aux derniers rayons de la lune qui disparoissoit, j’ai distingué les tours….
Quelles tours, mon enfant ?
Des tours abandonnées qu’on dit habitées par des spectres. Elles s’élevoient obscures dans le crépuscule, sans qu’une seule étoile scintillât sur leur sommet.
Nous devons être à quatre lieues de mon château, douce retraite de mon épouse et de mon enfant. Le souvenir de cette demeure ne donne que des pensées agréables. Allons ! tandis que je vais me reposer sous cet arbre touffu, ce sera pour toi une douce distraction de me raconter tout ce que tu as entendu de ces tours terribles. Cette histoire dispose sans doute au sommeil et m’enverra des rêves extraordinaires.
Permettez-moi donc de m’approcher de vous ; car, dans l’obscurité, j’aime à être près de celui à qui je conte une histoire lamentable
Écoute, c’est la cloche du couvent. Suspends le récit de ton histoire. Ce son, que le vent amène des murs redoutables de mon château, réveille en moi l’idée chérie de ma famille. (On entend foiblement le chœur des chevaliers.) Quelle est cette harmonie que l’air de la nuit nous apporte ?
C’est le chant des chevaliers de Saint-Anselme.
Oui, c’est leur coutume pieuse, lorsque revenant d’un voyage ils commencent à entendre le son des cloches du couvent ; dans le plus grand danger même, ils chantent l’hymne solennel à la louange de leur saint protecteur. Suivons cette douce musique ; dirigés par elle, nous pourrons rejoindre nos compagnons d’armes.
SCÈNE II.
Depuis quand la cloche des matines a-t-elle sonné ?
Je ne saurois le dire jusqu’à ce qu’elle annonce les vêpres. Chez nous, le temps s’écoule d’un cours tranquille ; nos heures, marquées seulement par la prière et l’étude, n’ont d’autre changement qu’une succession muette et insensible.
Et c’est ainsi qu’ils vivent, si l’on peut appeler du nom de vie le passage d’une ombre mobile qui joue le rôle d’homme. La prière suit l’étude, l’étude succède à la prière. Une cloche est l’écho d’une autre cloche, jusqu’au moment où, ennuyée de cet appel, l’oreille écoute avec plaisir le dernier son qui annonce la dernière heure d’une existence monotone. Oui, lorsque le fleuve débordé descend en mugissant, plus d’une belle fleur, plus d’un arbre superbe flottent sur les eaux irrésistibles, dont le cours rapide ne trouble pas la fange immobile qui dort au fond de son lit. L’orage aussi m’a surpris ; il a enlevé les branches et les tiges, qui faisoient mon orgueil ; il m’a dépouillé jusqu’à la racine… et dans quel lieu les vagues furieuses porteront-elles ce corps desséché, je l’ignore et m’en inquiète peu.
Homme violent que la clémence divine réclame en vain par des miracles, cesse, je t’en conjure, de souiller ce saint lieu par les paroles impies de ton profane désespoir !
Bon religieux, j’ai trop long-temps fatigué ta patience. Écoute un homme dont les lèvres dédaignent les ménagemens affectés. Vos fonctions douces et pieuses étoient plus propres qu’aucune autre chose à calmer ma sombre douleur, et à rappeler sur moi la protection des anges, s’il avoit été possible de changer mon cœur… mais je ne veux plus t’obséder. Le triste Bertram et ses farouches compagnons sont des hôtes peu commodes dans les murs d’un cloître. Nous trouverons un séjour plus convenable.
Ou iras-tu ?
Il n’existe pas de forêt dont l’ombrage soit assez épais pour nous cacher ! Une caverne ouverte par la foudre, où nous pourrons disputer aux loups affamés une sanglante retraite : c’est là que nous resterons éloignés de la voix de l’homme et de l’appel du Ciel.
Ne retourne pas, je t’en supplie, à ces hommes criminels. Je ne connois que trop tes dangereux compagnons. Dans leur terrible lutte contre les vagues courroucées qui les jetèrent sur nos côtes, tout meurtris et épuisés, tandis que leurs mains affoiblies abandonnoient l’or et les vêtemens, ils saisirent leurs poignards avec l’instinct du meurtrier. Tu es le chef d’une bande qui trafique de sang.
Eh bien, oui ! tu connois ce qu’il y a de plus exécrable dans ma situation ! N’importe… je suis leur chef.
Écoute bien ce que je vais te dire : Quitte ces compagnons horribles. Rends-toi au château de Saint-Aldobrand ; son crédit peut te protéger, et sa dame plaideroit peut-être en ta faveur contre la sévérité de la loi, quoique tu lui sois inconnu.
La dame du château plaider en ma faveur !… Lorsque mon corps inanimé, arraché de quelque affreuse potence, ou exhumé d’un noir cachot, sera livré à l’œil curieux et impitoyable du dernier de mes ennemis ; alors jette-moi à la porte de la dame du château, à cette porte dont le seuil exécrable ne sera jamais foulé par le pied de Bertram vivant. Tremble, cependant, qu’il ne se ranime alors pour te maudire !
Paix… termine ce discours qui m’épouvante ! Où veux-tu aller ? Il n’y a, dans ces environs, ni chevaliers ni barons ; les terres de ton ennemi s’étendent fort loin.
Il y a assez de régions hors de son pouvoir. C’est là que je veux demeurer. Je vais chercher mes sauvages amis. Les montagnes de glace et les sables de feu seront plus délicieux à mon cœur que les champs fertiles d’Aldobrand.
Homme superbe, élevé en tout, même dans tes crimes… Je suis frappé d’étonnement, en contemplant dans un mortel une puissance d’esprit qui nous est refusée. Tu ne peux être réclamé que des anges…. ou des démons.
La dame de Saint-Aldobrand demande avec empressement à être admise à votre confessionnal.
C’est une dame pieuse et pleine de charité. Nous visiter, c’est faire honneur à notre pauvre cellule.
Les bénédictions de ces murs sacrés soient avec toi ! Pourquoi ces inquiétudes ; dis-le-moi, ma fille, et qui peut t’agiter si violemment ?
Pardon, mon révérend père ; ne me sanctifie pas de la bénédiction de tes mains. Je suis indigne de la pitié du Ciel ! Je suis une femme misérable et accablée de crimes.
Tu m’étonnes! Par l’ordre saint que j’ai reçu de l’église, je croyois que les légendes de nos bienheureux ne contenoient pas de témoignages d’une pieté plus pure que les réponses de ta vie sans tache à la recherche la plus pénétrante de la confession.
Ô révérend père ! celle qui demande maintenant à genoux le puissant secours de tes prières, n’est pas une femme fière et satisfaite d’elle-même, qui n’a jamais oublié dans ses rêves le devoir saint d’une épouse, et dont le cœur fidèle s’est donné avec sa main… Je suis une malheureuse qui, livide et flétrie d’un amour coupable, resta froide et sans amour aux tendresses d’un époux, et qui, par de feints sourires, a démenti plusieurs années le désespoir affreux de ses passions. J’ai nourri avec soin le serpent exécrable qui paroissoit dormir pour être plus sûr de me tuer, et j’en ai caché le poison au seul gardien de mon cœur.
Tu as commis une grande faute ; le péché vient de l’ame, et la tienne s’est avilie, car je te blâme surtout d’avoir caché tes égaremens au gardien de ton cœur.
Je ne me connoissois pas. La nuit dernière… oh ! la nuit dernière révéla un mystère terrible…. La lune descendit, ses rayons obscurcis cachèrent le départ d’un homme qui n’est malheureusement que trop aimé ! Alors je me sentis comme anéantie ; mes yeux s’éteignirent et se desséchèrent. N’ayant plus rien pour m’aimer, et n’aimant plus rien, je me trouvai comme seule sur la terre. Je restai tout étonnée de ma désolation, car j’avois dédaigné le monde pour lui, et à peine pouvois-je obtenir de sa pitié un peu d’intérêt que mes devoirs m’ordonnoient de repousser ! Dans ces cruelles angoisses, quoique moins préparée à mourir que jamais, je tombai à genoux pour implorer la mort.
Et tu aurois été digne de grâce alors, si tu avois adressé au Ciel des prières de repentir. Mais tu es épouse et mère ; et tu t’étonnes que tes vœux détestables aient été rejetés !… Ce torrent de larmes brûlantes, ces mains qui se tordent avec fureur, ces paroles passionnées, sont-ce là des signes de pénitence ou d’amour? Tu viens à moi, car c’est à moi seul que le profond secret de ton cœur peut être révélé, et ton imagination se complaît encore dans ce récit comme à savourer un poison délicieux. Accoutumés aux secrets des misères humaines, nous savons les écouter, et nous en tracer de cruelles images. Fiers du sacrifice de tant de cœurs ulcérés, nous importunons le Ciel de mystères qui épouvanteroient l’homme ; nous souffrons l’insulte impie ; et les fonctions de notre office sacré vont jusqu’au ministère répugnant d’intercéder pour les plus viles infirmités de l’ame !
Pourquoi suis-je venue ici ?… Quel asile protégera la malheureuse que le Ciel a abandonnée ?
C’est toi qui as abandonné le Ciel ! Retourne à ton château ; renferme-toi. Engage ton ame par les vœux les plus solennels à ne jamais l’entretenir avec l’objet de ta passion. Si tes désirs contrarioient encore tes prières ; si ton cœur te refusoit encore de la consolation, prie, supplie, importune le saint qui te protége de demandes ferventes ; compte pour chaque grain de ton rosaire une larme de ton ame ; prosterne-toi devant l’autel sacré ; calme ton cœur brûlant sur le marbre froid ; presse la sainte croix contre ta poitrine, et demande à Dieu de bannir pour toujours l’objet qui voudroit usurper son image sacrée !
Un mot d’adieu pour lui !…
Non, pas un regard, pas même une pensée ; je te l’ordonne sur ton ame !
Il n’a pas aimé.
Pourquoi t’attaches-tu à mes vêtemens ? la puissance de la douleur a plus de prise sur mon cœur que tu n’as de force à me saisir ; nos paroles sont souvent plus sévères que nos sentimens….
Salut, révérend Prieur ! salut, noble dame ! J’interromps avec joie votre entretien secret… Le comte Aldobrand arrête dans ce moment l’ardeur de ses coursiers devant la porte du château. La garde qui veilloit donne gaîment du cor pour saluer le retour de son seigneur. Je me suis empressé pour féliciter son heureuse dame de ces agréables nouvelles.
Recevez-en mes remercîmens !…
Par le saint rosaire, que son arrivée soit couverte des grâces de Dieu !…. (Au Page.) Ton brave seigneur est-il arrivé sans dangers ? Que Saint-Anselme, qui n’abandonne jamais ses serviteurs, en soit loué ! J’ai prié ardemment pour lui. (À Imogène.) Écarte la tristesse de ton front sourcilleux, vole au-devant de ton seigneur, et montre, à son heureuse arrivée, les soins empressés d’une bonne épouse. (Au Page.) Les chevaliers de Saint-Anselme qui portoient les bannières de leur saint protecteur sont-ils de retour avec ton seigneur ?
Ils seront sans doute bientôt près de nous, quoiqu’ils se soient égarés la nuit dernière dans les détours de la forêt. Ils se sont refugiés tranquilles, sous ses antiques ombrages.
Le Ciel en soit loué ! Qu’on rassemble à l’instant tous nos frères. Je suis forcé de m’éloigner, noble dame. Dieu soit avec vous !… et bénissez-vous devant lui.
Il m’a dit de me bénir…. La bénédiction n’est pas avec moi ; je ne suis pas bénie… Oh ! je ne résiste plus à la fatigue des combats de mon cœur… les efforts mourans d’un devoir forcé, les violentes convulsions d’une passion délirante… Pourquoi ne suis-je pas consommée dans mon crime ou forte de mon innocence ?… Je n’ose approfondir mon horrible secret !… Je voudrois pouvoir me lier par un nœud indissoluble dans un état de prières et de jeûne continuels, et lutter de misère et de douleur contre mes passions révoltées !…
Quoi !… te voilà !…. Viens ! tombe à genoux avec moi, pour t’associer au vœu que je fais, de renoncer à toi et de mourir !
Oui… Il importe que nous renoncions l’un à l’autre. N’avons-nous pas contracté une funeste et misérable union ? Passion fatale, qui nous a comblés de détresses au lieu de toutes les joies que donne l’amour !… Si nous n’avions pas aimé, que de maux nous aurions évités l’un et l’autre !… Tu serois heureuse et honorée, et moi j’aurois dormi dans le sommeil si doux d’un homme qui ne rêve pas… Mais la vie m’étoit chère lorsqu’Imogène vivoit…
Sois témoin de mon vœu, tandis que je respire encore pour le prononcer… Écoute…
Alors, répète-le ainsi…. Pourquoi recules-tu ? le désespoir a des embrassemens plus doux que les doux momens de l’amour ? Ne puis-je te tenir dans mes bras ? ne puis-je te presser contre ce cœur flétri ? Lorsque brillant et fertile encore, il produisoit toutes les belles fleurs de son printems, tu fus pour lui comme un astre vivifiant !… le soleil de ma jeunesse !… Maintenant, tes rayons foibles tombent sur ce cœur comme ceux de la lune à demi-éteinte sur la bruyère fanée, quand ils rient à sa sécheresse et à sa pâleur… Prononce ton vœu… je ne te haïrai pas, tes paroles dussent-elles me tuer….
Je ne peux pas le prononcer…
Avons-nous aimé comme les ames communes, et devons-nous nous séparer comme les ames communes ?… Je sais que ton maître est ici ; je sais que ses tours le cacheront à ma vue. L’heure où il s’éloignera sera aussi pour moi le moment du départ d’un voyage long et terrible… Accorde-moi seulement un moment, et ne crois pas que tu m’as trop donné… Je ne t’ai demandé que de la douleur.
Une heure pour toi ?…
Quand l’astre qui se lève éclairera foiblement les murs de ton château, ne chercheras-tu pas le lieu de notre dernier rendez-vous ? qu’il soit le lien de notre dernière séparation. Ô Imogène, le Ciel qui nous refuse les délices de l’amour, nous cédera au moins les joies de l’angoisse et achevera de m’enseigner la fierté de la douleur ! Cette heure d’un éternel abandon, éclairée de la lueur incertaine des étoiles… je la goûterai plus délicieuse que de longues années d’amours heureux. Quelles larmes chères et brûlantes, dans cette heure de ravissemens… le souvenir de nos beaux jours, lorsque nous étions si libres de soins et de douleurs, remplira notre ame. Cette heure éclairera le chemin ténébreux de mon voyage. Les yeux d’Imogène auront rencontré mes derniers regards, le cœur d’Imogène aura répondu à mes derniers soupirs, les larmes d’Imogène auront baigné ma joue, confondues avec mes larmes… Hélas ! elles ne baigneront pas ma tombe…
Cet excès de désespoir n’étonne pas ma résolution…. Oui, je veux te retrouver une fois… c’est la dernière épreuve de mon cœur… c’est là qu’il faut qu’il se brise…
(L’Enfant vient en courant, et s’attache à Imogène.)
Mon père est revenu ; il m’a embrassé et il m’a béni.
Oh ! qu’ai-je fait ? mon enfant !… pardonne à ta mère…
Femme, ô femme… et le baiser d’une vipère arrache de ton cœur un amour si tendre et si constant… Va, honnête dame, et que l’image de Bertram empoisonne vos baisers.
C’est la dernière fois…. et j’ai juré de le revoir…. Mon enfant ! cher enfant ! que ton innocence me protège !
ACTE IV.
SCENE I.
Bertram s’avance extrêmement agité. Il étend les bras pour pénétrer dans un taillis ; au même moment un nuage passe et cache la lumière de la lune.
Tu te dérobes à ma vue, et ne veux pas me voir. Tous les feux du Ciel se sont voilés. Dans cette nuit profonde, il ne se trouve rien, sous la voûte obscure du firmament, d’aussi ténébreux que mon cœur ; ma gloire infernale même m’a quitté ! Bertram n’a rien au-dessus de l’être le plus misérable de la nature. J’aurois dû le braver dans ses salons superbes… j’aurois dû me mesurer avec lui dans les champs de la mort…. et non pas le surprendre au sein de la paix pour troubler son bonheur d’une blessure imprévue, comme le serpent caché…. ( Il lève les yeux vers les créneaux de la tour, où il se trouve une lumière, et regarde attentivement.) Elle est là…. elle pleure, et son mari n’essuie pas ses larmes…. elle pleure, et son enfant ne peut consoler une coupable mère. Aldobrand…. non ; je ne te pardonnerai jamais. C’est toi qui es cause de mon crime ! (Deux hommes de la bande de Bertram entrent.) Qui êtes-vous ?
Pourquoi rôdes-tu dans la forêt, tandis que tu laisses tes compagnons jouer avec leurs armes inutiles, ou rêver de reliques et de rosaires avec des moines ? Donne-nous quelque chose à entreprendre.
Oui. Vous êtes venus à propos ; je veux vous féliciter et vous rendre fiers. Écoutez donc, misérables ! Je vous connois tous les deux ; vous êtes esclaves de l’or ! Pour un ducat vous arracheriez l’enfant pleurant sur le sein de sa mère, et vous le jetteriez dans les flammes. Oui, vous êtes même capables de tirer vos glaives aigus pour couper la gorge de son père, et de faire ensuite un festin sanglant de l’argent que vous auriez si noblement gagné… Brigands, réjouissez-vous ; les crimes de votre chef vous ont absous à jamais ! Vous avez puni des coupables ; il étoit réservé pour l’innocent! Jouissez de votre triomphe, et partez… partez….
Eh bien ! que la bénédiction du Ciel soit avec toi ! Tu en auras besoin, si tu restes ici long-temps.
Que craignez-vous, bandits !
Sauve-toi…. cette contrée, quoique vaste, n’aura pas un seul endroit pour te cacher. La mort y est partout.
Ils abattront un arbre mort… voilà qui est bien…. qu’il tombe ; mais, quoiqu’un cadavre ne sente pas de blessures, malheur à celui qui lui portera le dernier coup !… Sa chute pourra l’écraser.
Le seigneur Aldobrand est spécialement chargé par son souverain de poursuivre ta vie proscrite dans toute la Sicile.
Comment !… Quoi !…
En retournant au château, nous avons vu ses vassaux armés. Ils s’entretenoient d’un comte Bertram, dont on avoit vu le vaisseau faire voiles des côtes de Manfrédonie.
Et si ta seigneurie est trouvée vivante sur la terre, le comte Aldobrand est maître de sa destinée. Comprends-tu cela ?
Scélérat, détestable scélérat !… ne m’a-t-il pas poussé à l’extrémité ? Ces vêtemens déchirés, ces membres meurtris et cicatrisés, ne sont-ils pas un objet de joie assez enivrant pour la haine de l’homme ? Parmi eux, il s’en est vu quelques-uns qui, du haut du bâtiment du corsaire, ont plongé leur ennemi dans les vagues écumantes : mais quel est celui qui a épié le moment, qui a joui du spectacle de sa lutte contre la mort ? Imbécile… insensé !… insensé ! Avant cette nouvelle outrageante, je me serois abaissé devant lui, comme un coupable repentant ; je me serois prosterné à ses pieds ; je m’en serois laissé fouler ; je les aurois même bénis, car je l’avois injurié, et l’injure mutuelle auroit peut-être affranchi de sa haine mon cœur abattu…. Misérable…. je te remercie.
Que vas-tu faire ? Faut-il se préparer aux coups ?…
Regarde-moi, terre d’Aldobrand ; quelle est la victime qu’il poursuit ? Viens dans ma caverne, ennemi implacable, car tu n’as laissé à ta victime d’autre retraite que le dur rocher ou le désert sauvage ; anime tes satellites féroces – fais éclater dans mon antre ténébreux toutes les flammes de l’enfer, et entre si tu l’oses.
Veux-tu fuir ?
Jamais. Ici je reste l’inébranlable champion du désespoir. Ce bras sera mon arme…. cette poitrine mon bouclier… et quant à mon gage de bataille…. Ah ! tu m’as dépouillé de tous les gages de la chevalerie. Prends ces noirs cheveux arrachés par la rage à la tête de ton ennemi, et qu’ils se rougissent de sang avant que je les réclame. (Il s’arrache les cheveux.) Pourquoi luttes-tu contre moi? (Avec véhémence.) Noble Aldobrand, je te brave dans ton propre palais. Naufragé, affamé, les membres exténués, le cœur défaillant, car le pain de tes charités n’a pas flétri ma bouche… je te défie au combat. M’entends-tu…. avance, lâche…. as-tu armé tes vassaux ? Eh bien ! amene-les[7] tous ; et vous, suivez-moi ; vous allez avoir à combattre.
SCÈNE II.
Imogène dans son appartement, une lampe allumée sur la table ; elle se promène pendant quelque temps très-agitée, ensuite elle jette la lampe.
Meurs, lumière détestable ; tu épouvantes ma vue. Contre qui les hurlemens du vent se déchaînent-ils ? Les pierres même s’animent au-devant de mes pas coupables ; tout ce qui est privé d’existence en reçoit une pour me maudire. Dieu ! écrase-moi sous une de tes montagnes ! puisse ton vaste océan se soulever furieux et m’envelopper de son immensité ! Ô grand Dieu ! que ne puis-je descendre et m’anéantir au centre de la terre… que ne puis-je y dormir éternellement ensevelie et dépouillée de tout sentiment, parmi des êtres sans forme, ou qui n’ont jamais vécu ! (Elle tombe sur la terre en gémissant.) Si je devenois furieuse, quelque mot insensé me trahiroit…. Paix… Que suis-je ?… Non… qu’étois-je ?… (Elle se tait pendant quelque tems.) J’étois l’épouse honorable d’Aldobrand : je suis la maîtresse méprisée d’un brigand !…
Qui es-tu, toi, qui viens ainsi me surprendre dans les ténèbres ?
La lueur de la lampe m’attiroit…
Je ne te voyois pas, avant que tu fusses près de moi. C’est ainsi que l’on approche furtivement pour épier les coupables. Comment oses-tu me regarder, et que vois-tu dans mon visage ?
Une mortelle horreur. Si d’autres êtres que les misérables qui sont ignorés de Dieu, ou qui l’ont renié, portoient au jour de leur dissolution les traits du désespoir, je croirois les reconnoître à votre aspect.
N’y vois-tu que le désespoir ? Ne me trompe point. Tu as pénétré plus loin ; et si cela n’est pas, pourquoi ce regard perçant qui m’atterre ? Dis pourquoi tu me regardes ainsi.
Je n’avois pas d’intention ; cependant, depuis votre promenade solitaire sur les remparts du château, votre maintien a été si étrange, que tout en vous parle de quelque épouvantable mystère….
Ah ! suspends-moi sur un rocher, exposée à la soif sanglante des vampires, à la dent venimeuse des aspics !… mais sépare-moi par l’infini tout entier de l’homme que j’ai déshonoré.
Qui avez-vous déshonoré ?
Quelle injure peut faire une femme ? Fille, elle essuie les larmes d’un père…. sœur, c’est d’un frère qu’elle réclame l’amour…. épouse criminelle d’un époux offensé, c’est elle qui lui imprime la tache du déshonneur.
Je ne veux pas vous entendre…
Nous nous sommes rencontrés dans le délire, et nous nous sommes séparés dans le crime. Oh ! je vois l’horreur qui rougit ton visage. Ne me trahis pas ; je me repens ! ne me, trahis pas ; tu ferois mourir mon mari ! ne me trahis pas, tu ferois mourir mon enfant, mon petit enfant qui m’aime !…
Femme infortunée ! La honte vous a fait tomber aux pieds d’une de vos femmes ! Levez-vous, levez-vous. Comment pouvez-vous cacher votre fatal secret ? Ces yeux fixes et enflammés, ces mains jointes….
Oui, quand même je serois sans traits, immobile comme le marbre, il y a dans ce cœur une voix qui accuse et qui crie !…. Lorsque j’étois innocente encore, si l’austérité de mon époux m’avoit refusé le pardon, mon cœur pouvoit m’absoudre ; maintenant que mon cœur me condamne, à quoi me serviroit le pardon du juge que j’ai sur la terre ?
Allez vous recueillir dans votre retraite solitaire ; là, personne n’osera vous importuner….
Mes pieds ne souilleront jamais cette retraite pure de mes jours passés ! Mais d’où vient ce bruit ?
Hélas ! une épreuve cruelle vous attend. Voici le seigneur Aldobrand. Cachez votre délire, au nom du Ciel….
Mon délire, il est vrai ! celui de la honte et des remords !… Il vient… il vient avec l’empressement d’une tendresse qui m’assassine ! Ah !… les malédictions de l’autre s’accomplissent !
Tendre épouse !…. Donne-moi cette main chérie ! Qu’il est doux pour le soldat fatigué de se reposer au sein du bonheur, et d’entendre résonner dans sa paisible demeure ses armes devenues désormais inutiles ! (Au Page.) Prends mon casque. On est bien récompensé des plus durs travaux par un moment comme celui-ci.
Oui, plus heureux ceux qui, après leurs fatigues, restent étendus sur le champ de bataille sanglant !
Que dis-tu, chère Imogène ?…
Le repos n’est-il pas le doux privilége de la mort ?… et quel repos trouve jamais place dans la demeure des mortels ?
C’est l’habitude d’une solitude profonde qui a causé chez toi cette sombre mélancolie. On rapporte que, sédentaire dans ces murs, comme sous les lois sévères du cloître, ta seule distraction étoit, vers le soir, une promenade solitaire sur les remparts du château ; là, tu mariois les doux sons de ton luth aux tristes harmonies de la nuit. Les discours trompeurs des jeunes gens, aucune des illusions du plaisir n’avoit de charmes pour toi ; et….
Cesse, je te prie…. fais-moi grâce !…
Qu’as-tu donc ?... explique-toi.
Bien… bien…. Une douleur subite qui m’a oppressé le cœur.
Sais-tu pourquoi j’ai été oblige de prolonger notre séparation, et ce qui me forcera peut-être encore à m’éloigner de toi ?
N’étoit-ce pas la guerre ?
Oui, et la guerre la plus terrible, chère Imogène, puisqu’il s’agissoit de combattre nos compatriotes, qui sont devenus nos plus cruels ennemis. Tu connoissois Bertram le banni ? Mais, quoi ! son nom te fait pâlir, comme si la bande de ce chef féroce étoit déjà sous nos murailles….
Ne prononce jamais ce nom ! Continue ton récit….
Tu sais que sa folle ambition alla jusqu’à lutter contre le souverain. Le timide monarque eût été facilement l’esclave d’un sujet aussi redoutable ; mais dans cette crise terrible je devins le défenseur de ma patrie. J’arrachai le serpent du sein de l’état ; je le livrai d’abord au mépris public, et ensuite je l’abandonnai à sa ruine.
Tu n’as pas besoin de m’apprendre cela.
Le damné voulut être grand, même dans sa chute. Les hommes désespérés qu’il avoit attachés à sa cause, épouvantent toute la contrée sur les côtes de Manfredonie. On vient de découvrir son navire, qui du golfe de Tarente dirigeoit sa course sur nos rivages. Peut-être la dernière tempête m’aura épargné d’autres poursuites ; mais si Bertram vivant se retrouvoit sur la terre….
Crois-tu qu’il cherche ici un refuge ? Va, écrase ton ennemi ; car il est aussi le mien…. mais ne me dis pas quand tu l’auras tué….
Mon Imogène, pourquoi cette tristesse ? Dans des temps plus heureux, tes grâces et ton esprit avoient, comme ton luth, cette douce mélancolie qui peut toujours s’accorder avec un sourire. Ai-je été brusque, injuste envers toi ? Si parfois mon ame belliqueuse s’est laissée emporter trop légèrement, le premier éclat passé, je me suis incliné devant ton cœur d’ange avec la soumission d’un enfant, et j’ai cherché ton amitié par des regrets pleins de tendresse.
Sois généreux ! poignarde-moi !
Grand Dieu ! que veux-tu dire ? Je ne me connois point aux caprices inconstans des femmes…. Des larmes sans douleur, des sourires sans joie. J’ai passé mes jours dans les travaux de la guerre ; un casque pesant a blanchi les cheveux de ma jeunesse ; sa pesanteur a prévenu le temps en traçant de larges sillons sur mon front. Je n’aspirois qu’à me reposer en paix au sein de ma famille, à la voir toujours heureuse, et à couler mes jours entre les pensées du passé et le doux espoir de l’avenir, dans une paisible oisiveté, heureux de mourir enfin dans une vieillesse honorable, en serrant ta main fidèle, et en te regardant encore, quoique glacé par la mort, avec des yeux pleins d’amour.
Jamais… jamais tu ne les fixeras sur moi. Le cœur prophétique, que la douleur inspire, ne s’est jamais trompé. Il annonce l’infaillible avenir jusqu’au milieu des illusions de la joie. Je me meurs, Aldobrand ! un mal invisible qui ne peut trouver de soulagement, mine mon existence. Ne me regarde pas avec cet air de bonté qui augmente ma douleur. Quand je serai pâle, froide et enveloppée dans le suaire, que traverse si aisément le dard empoisonné de la médisance, n’écoute pas de vains discours sur celle qui ne pourra plus se défendre. Prends pour ta compagne une femme honorée comme toi. Qu’elle vive heureuse sous ta protection… et… s’il ne meurt pas sur le tombeau de sa mère… aime mon enfant comme tu l’aimois pendant la vie de sa mère….
Bannis ces tristes rêveries. L’ennui de la solitude a obscurci ton esprit de fâcheuses pensées. Tu ne seras plus abandonnée à ta noire mélancolie. Viens, mon amie, viens auprès de moi !…
Éloigne-toi… laisse-moi… Pardonne, ô mon époux ! j’ai fait un vœu, et puisse mon âme parjure se perdre dans l’éternel abîme, si jamais j’approche le lit de paix et d’honneur jusqu’au moment !….
Jusqu’au moment….
Où ma pénitence sera entièrement accomplie.
A Dieu ne plaise que je contrarie tes religieuses pensées ! mais dans l’exercice douloureux de la pénitence, pense à ton ami, et ménage ton foible corps.
Et me laisses-tu avec cette tendresse qui me tue ?
Appelez mon page, pour qu’il apporte un flambeau et me conduise à mon appartement.
Mais avant de partir, cher époux, pardonne-moi.
Te pardonner ?…et quoi ?
Oh ! même dans une douce union on peut commettre des fautes ! et si, à la fin de chaque journée d’un bonheur pur, on comptoit les pensées et les mots amers, les regards sévères et le silence boudeur, il faudrait se prosterner et se demander mutuellement pardon…. mais alors que devrois-je faire, moi ?
Je te pardonne tout ce que ta sensibilité trop délicate peut te reprocher. J’excuse volontiers des fautes qui n’ont jamais troublé le bonheur que je te dois !
Me pardonnes-tu du fond de ton ame ? Que Dieu bénisse ta pitié ; oh ! que Dieu bénisse ta pitié !…
Adieu! mes yeux s’appesantissent, et la tristesse de tes paroles a tourmenté mon cœur. Je vais chercher ma couche solitaire. Adieu.
Ce combat est au-dessus de la force humaine. Tout me paroît noir et horrible. Bertram doit mourir dans ces murs, devant mes yeux ! Moi, qui aurois voulu mourir pour lui quand la vie avoit quelque prix !… Non, il ne mourra pas !…. Viens, Clotilde, viens ! il peut encore être sauvé ; qu’il parte et prie pour celle qu’il a perdue. J’entends le pas de quelqu’un…. Seroit-ce une illusion… Oh, non ! il ressemble au bruit qui tant de fois a retenti dans mon cœur agité…. le pas de Lui…. c’est lui-même ! (Bertram entre.) C’est un crime pour moi de te regarder ; mais à présent tout ce que je fais est un crime. Cependant mes malheureuses pensées ne s’occupent que de ton salut.… Sauve-toi, pendant que je puis te donner ce conseil sans commettre un crime nouveau ! Plût au Ciel que tu ne fusses point entré dans ces murs, ou que tu en fusses parti plus tôt ! Mon Dieu ! il ne me regarde pas ! Pourquoi viens-tu ? quel projet t’amène ? Je te connois… c’est du mal…. Mais quel dessein….
Devine, et épargne-moi… (Une pause, pendant laquelle elle le regarde fixement.) Ne peux-tu le lire sur mon visage ?
Je n’ose.… Un nuage d’idées sinistres me dérobe ta pensée ; mais ce que mes craintes me font voir indistinctement me glace d’effroi.
Ne vois-tu rien à mon silence ?… Ce que ma bouche ne dit pas s’annonce de soi-même.
Mes sens abattus n’ont plus qu’un objet de crainte. Ils redoutent d’être obligés à penser…
Parle pour moi ! (À Imogène.) Montre-moi le lieu où dort ton mari ! L’aurore ne doit pas nous trouver vivans tous les deux !
Ô terreur ! ô grand Dieu !… Retire-toi ; ne me résiste pas ! mes cris vont remplir le château ! ils éveilleroient les morts mêmes pour sauver mon Aldobrand ! Perfide assassin, brave, si tu l’oses, la rage d’une lionne ; mais redoute ma fureur !
Va ! éveille tout le château par tes cris frénétiques ! Ces cris qui révèlent mon secret proclameront le tien. Va ! qu’ils retentissent à l’oreille de ton mari… je le veux ! Ils sauront tout !
Peut-être Dieu, dans sa miséricorde, armeroit son bras contre moi, et je serois rachetée….
Oh ! n’espère pas de sa clémence un destin si doux. Il te maudira de son pardon. Son œil fixe et mourant ne sera pas si terrible pour toi que les regards caressans de son amour pour une femme qui l’a déshonoré. Son dernier soupir n’est pas plus effrayant à écouter que la dernière prière qu’il a adressée en vain pour te réclamer de l’enfer.
Je ne puis… je succombe !… que je meure !
Non ! il faut que tu vives dans un monde qui te reprochera l’existence ! Une femme dont les égaremens seront cités par les mères pour l’instruction de leurs filles ! une femme qui seroit méprisée des plus viles esclaves de la débauche ! une femme que les justes ne nommeront pas sans se signer, et dont la pensée est pour les démons un éternel sujet de triomphe ! Peux-tu souffrir tous ces tourmens ?
Je dois souffrir. Je me suis condamnée à tout cela…. Mais, va-t-en, ou je pousserai un cri qui sera contre toi un signal de mort.
Écoute-moi.
Non ! non ! Séducteur infernal, va-t-en !
Ton enfant ! (Elle reste interdite.) Va ! porte ton fils tremblant dans tes bras adultères, et fais de lui l’objet du mépris public. Pauvre créature ! l’implacable ennemi de son père le plaint, et sa mère n’en a pas pitié ! Banni par ses égaux, et condamné à la honte, une pensée amère dévorera son cœur dans la solitude et dans l’opprobre… Il dira : « Ma mère étoit une misérable ! »
Je suis une misérable ; mais qui m’a rendue ce que je suis ? Je me prosterne devant toi, comme une épouse indigne, mais qui du moins ne mérite pas ta colère! Bertram, prends pitié de moi !
Mon cœur est comme l’acier que je presse dans cette main….
Tu m’as jetée hors de la pureté de cet état de paix et d’honneur dont je jouissois autrefois… Ne me plonge pas dans les ténèbres éternelles !
Ô toi, la plus belle de toutes les fleurs ! pourquoi te trouves-tu sur mon chemin ? Rien ne peut arrêter l’élan furieux de ma colère, et je te brise en passant !
Non ! Bertram ! ma voix épuisée n’a pas perdu encore toute sa puissance sur ton cœur ! Auprès de toi je n’ai jamais fait que supplier ! Tu reconnois mon langage à mes pleurs et à mes sanglots ! Mon doux, mon noble Bertram ! mon bien-aimé…. car autrefois tu étois doux et humain… prends pitié de moi ! (Elle lève les yeux ; et, ne voyant pas d’attendrissement dans les regards de Bertram, elle se relève avec fureur.) Par le Ciel et tous les saints, il ne mourra pas !
Par le Ciel et tous les saints, il ne vivra pas ! Ce n’est pas le transport momentané d’une colère fugitive qui m’amène ; sa mort a été mon espoir pendant bien des années de misère ; et, sans cet espoir qui me soutenoit depuis long-temps, j’aurois embrassé la mort. Cette idée a été l’aliment de ma vie, elle a été l’oreiller consolateur de mon sommeil ! Je viens pour exécuter une détermination inébranlable ; et ni toi ni tous les anges qui le protègent ne sauraient le défendre !
Les hommes le défendront, ame impitoyable ! Au secours ! au secours !
Tu appelles en vain. Tes vassaux armés sont trop loin pour se rendre à ta voix. Ils se sont rendus, suivant leur coutume pieuse, près des frères de Saint-Anselme ; et, pendant ce temps, mes bandits ont aiguisé leurs sabres altérés de sang. Il va périr de leurs mains, si tu t’obstines. Ils n’attendent que mon ordre.
Homme cruel et horrible !… Dieu voit le comble de ma misère… Je suis perdue !…
Ne pense pas que ma vengeance leur cède sa proie. Il tombera noblement. C’est moi qui le tuerai ; mais le coup mortel sera porté dans le silence de cette nuit ; c’est ainsi que le serpent se déploie pour envelopper sa victime. (Un cor se fait entendre.) D’où vient ce bruit ? Mes assassins sont arrivés… Calme-toi. Aldobrand ne périra pas par les mains des brigands.
Il ne périra point ! Ah ! ce n’étoit qu’un songe, un songe horrible ; il n’étoit pas ici ! Cela est impossible… (S’élançant vers laporte.) Je ne veux pas rester un moment seule, dans la crainte où je suis que le spectre ne revienne…. Hola !… Où es-tu ?
Ne m’appelez-vous pas ? Je me suis empressée de venir, au son de votre voix plaintive, quoique je n’eusse pas distingué vos paroles.
Que je m’appuie sur toi ! Laisse-moi te presser avec force ! que je sente une créature humaine et sensible qui m’aide à repousser ces fantômes ! Ils ont tourmenté si cruellement ma solitude ! J’ai eu des rêves si lugubres, si horribles!… Mais ils sont dissipés… je n’y penserai plus.
Quel objet à donc frappé vos regards ?
Une de ces apparitions que la pensée cherche en vain à suivre, à travers le crépuscule ou les ombres de la nuit….
Hélas ! je croyois aussi avoir aperçu l’ombre de Bertram en entrant…
Ô Dieu ! et n’étoit pas donc une vision !… Tu as vu réellement… crains de me rendre mon délire…. Un moment… C’en est fait… par le Ciel, c’en est fait ! Je veux me prosterner à ses pieds injuriés ! je vais lui révéler toute ma honte et tous mes crimes ! Mes crimes étoient une arme entre ses mains. Eh bien ! ce corps flétri de péchés servira de bouclier dans celles de mon époux. Mes cris éveilleront les vassaux fidèles… Le monde… (Elle s’arrête tout-à-coup.) Mais je ne puis publier ma propre honte. Va.… dis-leur que je n’ose pas le dire !…
Ah ! pardonnez-moi, madame ! je tremblerois de m’engager dans ce corridor lugubre et d’y trouver cette apparition redoutable !
Il le faut…. C’est à moi surtout que cette rencontre est redoutable et hideuse…. Si je voyois mon époux dans son sommeil, la tranquillité de son ame briseroit mon cœur, et il mourroit averti de mon opprobre…
Comme elle tarde !…. Heim !…. il connoît maintenant tous mes crimes. Oui, ce déshonneur sera reproché à mon enfant…. Un silence horrible !…. Se seroit-elle laissée corrompre pour favoriser la consommation du crime ? Hélas ! que je suis malheureuse !…. Et qui ne l’assassineroit pas quand sa propre épouse l’a trompé ?
Consolez-vous ; tout va bien.
Que veux-tu dire par ces mots ? des mots de consolation à mon oreille flétrie retentissent comme un chant de mort.
N’entendez-vous pas le son du cor ?
Je n’ai pas entendu le cor, mais j’ai bien entendu des voix qui parlent d’assassinat.
Oh! le cor se faisoit entendre, et avec lui est venu un heureux messager . Les chevaliers de Saint-Anselme célèbrent une fête solennelle dans les murs de leur saint protecteur ; ils ont suspendu la bannière sacrée sur son autel. Votre seigneur a été averti d’aller se ioindre à cette cérémonie pieuse. Quoique l’heure soit avancée et la nuit obscure, le comte Aldobrand est parti avec peu de suite. Ils ont déjà fait plus de la moitié du chemin.
Que Dieu soit loué ! que le Ciel comble de biens ces nobles chevaliers ! Il est donc sauvé…. jusqu’au jour !
Qui es-tu ?
Ne me connoissez-vous pas, madame ?
N’importe. Quel est ton message ?
Les eaux descendent des montagnes avec tant de violence, que le ruisseau qui baigne les murs du couvent est devenu un torrent. Notre seigneur, arrêté un moment sur le rivage, revient avec toute sa suite. C’est en vain que les religieux du haut de leurs tours ont essayé de diriger sa marche à la clarté de leurs flambeaux.
Tu te trompes ! il ne reviendra pas !… Ah ! ma tête s’égare !… Va ! tiens-toi sur la tourelle. (À Clotilde.) L’inondation doit baisser…. la nuit devient moins obscure et plus Calme. Va ! va ! c’est là ce qu’il faut que l’on m’annonce, (Au Page.) Pourquoi restes-tu ici ?… J’ai perdu le courage de mon innocence, et je n’ose pas avoir celui du désespoir ! J’ai perdu cette force fatale qui expose au crime, et je n’ai pas gagné l’énergie du remords !
La nuit est calme et belle. Mes yeux fatigués n’ont pu apercevoir sur la plaine les armes éblouissantes des chevaliers. Les airs appaisés n’ont pas porté à mon oreille attentive le foible bruit du cavalier que répète ordinairement l’écho indiscret de la nuit. Consolez-vous ! Ils ont assurément traversé le torrent.
Oui, je suis plus tranquille : oui, tu m’as apporté une consolation. Ô Dieu de miséricorde, acceptez ces larmes, les larmes d’une pénitente ! Et toi, dis-moi encore qu’il ne reviendra pas.
Assurément il a passé le torrent.
C’est Aldobrand !…. Perdu ! perdu ! nous sommes tous perdus. Dieu tout-puissant ! j’implore ta clémence pour l’ame de mon époux, car l’homme n’a pas de miséricorde. N’y a-t-il pas d’espoir, point de secours ?
Aucun, aucun ! il n’y en a plus ! Sa bande menaçante m’entoure… Je veux faire un dernier effort pour les désarmer. S’ils sont hommes, ils m’écouteront…
Ah!…. il n’y a pas de clémence dans leurs regards ; il n’y a rien d’humain dans leur ame ! ce ne sont pas des hommes… ceux-ci viennent de l’enfer ! Plus d’espoir !…. Si j’entendois son dernier cri pour demander un secours impossible… si je l’entendois appeler son épouse et son enfant… Dieu ! je ne veux pas l’entendre… (Elle se bouche les oreilles.) Dieu ! donne la force à mon cœur serré de prier encore une fois !…. Miséricorde… Bertram… Miséricorde !….
Retire-toi… Scélérat ! retire-toi !…
Que ce titre de scélérat retourne à ton ame ! je suis Bertram !
Que je meure aux pieds de mon Imogène !… Imogène, n’arrêteras-tu pas le sang qui coule de mon cœur ? ne veux-tu pas me regarder du moins ?… Ah ! sauve notre petit enfant !
ACTE V.
SCÈNE I.
Comme notre temple est splendide et majestueux ! Regarde, mon père !
Je ne connois pas de joie comme celle dont les fidèles jouissent en contemplant la gloire de ce lieu sacré. Cependant quelque chose d’horrible trouble mes esprits ; une sombre pensée me poursuit.
Quelle pensée, ô mon père !
Aujourd’hui, devant cette tombe, comme je n’étois ni endormi ni éveillé, mais les sens absorbés dans la méditation et la prière, une vision horrible s’empara de mon ame. Je rêvois… je rêvois qu’élevé au sommet de ces montagnes rembrunies, où lutte par accès la clarté de la lune avec les ténèbres de la nuit, un loup tigré déchiroit un lion abattu, et il y avoit près de là une lionne qui pleuroit le lion. J’ignore ce que cela peut signifier ; mais, au milieu de mon assoupissement, je priois l’esprit de Dieu de me délivrer de ce rêve, et j’ai été réveillé par mes cris.
C’est un songe heureux qui augure un événement heureux.
Un événement heureux, as-tu-dit ?
J’ai rêvé la même chose, la nuit où lord Aldobrand prit possession de son château, et des jours de paix l’ont suivie.
Fasse le Ciel que cela soit ainsi !
Voici déjà les chevaliers qui arrivent.
Salut, nobles champions de l’église et de la patrie. Vous avez porté vaillamment la bannière de notre saint protecteur, et vous l’avez rendue sans tache à son glorieux[8] tombeau.
Gardien des justes et des braves,
Nous déployons leur bannière sur ta tombe !
Le religieux qui visite à minuit le reliquaire….
Le chevalier qui dompte[9] un coursier belliqueux….
Celui qui meurt au son redouté de la trompette….
Celui qui meurt au bruit pacifique des oraisons….
Tu prodigues tes soins également
À l’homme pieux sous le casque ou sous la tonsure.
Ton temple, bâti sur le roc et sur les flots,
A résisté aux ravages des siècles.
Ta cloche de minuit, au milieu de l’orage ou du calme
Verse un baume consolant dans l’oreille attentive.
Cessez, cessez !
Qui te fait interrompre par des cris d’alarme cette cérémonie solennelle ?
Le désespoir entoure nos murs ! Un esprit plaintif… oui, les gémissemens confus des esprits de l’enfer viennent tourmenter nos oreilles à travers les airs agités. Il n’est pas donné aux humains de faire comprendre leur langage.
À force de veiller seul dans la tourelle qui domine sur la mer, tu as laissé ton esprit s’égarer dans les sombres rêveries de la crainte et de la solitude. Le bruit sourd du vent de la nuit, l’étrange confusion des tourbillons et des vagues semblent contrefaire les lamentations de l’homme.
Écoute, écoute ! il vient encore….
Miséricorde du Ciel ! Cela est vraiment horrible ! c’est dans notre enceinte même ! et une figure qui a l’apparence d’une créature vivante se glisse mystérieusement sous les voûtes du cloître.
Sauvez-moi ! sauvez-moi !
Te sauver ! et de quoi ?
De la terre, du ciel, de l’enfer ! tous, ils sont tous armés, et s’élancent sur moi !
Quoi ! que vous est-il arrivé ? parlez !….
Oh ! ne restez pas ici à parler inutilement avec une femme ! volez à son secours, car il est étendu sur la terre et baigné dans le sang.
Elle parle dans le délire ! demandez à cet enfant si quelque chose de malheureux est réellement arrivé à son père.
Ne lui demandez rien ! il n’a point de père… je vous dirai que nous l’avons tué. Adultère et meurtrière ! on ne veut pas me croire, parce que je suis folle ; le sang même n’est-il pas sur moi ? la vapeur sanglante du meurtre ne fume-t-elle pas sur mes habits ?
C’est impossible !
Oui ! le ciel et la terre crient : impossible ! les anges consternés près du trône de l’Éternel où ils rayonnent de sa gloire crient : impossible ! mais l’enfer qui le sait, crie que cela est vrai !
Esprits de démence et de fureur qui possédez cette femme, sortez, je vous l’ordonne, et ne la tourmentez plus, jusqu’à ce qu’elle réponde à mon adjuration. Qui a commis ce forfait ?
Tout horrible que cela paroît être, je le crois.
Je n’aurois pas cru à ses paroles ; et je commence à croire à son silence.
Oh! tirez vos épées, braves chevaliers, et ne les remettez plus dans le fourreau ! hâtez-vous de ressaisir l’épée d’Aldobrand ! Levez-vous, poursuivez, punissez, exterminez les assassins avec tous les instrumens de la mort et toutes les malédictions de l’église !
Malheureuse ! je t’aimois et je t’honorois ! Tu m’as brisé le cœur! encore ce regard….. femme, laisse-moi !….
Je ne puis : je n’ai d’autre ressource qu’en toi, et en Dieu….
Je pars…. mais avant que mes jambes défaillantes me portent à la noire retraite de l’assassin…. écoute et n’espère pas. Si, par des actions, des paroles ou des pensées…. oui ! même par la pensée invisible, ou ie désir caché, tu as contribué à cet acte horrible, je prononce, avec toute la puissance que Dieu me donne, désespoir et damnation à ton ame !
Ils m’ont abandonnée…. tout m’abandonne… tout ce qui est humain, l’ami, la compagne, l’homme de Dieu…. il a été le dernier, mais enfin il est parti.
Moi, je ne te quitterai pas…
Mon enfant…. mon fils…. est-ce ta voix ? Lorsque le Ciel et les anges, la terre et tout ce qui appartient à la terre, paroissent abandonner les coupables à leurs remords, la voix d’un chérubin se fait comprendre par celle d’un enfant. Il y a un sanctuaire dans ton jeune cœur, ô cher enfant, un sanctuaire où je me réfugierai, où je n’entendrai pas la trompette horrible du jugement dernier.
Bonne maman, rentrons dans notre maison.
Tu n’as point de maison !.… celle que tu appelles ta mère ne t’a laissé aucun asile au monde ! nous sommes chassés de l’espèce humaine ! {Elle tombe en foiblesse.) Nous nous coucherons ici dans les ténèbres, et nous y dormirons d’un sommeil qui ne se réveille pas !…. mais que vois-je, et pourquoi le placer sous mes yeux ?…. C’est lui…. (elle se lève, regarde et recule.)….. C’est lui ! le voilà tout étendu dans la profondeur du tombeau ! Sa blessure froide et bleue d’où le sang a cessé de couler…. les grincemens de dents de son agonie…. l’orbite vide et creusée…. je le vois ! (jetant un cri.) Il s’éveille, il soupire, il se lève, il s’avance vers moi, il va rompre l’éternel silence du tombeau ! il m’ouvre ses bras de cadavre !…. Ô mon enfant, élève tes mains vers lui…. implore-le pour moi…. c’est mon Aldobrand…. c’est ton père….. ah !….. il veut t’avoir aussi ! sauvons-nous, sauvons-nous !
SCÈNE II.
Les salons sont abandonnés ; dans ces longues galeries, les échos qui répètent nos pas, se font seuls entendre. Les chevaliers consternés ne peuvent trouver la trace d’un ami, ni celle d’un ennemi. Le meurtrier s’est échappé. Que les Saints me pardonnent ! Je retombe dans les foiblesses de mon esprit, et je désire, malgré moi, que le coupable se soit échappé…. Ah ! voici du sang, mon cœur abattu avoit besoin de cette émotion. À moi ! dépêchez-vous ! voilà le sang ! l’assassin n’est pas loin.
Nous venons de découvrir cette femme tremblante.
Parle, dis-nous ce que tu sais de Bertram, de ton seigneur Aldobrand, de ses vassaux….
Oh ! laissez-moi respirer.… la crainte me tueroit….. La lutte sanglante de la nuit a été courte. Saisis d’une terreur panique, le peu de vassaux qui restoient se sont rapidement éloignés. Les bandits, chargés du butin du château, sont partis. Je les ai vus franchir les murs. Cependant je n’osois pas hasarder de sortir, tant que Bertram…..
Continuez, continuez.
Il apporta seul sa victime dans cette chambre-là. J’entendis traîner le corps pesant. J’entendis les sanglantes mains de l’assassin qui retiroient la porte sur ses gonds ; il n’est pas sorti depuis. Le cadavre et le meurtrier sont ensemble.
Attendez, attendez, chevaliers ! c’est à moi d’entreprendre cette guerre. Les armes de l’homme sont impuissantes maintenant. Écoutez comme la voix de la vieillesse le fera plier à son gré. Bertram, écoute, et viens. (Il frappe à la porte.) Homme de sang, obéis ! voici le jugement de ta destinée.
le poignard à la main ; ses vêtemens sont teints de sang. Son attitude est si imposante et si terrible, que les Chevaliers et la suite lui font place. Il marche à pas mesurés, sans qu’on
l’arrête.)Qui es-tu ?
L’assassin…. Pourquoi êtes-vous venus ?
Je reconnois ton terrible caractère à tant de majesté dans le crime. Es-tu l’envoyé de l’esprit de perdition, ou s’est-il incarné en toi, créature sublime en forfaits ?
Ne vous étonnez pas : saves-vous d’où je viens ? d’un tombeau, de la froide maison des morts, et j’ai resté avec lui jusqu’à ce que le sentiment de la vie se fût anéanti dans mon propre cœur. (Regardant partout avec effroi.) Je m’étonne de voir des hommes vivans. Je croyois, lorsque j’ai frappé le coup fatal, que le genre humain expiroit avec mon ennemi, et que son cadavre et moi nous restions les derniers habitans d’un monde dépeuplé, que mon crime avoit transformé en désert.
Avancez et liez cet homme. N’êtes-vous pas des soldats, n’êtes-vous pas armés ? Faut-il que cette main vieille et paralysée soit la première à le saisir ? Avancez, et emparez-vous de lui, avant que ses blasphèmes aient amassé sur nos têtes les ruines de ce château.
Venez et saisissez-moi, vous que la vue du sang fait sourire, car chaque goutte du mien coûteroit la vie à l’assaillant. Je suis nu, foible, affamé, ma lance est rompue. Élancez-vous, fiers champions, sur Bertram désarmé. (Il jette son poignard.) Me voilà ! liez mes bras si vous le voulez, car je viens pour me rendre, et non pas pour combattre.
Ô toi dont la grandeur orageuse jette un dernier rayon qui brille et qui éblouit encore, si près de s’évanouir, toi qui appelles à la fois l’admiration et l’anathême, pourquoi as-tu fait cela ?
Il m’avoit injurié : je l’ai tué. À d’autres personnes que toi je n’en ai jamais dit autant. À d’autres personnes que toi je n’en dirai jamais davantage. À présent hâtez-vous de me conduire de la question à la mort. (On l’entoure.) De ceux qui doivent me servir de bourreaux, et qui ne m’auroient pas vaincu, je n’exige qu’une seule grâce ! qu’ils inventent des cruautés raffinées…. qu’ils méditent l’art des tenailles et des pinces brûlantes… J’ai besoin d’être éveillé par une douleur mortelle du sommeil horrible et dénaturé où s’est prolongé le rêve affreux de mes angoisses. C’est là mon unique demande ; j’espère que vous ne me refuserez point.
Encore une fois, fléchis ton ame d’acier ; fléchis et prie : le cadavre est là….
J’ai offensé le Ciel ; je ne veux pas le tromper. Épargnez-moi la torture de vos instances pieuses, épargnez mes paroles.
SCENE III.
Si je pouvois dissiper le brouillard qui s’épaissit sur mon front…. si je pouvois détacher le lien brûlant qui me serre le cœur….. Est-ce le soir ou l’aurore ? je ne sais pas. Il y a un triste crépuscule qui s’étend sur tous les objets, qui les obscurcit, qui les confond, qui pèse sur mon ame ! (Elle vient du fond du théâtre en tremblant.) C’est la lune qui brille là, qui brille sans m’éclairer, l’onde qui coule sans voix, sans murmures, et qui ne réfléchit plus rien. Mon enfant, mon cher enfant, où es-tu ? viens à moi ! Je sais que tu te caches par plaisir pour surprendre ta mère…. Mais, viens ! cette solitude m’effraie. Méchant, je ne t’appellerai plus !… Regardez ! il passe par là, et là, là, il se sauve et il rit ! Viens, je te chanterai des chansons que les esprits des cimetières m’ont apprises. Je resterai assise sur les pierres des tombeaux, si tu veux me regarder tendrement encore une fois !… Il est parti, il est parti !…. le voilà parti !
Elle est ici, la voilà ! Ciel ! faut-il la voir dans une situation si cruelle !
Dieu de bonté, délivrez-la de ses misères !
Partez, laissez-moi ; vous êtes, vous êtes des bourreaux. Je connois votre horrible mission. Qui vous a envoyés ? c’est le perfide Bertram qui a fait tout cela. Dieu, ô Dieu ! comme j’ai aimé ! et comme il m’a récompensée ! Eh bien ! qu’importe de quel crime on m’accuse, on ne m’accusera pas de ne t’avoir pas aimé. Oh ! épargnez-moi la torture ; j’avouerai tout ; maintenant d’ailleurs c’est inutile. Son regard suffit ; ce sourire est plus puissant que mille épées.
Comment ce corps épuisé a-t-il pu résister à tant de fatigues et au poids de son enfant ?
J’étois mère ; c’était mon enfant que je portois. L’assassin poursuivoit mes pas précipités, mais le vent avec toute sa vitesse n’auroit pas pu m’atteindre. Si tu avois vu comme nous avons ri en voyant le lutin trompé fouler la plage, s’irriter et grincer les dents, tandis que, saine et sauve, je bravois les vagues triomphantes, et je secouois ma chevelure trempée, comme une bannière ornée de trophées. C’est alors que j’étois mère !
Où est ton enfant ?
Il est étendu mort dans cette grotte. Pourquoi troubler son esprit par une pensée horrible ?
C’étoit pour toucher une partie sensible de son cœur, et je l’essaierai encore, quand même le mien se briseroit. Où est ton enfant ?
Le démon de la forêt l’a emporté. Il est monté sur un esprit de la nuit, dans le bois des sortiléges.
Son esprit est entouré de ténèbres. La dernière lueur s’est éteinte.
Bertram, le prisonnier Bertram….
Silence ! tu la tueras. Hâtez-vous, Clotilde ! Mes frères, hâtez-vous, emportez-la dans ce triste asile. (Indiquant la caverne.) Je vois les flambeaux de la garde approcher, ils font éclater leurs lumières à travers l’ombrage épais de la forêt : emportez-la. Oh ! que ma foible vue subisse encore ces dernières horreurs !
(On transporte Imogène dans la caverne. Le Prieur la suit ; le dernier Religieux reste. Un Chevalier entre.)
Où est le Prieur ?
Il est dans cette caverne, et nous a ordonné de rester ici, car son dessein est de parler encore une fois à ce malheureux. Dans quel état l’avez-vous laissé ?
Comme un homme que l’orgueil seul soutient dans cette crise terrible. Son pas est ferme, son œil est fixe ; ni les menaces, ni les reproches, ni les prières, ni les malédictions ne peuvent tirer une réponse de ses lèvres étroitement closes, car il est brave, très-brave.
Ne le plaignez pas !
Silence, regardez, il vient.
Je vous prie de le laisser avec nous, et de chercher notre Prieur.
Il pourroit tenter de s’évader : nous resterons près d’ici pour le surveiller.
Le temps de ton jugement est venu. Ainsi, prépare ton ame. Qu’il étoit dangereux et difficile de marcher sur ces rochers escarpés, où le temps seul a creusé quelques marches ! Je te les ai comptés en descendant, mais par fierté tu faisois le muet.
Je ne t’entendois pas.
Porte ta vue partout, malheureux : ta demeure est effroyable. C’est ici que doit finir ta funeste carrière ! Examine bien ! regarde ces précipices à la clarté de mon flambeau. L’écho de chacun de nos pas m’a fait craindre que cette impulsion ne fît perdre l’équilibre à quelque roc immense et ne le détachât sur nos têtes ! Ces cavités creusées par les convulsions de la nature…. ces gouffres incommensurables, n’ont-ils pas quelques monstrueux habitans ? Quel regard oses-tu jeter dans cet affreux empire des fantômes ?
Je n’ai rien observé des choses dont tu me parles.
Malheureux ! si la crainte ne te figuroit pas quelques images sinistres de ta destinée !….
Cessez, insensés que vous êtes ! Voudriez-vous que moi, je sentisse des remords ? Laissez-moi seul. Ni cellule, ni chaînes, ni donjon ne parlent au meurtrier comme la voix de la solitude.
Tu dis la vérité ; et, par une pitié cruelle, nous te laisserons seul.
S’ils vouloient partir en effet…. Mais-à quoi cela serviroit-il ?
(Il reste pendant quelque temps plongé dans des réflexions sombres, et sa contenance se relâche peu à peu de son expression sévère.)
Pourquoi viens-tu me surprendre ? un ange planoit sur mon cœur, et tu l'as effrayé.
Hélas ! que ne puis-je le décider à revenir par mes prières ! car je viens seulement par compassion pour ton ame, et pour pleurer sur ce cœur que je ne puis fléchir. (Une longue pause.) Bertram ! tu touches au moment d’une mort terrible. Pense à l’instant où un voile obscur couvrira tes yeux, et fermera éternellement tes paupières : cet instant s’approche rapidement. (Bertram sourit.) Mais la terreur produit chez toi une joie horrible, et tu es endurci par l’habitude du danger à tout mépriser, même la mort. (Bertram se détourne.) N’y a-t-il rien dans la nature qui puisse t’émouvoir ? Il s’en est trouvé que le Ciel n’a pu fléchir, qui pourtant se sont laissés amollir par les supplications de la vieillesse agenouillée. (Il se met à genoux.) Je m’abstiens d’exercer sur toi l’influence du pouvoir spirituel ; je n’emploie ni croix ni rosaire. Je te conjure, ô mon fils, par les frémissemens de ces mains suppliantes, par ces cheveux blancs semblables à ceux de ton vieux père, et que tu n’as jamais vus ramper devant toi sur la poussière ! Épuisé de fatigues à te chercher, je mourrois si tu voulois achever de briser mon cœur par un refus. Repens-toi, Bertram. Cède et repens-toi, mon fils, mon cher fils ! (Il pleure, et le regarde avec inquiétude.) N’ai-je pas vu dans tes yeux une larme de repentir ?
Peut-être une larme seroit tombée, si tu avois pu ne pas la voir.
Ame endurcie, péris donc dans ton orgueil. Écoute ton ange gardien, qui par ma voix te parle pour la dernière fois. Repens-toi, et tu seras pardonné !
(Bertram se tourne vers lui fortement ému ; au même instant on entend un cri qui vient de la caverne : Bertram en est frappé d’horreur.)
Plaide pour moi, toi dont les cris horribles viennent percer le cœur de celui que mes prières n’ont pu toucher !
Quelle est cette voix ? Ne me le dis pas ! ne la nomme pas! je t’en conjure….
C’est Imogène. Elle parcourt en délire le bois effrayé de ses cris, et dont l’écho semble la plaindre. Cepndant, dans l’excès de sa folie, elle n’a jamais maudit ton nom.
Laissez-moi, laissez-moi, laissez-moi ! point d’épouse, point de mère !
Donne-moi mon mari ; donne-moi mon enfant ; donne-moi aussi à moi-même ! On dit que je suis folle, et pourtant je te connois bien. Regarde-moi. On voudroit lier ces membres épuisés…. Moi, je ne demande que la mort… la mort par ta main… Cette main-là sait bien donner la mort, et cependant tu ne veux pas me la donner !
Qui a inventé cela ? Où sont les tortures que j’espérois ? Ne suis-je pas abattu maintenant ? ne suis-je pas humilié sous vos pieds ?
N’y a-t-il pas de malédiction qui flétrisse éternellement un nom d’homme ? n’y a-t-il point de malédiction pour moi ? n’y a-t-il pas de main pour percer le cœur d’un soldat ? n’y a-t-il point de pied pour rompre les vertèbres du cou d’un assassin ?
Bertram !
Avois-je mérité les malheurs qui me sont venus de toi ?
C’en est fait. Éloignez-le du corps.
Mes frères, éloignez le corps !
Elle n’est pas morte ! (Avec violence.) Elle ne doit pas mourir ! elle ne mourra pas, avant qu’elle m’ait pardonné ! Parle, parle-moi ! (Il se met à genoux devant le cadavre d’Imogène, qu’il continue à soutenir, et se retourne vers les Religieux.) Oui, elle me parlera dans un moment. (Après une pause, il laisse tomber le corps.) Elle ne parle ni ne respire. Pourquoi me regardez-vous ainsi avec des yeux stupides ? Je l’aimois ; oui, je l’aime, dans la mort je l’aime ! Je l’ai tuée ; mais je l’aimois ! Quel bras pourra jamais séparer les amans dans la mort !
et tâchent de l’arracher du corps ; il saisit l'épée d’un des Chevaliers qui se retire avec effroi, l’épée paraissant dirigée contre lui. Bertram reprenant toute sa fermeté accoutumée, fait un
éclat de rire dédaigneux)Cette épée contre toi ! Oh ! ne crains rien, pauvre insecte ! Bertram n’a qu’un ennemi fatal sur la terre, et c’est celui-ci…
Il se meurt, il meurt !
Je te connois, révérend Prieur ! Je vous connois, mes frères ! Levez par charité sur moi vos mains sacrées ! (Avec une grande exaltation) Je ne meurs pas de la mort d’un lâche. L’arme d’un guerrier a délivré l’ame d’un guerrier.