Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850/BONAPARTE

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B Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850 de BONCHAMP à BUZEN


BONAPARTE (Napoléon), né à Ajaccio (Corse) de Charles-Marie Bonaparte et de Maria-Lætitia Ramolino.

Leurs enfants sont nés dans l’ordre suivant :

  1. Joseph-Napoléon Bonaparte, né à Corte, le 7 janvier 1768, roi de Naples, d’Espagne, comte de Survilliers ;
  2. Napoléon Bonaparte, empereur des Français, roi d’Italie, né le 15 août 1769 ;
  3. Lucien Bonaparte né à Ajaccio en 1775, prince de Canino ;
  4. Marie-Anne-Lætitia Bonaparte, née à Ajaccio, le 3 janvier 1777, princesse de Lucques et de Piombino, grande duchesse de Toscane ;
  5. Louis Bonaparte, né à Ajaccio, le 2 septembre 1778, roi de Hollande ;
  6. Marie-Pauline Bonaparte, née à Ajaccio, le 20 octobre 1780, princesse et duchesse de Guastalla. — Princesse de Borghèse ;
  7. Marie-Annonciade-Caroline Bonaparte, née à Ajaccio, le 25 mars 1782, reine de Naples, comtesse de Lipona ;
  8. Jérôme Bonaparte, né à Ajaccio, le 15 décembre 1784, roi de Westphalie, prince de Montfort.

Nous donnerons ailleurs la liste des membres de la famille Bonaparte avec leurs alliances. Les détails qu’on va lire sont empruntés aux fastes de la Légion d’honneur.


Un mot sur Charles-Marie Bonaparte et sur madame Lætitia Ramolino, sa femme.[modifier]

Charles-Marie était grand, beau, bien fait. Son éducation avait été soignée à Rome et à Pise, où il avait étudié la jurisprudence. Plein de chaleur, d’énergie, de patriotisme, de dévouement, on le vit combattre avec courage, dans la guerre qu’il avait contribué à allumer contre les Gênois, oppresseurs de son pays ; aussi était-il aimé de Paoli, estimé de ses compatriotes. C’est lui qui, à la consulte extraordinaire de Corse, où l’on proposait de se soumettre à la France, prononça un discours qui enflamma tous les esprits : « Si pour être libres il ne s’agissait que de le vouloir, disait-il, tous les peuples le seraient ; cependant l’histoire nous apprend que peu sont arrivés au bienfait de la liberté, parce que peu ont eu le courage, l’énergie et les vertus nécessaires. »

Né le 29 mars 1746, Charles-Marie mourut le 24 février 1785, à Montpellier, où des causes de santé l’avaient conduit, et fut inhumé dans un des caveaux des PP. Cordeliers. — Il avait été député par la noblesse de Corse auprès du roi de France.

Marie-Lætitia Ramolino, née le 24 août 1750, était une des plus belles femmes de son temps ; sa beauté était connue dans l’île. Paoli, aux jours de sa puissance, ayant reçu une ambassade de Tunis, et voulant donner aux Barbaresques une idée des attraits de la Corse, en rassembla toutes les beautés : Mme Bonaparte y tenait le premier rang. — Sa famille était originaire d’Italie, et issue des comtes de Colalto ; le premier qui s’établit à Ajaccio avait épousé la fille du doge de Gênes, et reçut de cette République de grandes distinctions.

Mme Bonaparte, lors de la guerre de l’indépendance, partagea souvent les périls de son mari. Elle le suivit à cheval dans ses expéditions, même pendant sa grossesse de Napoléon. Elle avait un grand caractère, de la force d’âme, beaucoup d’élévation et de fierté.

Cette dame qui, après l’échec décisif de Ponte-Novo, s’était retirée avec son mari sur le sommet del Monte Rotondo, avait reçu de M. le comte de Vaux des passeports pour se rendre à Ajaccio. Ses larmes et les supplications de Lucien Bonaparte, archidiacre d’Ajaccio, oncle de son mari, firent renoncer celui-ci au dessein qu’il avait formé de suivre Paoli dans son exil.

Elle est morte en exil, à Rome, depuis plusieurs années.


I. Acte de baptême de Napoléon.[modifier]

L’an 1771, et le 21 juillet, ont été administrées les saintes cérémonies et les prières, par moi, soussigné, économe, sur Napoléon, fils né du légitime mariage de M. Charles Bonaparte, fils de feu M. Joseph, et de Mme Marie Letizia, sa femme, auquel on a donné l’eau dans la maison du très-révérend Lucien Bonaparte, avec permission, et né le 15 août 1769, et ont assisté à la cérémonie sacrée ; pour parrain, l’illustrissime Laurent Giubega de Calvi1, procureur du roi, et pour marraine, Mme Marie Geltrude, femme de M. Nicolas Paravicino. Présent le père ; lesquels, unis à moi, ont signé ci-dessous :

JEAN-BAPTISTE DIAMANTE, économe d’Ajaccio
LAURENT GIUBEGA,
GELTRUDE PARAVICINO,
CHARLES BONAPARTE.

Est-il besoin de dire que cette pièce est littéralement traduite de l’italien ? On le voit assez. — Elle offre une preuve sans réplique que Napoléon naquit le 15 août 1769, et qu’il ne faut point, à cet égard, s’en rapporter à son acte de mariage, qui le fait naître le 5 février 1768.



1. Et non Paoli, comme plusieurs auteurs l’ont écrit.


II. Naissance et enfance de Napoléon.[modifier]

Le 15 août 1769, Mme Bonaparte, encore souffrante des fatigues qu’elle avait éprouvées en suivant son mari dans la guerre que les insulaires faisaient aux Gênois, touchait au terme de sa grossesse ; elle assistait à la solennité de la fête de l’Assomption lorsque les douleurs de l’enfantement l’obligèrent de retourner chez elle en toute hâte. C’est là qu’elle déposa, sur un vieux tapis à grands dessins étendu sur son lit, un enfant qu’on appela Napoléon : un antique usage consacré dans la famille Bonaparte voulait que le second des fils portât ce nom, en mémoire d’un Napoléon des Ursins, célèbre dans les fastes militaires de l’Italie.

La maison dans laquelle cet enfant vint au monde, forme un des côtés d’une cour qui s’ouvre sur la rue Saint-Charles, à Ajaccio. Elle avait appartenu à la famille Ramolino. M. Napoléon Levic, qui en a hérité, l’a tellement modifiée, en la faisant restaurer, qu’on n’y reconnaît plus la chambre dans laquelle naquit le grand homme.

M. le prince de Joinville, se trouvant à Ajaccio, acquit du propriétaire quelques meubles antiques que celui-ci avait relégués dans les combles, et les fit transporter à Paris.

D’après M. de Coston, la nourrice de Napoléon fut une certaine Mammuccia-Caterina, femme entêtée, querelleuse, toujours en dispute avec ceux qui vivaient autour d’elle. Suivant d’autres rapports, Napoléon aurait été allaité par Camilla Ilari, à laquelle, se trouvant à Ajaccio après son retour d’Égypte, il donna une maison et d’autres biens-fonds de la valeur de 120.000 francs. Camilla, apprenant son arrivée, accourut à sa rencontre, tenant une bouteille de lait à la main. Après l’avoir embrassé, elle lui dit : Mon fils, je vous ai donné le lait de mon sein, il est tari ; je vous offre celui de ma chèvre. Plus tard, Camilla reçut de son nourrisson devenu Empereur, une pension de 3.600 francs.

Napoléon fut baptisé le 21 juillet 1771. C’était l’usage en Corse de différer ainsi la cérémonie du baptême.

En 1777, Charles Bonaparte fit partie de la députation que l’Assemblée générale des États de la Corse envoyait à Versailles auprès du roi Louis XVI. C’est à cette occasion, et par l’influence de M. de Marbeuf, évêque d’Autun, neveu du lieutenant-général du même nom, lequel avait des obligations à la famille Bonaparte, que Charles obtint pour son fils Napoléon une bourse à l’École royale militaire de Brienne-le-Château (Aube).

En janvier 1778, Napoléon fut déposé provisoirement par son père dans le collège d’Autun ; il avait alors neuf ans et demi : « … Il y apporta (au collège) un caractère sombre et pensif ; il ne s’amusait avec personne et se promenait ordinairement seul, ayant, pour ainsi dire, l’air de calculer déjà l’avenir, du moins je le suppose d’après une petite conversation auprès du poêle… Il répondit aux pensionnaires qui le contrariaient sur la prise de la Corse : Si on n’avait été que quatre contre un, on n’y eut point réussi ; mais on était dix… J’étais à côté de Napoléon et je lui dis : Cependant vous aviez un bon général dans Paoli. Il me répondit avec un air peiné : Oui, Monsieur, et je voudrais bien lui ressembler. — Il avait beaucoup de dispositions, comprenait et apprenait facilement. Quand je lui donnais une leçon, il fixait sur moi ses regards, bouche béante ; cherchais-je à récapituler ce que je venais de lui dire, il n’écoutait plus, et si je lui en faisais des reproches, il me répondait avec un air froid, on pourrait même dire impérieux : Monsieur, je le sais.

« Je ne l’ai eu que trois mois. Pendant ce temps, il a appris le français de manière à faire librement la conversation, et même de petits thèmes et de petites versions2. »

Charles Bonaparte ayant fourni les preuves de noblesse exigées par les règlements pour l’admission des élèves à l’École de Brienne, Napoléon y entra le 23 avril 1779.

Cette école ne comptait guère que 110 élèves. Elle était desservie par des Minimes, dont les revenus ne s’élevaient pas au delà de 10.000 francs ; aussi les professeurs de Brienne étaient-ils des sujets fort médiocres, les ressources du collège ne permettant pas d’en faire venir d’un mérite supérieur. Aussi, passé 15 ans, un élève savait-il tout ce qu’on pouvait lui enseigner. Napoléon eut pour professeur de mathématiques un père Patrault, dont il fit son secrétaire lorsqu’il eut le commandement en chef de l’armée d’Italie. Le père Charles, aumônier de l’établissement, enseigna le catéchisme au jeune Bonaparte et lui fit faire sa première communion. En 1790, Napoléon, lieutenant d’artillerie, était en garnison à Auxonne. Toutes les fois qu’il allait à Dôle, il ne manquait jamais de rendre visite au bon père Charles, qui s’était retiré dans cette dernière ville. Devenu consul, il lui fit une pension de 1.000 francs en lui disant dans une lettre autographe :

« Je n’ai point oublié que c’est à votre vertueux exemple et à vos sages leçons que je dois la haute fortune à laquelle je suis arrivé. Sans la religion, il n’est point de bonheur possible… Je me recommande à vos prières. » Traversant Dôle pour aller en Italie, il fit appeler le père Charles. Au moment de le quitter, celui-ci s’écria, les larmes aux yeux et d’une voix prophétique : Vale, prosper, et régna (Allez, heureux mortel, et régnez).

Il y avait aussi à Brienne un maître d’écriture qui donna dés leçons de son art à Napoléon. Quand celui-ci fut parvenu à l’Empire, un homme déjà vieux et assez mal vêtu, se présente au palais de Saint-Cloud et demande la faveur d’être présenté à Sa Majesté. Introduit dans le cabinet du monarque : Qui êtes-vous, et que me voulez-vous ? lui demande sèchement Napoléon. — Sire, répond en balbutiant le solliciteur, c’est moi qui ai eu l’honneur de donner des leçons d’écriture à Votre Majesté pendant quinze mois.Vous avez fait là un bel élève, répond vivement l’Empereur ; je vous en fais mon compliment. Puis se prenant à rire, il lui adressa quelques paroles bienveillantes et lui dit, en le congédiant : J’aurai soin de mon maître d’écriture.

Peu de jours après, le pauvre calligraphe reçut le brevet d’une pension de 1.200 francs. Dabobal, maître d’escrime à Brienne, et qui avait donné des leçons au jeune Bonaparte, devint sous-officier de gendarmerie, grâce sans doute à la protection de son élève.

Enfin, les portiers de Brienne, Hauté et sa femme, vinrent finir leurs jours à la Malmaison, en qualité de concierges. On le voit, Napoléon n’était pas ingrat, il se souvenait de tout le monde. La manière dont il prononçait Napoilloné, lui fit donner par ses camarades le sobriquet de la Paille-au-nez.

Napoléon n’avait de goût que pour les connaissances solides ; aussi se livrait-il avec ardeur à l’étude des mathématiques, la seule de toutes les sciences qui soit vraiment digne de ce nom. Il eût probablement étudié avec le même empressement la physique, la chimie, l’astronomie, si l’école de Brienne lui en eût fourni l’occasion et les moyens. Quant aux arts d’agrément, à la littérature et mêmes aux langues étrangères, il en a toujours fait peu de cas : c’était pour lui de vains amusements de l’esprit, et voilà pourquoi il n’a jamais su écrire et parler correctement le français, la langue la plus usuelle de son empire ; cependant on assure qu’à l’âge de treize ans, il composa la fable suivante :


Le Chien, le Lapin et le Chasseur.[modifier]

César, chien d’arrêt renommé,
Mais trop enflé de son mérite,
Tenait arrêté dans son gîte
Un malheureux lapin de peur inanimé.
« Rends-toi ! lui cria-t-il d’une voix de tonnerre, »
Qui fit au loin trembler les peuplades des bois :
« Je suis César, connu par ses exploits,
« Et dont le nom remplit toute la terre. »
À ce grand nom, Jeannot-Lapin,
Recommandant à Dieu son âme pénitente,
Demande d’une voix tremblante :
« Très-sérénissime Mâtin,
« Si je me rends, quel sera mon destin ?
« — Tu mourras. — Je mourrai ! dit la bête innocente ;
« Et si je fuis ? — Ton trépas est certain,
« Quoi ! reprit l’animal qui se nourrit de thym,
« Des deux côtés je dois perdre la vie ?
« Que votre auguste seigneurie
« Veuille me pardonner, puisqu’il me faut mourir,
« Si j’ose tenter de m’enfuir. »
Il dit et fuit en héros de garenne.
Caton l’aurait blâmé : je dis qu’il n’eut pas tort ;
Car le Chasseur le voit à peine
Qu’il l’ajuste, le tire…, et le Chien tombe mort.
Que dirait de ceci notre bon Lafontaine ?
Aide-toi, le Ciel t’aidera.
J’approuve fort cette méthode-là.

Cette pièce est assez correcte, elle promettait. On l’a tirée du cabinet de M. le comte de Weymars.

Le 15 ou le 16 septembre 1783, le chevalier de Kéralio, maréchal-de-camp et sous-inspecteur général des écoles royales militaires de France, arriva à Brienne. Après avoir examiné les élèves de cette école, il désigna le jeune Napoléon pour celle de Paris. Les moines lui firent observer que cet enfant n’était fort que sur les mathématiques ; qu’il serait mieux d’attendre à l’année suivante pour lui laisser le temps de se fortifier dans la langue latine : Je sais ce que je fais, reprit l’examinateur, si je passe sur la règle, ce n’est point une faveur de famille ; je ne connais point celle de cet enfant ; c’est tout à cause de lui-même. J’aperçois ici une étincelle qu’on ne saurait trop cultiver. Et puis M. de Kéralio rédigea la note suivante :

« M. de Bonaparte (Napoléon), né le 15 août 1769 : taille de 4 pieds 10 pouces 10 lignes ; de bonne constitution, d’excellente santé ; caractère soumis. Il a fait sa quatrième. Honnête et reconnaissant, sa conduite est très-régulière. Il s’est toujours distingué par son application aux mathématiques ; il sait passablement l’histoire et la géographie ; il est faible dans les exercices d’agrément. Ce sera un excellent marin. Mérite de passer à l’école de Paris. »

Une brochure de 45 pages, publiée en anglais, en l’an VI, et traduite en français par Bourgoing, ayant pour titre : Quelques notices sur les premières années de Bonaparte, par un de ses condisciples (Phélipeaux, à ce qu’on croit), se termine ainsi :

« … Tel est l’homme dont j’ai vu les talents et les vertus au berceau. Je ne serai point taxé de partialité à son égard ; dans sa première jeunesse je le considérais, je l’admirais même quelquefois, mais je ne l’aimais pas, et lui, très-peu liant, ne faisait pas d’exception en ma faveur. Depuis, je l’ai perdu de vue. Je n’attends ni ne crains rien de lui. Peut-être ne serai-je jamais son concitoyen, mais je m’honorerai d’avoir été son condisciple. »

Le 19 octobre 1784, Napoléon arriva à l’école de Paris accompagné d’un minime chargé de veiller sur lui.

À cette école, il eut pour maîtres de mathématiques le célèbre Monge et M. l’Abbey.

M. de l’Éguille, professeur d’histoire, dans un compte qu’il rendit sur les progrès de ses élèves, nota ainsi le jeune Napoléon : « Corse de nation et de caractère, il ira loin si les circonstances le favorisent. » Ce professeur y voyait de loin !

M. Domairon, qui enseignait les belles-lettres dans le même établissement, disait qu’il avait toujours été frappé de la bizarrerie des amplifications de Napoléon : il les comparaît à du granit chauffé à un volcan.

Bauër, le professeur d’allemand, n’en était pas aussi satisfait ; son élève ne faisait aucun progrès dans cette langue. Ce bon Germain entendant dire un jour que le petit Bonaparte était le meilleur mathématicien de l’école. Cela ne me surprend point, s’écria-t-il, j’ai toujours entendu dire que les mathématiques ne sont faciles qu’aux ânes. — Pauvre Bauër !

Le 15 mai 1785, Bonaparte fut confirmé par Leclerc de Juigné, archevêque de Paris, qui lui demanda son nom de baptême : Napoléon. — Mais ce saint ne figure pas dans le calendrier.Il n’y a rien là de surprenant, Monseigneur, le nombre des saints est bien plus grand que celui des jours de l’année.

Deux mois plus tard il eut à répondre aux questions que lui fit Laplace, examinateur des aspirants au corps royal d’artillerie, sur l’arithmétique, la géométrie, la trigonométrie rectiligne, les éléments d’algèbre, la mécanique et l’hydrostatique, du cours de Bezout. Un mois après (1er septembre 1785), il fut nommé lieutenant en second d’artillerie, et vers le commencement du mois suivant, il reçut ordre d’aller joindre à Valence, en Dauphiné, le régiment d’artillerie de La Fère, qui était en garnison dans cette ville ; à son arrivée, on le plaça dans une des compagnies de la brigade des bombardiers.



2. Lettre de l’abbé Ch… à l’abbé F… Recueil des Testaments remarquables.


III. Premières armes.[modifier]

Napoléon fréquentait la meilleure société de la ville ; il prit même des leçons de danse afin de mieux figurer dans les réunions. Mais son maître, Dautel, aurait justement mérité plus tard la réponse qu’il fit à son professeur de calligraphie.

Se trouvant un jour chez monseigneur de Grave, évêque de Valence, qu’il allait visiter quelquefois, Napoléon lui dit qu’un de ses ancêtres avait été canonisé à Bologne : Mon enfant, voilà un bel exemple à suivre, répondit le prélat, songez-y : un trône dans le ciel ! — Ah ! Monseigneur, si, en attendant, je pouvais passer capitaine !

C’est dans cette garnison qu’il commença son Histoire politique, civile et militaire de la Corse. Il en soumit les deux premiers chapitres à l’approbation de l’abbé Raynal, qui, à ce qu’il paraît, l’engagea à continuer, s’il faut en juger d’après une lettre que Bonaparte écrivait, le 29 juillet 1786, au libraire Barde, de Genève. Il mit la dernière main à cette histoire pendant son séjour en Corse (1787) ; elle devait former 2 volumes in-12.

Le 1er juin 1790, Napoléon, accompagné de son frère Louis, alla rejoindre son régiment, alors en garnison à Auxonne. Il dit à ses camarades, en leur présentant son frère : Voilà un jeune homme qui vient observer une nation qui tend à se détruire ou à se régénérer. Les deux frères logèrent à la caserne.

Bonaparte, mentor et précepteur de Louis, lui faisait réciter son catéchisme, mettait lui-même le pot-au-feu, et tous les jours, à deux heures après midi, il allait faire une prière dans la chapelle du couvent des Ursulines.

À cette époque, Napoléon se coiffait déjà de son petit chapeau ; il tenait souvent les mains croisées derrière le dos ; était réfléchi, sombre parfois ; il fréquentait de préférence les personnes plus âgées que lui. À Auxonne, on attribuait son éloignement pour le monde à son peu de fortune. — Voici ce qu’on lisait, écrit de la main de Bonaparte, sur le registre d’un tailleur, Biaute, établi dans cette ville :

1er feuillet, doit M. Bonaparte :

Fait culotte de drap. . . 2 liv.

2 caleçons. . . . . . . . . 1,4

———
3 liv. 4 s.

2e feuillet, doit M. Bonaparte :

Fait anglaise bleue. . . 4 liv.

Bordure . . . . . . . . . . 1

———
5 liv.

3e feuillet, doit M. Bonaparte :

Fait culotte. . . . . . . . 2 liv.

2 caleçons. . . . . . . . 1

———
3 liv.

Le 1er janvier 1791, la femme qui avait soin de sa chambre lui dit pour compliment de bonne année : Je désire vous voir un jour général. — Ma pauvre Thérèse, lui répondit-il, je me contenterais bien de devenir commandant ; je n’en demanderais pas davantage.

En 1791, le lieutenant d’artillerie, se trouvant dans l’église de Saint-Jean de Valence, fut accosté par une pauvre femme, qui lui demanda l’aumône ; il lui donna un écu de trois livres : « Merci, mon officier, je vous souhaite une couronne. — C’est possible, repartit Napoléon. »

En octobre 1791, il obtint un congé de trois mois et il partit pour la Corse. En janvier 1792, il fut nommé adjudant-major du 2e bataillon de volontaires nationaux qui s’était formé dans cette île, à Ajaccio. Le 27 février de la même année, ses compatriotes lui donnèrent le grade de lieutenant-colonel. Au mois de mai suivant, il se rendit à Paris pour s’y justifier d’une accusation portée contre lui par Mario-Paraldi, membre de l’Assemblée nationale législative. On l’accusait d’avoir, dans une émeute, donné l’ordre de faire feu sur ses concitoyens.

Le 20 juin 1792 il vit, de la terrasse du bord de l’eau (Tuileries), l’infortuné Louis XVI à une fenêtre du palais, que la populace des faubourgs avait contraint de se coiffer du bonnet rouge. À cet aspect, son indignation ne put se contenir, et il s’écria d’un ton assez haut : Comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille ? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore. Puis il blâma la pusillanimité des conseillers et des défenseurs du monarque.

Le 11 août 1792, Napoléon écrit à son oncle Paravicini ; après lui avoir dépeint les scènes affreuses de la veille, il ajoute : « Ne soyez pas inquiet de vos neveux, ils sauront se faire place. » C’était déjà prédire sa haute destinée et la chute du trône.

S’étant facilement justifié des imputations dont il était l’objet, il reçut l’ordre d’aller reprendre son commandement en Corse. Il partit vers le milieu de septembre (même année), emmenant avec lui sa sœur Marie-Anne (Élisa).

À son retour dans sa patrie, il fut profondément affecté de découvrir dans Paoli, nommé lieutenant-général en Corse, au service de France, l’intention de rendre à cette île toute son indépendance. Paoli avait été l’ami, le compagnon d’armes de son père, et il le considérait comme son protecteur. Dès lors le jeune admirateur des exploits de Paoli ne vit plus en lui qu’un traître dont il devait se méfier. Néanmoins il continua de servir sous ses ordres, mais avec la réserve que lui commandaient les circonstances.

Une escadre, sous les ordres du vice-amiral Truguet, chargée d’une expédition contre la Sardaigne, arrive dans le port d’Ajaccio en janvier 1793. Paoli, lieutenant-général, commandant de la 23e division militaire, soit 2.000 hommes de troupes de ligne sous les ordres du vice-amiral qui alla jeter l’ancre dans la rade de Cagliari : 4 à 500 Marseillais indisciplinés faisaient partie de l’expédition. Truguet échoua dans son entreprise sur Cagliari, et retourna avec son escadre à Toulon.

À cette époque, une autre expédition, sous les ordres de Colonna Césari, commandant en second des gardes nationales de Corse, se préparait dans cette île contre les îles de la Madeleine : elle se composait de quatre détachements de 200 hommes chacun. Bonaparte commandait l’artillerie, et le capitaine Mogdié le génie.

L’indiscipline que l’on reprochait avec raison à la phalange marseillaise s’était propagée dans l’armée navale. À Bonifacio, sur la place Doria, des matelots français, prenant Bonaparte pour un aristocrate, voulurent le pendre à la lanterne ; il eût infailliblement péri sans le sergent Brignoli de Bastilica, dit Marinano, qui lui fit un rempart de son corps et tua d’un coup de poignard un des brigands qui se montraient le plus acharnés.

L’attaque contre les îles de la Madeleine n’eut aucun succès. On prétend que Paoli ne fut point étranger à l’insuccès de l’expédition de Sardaigne ; car il aurait dit à son neveu Césari Roca, commandant l’attaque contre la Madeleine : Souviens-toi, César, que la Sardaigne est l’amie naturelle de la Corse, et que les rois de Piémont ont de tout temps été nos alliés ; fais donc en sorte que cette expédition s’en aille en fumée.

Après la malheureuse expédition de Sardaigne, Napoléon alla rejoindre son bataillon de volontaires à Corté.

Le 8 mars 1793, il fut nommé capitaine-commandant au 4e régiment d’artillerie.

Paoli, ayant formé le projet d’abandonner la cause de la France, en fit part à Napoléon, et, pour lui faire partager son opinion, il lui fit un magnifique éloge de l’heureuse constitution et des belles récompenses qui l’attendaient en Angleterre, s’il voulait prendre du service dans les armées de ce pays. Il lui dépeignit en même temps l’affreuse anarchie qui désolait la France, et les malheurs inévitables dont elle était menacée. Napoléon lui répondit :

« Eh quoi ! se séparer de la France ? cela ne sera jamais. Nos plus chers intérêts, nos habitudes, nos coutumes, l’honneur, la gloire, les serments solennels, tout exige que la Corse reste éternellement française. L’anarchie actuelle, fille des grandes révolutions, ne sera qu’éphémère. Tout doit changer : l’ordre renaîtra infailliblement, les lois se régleront sur les idées du siècle, et la France ne tardera pas à s’élever grande et majestueuse, jusqu’au faîte de la gloire ! — Vous, général, vous avez parlé de l’Angleterre, protectrice des peuples libres ! — Quelle erreur ! — Eh puis ! l’immense éloignement, la langue, notre caractère, les dépenses énormes, incalculables, tout ne s’oppose-t-il pas impérieusement à l’union avec le tyran des mers et des pays qui ne sont point l’Angleterre3 ! »

Paoli, déconcerté et tout hors de lui-même, hausse les épaules, entre dans son cabinet, en ferme brusquement la porte et laisse Napoléon seul dans sa chambre.

Celui-ci connaissait le caractère irritable et vindicatif du vieux général, il ne perdit donc pas de temps : il monta à cheval et se rendit par des sentiers détournés chez un certain Bagaglino qui gardait les troupeaux de la famille Bonaparte. Après s’être reposé pendant un jour, il envoya un homme sûr à Ajaccio, qu’il chargea de remettre un billet à sa mère, dans lequel il l’engageait à aller se mettre en sûreté avec sa famille à Calvi, où il irait de son côté les rejoindre ; n’ayant ni encre, ni papier, il avait écrit ce billet sur une lettre qu’il trouva dans sa poche, avec de la suie et une branche d’arbousier qu’il aiguisa à cet effet.

Son émissaire (Marmotta) fut rencontré près d’Ajaccio par des soldats qui lui firent subir un interrogatoire minutieux sur le lieu d’où il venait, sur les motifs qui l’amenaient à Ajaccio… Il fut assez heureux pour leur faire prendre le change : il continua sa route et il remit sa lettre à madame Lætitia qu’il trouva dans des transes mortelles ; elle savait déjà que son fils était parti de Corté, car le commandant d’Ajaccio, créature de Paoli, avait envoyé chez elle des gendarmes pour l’arrêter s’ils l’y trouvaient.

Madame Lætitia et sa famille s’embarquèrent pendant la nuit et se rendirent à Calvi. Dans une consulte de toutes les communes de la Corse, qui se tenait à Corté, dont Paoli était président, et Pozzo di Borgo (depuis ambassadeur de Russie en France) procureur général, on signala les familles Bonaparte et Arena comme perturbatrices du repos public.

Le séjour dans l’île devenant dangereux, Bonaparte et sa famille se réfugièrent à Marseille, pendant que leur maison était pillée, leurs campagnes dévastées, leurs troupeaux décimés… De Marseille, Napoléon alla seul à Nice, où se trouvait une partie du 4e régiment d’artillerie.

Après plusieurs voyages sans importance dans le Midi, Bonaparte, malade, se rendit à Avignon, et descendit chez M. Bouchet, négociant. Il profita de ce temps de repos pour consigner dans une brochure qu’il intitula le souper de Beaucaire, l’état des opinions qui divisaient les habitants du Midi. Cet écrit est remarquable par la sagacité des vues militaires et politiques que l’auteur y développe ; il donne de sages conseils aux insurgés, et leur prédit les malheurs qui fondront sur leur pays s’ils persistent dans leur aveuglement.

Cette brochure, imprimée aux frais du Trésor, par Sabin-Tournal, rédacteur du Courrier d’Avignon, fit d’abord peu de sensation.

Dans les premiers jours de septembre 1793, Napoléon, apprenant la trahison qui venait de livrer Toulon aux Anglais, partit en toute hâte pour Paris, demanda et obtint du comité de salut public de servir au siège de Toulon, et se rendit à Ollioules, quartier général de l’armée de siège, commandée par Carteaux, homme vain et sans talents. Bonaparte, que les représentants du peuple Salicetti, Albette et Barras, avaient nommé chef de bataillon, commandant l’artillerie de siège, était sans cesse contrarié dans ses opérations par le général en chef, qui cherchait à le distraire du plan arrêté au conseil, pour lui faire pointer ses canons dans une direction opposée, soit pour battre des forts sans résultats probables, soit pour essayer de jeter quelques bombes dans la ville.

Dès son arrivée au siège, Bonaparte avait fait établir les batteries de la Montagne et des Sans-Culottes. Ces batteries répandaient la terreur et la mort parmi les assiégés. Plusieurs chaloupes anglaises furent coulées bas, quelques frégates furent démâtées, et quatre vaisseaux de ligne ennemis rentrèrent dans le bassin pour s’y réparer des dommages que les batteries leur avaient faits.

Il n’y avait point au siège d’officier du génie ; Napoléon fit pendant quelque temps le service des deux armes. Son activité était infatigable ; on le voyait, on le trouvait partout. Un jour, un canonnier d’une batterie ayant été tué, le commandant d’artillerie prit le refouloir et aida à charger dix à douze coups.

Quelques jours après, il fut couvert d’une gale très-maligne ; son adjoint Muiron. découvrit que le canonnier mort, qu’il avait momentanément remplacé, en était infecté. Cette maladie cutanée, traitée d’abord très-légèrement, affecta longtemps la santé de Napoléon, et faillit lui coûter la vie.

Les canonniers d’une batterie que les Anglais foudroyaient étaient sur le point de l’abandonner. Bonaparte, qui connaissait l’importance de cette position, s’avisa, pour encourager et retenir les artilleurs à leur poste, d’un moyen qui prouve qu’il connaissait bien le caractère du soldat français : il fit dresser un poteau en avant de la batterie, portant cet écriteau : Batterie des hommes sans peur ; tous les canonniers de l’armée voulurent servir cette batterie.

À la prise du fort Margrave, Napoléon eut un cheval tué sous lui et fut légèrement blessé au mollet par un coup de lance que lui porta un canonnier anglais.

Le 18 décembre 1793, l’armée assiégeante bombarda Toulon et s’empara du fort Malbosuet, ce qui fit dire à Bonaparte, parlant aux généraux : Demain ou après-demain vous souperez dans Toulon. Il devina juste, l’armée républicaine entra dans la place le lendemain.

Le 20 du même mois (30 frimaire an II), les représentants du peuple nommèrent provisoirement le chef de bataillon d’artilierie, Bonaparte, au grade de général de brigade d’artillerie.

Dans le rapport que le général en chef Dugommier envoya à la Convention, à la suite de la prise de Toulon, il est dit au sujet de Bonaparte : « Récompensez et avancez ce jeune homme ; car si on était ingrat envers lui, il s’avancerait tout seul. »

Le 30 décembre 1793, Bonaparte, accompagné de son aide-de-camp Junot, se rendit à Marseille, où il trouva sa famille. Pendant son séjour dans cette ville, il eut occasion de consulter une diseuse de bonne aventure. La sorcière, qui ignorait son grade, lui dit mot à mot et avec assurance : Vous passerez les mers, vous serez victorieux, vous reviendrez, et vous serez plus grand que jamais.

Vers la fin de janvier 1794, Napoléon inspecta les côtes de la mer que baigne le territoire de Marseille pour reconnaître les positions où il serait convenable d’établir des batteries.

Le 16 février de la même année, le représentant du peuple Maignet aurait écrit de Marseille, au comité de salut public, une lettre dans laquelle il lui dénonçait le général Bonaparte, l’accusant de lui avoir proposé, à lui Maignet, de faire réparer les forts Saint-Nicolas et Saint-Jean, que, d’après les ordres de Louis XIV, on avait autrefois élevés autour de Marseille, dans l’intention de les mettre à l’abri d’un coup de main de la population de la ville : ces forts, démolis en partie en 89, contenaient des poudres et des armes de guerre.

À quelque temps de là, Bonaparte fut mandé à la barre de la Convention, mais il était déjà à l’armée ; et les représentants du peuple qui se trouvaient sur les lieux accueillirent favorablement sa justification : le mandat d’amener fut suspendu, sauf à le faire valoir plus tard.

Au printemps de 1794, Napoléon fit venir sa famille au château de Sallé, à un quart de lieue d’Antibes. Un jour il s’y rendit de Nice ; plus préoccupé que de coutume, et se promenant entre ses frères Joseph et Lucien, il leur dit qu’il ne dépendait que de lui de les établir tous avantageusement à Paris. On m’offre, ajouta-t-il, le commandement de la force armée de cette ville, qui est aujourd’hui sous les ordres de Henriot. Qu’en pensez-vous ? Les deux frères gardaient le silence. Cela vaut bien la peine d’y penser. Il n’est pas si facile de sauver sa tête à Paris que dans ce pays-ci. Moi, servir Robespierre ! jamais. Il n’y a de place honorable pour moi qu’à l’armée… Prenez patience, je commanderai à Paris plus tard.

Après le 9 thermidor (27 juillet 1794), les représentants du peuple Albitte, Salicetti et La Porte, écrivent au comité de salut public qu’ils vont s’assurer du général Bonaparte ; qu’ils l’enverront à Paris avec ses papiers…

On prétend que ces proconsuls accusaient le général d’avoir eu les rapports les plus intimes avec les frères Robespierre.

Le 12 août, Bonaparte est arrêté à Nice et mis d’abord au secret. Le 24 du même mois, Salicetti et Albitte informent le comité de salut public qu’ils ont fait remettre Bonaparte en liberté, sans cependant l’avoir réintégré.

Il ne tarda pas à l’être, puisqu’on le revoit en septembre, exerçant les fonctions de commandant en chef de l’artillerie à l’armée d’Italie.

La prise d’Oneille et du col de Tende, le combat de Cairo, furent les premiers succès que les Français obtinrent en Piémont. L’armée d’Italie, d’après l’exécution des plans du général Bonaparte, était maîtresse de toute la chaîne supérieure des Alpes maritimes, et communiquait avec le poste d’Argentière : 4.000 prisonniers, 70 pièces de canon, l’occupation de deux places fortes, Oneille et Saorgio, furent le résultat de ces belles opérations.

Le général en chef Dumerbion écrivait aux représentants du peuple en mission : « C’est aux talents du général Bonaparte que je dois les savantes combinaisons qui ont assuré notre victoire. »

Napoléon voulait que l’on profitât de ces divers avantages pour prendre le camp retranché de Cera, qui était comme le centre des forces piémontaises ; il proposa en même temps un plan d’invasion en Italie après qu’on aurait soumis le Piémont. Les représentants, satisfaits des résultats qu’ils venaient d’obtenir, ne voulurent point seconder les projets du général de l’artillerie, et ils retardèrent ainsi d’un an la conquête de l’Italie, dont la gloire était réservée à Bonaparte.

En mars 1795, se trouvant à Toulon, où commandait le général de brigade Bizannet, il eut la satisfaction de soustraire à la rage de la populace une vingtaine d’émigrés français, dont quelques-uns de la famille Chabrillant, qu’un corsaire avait trouvés sur un vaisseau espagnol et qu’il avait conduits dans ce port.

Le général Bizannet, désespérant de conjurer la fureur des assassins altérés du sang des victimes commises à sa garde, s’adresse à Bonaparte et lui demande ses conseils… Tous deux courent chez les représentants du peuple, dont ils obtiennent un arrêté, rédigé et écrit par Bonaparte, par lequel il était ordonné de traduire les prisonniers par-devant le tribunal criminel du Var.

Les brigands se promettaient bien qu’à leur départ de Toulon les émigrés tomberaient infailliblement sous leurs coups. Ils furent heureusement trompés : Bonaparte fit partir pendant la nuit un nombre suffisant de caissons, avec attelages doubles, qui étaient censés contenir des munitions pour l’armée d’Italie, mais qui, en réalité, étaient chargés d’émigrés.

Le 22 avril 179S, il part de Marseille pour Paris, dans sa voiture, avec ses aides-de-camp Junot et Louis ; ils arrivent dans cette capitale en mai.

Aubry consentit à l’entendre une seule fois, et coupant court à de plus longues explications, il lui dit qu’il était encore trop jeune pour commander en chef l’artillerie d’une armée. « On vieillit vite sur le champ de bataille, et j’en arrive. » Cette réponse déplut au proconsul, qui, malgré les instances de Marbot, Fréron, Barras, La Réveillère-Lépeaux, ne voulut plus entendre parler de ce solliciteur.

Le 2 août 1793, le représentant Doulcet de Pontécoulant remplaça son collègue Aubry au comité de la guerre ; peu après son installation, il proposa au général Bonaparte le commandement d’une brigade dans l’armée de l’Ouest (Vendée). Le général refusa : « Je n’accepte pas, » dit-il, dans une lettre à son ami de Sucy ; « beaucoup de militaires dirigeront mieux que moi une brigade, et peu ont commandé avec plus de succès l’artillerie… » On prétend qu’il postulait alors le commandement de l’artillerie de l’armée de Hollande.

Enfin, le représentant Doulcet de Pontécoulant, alarmé des nouvelles sinistres qui lui arrivaient tous les jours de l’armée d’Italie, et se rappelant qu’après l’affaire de Cairo, Bonaparte avait adressé au Comité de salut public un mémoire dans lequel il discutait les plans qu’il serait prudent de suivre dans une campagne en Italie, le fit appeler dans un comité où il eut plusieurs conférences avec Sieyès, Letourneur, Jean Debry, après quoi il l’attacha au bureau de la guerre dans lequel on arrêtait les plans de campagne et les mouvements des armées.

Plusieurs biographes ont avancé que Napoléon, mécontent de Letourneur qui avait succédé à Doulcet de Pontécoulant, avait pris la résolution d’aller offrir ses services au Grand-Turc ; cette assertion est mal fondée ; voici la vérité : vers cette époque la guerre avait éclaté entre la Russie et la Porte, et celle-ci paraissait disposée à prendre à son service quelques officiers d’artillerie français. Bonaparte, ennuyé de vivre obscur et inoccupé à Paris, s’était sérieusement décidé à prendre le chemin de Constantinople. À cet effet il eut plusieurs conférences avec M. Reinhard, archiviste des relations extérieures auprès du Comité de salut public, pour obtenir communication des papiers qui avaient pour objet les affaires de Turquie.



3 Storia di Corsica, da F.-O. Renucci, 1833, t. I, p. 474 et 475.


IV. 15 Vendémiaire — Mariage — Armée d’Italie.[modifier]

La Convention nationale avait décrété la constitution de l’an III, par laquelle le pouvoir exécutif était confié à cinq directeurs, et la législature à deux conseils, dits des Anciens et des Cinq-Cents. Les auteurs de cette constitution avaient prescrit, dans deux lois additionnelles, que les deux tiers des membres de la nouvelle législature seraient pris dans la Convention, de sorte que les Assemblées électorales, ne pourraient nommer pour la première fois que l’autre tiers.

Ces conditions excitèrent l’indignation parmi les quarante-huit sections de la capitale, aigries déjà, exaltées, conduites par des factieux, des hommes inconsidérés, des ambitieux, des royalistes ; il y eut des rassemblements nombreux, et dans plusieurs on se préparait à résister vigoureusement aux prétentions de la Convention. Cette Assemblée ne voyant de salut que dans la force des armes, se déclara en permanence, et le matin du 4 octobre 1795, elle nomma le général de brigade Barras, représentant du peuple, chef de la force armée de Paris et de l’intérieur.

Barras, prévoyant les difficultés qu’il aurait à vaincre, et l’immense responsabilité qui allait peser sur sa tête, se rappelle l’artilleur qui avait tant contribué à la prise de Toulon, fait appeler Bonaparte et se l’adjoint en qualité de général de division. En acceptant cette position, Bonaparte dit au représentant : Je vous préviens que si je tire l’épée, elle ne rentrera dans le fourreau que quand l’ordre sera rétabli… Ne perdons pas de temps, les minutes en ce moment sont des heures.

Le 5 octobre 1795, à six heures du matin, il fit ses dispositions d’attaque contre les sectionnaires ; en même temps, il expédia le chef d’escadron Murat, avec 300 cavaliers, pour ramener de la plaine des Sablons dans le jardin des Tuileries, un parc de 40 bouches à feu. Murat réussit complètement, grâce à cette politesse de sabre, qui, suivant Napoléon, manque rarement son effet sur des hommes civils.

Tout fut balayé par le canon chargé à poudre et par la baïonnette ; le soir du lendemain, Paris était parfaitement tranquille. Le 40 du même mois, la Convention, sur la proposition de Barras, confirma la nomination de Bonaparte au grade de général en second de l’armée de l’intérieur ; six jours après, il fut nommé général de division.

Le 26 octobre, Barras ayant donné sa démission de général en chef de l’armée de l’intérieur, le Comité de salut public nomma Bonaparte pour le remplacer.

Le 26 février 1796, sur la proposition de Carnot, le Directoire, dont il était membre, nomma le général en chef de l’armée de l’intérieur commandant en chef de celle d’Italie. Le bruit à longtemps couru, et il court encore, qu’il dut principalement cette faveur à l’influence du directeur Barras. Une lettre qu’on attribue à Mme veuve de Beauharnais (Joséphine), et qu’elle écrivait à une de ses amies peu de temps avant son mariage avec Bonaparte, donne à entendre que Barras, en effet, était disposé à faire obtenir à son futur époux le commandement en chef de l’armée d’Italie.

Quand il apprit sa nomination de la bouche de Joséphine, à qui Barras avait eu la galanterie de l’annoncer, il s’écria, dit-on : J’y perdrai la tête ou l’on me reverra plus haut qu’on ne s’y attend.

Cependant il faisait assidûment sa cour à Joséphine, qu’il voyait souvent dans les maisons qu’il fréquentait, et notamment chez le directeur Barras, qui faisait en grand seigneur, à Chaillot, les honneurs de la République.

Le 9 mars 1796, l’acte de mariage de Napoléon et de Marie-Joséphine-Rose de Tascher fut passé à dix heures du soir par le maire du deuxième arrondissement. Ce magistrat sommeillait quand le futur époux entra dans la salle ; le général alla droit à lui, et le frappant vivement sur l’épaule, il lui dit avec impatience : Allons donc, monsieur le maire, réveillez-vous, et venez vite nous marier. C’était bien là les procédés d’un homme né pour commander aux autres et qui voulait être obéi tout de suite.

Il n’y eut pas de cérémonie religieuse. En sortant de la municipalité, les nouveaux mariés allèrent loger chez madame Fanny, comtesse de Bauharnais, tante de Joséphine, qui habitait un hôtel situé rue Chantereine, 6.

Deux jours après, le général partit en poste de Paris avec son aide-de-camp Junot et l’ordonnateur en chef Chauvet, pour le quartier général de l’armée d’Italie, dont il était encore peu connu, et dans laquelle il avait fait, un an auparavant, sa première campagne sous des officiers supérieurs qui devaient maintenant obéir à ses ordres. En arrivant à Nice, il remplaça le général en chef Schérer qui venait de s’illustrer par sa victoire de Vado, et les commandants supérieurs Augereau, Masséna, Laharpe, devinrent ses lieutenants.

Le moral de l’armée française était excellent, elle avait déjà remporté des victoires, mais elle manquait de tout, d’argent, de vivres, d’artillerie, d’habits ; la discipline s’était relâchée sous une administration mal organisée et sans vigueur. L’armée ennemie, au contraire, avait en sa faveur le nombre, l’abondance, l’avantage des positions. Bonaparte qui connaît fort bien le caractère des soldats qu’il va commander, leur parle ainsi : ’‘Camarades, voilà bientôt quatre ans que vous pâtissez dans les gorges stériles de la Ligurie. Jetez les yeux sur les campagnes fertiles qui se développent à vos pieds, elles seront bientôt à vous : la victoire vous les promet ; allons en prendre possession, et l’abondance succédera aux misères qui vous affligent. Ces paroles prophétiques électrisent les soldats, et leur inspirent pour leur nouveau chef une confiance sans bornes.


V. Campagne d’Italie. — Rastadt. — Dispositions militaires.[modifier]

La principale difficulté de la campagne consistait dans la disjonction des armées piémontaise et autrichienne ; la première, commandée par Provera et Colli, et l’autre par Beaulieu et Argentan. Ce but fut atteint par une manœuvre savante et inattendue : Bonaparte fond d’abord avec toutes ses forces sur Argentan qui commandait le centre de l’armée ennemie situé à Montenotte, et le rejette sur Dégo et Sacello. Beaulieu, apprenant les désastres du centre, se retire avec précipitation sur Acqui. Provera est fait prisonnier à Cosséria ; les Piémontais, défaits à Monte-Ramoro et à Mondovi, chassés de Cera, fuient sur la route de Turin.

Ces divers combats qui durèrent six jours, eurent pour résultats la prise de quarante pièces de canon, la mise hors de combat de 12.000 Autrichiens, la possession des forteresses de Coni, de Céva, de Tortone, d’Alexandrie : l’occupation presque totale du Piémont, évacué par les Autrichiens ; ce qui mit le roi de Sardaigne dans la nécessité de demander la paix au gouvernement de la République.

Dans la campagne suivante, le général victorieux, maître de son armée, conçoit le projet de faire la conquête de la Lombardie : il est si certain des suites de cette expédition qu’il écrit de Chérasco au Directoire : « Demain je marche sur Beaulieu ; je l’oblige à repasser le Pô ; je le passe immédiatement après ; je m’empare de toute la Lombardie, et, avant un mois, j’espère être sur les montagnes du Tyrol ; de là j’irai joindre l’armée du Rhin, et nous porterons de concert la guerre dans la Bavière… »

Par le traité de paix conclu à Turin avec la cour de Sardaigne, le général français avait eu la précaution de se faire céder le pont de Valence, prévoyant que l’occupation de ce poste attirerait l’attention de l’ennemi et lui ferait prendre le change, tandis qu’il irait de son côté forcer le passage du Pô sur un autre point, ce qu’il exécuta heureusement à Plaisance. De là, il marche rapidement sur Lodi : un pont long et étroit jeté sur l’Adda, qui baigne les murs de la place, est franchi malgré le feu meurtrier de la mitraille des Autrichiens qui défendaient ce passage difficile et dangereux.

Lodi est enlevé, et l’occupation de cette place assure à l’armée victorieuse la conquête de la haute Italie.

Mais le projet de porter la guerre en Allemagne par le Tyrol, qui est toujours l’idée dominante de Bonaparte ne peut s’effectuer avec sécurité tant que la forteresse redoutable de Mantoue sera au pouvoir de l’ennemi. Le général fait ses dispositions pour exécuter les plans qu’il a combinés, et dont la réussite lui parait si certaine qu’il écrit au directeur Carnot : « Si l’action des deux armées françaises qui combattent sur le Rhin n’est point arrêtée par un armistice, il serait digne de la République d’aller signer le traité de paix avec les trois armées réunies au cœur de la Bavière ou de l’Autriche étonnée. »

Cependant le Directoire, surpris autant peut-être de l’audace de son général que jaloux de ses victoires, et prévoyant la haute destinée que ses succès semblaient lui promettre, prit la détermination de ne plus le laisser seul arbitre de la guerre et de la paix : ainsi donc, tout en le félicilant sur sa conquête du Piémont, il le remerciait avec affectation d’avoir abandonné au commissaire civil, Salicetti, le soin de traiter des préliminaires pour la paix, laissant entrevoir le mécontentement que lui avaient causé les armistices qu’il s’était permis de conclure lui-même avec les généraux piémonlais et le duc de Parme.

Bonaparte apprit en même temps qu’on avait le projet de diviser le commandement de l’armée d’Italie entre lui et le général Kellermann. Cette nouvelle l’affecta singulièrement. Il écrivit confidentiellement au directeur Carnot :

« Je crois que réunir Kellermann et moi en Italie, c’est vouloir tout perdre : je ne puis servir volontiers avec un homme qui se croit le premier général de l’Europe ; et, d’ailleurs, je crois qu’un mauvais général vaut mieux que deux bons. La guerre est comme le gouvernement, c’est une affaire de tact. »

Il écrit au Directoire : « J’ai fait la campagne sans consulter personne ; je n’eusse fait rien de bon s’il eût fallu me concilier avec la manière de voir d’un autre. Si vous m’imposez des entraves de toute espèce, s’il faut que je réfère de tous mes pas aux commissaires du gouvernement, s’ils ont le droit de changer mes mouvements, de m’ôter ou de m’envoyer des troupes, n’attendez plus rien de bon. Si vous affaiblissez vos moyens en partageant vos forces, si vous rompez en Italie la pensée militaire, je vous le dis avec douleur, vous aurez perdu la plus belle occasion d’imposer des lois en Italie. Chacun a sa manière de faire la guerre : le général Kellermann a plus d’expérience et la fera mieux que moi ; mais tous les deux ensemble, nous la ferons fort mal. Je sens qu’il faut beaucoup de courage pour vous écrire cette lettre ; il serait si facile de m’accuser d’ambition et d’orgueil… »

Sur ces entrefaites, Masséna s’empare de Milan, et Bonaparte y fait son entrée solennelle le lendemain ; et ce jour même, est signé à Paris, un traité de paix par lequel la Savoie, Tende, Nice et autres places, sont enlevées au roi de Sardaigne et passent sous la domination de la France.

Peu de jours après, le Directoire, cédant aux raisons et aux instances de Bonaparte, lui abandonne sans partage la conduite des affaires d’Italie.

De ce moment date la haute influence que cet homme extraordinaire va exercer sur les affaires, tant civiles que militaires de Milan, qu’il occupe en souverain. Il poursuit l’exécution des clauses qui sont convenues avec le Piémont, conclut des traités avec Rome, Naples et le duché de Parme ; il comprime en personne les mouvements de la Lombardie, qui vient de se révolter et il contient dans leur neutralité les états de Gênes et de Venise. Il sait bien que ces républiques sont fort mal disposées pour la France, mais il juge sagement que le temps de les faire s’expliquer plus ouvertement n’est pas encore venu.

Enfin le château de Milan, qui avait résisté jusque-là, tombe en notre pouvoir, et le vainqueur en tire 150 pièces de canon qu’il fait diriger sur Mantoue. D’autres équipages de siège pris à Bologne, Ferrare, le fort d’Urbin, sont conduits par ses ordres vers le même point. Beaulieu, avant de quitter l’Italie, avait eu le temps de jeter 13.000 hommes dans la place, et 30.000 Autrichiens, détachés de l’armée du Rhin, accouraient pour la secourir.

Enfin, Wurmser est à la tête de 60.000 hommes pour faire lever le siège, et Bonaparte n’en a pas 40.000 à lui opposer ; sa position était fort embarrassante, ayant à combattre, d’un côté, contre une armée d’un tiers plus forte que la sienne ; et, de l’autre, à contenir une forte garnison, et garder en outre, tous les passages du fleuve, depuis Brescia jusqu’à Vérone et Legnano.

Fort heureusement, le génénal en chef autrichien commet la faute grave de diviser ses forces en deux corps : 35.000 hommes sous ses ordres marchent droit sur Mantoue par la vallée, de l’Adige, tandis que Quasdanowich marche avec 25.000 hommes sur Brescia.

Bonaparte profite habilement de la faute de ses adversaires : il quitte brusquement le siège de Mantoue, et laisse devant la place sa grosse artillerie, concentre ses troupes à Roverbello, tombe sur Quasdanowich, le bat successivement à Salo et Lonato, et le force à se réfugier dans les montagnes du Tyrol. Cet heureux succès obtenu, il court sur Wurmser, le bat complètement à Castiglione, passe le Mincio en sa présence et le rejette dans le pays de Trente.

Ces divers combats, qui durèrent de puis le 1er jusqu’au 5 août, et que, pour cela, les Français appelèrent la bataille des cinq jours, coûtèrent à l’Autriche plus de 20.000 hommes et 50 pièces de canon.

Bonaparte, après ses avantages, se met à la poursuite de Quasdanowich, l’atteint, le bat à Serra-Valla, Ponte-San-Marco. Roveredo, et dans les gorges de Caliano.

Cependant Wurmser avait repris le chemin de Mantoue, et son armée filait par les gorges de Brenta. Bonaparte, qui a prévu ce mouvement, abandonne le Tyrol et va se montrer aux Autrichiens à Bassano, aux gorges de Primolano, au fort de Cavalo. Néanmoins Wurmser, séparé encore une fois du corps de Gnosdanovich, trouve enfin le moyen d’entrer dans Mantoue. Cette place, dont la garnison vient de recevoir un renfort si considérable, semble pouvoir soutenir victorieusement les attaques des assiégeants, d’autant plus qu’une nouvelle armée arrivait pour la secourir. L’Autriche, victorieuse sur le Rhin, résolut de reprendre à tout prix les possessions qu’elle avait perdue en Italie et de faire lever le siège de Mantoue. Alvinzi, général expérimenté, est chargé d’aller faire cette conquête à la tête de 45.000 hommes. Ce général commet la même faute que Wurmser : il partage ses forces : il laisse 15.000 hommes à Davidowich, avec ordre de descendre les vallées de l’Adige, et lui-même se dirige sur Mantoue, par le Véronnais, avec 30.000 hommes.

Dans ce moment, le général français, affaibli par les combats et les garnisons qu’il a dû laisser dans les forteresses qu’il a prises, ne peut disposer que de 33.000 hommes ; mais, par la hardiesse de ses mouvements, par les savantes dispositions qu’il sait prendre à propos, il supplée avantageusement à l’insuffisance de ses moyens.

Au moment où l’on s’y attend le moins, il abandonne le blocus, place 3.000 hommes à Vérone, se porte rapidement sur Ronco, jette un pont sur l’Adige, le traverse avec l’armée, et prend le chemin d’Arcole, lieu devenu célèbre à jamais par l’action meurtrière que les deux armées se livrèrent dans ses environs. Une chaussée étroite conduisait au port ; Bonaparte ordonne de marcher sur la chaussée et d’aller forcer le passage du pont ; mais sa colonne de grenadiers, prise en flanc par le feu de l’ennemi, s’arrête ; Bonaparte descend de cheval, saisit un drapeau et le jette sur le pont en s’écriant : Soldats ! n’êtes-vous plus les braves de Lodi ? suivez-moi ! Le feu des Autrichiens devient si terrible que les troupes refusent d’avancer : l’attaque n’eut point de succès.

Désespérant de réussir sur ce point, il prend la résolution de retourner à Ronco et dérobe sa marche à Alvinzi. Il fait allumer desfeuxsur la chaussée d’Arcole, et, le lendemain, il se trouve libre de livrer bataille à celui des trois corps autrichiens qu’il lui plaira ; il choisit le plus fort, celui d’Alvinzi, qu’il repousse au delà de Vicence, après lui avoir tué 5.000 hommes, fait 8.000 prisonniers, et pris 30 pièces de canon. Le lendemain, ce fut le tour de Davidowich, qu’il a obligé de se réfugier dans le Tyrol, et Wurmser qui commande le troisième corps, n’a que le temps de rentrer dans Mantoue, où il se voit de nouveau bloqué par Serrurier.

Cependant les Autrichiens, dont on ne saurait trop admirer la contenance ou plutôt l’opiniâtreté, ne désespèrent pas, malgré leurs nombreuses défaites, de faire tourner la fortune en leur faveur. Alvinzi et Provera descendent tout à coup du Tyrol à la tête d’une armée nouvelle et nombreuse. Provera se dirige sur Mantoue avec 12.000 hommes ; Alvinzi, avec le gros de l’armée, se met à la poursuite de Joubert, qui se retire sur Rivoli : Bonaparte, qui n’avait que 20.000 hommes disponibles pour livrer bataille, donne ordre à Joubert de tenir ferme à Rivoli, et il va attendre l’ennemi derrière cette position. Le général autrichien, trop confiant dans la supériorité de son armée, en détache une partie sous les ordres du général Lusignan, et il s’engage avec le gros de ses forces dans les vallées de l’Adige et de la Carona, dont le plateau de Rivoli est le nœud. Il s’empare de ce plateau, sur lequel il place 2.000 hommes ; mais au moment où il se croit maître de la division Joubert, il se voit coupé ; le plateau de Rivoli est pris, et ceux qui le gardaient mettent bas les armes. Enfin la colonne de Lusignan vient attaquer l’armée française sur ses derrières : elle est prise presque en entier par Masséna avec son général. Provera et sa division eurent le même sort. Wurmser est repoussé dans Mantoue, et dix-sept jours après, ayant vu détruire sous ses murs les restes de la quatrième armée autrichienne, il se voit dans la nécessité de capituler.

Les batailles de Rivoli et de la Favorite, et la prise de Mantoue, coûtèrent, en trois jours, à l’Autriche, 45.000 hommes tués ou faits prisonniers et 600 bouches à feu.

Le général en chef, pour punir le pays d’avoir enfreint l’armistice de Bologne, lui impose le traité de Tolentino.

En moins de douze mois, à l’âge de 28 ans, Bonaparte a détruit quatre armées autrichiennes, donné à la France une partie du Piémont, fondé deux républiques en Lombardie, conquis toute l’Italie, depuis le Tyrol jusqu’au Tibre, signé des traités avec les souverains du Piémont, de Parme, de Naples, de Rome. Le grand guerrier et le grand politique marchent de front. Toute la France a les yeux sur Bonaparte et ne regarde que lui ; le Directoire, dont il a éclipsé la considération et le pouvoir, l’invite plutôt qu’il ne lui commande, à poursuivre ses conquêtes et à marcher sur la capitale de l’Autriche.

Cette puissance, attérée par la chute de Mantoue et se voyant menacée dans ses propres États, ordonne à l’archiduc Charles d’aller, avec l’élite de l’armée qu’il commande, sur le Rhin, s’opposer en Italie aux progrès de Bonaparte.

Celui-ci, apprenant la marche de son noble adversaire, fait mettre en mouvement une armée de 53.000 hommes, à laquelle s’étaient réunies la division Delmas et la division Bernadotte. En arrivant à l’armée de Bonaparte, ce dernier avait dit à ses soldats : « Soldats de l’armée du Rhin, songez que l’armée d’Italie nous regarde. »

Bonaparte, à la tête d’une division de 37.000 hommes, emporte Tarri. Il envoie trois autres divisions forcer le passage du Tagliamento, défendu par l’archiduc en personne : elles obtiennent l’avantage, poursuivent ce prince sur l’Isonzo, et s’emparent de l’importante forteresse de Palma-Nova ; et vingt jours plus tard, l ! archiduc, ayant perdu le quart de son armée, est obligé de se retirer sur Saint-Weith et sur la Muhr.

Cependant, Bonaparte avait détaché 16.000 hommes sous la conduite du général Joubert, qui culbute les généraux Laudon et Kerpen et force tous les défilés du Tyrol, pendant que Bernadotte marchait sur Leybach.

Enfin, lé 31 mars, un an après son départ de Nice, le vainqueur, arrivé à Klagenfurth, a la générosité d’offrir la paix à l’Autriche, qui, d’abord, a l’insolence de la refuser. L’armée républicaine se remet en marche. Masséna force les défilés de Neumarch, s’empare de la position d’Hunsdmark. Le moment approchait ou une grande bataille allait décider du sort de Bonapavte et de celui de la maison d’Autriche ; mais deux ennemis se rendirent au quartier général français, et le 7 avril un armistice est accordé à Indenburg, et le 15, les préliminaires de la paix sont convenus à Léoben. C’est à cette occasion que Bonaparte dit aux négociateurs autrichiens : « Votre gouvernement a envoyé contre moi quatre armées sans généraux, et cette fois un général sans armée. » Bel éloge des talents militaires du prince Charles.

La dépêche du 19 avril, qui apprend au Directoire la signature des préliminaires, lui révèle aussi toute l’indépendance de son général, et peut lui donner des craintes sur un avenir que sa politique inquiète et jalouse n’a pas deviné. Voici quelques passages de cette importante dépêche :

« Si je me fusse, au commencement de la campagne, obstiné à aller à Turin, je n’aurais jamais passé le Pô ; si je m’étais obstiné àaller à Rome, j’aurais perdu Milan ; si je m’étais obstiné à aller à Vienne, peut-être aurais-je perdu la République. Dans la position des choses, les préliminaires de la paix, même avec l’empereur, sont devenus une opération militaire. Cela sera un monument de la gloire de la République française, et un présage infaillible qu’elle peut, en deux campagnes, soumettre le continent de l’Europe. Je n’ai pas, en Allemagne, une seule contribution ; il n’y a pas eu une seule plainte contre nous. J’agirai de même en évacuant ; et, sans être prophète, je sens que le temps viendra où nous tirerons parti de cette sage conduite. Quant à moi, je vous demande du repos. J’ai justifié la confiance dont vous m’avez investi ; je ne me suis jamais considéré, pour ainsi dire, dans toutes mes opérations, et je me suis aujourd’hui lancé sur Vienne, ayant acquis plus de gloire qu’il n’en faut pour être heureux, et ayant derrière moi les superbes plaines d’Italie, comme j’avais fait au commencement de la campagne dernière, en cherchant du pain pour l’armée, que la République ne pouvait plus nourrir. »

Pendant que Bonaparte marchait sur Vienne par les défilés de la Carinthie, les nobles et le clergé vénitiens levaient des troupes pour l’empêcher de rentrer en Italie ; et tandis qu’il stipulait à Léoben la cessation de l’effusion du sang, le meurtre des Français commandé par le Sénat, était prêché dans toutes les églises. La deuxième fête de Pâques, au son des cloches, tous les Français qui se trouvaient à Vérone sont égorgés. Ce crime inouï sera à jamais connu sous le nom de Pâques vénitiennes.

De tels attentats ne pouvaient rester impunis : l’aristocratie vénitienne est détruite, et le lion de Saint-Marc renversé, pour toujours, par celui qui mérita réellement alors le nom glorieux de libérateur de l’Italie. Le 16 vendémiaire an VI (7 octobre 1797), Bonaparte signa à Campo-Formio ce fameux traité qui donnait à la République la possession des Pays-Bas autrichiens. De cette époque si glorieuse pour la France, date toutefois l’asservissement de Venise, cédée injustement à l’Autriche ; la République française disposa d’un État indépendant et son injustice dure encore.

Après la concession de ce traité, Bonaparte, vainqueur et pacificateur, reçut ordre d’aller présider au congrès de Rastadt la légation française. Il y signa, avec le comte de Cobentzel, la convention militaire relative à l’évacuation respective des deux armées.

Enfin, Bonaparte quitta Rastadt pour venir triompher à Paris ; il y fut reçu avec un enthousiasme extraordinaire. Le Directoire fut justement effrayé de cette puissance de gloire qu’il ne pouvait braver, ni récompenser dignement. Cependant, comme il ne pouvait se dispenser de s’associer d’une manière quelconque au triomphe du vainqueur de l’Italie, il se décida à lui donner, dans la cour du palais du Luxembourg, une fête extraordinaire ; la pompe qu’il déploya dans cette occasion ne trompa personne, ni celui qui en était l’objet, ni la portion éclairée des spectateurs.

Cette fête eut lieu le 20 frimaire (10 décembre 1797), en présence de presque tous les ambassadeurs des puissances armées. La vaste cour du Luxembourg offrait, entre autres ornements, les drapeaux conquis par l’armée d’Italie, groupés et formant comme un dais au-dessus des cinq directeurs ; ils étaient pour eux, ce que justifièrent les événements, l’épée de Damoclès.

Bonaparte, en remettant solennellement au pouvoir exécutif le traité de Campo-Formio, prononça un discours dans lequel on remarqua cette phrase : « Lorsque le peuple français sera assis sur les meilleures lois organiques, l’Europe entière deviendra libre. » Barras, chargé de lui répondre au nom de ses collègues, dit que la nature avait épuisé toutes ses richesses pour créer Bonaparte. Bonaparte, ajouta-t-il, a médité ses conquêtes avec la pensée de Socrate : il a réconcilié l’homme avec la guerre. Étrange galimathias dans la bouche d’un homme qui se disait républicain par excellence.

Quelques jours après, le héros fut fêté avec non moins d’éclat par les Conseils, dans la grande galerie du Musée, et le département donna le nom de Victoire à la rue Chantereine, dans laquelle il avait sa maison. L’Institut le choisit pour remplacer Carnot, alors proscrit comme royaliste.

Les lettres, les arts s’empressaient autour de lui ; le royaliste de Bonald lui offrit un de ses livres, et le républicain David son pinceau. On rapporte une anecdote qui, si elle n’est point complètement vraie, donne du moins une idée de l’influence que pouvait exercer sur l’esprit de Bonaparte l’enthousiasme extrême dont il était l’objet de la part de la nation tout entière ; la voici : David voulait le représenter à cheval sur le pont d’Arcole ou de Lodi ; Non, répondit-il, j’y serais avec toute l’armée ; représentez-moi de sang-froid sur un cheval fougueux.

L’ivresse, exaltait toutes les têtes ; aux théâtres et dans tous les lieux publics, on n’entendait que le cri de Vive Bonaparte !

Cependant, pour donner de l’aliment à son activité naturelle et un peu de repos à la reconnaissance chagrine du Directoire, Bonaparte partit pour aller inspecter son armée dite d’Angleterre, dont il avait été nommé généralissime quelque temps auparavant. Après avoir parcouru les côtes du Nord, de la Normandie et de la Bretagne, il revint à Paris, rempli d’un projet qui devait l’affranchir de la méfiance du Directoire et de la nullité d’un commandement dérisoire qui ne lui avait été donné que pour le tenir éloigné des affaires et dans l’inaction.

Ce projet avait pour but la mémorable expédition d’Égypte ; l’idée de cette expédition lui était venue au milieu de ses triomphes en Italie : il s’en était ouvert, assure-t-on, au savant Monge, lors de son séjour à Milan.

Pendant qu’il négociait la paix à Passeriano, il adressa à l’escadre de l’amiral Brueys, stationnée dans l’Adriatique, la proclamation suivante : « Camarades, dès que nous aurons pacifié le continent ; nous nous réunirons à vous pour conquérir la liberté des mers. Sans vous, nous ne pouvons porter la gloire du nom français que dans un petit coin du continent ; avec vous, nous traverserons les mers, et la gloire nationale verra les régions les plus éloignées. »

À son retour de l’inspection des côtes de l’Océan, bien convaincu de la nullité du commandement qu’on lui avait donné sous le nom de général de l’armée d’Angleterre, et comprenant fort bien qu’il serait presque impossible d’étendre la guerre sur le territoire de cette puissance, entourée quelle est de mers de tous côtés, il conseilla au Directoire de l’attaquer dans ses possessions de l’Inde, contre lesquelles il serait long sans doute, mais aisé pourtant de mener une armée par terre. Pour convaincre les Directeurs, il leur cita l’exemple d’Alexandre qui, parti d’une province d’Europe, avait conduit, à travers des peuples redoutables, ses armes victorieuses jusqu’aux bouches du Gange. La France, bien autrement puissante que l’antique Macédoine, n’avait pas, disait-il, à craindre d’être traitée de téméraire en imitant l’exemple d’Alexandre ; il lui était très-facile de porter une armée en Égypte, de faire la conquête de ce pays, et de se rendre, par l’isthme de Suez en Asie, et de là dans les contrées que les Anglais possèdent dans l’Inde.


VI. Égypte.[modifier]

Le bruit court tout à coup que 40.000 hommes de troupes de terre et 10.000 marins sont réunis dans les ports de la Méditerranée ; qu’un armement immense se préparé à Toulon : 13 vaisseaux de ligne, 14 frégates, 400 bâtiments sont équipés pour le transport de cette nombreuse armée, dont la destination est toujours un mystère impénétrable : Où va-t-elle ? on ne sait. Pourquoi la commission des sciences et des arts a-t-elle envoyé à Toulon cent de ses membres pris dans chacune de ses classes ? Aurait-on l’intention d’aller fonder une colonie dans quelque terre éloignée ?

Le général en chef avait sous ses ordres Berthier, Caffarelli, Kléber, Desaix, Lannes, Damas, Murat, Andréossi, Belliard, Menou et Zayonscheck, etc. Parmi ses aides-de-camp on remarquait son frère Louis, Duroc, Eugène Beauharnais, le noble polonais Sulkowski.

La grande flotte de Toulon avait reçu les escadres de Gênes, de Civita-Vecchia, de Bastia ; elle était commandée par l’amiral Brueys et les contre-amiraux Villeneuve, Duchayla, Decrès et Gantheaume.

On était sur le point d’appareiller et de partir, lorsqu’un incident de peu d’importance réelle vint tout suspendre et tout arrêter : le drapeau tricolore arboré sur le palais de France, dans la capitale de l’Autriche, par Bernadotte, ambassadeur de la République, avait donné lieu à un tumulte dans lequel le caractère de l’ambassadeur se trouvait outragé, et Bernadotte avait quitté Vienne. Les avantages reconnus par le traité de Campo-Formio étaient donc remis en question, et une paix glorieuse, obtenue après tant de combats et de sacrifices, semblait rompue où l’on se flattait de la voir affermie pour longtemps.

Dans la crainte d’une rupture avec l’empereur, le Directoire ne vit qu’un homme, Bonaparte, qu’il fût prudent de lui opposer. Cependant, après quelques explications, les affaires s’arrangèrent et la paix fut maintenue. Bonaparte eut ordre de se rendre à Toulon le plus tôt possible. On prétend que, dans une conférence orageuse qu’il eut avec le Directoire, il menaça de donner sa démission, et que le directeur Rewbell, lui présentant la plume, lui dit : Signez-la, général.

Bonaparte partit, et il arriva à Toulon le 9 mai. Dix jours après, au moment de s’embarquer, s’adressant particulièrement à ses braves de l’armée d’Italie, il leur dit : Soldats ! vous êtes une des ailes de l’armée d’Angleterre. Vous avez fait la guerre des montagnes, des plaines et des sièges ; il vous reste à faire la guerre maritime. Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette même mer et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter les fatigues, disciplinées et unies entre elles… Soldats, matelots, vous avez été jusqu’à ce jour négligés ; aujourd’hui, la plus grande sollicitude de la République est pour vous… Le génie de la liberté, qui a rendu, dès sa naissance, la République, arbitre de l’Europe, veut qu’elle le soit des mers et des nations les plus lointaines. Le jour de son arrivée, il leur avait dit : Je promets à chaque soldat qu’au retour de cette expédition, il aura à sa disposition de quoi acheter six arpents de terre.

L’armée, pleine de confiance dans les talents de son général, s’embarqua avec joie ; vingt jours après, on était devant Malte. Bonaparte n’avait certainement aucune raison légitime pour attaquer et prendre cette île de vive force ; il en allégua de futiles, et, grâce au peu d’attachement que la population avait conservé pour les chevaliers, il suffit de quelques coups de canon pour faire tomber la redoutable forteresse de Lavalette au pouvoir des Français ; ce qui fit dire au général Casa-Bianca : « Il est fort heureux qu’il se soit trouvé quelqu’un ici pour nous ouvrir les portes de cette place. » Bonaparte s’empara de Malte par la raison du plus fort, et surtout à cause de son importante position dans la Méditerranée.

Avant de quitter cette île, le général en chef fit mettre en liberté les captifs mahométans qui languissaient dans les bagnes de la religion. Il y avait dans cet acte, au moins autant de politique que d’humanité : on allait combattre contre des Musulmans, il fallait, autant que possible, se les rendre favorables par des procédés généreux. Treize jours après le départ de Malte, la flotte était en vue d’Alexandrie. Avant le débarquement, qui se fit immédiatement, le général avait adressé cette proclamation à son armée : « Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans ; leur premier article de foi est celui-ci : Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. Ne les contredites pas ; agissez avec eux comme vous avez agi avec les Juifs, avec les Italiens ; ayez des égards pour leurs muphtis et pour leurs imans, comme vous en avez eu pour les rabbins et les évêques. Ayez pour les cérémonies que prescrit l’Alcoran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et celle de Jésus-Christ. Les légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez ici des usages différents de ceux de l’Europe, il faut vous y accoutumer. Les peuples chez lesquels nous allons, traitent les femmes différemment que nous ; mais dans tous les pays celui qui viole est un monstre. Le pillage n’enrichit qu’un petit nombre d’hommes ; il nous déshonore, il détruit nos ressources ; il nous rend ennemis des peuples qu’il est de notre intérêt d’avoir pour amis. La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre. Nous trouverons à chaque pas de grands souvenirs dignes d’exciter l’émulation des Français. »

Menou, qui devait sortir le dernier de l’Égypte, y prend terre le premier. Bonaparte et Kléber débarquent ensemble et le joignent dans la nuit au Marabou, sur lequel fut planté en Afrique le premier drapeau tricolore. Le général en chef, instruit qu’Alexandrie a l’intention de lui opposer de la résistance, se hâte de débarquer, et à deux heures du matin, il se met en marche sur trois colonnes, arrive à l’improviste sous les murs de la place, ordonne l’assaut ; l’ennemi cède et fuit. Nos soldats, malgré l’ordre de leur chef, se précipitent dans la ville, qui n’a pas le temps de capituler et se rend à discrétion.

Une fois maître de cette capitale, et avant de pénétrer plus avant sur le sol égyptien, le vainqueur adressa le 1er juillet cette proclamation aux habitants musulmans d’Alexandrie :

« Depuis trop longtemps les beys qui gouvernent l’Égypte insultent à la nation française et couvrent ses négociants d’avanies. L’heure de leur châtiment est arrivée. Depuis trop longtemps ce ramassis d’esclaves, achetés dans le Caucase et la Géorgie, tyrannise la plus belle partie du monde ; mais Dieu, de qui dépend tout, a ordonné que leur empire finisse. Peuple de l’Égypte, on vous dira que je viens pour détruire votre religion, ne le croyez pas ; répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte Dieu, son prophète et le Coran plus que les Mamelucks. Dites-leur que tous les hommes sont égaux devant Dieu ; la sagesse, les talents, les vertus mettent seuls delà différence entre eux… Y a-t-il une plus belle terre ? elle appartient aux Mamelucks. Si l’Égypte est leur ferme, qu’ils montrent le bail que Dieu leur en a fait… Cadis, cheiks, imans, tchorbadjis, dites au peuple que nous sommes aussi de vrais musulmans. N’est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte ? N’est-ce pas nous qui avons détruit le pape qui disait qu’il fallait faire la guerre aux musulmans ? N’est-ce pas nous qui avons été dans tous les temps les amis du Grand-Seigneur et les ennemis de ses ennemis ?… Trois fois heureux ceux qui seront avec nous ! ils prospéreront dans leur fortune et dans leur rang. Heureux ceux qui seront neutres ! ils auront le temps de nous connaître, et ils se rangeront avec nous. Mais malheur, trois fois malheur à ceux qui s’armeront pour les Mamelucks et qui combattent contre nous ! il n’y aura pas d’espérance pour eux, ils périront. »

Lorsque tout est complètement débarqué, l’amiral Brueys reçoit ordre de conduire la flotte dans le mouillage d’Aboukir. Quant à l’escadre, elle doit ou entrer dans le vieux port d’Alexandrie, si cela se peut, ou bien se rendre à Corfou. L’arrivée indubitable des Anglais, qui déjà s’étaient montrés dans les parages d’Alexandrie vingt-quatre heures avant l’arrivée des Français, rendaient ces précautions nécessaires. Il était de la plus grande prudence d’éviter les chances d’un combat naval : une défaite pouvait avoir les suites les plus désastreuses sous tant de rapports ; il était encore du plus grand intérêt de marcher au plus vite sur le Caire, afin d’effrayer les chefs des ennemis et de les surprendre avant qu’ils eussent pris toutes leurs mesures de défense.

Desaix se met en route avec sa division et 2 pièces de campagne ; il arrive, à travers le désert, le 18 messidor, à Demenhour, à quinze lieues d’Alexandrie. Bonaparte, en quittant cette dernière ville, en laisse le commandement à Kléber. Le général Lugua marche sur Rosette ; il a ordre de s’en emparer et de protéger l’entrée dans le port de la flottille française, qui doit suivre la route du Caire, sur la rive gauche de ce fleuve, et rejoindre l’armée par Rahmanié. Le 20 mars, Bonaparte arrive à Demenhour, où il trouve l’armée réunie. Le 22, on se met en marche pour Rahmanié : on s’y repose en attendant la flottille, qui porte les provisoins : elle arrive le 24. L’armée se remet en marche pendant la nuit ; la flottille suit son mouvement.

La violence des vents l’entraîne tout à coup au delà de la gauche de l’armée et la pousse contre la flottille ennemie. Celle-ci est soutenue par le feu de 4.000 Mamelucks, renforcés de paysans et d’Arabes, et cependant, quoique inférieurs en nombre, les Français font perdre à l’ennemi ses chaloupes canonnières. Attiré par le bruit du canon, Bonaparte accourt au pas de charge. Le village de Chebreis est attaqué et emporté après deux heures d’un combat des plus acharnés. L’ennemi fuit en désordre vers le Caire, laissant 600 morts sur le champ de bataille.

Après un jour de repos à Chebreis, l’armée victorieuse se remet à sa poursuite. Le 2 thermidor, on arrive à une demi-lieue du village d’Embabé. La chaleur était insupportable : l’armée, accablée de fatigue, aurait eu besoin de prendre quelque repos ; mais les Mamelucks que l’on voyait se déployer en avant du village, ne lui en donnaient pas le temps. Bonaparte range ses troupes en bataille, et leur montrant les fameuses Pyramides que l’on apercevait en arrière de la gauche de l’ennemi, il s’écria : « Soldats, songez que du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent. » Et en même temps, il ordonne l’attaque.

La cavalerie des Mamelucks, la plus brave du monde, fit des prodiges de valeur pour essayer de rompre les rangs des Français, disposés en bataillons carrés. Vingt fois ils revinrent à la charge avec la même audace et la même opiniâtreté ; on en vit hacher les canons des fusils de nos soldats à coups de sabre ; d’autres poussaient leurs chevaux à reculons contre ces murailles hérissées de fer, dont l’inébranlable résistance excitait leur fureur et leur désespoir. Après des efforts inouïs, ces braves se retirent, laissant 3.000 des leurs sur le lieu de l’action. Le village d’Embabé est enlevé à la baïonnette ; 40 pièces de canon, 400 chameaux, des armes, des vivres, des richesses de toute espèce furent le fruit de cette victoire qui prit le nom des Pyramides.

La brigade Dupuy, qui continue à suivre l’ennemi en déroute, entre pendant la nuit dans le Caire que les beys Mourad et Ibrahim venaient de quitter.

Le 4 thermidor, les grands de cette capitale se rendent à Gizeh, auprès du général en chef, et lui offrent de lui remettre la ville. Trois jours après, il y transporte son quartier général. Desaix reçoit l’ordre de suivre Mourad, qui avait pris le chemin de la haute Égypte. Un corps d’observation est placé à Elkanka pour surveiller les mouvements d’Ibrahim, qui se dirigeait vers la Syrie. Bonaparte en personne se met à sa poursuite, le bat à Salahie et le chasse complètement de l’Égypte, après quoi il revient au Caire. Chemin faisant, il reçoit la triste nouvelle que la flotte française venait d’être détruite presqu’en totalité par les Anglais, à Aboukir. Ce désastreux événement ne le déconcerta point : toujours impénétrable, nul ne s’aperçut de l’émotion qu’il devait éprouver intérieurement. Après avoir lu tranquillement la dépêche qui lui apprenait que lui et son armée étaient dès lors prisonniers en Égypte : « Nous n’avons plus de flotte, dit-il ; eh bien ! il faut rester ici, ou en sortir grands comme les anciens. » L’armée se montra satisfaite de cette courte et si énergique allocution ; mais les populations indigènes, considérant la défaite d’Aboukir comme un retour prochain de la fortune en leur faveur, s’occupèrent dès lors des moyens de secouer le joug odieux que des étrangers s’efforçaient de leur imposer, et de les chasser de leur pays. Ce projet eut bientôt un commencement d’exécution.

Cependant Bonaparte, aussi bon politique qu’habile général, se comporte en Égypte comme s’il en était le souverain absolu : placé sous un pavillon, il préside à la fête du Nil ; c’est lui qui donne le signal de jeter dans les flots la statue de la fiancée du fleuve, son nom et celui de Mahomet sont confondus dans les mêmes acclamations ; par ses ordres, on fait des largesses au peuple, il donne le caftan aux principaux officiers.

Peu de temps après arriva l’anniversaire de la naissance du prophète ; cette solennité fut célébrée avec la plus grande pompe. Bonaparte dirigea lui-même les évolutions militaires qui eurent lieu en cette occasion ; il parut à la fête et chez le cheik vêtu à l’orientale, le turban en tête ! c’est à cette occasion que le divan le qualifia du titre d’’’Ali-Bonaparte’’. Vers la même époque, il fit prendre des mesures sévères pour la protection de la caravane des pèlerins qui se rendait à La Mecque ; à ce sujet, il écrivit lui-même une lettre au shérif de cette ville.

Néanmoins les populations, nullement convaincues de la sincérité de toutes ces tentatives de conciliation, se révoltaient sans cesse. Le prélèvement des impôts devenus nécessaires pour subvenir aux besoins de l’armée, et surtout le fanatisme religieux, les animaient d’une haine implacable contre les Français. Les attaques imprévues, le poignard, tous les moyens étaient licites pour exterminer ces infidèles venus de l’Occident ; les exécutions militaires ne faisaient qu’exaspérer ces fureurs loin de les éteindre ; les Français, enfin, n’étaient véritablement les maîtres que du terrain qu’ils avaient sous leurs pieds.

Le 22 septembre 1798 amena l’anniversaire de la fondation de la République. Bonaparte fit célébrer cette fête avec toute la magnificence possible. Par ses ordres, un cirque immense fut construit dans la plus grande place du Caire ; 105 colonnes, sur chacune desquelles flottait un drapeau portant le nom d’un département, décoraient cette construction, dont un obélisque colossal, chargé d’inscriptions, occupait le centre ; sur sept autels antiques se lisaient les noms des braves morts au champ d’honneur. On entrait dans l’enceinte en passant sous un arc de triomphe, sur lequel était représentée la bataille des Pyramides. Il y avait là un peu de maladresse : si cette peinture flattait l’orgueil de nos soldats, elle devait faire éprouver des sentiments pénibles aux Égyptiens vaincus, et dont on s’efforçait, mais en vain, de faire des alliés fidèles.

Le jour de cette fête, le général en chef adresse une allocution aux soldats, dans laquelle, après avoir fait l’énumération de leurs exploits depuis le siège do Toulon, il leur disait : « Depuis l’Anglais, célèbre dans les arts et le commerce, jusqu’au hideux et féroce Bédouin, vous fixez les regards du monde. Soldats, votre destinée est belle… Dans ce jour, 40 millions de citoyens célèbrent l’ère du gouvernement représentatif, 40 millions de citoyens pensent à vous. »

Les hommes puissants et que la fortune favorise trouvent des flatteurs partout, même parmi leurs plus cruels ennemis. On chantait dans la grande mosquée du Caire : « Réjouissez-vous, ô fils des hommes ! de ce que le grand Allah n’est plus irrité contre nous ! Réjouissez-vous de ce que sa miséricorde a amené les braves de l’Occident pour vous délivrer du joug des Mamelucks ! Que le grand Allah bénisse le favori de la victoire ! que le grand Allah fasse prospérer l’armée des braves de l’Occident.

Cependant les fils des hommes tramaient dans l’ombre des complots pour exterminer les braves de l’Occident.

Après s’être rendu maître du pays par la force, Bonaparte voulut faire jouir l’Égypte de tous les bienfaits de la civilisation. Par ses soins, le Caire prit bientôt l’aspect d’une ville européenne ; son administration fut confiée à un Divan choisi parmi les hommes les plus recommandables de la province. Les autres villes reçurent en même temps des institutions municipales. Un Institut, composé à l’instar de celui de la mère-patrie, fut organisé ; le conquérant, devenu législateur le dota d’une bibliothèque, d’un cabinet de physique, d’un laboratoire de chimie, d’un jardin de botanique, d’un observatoire, d’un musée d’antiquités, d’une ménagerie et au titre d’académicien, il joignit celui de Président de l’Institut d’Égypte.

Par ses ordres, des savants dressèrent un tableau comparatif des poids et mesures égyptiens et français, ils composèrent un vocabulaire français-arabe et ils calculèrent un triple calendrier égyptien, cophte et européen. Deux journaux, l’un de littérature et d’économie politique, sous le titre de Décade égyptienne, l’autre de politique, sous celui de Courrier égyptien, furent rédigés au Caire.

L’armée, considérablement réduite, autant par les maladies que par le fer de l’ennemi, ne devait plus s’attendre depuis l’incendie de la flotte à recevoir des renforts de la mère-patrie. Pour obvier à cet inconvénient, Bonaparte ordonna une levée parmi les esclaves, depuis l’âge de seize jusqu’à vingt-quatre ans ; 3.000 marins, échappés au désastre d’Aboukir, furent enrégimentés et formèrent la légion nautique.

Toutes les rues du Caire étaient fermées la nuit par des portes, afin de mettre les habitants à l’abri d’un coup de main de la part des Arabes. Le général en chef fit enlever ces clôtures, derrière lesquelles, en cas de sédition, les Égyptiens pouvaient combattre avec quelque avantage contre les Français ; l’événement justifia la prévoyance de Bonaparte.

Le 22 octobre 1798, pendant qu’il était au vieux Caire, la population de la capitale se répand en armes dans les rues, se fortifie sur divers points, et principalement dans la grande mosquée ; le chef de brigade Dupuy, commandant de la place, est tué le premier ; le brave Salkowski, aide-de-camp chéri de Bonaparte, a le même sort. Excités par les cheicks et les imans, les Égyptiens ont juré par le prophète d’exterminer tous les Français ; tous ceux qu’ils rencontrent, soit dans leurs maisons, soit dans les rues, sont impitoyablement égorgés. Des rassemblements se pressent aux portes de la ville pour en défendre l’entrée au général en chef qui, repoussé à la porte du Caire, est obligé de faire un détour pour entrer par celle de Boulack.

La situation de l’armée française était des plus critiques : les Anglais menaçaient les villes maritimes ; Mourad-Bey tenait toujours la campagne dans la haute Égypte ; les généraux Menou et Dugua contenaient à peine la basse Égypte. Les Arabes réunis aux paysans faisaient cause commune avec les révoltés du Caire ; tout le désert était en armes.

Dans un manifeste du Grand Seigneur, répandu avec profusion dans toute l’Égypte, on lisait : « Le peuple français (Dieu veuille détruire son pays de fond en comble !) est une nation d’infidèles obstinés et de scélérats sans frein… Ils regardent le Coran, l’Ancien Testament et l’Évangile, comme des fables… Dans peu, des troupes aussi nombreuses que redoutables s’avanceront par terre, en même temps que des vaisseaux aussi hauts que des montagnes couvriront la surface des mers… Il vous est, s’il plaît à Dieu, réservé de présider à leur entière destruction (des Français) ; comme la poussière que les vents dispersent, ils ne restera plus aucun vestige de ces infidèles : car la promesse de Dieu est formelle, l’espoir du méchant sera trompé, et les méchants périront. Gloire au Seigneur des mondes ! »

Bonaparte, toujours plus grand que le danger, n’est point déconcerté par l’orage qui le menace de toutes parts ; par ses ordres, les Arabes sont repoussés dans le désert ; l’artillerie est braquée tout autour de la ville rebelle ; il poursuit lui-même les révoltés de rue en rue, et les oblige à se concentrer dans la grande mosquée ; il a la générosité de leur offrir leur pardon, ils le refusent, et persistent dans leur obstination : par bonheur pour les Français, le ciel se couvre de nuages, le tonnerre gronde ; ce phénomène est fort rare en Égypte, les Musulmans, ignorants et superstitieux, le considèrent comme un avertissement du ciel, et ils implorent la clémence de leurs ennemis : « Il est trop tard, leur fait répondre Bonaparte ; vous avez commencé, c’est à moi de finir. » Et, tout de suite, il ordonne à ses canons de foudroyer la mosquée. Les Français en brisent les portes et s’y introduisent de vive force : animés par la fureur et la vengeance, ils font un carnage affreux des malheureux Égyptiens.

Redevenu le maître absolu de la ville, le général en chef fit rechercher les auteurs et les instigateurs de la révolte. Quelques cheicks, plusieurs Turcs ou Égyptiens, convaincus d’avoir trempé dans le complot, furent exécutés ; pour compléter le châtiment, la ville fut frappée d’une forte contribution, et son Divan fut remplacé par une commission militaire.

Afin d’atténuer les effets produits par le firman du Grand Seigneur, on afficha dans toutes les villes de l’Égypte une proclamation qui se terminait ainsi : « Cessez de fonder vos espérances sur Ibrahim et sur Mourad, et mettez votre confiance en celui qui dispose à son gré des empires et qui a créé les humains. » Le plus religieux des prophètes a dit : « La sédition est endormie ; maudit soit celui qui la réveillera ! » La révolte en effet ne se réveilla plus tant que Bonaparte resta en Égypte.

Se voyant de nouveau tranquille possesseur de sa conquête, il profita de ce temps de repos pour aller visiter le port de Suez et s’assurer de ses propres yeux de la possibilité d’un canal creusé, disait-on, dans l’antiquité, par ordre des Pharaons, et qui faisait communiquer la mer Rouge avec la Méditerranée. Avant de partir pour cette expédition, il rendit aux habitants du Caire, comme gage de pardon, leur gouvernement national ; un nouveau Divan, composé de soixante membres, remplaça la commission militaire.

Puis, accompagné de ses collègues de l’Institut, Berthollet, Monge,le père Dutertre, Costaz, Caffarelli, et suivi d’une escorte de 300 hommes, il prit le chemin de la mer Rouge, et trois jours de marche dans le désert suffirent à cette caravane pour arriver à Suez. Après avoir donné des ordres pour compléter les fortifications de la place, Bonaparte traverse la mer Rouge à cheval, et va reconnaître en Arabie les célèbres fontaines de Moïse. À son retour, surpris par la marée montante, il courut risque de se noyer ; mais il était de sa destinée d’être encore longtemps heureux. Arrivé à Suez, il reçoit une députation d’Arabes qui viennent solliciter l’alliance des Français. Cependant, après quelques recherches, on retrouve des traces de l’ancien canal de Sésostris, et le but du voyage est atteint.

Sur ces entrefaites, on apprend que Djezzar, pacha de Syrie, s’est emparé du fort d’El-Arisk, situé dans le désert, à dix lieues de la frontière d’Égypte, qu’il est destiné à défendre. Ne doutant plus de l’imminence d’une guerre avec le Grand-Turc, le général résolut d’en prévenir les événements, et l’expédition de Syrie fut décidée.

De retour au Caire, il donne ordre à 10.000 hommes de se tenir prêts à marcher. Les généraux Bon, Kléber, Lannes et Régnier, commandent l’infanterie, le général Murat la cavalerie, le général Dammartin l’artillerie, et le général Dammartin du Falga l’arme du génie. Le contre-amiral Perrée doit, avec trois frégates, aller croiser devant Jaffa, et apporter l’artillerie de siège : celle de campagne est de 80 bouches à feu.

Régnier, qui commande l’avant-garde, arrive en peu de jours devant El-Arisk, s’empare de la place, détruit une partie de la garnison, et force le reste à se réfugier dans le château ; en même temps il met en fuite les Mamelucks d’Ibrahim et se rend maître de leur camp. Sept jours après son départ du Caire, Bonaparte arrive devant El-Arisk, et sur-le-champ il fait canonner une des tours du château. La garnison capitule deux jours après ; une partie des soldats prennent du service dans l’armée française.

Après soixante lieues d’une marche pénible dans le désert, l’armée arrive à Gaza ; elle s’y rafraîchit et s’y repose pendant deux jours. Trois jours après, on se trouve sous les murs de Jaffa. Cette place est entourée de hautes murailles, flanquées de tours. Djezzar en a confié la défense à des troupes d’élite ; l’artillerie est servie par 1.200 canonniers turcs. Il est de toute nécessité de s’en rendre maître avant d’aller plus loin. C’est un des boulevards de la Syrie ; son port offre un abri sûr à l’escadre : de sa chute dépend en grande partie le succès de l’expédition.

Tous les ouvrages extérieurs étaient au pouvoir des assiégeants ; la brèche était praticable, lorsque Bonaparte envoya un Turc au commandant de la ville pour le sommer de se rendre. Celui-ci le fait décapiter et ordonne une sortie. Il est repoussé et dès le soir du même jour les boulets des assiégeants font crouler une des tours, et malgré la résistance désespérée de ses défenseurs, Jaffa succombe. Deux jours et deux nuits de carnage suffirent à peine pour assouvir la fureur du soldat ; 4.000 prisonniers sans défense furent égorgés par ordre du général ! Cette barbare exécution a trouvé des apologistes : « Car, disent-ils, pour maintenir dans la soumission un nombre si considérable de captifs, il eût fallu en confier la garde à une escorte qui eût diminué d’autant les forces de l’armée ; que si on leur eût permis de se retirer en toute liberté, il était raisonnable de craindre qu’ils n’allassent grossir les rangs des troupes de Djezzar. »

Avant de quitter Jaffa, Bonaparte y établit un Divan, un grand hôpital, dans lequel furent reçus les soldats atteints de la peste. Des symptômes de cette affreuse maladie s’étaient manifestés parmi les troupes dès le commencement du siège. Un rapport des généraux Bon et Rampon avait donné de vives inquiétudes à Bonaparte sur la propagation de ce fléau. Afin de dissiper les craintes et de tranquilliser les esprits, il parcourut toutes les salles des pestiférés, parla aux malades, les consola, toucha leurs plaies en leur disant : Vous le voyez, cela n’est rien. Au sortir de l’hôpital, il répondit à ceux qui l’accusaient d’avoir commis une grande imprudence : C’était mon devoir, je suis le général en chef.

De Jaffa, l’armée se dirigea sur Saint-Jean-d’Acre. Chemin faisant, elle prit Kaïffa, où elle trouva des munitions et des approvisionnements de toute espèce. Les châteaux de Jaffet, de Nazareth, la ville de Tyr tombèrent aussi en son pouvoir ; mais elle doit trouver le terme ou plutôt la suspension de ses triomphes sous les murs de Saint-Jean-d’Acre. Cette bicoque, située sur le bord de la mer, pouvait recevoir de ce côté des secours de toute espèce ; la marine anglaise renforçait celle du Grand Seigneur et lui servait comme de guide et d’exemple.

Après soixante jours d’attaques réitérées, après deux assauts meurtriers et sans résultat, la place tenait toujours ferme. Cependant, outre les renforts qu’elle attendait du côté de la mer, une grande armée se formait en Asie par ordre du Grand Seigneur et s’apprêtait a marcher contre les infidèles, et Djezzar, pour seconder ses mouvements, ordonne une sortie générale contre le camp de Bonaparte. Cette attaque est soutenue par l’artillerie et les équipages des vaisseaux anglais. Le général en chef, avec son impétuosité ordinaire, eut bientôt refoulé les colonnes de Djezzar derrière leurs murailles.

Après ce succès, il vole au secours du brave Kléber qui, retranché dans les ruines, tenait tête, avec 4.000 Français, à 20.000 Turcs. Bonaparte conçoit d’un coup d’œil tous les avantages que lui offrent les positions de l’ennemi : il envoie Murat, avec sa cavalerie, sur le Jourdain pour en défendre le passage ; Vial et Rampon marchent sur Naplouze, et lui-même se place entre les Turcs et leurs magasins. Ses dispositions sont couronnées du plus heureux succès. L’armée ennemie, attaquée à l’improviste sur divers points à la fois, est mise en déroute et coupée dans sa retraite ; elle laisse 5.000 morts sur le champ de bataille ; ses chameaux, ses tentes, ses provisions deviennent le prix de la victoire des vainqueurs. Tels furent les avantages remportés à la célèbre bataille du Mont-Thabor.

De retour devant Saint-Jean-d’Acre, Bonaparte apprend que le contre-amiral Perrée a débarqué à Jaffa sept pièces de siège ; il ordonne successivement deux assauts qui sont vigoureusement repoussés. Une flotte est signalée, elle porte pavillon ottoman ; il faut se hâter de prendre la ville avant qu’elle n’ait reçu dans son port le secours qui lui arrive. Une cinquième attaque générale est ordonnée ; tous les ouvrages extérieurs sont emportés, le drapeau tricolore est planté sur le rempart, les Turcs sont repoussés dans la ville, et leur feu commence à se ralentir : encore un nouvel effort, et Saint-Jean-d’Acre est pris ou va capituler. Mais il se trouvait dans la place un émigré français, Phélippeaux, officier du génie, un des condisciples de Bonaparte à l’École militaire. Par ses ordres, des canons sont placés suivant les directions les plus avantageuses ; de nouveaux retranchements s’élèvent comme par enchantement derrière les ruines de ceux que les assiégeants ont emportés. En même temps, Sidney-Smith, qui commande la flotte anglaise, arrive à la tête des équipages de ses vaisseaux. Les assiégés reprennent tout leur courage et se pressent à sa suite. La furie des Français est à son comble ; la résistance n’est pas moins opiniâtre. Enfin trois assauts consécutifs et toujours repoussés apprirent à Bonaparte qu’il serait imprudent de s’obstiner plus longtemps à la prise de Saint-Jean-d’Acre. Il en leva le siège, et pour consoler ses soldats, il leur adressa cette proclamation : « Après avoir, avec une poignée d’hommes, nourri la guerre pendant trois mois dans le cœur de la Syrie, pris 40 pièces de campagne, 50 drapeaux, fait 10.000 prisonniers, rasé les fortifications de Gaza, Kaïffa, Jaffa, Acre, nous allons rentrer en Égypte. »

La situation de l’armée est des plus critiques : outre l’ennemi qui pouvait inquiéter ses derrières pendant sa retraite, les fatigues et les privations qui l’attendaient dans le désert, elle avait à sa charge un grand nombre de pestiférés : les laisser en arrière, c’était les livrer à la fureur des Turcs, qui ne manqueraient pas de les égorger en représailles des massacres de Jaffa ; les recevoir et les emmener au milieu de ses rangs, c’eût été favoriser les progrès du fléau de gaîté de cœur.

Il y avait deux dépôts de malades : l’un dans le grand hôpital du mont Carmel, et l’autre à Jaffa. Par ordre du général en chef, tous ceux du mont Carmel furent évacués sur cette dernière ville et sur Tentura. Les chevaux d’artillerie dont les pièces furent abandonnées devant Acre, tous ceux des officiers, tous ceux du général eh chef furent livrés à l’ordonnateur Daure, pour leur servir de transport ; Bonaparte est à pied et donne l’exemple.

L’armée, pour dérober son départ aux assiégés, se mit en larche pendant la nuit. Arrivé à Jaffa, le général ordonne trois évacuations de pestiférés vers trois points différents : l’une par mer, sur Damiette, la seconde et la troisième par terre sur Gaza et sur El-Arisk.

Dans sa retraite, l’armée fait un désert de tous les pays où elle passe : bestiaux, moissons, maisons, tout est détruit par le fer et le feu ; la ville de Gaza, restée fidèle, est seule épargnée.

Enfin, après quatre mois d’absence, l’expédition arrive au Caire avec 1.800 blessés ; elle a perdu en Syrie 600 hommes morts de la peste et 1.200 qui ont péri dans les combats.

L’échec éprouvé devant Saint-Jean-d’Acre avait eu du retentissement en Égypte ; les émissaires turcs et anglais faisaient courir le bruit que l’armée expéditionnaire était en grande partie détruite, que son chef était mort. Bonaparte, en habile politique, détruisit facilement les impressions que ces menées avaient produites sur les esprits, et fit sentir aux Égyptiens combien étaient chimériques les espérances qu’ils avaient fondées sur ses revers. Par ses ordres, les troupes, en entrant en Égypte, prirent l’attitude d’une armée triomphante : les soldats portaient dans leurs mains des branches de palmier, emblèmes de la victoire. Dans sa proclamation aux habitants du Caire, il leur dit : « Il est arrivé au Caire, le Bien-Gardé, le chef de l’armée française, le général Bonaparte, qui aime la religion de Mahomet ; il est arrivé bien portant et bien sain, remerciant Dieu des faveurs dont il le comble. Il est entré au Caire par la porte de la Victoire. Ce jour est un grand jour ; on n’en a jamais vu de pareil ; tous les habitants du Caire sont sortis à sa rencontre. Ils ont vu et reconnu que c’était bien le même général en chef Bonaparte en propre personne ; ils se sont convaincus que tout ce qui avait été dit sur son compte était faux… Il fut à Gaza et à Jaffa ; il a protégé les habitants de Gaza ; mais ceux de Jaffa, égarés, n’ayant pas voulu se rendre, il les livra tous, dans sa colère, au pillage et à la mort. Il a détruit tous les remparts et fait périr tout ce qui s’y trouvait. Il y avait à Jaffa environ 5.000 hommes des troupes de Djezzar : il les a tous détruits. »

L’armée trouva au Caire le repos et tous les approvisionnemements dont elle avait besoin pour se refaire de ses fatigues ; mais son séjour dans cette ville ne devait pas être de longue durée. Bonaparte, instruit que Mourad-Bey, déjouant les poursuites des généraux Desaix, Belliard, Donzelot, Davoust, descend de la haute Égypte, se met en marche pour aller l’attaquer aux Pyramides, champ de bataille déjà si funeste aux Mamelucks ; là il apprend qu’une flotte turque de cent voiles est devant Aboukir et menace Alexandrie. Sans perdre de temps et sans rentrer au Caire, il ordonne à ses généraux de se porter en toute hâte au devant de l’armée que commande le pacha de Romélie, Saïd-Mustapha, auquel se sont joints les corps de Mourad-Bey et d’Ibrahim. Avant de quitter Gizeh, où il se trouvait, le général en chef écrivit au Divan du Caire : « Quatre-vingts bâtiments ont osé attaquer Alexandrie ; mais, repoussés par l’artillerie de cette place, ils sont allés mouiller à Aboukir où ils commencent à débarquer. Je les laisse faire, parce que mon intention est de les attaquer, de tuer tous ceux qui ne voudront pas se rendre, et de laisser la vie aux autres pour les mener en triomphe au Caire. Ce sera un beau spectacle pour la ville.

Bonaparte se rend d’abord à Alexandrie, de là il marche sur Aboukir, dont le fort s’est rendu aux Turcs. Son génie lui fait prendre sur-le-champ des dispositions telles, que Mustapha doit vaincre ou périr avec tous les siens. Son armée, qui compte 18.000 combattants, est soutenue par une nombreuse artillerie ; des retranchements la défendent du côté de la terre, et du côté de la mer, elle communique librement avec la flotte. Le général en chef ordonne l’attaque au lieu de l’attendre ; tout cède à la valeur impétueuse de ses soldats ; en peu d’heures, les retranchements sont enlevés, 10.000 Turcs se noient dans la mer, le reste est pris ou tué. L’intrépide Murat, qui mérita une grande partie de la gloire de cette mémorable journée, fit prisonnier le général ennemi Saïd-Mustapha, dont le fils, qui commandait dans le fort, dut, avec tous les officiers échappés au carnage, former le cortège triomphal du vainqueur. La population du Caire, voyant revenir Bonaparte avec ses illustres prisonniers, accueillit d’un hommage superstitieux le prophète-guerrier qui avait prédit son triomphe avec une précision si remarquable. La victoire d’Aboukir fut le dernier exploit du général en chef en Égypte ; une autre phase de son étonnante carrière va commencer : considérant qu’il ne lui restait plus rien à faire en Égypte qui fût digne de son ambition, attendu que les forces dont il pouvait disposer encore, n’étaient pas, à beaucoup près, suffisantes pour entreprendre une expédition de quelque importance au delà des frontières de sa conquête, ce qui lui était bien démontré par la non-réussite du siège d’Acre : prévoyant d’ailleurs que son armée, allant toujours s’affaiblissant par les combats, par les maladies, il se verrait, un peu plus tôt, un peu plus tard, dans la triste nécessité de signer une capitulation et de se rendre prisonnier à ses ennemis ; qu’un événement si déplorable détruirait tout le prestige de ses nombreuses victoires ; par ces diverses raisons, il prit spontanément la résolution de revenir en France. Il avait appris par ses communications avec la flotte anglaise, lors de l’échange des prisonniers d’Aboukir, et notamment par la Gazette de Francfort, que Sidney-Smith lui envoya, que depuis son absence, la patrie avait éprouvé des revers, que les ennemis avaient repris ses propres conquêtes, que la nation humiliée, mécontente du gouvernement dictatorial, se rappelait avec douleur la paix glorieuse qu’il avait signée à Campo-Formio ; il comprit enfin qu’on avait besoin de lui et qu’il serait bien reçu.

Il ne fit part de son secret qu’à un petit nombre d’amis dont la discrétion et lé dévouement lui étaient bien connus. Un voyage dans le Delta fut le prétexte qu’il mit en avant pour sortir du Caire sans éveiller les soupçons ; les savants Monge, Berthollet, le peintre Denon, les généraux Berthier, Murat, Lannes, Marmont, l’accompagnaient.

Le 23 août 1799, une proclamation apprit à l’armée que le général en chef Bonaparte venait de transmettre ses pouvoirs au général Kléber ; cette nouvelle fut reçue avec quelque mécontentement, mais l’indignation cessa bientôt. Kléber avait fait ses preuves ; il méritait à bon droit toute la confiance des troupes, et puis on était facilement porté à croire que Bonaparte était parti pour lever en France de nouveaux renforts avec lesquels il s’empresserait de retourner en Égypte se remettre à la tête de ses anciens compagnons d’armes.

À la nuit tombante, une frégate vint le prendre silencieusement sur le rivage, trois autres bâtiments formèrent son escorte. On s’est demandé souvent par quel miracle il a pu se faire que, pendant une navigation de quarante-et-un jours, il n’ait pas rencontré un seul vaisseau ennemi qui l’ait contrarié dans sa traversée ; des relations donnent à entendre que par une convention tacite il avait acheté la neutralité des Anglais ; cela n’est guère vraisemblable ; autant vaudrait soutenir qu’il avait fait aussi un pacte avec Nelson pour qu’il le laissât aborder sans obstacle au rivage égyptien avec la flotte qui portait sa nombreuse armée.

Au moment du départ, on lui fit remarquer avec inquiétude qu’une corvette anglaise l’observait : « Bah ! s’écria Bonaparte, nous arriverons, la fortune ne nous a jamais abandonnés, nous arriverons, malgré les Anglais. » La flottille entra le 1er octobre dans le port d’Ajaccio, les vents contraires l’y retinrent jusqu’au 8 qu’elle appareilla pour la France. À la vue des côtes, on vit paraître dix voiles anglaises, le contre-amiral Gantheaume voulait virer de bord vers la Corse : « Non, lui dit Bonaparte, cette manœuvre nous conduirait en Angleterre, et je veux arriver en France. » Cet acte de fermeté et de courage le sauva ; le 8 octobre 1799 (16 vendémiaire an VIII), les frégates mouillent dans la rade de Fréjus. Comme il n’y avait point de malades à bord et que la peste avait cessé en Égypte, six mois avant son départ, il fut permis au général Bonaparte et à sa suite de prendre terre immédiatement. À six heures du soir, il se mit en route pour Paris, accompagné de Berthier, son chef d’état-major.

VII. Retour à Paris. — Situation de la France. — 18 Brumaire.[modifier]

Le voyage depuis Fréjus jusqu’à la capitale fut un long triomphe : les populations des campagnes se pressaient sur son passage, les villes se portaient à sa rencontre, lui donnaient des fêtes brillantes et le traitaient avec tous les honneurs et tous les égards que l’on n’accorde ordinairement qu’aux souverains. Il ne se méprit pas sur les motifs de ces ovations bien différentes de l’enthousiasme et des applaudissements qui l’avaient accueilli au retour de ses victoires d’Italie. Tout lui annonçait que le public voyait en lui un libérateur, un sauveur, un restaurateur de la gloire de la patrie.

La guerre civile s’était rallumée dans l’Ouest avec fureur, et menaçait de s’étendre dans le Midi. L’Italie tout entière était retombée au pouvoir de l’Autriche. Joubert, que le Directoire avait chargé de refaire la conquête de ce pays, Joubert avait été tué. Le Directoire, chargé du mépris et de la haine générale, avait, pour remplacer Joubert, jeté les yeux sur Moreau ; celui-ci, apprenant l’arrivée de Bonaparte, dit aux directeurs : « Vous n’avez plus besoin de moi, voilà l’homme qu’il vous faut pour opérer un mouvement, adressez-vous à lui. » Cette réponse prouve que Moreau n’avait pas mieux pénétré les desseins de Bonaparte que le Directoire.

Le conquérant de l’Égypte reprit à Paris son genre de vie laborieuse et solitaire accoutumé ; il paraissait peu en public, n’assistait aux spectacles qu’en loge grillée, et ne fréquentait que des savants. Il n’accepta à dîner chez les directeurs qu’en famille. Il ne put cependant refuser le festin que lui offrirent les Conseils dans le temple de la Victoire (l’église Saint-Sulpice) ; mais il n’y resta qu’une heure, et en sortit en compagnie de Moreau.

Cependant le pouvoir était à l’agonie ; des partis nombreux s’agitaient diversement pour le faire passer en d’autres mains ; généralement, ils faisaient tous des tentatives auprès de Bonaparte pour le déterminer à embrasser leur système et se mettre à leur tête. Bernadotte et Augereau qui représentaient la faction démagogique du manège, lui promettaient le gouvernement de la République s’il voulait entrer dans leur parti. D’autres lui proposaient de renverser le Directoire et le manège. Les directeurs eux-mêmes intriguaient chacun de leur côté auprès de Bonaparte pour l’engager à détruire leur propre puissance. Sieyès et un grand nombre de membres du conseil des Anciens le sollicitaient de se mettre à la tête d’un parti modéré : Barras, Moulins et Gohier l’engageaient à aller reprendre le commandement de l’armée d’Italie, le premier, pour l’éloigner des affaires, et les deux autres pour en faire l’instrument militaire de leur pouvoir. Tel était le bulletin des conspirations que l’on connaissait déjà. La véritable était ignorée ; Bonaparte avait consulté, sur l’état positif des affaires, des hommes éclairés, tels que Cambacérès, Rœdérer, Real, Regnaud de Saint-Jean d’Angely. De tous les directeurs, Sieyès était le seul qui lui eût inspiré de la confiance ; le 8 brumaire, de grand matin, il eut une conférence avec lui, et il lui confia les projets de la révolution qu’il voulait opérer ; Sieyès les approuva ; il fut convenu entre eux que l’exécution en serait tentée du 15 au 20 du même mois ; dans une dernière conférence qui eut lieu le 15, il fut arrêté que la tentative aurait lieu le 18.

Le 17, à la pointe du jour, le commandant de Paris, les régiments de la garnison, les adjudants des quarante-huit sections furent invités à se rendre le lendemain à sept heures du matin dans la rue Chantereine, où était la maison qu’habitait Bonaparte. Cette réunion attendue depuis le retour du général en chef n’inspirait aucune méfiance ; à la même heure furent également convoqués tous les officiers sur lesquels on pouvait compter. Chacun d’eux, croyant comme le public que le général allait partir pour l’armée d’Italie, trouvait tout simple qu’on les eût convoqués pour leur donner des ordres.

À l’heure fixée arrivèrent tous ceux qu’on avait invités. À huit heures et demie un messager du conseil des Anciens remit à Bonaparte le décret suivant qu’il fit lire à l’Assemblée :

« Le conseil des Anciens, en vertu des articles 102, 103 et 104 de la Constitution décrète ce qui suit : 1° Le corps législatif est transféré dans la commune de Saint-Cloud, les deux conseils y siégeront dans les deux ailes du palais. 2° Ils y seront rendus demain, 19 brumaire, à midi. Toute continuation de fonctions, de délibérations, est interdite ailleurs et avant ce terme. 3° Le général Bonaparte est chargé de l’exécution du présent décret. Le général commandant la 17e division militaire, la garde du corps législatif, les gardes nationales sédentaires, les troupes de ligne qui se trouvent dans la commune de Paris et dans toute la 17e division militaire, sont mises immédiatement sous ses ordres. Tous les citoyens lui prêteront main-forte à la première réquisition. 4° Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil pour y recevoir une expédition du présent décret et prêter serment. 5° Le présent décret sera imprimé, affiché, promulgué et envoyé dans toutes les communes de la République par des courriers extraordinaires. »

Après cette lecture, qui fut suivie du cri unanime de vive Bonaparte ! vive la République ! Le général en chef harangua les militaires présents. Dans cette proclamation, qui fut envoyée aux armées, il disait : « Soldats, le décret extraordinaire du conseil des Anciens est conforme aux articles 102 et 103 de l’acte constitutionnel ; il m’a remis le commandement de la ville et de l’armée. Je l’ai accepté pour seconder les mesures qu’il va prendre et qui sont toutes en faveur du peuple. La République est mal gouvernée depuis deux ans : vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux ; vous seconderez votre général avec l’énergie, la fermeté, la confiance que j’ai toujours vues en vous. La liberté, la victoire et la paix replaceront la République française au rang qu’elle occupait en Europe et que l’ineptie ou la trahison a pu seule lui faire perdre. Vive la République !

Incontinent, les chefs des quarante-huit sections reçoivent l’ordre de faire battre la générale et de faire proclamer le décret dans tous les quartiers de Paris. Pendant ce temps-là, il se rend à cheval aux Tuileries, suivi d’un nombreux cortège de généraux et de soldats ; admis avec son état-major dans le conseil des Anciens, il leur parle ainsi : « La République périssait ; vous l’avez su et votre décret vient de la sauver ; malheur à ceux qui voudraient le trouble et le désordre ! Je les arrêterai. Qu’on ne cherche pas dans le passé des exemples qui pourraient retarder votre marche. Votre sagesse a rendu ce décret ; nos bras sauront l’exécuter ; nous voulons une république fondée sur la vraie liberté, sur la liberté civile, sur la représentation nationale. Nous l’aurons, je le jure, je le jure en mon nom et en celui de mes camarades d’armes. » Cette allocution, au moins singulière, pour ne pas dire plus, fut accueillie par de nombreux applaudissements, et le nouveau commandant général alla passer la revue des troupes. Par ses ordres 10.000 hommes, commandés par le général Lannes, occupèrent les Tuileries ; les postes du Luxembourg, de l’École-Militaire, du palais des Cinq-Cents (Bourbon), des Invalides, furent confiés à la garde des généraux Milhaud, Murat, Marmont, Berruyer. Le général Lefebvre conserve le commandement de la 17e division militaire, et Moreau lui-même accompagne Bonaparte en qualité de son aide-de-camp. Ces diverses mesures furent prises avec tant d’adresse et de promptitude que, dès les dix heures du matin, le pouvoir des directeurs s’était évanoui comme une ombre. Sieyès et Roger-Ducos, qui avaient été initiés dans les mystères du complot, se rendirent comme de simples citoyens dans le conseil des Anciens ; Barras, Gohier et Moulins voulurent d’abord faire quelque résistance, ils firent appeler le général Lefebvre pour lui donner des ordres. Celui-ci leur répondit, qu’en vertu du décret, il ne connaissait d’autre supérieur que le général Bonaparte. Enfin, Bonaparte, entouré d’une foule de généraux et de soldats, s’adressant indirectement aux membres du pouvoir exécutif, les apostropha dans la salle du Conseil (des Anciens) par ces mots foudroyants : « Qu’avez-vous fait de cette France que je vous ai laissée si florissante ? Je vous ai laissé la paix, je retrouve la guerre. Je vous ai laissé des victoires, je retrouve des revers. Je vous ai laissé les millions de l’Italie, et je retrouve partout des lois spoliatrices et la misère. Qu’avez-vous fait de 100.000 Français que je connaissais, tous mes compagnons de gloire ? ils sont morts. Cet état de choses ne peut durer ; avant trois ans il nous mènerait au despotisme. Mais nous voulons la République, la République assise sur les bases de l’égalité, de la morale, de la liberté civile, de la tolérance politique. Il est temps enfin que l’on rende aux défenseurs de la patrie la confiance à laquelle ils ont tant de droits ; à entendre quelques factieux, bientôt nous serions tous des ennemis de la République, nous, qui l’avons affermie par nos travaux et notre courage ; nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les braves qui ont été mutilés au service de la patrie. »

Le directeur Moulins avait proposé à ses collègues de s’emparer de Bonaparte et de le faire fusiller, mais il apprit bientôt que l’exécution d’un coup si hardi n’était plus en son pouvoir ; un détachement envoyé autour du Luxembourg lui fit abandonner son projet. La propre garde du Directoire se mit, de son propre mouvement, à la disposition du héros de l’Italie et de l’Égypte, et les directeurs s’estimèrent heureux qu’on leur permît d’aller finir leurs jours dans l’obscurité et la retraite.

Le lendemain 19, les conseils se réunirent à Saint-Cloud, celui des Anciens, dans la galerie du palais, et celui des Cinq-Cents dans l’Orangerie. Bonaparte, après avoir fait occuper militairement toutes les avenues, entre, suivi de ses aides-de-camp dans le conseil des Anciens où il prononce une harangue véhémente, dont voici quelques traits : « On parle d’un nouvau César, d’un nouveau Cromwel ; on répand que je veux établir un gouvernement militaire. Si j’avais voulu usurper l’autorité suprême, je n’aurais pas eu besoin de recevoir cette autorité du Sénat. Le conseil des Anciens est investi d’un grand pouvoir, mais il est encore animé d’une plus grande sagesse ; ne consultez qu’elle ; prévenez les déchirements. Évitons de perdre ces deux choses, pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices : la liberté et l’égalité. »

« — Et la Constitution ? lui dit en l’interrompant le député Linglet.

« — La Constitution, répliqua Bonaparte avec l’accent de la colère ; la constitution ! osez-vous l’invoquer ? Vous l’avez violée au 18 fructidor, au 22 floréal, au 30 prairial. Vous avez, en son nom, violé tous les droits du peuple. Nous fonderons, malgré vous, la liberté et la République. Aussitôt que les dangers qui m’ont fait conférer des pouvoirs extraordinaires auront cessé, j’abdiquerai ces pouvoirs. »

« — Et quels sont ces dangers ? lui cria-t-on.

« — S’il faut s’expliquer tout à fait, je dirai que Barras et Moulins m’ont proposé eux-mêmes de renverser le gouvernement. Je n’ai compté que sur le conseil des Anciens ; je n’ai point compté sur le conseil des Cinq-Cents, où se trouvent des hommes qui voudraient nous rendre la Convention, les échafauds, les Comités révolutionnaires. Je vais m’y rendre ; et si quelque orateur, payé par l’étranger, parlait de me mettre hors la loi, qu’il prenne garde de porter cet arrêt contre lui-même. S’il parlait de me mettre hors la loi, j’en appelle à vous, mes braves compagnons d’armes, à vous, mes braves soldats que j’ai menés tant de fois à la victoire. Je m’en remettrais, mes vrais amis, à votre courage et à ma fortune. »

Cela dit, il se rend dans la salle des Cinq-Cents, accompagné de quelques grenadiers. Au moment où il entrait, l’Assemblée procédait, dans la plus grande agitation, à l’appel nominal, pour que ses membres jurassent de nouveau de défendre la Constitution. À la vue de Bonaparte et de ses grenadiers, les imprécations retentissent de toutes parts : « Ici des sabres ! ici, des hommes armés ! À bas le tyran ! à bas le dictateur ! hors la loi le nouveau Cromwel ! » Le député Destrem lui frappe sur l’épaule, et lui dit : « Voilà donc pourquoi vous avez « remporté tant de victoires ! » Le député Bigonnet le saisissant par les deux bras : « Que faites-vous, lui dit-il, que faites-vous, téméraire ? vous violez le sanctuaire des lois. » Bonaparte croyant sa vie menacée, sort, entraîné par les grenadiers, sans pouvoir proférer une parole. On a dit dans le temps qu’il y eut des poignards tirés, des soldats blessés. Des personnes qu’on prétend dignes de foi, qui assistaient à cette scène extraordinaire, ont affirmé depuis que Bonaparte et ses amis ne coururent, en cette occasion, aucun danger sérieux ; nous ne le croyons pas.

Cependant, les députés demandent qu’on déclare Bonaparte hors la loi, et ils somment son frère Lucien, président de l’Assemblée, de mettre le décret aux voix ; il s’y refuse et quitte le fauteuil. Sur ces entrefaites, un piquet de grenadiers envoyé par le généralissime entre dans la salle et l’enlève. Le président, n’ayant plus rien à craindre, monte à cheval et harangue les troupes en ces termes : « Vous ne reconnaîtrez pour législateurs de la France que ceux qui vont se rendre auprès de moi. Quant à ceux qui resteraient dans l’Orangerie, que la force les expulse. Ces brigands ne sont plus les représentants du peuple ; ils sont les représentants du poignard. » Bonaparte n’a plus qu’un pas à faire et ses desseins sont accomplis : des soldats, par ses ordres, envahissent la salle de l’Orangerie, et en font sortir de gré ou de force tous les députés qui s’y trouvent. Des mesures sont prises par le secrétaire-général de la police Fouché, pour que les députés, en quittant Saint-Cloud, ne puissent immédiatement rentrer dans Paris, précaution qui avait pour but de les empêcher de reformer leur Assemblée dans cette ville populeuse.

Après cette victoire, Lucien propose au conseil des Anciens de réorganiser un nouveau conseil des Cinq-Cents, en éliminant ceux de ses membres qui tenaient opiniâtrement pour l’ancienne constitution. La proposition est prise en considération ; la majorité des Cinq-Cents a lieu dans l’Orangerie, et l’exclusion de soixante et un députés est décrétée. Les deux conseils abolissent d’un commun accord le gouvernement directorial ; une commission pour la révision de la Constitution est formée ; une commission consulaire exécutive, composée de Sieyès, Roger-Ducos et Bonaparte, hérite du pouvoir directorial ; les trois Consuls prêtent serment dans les deux conseils d’être fidèles « à la souveraineté du peuple, à la République une et indivisible, à la liberté, à l’égalité et au système représentatif. » La nation accepta ces promesses. Le même jour, les Cinq-Cents déclarèrent que les généraux et les soldats qui, le matin les avaient chassés de l’Orangerie, avaient bien mérité de la patrie.

VIII. Consulat.[modifier]

La commission consulaire alla s’établir au Luxembourg. Qui de nous présidera ? dit Sieyès à ses collègues. — Vous voyez bien, répondit Roger-Ducos, que c’est le général qui préside. Et en effet le général s’était emparé du fauteuil du milieu. — En sortant de cette conférence, Sieyès dit à ceux qui l’entouraient : Maintenant vous avez un maître ; il sait tout, il fait tout et il peut tout.

La révolution du 18 brumaire, illégale dans ses principes, exécutée au moyen de la violence, et justement répréhensible aux yeux des amis sincères de la liberté, était devenue si nécessaire qu’elle s’accomplit à la satisfaction de la nation. Qu’avait-elle à regretter des divers gouvernements qui s’étaient succédé depuis 92 ? Pendant la tourmente révolutionnaire, la France ne pouvait véritablement avouer, sans rougir, les exploits de ses armées. Par la force des choses, le pouvoir suprême devait donc, un peu plus tôt, un peu plus tard, tomber dans les mains d’un des plus distingués de ses généraux. Bonaparte, le plus actif, le plus ambitieux, le plus habile de tous, obtint cet avantage. Or, qu’on se persuade bien que quand même il eût été tué, lorsqu’il fît irruption dans la salle des Cinq-Cents, ni le Directoire, ni les deux conseils n’auraient point recouvré leur puissance et leur dignité : le mépris public ne l’eût point souffert ; un autre guerrier eut repris et continué le rôle de Bonaparte.

Une ère nouvelle et bien chère à la France commença avec le Consulat. Les lois odieuses sur les otages et sur l’emprunt forcé furent abrogées ; on négocia avec l’Angleterre pour l’échange des prisonniers lâchement oubliés par le Directoire ; la Vendée fut pacifiée, la liste des émigrés fut close ; 9.000 prêtres, déportés par le Directoire, cessèrent d’être molestés ; une foule de prisonniers de diverses catégories recouvrèrent leur liberté. La balance remplace le niveau sur le sceau de l’État ; l’ordre administratif, établi sur de nouvelles bases, prend de la consistance et de la régularité ; un nouveau système de finance donne au crédit public une solidité que les événements subséquents n’ont jamais détruite. Bonaparte réunit sous sa direction immédiate une commission composée des des plus habiles jurisconsultes, pris indistinctement dans toutes les opinions pour rédiger ce Code fameux qui, dans la suite, porta le nom de Napoléon.

Poursuivant toujours l’objet favori de ses vœux, le pouvoir suprême et sans partage, il se fait nommer, par la Constitution de l’an VIII, premier consul pour dix ans. Sieyès et Roger-Ducos, remplacés par Cambacérès et Lebrun, prennent leur retraite dans le sénat. La nouvelle Constitution reconnaissait quatre pouvoirs : le consulat, avec l’initiative des lois, le tribunat, le corps législatif et le sénat. Le premier Consul s’entoure d’un conseil privé, révocable par lui seul et dont il se réservait la présidence : en même temps, il fait apposer son nom en tête des actes du gouvernement. Le voilà, roi, il abandonne le Luxembourg au sénat et va s’établir dans le palais des Tuileries, qu’il habite, comme aurait fait Louis XIV, en maître absolu. Bientôt il eut des courtisans nombreux ; le négligé fut banni du costume, on ne se traita plus de citoyen dans les conversations ; la dignité dans le maintien, une mesure convenable dans le langage, firent oublier les familiarités souvent indécentes, qu’on se permettait dans les réunions du Directoire.

Au milieu d’une multitude de travaux intérieurs, tous utiles et de la plus haute importance, Bonaparte conclut un traité de paix avec les États-Unis d’Amérique. À cette occasion, il ordonna un deuil public en mémoire de Washington, le fondateur de la république américaine, et il fit célébrer en son honneur une cérémonie funèbre dans l’église des Invalides. Vers le même temps, il donna une constitution nouvelle à la Suisse, dont il prit sans obstacle le titre de médiateur.

Cependant une coalition redoutable, dont faisaient partie l’Angleterre, l’Autriche, la Bavière, la Porte, armait de nouveau contre la France. Toutes les forces de la République n’excédaient pas 150.000 hommes ; elle ne possédait rien en Italie ; mais, à la voix du premier Consul, la nation s’émeut, et en peu de temps elle fournit au gouvernement, spontanément et sans contrainte, une nouvelle armée de 100.000 hommes et de 40.000 chevaux, traînant une artillerie des plus formidables. Atin de détourner l’attention générale qui se portait sur le Var, défendu par Masséna avec 25.000 hommes, et que menaçait Mêlas, victorieux, à la tête d’une armée de 150.000 combattants, bien approvisionnés de tout, le premier Consul indiqua Dijon pour rendez-vous de l’armée, dite de réserve. Cette position, également éloignée de Bâle, Martigny et Chambéry, était bien choisie pour maintenir l’Autriche, et lui faire prendre le change.

Moreau commande l’armée du Rhin, dont l’aile droite occupe la Suisse, ce qui peut faire croire que les Français ont l’intention de se porter d’abord sur l’Allemagne, et de retourner plus tard en Italie, ou pour le moment ils ont des forces nulles ou insignifiantes. Tandis que Moreau, comme il en avait reçu l’ordre, tient en échec le général autrichien Kay, et l’isole tout à coup du général Mêlas, en occupant les défilés de la forêt Noire, Bonaparte va prendre le commandement de l’armée dite de réserve, qui déjà s’était rendue à Genève. Là, il prend la résolution de porter la guerre sur le Pô, entre Milan, Gênes et Turin. Il était du plus grand intérêt de surprendre Mêlas et de tomber sur ses derrières avant qu’il n’eût réuni toutes ses forces sur un même point ; il fallait donc franchir les Alpes à l’improviste et comme à la dérobée. En conséquence, la route de l’armée est ordonnée par des chemins ardus, jusque-là impraticables pour la plupart des hommes. Sous les regards de Bonaparte, tout devient facile : les rochers escarpés, des glaces éternelles, des défilés situés à 2.500 mètres au-dessus du niveau de la mer, livrent passage, par ses conseils et ses soins, aux soldats, à la cavalerie, aux bagages et à l’artillerie. Annibal, dans sa fameuse expédition contre les Romains, n’avait rien tenté de plus hardi.

Mêlas était encore sur le Var quand les divisions françaises descendaient les revers du Saint-Gothard, du Simplon, du Saint-Bernard. L’armée était à peine en Italie que la ville d’Aost est enlevée, après une vive résistance, par l’avant-garde. La garnison se réfugia dans le fort de Bard, qui fermait l’unique chemin par où devait passer l’armée : il était de la plus grande importance de prendre ce fort avant que Mêlas ne fût instruit de la marche du premier Consul, et afin de s’emparer des débouchés des vallées. Pour le moment, le fort résista ; alors le général français imagina ce stratagème : il fit envelopper de foin les roues des chariots de l’artillerie, et couvrir la route de fumier ; puis, la nuit venue, il passa avec toute l’artillerie sous le canon du fort, sans être entendu. Le redoutable défilé était franchi.

En habile politique, le premier Consul se hâte de rétablir la république cisalpine, afin de se rendre les Italiens favorables. C’est par Milan qu’il doit passer pour aller combattre Mêlas. Chemin faisant, il pousse son avant-garde sur Pavie, où il trouve 200 pièces de canon ; enfin, après quelques combats heureux livrés par ses lieutenants, il entre en libérateur, le 2 juin, dans Milan, où l’on venait seulement d’apprendre l’invasion d’une armée française. Après avoir réorganisé la République, il répand son armée entre le Pô et l’Adda, passe cette dernière rivière et s’empare de Bergame, de Créma, de Crémone, pousse Landon jusqu’à Brescia. Le général en chef, arrivé sur le Pô, prend ses mesures pour en rendre la défense impossible. Loison passe ce fleuve à Crémone, Murat s’empare de la tête de pont de la ville de Plaisance, Lannes force le passage devant Belgiojoso ; c’est là que fut établi le pont où devait passer l’ennemi ; il livre la bataille de Montebello, tue 3.000 Autrichiens et fait 5.000 prisonniers. Mais ce n’était qu’une affaire d’avant-garde, et il fallait se mesurer avec l’armée de Mêlas, réunie entre le Pô et le Tanaro. Le 12 juin, l’armée française, composée des corps de Lannes, Desaix et Victor, borde la Scrivia. La division Lapoype avait ordre de joindre le général Desaix. Le quartier-général était à Voghera. Le 13, le premier Consul traverse, sans éprouver de résistance, contre son attente, les plaines de San-Giulano, fait chasser du village de Marengo 5.000 hommes par le général Gardanne, qui les poursuit jusqu’à la rivière Bormida, et ne peut enlever la tête du pont. Le Consul prend position entre cette rivière et Marengo, à la Pedra-Bona ; de là il envoie les deux divisions Desaix à Castelnove di Scrivia et à Rivalta, pour observer les ailes de l’armée ennemie ; en même temps, il concentre les corps de Lannes et de Victor entre San-Giulano et Marengo.

Le lendemain 14, à quatre heures du matin, on vit l’armée ennemie déboucher au travers du long défilé du pont de la Bormida. Ce ne fut que cinq heures après qu’elle put se porter en avant sur trois colonnes ; elle comptait 40.000 hommes, tous vieux soldats. Au commencement de l’action celle du Consul n’avait que la moitié de ce nombre. Le corps de Victor, qui tenait la gauche, fut vigoureusement attaqué et poussé ; celui de Lannes entra en ligne à droite, et, malgré quelques succès, il fut entraîné par la retraite de celui de Victor. Le premier Consul, prévoyant le danger qui le menaçait, fit tout à coup avancer dans la plaine un corps de vieilles troupes, contre lequel allèrent se briser tous les efforts de l’ennemi. Cette héroïque résistance donna le temps à la division Monnier d’arriver ; celui-ci jeta une brigade dans Castel-Ceriolo : dès ce moment l’ordre de bataille de l’armée française se trouva presque dans une position inverse de celui qu’on lui avait fait prendre le matin, par échelons ; l’aile droite en avant, occupant par sa gauche la route de Tortone : cette position se maintint jusqu’à l’arrivée de la division Boudet, conduite par Desaix. Mêlas, au contraire, avait affaibli sa gauche pour fortifier sa droite, qu’il étendait inutilement vers Tortone.

Il était cinq heures, lorsque Desaix vint couvrir la gauche de l’armée ; l’apparition subite de ce renfort combla les soldats de joie et d’espérance ; sur-le-champ, une attaque générale est ordonnée. Un corps de 5.000 braves grenadiers autrichiens s’avance sur la grande route, Desaix va l’attaquer avec quinze canons, il est frappé d’une balle et il meurt glorieusement, au moment ou Kléber, son ami, tombait au Caire sous le poignard d’un assassin. Les soldats de Desaix, irrités par la perte de leur général, se battent comme des lions, et cependant la vaillante colonne autrichienne résistait toujours, lorsque Kellermann, le jeune, fond avec la cavalerie qu’il commande sur son flanc gauche, l’ouvre, la disperse, et les 5.000 grenadiers se rendent prisonniers.

La ligne française se précipite en avant et reprend en moins d’une heure tout le terrain qu’elle avait perdu depuis le commencement de la bataille. La ligne ennemie, prise à revers, presse sa retraite ; les vainqueurs la poursuivent jusqu’à dix heures du soir.

5.000 morts, 8.000 blessés, 7.000 prisonniers, 30 canons et 12 drapeaux furent les trophées de la victoire de Marengo.

Le lendemain, à la pointe du jour, Bonaparte fait attaquer la tête de pont de la Bormida ; Mêlas était certainement bien en état de se défendre, pouvant encore disposer de forces supérieures à celles qui restaient à son adversaire ; mais encore tout ému des revers qu’il avait éprouvés la veille, et, désespérant des succès qu’il pouvait attendre d’une chance plus heureuse, il eut la lâcheté, tranchons le mot, de demander à traiter. Quelques heures après, il conclut, avec le général Berthier, celte fameuse convention d’Alexandrie, par laquelle l’armée française recouvrait tout ce qu’elle avait perdu en Italie depuis quinze mois, à l’exception de Mantoue.

Après avoir achevé de réorganiser la prétendue république cisalpine, Bonaparte se hâte de revenir à Paris, où l’appellent des intérêts politiques de la plus haute importance ; il y arrive le 3 juillet ; le peuple qui, à la première nouvelle de la victoire de Marengo, avait spontanément illuminé ses maisons, le reçoit avec des transports d’allégresse : dès ce moment, il n’y eut plus en France qu’un chef suprême des armées, qu’un législateur, qu’un administrateur. C’est le général, le premier consul Bonaparte, bien plus puissant, bien plus absolu que les rois de l’ancienne monarchie. Cet homme extraordinaire, adoré de la foule, faillit néanmoins être plusieurs fois la victime des complots de conspirateurs professant des doctrines bien différentes : les royalistes et les républicains niveleurs l’abhorraient comme un traître, comme leur ennemi personnel. Les niveleurs commencèrent : leur dernière entreprise coûta la vie au sculpteur Ceracchi, au peintre Topino-Lebrun, à l’adjudant-général Aréna. Deux mois après, les ex-chouans Saint-Régent, Carbon, Limoelan, font jouer la fameuse machine infernale.

Diverses autres tentatives d’assassinat, qui, prévenues à temps, restèrent heureusement sans effet, fournirent au gouvernement du premier Consul un prétexte plausible pour établir des tribunaux spéciaux qu’on arma d’une législation spéciale, violente, tyrannique. Ce fut en vain que des tribuns protestèrent contre l’adoption des projets présents : ces projets passèrent à la majorité de huit voix, tant la corruption avait fait de progrès parmi les membres de ce corps, qui devait être essentiellement républicain.

Plusieurs revers éprouvés coup sur coup, tant en Allemagne qu’en Italie, forcèrent l’Autriche à accepter les conditions du congrès de Lunéville ; le traité fut signé le 9 février 1801. Cet acte, qui rappelle toutes les clauses de celui de Campo-Formio, donna à la France la Belgique, tous les États de la rive gauche du Rhin, fixa à l’Adige la limite des possessions autrichiennes en Italie, et abandonna au premier Consul la libre disposition de la Toscane. Cette paix de Lunéville produisit en France la plus grande satisfaction ; à la nouvelle qui en fut répandue, le peuple de Paris se porta aux Tuileries, aux cris mille fois répétés de vive Bonaparte ! Il ne se faisait rien alors de grand et d’utile qui ne fût réputé son ouvrage. On lui fit l’honneur d’avoir, de son propre mouvement, décrété des expositions publiques des produits de l’industrie ; on assure que ce fut Chaptal qui lui suggéra cette idée.

À travers une multitude de mouvements de guerre et d’intrigues politiques qui ne laisseront aucun souvenir de quelque durée, nous arrivons à l’époque du Concordat. Bonaparte, bien certain de tenir en main toutes les forces matérielles du pouvoir suprême, comprit, en politique habile, que la solidité de sa puissance avait besoin d’être corroborée par le prestige des idées et des cérémonies religieuses ; la France était alors, et non sans de bonnes raisons, considérée par les étrangers comme la plus impie des nations. Afin de la réconcilier avec le ciel et avec les peuples de l’Europe, le premier Consul commença d’abord par rétablir le pape dans tous ses droits et dignités, après quoi il conclut avec la cour de Rome un concordat par lequel l’Église de France fut rétablie, et, tout en conservant ses libertés, reconnut le souverain pontife pour son chef.

Ce traité, conclu à Paris le 13 juillet, devint loi de l’État le 8 du mois d’avril suivant. Le concordat fut, pour la France, une véritable restauration : reçu avec les plus vives démonstrations de joie par tout ce qu’il y avait d’honnête, de religieux, il renfermait implicitement la condamnation des excès révolutionnaires, donnait à la politique extérieure un gage de confiance et de stabilité ; il groupait enfin, autour du premier Consul, un grand nombre de familles nobles, qui, malgré ses victoires, auraient continué à renier la révolution.

Tout prospérait, l’induslrie, la puissance, la politique. La paix tant désirée avec l’Angleterre fut convenue à Loudun le 1er octobre, et définitivement conclue à Amiens le 25 mars 1802. Si cette paix fut de courte durée, la cause en est due à l’Angleterre. Cette puissance n’ayant point tardé à reconnaître qu’elle avait ’perdu la prépondérance de son commerce par la concurrence du continent, et, voulant la reconquérir à tout prix, elle souleva des difficultés lorsqu’il s’agit de l’exécution du traité. Elle fit demander, d’abord, la reddition de l’île d’Elbe, du Piémont, des États de Parme, qui venaient d’être réunis à la France, et ensuite, mais plus impérieusement, par lord Vithworth, et comme ultimatum, la possession pendant dix ans de l’île de Malte, déclarée indépendante par le traité, la cession de l’île de Lampedouse, l’évacuation de la Hollande par les troupes françaises. Ces propositions furent rejetées. L’ambassadeur quitta Paris le 13 mai 1802, et le 22 l’Angleterre reprit les armes pour ne les déposer qu’après la ruine complète de son rival.

Ce fut sous le consulat qu’eut lieu la funeste expédition de Saint-Domingue, commandée par le général Leclerc, beau-frère de Bonaparte ; le rétablissement des solennités religieuses, ordonnées par le gouvernement ; l’institution de l’ordre de la Légion d’honneur ; le sénatus-consulte, corroboré par le vœu de 3.368.259 voix, qui déclare Bonaparte consul à vie ; la vente de la Lousiane aux États-Unis pour la somme de 15 millions de dollars ; la conspiration dite de Moreau, l’exil de ce général ; la mort du dernier rejeton de la famille des Condés ; la réduction des membres du tribunat, de cent à cinquante. Pendant les quatre années de son consulat, Bonaparte avait réuni dans sa personne toutes les forces civiles et militaires de la République : la plupart des fonctionnaires publics étaient ses créatures ; le clergé, par reconnaissance, lui répondait de la fidélité des populations religieuses ; les généraux, naguère ses émules, étaient devenus ses lieutenants. Il était donc le maître absolu des armées de terre et de mer ; l’anarchie, les conspirateurs, étaient comprimés pour toujours. La nation, accoutumée depuis tant de siècles à vivre sous le régime monarchique, considérait le premier Consul comme le digne successeur de ses rois les plus sages et les plus illustres. Sous sa domination, l’ordre et la sécurité régnèrent partout : le crédit se rétablit ; les sciences, les arts et l’industrie furent encouragés ; des jurisconsultes éclairés travaillèrent à la rédaction de nouveaux codes : le système, en un mot, du gouvernement consulaire, considéré d’un certain point de vue, paraît irréprochable.

Le 30 avril 1804, un tribun, Curée, fait une motion dont le but est de confier le gouvernement de la République à un empereur, au premier consul Napoléon Bonaparte, et de rendre cette dignité héréditaire dans sa famille.

« C’est, dit Curée, sanctionner par les siècles les institutions politiques, et assurer à jamais les grands résultats qu’elles ont laissés après elles… Les ennemis de notre patrie se sont effrayés de sa prospérité comme de sa gloire ; leurs trames se sont multipliées, et l’on eût dit qu’au lieu d’une nation tout entière, ils n’avaient plus à combattre qu’un homme seul. C’est lui qu’ils ont voulu frapper pour la détruire… Avec lui, le peuple français sera assuré de conserver sa dignité… Il ne nous est plus permis de marcher lentement ; le temps se hâte ; le siècle de Bonaparte est à sa quatrième année, et la nation veut un chef aussi illustre que sa destinée… »

Le tribunat adopte, presqu’à l’unanimité, la proposition de conférer l’empire à Bonaparte. Le tribun Carnot est le seul qui ose s’opposer ouvertement à la motion de Curée.

« … Je votai dans le temps, dit-il, contre le consulat à vie ; je voterai de même contre le rétablissement de la monarchie en France… J’observerai d’abord que le gouvernement d’un seul n’est rien moins qu’un gage de stabilité et de tranquillité… Du moment qu’une nation entière épouse les intérêts particuliers d’une famille, elle est obligée d’intervenir dans une multitude d’événements qui, sans cela, lui seraient de la plus-parfaite indifférence… Après la paix d’Amiens, Bonaparte a pu choisir entre le système républicain et le système monarchique ; il eût fait tout ce qu’il eût voulu… Le dépôt de la liberté lui était confié, il avait juré de la défendre… Il se fût couvert d’une gloire incomparable… Aujourd’hui, on propose de lui faire une propriété absolue et héréditaire d’un pouvoir dont il n’avait reçu que l’administration… Une dictature momentanée est quelquefois nécessaire pour sauver la liberté… mais parce qu’un remède violent a sauvé un malade, doit-on lui administrer tous les jours un remède violent ?… Il est moins difficile de former une république sans anarchie qu’une monarchie sans despotisme… On a parlé d’institution… serait-ce d’une nouvelle noblesse ? Mais le remède n’est-il, pas pire que le mal ? Car le pouvoir absolu n’ôte que la liberté, au lieu que l’institution des corps privilégiés ôte tout à la fois et la liberté et l’égalité. Et quand-même, dans les premiers temps, les grandes dignités ne seraient que personnelles, on sait assez qu’elles finiraient toujours comme les grands fiefs d’autrefois, par devenir héréditaires. »

(Il doute que tous les Français puissent donner en toute liberté leur assentiment à la mesure proposée, tant est grande l’influence de l’autorité qui préside ; il y aurait de l’inconvénient à manifester une opinion défavorable.)

« … La liberté de la presse est tellement anéantie, qu’il n’est pas possible de faire insérer dans un journal quelconque la réclamation la plus respectueuse et la plus modérée. »

« … La liberté fût-elle donc montrée à l’homme pour qu’il ne pût jamais en jouir ? Ainsi la nature, qui nous fait de cette liberté un besoin si pressant, aurait voulu nous traiter en marâtre ! Non, je ne puis consentir à regarder ce bien… comme une simple illusion. Mon cœur me dit que la liberté est possible, que le régime en est facile et plus stable qu’aucun gouvernement arbitraire, qu’aucune oligarchie. »

Il n’y eut que quatre ou cinq tribuns qui furent de l’opinion de Carnot ; tout le reste vota en faveur de la mesure.

« … C’est moins d’une récompense, dont Bonaparte n’a pas besoin, dit Siméon (pair de France sous la Restauration), que de notre propre dignité et de notre sûreté que nous nous occupons. » (Suit un long raisonnement pour prouver que la dynastie de Bourbon, détrônée, abattue par le malheur, ne saurait convenir à une nation qui s’estime. Il ne saurait y avoir de transaction sur une querelle aussi violemment décidée. Ne pas reconnaître Bonaparte comme empereur, ce serait se replacer sous le joug de la Révolution. Les grands hommes fondent ou rétablissent des empires ; ils transmettent à leurs héritiers leur gloire et leur puissance ; le gouvernement se perpétue paisiblement dans leur famille tant qu’elle produit des sujets capables… Lorsque la famille dégénérée ne peut plus soutenir le poids des affaires publiques, une autre famille s’élève. C’est ainsi que l’Empire français a vu les descendants de Mérovée remplacés par ceux de Charlemagne, et ces derniers par ceux de Hugues Capet. C’est ainsi que les mêmes causes et des événements à peu près semblables nous amènent une quatrième dynastie.)

Le président du Corps législatif, Fontanes, s’exprime ainsi en cette occasion :

« … Tout gouvernement électif est incertain, violent et faible comme les passions des hommes, tandis que l’hérédité donne en quelque sorte au système social la force, la durée et la contenance des desseins de la nature. La succession non interrompue du pouvoir dans la même famille maintiendra la paix et l’existence de toutes les autres. Il faut, pour que leurs droits soient à jamais assurés, que l’autorité qui les protège soit immortelle… L’histoire montre partout, à la tête des grandes sociétés, un chef unique et héréditaire… Les illusions antiques ont disparu : mais en a-t-il besoin, celui qu’appelle notre choix ? Il compte à peine trente-quatre ans, et déjà les événements de sa vie sont plus merveilleux que les fables dont on entoura le berceau des anciennes dynasties… N’en doutons point, une longue carrière de prospérité et de gloire s’ouvre encore pour nos descendants… On ne verra point le silence de la servitude succéder au tumulte de la démocratie… Non, citoyen premier Consul, vous ne voulez commander qu’un peuple libre, il le sait, et c’est pour cela qu’il vous obéira toujours. Les corps de l’État se balanceront avec sagesse ; ils conserveront tout ce qui peut maintenir la liberté, et rien de ce qui peut la détruire… »

Enfin, le vœu du Tribunat arrive au Sénat conservateur. Cette assemblée, dès le 27 mars 1804, ayant reçu communication de la conspiration de Georges Cadoudal, avait voté une adresse confidentielle au premier Consul, dans laquelle on trouvait des passages tels que ceux-ci : « … En réorganisant notre ordre social, votre génie supérieur a fait un oubli qui augmente peut-être vos dangers et nos craintes… Vous fondez une ère nouvelle, mais vous devez l’éterniser. L’éclat n’est rien sans la durée… Vous êtes pressé par le temps, par les événements, par les conspirateurs, par les ambitieux ; vous l’êtes dans un autre sens, par une inquiétude qui agite tous les Français : vous pouvez enchaîner le temps… tranquilliser la France entière en lui donnant des institutions qui cimentent votre édifice et prolongent pour les enfants ce que vous fîtes pour les pères… »

Le 25 avril suivant, Bonaparte répond : « … Votre adresse a été l’objet de mes méditations les plus constantes, vous avez jugé l’hérédité de la suprême magistrature nécessaire pour mettre le peuple français à l’abri des complots de nos ennemis et des agitations qui naîtraient d’ambitions rivales… Je vous invite donc à me faire connaître votre pensée tout entière. »

Le 4 mai, ses vœux sont exaucés ; le Sénat vient l’assurer qu’il est du plus grand intérêt du peuple de confier le gouvernement de la République à Napoléon Bonaparte, empereur héréditaire : « Le pacte social bravera le temps, la République, immuable comme son vaste territoire, verrait s’élever en vain autour d’elle les tempêtes politiques ; pour l’ébranler, il faudrait ébranler le monde ; et la prospérité, en rappelant les prodiges enfantés par votre génie, verra toujours debout cet immense monument, et tout ce que vous devra la patrie. » C’est ainsi que s’exprimait l’ex—deuxième consul Cambacérès.

Enfin le 18 mai 1804, le premier Consul est intronisé à Saint-Cloud par le Sénat conservateur.

Voici les deux actes constitutifs de l’Empire :

Extrait du Sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII (18 mai 1804).

NAPOLÉON, par la grâce de Dieu et les constitutions de la République, Empereur des Français, à tous présents et à venir, salut.

Le Sénat, après avoir entendu les orateurs du conseil d’État, a décrété et nous ordonnons ce qui suit :

Extrait des registres du Sénat conservateur, du 28 floréal an XII de la République.

Le Sénat conservateur, réuni au nombre de membres prescrit par l’art. 90 de la constitution ;

Vu le projet de sénatus-consulte rédigé en la forme prescrite par l’art. 57 du sénatus-consulte organique, en date du 16 thermidor an X ;

Après avoir entendu, sur les motifs dudit projet, les orateurs du gouvernement, et le rapport de sa commission spéciale, nommée dans la séance du 26 du même mois ;

L’adoption ayant été délibérée au nombre de voix prescrit par l’art. 56 du sénatus-consulte organique du 16 thermidor an X ;

Décrète ce qui suit :

TITRE PREMIER.

Art. 1er. Le gouvernement de la République est confié à un empereur, qui prend le titre d’Empereur des François.

La justice se rend, au nom de l’Empereur, par les officiers qu’il institue.

2. Napoléon Bonaparte, premier Consul actuel de la République, est empereur des Français.

TITRE II.
De l’Hérédité.

3 La dignité impériale est héréditaire dans la descendance directe, naturelle et légitime de Napoléon Bonaparte, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, et à l’exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance.

4. Napoléon Bonaparte peut adopter les enfants ou petits-enfants de ses frères, pourvu qu’ils aient atteint l’âge de dix-huit ans accomplis, et que lui-même n’ait point d’enfants mâles au moment de l’adoption.

Ses fils adoptifs entrent dans la ligne de sa descendance directe.

Si, postérieurement à l’adoption il lui survient des enfants mâles, ses fils adoptifs ne peuvent être appelés qu’après les descendants naturels et légitimes.

L’adoption est interdite aux successeurs de Napoléon Bonaparte et à leurs descendants.

5. À défaut d’héritier naturel et légitime ou d’héritier adoptif de Napoléon Bonaparte, la dignité impériale est dévolue et déférée à Joseph Bonaparte et à ses descendants naturels et légitimes, par ordre de primogéniture, et de mâle en mâle, à l’exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance.

6. À défaut de Joseph Bonaparte et de ses descendants mâles, la dignité impériale est dévolue et déférée à Louis Bonaparte et à ses descendants naturels et légitimes, par ordre de primogéniture, et de mâle en mâle à l’exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance.

7. À défaut d’héritiers naturels et légitimes et d’héritiers adoptifs de Napoléon Bonaparte ;

À défaut d’héritiers naturels et légitimes de Joseph Bonaparte et de ses descendants mâles ;

De Louis Bonaparte et de ses descendants mâles ;

Un sénatus-consulte organique, proposé au Sénat par les titulaires des grandes dignités de l’Empire, et soumis à l’acceptation du peuple, nomme l’Empereur et règle dans sa famille l’ordre de l’hérédité, de mâle en mâle, à l’exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance.

8. Jusqu’au moment ou l’élection du nouvel empereur est consommée, les affaires de l’État sont gouvernées par les ministres, qui se forment en conseil de gouvernement, et qui délibèrent à la majorité, des voix. Le. secrétaire d’État tient les registres des délibérations.

Sénatus-consulte du 15 brumaire an XIII. — 6 novembre 1804, — relatif à l’hérédité de la dignité impériale.

Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de la République, empereur des Français, à tous présents et à venir salut.

Le Sénat ayant déclaré ce qui suit :

Extrait des registres du Sénat conservateur, du mardi 15 brumaire an XIII. Sénatus-consulte.

Le Sénat conservateur, réuni au nombre de membres prescrit par l’article 90 de la Constitution, délibérant sur le message de sa majesté impériale, du 1er de ce mois ;

Après avoir entendu le rapport de sa commission spéciale chargée de vérifier les registres des votes émis par le peuple français, en exécution de l’article 142 de l’acte des constitutions de l’Empire, en date du 28 floréal an XII, sur l’acceptation de cette proposition.

« Le peuple français veut l’hérédité de la dignité impériale dans la descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon Bonaparte, et dans la descendance directe, naturelle et légitime de Joseph Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu’il est réglé par le sénatus-consulte de ce jour (28 floréal an XII).

Vu le procès-verbal fait par la commission spéciale, et qui constate que 3.524.254 citoyens ont donné leurs suffrages, et que 3.521.67S citoyens ont accepté ladite proposition,

Déclare ce qui suit :

La dignité impériale est héréditaire dans la descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon Bonaparte, et dans la descendance directe, naturelle et légitime de Joseph Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu’il est réglé par l’acte des constitutions de l’Empire, en date du 28 floréal an XII.

Le présent sénatus-consulte sera transmis par un message à Sa Majesté l’Empereur.

Les Président et Secrétaires,

FRANÇOIS (DE NEUFCHATEAU), président ;
PORCHER, COLLAUD, secrétaires.

Vu et scellé, le chancelier du Sénat,

LAPLACE.

Mandons et ordonnons que les présentes, revêtues des sceaux de l’État, soient publiées et insérées au Bulletin des Lois, et le grand-juge, Ministre de la Justice, chargé d’en surveiller la publication.

Donné au palais de Fontainebleau, le 5 frimaire an XIII.

NAPOLÉON.

Vu par nous, archichancelier de l’Empire,

CAMBACÉRÈS.

Le grand juge, Ministre de la Justice.

REGNIER.

Par l’Empereur,

Le secrétaire d’État
Hugues B. MARET.

IX. Premières années de l’Empire.[modifier]

Il est à remarquer que le sénatus-consulte du 28 floréal institue le Conseil d’État comme partie intégrante et autorité supérieure de l’État.

Par décret impérial du 19 mai 1804, Napoléon confère la dignité de maréchal de l’Empire à dix-huit généraux : de ces dix-huit grands capitaines, deux seulement appartenaient à la noblesse ; quatre à la classe aisée de la bourgeoisie, et douze étaient sortis de la classe du peuple proprement dite.

Le 27 mai 1804, le Sénat est admis à prêter serment à l’Empereur. François de Neufchâteau lui dit : « Sire, vous n’accepterez l’Empire que pour sauver la liberté ; vous ne consentez à régner que pour faire régner les lois ; vous ne fîtes jamais la guerre que pour avoir la paix… La liberté, les lois, la paix, ces trois mots de l’oracle semblent avoir été réunis tout exprès pour composer votre devise et celle de vos succes seurs… Vous n’aurez point eu de modèle et vous en servirez toujours… » Il faut bien croire que le Sénat était, jusqu’à un certain point, le véritable interprète des sentiments de la nation : car sitôt qu’il eut prêté serment de fidélité à l’Empereur, il arriva une multitude d’adresses approbatives de tous les coins de la République impériale ; magistrats, fonctionnaires publics, officiers de tous grades, se jetèrent aux pieds de leur nouveau souverain ; le clergé se montra le plus empressé des adorateurs du nouveau Dieu : « Un Dieu est un monarque, dit l’archevêque de Turin, comme le Dieu des chrétiens est le seul digne d’être obéi ; vous (Napoléon) êtes le seul digne de commander à des Français : par là cesseront toutes les abstractions philosophiques, tout dépècement du pouvoir ; — donnons pour garant de notre fidélité à César, notre fidélité à Dieu ; — ne cessons de le dire, le doigt de Dieu est ici ; — nouveau Mathathias, Bonaparte parut dans l’Assemblée du peuple, envoyé par le Seigneur (au 18 brumaire)… » Il est étrange, pour ne pas dire plus, de trouver de telles paroles dans la bouche de prélats qui savent et qui doivent apprendre aux hommes combien sont futiles les grandeurs de ce monde.

Louis XVIII, quoique banni et sans appui, protesta contre l’avènement de Bonaparte au trône.

Le 10 juin conmmence le procès du général Moreau et de ses coaccusés. Dès le 28 février précédent, un sénatus-consulte avait suspendu pour deux ans les fonctions du jury dans les jugements pour crimes d’attentat contre la personne du premier Consul.

Moreau excite le plus vif intérêt dans toutes les classes de la société, tant civiles que militaires. Le public croit voir dans Bonaparte un ennemi mortel du vainqueur de Hohenlinden ; c’est un rival dont il veut se défaire à tout prix, répète-t-on de toutes parts : et cependant Moreau avait conspiré !

Moreau est condamné à deux ans de détention ; mais le gouvernement, d’après le conseil et les instances de Fouché, convertit la peine en exil, avec la faculté de vendre ses biens, qui furent estimés 800.000 francs. Moreau se rétira en Amérique.

Le 14 juillet 1804, jour anniversaire de la prise de la Bastille, a lieu dans l’église des Invalides l’inauguration de l’ordre de la Légion d’honneur. Les dignitaires prêtent serment entre les mains de l’Empereur. Par décret impérial du 16 du même mois, l’École polytechnique reçoit une nouvelle organisation ; dorénavant les élèves seront casernes et soumis à la même discipline que les régiments.

L’Empereur reprend avec une ardeur nouvelle ses projets d’invasion en Angleterre et les préparatifs qu’il avait déjà faits pour cette expédition : dans quelques mois une flottille de plus de 2.000 petits vaisseaux, montés par 16.000 marins, sera en état de transporter, sur les côtes de la Grande-Bretagne, une armée de 160.000 fantassins et de 9.000 chevaux. On sait que tous ces armements restèrent sans effet direct.

Napoléon n’avait plus rien à demander aux hommes pour se croire aussi solidement assis sur le trône de France que le prince le plus légitime ; mais à l’exemple des rois, ses prédécesseurs, il voulut appeler sur lui la protection du ciel ; ainsi donc le pontife de Rome, Pie VII, à la sollicitation du nouvel Empereur, passa les monts et vint à Paris verser l’huile sainte sur sa tête. En 754, le pape Étienne III s’était aussi rendu en France pour y sacrer Pépin le Bref, la reine sa femme et leurs deux enfants, Charles (Charlemagne) et Carlornan.

Le couronnement et le sacre de Napoléon et de sa femme Joséphine se fit à Paris dans l’église cathédrale le 2 décembre 1804, rien ne fut épargné pour donner à cette solennité toute la pompe, tout l’éclat dont elle était susceptible, et que réclamait la circonstance. Le splendidc appareil déployé dans ce grand jour rappelait les magnificences de l’ancienne cour, s’il ne les surpassait. Napoléon était éblouissant de pierreries ; sa voiture, tout en glaces, était surmontée d’une immense couronne, et chargée devant et derrière d’un grand nombre de pages, chamarrés de la livrée impériale.

Le pape fit trois onctions à l’Empereur, une sur la tête et deux sur les mains ; en même temps, il récitait une prière dans laquelle il faisait mention d’Hazaël, de Jéhu, de Saül, de David.

Au moment où Pie VII venait de bénir la couronne, Napoléon la prend et se la pose sur la tête. C’est encore lui qui couronne l’Impératrice ; ces formalités avaient pour but d’éloigner l’idée qu’il avait été couronné par le Saint-Père.

Le 14 janvier 1805, Napoléon s’adressa directement au roi d’Angleterre, pour, l’engager à entamer des négociations pour la conclusion de la paix : « … Je n’attache pas de déshonneur à faire le premier pas. J’ai assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune des chances de la guerre. La paix est le vœu de mon cœur… Je conjure Votre Majesté de donner elle-même la paix au monde. » Le ministre anglais écrivit que Sa Majesté ne pouvait répondre directement à l’ouverture qui lui était faite avant de s’être concertée avec les puissances du continent.

Le 18 mars de la même année, Napoléon apprend au sénat qu’il accepte la couronne d’Italie, que les peuples de la république cisalpine viennent de lui offrir.

Un traité est signé le 8 avril à Pétersbourg, entre l’Angleterre et la Russie, l’Autriche, la Suède, Naples ; la Sardaigne entre dans cette coalition. Il est convenu qu’on réunira une armée de 500.000 hommes, outre les secours que fournira l’Angleterre. L’Autriche s’engage à ne poser les armes que du consentement de ses alliés ; elle reçoit de l’Angleterre un subside de 75 millions pour la présente année 1805 ; il lui est promis 100 millions pour chacune des années suivantes.

À ces nouvelles, les troupes du camp de Boulogne se mettent en mouvement vers le Rhin. Les Russes, de leur côté, arrivent en Gallicie. Le général autrichien Mack, enfermé dans Ulm, est forcé de capituler ; il se rend prisonnier avec une garnison de 30.000 hommes, 3.000 chevaux, 60 canons attelés. Les mouvements de Napoléon sont si bien concertés, si rapides, que l’ennemi perd 50.000 prisonniers en moins de quinze jours.

Enfin le 2 décembre 1805, les trois Empereurs se rencontrent avec leurs troupes auprès du village d’Austerlitz, à deux lieues de Brunn, en Moravie. L’armée russe compte 70.000 combattants ; le contingent autrichien est de 25.000 hommes, l’armée française n’excède pas 80.000 soldats. L’artillerie est formidable des deux côtés ; les alliés sont supérieurs en cavalerie.

Le général russe Kutusoff voulait gagner du temps pour attendre l’arrivée d’un troisième renfort qui n’était plus qu’à huit journées de marche ; mais les manœuvres de Napoléon le forcèrent, malgré lui, à accepter le combat, et afin de l’attirer sur un terrain dont il connaît tous les avantages, il fait replier son avant-garde, et affecte de se fortifier. Ce stratagème, habilement conduit, trompe le général russe, qui croit follement que l’empereur des Français craint sérieusement d’en venir aux mains.

L’action s’engage au lever du soleil et se prolonge jusqu’à la nuit. La victoire fut complète. La perte des Russes, en tués, noyés dans un lac dont la glace se brisa, ou en prisonniers et blessés, se monte à 35.000 hommes. Ils perdirent 15 généraux faits prisonniers ou tués sur le champ de bataille. Kutusoff reçut plusieurs blessures, et il abandonna 150 canons, 40 drapeaux. On assure qu’il ne tenait qu’à Napoléon de se rendre maître de la personne d’Alexandre et de l’empereur François, mais que, content de les avoir vaincus, il leur laissa la liberté de s’échapper.

L’empereur d’Allemagne se rend au bivouac de Napoléon, bivouac de bottes de pailles. Le monarque victorieux le fait approcher de son feu et lui dit : « Je vous reçois dans le seul palais que j’habite depuis deux mois. » François lui répond : « Vous tirez si bon parti de cette habitation qu’elle doit vous plaire. » Puis il lui prend la main et le salue du nom de frère.

La victoire d’Austerlitz est une des plus décisives, des plus brillantes des temps modernes. Les vainqueurs n’ont à regretter qu’un général de division, deux colonels et environ 10.000 soldats.

Le ministre prussien Haugwitz se rend au quartier général de Napoléon pour le féliciter de sa victoire. Celui-ci, qui connaît les sentiments cachés du cabinet de Berlin, lui répond : « Voilà un compliment dont la fortune a changé l’adresse. »

L’empereur François, malgré la supériorité de forces qui lui restent, demande humblement la paix. Il obtient d’abord un armistice. Voulant donner à Alexandre une preuve de sa générosité, Napoléon lui renvoie sans échange tous les prisonniers de la garde noble russe.

Le 26 décembre 1805, un traité de paix est signé à Presbourg, entre la France et l’Autriche. Par ce traité, cette dernière puissance perd un territoire de onze cent milles carrés avec une population de 2.600.000 âmes.

Par la grâce de l’Agamemnon français, l’électeur de Bavière et le duc de Wurtemberg acquièrent le titre de rois. Un peu plus tard, François II abandonna le titre fastueux d’empereur d’Allemagne, et par le bon vouloir de Napoléon, il se contenta de celui plus modeste d’empereur d’Autriche, sous le nom de François Ier.

Le roi de Naples, Ferdinand IV, ayant manqué pour la quatrième fois à ses engagements envers la France, Napoléon le détrône et donne ses états à son frère Joseph, qui entre dans Naples le 30 mars 1806.

Les duchés de Clèves et de Berg sont donnés en toute souveraineté au maréchal Murat qui prend le titre de Grand-duc de Berg.

La principauté de Guastalla est donnée à Pauline, épouse du prince Borghèse. Un peu plus tard, ses frères Louis et Jérôme seront rois, le premier de Hollande et l’autre de Westphalie.

Le 12 juillet 1806, les princes de la Confédération du Rhin se séparent à perpétuité de l’empire d’Allemagne et s’unissent à Napoléon qui se déclare leur protecteur.

Le 6 octobre 1806, une quatrième coalition, dans laquelle entraient la Prusse, la Russie, la Suède, l’Angleterre, se forme sur le continent.

C’est contre la Prusse que Napoléon a résolu de porter les premiers coups. L’armée de cette puissance se compose de 230.000 hommes, d’une excellente cavalerie et d’une artillerie nombreuse et bien servie.

Les premières hostilités entre la France et la Prusse ont lieu à Scheleitz, village de la principauté de Reuss. Le 14 octobre, Napoléon triomphe de nouveau à Iéna. À proprement parler, il y eut en même temps deux batailles bien distinctes, celle d’Auerstaedt et celle d’Iéna, c’est-à-dire que deux corps français séparés et sans contact se battirent contre deux corps ennemis qui se trouvaient respectivement dans une semblable position.

Cette journée coûte aux vaincus, tant en tués, blessés ou prisonniers, plus de 48.000 hommes, 260 canons, d’immenses magasins ; 26 généraux prussiens sont faits prisonniers. L’armée française perd un général de brigade, 3 colonels et compte moins de 42.000 hommes hors de combat.

Après l’échec d’Iéna, l’armée prussienne se débande et n’oppose aucune résistance sérieuse aux progrès des vainqueurs ; les villes ouvrent, leurs portes ; les forteresses capitulent à la première sommation. Toute la monarchie du grand Frédéric est conquise, à peu de chose près, en moins d’un mois. On ne vit jamais en Europe une suite de défaites aussi ignominieuses. Le 9 novembre 1806, Napoléon frappe la Prusse et ses alliés d’une contribution de 150 millions de francs.

Le 11 décembre, un traité de paix est signé à Posen entre Napoléon et l’Électeur de Saxe, qui prend le titre de roi. C’est le troisième prince allemand que Napoléon élève à cette dignité.

Le 8 janvier 1807 se livre la fameuse bataille d’Eylau : des divisions appartenant aux corps des maréchaux Davout, Soult, Ney, le corps entier d’Augereau ont à soutenir les efforts impétueux du général russe Beningsen, qui commande plus de 70.000 hommes. Cette bataille fut une effroyable tuerie dans laquelle les deux partis firent des pertes à peu près égales. Les Russes se retirent en bon ordre sur la fin du jour, ce qui servit de prétexte aux Français pour compter cette action parmi leurs nombreuses victoires. L’affaire d’Eylau semble présager à Napoléon que dorénavant ses succès lui seront vivement disputés.

Le 14 mai 1807, les Français, non sans éprouver des pertes considérables, battent les Russes, à Friedland (huit lieues d’Eylau). Les pertes de l’ennemi s’élèvent à 17.000 morts ou blessés, autant de prisonniers et 70 canons.

Le 21 juin 1807, un armistice est convenu à Tilsitt entre l’armée française et l’armée russe ; les deux empereurs se donnent rendez-vous dans un pavillon construit sur un radeau au milieu du fleuve Niémen qui passe près de Tilsitt. Le roi de Prusse est admis aux conférences des empereurs, la paix se conclut, et à la sollicitation d’Alexandre, Napoléon restitue à Frédéric (Guillaume) la moitié de sa monarchie. L’empereur russe reconnaît les royautés des trois frères de Napoléon, la confédération du Rhin. Il s’offre comme médiateur entre la France et l’Angleterre.

De retour à Paris (29 juillet), l’Empereur victorieux reçoit les grands corps de l’État ; le président du Sénat, Lacépède, lui dit dans sa harangue : « On ne peut plus louer dignement Votre Majesté ; votre gloire est trop haute ; il faudrait être placé à la distance de la postérité pour découvrir son immense élévation. »

Le 19 août, le Tribunat est supprimé et le Corps législatif reçoit de nouvelles modifications ; à l’avenir, on ne pourra faire partie de ce corps si l’on n’est âgé de quarante ans au moins.

Le 27 septembre, un décret impérial défend aux libraires de mettre en vente des ouvrages qui n’auraient pas été soumis à la censure préalable d’une commission.

Le 11 mars 1808, un sénatus-consulte porte institution de titres héréditaires honorifiques, sous les dénominations de princes, ducs, comtes, barons, chevaliers. Les titulaires pourront former des majorats ou substitutions en faveur de leurs descendants directs.

Dans l’intention avouée de mettre l’Espagne et le Portugal à couvert des tentatives que pourraient faire les Anglais pour s’établir dans ces pays et introduire leurs marchandises sur le continent, Napoléon a fait occuper ces deux royaumes par ses troupes ; la plupart des forteresses sont en leur pouvoir.

Une révolution éclate à la cour d’Espagne ; l’irritation est à son comble contre le favori de Charles IV et de la reine sa femme, le prince de la paix Godoï. — Ferdinand force son père à lui céder le trône. — Alors Napoléon réunissait une armée sur la frontière et devait la commander. — Charles IV et la Reine le rejoignent à Bayonne, où il invite Ferdinand à se rendre. — Ferdinand remet la couronne à son père, et celui-ci et tous les princes de sa famille renoncent à leurs droits, au trône de leurs ancêtres en faveur de Napoléon, qui pourra en disposer comme il l’entendra, et cela dans l’intérêt de l’Espagne, dont il est nécessaire, dit le ministre Champagny, qu’une main ferme vienne rétablir l’ordre dans son administration et prévienne la ruine vers laquelle elle marche à grands pas. « Il faut qu’un prince ami de la France règne en Espagne ; c’est l’ouvrage de Louis XIV qa’il faut recommencer. Ce que la politique conseille, la justice l’autorise ! »

Napoléon, habitué à la docilité des Italiens, crut bien sincèrement qu’il aurait aussi bon marché des Espagnols, il se trompa grandement. Cette nation fière, qui était comme assoupie depuis assez longtemps, indignée de ce que des étrangers se permettaient de régler ses destinées, de changer la dynastie de ses rois sans la consulter, oubliant l’extrême faiblesse de ses moyens, jura l’extermination de tous les Français ; toutes les classes, tous les sexes, les prêtres, les moines, les religieuses, les mendiants feront tout ce qui dépendra d’eux pour repousser les armées du conquérant usurpateur de leurs droits. Les Espagnols se battent rarement en bataille rangée, mais ils parviendront à lasser, à détruire leurs ennemis par une guerre d’embuscade, de partisans, d’assassins. Pour atteindre ce but, le poignard, le poison, tous les genres de destruction, de vengeance, leur sembleront légitimes ; le sol de la péninsule deviendra pour les Français un véritable cimetière, où ils trouveront la mort sans profit et sans gloire ; en effet, en moins de cinq ans, le tout-puissant Napoléon se verra dans la triste nécessité de renvoyer Ferdinand dans ses États. Le commencement de ses malheurs et de sa décadence date du traité de Bayonne.

Le trône de Charles IV est donné à Joseph Napoléon. Celui de Naples, qu’il quitte, devient le partage de Murat, beau-frère de l’Empereur. Le 4 octobre 1808, Napoléon se rend de sa personne en Espagne, à la tête de 80.000 vieux soldats qu’il a tirés d’Allemagne. Il faut, se plaît-il à dire, que la Méditerranée devienne le lac français. D’abord il se porte sur la capitale, mais il n’y a plus de gouvernement stable et régulier dans le pays : toutes les villes, tous les bourgs sont autant de centres d’actions ; la nation espagnole est devenue, pour son ennemi, une hydre à mille têtes.

Madrid, menacé d’un assaut, ouvre ses portes au conquérant. Le 4 décembre 1808, dans une proclamation qu’il adresse aux habitants, il annonce son dessein de traiter l’Espagne en pays conquis, si elle persiste à ne pas reconnaître Joseph Napoléon pour roi : « Je mettrai alors la couronne d’Espagne sur ma tête, et je saurai la faire respecter des méchants : car Dieu m’a donné la force et le caractère pour surmonter tous les obstacles. » Il dit à une dépulation de Madrid, qui vient le remercier de la protection qu’il daigne lui accorder : « Vos neveux me béniront comme votre régénérateur ; ils placeront au nombre des jours mémorables ceux où j’ai paru parmi vous, et, de ces jours, datera la prospérité de l’Espagne. » Après un séjour de quelques semaines dans la péninsule, de graves événements qui se préparaient dans le nord l’obligent à repasser les Pyrénées, sans avoir rien accompli de décisif. Cette retraite agit en sens divers sur le moral de ses soldats et des populations espagnoles.

Le 9 avril 1809, une cinquième coalition contre la France se forme ; l’archiduc Charles, commandant la principale armée autrichienne, déclare au commandant des troupes stationnées en Bavière, qu’il se porte en avant et qu’il traitera comme ennemis tous ceux qui lui résisteront. L’Autriche a sous les armes, y compris la landwehr, 550.000 hommes ; les Français ont moins de la moitié de ce nombre à lui opposer.

À la suite de plusieurs combats plus ou moins importants, et tous favorables à leurs armes, les Français entrent à Vienne après un bombardement de trente-six heures (13 mai 1809).

Par un décret impérial daté du 17, les États du pape sont déclarés faire partie de l’Empire français.

Le 21-22 mai a lieu la sanglante bataille d’Esling, que la crue subite des eaux du Danube menaçait de rendre malheureuse pour nos armes. C’est pendant cette bataille, et au plus fort de l’action, que, voyant Napoléon s’exposer avec la témérité d’un soldat, le général Walther, commandant les grenadiers à cheval de la garde, lui cria : « Retirez-vous, Sire, ou je vous fais enlever par mes grenadiers. »

Le 11 juin, Napoléon est excommunié par le pape Pie VII.

Le village de Wagram, situé à cinq lieues de Vienne, est immortalisé par la grande bataille que se livrèrent dans ses environs, le 6 juillet 1809, Napoléon et l’archiduc Charles : les Autrichiens, armés de 500 pièces de canon, mettent en ligne 120.000 hommes ; les Français, plus nombreux, sont inférieurs en artillerie.

L’action commence au lever du soleil, dure douze heures, pendant lesquelles 900 bouches à feu ne cessent de vomir la mort dans les rangs des deux armées. Vers la fin du jour, l’archiduc fait replier ses bagages et commence sa retraite : il laisse le champ de bataille jonché d’Autrichiens, perd 10 drapeaux, 40 canons, 18.000 prisonniers, 9.000 blessés, et un grand nombre d’équipages. On élève la perte des Français à 6.000 blessés et 2.600 tués.

Le gain de cette bataille fut longtemps douteux ; Napoléon devait en ressentir de tristes pressentiments : il voyait que les adversaires qu’il avait battus tant de fois commençaient à tenir ferme et à se défendre. La victoire de Wagram est la dernière dont Napoléon ait retiré des avantages de quelque durée.

Par un décret impérial, une contribution de 196 millions de francs est frappée sur les provinces conquises de l’Autriche.

Enfin, François Ier vient s’humilier de nouveau et demander la paix à son ennemi ; on convient d’un armistice à Znaïm, et la paix est signée à Vienne le 14 octobre.

Le 16 décembre, un sénatus-consulte déclare dissous le mariage de Napoléon avec Joséphine Tascher. Le 7 février 1810, un projet de mariage est signé entre Napoléon et l’archiduchesse Marie-Louise, fille de François Ier. De ce divorce et de ce nouveau mariage commence, d’une manière évidente, la chaîne de malheurs qui, de chute en chute, conduiront Napoléon à Sainte-Hélène.


X. Etendue de l’Empire en 1810. — Naissance du roi de Rome. — Campagne de Russie.[modifier]

La Hollande, pays essentiellement commerçant, s’accommodait mal des défenses que Napoléon avaient faites aux peuples du continent, ses alliés, ou qui vivaient sous sa domination immédiate, d’avoir des relations commerciales avec l’Angleterre ; la Hollande ne peut se soutenir sans négoce ; elle fera donc, malgré les prohibitions impériales, des affaires avec les étrangers par tous les moyens possibles. Le roi Louis s’est fait Hollandais ; il aime son peuple, veut son bonheur et non sa ruine ; il lui permettra donc, en dépit des menaces de son frère tout puissant, d’avoir des rapports d’intérêts avec la Grande-Bretagne. De là des altercations, des reproches amers. Louis, se voyant dans l’impossibilité de gouverner son État suivant les vœux de son cœur, quitte spontanément le trône sur lequel il était monté par complaisance, sinon avec répugnance. Napoléon, dans sa colère, fait rendre un sénatus-consulte dit organique (13 décembre 1810), qui porte que la Hollande, les villes anséatiques, le Lauenbourg, tous les pays situés entre la mer du Nord et une ligne tirée depuis le confluent de la Lippe avec le Rhin, jusqu’à Halteren, etc., etc., font partie intégrante de l’Empire français ; lesdits pays formeront dix départements. Un autre sénatus-consulte de la même époque déclare le Valais réuni à l’Empire ; ce pays formera un département : « La réunion du Valais, » dit l’Empereur au Sénat, « est une conséquence prévue des travaux que je fais faire depuis dix ans dans cette partie des Alpes. »

Après avoir reçu ces divers accroissements, l’Empire français s’étend de la Baltique au Garigliano, de l’Adriatique à l’Océan ; il contient 13 degrés de latitude et 24 de longitude ; sa surface équivaut à 36.000 lieues carrées et comprend 130 départements, sur lesquels vit une population d’environ 42 millions d’habitants. On trouve dans le rapport du sénateur Sémonville : « Enfin, après dix ans d’une lutte glorieuse pour la France, le génie le plus extraordinaire qu’ait produit le monde, réunit dans ses mains triomphantes les débris de l’empire de Charlemagne. »

Ces agrégations forcées de peuples si différents de mœurs, de coutumes, de cultes, ne formeront jamais une nation compacte : dans moins de quatre ans, les nouveaux réunis se montreront ouvertement, et les armes à la main, les ennemis de l’Empire et de son fondateur.

Le 20 mars 1811, les vœux de Napoléon sont comblés ; Marie-Louise le rend père d’un héritier qu’il a tant désiré : car c’est pour l’obtenir qu’il a divorcé avec Joséphine. Le jeune prince reçoit, dès sa naissance, le titre pompeux de Roi de Rome. Le clergé et tous les corps de l’État saluèrent le berceau du nouveau-né par des discours et des harangues dont la flatterie, quoique exagérée, n’avait pourtant rien d’extraordinaire dans cette circonstance.

« L’amour paternel achèvera de révéler tout ce que Dieu a mis de sensibilité et de bonté dans l’âme de Napoléon le Grand. » (Cardinal Maury.)

« Telle est la destinée de notre Empereur, que la Providence, après avoir tant fait pour sa gloire, veut encore tout faire pour son bonheur, et qu’après l’avoir rendu le plus grand des héros, elle veut encore en faire le plus heureux des époux et des pères. » (Évêque de Troyes.)

« Vos peuples saluent par d’unanimes acclamations ce nouvel astre qui vient de se lever sur l’horizon de la France, et dont le premier rayon dissipe jusqu’aux dernières ombres des ténèbres de l’avenir. La Providence, Sire, veut apprendre au monde qu’il naîtra de vous une race de héros non moins durable que la gloire de votre nom et les institutions de votre génie. » (Le Sénat.)

Le 26 janvier 1812, la Catalogne, formée en quatre départements, est réunie à la France.

Le 13 mars suivant, un sénatus-consulte divise en trois bans tous les sujets dé l’Empire qui sont en état de porter les armes, et qui ne sont pas militaires actifs.

À cette occasion, le sénateur Lacépède s’exprimait ainsi : « Voilà ce que le héros croit devoir faire pour rendre les frontières inviolables, pour tranquilliser les esprits. Voici ce que fait le père de ses sujets pour que ce grand bienfait exige le moins de sacrifices. Les cohortes du premier ban, se renouvelant par sixième chaque année, les jeunes gens qui en feraient partie connaîtraient l’époque précise à laquelle ils doivent revenir sous le toit paternel. Parvenus à l’âge où l’ardeur est réunie à la force, ils trouveront dans leurs exercices des jeux salutaires et des délassements agréables, plutôt que des devoirs sévères et des occupations pénibles ! »

La guerre avec la Russie, l’Angleterre et la Suède est imminente. Napoléon quitte Paris le 9 avril 1812, et se rend en Allemagne. Une réunion solennelle de têtes couronnées a lieu à Dresde ; l’impératrice Marie-Louise, l’empereur et l’impératrice d’Autriche, le roi de Prusse et plusieurs souverains de rang inférieur en font partie. Napoléon est le président, le directeur suprême de cette assemblée. Tous les individus qui la composent sont, de gré, ou de force, ses subalternes, ses courtisans ; chacun d’eux se présente à son lever, attend avec patience le moment où il pourra obtenir de lui une parole, un regard favorable. La satisfaction de lui avoir plu rayonne hypocritement sur tous ces visages germaniques, tandis que la haine et la soif de la vengeance sommeillent au fond des cœurs. C’est ce que Napoléon éprouvera au moment du revers, de la part de ces rois qui, maintenant, l’enivrent de tourbillons d’encens.

Cependant le comte de Narbonne avait été envoyé auprès d’Alexandre pour le déterminer, moyennant quelques concessions, à soutenir le système continental, moyennant, quoi la paix ne serait pas troublée, Le négociateur échoue dans sa mission. Il lui est répondu qu’on préfère la guerre à une paix sans honneur et peu certaine, qu’on ne commettra pas l’imprudence de se mesurer dans une grande bataille avec le monarque français, mais qu’on est résigné àr tout sacrifier pour traîner les hostilités en longueur, afin de lasser, dé dégoûter les armées qui entreront sur les terres de la domination russe.

Napoléon, méprisant de telles menaces et comptant toujours sur sa fortune, se rend sur le Niémen, bien résolu de marcher en avant, malgré les avis que lui donnaient des personnes réfléchies et expérimentées. Quelqu’un lui disait avec une courageuse franchise que la campagne de Russie pouvait décider du sort de sa dynastie et de sa propre existence, comme de l’avenir de la France. « Napoléon et sa fortune ! » répondit l’Empereur ; « que peuvent contre moi les éléments ? » On assure même que le prince russe Kourakin avait prédit à Paris les désastres qui attendaient Napoléon en Russie. Il se pourrait bien, au reste, que cette prophétie ait été faite après les événements.

Le 22 juin 1812, Napoléon déclare la guerre à la Russie, du quartier général de Wilkowiski : il apprend cette résolution à ses soldats en ces termes.

« Soldats, la seconde guerre de la Pologne est commencée ; la première s’est terminée à Tilsitt. À Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l’Angleterre. Elle viole aujourd’hui ses serments. La Russie est entraînée par sa fatalité ; ses destins doivent s’accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés ?… Marchons donc en avant ; passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire. La seconde guerre de la Pologne sera glorieuse aux armées françaises comme la première. »

L’armée impériale la plus formidable que Napoléon eût mise sur pied, comptait 500.000 combattants et 2.200 bouches à feu. À cette époque, l’Empereur des Français commandait, directement ou par ses alliés, à quatre-vingt cinq millions cinq cent mille Européens ; ses ordres s’exécutaient dans un espace qui comprenait 19 degrés de latitude et 30 de longitude. Aucun des empereurs romains n’eut à sa disposition des forces aussi extraordinaires. Sans la rigueur des éléments, la campagne de Russie aurait infailliblement réussi, et, dans ce cas, c’en était fait de la puissance de l’Angleterre.

Le quartier général de l’armée française passe le Niémen vis-à-vis Kowno. L’armée se compose de dix corps commandés, le premier par le maréchal Davoût, le deuxième par le maréchal Oudinot, le troisième par Ney, le quatrième, sous le nom d’armée d’Italie, par le prince Eugène, le cinquième par Poniatowski, le sixième par Gouvion-Saint-Cyr, le septième par le général Régnier, le huitième par le général Junot, le neuvième, dont les cadres seuls sont formés, par le maréchal Victor, le dixième par le maréchal Macdonald. La vieille garde est commandée par le maréchal Lefebvre, la jeune par le maréchal Mortier, la réserve de cavalerie par Murat. La cavalerie de la garde agit à part. Un corps auxiliaire de 30.000 Autrichiens marche séparément. Dans cette nombreuse armée, les Français figurent pour 270.000 combattants. L’armée russe est forte, tant infanterie que cavalerie, de 360.000 hommes, sans compter deux corps qui se forment, l’un en Lithuanie et l’autre à Riga.

Les troupes françaises font leur entrée à Wilna, ancienne capitale de la Lithuanie. Les Russes, en se retirant, détruisent tout ; ils livrent aux flammes d’immenses magasins, 150.000 quintaux de farine, des fourrages, des habillements ; ils jettent dans la Wilna une grande quantité d’armes.

Le 14 juillet, l’empereur Alexandre se montre à Moscou pour exciter le zèle et le courage de ses habitants. À cette occasion, le métropolitain Platow, âgé de cent dix ans, lui fait don de l’image de saint Serge et lui dit : « La ville de Moscou, la première, capitale de l’empire, la nouvelle Jérusalem, reçoit son Christ comme une mère dans les bras de ses fils zélés, et à travers le brouillard qui s’élève, prévoyant la gloire brillante de sa puissance, elle chante dans son transport : Hosanna ! Béni soit celui qui aime ! que l’arrogant, l’effronté Goliath apporte des limites de la France l’effroi mortel aux confins de la Russie ! la pacifique religion, cette fronde du David russe, abattra soudain la tête de son sanguinaire orgueil ! Cette image de saint Serge, antique défenseur du bonheur de notre patrie, est offerte à votre majesté impériale… »

Le 28 juillet, les Français entrent à Witepsk. Les Russes continuent à se replier. Notre armée les suit sans qu’ils lui offrent l’occasion de combattre. Enfin, on arrive sous les murs de Smolensk, ville russe, entourée de murailles de trois mètres d’épaisseur, flanquée de tours. À ces fortifications fort massives, on venait d’ajouter d’autres ouvrages exécutés avec soin et bien entendus. Barklay de Tolly avait jeté dans la place 30.000 hommes, et il se tenait en bataille sur les deux rives du Dniéper, communiquant avec la ville par des ponts.

Le 17, à une heure de l’après-midi, Napoléon donne le signal de l’attaque. Les faubourgs, retranchés et défendus par la grosse artillerie, sont enlevés ; les remparts, ainsi que les masses postées sur la rivière, sont foudroyés. L’ennemi, après des efforts désespérés de résistance, met le feu à la ville et l’abandonne, laissant d’immenses magasins, 12.000 hommes tués, blessés ou prisonniers, et 200 pièces de canon.

À la suite de cette victoire, l’Empereur se mit à la poursuite des Russes, qu’il poussa vivement jusqu’à Volontina, plateau sur lequel leur arrière-garde prit position le 19. Murat et Ney l’attaquèrent et la mirent en fuite après lui avoir fait éprouver de grandes pertes. Volontina donna son nom à une nouvelle victoire française. En même temps, et sur divers points, il y eut plusieurs combats glorieux pour nos armes. Le 6e corps, commandé par Saint-Cyr, battit Wittgenstein à Pololsk, lui tua 2.000 hommes, en blessa 4.000, lui fit un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels 3 généraux, et s’empara de 20 pièces de canon.

Après l’affaire de Volontina, l’armée victorieuse, poursuivant l’ennemi, arriva à Ghjat ; là, il lui fut permis de prendre quelques jours de repos pour se remettre de ses fatigues et se préparer à une grande bataille que l’Empereur jugeait devoir être prochaine.

C’est le 7 septembre 1812, que fut livrée cette fameuse bataille appelée, par les Français, de la Moscowa, et par les Russes de Borodino, parce que l’action eut lieu sur le plateau qui domine ce village. Le général russe Barklay de Tolly avait été remplacé par Kutusoff ; ce vieux général, vainqueur des Turcs, avait solennellement promis de couvrir Moscou, la ville sainte, et d’anéantir l’armée française. Dans sa proclamation aux soldats, il prophétise la victoire : « Dieu va combattre son ennemi avec l’épée de Michel, et avant que le soleil de demain ait disparu, vous aurez écrit votre foi et votre fidélité dans les champs de votre patrie avec le sang de l’agresseur et de ses légions. » L’armée russe, protégée par des retranchements que son général annonçait camme inexpugnables, était encore animée par les prédications des prêtres et par l’image miraculeuse de la Vierge, qu’on promenait dans ses rangs.

De son côté, Napoléon excitait l’ardeur des siens par cette proclamation : « Soldats ! voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais là victoire dépend de vous ; elle vous est nécessaire, elle vous donnera l’abondance, de bons quartiers d’hiver et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée ; que l’on dise de vous : Il était à cette grande bataille livrée sous les murs de Moscou. »

La veille et pendant la nuit il avait plu ; à cinq heures, le soleil se leva sans nuage : Soldats ! s’écria Napoléon, voilà le soleil d’Austerlitz ! Cette exclamation passe de rang en rang et remplit les troupes d’ardeur et d’espérance.

Les deux armées comptent chacune de 120 à 130.000 hommes. Un coup de canon tiré par les Français donne le signal, et l’action s’engage sur toute la ligne. La valeur des soldats, l’intelligence et la bravoure des officiers sont à peu près les mêmes de part et d’autre ; mais on ne saurait comparer entre eux les talents des capitaines qui commandent en chef les deux armées.

Après quatre heures de combats opiniâtres, pendant lesquels 1.200 bouches à feu vomissaient la mort de part et d’autre, trois redoutes sont enlevées par le prince Eugène, les maréchaux Davoût et Ney ; toutes les batteries russes sont successivement assaillies et enlevées ; la plus formidable de leurs redoutes est emportée par nos cuirassiers.

Après avoir détruit par la mitraille la plus grande partie des masses qui résistaient à son entrée, Napoléon fit manœuvrer le 8e corps et toute la droite pour tourner la dernière position des Russes ; il ordonna à la garde et à toute la cavalerie de soutenir ce mouvement. Eugène se porta en avant de la Kalogha, et dès ce moment la victoire se déclara en notre faveur. À la tombée de la nuit, l’ennemi opéra sa retraite en bon ordre vers Mojaïsk, laissant sur le champ de bataille 55.000 hommes hors de combat, dont 50 généraux et 70 pièces de canon. La perte des Français est évaluée à 20.000 hommes tués ou blessés ; ils ont, en outre, à regretter 2 généraux de division et 6 généraux de brigade.

Cette bataille de la Moscowa est la plus terrible qui ait été livrée dans les temps modernes. Les deux armées firent également leur devoir. On croit que pendant l’action il fut tiré 120.000 coups de canon ! L’Empereur resta sur le champ de bataille, donnant des ordres pour faire transporter les blessés, tant russes que français, dans les hôpitaux établis sur ses lignes de retraite.

L’armée victorieuse se met à la poursuite des Russes. Napoléon transporte son quartier général à Mojaïsk, ville située à vingt-six lieues ouest de Moscou, à laquelle l’ennemi, forcé de l’abandonner précipitamment, avait mis le feu. Le 14 (2 heures après midi), l’Empereur fit son entrée dans l’ancienne capitale de la Moscovie, avec sa garde et le premier corps. Le lendemain il s’établit au Kremlin, palais des czars, situé au milieu de la ville. Le maréchal Mortier fut nommé gouverneur de cette capitale, avec ordre d’employer tous les moyens pour empêcher le pillage. Des secours furent donnés aux blessés russes qui encombraient les hôpitaux, ainsi qu’aux Moscovites qui n’avaient pas voulu suivre l’armée de Kutusoff.

Cependant les Russes, dans leur désespoir, ont formé le dessein de brûler leur antique capitale : les pompes ont été transportées hors de la ville ; on fait provision de fusées, de matières inflammables. À un signal donné, le feu éclate dans mille endroits à la fois. C’est en vain que les Français font tous leurs efforts pour éteindre l’incendie : le ravage des flammes ne s’arrête que dans la soirée du 20 septembre, lorsque les neuf dixièmes de la ville sont en cendres : près de 4.000 maisons en pierre et 7.000 en bois, 20.000 malades ou blessés sont victimes de ce désastre.

Un armistice avait été accordé aux Russes, et Napoléon, au milieu de ses triomphes, fit proposer la paix à Alexandre : il en reçut des réponses évasives, qui, néanmoins, faisaient espérer qu’on pourrait tomber d’accord. Mais Napoléon et Alexandre ne voulaient que gagner du temps, Napoléon pour recompléter son armée, Alexandre parce qu’il était persuadé que les grands froids qui approchaient obligeraient les Français à évacuer l’empire. Les événements justifièrent leurs prévisions.

Le 18 octobre, la retraite commença. Napoléon sortit de Moscou le 19, et donna l’ordre à Mortier d’abandonner le Kremlin le 23, après l’avoir fait sauter, lui recommandant surtout de ne laisser en arrière ni blessés, ni malades. Dans sa marche rétrograde, l’armée est vivement harcelée par l’ennemi ; on en vient souvent aux mains ; mais aucun obstacle ne peut arrêter les Français. Le 7 novembre, ils atteignent Smolensk. C’est alors que commencent ces froids excessifs cent fois plus redoutables que les armes des Russes ; le thermomètre centigrade descend jusqu’au 22e degré ; le sol se couvre de neige ; les chevaux périssent par milliers au bivouac ; bientôt les hommes ont un sort pareil. Cependant, grâce aux bonnes dispositions de Napoléon, l’armée avance toujours. Le courage des soldats semble augmenter avec l’étendue des privations et des dangers. Kutusoff écrivait à Alexandre : « Les Français, loin de se laisser abattre par la cruelle extrémité où ils se voyaient réduits, n’en étaient que plus enragés à courir sur les pièces qui les écrasaient.

On dit encore vulgairement en Russie : « Ce n’est point le général Kutusoff qui a tué ou dispersé les Français, c’est le général Morosow (la gelée). »

Arrivé à Archa, Napoléon, sans prendre un moment de repos, s’occupa de rétablir l’ordre que les combats et l’intempérie de la saison avaient naturellement dérangé. Il fit faire des distributions de vivres, d’armes et de munitions, et lire, dans les corps d’armée, un ordre du jour qui les rappelait à leurs devoirs, engageant les soldats à marcher en corps, et menaçant de punir ceux qui s’obstineraient à rester isolés. Les désirs de Napoléon furent accomplis, officiers et soldats rentrèrent dans leurs rangs, et avec eux, l’ordre et la discipline. Enfin, l’armée avançant à marches forcées, arriva le 25 novembre sur la Bérésina, sur laquelle Napoléon fit jeter des ponts dont il présidait les travaux. Toute l’armée ayant passé la rivière, elle se mit en marche sur Wilna.

Étant à Smorghoni, le 5 décembre, Napoléon tint un grand conseil de guerre, donna ses instructions et le commandement des troupes à Murat, et partit pour Paris. À peine fut-il éloigné, que le découragement s’empara de ces braves qui venaient d’affronter des souffrances plus redoutables que la mort.

Tandis que la France et l’Europe croient Napoléon enseveli dans les neiges du Nord, elles apprennent qu’en moins de quatorze jours il a traversé la Pologne, l’Allemagne, et qu’il a atteint les rives de la Seine (18 décembre 1812).

Le lendemain de son arrivée dans son palais des Tuileries, des salves d’artillerie annoncèrent sa présence dans la capitale. De tous côtés, on s’empressa d’assister à son lever, les harangues accoutumées du Sénat, du conseil d’État, des corps judiciaires, du grand maître de l’Université, reprirent leur cours. En cette occasion, l’Empereur dut être peu sensible à des démonstrations de joie qui auraient dû faire place à des compliments de condoléance ; le temps s’était singulièrement rembruni, on n’était plus aux époques brillantes d’Austerlitz, d’Iéna, de Wagram.

Ce qui affligea surtout Napoléon, ce qui l’affecta peut-être plus que le désastre de Moscou, ce fut la conspiration de Mallet (23 octobre 1812), dont il prit une connaissance approfondie.

Cependant son âme, retrempée par les revers, avait redoublé d’énergie et d’activité ; il présidait tous les jours plusieurs comités pour régler, conduire les affaires tant extérieures qu’intérieures de son vaste empire. Le 11 janvier 1813, une levée de 250.000 hommes est décrétée par le Sénat. Dans le mois précédent, il avait fait sa paix avec le pape, qu’il tenait prisonnier à Fontainebleau. Il voulait, par cette espèce de nouveau concordat, se rendre les populations catholiques favorables, et laver la tache que, pour des yeux dévots, l’excommunication pontificale avait imprimée sur son front.

Un sénatus-consulte du 5 février détermine la forme de la régence pendant la minorité de l’Empereur ; le roi de Rome pourra être sacré et couronné du vivant de son père ; en conséquence, le fils de l’Empereur sera sacré le plus tôt possible ; sa mère, l’impératrice, a des droits incontestables à la régence. Napoléon n’avait rien tant à cœur que d’assurer à sa postérité l’héritage et la reversion de son immense pouvoir. Par des lettres du 30 mars suivant, l’impératrice Marie-Louise est déclarée régente de l’Empire.

Le 14 février, l’Empereur fit solennellement l’ouverture du Corps législatif. Après avoir rendu compte des motifs et des calamités de la campagne de Russie, il continue : « J’ai fait de grandes pertes, elles auraient brisé mon âme, si, dans ces grandes circonstances j’avais du être accessible à d’autres sentiments qu’à l’intérêt, à la gloire, à l’avenir de mes peupies. Les agents de l’Angleterre propagent chez tous nos voisins l’esprit de révolte contre les souverains. L’Angleterre voudrait voir le continent entier en proie à la guerre civile, mais la Providence l’a désignée elle-même pour être la première victime de l’anarchie. Je désire la paix, elle est nécessaire au monde ; quatre fois, depuis la rupture qui a suivi le traité d’Amiens ; je l’ai proposée dans des démarches solennelles. Je ne ferai qu’une paix honorable, conforme aux intérêts et à la grandeur de mon Empire. Ma politique n’est point mystérieuse. Tant que cette guerre maritime durera, mes peuples doivent se tenir prêts à toute espèce de sacrifices. »

Le 25 du même mois, le ministre de l’intérieur rend compte au Corps législatif de la situation de l’Empire. On voit par cet exposé que depuis 1804 jusqu’au 1er janvier 1813, il a été dépensé 683 millions en travaux divers, tels que ponts, canaux, routes, ports, embellissements de Paris, dépôts de mendicité, palais, églises, etc. Les productions du sol et de l’industrie se sont singulièrement augmentées, et malgré des guerres continuelles, la population de l’ancienne France qui, en 1789, était de 24 à 25 millions, est maintenant de 28 millions 700 mille individus.

Cependant le général prussien York avait passé du côté des Russes avec 20.000 hommes. Les Anglais négociaient secrètement avec le cabinet de Vienne, dont le corps auxiliaire, commandé par Schwartzenberg, s’était mis complètement dans un état de neutralité ; Louis XVIII, de son côté, avait lancé du château d’Hartwel, dans les premiers jours de février, une proclamation dans laquelle, après avoir dit : « La divine Providence semble prête à briser l’instrument de sa colère, l’usurpateur du trône de saint Louis, le dévastateur de l’Europe, éprouve à son tour des revers, » il engage les Français à se jeter dans les bras de leur roi légitime : c’est, suivant lui, le seul moyen de mettre un terme aux calamités de la guerre que perpétue la tyrannie, de parvenir aux jouissances d’une liberté et d’une paix solide dont les puissances étrangères ne peuvent trouver la garantie que dans la parole du souverain légitime.

Un ennemi de Napoléon, bien autrement dangereux, travaillait l’Allemagne, c’était la société de l’ Union de la Vertu (Tugend-Bund). Cette société avait pour but de rendre la guerre nationale, et de délivrer à tout prix la Germanie du joug qui pesait sur elle ; ajoutons que le roi Murat, après avoir remis, le 27 janvier, au prince Eugène, le commandement général des troupes stationnées dans le Nord, dont l’Empereur l’avait investi, avait quitté de son propre mouvement et sans le consulter, le quartier général de Posen, et, déguisé en voyageur allemand, avait pris la route de ses États ; de là, de vives réprimandes. L’Empereur lui écrivait : « Vous êtes un bon soldat sur le champ de bataille, mais hors de là vous n’avez ni vigueur, ni caractère. Je suppose que vous n’êtes pas de ceux qui pensent que le lion est mort et qu’on peut… Le titre de roi vous a tourné la tête : Si vous désirez le conserver, conduisez-vous bien. » Irrité par ces réprimandes, qui sont quelque peu injurieuses, Murat comptera bientôt au nombre des ennemis de son bienfaiteur et de son beau-frère.

Napoléon avait donc à combattre, au midi, l’Espagne et le Portugal ; à l’ouest, l’Angleterre soutenue par son puissant auxiliaire l’Océan ; au nord, la Suède avec Bernadotte, la Russie, la Prusse ; à l’est, l’Autriche déjà chancelante, et partout la haine des nombreuses populations qu’il avait foulées. Il avait des ennemis dans le centre même de son Empire ; la conscription était devenue insupportable, et la tentative de Malet avait ravivé les espérances des républicains.

L’Empereur partit de Paris le 15 avril, et le 29 il se trouvait à son quartier général d’Eckartzberg. Il avait imprimé sur sa route un mouvement électrique à la jeune armée à laquelle il avait parlé partout où il l’avait rencontrée. Au milieu de ses préparatifs de guerre, il se montrait toujours disposé à faire la paix ; le duc de Vicence fut chargé d’en suivre les négociations à Vienne.

Les forces des Français en Allemagne sont de 146.000 fantassins, divisé en 12 corps, plus 16.000 de garde impériale et 4.000 chevaux.

Les ennemis comptent 225.000 hommes, dont 125.000 Russes et 100.000 Prussiens.

À la suite de deux combats qui furent livrés à Weissenfeld et au défilé de Rippach, où les jeunes soldats, soutenus par l’Empereur en personne, firent des merveilles, l’armée s’empara de Lutzen et de tous les débouchés de la Saale.

Le 2 mai, l’Empereur remporta la victoire de Gross-Gœrschen qu’il appela de Lutzen, en mémoire, sans doute, du fameux roi de Suède Gustave-Adolphe, dont le tombeau est dans cette ville. L’armée ennemie, commandée par le général en chef Wittgenstein, combattait sous les yeux d’Alexandre et du roi de Prusse. Napoléon avait sous ses ordres le prince Eugène, les maréchaux Ney, Mortier, Macdonald, Marmont ; les généraux Compans, Ricard. Il ne s’attendait pas à être attaqué ce jour-là, ni dans cette position ; il était déjà en marche sur Leipzig, lorsqu’il apprit que le maréchal Ney avait devant lui toute l’armée alliée ; rebrousser chemin au galop et changer les dispositions qu’il avait arrêtées, fut l’affaire d’un moment ; il fait des prodiges pour arrêter la fougue des Prussiens ; ses jeunes soldats, animés par sa présence, se battent comme des lions ; des deux côtés l’acharnement est le même pendant plus de quatre heures ; alors viennent se mettre en ligne le maréchal Macdonald et le général Bertrand, à la tête de leur corps. Napoléon saisit ce moment favorable pour forcer la victoire à se décider, en sa faveur. Une batterie de 80 pièces foudroie la position de Kaya, d’où dépend le gain de la bataille, pendant que 16 bataillons de la jeune garde, soutenus par 6 bataillons de leurs aînés, sont lancés en avant et joignent leurs efforts à ceux de l’infanterie de ligne ; dès ce moment, le sort de la journée est décidé.

Cette bataille fut extrêmement meurtrière ; les villages de Kaya, de Gross-Gœrschen furent pris et repris plusieurs fois à la baïonnette. L’armée française tira 40.000 coups de canon ; elle accusa une grande perte en tués ou blessés. Ou estime celle des alliés de 20 à 25.000 hommes.

Un succès si chèrement acheté fut sans résultats de quelque importance. Faute de cavalerie, le vainqueur se trouva dans la nécessité de laisser l’ennemi opérer tranquillement sa retraite et en bon ordre, protégé qu’il était par son excellente et nombreuse cavalerie, ravageant tout ce qu’il trouvait sur son passage.

L’ennemi, toujours poursuivi par Napoléon, s’arrêta dans les environs de Bautzen. Alexandre commandait en personne l’armée combinée ; il avait son quartier général à Wurschen ; ses forces présentaient un total de 160.000 hommes. Le centre des coalisés était soutenu par les fortifications qu’on avait élevées dans Bautzen et ses alentours.

L’armée française comptait 150.000 combattants.

Les positions de l’ennemi furent successivement enlevées et Napoléon entra dans Bautzen à trois heures de l’après-midi.

Le 21, à cinq heures du matin, le combat recommença par une vive fusillade. Napoléon annonça que l’attaque générale aurait lieu à une heure, et que la bataille de Wurschen serait gagnée à trois, ce qui arriva.

Le lendemain 22, les alliés furent poursuivis sans relâche par l’avant-garde française, à la tête de laquelle marcha constamment Napoléon ; mais ce même jour les Français éprouvèrent un échec à Reichenbach. Le 30 mai, ils reprennent Hambourg. Le 4 juin, un armistice est conclu à Plesswitz, en Silésie, entre Napoléon et ses adversaires ; c’est des deux côtés un prétexte pour gagner du temps et recevoir les renforts que l’on attend. Le 30 juin, une convention est signée à Dresde, par laquelle Napoléon accepte la médiation de l’Autriche. Un congrès doit s’ouvrir à Prague le 5 juillet. L’armistice est prolongé jusqu’au 15 août. Le congrès de Prague se dissout sans avoir rien conclu.

Avant la rupture de l’armistice, dans une négociation secrète, le duc de Vicence avait appris de Metternich que la paix serait garantie par l’Autriche, à condition que le duché de Varsovie serait dissous ; que les villes de Hambourg et Lubeck recouvreraient leur indépendance : que Napoléon renoncerait an protectorat de la confédération du Rhin ; que la Prusse serait rétablie et que l’Illyrie serait cédée à l’Autriche. L’Empire français conservait ainsi à peu près toute sa puissance ; mais Napoléon était-il disposé à ces concessions ?

Bientôt l’Autriche fit cause commune avec les coalisés et les fureurs de la guerre recommencèrent avec plus de violence que jamais.

Bernadotte, commandant en chef l’armée du nord de l’Allemagne disait dans sa proclamation du 15 août, que l’Europe devait marcher contre la France avec le même sentiment qui avait armé contre elle la France en 92. C’était proclamer la proscription des Français et de Napoléon.

Le 15 août 1813, le prince de Schwartzenberg, généralissime des armées alliées, comptait sous son commandement 603.600 combattants et Napoléon 352.700. De plus, les coalisés se battaient en pays amis et pouvaient réparer leurs pertes, battre en retraite en toute sûreté. Pendant les conférences de Prague, Metternich disait au duc de Vicence : « Votre position et celle de vos adversaires sont bien différentes : des batailles perdues par eux ne leur feraient pas signer une autre paix que celle que l’on peut faire aujourd’hui, tandis qu’une seule bataille perdue par Napoléon change tout à fait la question. »

Le 13 août, les Autrichiens avaient opéré leur jonction avec les Austro-Russes. Ce ne fut que le 20 que Napoléon apprit cette jonction ; et, le 21, il reprend l’offensive, fond sur Blùcher et le force à reculer. Le 23, la forte position de Goldberg tombe en notre pouvoir. Apprenant que, par les conseils de son ennemi Moreau, que les alliés avaient fait venir d’Amérique, ceux-ci avaient résolu de se rendre maîtres de Dresde, il laisse son armée de Silésie au duc de Tarente, et marche avec sa garde sur la capitale de la Saxe, dans laquelle il arrive le 26, à dix heures du matin ; il était temps : plusieurs ouvrages venaient d’être enlevés dans les faubourgs, l’ennemi allait donner l’assaut. Napoléon prend l’offensive, l’attaque dans les faubourgs et le rejette au loin avec une perte de 4.000 hommes. Il combattit ce jour-là avec 65.000 hommes contre 180.000. Dans la soirée, il reçut un renfort de 45.000 hommes ; et, le lendemain 27, à la pointe du jour, à la tête de 110.000 hommes, il offre le combat à 180.000 coalisés, les repousse, les désunit et les force à la retraite avec une perte de 15.000 tués et autant de prisonniers, presque tous Autrichiens. C’est dans cette affaire que Moreau eut les deux jambes coupées par un boulet pendant qu’il s’entretenait avec l’empereur Alexandre. La justice de Dieu est quelquefois terrible !

Les revers des alliés sons les murs de Dresde étaient compensés par la victoire qu’ils avaient remportée le 26 à Katzbach sur le maréchal Macdonald. Cette bataille coûta aux Français 15.000 prisonniers. La perte de l’ennemi ne fut guère moins forte ; mais il lui était si facile de la réparer. Le duc de Reggio s’était fait battre par Bernadotte à Grossbe-herren et Ahrensdorf, près de Berlin. Le général Vandamme qui avait reçu l’ordre d’occuper et de tenir les défilés de la Bohême, se lança imprudemment à la poursuite d’un corps russe qu’il avait battu à Pirna, descendit sur Culm avec 10 bataillons ; enveloppé tout à coup par 70.000 hommes, fait prisonnier avec 7.000 des siens, il laisse 3.000 morts sur le champ de bataille.

Napoléon, voulant toujours se rendre maître de Berlin, ordonne au maréchal Ney de s’y porter, après avoir réuni à son corps celui du maréchal Oudinot, avec ceux des généraux Régnier et Bertrand. Ney, défait par Bernadotte, perd, avec les deux tiers de son artillerie, ses munitions, ses bagages et plus de 12.000 hommes.

Dès ce moment, les pertes qu’ont éprouvées les deux partis sont à peu près compensées ; les succès de Lutzen, Bautzen, Dresde ne font plus illusion. Néanmoins Napoléon, au lieu de commencer d’opérer sa retraite vers le Rhin, toujours persuadé que sa fortune et son génie le feront triompher de tous les obstacles, s’obstine à rester dans le cœur de la Saxe. Cependant des corps de partisans se forment de tous côtés ; les sociétés secrètes agissent avec zèle et activité, presqu’à découvert. Les États du roi Jérôme sont à la merci des Russes ; des Saxons, des Westphaliens viennent de passer à l’ennemi ; une forte armée bavaroise fait sa jonction à Braunau avec un corps autrichien. Le roi de Wurtemberg apprit cette défection à l’Empereur, et en même temps il lui annonçait la sienne.

Napoléon, las d’une guerre de chicane, et voulant en finir par une grande bataille, se porte sur Leipzig à la rencontre de Schwartzenberg ; il arrive dans cette ville le 15 octobre. Le 18 et le 19 du même mois est livrée cette fameuse bataille de Leipzig. L’année de Napoléon était de 157.000 hommes, avec 600 pièces de canon. Les coalisés comptaient 348.000 combattants, avec une"artillerie de 950 à 1.000 bouches à feu. Un demi-million d’hommes, rassemblés sur un espace de trois à quatre lieues carrées s’attaquent, se repoussent, se mitraillent, s’égorgent de près avec une fureur extrême.

Les soldats français luttaient avec le plus grand courage contre la supériorité numérique de leurs adversaires, lorsque les auxiliaires Saxons et Wurtembergeois passent à l’armée de Bernadotte et tournent aussitôt leurs canons contre les frères d’armes qu’ils viennent de trahir.

Il ne restait plus de munitions dans les caissons de l’artillerie française que pour 10.000 coups de canon ; il fallut donc, quoique l’ennemi eût abandonné le champ de bataille se retirer sur Erfurth pour y prendre des munirons. Le mouvement rétrograde commença la nuit ; avant le jour les ponts étaient passés ; 10.000 hommes environ d’arrière-garde défendaient les faubourgs pour donner à l’artillerie et aux parcs de réserve le temps de passer le grand pont, lorsque le sous-officier qui était chargé de le faire sauter apercevant des Cosaques qui avaient passé l’Elster à gué, croyant que tout était perdu, mit le feu à la mèche et le pont fut détruit. L’arrière-garde n’ayant plus de retraite resta prisonnière avec tous ses bagages et 200 pièces d’artillerie.

Les journées du 16 au 19 furent fatales aux deux armées : les Français perdirent 20.000 hommes tués, 30.000 prisonniers, dont 23.000 malades ou blessés abandonnés dans les hôpitaux de Leipzig, et 350 bouches à feu. Les coalisés laissèrent 47.000 morts sur le champ de bataille. On estime au double le nombre d’hommes mis hors de combat.

L’armée française, réduite à 90.000 hommes, arriva à Erfurth le 23 ; après s’y être approvisionnée et reposée, elle se remit en marche le 25. Le 26, une armée austro-bavaroise de 60.000 hommes, sous les ordres du général Wrède, se présenta à Hariau pour lui couper la retraite. L’armée de Wrède fut enfoncée et mise en déroute après avoir perdu 12.000 hommes. Le général Bertrand occupa Hanau, ce qui permit à l’armée de se retirer sur Mayence sans être inquiétée. Le 2 novembre, elle avait franchi le Rhin, et tout le sol germanique était délivré.

Cependant une nouvelle réunion de plénipotentiaires eut lieu à Francfort. Là, de nouvelles bases pour la paix furent convenues et communiquées, le 10 novembre, à Napoléon, par son ministre,le baron de Saint-Aignan. Il était arrêté que la France aurait pour limites le Rhin, les Alpes et les Pyrénées ; que l’Espagne serait rendue à son ancienne dynastie ; que l’Allemagne, l’Italie, la Hollande recouvreraient leur indépendance. Il est probable que les alliés n’avaient consenti à ces engagements que pour gagner du temps et faire croire aux peuples que si les fléaux de la guerre se prolongeaient encore, ce serait la faute de Napoléon.

XI. Le Corps législatif. — Campagne de France.[modifier]

L’Empereur, parti de Mayence le 7 novembre, arrive à Saint-Cloud ; dès ce moment il avise aux moyens de soustraire la patrie aux dangers qui la menacent : par un décret impérial daté du 11, le prix du sel est augmenté de 20 centimes par kilogrammes, et 30 centimes sont ajoutés aux contributions des portes et fenêtres.

Le 14 il se rend au Sénat et leur parle ainsi : « Toute l’Europe marchait avec nous il y a un an ; toute l’Europe marche contre nous aujourd’hui. » Il répond au discours de Lacépède : « … La postérité dira que si de grandes et critiques circonstances se sont présentées, elles n’étaient pas au-dessus de la France et de moi. »

Le 15, un sénatus-consulte mit à la disposition du gouvernement 300.000 conscrits des années 1803 et suivantes, jusqu’à 1814 inclusivement. Le même jour un autre sénatus-consulte arrête que le Sénat et le conseil d’État assisteront à l’ouverture du Corps législatif, laquelle eut lieu le 19. L’Empereur y parla en ces termes :

« Sénateurs, Conseillers d’État, Députés des départements au Corps législatif ;

« D’éclatantes victoires ont illustré les armes françaises dans cette campagne. Des défections sans exemple ont rendu les victoires inutiles ; tout a tourné contre nous. La France même serait en danger sans l’énergie et l’union des Français. Je vous ai appelés près de moi : mon cœur a besoin de la présence et de l’affection de mes sujets. Je n’ai jamais été séduit par la prospérité : l’adversité me trouvera au-dessus de ses atteintes. J’ai plusieurs fois donné la paix aux nations, lorsqu’elles avaient tout perdu. J’ai élevé des trônes pour des rois qui m’ont abandonné. Monarque et père, je sens que la paix ajoute à la sécurité des trônes et à celle des familles.

« Des négociations ont été entamées avec les puissances coalisées. J’ai adhéré aux bases qu’elles ont présentées ; j’ai ordonné qu’on vous communiquât toutes les pièces originales qui se trouvent au portefeuille de mon département des affaires étrangères. Rien ne s’oppose de ma part au rétablissement de la paix. C’est à regret que je demande à ce peuple généreux de nouveaux sacrifices ; les nations ne traitent qu’en déployant toutes leurs forces. Sénateurs, Conseillers d’État, Députés des départements, vous êtes les organes naturels de ce trône. C’est à vous de donner l’exemple d’une énergie qui recommande cette génération aux générations futures. Qu’elles ne disent pas de nous : « Ils ont sacrifié les premiers intérêts du pays ; ils ont reconnu les lois que l’Angleterre a cherché en vain pendant quatre siècles à imposer à la France. » J’ai la confiance que les Français seront dignes d’eux et de moi. »

Ce discours fut écouté avec le plus vif intérêt, mais les esprits ne se montrèrent pas en ce jour aussi obséquieux qu’on les avait vus dans de semblables solennités les années précédentes.

Les communications qu’on avait promises furent faites à la commission du Sénat par le duc de Vicence, et à la commission du Corps législatif par le conseiller d’État d’Hauterive. Cette commission était présidée par le duc de Massa. L’Empereur ne voulut jamais consentir à ce que le rapport de M. de Saint-Aignan fut mis sous les yeux des deux commissions, il ne permit que les communications des bases.

Le 30 décembre, la commission du Sénat fit son rapport à l’Empereur. Cette assemblée approuvait tous les sacrifices que l’on pourrait demander, mais dans le seul but de la paix : « C’est le vœu de la France, Sire, disait la députation, c’est le besoin de l’humanité. Si l’ennemi persiste dans ses refus ; eh bien ! nous combattrons pour la patrie entre les tombeaux de nos pères et les berceaux de nos enfants. »

L’Empereur répondit : « Ma vie n’a qu’un but, le bonheur des Français. Paix et délivrance de notre territoire doit être notre cri de ralliement. À l’aspect de tout ce peuple en armes, l’étranger fuira ou signera la paix sur les bases qu’il a lui-même proposées. Il n’est plus question de recouvrer les conquêtes que nous avions faites. »

Le Corps législatif, destiné plus particulièrement à défendre les libertés publiques, saisit cette occasion pour se venger de la nullité dans laquelle il s’était tenu pendant dix ans. Dans sa séance du 28, l’orateur de la commission, M. Renouard, fit le rapport suivant : « S’il s’agissait ici de discuter des conditions flétrissantes, Sa Majesté n’eût daigné répondre qu’en faisant connaître à ses peuples les projets de l’étranger ; mais on ne veut pas nous humilier, mais nous renfermer dans nos limites, et réprimer l’élan d’une activité ambitieuse ; si fatale depuis vingt ans à tous les peuples de l’Europe. Ce n’est pas lui (l’étranger) qui assigne des bornes à notre puissance, c’est le monde effrayé qui invoque le droit commun des nations. Les Pyrénées, le Rhin, les Alpes renferment un vaste territoire, dont plusieurs provinces ne relevaient pas de l’empire des lys, et cependant la royale couronne de France était brillante de gloire et de majesté entre tous les diadèmes. » — « Orateur, » s’écrie le duc de Massa, « ce que vous dites est inconstitutionnel. — « Il n’y a d’inconstitutionnel ici que votre présence, » répliqua Renouard, et il continua ainsi : « Ne dissimulons rien, nos maux sont à leur comble ; il n’est point de Français qui n’ait dans sa famille une plaie à guérir. La conscription est devenue pour toute la France un odieux fléau ; depuis deux ans on moissonne trois fois l’année ; les larmes des mères et les sueurs du peuple sont-elles donc le patrimoine des rois ?… »

Par suite de ce rapport une adresse fut votée et l’impression ordonnée à la majorité de 223 voix contre 31. Le 30 décembre, l’impression est arrêtée, et les portes de la salle des séances sont fermées par ordre de l’autorité supérieure. L’Empereur témoigne à son conseil d’État la douloureuse impression qu’il a ressentie à la lecture du rapport de la commission du Corps législatif, qu’il regarde comme injurieuse à sa personne et attentatoire à son autorité ; il le signale comme une œuvre séditieuse, un brandon de discorde, une motion sortie du club des jacobins : « Voudrait-on rétablir la souveraineté du peuple ? Eh bien ! en ce cas, je me fais peuple, car je prétends être toujours là où se trouve sa souveraineté. » Et tout de suite il décrète l’ajournement du Corps législatif. Ce corps voulait, dans son adresse, que la guerre devînt nationale, et il demandait « des garanties politiques à Napoléon pour engager la nation. » Des garanties quand l’ennemi dépassait la frontière ! des garanties au moment d’une invasion étrangère et après dix ans du mutisme le plus incroyable ! Napoléon avait dit aux députés : « Il faut suivre l’exemple de l’Alsace, de la Franche-Comté, des Vosges, dont les habitants s’adressent à moi pour avoir des armes. Je vous ai rassemblés pour avoir des consolations : ce n’est pas que je manque de courage, mais j’espérais que le Corps législatif m’en donnerait. Au lieu de cela, il m’a trompé, au lieu du bien que j’attendais, il a fait du mal. Vous cherchez à séparer le souverain de la nation. »


Le 1er janvier 1814, les divers corps constitués se rendirent aux Tuileries pour offrir, suivant la coutume, leurs hommages de l’an au chef de l’État. Quand vient le tour du Corps législatif, l’Empereur, dont les traits sont altérés, le regard farouche, l’apostrophe en ces termes :

« Députés du corps législatif, vous n’êtes pas les représentants du peuple ; je le suis plus que vous. Quatre fois j’ai été appelé par l’armée, et quatre fois j’ai eu les votes de cinq millions de citoyens pour moi. J’ai supprimé l’impression de votre adresse : elle était incendiaire. Les onze-douzièmes du Corps législatif sont composés de bons citoyens : je les connais et j’aurai des égards pour eux ; mais un nommé Laîné est un méchant homme qui correspond avec le prince-régent d’Angleterre par l’intermédiaire de l’avocat Desèze : je le sais, j’en ai la preuve. Le rapport de votre commission m’a fait bien du mal. J’aimerais mieux avoir perdu deux batailles. À quoi tendait-il ? à augmenter les prétentions de l’ennemi. Si je voulais vous croire, je donnerais à l’ennemi plus qu’il ne demande. Si l’on me demandait la Champagne, il faudrait donc encore céder la Brie ? Est-ce en présence de l’ennemi qu’on doit faire des remontrances ? Le but était de m’humilier. On peut me tuer mais on ne me déshonorera point. Je ne suis pas né parmi les rois, je ne tiens pas au trône. Qu’est-ce qu’un trône ? quatre morceaux de bois dorés couverts de velours. — Dans quatre mois, je publierai l’affreux rapport de votre commission. Que prétendiez-vous faire ? Nous reporter à la Constitution de 91 ? Qui êtes-vous pour réformer l’État ? Vous êtes les députés des départements ; moi seul je suis le représentant du peuple. Et qui de vous pourrait se charger d’un pareil fardeau ? Je ne suis à la tête de cette nation que parce que sa Constitution me convient. Si la France en voulait une autre et qu’elle ne me convînt pas, je dirais à la France de choisir un autre souverain. C’est contre moi que les ennemis s’acharnent encore plus que contre les Français. Mais pour cela faut-il qu’il me soit permis de démembrer l’État ? Est-ce que je ne sacrifie pas mon orgueil, ma fierté, pour obtenir la paix ? Oui, je suis fier, parce que je suis courageux ; je suis fier, parce que j’ai fait de grandes choses pour la France. Si j’éprouve encore des revers, j’attendrai les ennemis dans les plaines de la Champagne. Dans trois mois nous aurons la paix ou je serai mort. Retournez dans vos foyers. En supposant même que j’eusse des torts, vous ne deviez pas me faire des reproches publics. Je vous avais indiqué un comité secret. C’est en famille qu’il faut laver son linge sale. M. Renouard dit que le maréchal Masséna a pillé la maison d’un citoyen. M. Renouard a menti. La nature m’a doué d’un caractère fort ; il peut résister à tout. Je suis au-dessus de vos misérables déclamations. Mes victoires écraseront vos criailleries. Nous avons des ressources plus que vous ne pensez. Les ennemis ne nous ont jamais vaincus, ne nous vaincront point, et ils seront chassés plus promptement qu’ils ne sont venus. Au reste, la France a plus besoin de moi que je n’ai besoin de la France. »

Cependant les Autrichiens, au nombre de 120.000 hommes, avaient pénétré en France par la Suisse, dont ils avaient violé ou acheté la neutralité ; les Russes et les Prussiens avaient passé le Rhin ; une armée formidable, commandée par Bernadotte et composée de Suédois, Russes, Prussiens, Anglais, tous ennemis de la France, est destinée à envahir l’Empire par la Belgique. Au 25 janvier, le fort Louis, Montbéliard, Haguenau, le fort l’Écluse, Saint-Claude, Trêves, Vesoul, Épinal, Bourg-en-Bresse, Cologne, Nancy, Dijon, Toul, Châlons-sur-Saône, Bar-sur-Aube sont au pouvoir des coalisés.

Le 6 janvier 1814, une convention provisoire a été conclue entre Murat, roi de Naples et l’Angleterre : elle établit un armistice dont l’expiration sera ratifiée trois mois à l’avance. Le 11, Murat conclut un traité d’alliance avec l’Autriche, par lequel il s’engage à fournir 30.000 hommes à la coalition, moyennant quoi ses États en Italie lui sont garantis ainsi qu’à ses héritiers.

La défection de Murat paralysait l’action de l’armée d’Italie aux ordres du prince Eugène, qui par là se trouvait placé entre deux feux.


État approximatif des forces que les coalisés menèrent contre la France en 1813-1814.

  • Grande armée alliée (Schwartzenberg). . . . . 190.000
  • Armée de Silésie (Blücher). . . . . . . . . . . . . 160.000
  • Armée du Nord (Bernadotte). . . . . . . . . . . . 130.000
  • Réserves allemandes en formation. . . . . . . . 80.000
  • Corps hollandais. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12.000
  • Corps anglais en Belgique. . . . . . . . . . . . . . . 8.000
  • Réserves autrichiennes se réunissant sur l’Inn 50.000
  • Réserves russes se formant en Pologne. . . . 60.000
  • Troupes employées aux blocus et aux sièges

en Allemagne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 100.000

  • Armée autrichienne en Italie. . . . . . . . . . . . . 70.000
  • Armée des Pyrénées, composée d’Anglais, Espagnols, Portugais,

Siciliens, commandée par Wellington. . . . . . 140.000

  • Total. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.000.000

Dans cette énumération ne sont point compris les landwehr, les landsturm en Allemagne, les guérillas en Espagne, ni les troupes du traître Murat, ni un corps d’Anglo Siciliens.


État des troupes françaises à la fin de 1813.

  • Garnisons des places au delà du Rhin, en Italie,

en Dalmatie, etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 100.000

  • Armée des Pyrénées d’Aragon. . . . . . . . . . . 90.000
  • Armée franco-italienne sur l’Adige. . . . . . . . . 50.000
  • Grande armée, sous les ordres directs

de l’Empereur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 220.000

  • Total. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 360.000

Dans ce nombre ne sont point compris les 160.000 gardes nationaux rendus mobiles par le sénatus-consulte du 3 avril 1813.

En comparant entre eux les deux tableaux ci-dessus, il est facile de présenter quel sera le résultat de la campagne qui va s’ouvrir, si l’on considère surtout que les corps français n’avaient encore reçu qu’une organisation incomplète, et que leurs rangs étaient remplis aux deux tiers par des conscrits à peine adolescents et peu ou point exercés au maniement des armes.

Afin d’en imposer à ses ennemis et de leur faire prendre le change, Napoléon divise fastueusement son armée en huit corps, commandés par autant de maréchaux ; mais ces corps sont des squelettes, attendu qu’on n’a pas pu faire des levées dans les parties de l’Empire qui sont déjà au pouvoir de l’ennemi. Les maréchaux ont perdu sur leurs soldats l’ascendant de leur renommée ; les renforts qu’on promet chaque jour n’existent nulle part ; les troupes mal vêtues, mal vues des habitants, que leur séjour fatigue et désole ; privées de distributions régulières, les troupes se laissent aller de jour en jour au découragement.

Après avoir conféré solennellement la régence à l’Impératrice, et confié le roi de Rome et sa mère à la fidélité de la garde nationale, Napoléon part de Paris le 25, et il porte, le 26, son quartier général à Châlons-sur-Marne. L’aile droite de son armée, maréchal Mortier, est dans les environs de Troyes ; le centre, maréchaux Marmont et Victor, autour de Vitry ; l’aile gauche, maréchal Macdonald, auprès de Mézières. La réserve, formée de la Garde, sous le commandement de Ney et Oudinot, se poste à Châlons et Vitry. L’effectif de ces divers corps est évalué à 70.000 hommes.

Les avant-postes français sont à Vitry. Blücher est à Saint-Dizier. Napoléon le chasse de cette ville et s’y établit. L’Empereur veut encore empêcher la jonction de Blücher avec Schwartzenberg en lui coupant la route de Troyes, et pour tromper son ennemi, il se dirige sur Brienne par des chemins réputés impraticables. La ville et le château de Brienne étaient occupés par les corps russes de Sacken et d’Alsufiew, avec lesquels se trouvait Blücher. L’attaque fut des plus vives et des plus acharnées. Blücher faillit être pris avec son état-major ; il échappa parce qu’il ne fut pas reconnu. Napoléon n’abandonna l’attaque qu’à dix heures du soir. La perte fut égale des deux côtés (3.000 tués ou blessés). Pendant la nuit l’ennemi se retira paisiblement sur Bar-sur-Aube, et le 30, Napoléon entre à Brienne. Là il apprend que Blücher et Schwartzenberg ont opéré leur jonction, et qu’ils l’attendent avec 100.000 hommes dans les plaines de l’Aube. Quoique plus faible de moitié, il accepte le combat. Un acharnement égal à celui de la veille anime les deux armées. Napoléon est au centre, au village de la Rothière. L’engagement (1er février) commence à une heure après midi et ne cesse qu’à minuit. Alors Napoléon ordonne la retraite sur Troyes et trompe ainsi Blücher qui espérait l’écraser le lendemain.

L’affaire de la Rothière eut de bien funestes résultats pour la cause de Napoléon : elle apprit aux alliés qu’on pouvait se mesurer avec lui au milieu de ses États. Elle affecta singulièrement le moral de l’armée française, et c’est de ce jour que commença la désertion pour aller toujours croissant. Les Français laissèrent à la Rothière 54 bouches à feu, environ 6.000 hommes dont 2.500 prisonniers. La bataille de la Rothière eut pour nous les conséquences d’une défaite.

Cependant un nouveau congrès s’ouvre à Châtillon (Côte-d’Or), le 5 février, entre les quatre grandes puissances alliées et la France. Il est composé du comte Stadion, baron Humbolt, comte Rasumwsky, pour l’Autriche, la Prusse et la Russie. L’Angleterre y est représentée par les lords Aberdeen, Callicart, le général Charles Stewart ; le ministre Castlereagh est présent. Le duc de Vicence, ministre des relations étrangères, y soutient les intérêts de la France. La malheureuse affaire de la Rothière est traitée sur les bases qu’on a posées à Francfort.

Le 5, Châlons-sur-Marne est occupé par les Prussiens de l’armée de Silésie, conformément au plan que les alliés ont arrêté depuis la bataille de la Rothière. Cette armée doit marcher sur Paris en côtoyant la Marne, tandis que la grande armée s’y rendra par l’une et l’autre rive de la Seine. Le 7, Troyes, évacuée par l’Empereur, est occupée par l’ennemi. C’est dans cette ville que se manifestent, mais en petit nombre, des symptômes de royalisme. L’Empereur, qui s’était mis à la poursuite de Blücher, arrive à Nogent. C’est là qu’il apprit la marche rapide de ce général sur la route de Châlons. Le maréchal Macdonald, chassé de la Belgique avait évacué cette dernière ville le 5, et il se retirait sur la Ferté-sous-Jouarre et sur Meaux. Pendant ces péripéties, Napoléon reçoit l’ultimatum des coalisés, par lequel il apprend que les bases de Francfort sont refusées, et que son Empire doit se borner dorénavant aux anciennes limites de la France. Le prince de Neufchâtel et le duc de Bassano, qui se trouvaient auprès de l’Empereur, lui conseillent de se soumettre à ces tristes conditions : Moi ! s’écria-t-il, je laisserais la France plus petite que je ne l’ai reçue ? Jamais… Vous redoutez la guerre ; je vois d’autres dangers… La France a besoin de la paix ; mais celle-ci est pire que la guerre la plus acharnée. Que serai-je pour les Français quand j’aurai signé leur humiliation ?… Je préfère courir les chances les plus rigoureuses de la guerre.

Le 10 février, un corps russe de 6.000 hommes, qui stationnait isolément vers Sézanne pour servir de communication aux deux armées alliées en marche sur Paris, est surpris par Napoléon ; 1.500 Russes à peine parviennent à s’échapper ; le reste est pris ou tué. Tels furent les résultats de la journée de Champ-Aubert.

Le lendemain, l’Empereur atteint le général russe Sacken à Montmirail, au moment où il s’efforça d’opérer sa jonction avec le général prussien York : 900 prisonniers, 25 canons, presque tous les bagages, 3.000 morts ou blessés accusent la perte de ces deux généraux. Celle des Français est évaluée à 2.000 hommes.

Le 12 et le 13 eurent lieu deux autres actions très-avantageuses pour nos armées, aux environs et sous les murs de Château-Thierry, après lesquelles l’Empereur jeta Sacken et York sur la droite de la Marne. Le 13 Blücher reprend l’offensive à Vauchamp, pour venger les affronts essuyés par ses lieutenants ; mais l’Empereur, victorieux, fait volte-face et va lui présenter la bataille. Les lignes prussiennes, chargées impétueusement par les généraux Grouchy, Doumerc, Bordesoulle, sont mises en pleine déroute, laissant 18 canons, 3.000 prisonniers ; 7.000 Prussiens ou Russes sont mis hors de combat. Les Français ont à peine 600 hommes à regretter.

Pendant ces cinq jours de combat glorieux, on estime que Napoléon fit éprouver aux alliés une perte d’au moins 25.000 hommes, tant tués que blessés, ou faits prisonniers. Il retrouva dans ces périlleuses circonstances toute l’activité, tout le bonheur qui signalèrent ses premiers faits d’armes en Italie. Cependant tant de succès inattendus n’amenèrent aucun résultat avantageux et définitif. Les pertes des alliés sont insignifiantes, eu égard à l’immensité des ressources de toute espèce dont ils peuvent disposer, et aux nombreux renforts qui leur arrivent sans cesse pour grossir leurs rangs ou en remplir les vides, tandis qu’il est presque impossible aux armées françaises de se recruter, l’ennemi occupant une bonne partie du pays, et déjà la plupart des divisions de ces armées que l’on qualifie encore du nom pompeux de corps, ne sont plus que de faibles débris.

Cependant, le 17, les Austro-Russes, sous les ordres de Schwartzenberg, en marche sur Paris, sont atteints et mis en déroute près de Nangis, par l’Empereur, qui, parti le 15 de Montmirail, est arrivé la veille à Guignes, près de Meaux, ayant fait avec sa garde 28 lieues en deux jours. Dans cette affaire l’ennemi perdit 12 canons et 10.000 hommes, tant tués que blessés.

Le général autrichien fait demander armistice. Cette démarche et le succès qu’il vient d’obtenir raniment les espérances de Napoléon ; il écrit directement à son beau-père qu’il veut un prompt accommodement basé sur des conditions moins humiliantes que celles qu’on lui a faites à Chàtillon ; en même temps, il mande à son plénipotentiaire Caulincourt : « La providence a béni nos armes ; j’ai fait 30 à 40.000 prisonniers, j’ai pris 200 pièces de canon, j’ai détruit plusieurs armées presque sans coup férir, j’ai entamé hier l’armée de Schwartzenberg, que j’espère détruire avant qu’elle ait repassé nos frontières. Vous devez tout faire pour la paix ; mais mon intention est que vous ne signiez rien sans mon ordre, parce que seul je connais ma position. En général, je ne désire qu’une paix solide et honorable ; elle ne peut être telle que sur les bases de Francfort. » Le lendemain, il écrit au prince Eugène : « J’ai détruit l’armée de Silésie, composée de Russes et de Prussiens : j’ai commencé hier à battre Schwartzenberg, il est donc possible que nous puissions conserver l’Italie. » Il était si bien persuadé qu’il parviendrait lui seul à rejeter les étrangers au delà des frontières de l’Empire, qu’il disait après la victoire de Nangis : Je suis plus près de Vienne que mon beau-père ne l’est de Paris.

Le 18, a lieu le combat de Montereau, dans lequel le prince royal de Wurtemberg, impétueusement attaqué par les généraux Gérard et Pajol, perd 7.000 hommes ; près de 3.000 Français sont mis hors de combat. C’est pendant cette affaire que Napoléon dit à ses soldats étonnés de le voir s’exposer au feu de l’ennemi : Ne craignez rien, mes amis, le boulet qui me tuera n’est pas encore fondu.

Le 19, l’armée reçoit l’ordre de chasser les alliés de Troyes, la poursuite continue les jours suivants ; 100.000 étrangers fuient devant 40.000 braves de Napoléon, qui le 23 se trouve à Chartres ; c’est là qu’il reçut une réponse à la lettre qu’il avait écrite à l’empereur François, après l’affaire de Nangis, dans laquelle l’Autriche ne vit qu’un prétexte pour gagner du temps et non l’expression d’un désir sincère de faire la paix.

Le 24, Napoléon reprend Troyes, le 27 et le 28, les maréchaux Oudinot et Macdonald, cédant à des forces supérieures, sont obligés de se replier de l’Aube sur la Seine.

Le 1er mars, un traité d’alliance est conclu à Chaumont, entre la Russie, l’Autriche et la Prusse, par lequel chacune des puissances continentales s’engage de tenir en campagne une armée active de 150.000 hommes ; aucune négociation séparée n’aura lieu avec l’ennemi commun. L’Angleterre fournira annuellement un subside de 120 millions de francs. Le présent traité sera en vigueur pendant vingt ans. Les dernières bases de Chàtillon sont conservées.

L’Empereur apprend le 5, à Fisme, ce nouveau pacte qui, pour lui et pour la France est un véritable arrêt de mort ; il y répond par des décrets impériaux par lesquels tous les citoyens français sont requis de courir aux armes, de sonner le tocsin sitôt qu’ils entendront le canon de nos troupes s’approcher d’eux, de se rassembler, de fouiller les bois, de couper les ponts, de tomber sur les flancs et les derrières de l’ennemi. Tout citoyen français pris par les ennemis et qui serait mis à mort, sera sur le champ vengé en représailles par la mort d’un prisonnier ennemi. Tous les maires, fonctionnaires publics et habitants qui refroidissent ou dissuadent les citoyens d’une légitime défense, seront considérés comme traîtres, et traités comme tels.

Le 6, l’Empereur qui est en marche sur Laon, trouve une armée russe en position sur les hauteurs de Craonne (trois lieues de Laon). L’attaque est remise au lendemain. L’armée française comptent 30.000 hommes, celle dé l’ennemi est de 100.000. L’action, pendant laquelle les Français ont toujours attaqué, se soutient avec opiniâtreté pendant toute la journée ; enfin l’ennemi cède sans laisser un seul prisonnier. Cette journée ne fut que sanglante, Napoléon lui-même en fut, dit-on, fatigué.

Le 9 et le 10, l’Empereur essaie en vain de s’emparer de Laon, place servant d’entrepôt aux armées alliées. Marmont, arrivant d’un autre côté, se laisse surprendre, perd 2.500 prisonniers et quarante canons. Ce grand échec a les plus funestes conséquences. Le 11, l’Empereur se retire sur Soissons. Le 13 et le 14, il reprend Reims en personne.

La perte de l’ennemi est de dix canons, cent chariots de munitions, et 4.000 hommes pris, tués ou blessés.

Cependant les négociations dé Châtillon continuent : le duc de Vicence, pressé de donner une explication définitive, remet un contre-projet dans lequel l’Empereur consent à restreindre sa domination dans l’étendue de l’ancienne France avec la Savoie, Nice et l’île d’Elbe, et à condition que la couronne du royaume d’Italie, dont l’Adige formera la frontière du côté de l’Autriche, sera donnée au prince Eugène, et aussi avec la réserve que les principautés de Lucques, de Neufchâtel, le grand duché de Berg retourneront aux titulaires qui en étaient précédemment investis.

Ce contre-projet est rejeté, par la raison que la France possédant une force territoriale infiniment plus grande que ne le comporte l’équilibre de l’Europe, les cessions qu’elle ferait ne seraient qu’apparentes. « L’expérience a démontré que les États intermédiaires, sous la domination de la famille régnante actuellement en France, ne sont indépendants que de nom. L’Europe ne ferait pas la paix, mais elle désarmerait. Les cours alliées, considérant que le contre-projet proposé est essentiellement opposé aux bases de paix proposées par elles, ne peuvent reconnaître dans la marche suivie par le gouvernement français que le désir de traîner en longueur des négociations aussi inutiles que, compromettantes. Elles déclarent qu’elles ne font point la guerre à la France, dont les justes dimensions sont une des premières conditions d’un état d’équilibre politique ; mais qu’elles ne poseront les armes qu’autant que leurs principes seront reconnus et admis par le gouvernement français. » Là finit le congrès de Châtillon, dont les fluctuations eurent constamment pour cause les succès ou les revers des armées belligérantes des deux partis.

Le 20, Napoléon est à Arcis, qu’il veut traverser pour se diriger sur Bar-sur-Aube ; mais il apprend que l’ennemi est sur la route de Troyes, il s’y porte avec 30.000 hommes ; l’affaire s’engage avec toute l’armée de Schwartzenberg, forte de 100.000 combattants. Dans cette journée et celle qui suivit, l’Empereur se comporta comme le premier soldat de la France ; souvent il est obligé de se servir de son épée pour se dégager des masses qui l’entourent. L’ennemi fait le feu d’artillerie le plus vif, un obus vient en roulant s’arrêter à côté d’un des carrés de la garde, dans lequel il occasionne un mouvement. L’Empereur qui s’en aperçoit pousse son cheval vers le projectile, et paraît s’étonner que des soldats tant de fois éprouvés fassent attention à pareille chose. L’obus éclate, un nuage de fumée le dérobe à ses troupes ; mais ni lui, ni son cheval, ni personne n’est atteint. Ce trait hardi de courage et de sang-froid rappelle Charles XII. Quelle supériorité de caractère, quelle présence d’esprit ! Le combat continue toute la nuit, un seul pont reste à Napoléon pour échapper, lui et son armée, à la supériorité numériquement prépondérante de l’ennemi, il ordonne d’en jeter un second. Le 21, au matin ; Arcis est évacué, et la retraite s’opère avec le plus grand ordre sur Vitry-le-François. Le 23, le quartier général de l’Empereur est à Saint-Dizier ; le même jour s’opère dans les plaines de Châlons la réunion des armées de Blücher et de Schwartzenberg.

Le 25, les maréchaux Mortier et Marmont, dans la croyance naturelle que Napoléon se replierait sur eux devant Schwartzenberg, étaient accourus au-devant de lui, sur la route de Fère-Champenoise. Attaqués séparément par des masses énormes de cavalerie, ils sont rejetés sur la route de Paris par Sézanne et Coulommiers. Après avoir essuyé une perte de 9.000 hommes, dont 5.000 tués ou blessés, et de soixante bouches à feu, dans cette malheureuse affaire que les étrangers appellent la victoire champenoise, nos soldats eurent à combattre, outre une immense cavalerie, un ouragan qui le frappait de front, et une pluie abondante qui rendit sans effet les ressources de la mousqueterie.

L’armée de Silésie et la grande armée des alliés, ayant surmonté tous les obstacles, se mettent, sur trois colonnes, en pleine marche sur Paris, par la rive droite de la Marne, qu’elles passent à Trilport, Meaux et Lagny. L’Empereur de Russie et le roi de Prusse portent leur quartier général à Bondy. Napoléon a le sien à Troyes, d’où, par les routes détournées qu’il est obligé de prendre, il a cinquante lieues à faire pour arriver sous les murs de la capitale ; il fait ses dispositions pour que son armée y soit rendue le 2 avril. Le 30 mars, à dix heures du soir, il n’est, de sa personne, qu’à cinq lieues de cette ville ; en peu de temps, il pourrait se trouver à la tête de ceux qui la défendent ; il est trop tard : Paris a capitulé à cinq heures et demie. C’est à pied, sur la route et au relais de Fromenteau, que Napoléon apprend du général Belliard, un des défenseurs de la capitale, cette triste nouvelle. Il fait appeler le maréchal Berthier et le duc de Vicence, et leur dit : « Paris vient de capituler ; marchons sur Paris. » Belliard lui représenta qu’il n’y avait plus de troupes dans cette ville. « N’importe, répliqua-t-il, j’y trouverai la garde nationale ; l’armée m’y rejoindra demain ou après, et je rétablirai les affaires. — « Mais, Sire, répond le général Belliard, Votre Majesté s’expose à se faire prendre et à faire saccager Paris : il y a 130.000 hommes autour de la ville. »

Douloureusement frappé par ces nouvelles, il entra dans l’auberge de la Poste, où il resta pendant deux heures la tête appuyée dans ses deux mains. Enfin, poussé par les instances des généraux qui l’entouraient, il se détermina à retourner en arrière et à faire partir le duc de Vicence pour Paris, en qualité de négociateur. Le duc arriva dans cette ville le 31 mars, à sept heures du matin ; les autorités locales étaient absentes, il se rend au quartier général de l’empereur Alexandre, à Bondy. Ce prince, instruit de l’objet de sa mission, lui répondit qu’il remettait après son entrée à Paris, qui allait avoir lieu incessamment, la réponse qu’il jugerait à propos de lui faire. Caulincourt retourne à Paris et Napoléon va attendre à Fontainebleau le résultat de cette négociation.

Dans la soirée, un grand conseil est tenu chez l’empereur Alexandre, dans lequel on discuta vivement la possibilité de faire la paix avec Napoléon, la régence de l’impératrice Marie-Louise et le rétablissement des Bourbons. Lorsque l’abbé de Pradt, archevêque de Malices, qui, avec d’autres Français, faisait partie de cette réunion, eut déclaré que les Français étaient tous royalistes : Eh bien ! dit alors Alexandre, je promets que je ne traiterai plus avec Napoléon. Le lendemain, on lut sur les murs de Paris une proclamation qui exprimait cette pensée. Et cependant, malgré cette déclaration solennelle, le duc de Vicence, bien reçu par Alexandre, avait encore le courage de plaider devant lui la cause de son souverain, qu’il était loin de croire comme perdue.

Dans ces graves circonstances, le Sénat, prenant l’initiative, organisa un gouvernement provisoire ; il déclara en outre Napoléon déchu du trône, le droit d’hérédité aboli dans sa famille, le peuple français et l’armée déliés envers lui du serment de fidélité.

Une multitude d’ingrats, civils et militaires, dont la plupart devaient à Napoléon leurs honneurs, s’empressa d’applaudir à la déchéance de leur maître. Les alliés eux-mêmes furent révoltés de tant de lâcheté.

Dans ces conjectures, le duc de Vicence, ayant perdu l’espoir de conserver la couronne impériale sur la tête de Napoléon, conçut le projet de la faire passer sur celle du roi de Rome ; c’est-à-dire de faire agréer une régence par les alliés. Les nombreuses et bonnes raisons qu’il fit valoir pour atteindre son but ébranlèrent les résolutions des principaux chefs de la coalition ; mais avant de se prononcer sur une affaire aussi importante, Alexandre réunit dans un grand conseil tous les personnages influents qui se trouvaient alors dans la capitale, et prenant la parole, il dit : « que chacun devait mettre de côté ses intérêts et ses opinions ; que ses alliés et lui-même étant dépouillés de tout sentiment de vengeance, il n’avait pour but que le bonheur de la France, gage de la tranquillité de l’Europe. Il faut donc décider, continua-t-il, quel est le gouvernement qui convient à la France pour atteindre ce but tant désiré. »

Les étrangers qui assistaient à cette réunion penchaient pour une régence, lorsque le lieutenant-général Dessoles, nommé par le gouvernement provisoire commandant de la garde nationale parisienne, prend la parole : « J’ai combattu, dit-il, pendant vingt ans, non les Bourbons, mais l’étranger. Quand Napoléon se mit à la tête des affaires, la France était non seulement délivrée, mais agrandie, mais l’esprit de conquête de l’usurpateur des libertés publiques mettant chaque jour en péril l’indépendance de la patrie, j’ai cru de mon devoir d’abandonner une cause qui n’était plus celle de la France, mais celle d’un seul homme. Les événements n’ont que trop bien justifié ma conduite comme citoyen… » Il ne voit plus de salut pour Napoléon et pour la France que dans la famille royale, le seul gage de la tranquillité de l’Europe ; que si l’empereur Alexandre a l’intention de révoquer la résolution qu’il a prise le 31 mars, il le supplie de faire donner des passeports à tous ceux qui, comme lui, se sont prononcés contre le gouvernement, et de leur accorder un asile dans lequel ils soient à l’abri des vengeances et des calamités qui vont fondre sur la France.

Alexandre, entraîné par l’émotion et par les paroles du général Dessoles, annonça à Caulincourt qu’il persistait dans sa déclaration du 31 et qu’en conséquence Napoléon devait abdiquer purement et simplement. Le duc de Vicence repartit de suite pour Fontainebleau, et rendit compte, pendant la nuit, à l’Empereur, de la décision fatale dont il était chargé. Napoléon voulait qu’il retournât à Paris pour obtenir des conditions moins dures, celui-ci s’y refusa, et, le plus puissant naguère des monarques du monde se vit forcé, après bien des hésitations, de signer la déclaration suivante :


« Les puissances alliées ayant proclamé que l’empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu’il est prêt à descendre du trône, à quitter la France et même la vie pour le bien de sa patrie, inséparable des droits de son fils, de la régence de l’Impératrice, et du maintien des lois de l’Empire.

« Fait en notre palais de Fontainebleau, le 4 avril 1814.

« NAPOLÉON. »


Cependant, le maréchal Macdonald était arrivé de Saint-Dizier avec son corps d’armée, et Napoléon se voyait à la tête de 30.000 hommes. Il sentit alors toute la valeur du commandement et de la position de Marmont. « C’est là, » disait il, « que s’adresseront toutes les intrigues, toutes les trahisons de Paris : il faut que j’aie à ce poste un homme comme Marmont, mon enfant, élevé dans ma tente. » Car Marmont était de ceux qui composaient ce qu’il appelait sa famille militaire. — Toujours confiant dans sa fortune et les ressources de son génie, il ne suit les négociations qu’afin de faire prendre le change à ses ennemis sur les projets qu’il médite. Il espère toujours qu’une grande et belle victoire lui redonnera la prépondérance dont il jouissait autrefois. Ainsi donc, en congédiant le duc de Vicence, il lui dit : « Pendant que vous négocierez à Paris, je leur tomberai dessus avec mes braves. Je pars demain. » Son nouveau plan de campagne était, ou de manœuvrer autour de la capitale, ou de se porter au delà de la Loire. Ce dernier projet avait prévalu dans le conseil. Le 3 avril, jour de la déclaration du Sénat, Napoléon avait passé la revue de sa garde et lui avait dit : « L’ennemi nous a dérobé trois marches et s’est rendu maître de Paris : il faut l’en chasser. D’indignes Français, des émigrés, auxquels nous avions pardonné, ont arboré la cocarde blanche, les lâches ! ils recevront le prix de ce nouvel attentat. Jurons de vaincre ou de mourir pour cette cocarde tricolore qui, depuis vingt ans, nous trouve dans le chemin de la gloire et de l’honneur. » Ce serment fut prêté avec enthousiasme. Pendant toute la soirée, les soldats se livrèrent à des danses bruyantes et joyeuses, en criant : « Vive l’Empereur ! marchons à Paris ! » Napoléon, en effet, bien décidé à reprendre celte ville, avait désigné Moulignon pour son nouveau quartier général. Le 4 avril, l’armée se mit en mouvement pour aller occuper cette position. Le même jour, les plénipotentiaires de Napoléon4 se mettent en route pour Paris, arrivent à Essonne, et descendent chez le maréchal Marmont, qui les retient à dîner. Bientôt Marmont confie à Ney et à Macdonald qu’il a traité avec le prince de Schwartzenberg, mais il leur affirme qu’il n’a point encore signé : c’était un mensonge, car la ratification de sa convention avec le généralissime autrichien avait eu lieu le matin à Chevilly. Cependant il se décide à accompagner les plénipotentiaires à Paris.

Tous les quatre sont admis, à une heure du matin, auprès de l’empereur Alexandre, qui les ajourna à midi.

Ils étaient réunis à onze heures et demie chez le maréchal Ney, attendant le moment de revoir Alexandre, lorsqu’on vint avertir Marmont que son premier aide-de-camp, le colonel Fabvier, demandait à lui parler. Il sortit et rentra presque aussitôt, pâle comme la mort, en s’écriant : « Souham et Bordesoulle ont enlevé mon corps d’armée, Fabvier est venu en toute hâte. » On fit entrer Fabvier afin d’entendre de lui le récit de l’événement.

Cette défection qui, suivant le maréchal Marmont, se fit malgré ses ordres, servit de prétexte à l’empereur Alexandre pour tenir ce discours aux plénipotentiaires : « Messieurs, vous faites sonner bien haut la volonté de l’armée, et vous n’ignorez pas que le corps du due de Raguse a passé de notre côté ; d’autres sont encore dans les mêmes dispositions. On est las de la guerre. L’empereur Napoléon n’a point voulu la paix. Chacun sait qu’il n’y a point de repos à espérer de lui. Les Souverains ont déclaré qu’ils ne voulaient pas traiter avec lui. Nous ne voulons aujourd’hui que ce que le vœu national a déjà proclamé. Il repousse la régence, comme il a repoussé l’empereur Napoléon. Je vous déclare donc que nous ne pouvons admettre que son abdication absolue. — Les plénipotentiaires indignés de cette détermination, repoussent avec énergie la conséquence que tirait l’empereur Alexandre de la défection du corps de Marmont, en disant qu’elle serait suivie de celle d’autres divisions. Tout fut inutile, il fallut reprendre le chemin de Fontainebleau.

Voici ce que disait Napoléon à ceux qui l’entouraient après le départ de ses plénipotentiaires pour Paris.

« On a voulu me faire abdiquer en faveur du roi de Rome, je l’ai fait. Cependant ce n’est pas l’intérêt de la France : mon fils est un enfant, ma femme n’entend rien aux affaires. Vous auriez donc une régence autrichienne pendant douze ou treize ans, et vous verriez M. Schwartzenberg vice-empereur des Français ; cela ne peut vous convenir. D’ailleurs, il faut raisonner. Quand même cela entrerait dans les vues de l’Autriche, croit-on que les autres puissances consentent jamais à ce que mon fils règne tant que je vivrai ? Non, certainement, car elles auraient trop peur que j’arrachasse le timon des affaires des mains de ma femme ; aussi je n’attends rien de bon de la démarche des plénipotentiaires. » Les ennemis de Napoléon les plus clairvoyants n’auraient pas mieux raisonné. Ce grand homme connaissait bien sa position, et, dès longtemps, bien convaincu qu’il n’avait rien d’honorable à espérer du côté des négociations, il voulait encore une fois tenter le sort des armes.

La convention conclue entre Schwartzenberg et le duc de Raguse portait :

ART. 1er. Les troupes françaises qui, par suite du décret du Sénat du 2 avril, quitteront les drapeaux de Napoléon Bonaparte, pourront se retirer en Normandie avec armes, bagages, munitions.

ART. 2. Si, par suite de ce mouvement, les événements de la guerre faisaient tomber entre les mains des puissances alliées la personne de Napoléon Bonaparte, sa vie et sa liberté lui seront garanties dans un espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances alliées et du gouvernement français.

L’aide-de-camp Marmont mesurer la terre ou son général doit être captif : un espace de terrain ! … un cachot est aussi un espace de terrain !

Mais, dès le 4 avril, par arrêt du gouvernement provisoire, il est permis aux conscrits rassemblés de retourner chez eux ; ceux qui sont encore dans leurs foyers sont autorisés à y rester. La rhume faculté est accordée aux bataillons de nouvelle levée, ainsi qu’à toutes les levées en masse.

Le 7 avril, Napoléon annonça lui-même aux personnes qui se trouvaient autour de lui, la détermination qu’il avait prise de signer son abdication absolue. Et néanmoins il ordonna la revue des 2e et 7e corps. Toujours plein de sa pensée dominante, et confiant dans la fidélité et la bravoure de ses soldats, il dit pendant la revue au maréchal Oudinot : « Puis-je compter sur votre corps d’armée ? — Non, Sire », répondit le maréchal ; « Votre Majesté a abdiqué. — Oui, mais sous condition. — Il est vrai, Sire, mais le soldat ne connaît point de restrictions. — Eh bien ! maréchal, attendons les nouvelles de Paris. »

Après la revue, il y eut une espèce de conseil de guerre, dans lequel Napoléon, énumérant les ressources dont il pouvait disposer, soutenait qu’au lieu de souscrire à une paix honteuse, il y avait avantage et chance de succès de reprendre les hostilités ; car, outre les 50.000 braves qui sont sous sa main, il peut compter sur l’armée de Soult, qui est sous Toulouse, sur celle de Suchet, qui vient de Catalogne, sur celle d’Augereau, dans les Cévennes, du prince Eugène, en Italie, sur celle du général Maison, dans la Flandre, ainsi que sur les nombreuses garnisons de nos places frontières, « Pourquoi n’irait-il pas chercher les armées du Midi… quand il lui reste une belle position de l’autre côté de la Loire ? » Napoléon est d’avis de se mettre en marche tout de suite vers les provinces méridionales. La plupart des assistants gardent le silence, ceux qui osent prendre la parole lui font observer combien sont formidables les armées de ses ennemis ; l’éloignement de l’armée du Nord, et les distances qui séparent d’elles-mêmes les armées du Midi. Il réfute toutes ces objections et persiste dans son projet. On lui fait entendre alors que dans ce cas il pourrait bien se faire qu’il devînt lui-même l’auteur et l’objet d’une guerre civile ; à ces mots de guerre civile il change subitement de résolution : « Eh bien ! dit-il ; puisqu’il me faut renoncer à défendre plus longtemps la France, l’Italie n’est-elle pas une retraite digne de moi ? Veut-on m’y suivre encore une fois ? Marchons vers les Alpes.

Cette invitation fut accueillie par un morne silence : « Vous voulez du repos, s’écria vivement l’Empereur, ayez-en donc. Hélas ! vous ne savez pas combien de chagrins et de douleurs vous attendent sur vos lits de duvet. Quelques années de cette paix que vous allez payer si cher en moissonneront entre vous un plus grand nombre que n’aurait fait la guerre. » L’événement justifia cette prédiction ; en peu d’années ia mort enleva douze des maréchaux qui avaient été présents à cette réunion.

Enfin Napoléon, convaincu qu’il ne pouvait plus compter sur le dévouement de ses lieutenants, consentit à signer l’acte d’abdication qui suit :


« Les puissances alliées ayant proclamé que l’empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu’il renonce, pour lui et ses héritiers, aux couronnes de France et d’Italie, et qu’il n’est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu’il ne soit prêt à faire à l’intérêt de la France.

« Fait au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.

« NAPOLÉON. »


Cet acte, ainsi rédigé, satisfit les souverains coalisés, et Napoléon annonça de la manière suivante à ceux qui l’entouraient qu’il avait pris son parti.

« Maintenant que tout est termine, puisque je ne puis rester, ce qui vous convient le mieux, c’est la famille des Bourbons. Moi, je ne pouvais garder la France autre qu’elle était quand je l’ai prise. Louis ne voudra pas attacher son nom à un mauvais règne ; s’il fait bien il se mettra dans mon lit, car il est bon. Le roi aura beaucoup à faire avec le faubourg Saint-Germain. S’il veut régner longtemps, il faut qu’il le tienne en état de blocus. Si j’étais de Louis XVIII je ne conserverais pas ma garde, il n’y a que moi qui puisse la manier. À présent, Messieurs, que vous avez un autre gouvernement, il faut vous y attacher franchement, je vous y engage, je vous l’ordonne même. »

Pourtant il refuse de souscrire au traité de Paris, par lequel ses plénipotentiaires viennent de conclure un armistice avec les alliés, « À quoi bon ce traité, dit-il, puisqu’on ne veut pas régler avec moi ce qui concerne la France ? Du moment qu’il ne s’agit plus que de ma personne, il n’y a plus de traité à faire. Je suis vaincu, je cède au sort des armes. Seulement je demande à n’être pas prisonnier de guerre, et pour me l’accorder un simple cartel doit suffire : d’ailleurs il ne faut pas une grande place pour enterrer un soldat.

La défection des courtisans suivait son cours ; la désertion décimait incessamment l’armée, qui, travaillée par toutes sortes de moyens et d’intrigues, commençait à se persuader que c’en était fait pour toujours de la fortune de Napoléon. Enfin, le 12 avril, Monsieur, comte d’Artois, frère du roi, faisait son entrée solennelle dans Paris. Malgré ces divers événements, Napoléon s’obstinait à refuser son approbation au traité. Il passa la soirée du 12 avec le duc de Vicence et se retira à onze heures.

Ce fut pendant la nuit du 12 au 13 que, suivant quelques relations, ce prince aurait essayé de terminer ses jours par le poison. Voici le récit de M. de Norvins :

« Ayant fait appeler le duc de Vicence à une heure du matin, Napoléon lui dit de prendre dans son cabinet le portefeuille qui contenait le portrait et les lettres de l’Impératrice : « Gardez-les, lui dit-il ; vous les remettrez un jour à mon fils. Ne le quittez pas ; soyez-lui fidèle comme à moi. Remettez à l’impératrice la lettre que voici ; dites-lui que je ne déplore mes malheurs qu’à cause d’elle et du roi de Rome. N’ayant pu faire triompher la France de ses ennemis, je ne regrette point la vie. » L’Empereur lui dicta ses autres volontés et lui fit présent de son portrait sur un camée. Napoléon lui parlait encore quand il fut interrompu par une crise subite qui effraya le duc de Vicence : ses yeux se voilèrent, parfois il paraissait s’assoupir pour ne plus se réveiller, quand une sueur de glace le couvrit, et soudain une sueur violente, qui raidit ses membres, amena des vomissements. Napoléon tenait fortement le duc de Vicence afin qu’il ne lui échappât point, lui répétant que s’il était son ami, il ne devait pas s’opposer à ce qu’il terminât son existence.

Ce combat de la vie contre la mort dura près de trois quarts d’heure.

Enfin, les vomissements ayant débarrassé l’Empereur : « C’en est fait, dit-il, la mort ne veut pas de moi. » Et tout de suite il fit appeler son chirurgien Yvan et lui demanda une potion. Celui-ci, atterré par cette demande, prit la fuite et quitta Fontainebleau. La crise avait été si violente que le 13 l’Empereur ne put se lever avant onze heures. »

Napoléon avait déjà voulu, a-t-on dit, s’asphyxier dans son cabinet de bain par le charbon ; mais ses gens, soupçonnant l’usage qu’il se proposait d’en faire, avaient refusé de lui en donner. Alors, il eut recours à ses pistolets, qu’il chargea ; mais son mameluck et ses valets de chambre s’en étant aperçus, en ôtèrent l’amorce et la poudre en son absence.

On prétend que le poison par lequel Napoléon aurait voulu se détruire avait été inventé par Cabanis, à l’époque de la terreur, pour son usage et celui de ses amis. C’est de ce poison que Condorcet prit et dont il mourut en prison. Napoléon en portait constamment sur lui depuis le désastre de Moscou.

Nous repoussons, nous, ces différents projets de suicide comme n’ayant pu exister, parce que la vie tout entière de l’Empereur ne semble pas permettre d’y croire : constamment résigné devant l’impossibilité d’événements meilleurs, on l’a toujours vu déterminé, ferme, grand, plein de courage ; et puis il avait dans le cœur cette foi religieuse qui soumet l’homme aux volontés de Dieu.

Quoi qu’il en soit, le 13, Napoléon signe à Fontainebleau le traité conclu le 11, à Paris, entre les maréchaux Ney, Macdonald, le général Caulincourt, ses plénipotentiaires, et les ministres d’Autriche, de Russie et de Prusse. En voici un extrait :

Art. 1er. Sa Majesté l’empereur Napoléon renonce, pour lui et les siens, à tout droit de souveraineté et de domination tant sur l’Empire français et sur le royaume d’Italie que sur tout autre pays.

2. Leurs Majestés l’empereur Napoléon et Marie-Louise conserveront leurs titres et rang pour en jouir pendant leur vie. La mère, les frères, sœurs, neveux et nièces de l’Empereur conserveront aussi, en quelque lieu qu’ils résident, les titres de princes de sa famille.

3. L’île d’Elbe, que l’Empereur a choisie pour le lieu de sa résidence, formera pendant sa vie une principauté séparée qu’il possédera en toute souveraineté et propriété. Il lui sera en outre accordé, en toute propriété, un revenu annuel de 2 millions de francs, qui sera porté comme rente sur le grand-livre, de laquelle un million sera réversible à l’Impératrice5.

4. Les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla6 seront donnés en toute propriété et souveraineté à l’impératrice Marie-Louise. Ils passeront à son fils et à ses descendants en ligne directe.

6. Il sera réservé, dans les territoires auxquels il est par le présent renoncé, à Sa Majesté l’empereur Napoléon, pour lui et sa famille, des domaines ou rentes sur le grand-livre de France produisant un revenu, libre de toute charge ou déduction, de 2 millions 500 mille francs. Ces domaines ou rentes appartiendront en toute propriété aux princes et princesses de sa famille, qui pourront en disposer comme ils le jugeront à propos. Ils seront partagés entre eux de la manière suivante7

8. Il sera formé un établissement convenable au prince Eugène, vice-roi d’Italie.

9. Les propriétés que l’empereur Napoléon possède en France, soit comme domaine extraordinaire, soit comme domaine privé, resteront à la couronne. Sur les fonds placés par l’empereur Napoléon, soit sur le grand-livre, soit sur la banque de France, soit sur les actions des forêts, soit de toute autre manière, et dont Sa Majesté fait abandon à la couronne, il sera réservé comme un capital qui n’excédera pas deux millions, pour être employé en gratifications en faveur des personnes qui seront portées sur l’état que signera l’empereur Napoléon et qui sera remis au gouvernement français.

(L’auteur du manuscrit de 1814 dit fort à propos : « Il faut tenir note ici, à la honte de la diplomatie européenne, que cette générosité resta sans effet. Les legs que Napoléon a distribués autour de lui, sur la foi du traité, n’ont pas été acquittés, et les légataires n’ont pu trouver dans la signature des plus grands princes cette garantie irrévocable que la simple signature de deux notaires donne entre particuliers aux moindres dispositions de cette nature.)

12. Les dettes de Sa Majesté l’empereur Napoléon, telles qu’elles existaient le jour de la signature du présent traité, seront payées sur l’arriéré dû par le trésor public à la liste civile, d’après l’état.

Il sera fourni une corvette et les bâtiments nécessaires pour transporter Sa Majesté l’empereur Napoléon et sa maison, et la corvette appartiendra en toute propriété à Sa Majesté l’Empereur.

17. L’empereur Napoléon pourra prendre avec lui, et retenir comme sa garde 400 hommes, officiers, sous-officiers et soldats volontaires.

18. Aucun des Français qui auraient suivi l’empereur Napoléon ou sa famille ne pourront être considérés comme ayant perdu leurs droits de Français, en ne retournant pas dans le cours de trois ans…

20. Les hautes puissances alliées garantissent l’exécution du présent traité en s’engageant à obtenir qu’il soit garanti par la France.

Le 20 avril, Napoléon n’ayant plus l’espérance qu’on lui avait donnée de revoir sa femme et son fils, se décida à quitter Fontainebleau, pour aller prendre possession de sa souveraineté de l’île d’Elbe. Sa garde, encore sous les armes, se tenait dans la cour du palais, rangée comme pour la parade. Napoléon, à la vue de ces glorieux restes de tant de batailles et de victoire dont il croit se séparer pour toujours, ne peut retenir ses larmes, et d’une voix brisée comme son âme, il leur parle ainsi :

« Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans que je vous commande, je suis content de vous. Je vous ai toujours trouvé sur le chemin de la gloire. Les puissances alliées ont armé toute l’Europe contre moi, une partie de l’armée a trahi ses devoirs, et la France a cédé à des intérêts particuliers.

« Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles j’aurais pu entretenir la guerre civile pendant trois ans ; mais la France eût été malheureuse, ce qui aurait été contraire au but que je me suis sans cesse proposé. Je devais donc sacrifier mon intérêt personnel à son bonheur ; je l’ai fait.

« Mes amis, soyez fidèles à votre nouveau roi, soyez soumis à vos chefs et n’abandonnez pas notre chère patrie. Ne plaignez pas mon sort, je serai toujours heureux lorsque je saurai que vous l’êtes. J’aurais pu mourir, rien ne m’était plus facile ; mais je veux suivre encore le chemin de l’honneur. J’écrirai les grandes choses que nous avons faites.

« Je ne puis vous embrasser tous, mais j’embrasse votre général ; venez, général Petit, que je vous presse sur mon cœur ! Qu’on m’apporte l’aigle, que je l’embrasse aussi ! Ah ! chère aigle, puisse le baiser que je te donne retentir dans la postérité ! Adieu, mes enfants, mes braves, mes vœux vous accompagneront toujours : gardez mon souvenir. Entourez-moi encore une fois ! » Cet adieu, devenu si célèbre, fut déchirant pour le héros non moins que pour les braves compagnons de ses victoires.

Napoléon monta en voiture avec le général Bertrand ; une faible escorte le suivit ; des Commissaires délégués par les coalisés devaient leur servir de protecteurs pendant qu’il traversait la France, un pays qui, moins de trois mois auparavant, le reconnaissait comme son dominateur et son maître.

Napoléon fuit insulté en traversant quelques villes du Midi ; peut-être même y eut-il sérieusement des complots ourdis pour l’assassiner.

Le 28 avril, il s’embarqua à Saint-Rapheau sur une frégate anglaise qui, le 6 mai, le déposa à six heures du soir dans le port de Porto-Ferrajo, où il fut reçu par le général Dalesme, commandant français. Aux compliments qu’il en reçut, l’Empereur répondit :

« Général, j’ai sacrifié mes droits aux intérêts de ma patrie, et je me suis réservé la propriété de la souveraineté de l’île d’Elbe. Faites connaître aux habitants le choix que j’ai fait de leur île pour mon séjour. Dites-leur qu’ils seront pour moi l’objet de mon intérêt le plus vif. »

Le maire de Porto-Ferrajo lui remit les clefs de la ville ; la mairie devint palais impérial. Un Te Deum auquel Napoléon assista fut chanté dans la cathédrale. Là finit l’investiture d’exil du ci-devant maître du monde.

Napoléon avait fait arborer sur la frégate anglaise le drapeau Elbois, il le conserva pendant son séjour dans l’île. Le drapeau était fond blanc, traversé diagonalement d’une bande rouge semée de trois abeilles fond d’or. Les Ragusains l’ont appelé depuis pavillon du roi du monde.

Pendant les dix mois qu’il passa dans cette île, l’Empereur donna des développements à l’exploitation des mines de fer dont cette terre abonde. Il fit tracer des routes, planter des arbres ; il prit, en un mot, toutes les mesures désirables pour faire jouir les Elbois d’une bonne administration.

Pendant le séjour qu’il fit dans cette île, il reçut la visite de sa mère et de sa sœur Pauline, princesse Borghèse, auxquelles il céda l’étage qu’il avait fait construire entre les deux pavillons de son habitation de Porto-Ferrajo. Il passait une partie de ses journées dans un kiosque vitré qu’il avait fait élever sur le sommet d’un rocher ; seul il y entrait. Les Elbois donnèrent à ce kiosque le nom de casa di Socrate.

« L’Empereur menait à l’île d’Elbe une vie très-active ; toujours levé avant le jour, il consacrait au travail les premières heures de la matinée ; venait ensuite la revue ; elle ne se bornait pas, comme au Carrousel, à un coup d’œil numératif jeté en courant sur des corps nombreux : c’était une inspection minutieuse, dont l’âme toute militaire de Napoléon savourait, pour ainsi, dire, les détails. Chaque grenadier était interrogé sur ses occupations, ses habitudes, sa santé et même ses sentiments. Les braves de l’île d’Elbe se plaignaient quelquefois : l’Empereur leur donnait ou leur permettait ce qu’ils demandaient, si l’objet réclamé était en son pouvoir ; autrement, il les appelait grognards, leur tirait la moustache et s’éloignait en souriant.

« Dans la soirée, Napoléon faisait une promenade à cheval, accompagné de ses principaux officiers. Quelquefois il recevait les visites des étrangers de distinction qui affluaient dans l’île, rien que pour l’apercevoir ; mais le plus souvent, il s’égayait, avec son état-major, des injures que lui prodiguaient ceux des journaux français qui l’avaient le plus servilement flatté avant sa chute.

« Ainsi s’écoulaient les jours de l’Empereur, tantôt à Porto-Ferrajo, tantôt à Porto-Longone ou à Rio. Sa garde, à l’exemple des guerriers romains, participait à la plupart des travaux qu’il avait entrepris dans l’île ; elle s’augmentait journellement des militaires que le dévouement amenait auprès de sa personne. À peine Napoléon pouvait-il soutenir ce bataillon fidèle ; n’importe il se grossissait… Quelques officiers supérieurs y prirent du service comme de simples soldats8. »

L’Empereur avait choisi l’île d’Elbe, de préférence à la Corse et à Corfou, mais sans arrière-pensée, quoiqu’on ait prétendu le contraire. On en a la preuve dans des faits bien connus aujourd’hui de plusieurs personnages, et dont nous croyons devoir dire quelques mots.

Au mois de mai 1814, les amis de l’indépendance italienne, se réunirent tantôt à Turin, tantôt à Gênes, en congrès constitutif9. Après avoir mûri leur projet et rédigé leur constitution, ils chargèrent l’un d’eux de se rendre à Porto-Ferrajo et de communiquer le tout à l’Empereur. Cet envoyé était en même temps porteur d’une dépêche particulière, rédigée par quatre commissaires, nommés pour cet objet par le congrès.

Les articles 1,3 et 5 de la constitution étaient ainsi conçus :

ART. ler. Le territoire de l’Empire romain sera formé de tout le confinent de l’Italie, et ne pourra pas être agrandi.

3. La nation italienne appelle au trône Napoléon Bonaparte, actuellement souverain de l’île d’Elbe, et, après lui, sa descendance masculine, en ligne directe, légitime, aux conditions expresses contenues dans le présent acte constitutif.

5. Le souverain prendra et portera le titre d’Empereur des Romains et Roi d’Italie, par la volonté du peuple et la grâce de Dieu.

Napoléon adopta sans restriction les bases constitutionnelles, promit le secret absolu qu’on avait exigé de lui, et fit plusieurs modifications au projet d’exécution. Ces communications parvinrent au congrès par un envoyé de Napoléon, et de son côté, le congrès dépêcha un de ses membres à l’île d’Elbe.

Les conférences se suivirent. Ce fut pendant l’une d’elles que Napoléon témoigna, à plusieurs reprises, ses regrets de n’avoir pas marché de Fontainebleau sur Milan, à la tête de sa belle et brave armée, comme il en avait eu la pensée ; et il attribuait surtout aux conseils pusillanimes de Berthier et de Ney, de lui avoir fait préférer le parti de l’abdication.

Le dessein des conjurés de Turin reposait sur les mêmes bases que celui des Carbonari. Que demandaient ces derniers ? L’union en un seul peuple de tous les peuples de l’Italie, depuis les bouches du Cattaro jusqu’aux Alpes. Il n’y avait de différence entre les Carbonari et les associés du Congrès constitutif que dans les moyens d’action.

Au mois d’octobre suivant, Napoléon disait, entre autres choses, à deux membres du Congrès italien :

« Sous mon règne, l’antique majesté du peuple-roi s’alliera à la civilisation moderne de mon premier empire ; et Rome égalera Paris, sans cesser d’être à la hauteur de ses immenses souvenirs, qu’elle associera à la force d’institution de Lacédémone et à l’atticisme d’Athènes. J’ai été en France le colosse de la guerre, je deviendrai en Italie, le colosse de la paix. »

À la fin de 4814 et encore au mois de janvier 1815, Napoléon était dans cet ordre d’idées ; on n’attendait plus, pour éclater, que la rupture entre les cabinets de Naples et de Paris fut officiellement déclarée, et le moment semblait en être prochain10. Car si d’un côté, Louis XVIII faisait marcher des régiments français vers la frontière du Piémont, de l’autre côté, Murat faisait répandre le bruit dans son armée qu’il ne tarderait pas à diriger ses troupes sur Paris.

Mais alors, au commencement de 4 815, Napoléon apprit qu’on avait, au congrès de Vienne, agité la question de l’enlever de force de l’île d’Elbe, pour le transporter ensuite à Sainte-Hélène ; il apprit aussi que le gouvernement royal commençait à faire des fautes graves, que les émigrés, par leurs prétentions extravagantes, semblaient traiter la France en pays conquis, ce qui avait singulièrement indisposé contre eux la masse de la nation. Il savait fort bien que l’armée ne s’était séparée de lui qu’à regret et par violence, et qu’enfin tous les mécontents étaient disposés à embrasser sa cause à la première occasion qui se présenterait ; il lui était permis de croire que les signataires de la Sainte-Alliance, ayant maintenant des intérêts différents à soutenir, n’étant plus si étroitement unis entre eux, qu’il lui serait probablement facile de déterminer l’Autriche à se séparer de la coalition. Entraîné par ces diverses considérations, il forma le projet hardi de rentrer en France. Par ses ordres, on achète des munitions de guerre à Naples, des armes à Alger, des vaisseaux de transport à Gênes, et le 26 février 4815, à huit heures du soir, il s’embarqua avec 1.100 hommes, dont 600 de sa garde, 200 chasseurs corses, 200 hommes d’infanterie et 100 chevau-légers polonais.



4. Les ducs de Vicence, d’Elchingen, de Tarente.
5. Cet article a été violé.
6. Cet article a été violé. L’impératrice n’a possédé que le duché de Parme.
7. Cet article a été également violé. Non seulement les Bonaparte n’ont rien reçu, mais on leur a confisqué leurs biens de France et d’Italie.
8. Mémoires de Napoléon, etc., par madame la veuve du général Durand ; Paris, 1828, p. 254 et 255.
9. Ce congrès était composé de deux Corses, deux Génois, quatre Piémontais, deux Italiens du royaume d’Italie, et quatre des États romains et des Deux-Siciles.
10. La mésintelligence entre les deux cours était patente ; elle se manifestait jusque dans les plus petites choses. L’Almanach royal de Paris offrait, au tableau des souverains étrangers, à l’article Naples, un renvoi a celui de Sicile ; tandis que le roi Joachim, usant de représailles ou de réciprocité, faisait imprimer à l’article France, voyez île d’Elbe.

XII. Retour en France. — Mont Saint-Jean. — Seconde abdication.[modifier]

Généralement on croyait, sur la flottille, que l’Italie était le but de l’expédition ; mais après une heure de navigation, s’adressant aux grenadiers : « Nous allons en France, leur dit-il, nous allons à Paris. » Le cri de Vive la France ! vive Napoléon ! se fit entendre avec une force inexprimable. Pendant la traversée, le brick que montait Napoléon fut accosté par le Zéphir, vaisseau de guerre français qui lui demanda des nouvelles de l’Empereur ; Napoléon lui-même répondit avec le porte-voix qu’il se portait bien. Le 28, la journée fut employée à copier des proclamations ; enfin le 1er mars, à cinq heures du matin, Napoléon et sa troupe mirent pied sur le territoire français, dans le golfe Juan : son bivouac fut établi dans une plantation d’oliviers : Beau présage, dit-il ; puisse-t-il se réaliser.

À onze heures du soir, la petite armée se mit en marche. Les Polonais, a pied, portaient sur leur dos l’équipement des chevaux qu’ils n’avaient pas. Napoléon coucha le 4 à Digne, le 5 à Gap ; ce fut dans cette dernière ville qu’il fit imprimer les proclamations qu’il avait dictées à bord, le 28 février. Voici le texte du premier de ces actes :

« Français !

« La défection du duc de Castiglione livra Lyon sans défense à nos ennemis ; l’armée dont je lui avais confié le commandement était, par le nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des troupes qui la composaient, à même de battre le corps d’armée autrichien qui lui était opposé, et d’arriver sur les derrières du flanc gauche de l’armée ennemie qui menaçait Paris.

« Les victoires, de Champ-Aubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamp, de Mormans, de Montereau, de Craonne, de Reims, d’Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier, l’insurrection des braves paysans de la Lorraine, de la Champagne, de la Franche-Comté et de la Bourgogne, et la position que j’avais prise sur les derrières de l’armée ennemie en la séparant de ses magasins, de ses parcs de réserve, de ses convois et de tous ses équipages, l’avaient placée dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d’être plus puissants, et l’élite de l’armée ennemie était perdue sans ressource ; elle eût trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu’elle avait si impitoyablement saccagées, lorsque la trahison du duc de Raguse livra la capitale et désorganisa l’armée. La conduite inattendue de ces deux généraux qui trahirent à la fois leur patrie, leur prince et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La situation désastreuse de l’ennemi était telle qu’à la fin de l’affaire qui eut lieu devant Paris, il était sans munitions, par la séparation de ses parcs de réserve.

« Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon cœur fut déchiré ; mais mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que l’intérêt de la patrie ; je m’exilai sur un rocher au milieu des mers : ma vie vous était et devait encore vous être utile, je ne permis pas que le grand nombre de citoyens qui voulaient m’accompagner partageassent mon sort ; je crus leur présence utile à la France, et je n’emmenai avec moi qu’une poignée de braves nécessaires à ma garde.

« Élevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Depuis vingt-cinq ans la France a de nouveaux intérêts, de nouvelles institutions, une nouvelle gloire qui ne peuvent être garanties que par un gouvernement national et par une dynastie née dans ces nouvelles circonstances. Un prince qui régnerait sur vous, qui serait assis sur mon trône par la force des mêmes armées qui ont ravagé notre territoire, chercherait en vain à s’étayer des principes du droit féodal ; il ne pourrait assurer l’honneur et les droits que d’un petit nombre d’individus ennemis du peuple, qui depuis vingt-cinq ans les a condamnés dans toutes nos assemblées nationales. Votre tranquillité intérieure et votre considération extérieure seraient perdues à jamais.

« Français ! dans mon exil, j’ai entendu vos plaintes et vos vœux ; vous réclamez ce gouvernement de votre choix qui seul est légitime. Vous accusiez mon long sommeil, vous me reprochiez de sacrifier à mon repos les grands intérêts de la patrie.

« J’ai traversé les mers au milieu des périls de toute espèce, j’arrive parmi vous, reprendre mes droits qui sont les vôtres. Tout ce que des individus ont fait, écrit ou dit depuis la prise de Paris, je l’ignorerai toujours ; cela n’influera en rien sur le souvenir que je conserve des services importants qu’ils ont rendus, car il est des événements d’une telle nature qu’ils sont au-dessus de l’organisation humaine.

« Français ! il n’est aucune nation, quelque petite qu’elle soit, qui n’ait eu le droit de se soustraire et ne se soit soustraite au déshonneur d’obéir à un prince imposé par un ennemi momentanément victorieux. Lorsque Charles VII rentra à Paris et renversa le trône éphémère de Henri VI, il reconnut tenir son trône de la vaillance de ses braves et non d’un prince régent d’Angleterre.

« C’est aussi à vous seuls, et aux braves de l’armée, que je fais et ferai toujours gloire de tout devoir. »

Le 6, Napoléon partit de Gap pour Grenoble ; avant de parvenir aux murs de cette ville, un bataillon de la garnison qu’on envoyait pour le combattre vint à sa rencontre. Napoléon alla le reconnaître, et lui envoya un officier pour parlementer ; celui-ci ne fut pas écouté : « On m’a trompé »,dit l’Empereur à Bertrand. « N’importe, en avant ! » Et mettant pied à terre, il découvre sa poitrine : « S’il est parmi vous, dit-il aux soldats de Grenoble, s’il en est un seul qui veuille tuer son général, son Empereur, il le peut, le voici. » Les soldats répondirent par des cris de Vive l’Empereur ! dès ce moment, son triomphe fut assuré. Le lendemain, le colonel Labédoyère lui amena le 7e de ligne, et le soir du même jour, il fit sou entrée à Grenoble. Les portes de cette ville étaient fermées par ordre du général Marchand ; les habitants les brisèrent, et dirent à Napoléon : « Tenez, au défaut des clés de votre bonne ville, en voici les portes. » — « Tout est décidé maintenant, dit Napoléon à ses officiers, tout est décidé, nous allons à Paris. » Le lendemain, 8 mars, il fut complimenté en qualité d’Empereur par toutes les autorités civiles, militaires, ecclésiastiques dé la ville. Il leur dit dans ses réponses que ses droits n’étaient autres que ceux du peuple, qu’il venait les reprendre, non pour régner, ne faisant aucun cas du trône, ni pour se venger ; qu’il faut oublier que les Français ont été les maîtres du monde, qu’il ne veut régner que pour rendre la France libre, heureuse.

Avant de quitter Grenoble, il passe là garnison en revue, et publie un décret par lequel il ordonne qu’à dater du 15 mars, tous les actes publics seront faits et la justice rendue en son nom.

Le 10, à sept heures du soir, il fit son entrée dans Lyon, amenant avec lui 8.000 hommes de troupes de ligne et 30 canons ; il descendit au palais de l’archevêché, que Monsieur (Comte d’Artois), venait de quitter. On sait que ce prince ne fut accompagné dans sa fuite de Lyon que par un seul garde national à cheval. Napoléon voulait être gardé par la milice bourgeoise à pied, et il dit à la garde à cheval qui s’était présentée : « Je vous remercie de vos services. Nos institutions ne reconnaissent point de gardes nationales à cheval ; et d’ailleurs, votre conduite envers M. le comte d’Artois m’apprend ce que vous feriez si la fortune venait à m’abandonner ; je ne vous soumettrai pas à cette nouvelle épreuve. » Et immédiatement il fit appeler le cavalier qui avait escorté le prince, et lui dit : « Je n’ai jamais laissé une belle action sans récompense ; je vous donne ce la croix de la Légion d’honneur. »

À Lyon, il s’annonce sans détour comme le souverain de la France : « Puisque, disait-il, j’ai repris le gouvernement, il ne doit plus y avoir d’autre autorité que la mienne ; il faut qu’on sache, dès à présent, que c’est à moi seul qu’on doit obéir. » Alors, il dicta ces fameux décrets de Lyon, dont voici la substance.

« La Chambre des Pairs est dissoute ; les collèges électoraux des départements seront réunis à Paris dans le courant du mois de mai prochain, en assemblée extraordinaire du Champ-de-Mai, afin de prendre les mesures convenables pour corriger, modifier nos institutions selon l’intérêt et la volonté de la nation, et, en même temps, pour assister au couronnement de l’impératrice, notre bien-aimée épouse, et de celui de notre bien-aimé fils. — Tous les émigrés qui n’ont pas été rayés, amnistiés ou éliminés par nous, ou par les gouvernements qui nous ont précédé, et qui sont rentrés en France depuis le 1er janvier 1814, sortiront sur-le-champ du territoire de l’Empire. Les émigrés qui, quinze jours après la publication du présent décret, se trouveront sur le territoire de l’Empire, seront arrêtés et jugés conformément aux lois décrétées par nos assemblées nationales. Le séquestre sera mis sur leurs biens, meublés et immeubles. La noblesse est abolie, et les lois de l’Assemblée constituante seront mises en vigueur. Les titres féodaux seront supprimés. Les lois de nos assemblées seront mises en vigueur. Les individus qui ont obtenu de nous des titres nationaux, comme récompense nationale, et dont les lettres patentes ont été vérifiées au Conseil du sceau des titres, continueront à les porter : nous nous réservons de donner des titres aux descendants des hommes qui ont illustré le nom français dans les différents siècles. Tous les généraux et officiers de terre et de mer, dans quelque grade que ce soit, qui ont été introduits dans nos armées depuis le 1er avril 1814, cesseront sur-le-champ leurs fonctions, quitteront les marques de leur grade et se rendront au lieu de leur domicile. — Tous les changements arbitraires opérés dans nos cours et tribunaux inférieurs sont nuls et non avenus. »

On ne fera pas ici mention des arrêts et proclamations que le gouvernement de Louis XVIII lança contre Napoléon. On sait que toutes ces pièces furent tout à fait impuissantes, même pour retarder d’un jour la marche de l’usurpateur qu’on avait mis hors la loi, invitant tout le monde à lui courir sus.

Le 13, Napoléon fit ses adieux aux Lyonnais : « Au moment de quitter votre ville, leur dit-il, pour me rendre dans ma capitale, j’éprouve le besoin de vous faire connaître les sentiments que vous m’avez inspirés ; vous avez toujours été au premier rang dans mes affections ; dans des moments plus tranquilles, je viendrai pour m’occuper de vos manufactures et de votre ville. Lyonnais, je vous aime. »

Le même jour, les huit puissances signataires du traité de Paris, réunies au congrès de Vienne font la déclaration suivante :

« En rompant la convention qui l’avait établi à l’île d’Elbe, Bonaparte détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée. En reparaissant en France, avec des projets de trouble et de bouleversement, il s’est privé lui-même de la protection des lois, et a manifesté à la face de l’univers qu’il ne saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui. Les puissances déclarent, en conséquence que Napoléon Bonaparte s’est placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s’est livré à la vindicte publique ; elles déclarent en même temps que, fermement résolues de maintenir intact le traité de paix du 30 mai 1814, et les dispositions sanctionnées par ce traité et celles qu’elles ont arrêtées ou arrêteront encore pour le compléter et le consolider, elles emploieront tous les moyens et réuniront tous leurs efforts pour que la paix générale, objet des vœux de l’Europe, et vœu constant de leurs travaux, ne soit pas troublée de nouveau. »

Le 14, Napoléon coucha à Châlons ; le lendemain, il apprit dans cette ville la défection du maréchal Ney, qui venait de passer sous ses drapeaux, après avoir lu la lettre qu’il lui avait fait écrire par Bertrand.

Le 19 mars, à minuit, le roi quitte le château des Tuileries, et le 20, à neuf heures du soir, Napoléon prend possession de ce palais. Le départ de Louis XVIII fut si précipité qu’il n’eut pas le temps d’emporter les papiers qui lui étaient personnels : Napoléon eut un moment la pensée de les faire imprimer ; mais il ordonna à son secrétaire de les brûler. Un de ses valets de chambre ayant osé placer sur la cheminée des caricatures injurieuses aux Bourbons, l’Empereur les jeta au feu, et lui ordonna sévèrement de ne plus se permettre à l’avenir de semblables impertinences.

Le 22, l’Empereur passa en revue le corps d’armée qui avait été sous le commandement du duc de Berri ; au moment où le général Cambronne et le bataillon de l’Ile d’Elbe, parurent avec leurs aigles, il prit la parole et dit :

« Soldats, voilà les braves qui m’ont accompagné dans mon malheur, ils sont tous mes amis ; toutes les fois que je les voyais, ils me représentaient les différents régiments de l’armée ; en les aimant, c’est vous tous, soldats de l’armée française que j’aimais. Ils vous rapportent ces aigles ; jurez qu’elles se trouveront partout où l’intérêt de la patrie les appellera. Que les traîtres et ceux qui voudraient envahir notre territoire n’en puissent jamais soutenir les regards. »

Les troupes répondirent avec enthousiasme : Nous le jurons !

Madame la duchesse d’Orléans douairière qui s’était cassé la cuisse, et madame la duchesse de Bourbon, sa tante, n’avaient point suivi la famille royale. Napoléon, instruit de l’embarras de leur position, ordonna de payer annuellement, à la première de ces princesses, sur le trésor, une pension de 300.000fr., et à madame la duchesse de Bourbon, la moitié de cette somme.

Les troupes impériales ayant amené M. le duc d’Angoulême à signer une capitulation par laquelle il licenciait son armée et promettait d’aller s’embarquer à Cette, le général Grouchy ne crut pas devoir exécuter la convention sans consulter l’Empereur ; il en reçut cette réponse :

« M. le comte Grouchy, l’ordonnance du roi en date du 6 mars, et la déclaration signée à Vienne, le 13, par ses ministres11, pourraient m’autoriser à traiter le duc d’Angoulême comme cette ordonnance et cette déclaration voulaient qu’on me traitât, moi et ma famille ; mais, constant dans les dispositions qui m’avaient porté à ordonner que les membres de la famille des Bourbons pussent sortir librement de la France, mon intention est que vous donniez des ordres pour que le duc d’Angoulême soit conduit à Cette, où il sera embarqué, et que vous veilliez à sa sûreté et à écarter de sa personne tout mauvais traitement.

Le 25 mars, un traité est signé à Vienne entre la Russie, l’Autriche, la Prusse et l’Angleterre, par lequel sont confirmés les principes de celui de Chaumont. Les puissances contractantes s’engagent à fournir d’abord chacune 130.000 hommes, dont un dixième au moins de cavalerie, et non compris les garnisons des places fortes ; en outre, elles ne poseront les armes, et de concert, qu’après avoir détruit la puissance de Napoléon. Le roi de France adhère à ce traité. La Suède et le Portugal refusent seuls de fournir leur contingent.

Voici la déclaration du conseil d’État qui, le 27 mars, relevait l’Empereur de sa déchéance et annulait son abdication.

« Le conseil d’État, en reprenant ses fonctions, croit devoir faire connaître les principes qui font la règle de ses opinions et de sa conduite.

« La souveraineté réside dans le peuple, il est la seule source du pouvoir.

« En 1789, la nation reconquit ses droits, depuis longtemps usurpés et méconnus.

« L’Assemblée nationale abolit la monarchie féodale, établit une monarchie constitutionnelle et le gouvernement représentatif.

« La résistance des Bourbons aux vœux du peuple amena leur chute et leur bannissement du territoire français.

« Deux fois le peuple consacra par ses actes la nouvelle forme de gouvernement, établie par ses représentants.

« En l’an VIII, Bonaparte, déjà couronné par la victoire, se trouva porté au gouvernement par l’assentiment national ; une constitution créa la magistrature consulaire.

« Le sénatus-consulte du 16 thermidor an X nomma Bonaparte Consul à vie.

« Le sénatus-consulte du 28 floréal an XII conféra à Napoléon la dignité impériale et la rendit héréditaire dans sa famille.

« Ces trois actes solennels furent soumis à l’acceptation du peuple, qui les consacra par près de 4 millions de votes.

« Aussi, pendant vingt-deux ans, les Bourbons avaient cessé de régner en France ; ils y étaient oubliés par leurs contemporains ; étrangers à nos lois, à nos institutions, à nos mœurs, à notre gloire, la génération actuelle ne les connaissait que par le souvenir de la guerre étrangère qu’ils avaient suscitée contre la patrie, et des dissensions intérieures qu’ils avaient allumées.

« En 1814, la France fut envahie par les armées ennemies et la capitale occupée. L’étranger créa un prétendu gouvernement provisoire. Il assembla la minorité des Sénateurs, et les força, contre leur mission et contre leur volonté, à détruire les constitutions existantes, à renverser le trône impérial, et à rappeler la famille des Bourbons.

« Le Sénat qui n’avait été institué que pour conserver les constitutions de l’Empire, reconnut lui-même qu’il n’avait point le pouvoir de les changer. Il décréta que le projet de constitution qu’il avait préparé serait soumis à l’acceptation du peuple, et que Louis-Stanislas-Xavier serait proclamé roi des Français aussitôt qu’il aurait accepté la constitution et juré de l’observer et de la faire observer.

« L’abdication de l’empereur Napoléon ne fut que le résultat de la situation malheureuse où la France et l’Empereur avaient été réduits par les événements de la guerre, par la trahison et par l’occupation de la capitale. L’abdication n’eut pour objet que d’éviter la guerre civile et l’effusion du sang français. Non consacré par le peuple, cet acte ne pouvait détruire le contrat solennel qui s’était formé entre lui et l’Empereur ; et quand Napoléon aurait pu abdiquer personnellement la couronne, il n’aurait pu sacrifier les droits de son fils, appelé à régner après lui.

« Cependant un Bourbon fut nommé lieutenant-général du royaume, et prit les rênes du gouvernement.

« Louis-Stanislas-Xavier arriva en France ; il fit son entrée dans la capitale ; il s’empara du trône d’après l’ordre établi dans l’ancienne monarchie féodale.

« Il n’avait point accepté la constitution dictée par le sénat ; il n’avait pas juré de l’observer et de la faire observer ; elle n’avait point été envoyée à l’acceptation du peuple ; le peuple, subjugué par la présence des armées étrangères, ne pouvait pas même exprimer librement ni valablement son vœu.

« Sous leur protection, après avoir remercié un prince étranger de l’avoir fait monter sur le trône, Louis-Stanislas-Xavier data le premier acte de son autorité de la 19e année de son règne, déclarant ainsi que les actes émanés de la volonté du peuple n’étaient que le produit d’une longue révolte ; il accorda volontairement, et par le libre arbitre de son autorité royale, une Charte constitutionnelle, appelée ordonnance de réformation ; et pour toute sanction, il la fit lire en présence d’un nouveau corps qu’il venait de créer et d’une réunion de députés qui n’étaient pas libres, qui ne l’accepta point, dont aucun n’avait caractère pour consentir à ce changement, et dont les deux cinquièmes n’avaient même plus le caractère de représentant.

« Tous ces actes sont donc illégaux. Faits en présence des anciens ennemis et sous la domination étrangère, ils ne sont que l’ouvrage de la violence. Us sont essentiellement nuls et attentatoires à l’honneur, à la liberté et aux droits du peuple.

« Les adhésions, données par des individus et par des fonctionnaires sans mission, n’ont pu ni anéantir, ni suppléer le consentement du peuple, exprimé par des votes solennellement provoqués et légalement émis.

« Si ces adhésions, ainsi que les serments, avaient jamais pu même être obligatoires pour ceux qui les ont faits, ils auraient cessé de l’être dès que le gouvernement qui les a reçus a cessé d’exister.

« La conduite des citoyens qui, sous ce gouvernement, ont servi l’État, ne peut être blâmée ; ils sont même dignes d’éloges, ceux qui n’ont profité de leur position que pour défendre les intérêts nationaux, et s’opposer à l’esprit de réaction et de contre-révolution qui désolait la France.

« Les Bourbons eux-mêmes avaient constamment violé leurs promesses ; ils favorisèrent les prétentions de la noblesse féodale ; ils ébranlèrent les ventes des tiens nationaux de toutes les origines ; ils préparèrent le rétablissement des droits féodaux et des dîmes ; ils menacèrent toutes les existences nouvelles ; ils déclarèrent la guerre à toutes les opinions libérales ; ils attaquèrent toutes les institutions que la France avait acquises au prix de son sang, aimant mieux humilier la nation que de s’unir à sa gloire ; ils dépouillèrent la Légion d’honneur de sa dotation et de ses droits politiques ; ils en prodiguèrent la décoration pour l’avilir ; ils enlevèrent à l’armée, aux braves leur solde, leurs grades et leurs honneurs pour les donner à des émigrés, à des chefs de révolte ; ils voulurent enfin, régner et opprimer le peuple par l’émigration.

« Profondément affectée de son humiliation et de ses malheurs, la France appelait de tous ses vœux son gouvernement national, la dynastie liée à ses nouveaux intérêts, à ses nouvelles institutions.

« Lorsque l’Empereur approchait de la capitale, les Bourbons ont en vain voulu réparer, par des lois improvisées et des serments tardifs à leur charte constitutionnelle, les outrages faits à la nation, à l’armée. Le temps des illusions était passé, la confiance était aliénée pour jamais. Aucun bras ne s’est armé pour leur défense ; la nation et l’armée ont volé au-devant de leur libérateur.

« L’Empereur, en remontant sur le trône où le peuple l’avait appelé, rétablit donc le peuple dans ses droits les plus sacrés. Il ne fait que rappeler à leur exécution les décrets des assemblées représentatives sanctionnés par la nation ; il revient régner par le seul principe de légitimité que la France ait reconnu et consacré depuis vingt-cinq ans, et auquel toutes les autorités s’étaient liées par des serments dont la volonté du peuple aurait pu seule les dégager.

« L’Empereur est appelé à garantir de nouveau, par des institutions (et il en a pris l’engagement dans ses proclamations à la nation et à l’armée), tous les principes libéraux, la liberté individuelle et l’égalité des droits, la liberté de la presse et l’abolition de la censure, la liberté des cultes, le vote des contributions et des lois par les représentants de la nation légalement élus, les propriétés nationales de toute origine, l’indépendance et l’inamovibilité des tribunaux, la responsabilité des ministres et de tous les agents du pouvoir.

« Pour mieux consacrer les droits et les obligations du peuple et du monarque, les institutions nationales doivent être revues dans une grande assemblée de ses représentants, déjà annoncée par l’Empereur.

« Jusqu’à la réunion de cette grande Assemblée représentative, l’Empereur doit exercer et faire exercer, conformément aux constitutions et aux lois existantes, le pouvoir qu’elles lui ont délégué, qui n’a pu lui être enlevé, qu’il n’a pu abdiquer sans l’assentiment de la nation que le vœu et l’intérêt général du peuple français lui font un devoir de reprendre.

« Comte DEFERMONT, comte REGMAUD DE SAINT-JEAN-D’ANGELY, comte BOULAY, comte ANDRÉOSSI, comte DARU, comte THIBAUDEAU, comte MORET, baron DE POMMEREUL, comte NAJAC, comte JOLLIVET, comte BERLIER, comte MIOT, comte DUCHATEL, comte DUMAS, comte DULAULOY, comte PELET (de la Lozère), comte FRANÇOIS, comte DE LAS-CASES, baron COSTAZ, baron MARCHAND, comte JOUBERT, comte LAVALLETTE, comte RÉAL, GILBERT DE VOISINS, baron QUINETTE, comte MERLIN, chevalier JAUBERT, baron BELLEVILLE, baron D’ALPHONSE, baron FÉLIX, baron MERLET, Charles MAILLARD, GASSON, comte DELABORDE, baron FINOT, baron JANET, baron DE PRÉVAL, baron FAIN, baron CHAMPY, C.-D. LACUÉE, baron FREVILLE, baron PELET, comte DE BONDY, chevalier BRUYÈRE.
« Le comte DEFERMONT.
« Le secrétaire général du Conseil d’État,
« Baron LOCRÉ. »

Malgré la déclaration de Vienne, du 13 mars, et le traité du 23, Napoléon n’avait pas désespéré d’amener les alliés ou du moins quelques-uns d’entre eux à un accommodement : en conséquence il adressa, le 4 avril, la lettre suivante aux souverains :

« Monsieur mon frère,

« Vous aurez appris, dans le cours du mois dernier, mon retour sur les côtes de France, mon entrée à Paris, et le départ de la famille des Bourbons. La véritable nature de ces événements doit maintenant être connue de Votre Majesté. Ils sont l’ouvrage d’une irrésistible puissance, l’ouvrage de la volonté unanime d’une grande nation qui connaît ses devoirs et ses droits. La dynastie que la force avait rendue au peuple français n’était plus faite pour lui ; les Bourbons n’ont voulu s’associer ni à ses sentiments, ni à ses mœurs ; la France a dû se séparer d’eux. Sa voix appelait un libérateur. L’attente, qui m’avait décidé au plus grand des sacrifices avait été trompée ; je suis venu, et du point où j’ai touché le rivage, l’amour de mes peuples m’a porté jusqu’au sein de ma capitale. Le premier besoin de mon cœur est de payer tant d’affection par le maintien d’une honorable tranquillité. Le rétablissement du trône impérial était nécessaire au bonheur des Français. Ma plus douce pensée est de le rendre en même temps utile au repos de l’Europe. Assez de gloire a illustré tour à tour les drapeaux de diverses nations ; les vicissitudes du sort ont assez fait succéder de grands revers à de grands succès. Une plus belle arène est aujourd’hui ouverte aux souverains, et je suis le premier à y descendre. Après avoir présenté au monde le spectacle de grands combats, il sera plus doux de ne connaître désormais d’autre rivalité que celle des avantages de la paix, d’autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples. La France se plaît à proclamer avec franchise ce noble but de tous ses buts. Jalouse de son indépendance, le principe invariable de sa politique sera le respect le plus absolu pour l’indépendance des autres nations. Si tels sont, comme j’en ai l’heureuse confiance, les sentiments personnels de Votre Majesté, le calme général est assuré pour longtemps, et la justice, assise aux confins des divers États, suffira pour en garder les frontières.

« Je saisis avec empressement, etc., etc. »

Les alliés inébranlables dans la résolution qu’ils avaient prise, gardèrent le silence sur cette lettre. Qu’auraient-ils pu répondre à des sentiments si dignement exprimés ?

Napoléon ne dut plus voir d’autre salut pour lui que dans la guerre. Il s’y était déjà préparé. Depuis son retour, huit armées s’étaient formées, sous les noms d’armées du Nord, de la Moselle, du Rhin, du Jura, des Alpes, des Pyrénées, de Paris, de Laon ; 150 batteries étaient disponibles ; on organisait des corps francs et des partisans. La levée en masse des sept départements frontières du Nord et de l’Est était résolue et prête ; les places fortes étaient bien approvisionnées, les défilés étaient gardés, la France enfin pouvait se croire capable de défier, de soutenir et même de repousser les efforts de l’Europe coalisée. Napoléon avait restitué aux régiments ces beaux surnoms d’Invincible, de Terrible, d’Incomparable, qu’ils brûlaient de mériter toujours. L’armée comptait 200.000 hommes. La garde nationale, composée de 3.130 bataillons, dont 1.500 compagnies de chasseurs et de grenadiers, formant 180.000 hommes, fut mise à la disposition du ministre de la guerre.

Cependant, le 12 mai, un rapport est publié à Vienne, par ordre du Congrès, dans lequel il est dit que les puissances ne se croient pas autorisées à imposer un gouvernement à la France ; et elles ne cessent d’armer en faveur des Bourbons.

Le 27 mai, les souverains d’Autriche, de Prusse et de Russie, quittent Vienne pour aller se mettre à la tête de leurs armées, qui sont en pleine marche sur la France.

Le 1er juin eut lieu la réunion dite du Champ-de-Mai ; le service divin fut célébré sur un autel immense, élevé au milieu du Champ-de-Mars. On remarqua l’attitude de Napoléon pendant la cérémonie, elle avait toutes les marques dé la grandeur et du triomphe. Après avoir répondu au discours de l’orateur de la députation des électeurs des départements, Napoléon prêta serment sur l’Évangile aux constitutions de l’Empire et à leur observation ; il reçut le serment de fidélité du peuple par les électeurs.

Le 7 juin, Napoléon fait l’ouverture des Chambres ; à cette occasion, il prononça un discours, dont voici quelques passages :

« Aujourd’hui s’accomplit le désir le plus pressant de mon cœur : je viens commencer la monarchie constitutionnelle. La monarchie est nécessaire en France pour garantir la liberté, l’indépendance et les droits du peuple. J’ambitionne de voir la France jouir de toutes les libertés possibles ; je dis possibles, parce que l’anarchie ramène toujours un gouvernement absolu. L’armée et moi, nous ferons notre devoir. Vous, Pairs et Représentants, donnez à la nation l’exemple de la confiance ; de l’énergie et du patriotisme ; et comme le Sénat du grand peuple de l’antiquité, soyez décidés à mourir plutôt que de survivre au déshonneur et à la dégradation de la France. La cause sainte de la patrie triomphera. »

Deux jours après, dans ses réponses. aux adresses des deux Chambres, il disait aux Pairs :

« La lutte dans laquelle nous sommes engagés est sérieuse ; l’entraînement de la postérité n’est pas le danger qui nous menace aujourd’hui. C’est sous les fourches Caudines que les étrangers veulent nous faire passer. C’est dans les temps difficiles que les grandes nations, comme les grands hommes, déploient toute l’énergie de leur caractère, et deviennent un objet d’admiration pour la postérité. »

Il dit aux Représentants :

« La constitution est notre point de ralliement ; elle doit être notre étoile polaire dans ces moments d’orage. Toute discussion publique qui tendrait directement ou indirectement à diminuer la confiance qu’on doit avoir dans ses dispositions, serait un malheur pour l’État. N’imitons pas l’exemple du Bas-Empire, qui, pressé de tous côtés par les Barbares, se rendit la risée de la postérité en s’occupant de discussions abstraites au moment où le bélier brisait les portes de la ville. Dans les affaires, ma marche sera toujours droite et ferme. Aidez-moi à sauver la patrie. »


Situation et nombre despuissances liguées contre la France.


Bien des gens ont accusé Napoléon de témérité, lorsqu’en 1815, quittant l’île d’Elbe, il remonta sur son trône avec la ferme espérance de s’y maintenir malgré la coalition, dont les armées réunies pouvaient être le triple ou le quadruple de celles qu’il lui était possible de leur opposer ; mais Napoléon avait si bien calculé les distances et les temps, qu’il était certain de rencontrer ses adversaires, presqu’à forces égales, sur tous les champs de bataille. Son habileté doit rétablir partout l’équilibre, et toutes les probabilités de la victoire sont en face des Français.

En effet, dès le mois d’avril 1815, les armées russes repassent le Niémen, celles de la Prusse et de l’Autriche sont en partie sur le pied de paix. La plupart des corps prussiens occupent la rive droite de l’Elbe, et une bonne partie de l’armée autrichienne tient garnison dans le royaume de Naples. Les Anglais ont la moitié de leurs forces en Amérique.

Ainsi, l’on calculait que les armées de la Russie, de l’Autriche, de la Prusse et de l’Angleterre, ne pouvaient être complétées chacune à 150.000 hommes (suivant les conventions faites entre ces puissances), et rendues sur les frontières de la France, que vers la fin du mois de juillet. L’armée anglaise, renforcée de celle de Hanovre, ne pouvait compter que 80.000 hommes. Les contingents de Hollande et Belgique, de Nassau, de Danemarck, des maisons de Saxe, de Bavière, de Hesse, de Bade, de Wurtemberg, devaient se fondre dans les années des quatre grandes puissances.

Au commencement de juin il n’y avait que les armées des généraux Blücher et Wellington qui fussent en mesure de se battre ; elles présentaient une force disponible de 200.000 hommes. Les forces combinées contre la France, d’après les documents officiels, s’élevaient aux chiffres suivants :

  • Autrichiens en Italie. . . . . . . . 159.000
  • Autrichiens sur le Haut-Rhin. .150.000
  • Russes en-deçà de l’Oder et en

marche sur le Rhin. . . . . . . . 280.000

  • Prussiens. . . . . . . . . . . . . . . . 220.000
  • États d’Allemagne. . . . . . . . . . 150.000
  • Hollande. . . . . . . . . . . . . . . . . 50.000
  • Grande-Bretagne. . . . . . . . . . . .59.000
  • Total : . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.068.000

Dans la nuit du 12 juin, l’Empereur partit pour l’armée rassemblée sur la frontière du nord de la France.

Napoléon avait formé trois plans de campagne : il s’arrêta au troisième, d’après lequel il devait, le 15 juin, attaquer les deux armées anglaise et prussienne, les séparer, les battre l’une après l’autre, et en cas de revers se retirer sur Paris et sous Lyon.


Situation des armées françaises en avril, mai, juin. — Préparatifs de défense.


En mai, la France comptait 105 régiments d’infanterie, dont l’effectif, l’un portant l’autre, montait à 900 hommes, dont les deux tiers étaient présents sous les armes ; toute l’infanterie présentait donc 80.000 hommes disponibles. Le génie présentait trois régiments chacun de deux mille hommes ; l’artillerie avait 8 régiments à pied et 4 à cheval, ces derniers avaient tout au plus 100 canonniers montés. Les bataillons du train ne comptaient pour ainsi dire que des cadres et ne disposaient que d’un très-petit nombre de chevaux de trait. Le personnel de l’artillerie et du génie était encore suffisant pour les plus grandes armées. Le matériel, malgré les pertes éprouvées les années précédentes, pouvait suffire pendant plusieurs campagnes. Les magasins contenaient 150.000 fusils neufs et 300.000 tant en pièces de rechange qu’en fusils à réparer.

La cavalerie était dans le plus mauvais état. Réduite à 57 régiments, dont

2 de carabiniers,
12 de cuirassiers,
30 de dragons et chasseurs,
6 de lanciers,
7 de hussards,

elle ne pouvait pas monter 14.000 hommes. Tous les régiments et leurs dépôts formaient au plus 17.000 chevaux.

L’armée était généralement mal vêtue. Il n’y avait pas une aune de drap dans les magasins.

L’Empereur appela sous les drapeaux tous les hommes en congé, tous les anciens militaires et la conscription de 1815. On leva 200 bataillons de garde nationale, ce qui donna une force de 120.000 hommes. L’organisation de 6.000 canonniers garde-côtes, et la création de 20 régiments d’infanterie de marine furent ordonnées ; la cavalerie fut renforcée par 12.000 chevaux pris et payés comptant à la Gendarmerie.

En juin, l’armée de terre comptait :

Infanterie 225.000, dont 120.000 en état d’agir.
Cavalerie 50.000, dont 30.000 en état d’agir.
Artillerie 6 à 700 bouches à feu.

Un grand nombre d’ateliers d’armes, établis dans Paris, fournissaient 1.500 fusils par jour, et, avant le 1er juillet, ils devaient en livrer de 3 à 4.000. Toutes les manufactures d’armes de l’Empire avaient doublé leurs produits.

La défense de toutes les places une fois assurée, Paris et Lyon furent choisis comme grands centres de résistance. On réunit, dans la première de ces villes, 400 pièces de campagne et 300 de gros calibre, et, à Lyon, un équipage de 100 bouches à feu de gros calibre et 100 d’artillerie de campagne.

On ne peut reprocher ni à l’Empereur, ni aux ministres, ni à la nation, aucun retard ; tout se fit comme par enchantement.

Le 14 juin au soir, Napoléon fait publier un ordre du jour dans lequel il emploie tous les moyens oratoires pour exciter l’ardeur et le courage de ses soldats, leur rappelant leurs anciennes victoires, leur supériorité sur des ennemis qu’ils avaient battus tant de fois, les dangers qui menaçaient la patrie.

Ayant calculé, avec sa sagacité ordinaire, qu’il faudrait deux jours aux armées anglaise et prussienne pour opérer leur jonction, la première ayant son quartier général à Bruxelles, et la seconde le sien à Namur, il fit ses dispositions, le 15, à la pointe du jour, pour tomber sur les Prussiens. Attaqué par trois colonnes, Blücher fut vivement repoussé avec perte de quelques milliers d’hommes. Charleroi fut pris, et dans la nuit du 15 au 16, toute l’armée française avait passé la Sambre ; elle bivouaqua entre les deux armées ennemies. Ce succès est d’autant plus remarquable que le lieutenant-général Bourmont, chef d’état-major du 4e corps, aux ordres du général Gérard, avait passé à l’ennemi.

Le 16, le maréchal Ney, qui commandait la gauche, avait reçu ordre d’occuper avec 43.000 hommes, en avant des Quatre-Bras (croisement de quatre chemins), une position sur la route de Bruxelles, en conservant en même temps celle de Nivelle et de Namur. L’inexécution de cet ordre empêcha la bataille de Ligny, sous Fleurus, qui se livra dans la journée, d’être décisive. Elle coûta aux Anglais et aux Prussiens une trentaine de mille hommes. L’acharnement fut tel entre les deux armées ennemies que le village de Ligny fut pris et repris jusqu’à cinq fois.

« Il se peut, disait Napoléon pendant l’action au général Gérard, il se peut, si Ney exécute bien mes ordres, que le sort de la guerre soit décidé dans trois heures. Il ne s’échappera pas un canon de l’armée prussienne. »

La perte de l’ennemi fut évaluée de 8 à 9.000 hommes.

Le 17, à la pointe du jour, le général Pajol se mit à la poursuite des Prussiens dans la direction de Wavres, et prit beaucoup de bagages. Grouchy et Ney n’ayant pas exécuté les ordres de Napoléon aussi promptement qu’ils le devaient, la journée du 17 se passa sans résultats avantageux pour l’armée française.

Le lendemain eut lieu la fameuse bataille de Waterloo, ainsi appelée du nom du village où les Anglais avaient leur quartier général. À dix heures du matin, l’armée française, forte de 69.000 hommes et de 242 pièces de canons, se trouva rangée sur six lignes. L’armée anglo-hollandaise, qui se déploya devant elle comptait 90.000 combattants et 255 pièces de canon.

Napoléon, qui attendait toujours Grouchy, se décida à tourner la gauche de l’ennemi, afin d’offrir un point de jonction, au corps que devait amener ce général. Cependant on apprit par un prisonnier, porteur d’une lettre pour Wellington, qu’un corps d’armée que l’on apercevait à l’horizon, dans la direction de Saint-Lambert, n’était pas celui de Grouchy : c’était l’avant-garde d’un corps de 30.000 hommes, aux ordres du général prussien Bulow. Cette grave circonstance détermina Napoléon à donner 10.000 hommes au comte Lobau pour les opposer à la marche des Prussiens. Il se trouva ainsi réduit à 59.000 hommes sur sa ligne de bataille, tandis que l’armée ennemie recevait un renfort qui la portait à 120.000 combattants, ce qui fit dire par Napoléon au duc de Dalmatie : « Nous avions ce matin quatre-vingt-dix chances pour nous ; l’armée de Bulow nous en fait perdre trente. Si Grouchy arrive à propos, il nous en reste encore soixante contre quarante. »

À midi, l’Empereur donne ordre au maréchal Ney de commencer le feu et de s’emparer de la ferme de la Haye-Sainte et du village de la Haye. Les Anglais, qui défendaient ces positions, foudroyés par 80 bouches à feu, en sont chassés au bout de trois heures, et mis en déroute complète sur la chaussée de Bruxelles.

La victoire était certaine si le général Bulow n’avait pas au même instant opéré une fatale diversion avec ses 30.000 hommes, que le comte Lobau ne put contenir avec les 10.000 qu’il commandait : il fallut lui envoyer du renfort pour le soutenir.

Enfin, à sept heures du soir, les Prussiens sont débordés à leur tour et forcés à la retraite. En môme temps, du côté de l’aile opposée sur la droite, les Anglais étaient chassés du champ de bataille, et la droite de Wellington se trouvait aussi débordée. Alors des cris de victoire se font entendre : c’est trop tôt d’une heure, dit Napoléon, cependant il faut soutenir ce qui est fait.

Cependant, Blücher, ayant dérobé sa marche au général Grouchy, accourait en toute hâte, à la tête de 30.000 hommes, au secours de ses alliés ; il eut le bonheur, pour eux, de rencontrer Bulow, qui déjà était en pleine retraite, et d’opérer sa jonction avec l’armée de Wellington, qu’il trouva dans une position désespérée.

Dès lors les Français eurent à combattre contre 150.000 hommes, étant un contre deux et demi ! Le soleil était couché, et néanmoins il fallait livrer une troisième bataille, après avoir combattu sans relâche pendant plus de sept heures consécutives. Blücher, avec quatre divisions, se porte sur le village de la Haye. La seule division française qui le défendait fut culbutée et mise en fuite. C’est, dit-on, à cette occasion, que fut entendu le cri désespérant de sauve qui peut. Dès ce moment, le champ de’bataille fut envahi par la cavalerie ennemie ; l’armée française, disloquée, opéra sa retraite dans le plus affreux désordre, et tout fut consommé.

Napoléon, au désespoir, manifeste hautement là résolution de ne pas survivre à la défaite de son armée ; il met l’épée à la main, et, se plaçant avec son état-major au milieu d’un des carrés de sa garde, il commande le feu. La mort ne veut pas de vous, lui disent les grenadiers qui le pressent de tous côtés, et en même temps ils l’arrachent de cette scène de carnage, et l’entraînent malgré lui hors du champ de bataille.

Les équipages de Napoléon restèrent au pouvoir de l’ennemi. Dans la suite, les Anglais faisaient voir, à Londres, sa voiture à prix d’argent. Dans la nuit du 18 au 19, une sorte de charrette le transporta à Philippeville. Là, il trouva une calèche dans laquelle il monta avec le général Bertrand.

Ainsi finit la journée de Waterloo, la seule grande bataille que les Français aient totalement perdue depuis Louis XIV : car nous fûmes vaincus en Russie par le froid, et non par les hommes, et les batailles de Leipzig permirent une retraite honorable et laissèrent des espérances ; après Waterloo, la puissance de Napoléon ne fut plus qu’une ombre.

« Dans ces combats et les précédents, les soldats français se battirent avec autant de bravoure et de confiance dans la victoire qu’ils en avaient montrées dans les plus belles journées ; mais plusieurs généraux, le maréchal Ney lui-même, n’étaient plus les mêmes hommes : ils n’avaient plus cette énergie ni cette brillante audace qu’ils avaient si souvent déployées autrefois. Ils étaient devenus craintifs et circonspects dans toutes leurs opérations ; leur bravoure personnelle seule leur était restée. Ainsi, le 15, le général Vandamme arriva à Charleroi quatre heures plus tard qu’il ne le devait ; ainsi il s’arrêta avec le maréchal Grouchy à Gilly, au lieu d’attaquer vivement et de se porter sur Fleurus…

« Personne ne peut douter qu’il n’y eût dans l’armée française quelques officiers et quelques hommes éparpillés dans divers régiments qui se plaisaient à exagérer les forces de l’ennemi, à publier à chaque instant qu’on était tourné. On a déjà vu que le 14, le général Bourmont, avec un colonel du génie, avaient passé à l’ennemi, et, pendant la bataille du 16, plusieurs officiers désertèrent. Dans le fort de l’action, Napoléon reçut cinq ou six rapports alarmants. L’un était celui d’un général qui annonçait que Vandamme, avec tout son état-major, était passé à l’ennemi ; un autre, qu’il fallait se méfier du maréchal Soult. Un maréchal-des-logis de dragons vint d’un air tout éperdu, demandant à grands cris à parler à l’Empereur, et lui dit : « Sire, je viens prévenir Votre Majesté que le général Hanain harangue en ce moment les officiers de sa division pour les faire passer à l’ennemi… » (C’était faux. Vandamme était loin d’avoir la pensée de trahir, et le général Hanain, au moment où il était ainsi accusé, avait la cuisse emportée par un boulet.)

« Telle était la situation des esprits que les soldats n’avaient réellement confiance que dans Napoléon ; ils étaient disposés à se croire trahis à chaque instant. Plusieurs bons officiers qui avaient servi dans la maison du roi avaient été replacés dans des régiments. On n’eut aucun reproche à leur faire ; mais le soldat nourrissait toujours des soupçons contre eux. » (Gourgaud, Campagne de 1815.)

L’Empereur, pendant sa retraite, donna ordre aux troupes de se rallier à Laon. Il entra dans cette ville le 19, et par ses soins on y organisa le service pour une armée de 80.000 hommes. On estime que, sous peu de jours, Napoléon aurait pu reprendre les hostilités avec une armée de 120.000 hommes, soutenue par 350 bouches à feu. « Tout pouvait encore se réparer », disait-il à Sainte-Hélène ; « mais il fallait du caractère, de l’énergie, de la part des officiers, des Chambres, de la nation tout entière. Il fallait qu’elle fixât les yeux sur Rome après la bataille de Cannes, et non sur Carthage après la bataille de Zama. »

Napoléon voulait rester à Laon pour y défendre, ne fût-ce qu’avec 12.000 hommes, les approches de Paris ; mais on lui fit observer que sa présence était nécessaire à Paris pour tranquilliser les esprits et déterminer les habitants de cette ville, sur lesquels il pouvait compter, à prendre les armes. Il se rendit malgré lui à ces raisons : « Puisqu’on le croit, je cède, dit-il. Je suis persuadé qu’on me fait faire une sottise : ma vraie place est ici. »

Un écrivain distingué, M. Victor Maingarnauld, a parfaitement résumé les événements à partir du retour de Napoléon dans la capitale jusqu’au moment de son abdication : nous avons cru devoir adopter ce résumé et le reproduire textuellement ici, parce qu’il comprend le récit exact et complet d’une des périodes les plus intéressantes de la vie de Napoléon.

L’Empereur arriva le 20 juin à Paris. Son intention fut de réunir les Chambres en séance impériale, de leur peindre les malheurs de l’armée, de leur demander les moyens de sauver la patrie, et ensuite de repartir. C’est alors qu’il apprit avec surprise que les Chambres, à la nouvelle des désastres du mont Saint-Jean, augmentés par la malveillance et le rapport inexact du maréchal Ney, avaient montré des dispositions plus hostiles que françaises ; que les esprits, dirigés par la faction des faux républicains, étaient dans une grande agitation ; qu’il était à craindre que les représentants ne répondissent point à l’attente du prince, et qu’il eût mieux valu ne point se séparer de l’armée, qui faisait sa force et sa sûreté. Mais l’Empereur croyait et devait croire que sa présence contiendrait les perturbateurs.

« Quelques instants de repos l’eurent bientôt remis de ses fatigues ; aussitôt il rassembla son conseil : « Nos malheurs sont grands, lui dit-il, je suis venu pour les réparer, pour imprimer à la nation un grand et noble dévouement. Si elle se lève, l’ennemi sera écrasé ; si au lieu de levées, de mesures extraordinaires, on dispute, tout est perdu. L’ennemi est en France ; j’ai besoin, pour sauver la pairie, d’être revêtu d’un grand pouvoir, d’une dictature temporaire. Dans l’intérêt de la patrie, je pourrais me saisir de ce pouvoir ; mais il serait plus utile et plus national qu’il me fût donné par les Chambres. » Interpellés de dire leur sentiment sur les mesures de salut public qu’exigeaient les circonstances, les ministres baissèrent les yeux et ne répondirent pas.

« L’intègre Carnot, ministre de l’intérieur, guidé par le seul intérêt de la France, fut d’avis qu’il fallait déclarer la patrie en danger, appeler aux armes les fédérés et les gardes nationales, mettre Paris en état de siège, le défendre, se retirer à la dernière extrémité derrière la Loire, s’y retrancher, rappeler l’armée de la Vendée, les corps d’observation du Midi, et tenir l’armée en arrêt jusqu’à ce qu’on eût pu réunir et organiser des forces suffisantes pour reprendre l’offensive et le chasser de France.

« Caulincourt, ministre des affaires étrangères, en rappelant les événements de 1814, soutint que l’occupation de la France par l’ennemi déciderait une seconde fois du sort du trône ; qu’il fallait un grand effort de la nation pour sauver l’indépendance ; que la question du salut de l’État était dans les Chambres et dans leur union avec l’Empereur.

« Fouché, ministre de la police, et plusieurs de ses collègues, en partageant ce sentiment, dirent qu’en montrant aux Chambres de la confiance et de la bonne foi (et c’était Fouché qui parlait de bonne foi !) on parviendrait à leur faire sentir le devoir de leur réunion à Napoléon, pour sauver ensemble, par des mesures énergiques, l’honneur et l’indépendance de la nation12.

« Decrès, ministre de la marine, déclara nettement qu’on ne devait pas compter sur les Chambres, dont les membres étaient mal disposés et paraissaient décidés à se porter à de violents excès.

« Régnault ajouta qu’il ne croyait pas que les Représentants voulussent seconder les intentions de l’Empereur, et qu’au contraire il craignait qu’ils ne demandassent son abdication.

« Lucien soutint avec force que plus les crises étaient grandes, plus on devait déployer d’énergie ; que si les chambres ne voulaient pas seconder l’Empereur, l’Empereur se passerait de leur assistance ; qu’il fallait qu’il se déclarât dictateur, qu’il mît la France en état de siège, et appelât à sa défense tous les patriotes et tous les Français.

« Ce fut le seul bon avis et celui que Carnot adopta en déclarant qu’il lui paraissait indispensable que l’Empereur eût, pendant la durée de la crise, une grande et imposante autorité ; mais cela ne suffisait pas : il fallait avant tout dissoudre les Chambres et faire arrêter la faction qui les dominait.

« L’Empereur ne partagea point cependant l’avis de son frère ; il croyait toujours que la présence de l’ennemi rendrait aux députés le sentiment de leurs devoirs… « La nation, dit-il, ne les a point envoyés pour me renverser, mais pour me soutenir. Je ne les crains point.

Quelque chose qu’ils fassent, je serais toujours l’idole du peuple et de l’armée. Si je disais un mot, ils seraient tous perdus : mais ne craignant rien pour moi, je crains tout pour la patrie… Le patriotisme de la nation et son attachement à ma personne nous offrent d’immenses ressources ; tout n’est pas désespéré. » Passant ensuite successivement en revue les moyens de réparer les désastres de mont Saint-Jean, il retraça à grands traits le tableau des maux dont une invasion menaçait la patrie, prévenant toutes les objections, indiquant tous les obstacles et toutes les ressources. Son éloquence fît passer la conviction dans l’âme de la plupart des membres du conseil ; les opinions jusqu’alors divisées tendaient à se rapprocher ; on allait délibérer, quand on fut interrompu par un message de la Chambre des représentants.

« Cette Chambre s’était assemblée à midi et un quart. Lafayette montant à la tribune, avait soumis à l’Assemblée les propositions suivantes :

« La Chambre des représentants déclare que l’indépendance de la nation est menacée.

« La Chambre se déclare en permanence. Toute tentative de la dissoudre est un crime de haute trahison. Quiconque se rendrait coupable de cette tentative sera déclaré traître à la patrie et sur-le-champ jugé comme tel.

« L’armée de ligne ei la garde nationale, qui ont combattu et combattent encore pour défendre la liberté, l’indépendance et le territoire français, ont bien mérité de la patrie.

« Les ministres de la guerre, des relations extérieures et de l’intérieur sont invités à se rendre sur-le-champ dans le sein de l’Assemblée. »

Ces propositions ne tendaient rien moins qu’à élever la Chambre au-dessus de tous les pouvoirs constitutionnels, qu’à isoler dans cette circonstance difficile la nation de l’Empereur, qu’à la livrer à l’anarchie ou aux mains avides de l’étranger, enfin à lui ravir tout espoir de salut. Elles n’en furent pas moins accueillies par de nombreux applaudissements et adoptées. On avait arrêté qu’elles seraient transmises à la Chambre des pairs et à l’Empereur ; et c’était le message dont la remise avait interrompu le conseil.

L’Empereur, après la lecture de cette déclaration, leva la séance : toutefois, il prescrivit en même temps à Regnauld de se rendre à la Chambre, de lui annoncer qu’il était de retour, qu’il venait de convoquer le conseil des ministres ; que l’armée, après une victoire signalée, avait livré une grande bataille, que tout allait bien, et que les Anglais étaient battus lorsque les malveillants avaient causé une terreur panique ; que l’armée se ralliait ; que lui était venu pour se concerter avec ses ministres et avec les chambres, et qu’il s’occupait en ce moment des mesures de salut public qu’exigeaient les circonstances.

Carnot, par ordre de l’Empereur, porta en même temps la même communication à la Chambre des pairs, et elle y fut reçue avec le calme et le respect convenables ; mais Regnauld, moins heureux, ne put modérer l’impatience des représentants qui, par un nouveau message, renouvelèrent impérieusement aux ministres l’invitation de se présenter à la barre.

Napoléon, choqué de voir que la Chambre s’arrogeât des droits qui ne lui appartenaient pas sur ses ministres, leur défendit de s’y rendre ; mais, fatigué d’entendre la relation qui était faite du bruit et du tumulte inconvenant qui s’en était suivi à l’Assemblée, il les autorisa à prévenir le président de leur prochaine arrivée ; néanmoins, ne voulant pas laisser croire qu’ils obéissaient aux injonctions de la Chambre, il les y députa comme chargés d’un message impérial, et les fit accompagner par Lucien, qui, après avoir déposé sur le bureau les pouvoirs et le message de l’Empereur, demanda un comité secret pour entendre les ministres. Les tribunes étant évacuées, on lut le message de Sa Majesté qui annonçait la perte de la bataille, et nommait Caulincourt, Fouché et Carnot, commissaires pour traiter de la paix avec les alliés.

Celte lecture ne fut point interrompue ; mais à peine fut-elle terminée, que, de toutes les parties de la salle, des interpellations aussi absurdes qu’insignifiantes furent adressées aux ministres, et portèrent en un instant la confusion dans les délibérations de l’Assemblée.

Le trouble étant un peu apaisé, Lacoste, l’un des plus emportés, parvint à se faire entendre, et, après s’être efforcé de faire voir que les ministres n’avaient en leur pouvoir aucun moyen de communication : « Vous le savez comme moi, c’est à Napoléon seul que l’Europe a déclaré la guerre. Séparez donc désormais la nation de Napoléon ? Pour moi, je le déclare, je ne vois qu’un homme entre la paix et nous : qu’il parte, et la patrie sera sauvée. »

« Jamais proposition ne fut plus intempestive, ou d’une plus insigne mauvaise foi ; car on savait bien que dans cet instant, on devait rallier la France et l’armée autour de Napoléon, si on voulait franchement les sauver l’une et l’autre. Lucien s’empressa de répondre, et s’efforça de prouver que la Chambre ne pouvait se séparer de l’Empereur sans perdre l’État, sans manquer à ses serments, sans flétrir à jamais l’honneur national, au moment, surtout, où les ministres des affaires étrangères et de la guerre (Davoust), venaient de donner des explications satisfaisantes. Tout paraissait enfin, pour le bonheur de la France, rallier à la cause de l’Empereur la majorité de l’Assemblée, et présager une issue favorable, lorsque La Fayette, apostrophant le frère de l’Empereur, réussit à rallumer le feu de la discorde qui s’éteignait peu à peu, et tout fut perdu.

« L’Assemblée nomma une commission de cinq membres, composée du président et des vice-présidents, pour se concerter avec le Conseil des ministres et une commission de la Chambre des pairs. Celle-ci nomma effectivement une commission de six membres, et la conférence s’ouvrit le même soir, à onze heures, en présence de Lucien. Il fut décidé, à la majorité de seize voix contre cinq :

« 1° Que le salut de la patrie exigeait que l’Empereur consentît à ce que les deux Chambres nommassent une commission qui serait chargée de négocier directement avec les puissances coalisées, aux conditions de respecter l’indépendance nationale et le droit qu’a tout peuple de se donner les constitutions qu’il juge à propos.

« 2° Qu’il convenait d’appuyer ces résolutions par l’entier développement des forces nationales ;

« 3° Que les ministres d’État proposeraient les moyens propres à fournir des hommes, des chevaux, de l’argent, ainsi que les mesures nécessaires pour contenir et réprimer les mouvements de l’intérieur.

« Cette résolution ne remplissait pas le but désiré de l’ambitieuse Chambre : La Fayette la combattit sans ménagements ; on n’y parlait pas de l’abdication ; et selon lui, le moyen le plus sûr et le plus prompt pour faire cesser l’état inquiétant où se trouvait la France, résidait uniquement et exclusivement dans l’abdication de Napoléon, et qu’il fallait l’inviter, au nom de la patrie, à se démettre de la couronne.

« Lucien déclara que l’Empereur était prêt à faire tous les sacrifices que le salut de la France pouvait exiger ; mais que le moment de recourir à cette ressource désespérée n’était point arrivé, et qu’il était convenable d’attendre, dans l’intérêt de la France elle-même, le résultat des ouvertures qui seraient faites aux alliés.

« L’Assemblée partagea cette opinion et se sépara de lassitude à trois heures du matin. Le général Grenier fut chargé par ses collègues de rendre compte à la Chambre du résultat de cette conférence. Ce qu’il fit, en ajoutant, d’après l’avis que les ministres venaient de lui donner, que la Chambre allait recevoir un message par lequel l’Empereur déclarait qu’il trouvait bon que l’Assemblée nommât les ambassadeurs à envoyer aux alliés, et que s’il était un obstacle invincible à ce que la nation fût admise à traiter de son indépendance, il serait toujours prêt à faire le sacrifice qui lui serait demandé.

« Cette généreuse explication eût satisfait des hommes sincèrement attachés au salut de la patrie et à leurs serments de fidélité jurée au prince ; mais, loin de calmer les têtes furibondes, elles fermentèrent davantage ; les meneurs s’agitaient tellement en tous sens, que déjà il était question de prononcer la déchéance. Quel prestige trompeur ou quelles promesses de nos ennemis fascinaient les yeux de ces hommes qui se croyaient l’élite des citoyens !

« L’Empereur fut averti de ce qui se passait ; indigné de la violence qu’on voulait lui faire, il rejeta d’abord toutes les instances qui lui furent renouvelées. Cependant, cédant aux conseils de ses ministres, de ses frères et de quelques-uns de ses serviteurs, il consentit à abdiquer plutôt que de se mettre à la tête de son armée, qui se formait devant Paris, forte déjà de 80.000 hommes, et qui, inquiète de son Empereur, l’appelait à grands cris.

« Fouché eut ordre d’écrire à la Chambre qu’elle allait être satisfaite ; et Lucien écrivit, sous la dictée de l’Empereur, la déclaration suivante :


Déclaration au peuple français13.


« Français ! en commençant la guerre pour soutenir l’indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés, et le concours de toutes les autorités nationales. J’étais fondé à en espérer le succès, et j’avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances paraissent changées. Je m’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France ; puissent-ils être sincères dans leurs déclarations, et n’en avoir jamais voulu qu’à ma personne ! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement. L’intérêt que je porte à mon fils, m’engage à inviter les Chambres à organiser sans délai la Régence par une loi. Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation indépendante14. »

« Cette déclaration fut entendue dans le plus grand calme : il régna ensuite un profond silence : l’Assemblée semblait se recueillir, et rendre par là hommage au prince qui venait de se résigner. La Chambre arrêta à l’unanimité qu’une députation solennelle porterait à l’Empereur, au nom de la nation, l’expression du respect et de la reconnaissance avec lesquels elle acceptait le noble sacrifice qu’il avait fait à l’indépendance et au bonheur du peuple français.

« Napoléon répondit avec dignité :

« Je vous remercie des sentiments que vous m’exprimez ; je désire que mon abdication puisse faire le bonheur de la France, mais je ne l’espère pas ; elle laisse l’État sans chef, sans existence politique. Le temps perdu à renverser la monarchie aurait pu être employé à mettre la France en état d’écraser l’ennemi. Je recommande à la Chambre de renforcer promptement les armées ; qui veut la paix doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette grande nation à la merci des étrangers ; craignez d’être déçus dans vos espérances. C’est là qu’est le danger. Dans quelque position que je me trouve, je serai toujours bien si la France est heureuse. »

« La Chambre des pairs s’empressa de suivre l’exemple des députés.

« L’abdication de Napoléon laissa le champ libre à l’ambition des factieux. Partagés d’opinions sur le chef qu’ils se choisiraient, un petit nombre seulement gardaient la neutralité, quoique tous regardassent le trône comme vacant. Après bien des discussions, il fut arrêté qu’on nommerait une commission exécutive de gouvernement, dont les membres furent pris dans le sein des deux Chambres. Cette violation de l’acte d’abdication le rendait nul, puisqu’on ne proclamait pas Napoléon II, en faveur de qui cette abdication avait été donnée. L’Empereur aurait dû alors se remettre à la tête de sa brave armée, combattre les ennemis qui s’avançaient sur Paris, qu’ils savaient plein d’agitation, et dont ils prétendaient tirer un parti avantageux ; mais, loyal dans toutes ses actions, l’Empereur partit pour Rochefort, d’où il pensait s’embarquer pour les États-Unis d’Amérique.

« L’ignominie de la faction, c’est que, tenant tous les fils de la trame ourdie pour enlacer ce prince, elle les tendait au moment de son départ, afin de le livrer à ses plus cruels ennemis ; heureusement qu’il échappa encore une fois à la trahison. Ne voulant point cependant s’éloigner de l’armée sans lui faire ses adieux, il lui adressa cette proclamation, dans laquelle il se montre toujours grand, toujours généreux, et toujours Français.

« Soldats !

« Quand je cède à la nécessité qui me force de m’éloigner de la brave armée française, j’emporte avec moi l’heureuse certitude qu’elle justifiera, par les services éminents que la patrie attend d’elle, les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent lui refuser.

« Soldats ! je suivrai vos pas, quoique absent. Je connais tous les corps, et aucun d’eux ne remportera un avantage signalé sur l’ennemi, que je ne rende justice au courage qu’il aura déployé. Vous et moi nous avons été calomniés. Des hommes indignes d’apprécier vos travaux ont vu, dans les marques d’attachement que vous m’avez données, un zèle dont j’étais seul l’objet ; que vos succès futurs leur apprennent que c’était la patrie, par-dessus tout, que vous serviez en m’obéissant ; et que si j’ai quelque part à votre affection, je le dois à mon ardent amour pour la France, notre mère commune.

« Soldats ! encore quelques efforts, et la coalition est dissoute. Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter.

« Sauvez l’honneur, l’indépendance des Français ; soyez jusqu’à la fin tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez invincibles15. »

« L’armée, dont une partie des généraux avait abandonné les rangs ou s’était vendue à prix d’argent, consternée d’avoir perdu sans retour son illustre chef, se retira sur les rives de la Loire, où elle fut sacrifiée et dispersée par ceux qu’elle avait sortis de la poussière. »

Napoléon partit pour la Malmaison, le 25, où il fut reçu par la princesse Hortense. Les souvenirs que lui rappela cette résidence lui causèrent une violente émotion. Joséphine n’existait plus. Là, tout lui rappelait les brillantes années du Consulat, les triomphes gigantesques de l’Empire. Que les temps étaient changés !

Les circonstances devenant de jour en jour plus critiques, on lui donna à entendre qu’il y allait de ses intérêts de s’éloigner et de quitter la France. Il demanda deux frégates pour se rendre aux État-Unis avec sa famille. La veille il avait refusé les offres d’un capitaine américain qui lui proposait de le transporter incognito, sur son vaisseau de l’autre côté de l’Atlantique. Napoléon avait le cœur trop élevé pour sortir en fugitif de cette France, naguère son Empire.

Les deux frégates furent armées ; mais le gouvernement jugea convenable d’obtenir de Wellington des sauf-conduits pour la sûreté de ces navires, et le lieutenant-général Becker fut choisi pour devenir auprès de Napoléon le répondant de sa propre sûreté envers le gouvernement.

Cependant les sauf-conduits de Wellington n’arrivaient pas. L’ennemi était à Compiègne ; il n’y avait plus de temps à perdre. Napoléon promet enfin de partir sur-le-champ ; au même instant, un coup de canon se fait entendre : « Qu’on me fasse général, dit-il vivement au comte Becker, je commanderai l’armée, je vais en faire la demande. Général, vous porterez ma lettre ; partez de suite ; expliquez-leur que je ne veux pas ressaisir le pouvoir, que je veux écraser l’ennemi, qu’ensuite je poursuivrai ma route. » Ces offres ne furent point agréées par la commission du gouvernement : Fouché, son président, répondit à Becker : « Est-ce qu’il se moque de nous ! » — Le jour suivant, après une longue discussion sur le parti qu’il devait prendre, quelqu’un lui proposa de se livrer aux coalisés, et de les désarmer par cet acte courageux de confiance aveugle : « Ce dévouement serait beau, répondit-il, mais une nation de 30 millions d’hommes qui le souffrirait serait à jamais déshonorée. » Belle réponse digne d’un grand homme.



11. Ces ministres étaient le prince de Talleyrand, le duc de Dalberg, Latour-du-Pin, le comte Alexis de Noailles.
12. Pendant que Fouché et ses partisans s’expliquaient ainsi dans le Conseil, ils portaient en sous-main les Chambres à se révolter contre leur souverain.
13. Donnée au palais de l’Élysée, le 22 juin.
14. « Dans le conseil qui avait été tenu relativement au plus ou moins de nécessité de cette mesure (l’abdication), Carnot seul y montra une vive opposition, disant qu’elle serait le coup de mort de la patrie : il voulait qu’on se défendit jusqu’à extinction ; et quand enfin il vit qu’il était seul de son opinion, quand il vit l’abdication résolue, il appuya la tête de ses deux mains et se mit à fondre en larmes. » Chennechot, Histoire de Napoléon Bonaparte.
Il est à remarquer que l’ennemi dispersait ses forces sur la frontière, et qu’il ne songea à marcher sur Paris qu’en apprenant la nouvelle de l’abdication.
15. Cette proclamation est datée de la Malmaison, le 25 juin.

XIII. Rochefort. — Sainte-Hélène. — Mort.[modifier]

Enfin il fallait se décider à quitter la Malmaison ; l’ennemi était déjà aux portes. Le 29 juin au soir, Napoléon se jeta dans une voiture et partit avec sa suite pour Rambouillet. Le lendemain, il prit la route de Rochefort, où l’attendaient les frégates la Saale et la Méduse, que le gouvernement faisait tenir prêtes pour le transporter en Amérique. Arrivé à Niort, il y fut reçu avec acclamation par le peuple de cette ville. Il fit écrire au gouvernement qu’on s’est trop pressé de l’éloigner, qu’il pourrait encore exercer une grande influence en appuyant les négociations avec une armée. « … Si, dans cette situation, une croisière anglaise arrête le départ de l’Empereur, vous pouvez disposer de lui comme soldat. »

Il arriva à Rochefort, monta, le 8, à bord de la frégate la Saale, se fit conduire à l’île d’Aix, où, suivant ses habitudes, il visita les fortifications, fit mettre la garnison sous les armes. Le 10, se présenta une croisière anglaise qui empêcha d’appareiller ; alors il fit demander à l’amiral commandant cette croisière s’il lui serait permis de continuer sa route pour l’Amérique ? Il fut répondu que l’amiral n’avait aucune instruction à cet égard, mais que, si Napoléon le désirait, il le prendrait sur son bord et le conduirait en Angleterre. Après avoir refusé une seconde fois les offres d’un capitaine américain, l’illustre proscrit se rendit, le 15, au bord de l’amiral anglais. En mettant le pied sur le Bellérophon, il dit à son commandant, le capitaine Maitland : Je viens à votre bord me mettre sous la protection des lois de l’Angleterre. Au moment d’aborder le vaisseau, il dit au général Becker, qui l’accompagnait : Retirez-vous, général, je ne veux pas qu’on puisse croire qu’un Français soit venu me livrer à mes ennemis.

Le 13, il avait écrit de Rochefort, au Prince régent, la lettre que voici :

« Altesse Royale,

« En butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai terminé ma carrière politique. Je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale, comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »

Le prince régent ne répondit point : la Coalition avait décidé que si l’on parvenait à se saisir de Napoléon, il serait traité comme prisonnier, et conduit en cette qualité à Sainte-Hélène. C’est ce qu’il apprit dans la rade de Plymouth, le 30 juillet, d’un commissaire ministériel, chargé de lui notifier cette décision des puissances.

Plein d’une indignation trop bien justifiée, il dicta la protestation suivante :

« Je proteste solennellement ici, à la face du ciel et des hommes, contre la violence qui m ! est faite, contre la violation de mes droits les plus sacrés, en disposant, par la force, de ma personne et de ma liberté. Je suis venu librement à bord du Bellérophon ; je ne suis pas prisonnier ; je suis l’hôte de l’Angleterre. J’y suis venu à l’instigation même du capitaine, qui a dit avoir des ordres du gouvernement de me recevoir et de me conduire en Angleterre avec ma suite, si cela m’était agréable. Je me suis présenté de bonne foi, pour venir me mettre sous la protection des lois de l’Angleterre. Aussitôt assis à bord du Bellérophon, je fus sur le foyer du peuple britannique. Si le gouvernement, en donnant des ordres au capitaine du Bellérophon de me recevoir avec ma suite, n’a voulu que me tendre une embûche, il a forfait à l’honneur et a flétri son pavillon.

« Si cet acte se consommait, ce serait en vain que les Anglais voudraient parler désormais de leur loyauté, de leurs lois et de leur liberté. La foi britannique se trouvera perdue dans l’hospitalité du Bellérophon.

« J’en appelle à l’histoire : elle dira qu’un ennemi, qui fit vingt ans la guerre au peuple anglais, vint librement, dans son infortune, chercher un asile sous ses lois. Quelle plus éclatante preuve pouvait-il lui donner de son estime et de sa confiance ? Mais comment répondit-on en Angleterre à une telle magnanimité ? on feignit16 de tendre une main hospitalière à cet ennemi, et quand il se fut livré de bonne foi, on l’immola.

« À bord du Bellérophon, à la mer. »

Cette protestation eut le sort de la lettre au Prince régent. Le 7 août, l’illustre prisonnier fut transporté sur le Northumberland, commandé par l’amiral Cockburn. Ses effets furent visités, son argent séquestré ; les personnes de sa suite furent désarmées ; l’ordre ministériel portait aussi de lui retirer son épée ; mais l’amiral Keith ne voulut pas le faire exécuter. On mit à la voile. Le 17, passant en vue des côtes de France : « Adieu ! terre des braves, dit Napoléon, adieu ! chère France ! quelques traîtres de moins et tu serais encore la grande nation et la maîtresse du monde. » Trois mois après, le 18 octobre, on le déposa dans l’île-prison qu’il ne devait plus quitter avant sa mort.

Les Romains, Tamerlan et autres conquérants barbares, sévissaient lâchement contre les ennemis qu’ils avaient vaincus, ou qui même s’étaient soumis de bonne foi ; telle fut le sort du brave Vercingétorix, ce glorieux chef des Gaulois, de Persée, roi de Macédoine. Mais lorsque l’Europe chrétienne commença à se civiliser, les rois et les guerriers se firent un point d’honneur de traiter avec la plus grande générosité les adversaires que le sort des armes avait fait tomber en leur pouvoir. C’est ainsi qu’en agirent les Anglais envers le roi Jean. Après la malheureuse journée de Pavie, François Ier est conduit en Espagne : un grand personnage de ce pays, jouant avec l’illustre prisonnier, lui manque de respect ; François le tue ; les parents du défunt vont porter plainte à leur souverain : Un roi est roi partout, fut la satisfaction qu’ils obtinrent de Charles-Quint. Bertrand Du Guesclin est prisonnier à Bordeaux, du prince de Galles ; pour se libérer, il fallait payer une grosse rançon. Quelqu’un ayant dit au prince que généralement on croyait que Son Altesse tenait son captif dans l’inaction par crainte de le retrouver un jour sur quelque champ de bataille, le jeune Anglais, dont la noblesse des sentiments égalait la bravoure, se hâte de faire venir Du Guesclin, le laisse le maître de se retirer et de payer ce qu’il voudra. Quel est celui de tous les Rois ligués contre Napoléon qui aurait osé se comparer au prince Noir ? Ils avaient donc réellement bien peur de cet homme, dont un illustre écrivain (Chateaubriand) a dit que ses pas faisaient trembler le monde. Eh bien ! oui, la captivité de Sainte-Hélène fut un événement cent fois plus glorieux pour la mémoire de Napoléon que toutes ses victoires. Quel prestige de puissance incommensurable ! un simple individu, sans armée, sans alliés, tient en échec et trouble la sécurité de vingt rois conjurés contre lui ! L’histoire n’offre rien de pareil : Annibal, il est vrai, fut, tant qu’il vécut, la terreur des Romains, mais Annibal était libre ; mais Annibal avait trouvé asile dans les États de princes disposés à le mettre à la tête de leurs armées.

Que faisait Napoléon à Sainte-Hélène ? Il accomplissait la promesse qu’il avait faite à ses braves, en leur faisant ses adieux à Fontainebleau : « J’écrirai les grandes choses que nous avons faites. Il dictait donc des mémoires, s’entretenait familièrement de sa prospérité passée avec les fidèles compagnons de son exil ; mais, toujours Empereur, quoique détrôné deux fois, il ne fit rien, ne dit rien, qui fût indigne du haut rang où la fortune et son génie l’avaient fait monter. Il tint fièrement à distance les commissaires que les rois avaient envoyés à Sainte-Hélène pour surveiller sa conduite, ses démarches. Il n’eut aucun rapport avec le gouverneur sir Hudson- Lowe, qu’il accabla de ses dédains : c’est que, à l’égard de son illustre captif, sir Hudson-Lowe avait outrepassé, dans ses rigueurs, les ordres qu’il avait reçus de son gouvernement ; il refusait à Napoléon la qualification d’Empereur, et l’appelait tout simplement Général. Le maréchal Bertrand proposa la dénomination de patient ; cette expression, si énergiquement vraie, fut agréée par le gouverneur.

« La maladie dont Napoléon est mort, dit un de ses biographes, est la maladie de Sainte-Hélène. Il n’a pas été malade sept semaines, comme le dit la dépêche du gouverneur sir Hudson-Lowe, il a été malade pendant cinq ans. La correspondance et la relation de son chirurgien, le docteur O’Méara, prouvent que Napoléon était déjà dangereusement malade en 1818. »

Le 28 octobre de la même année, O’Méara écrivait au secrétaire de l’amirauté : « Je pense que la vie de Napoléon Bonaparte est en danger, s’il réside plus longtemps dans un climat tel que celui de Sainte-Hélène ; surtout si les périls de ce séjour sont aggravés par la continuité de ces contrariétés et de ces violations, auxquelles il a été jusqu’à présent assujetti, et dont la nature de sa maladie le rend particulièrement susceptible d’être affecté17. ».

Dans une lettre au comte Bathurst, O’Méara écrivait en juin 1820 :

« Un temps bien court a trop malheureusement justifié mon opinion. Cette opinion était que la mort prématurée de Napoléon était aussi certaine, sinon aussi prochaine, si le même traitement était continué à son égard que si on l’avait livré au bourreau. »

Le 17 mars 1821, le comte de Montholon écrivait à la princesse Borghèse « que la maladie de foie dont Napoléon était attaqué depuis plusieurs années, et qui est endémique à Sainte-Hélène, avait fait depuis six mois des progrès effrayants ; qu’il ne pouvait marcher dans son appartement sans être soutenu. À sa maladie de foie se joint une autre maladie également endémique dans cette île. Les intestins sont gravement attaqués. M. le comte Bertrand a écrit au mois de septembre à lord Liverpool, pour demander que l’Empereur soit changé de climat. Le gouverneur, sir Hudson-Lowe, s’est refusé à faire passer cette lettre à son gouvernement, sous le vain prétexte que le titre d’Empereur y était donné à Sa Majesté. L’Empereur compte sur Votre Altesse pour faire connaître à des Anglais influents l’état véritable de sa maladie. Il meurt sans secours sur ce rocher ; son agonie est effrayante. »

Napoléon fut toujours grand et maître de lui jusqu’au bout ; il souriait de compassion à ceux qui doutaient de sa fin prochaine. « Pourriez-vous joindre cela ? » disait-il à M. Moukhonse, officier anglais, après avoir rompu le cordon de la sonnette de son lit : « Aucun remède ne peut me guérir, mais ma mort sera un baume salutaire pour mes ennemis. J’aurais désiré revoir ma femme et mon fils, mais que la volonté de Dieu soit faite !… Il n’y a rien de terrible dans la mort ; elle a été la compagne de mon oreiller pendant ces trois semaines, et, à présent, elle est sur le point de s’emparer de moi pour jamais… Les monstres me font-ils assez souffrir ! encore, s’ils m’avaient fait fusiller, j’aurais eu la mort d’un soldat… J’ai fait plus d’ingrats qu’Auguste : que ne suis-je comme lui en situation de leur pardonner ! »

Le 7 mars, avait commencé la crise qui devait l’emporter. « Là, c’est là », disait-il, en montrant sa poitrine, et saisissant la main du docteur Antomarchi, et l’appuyant sur son estomac : « C’est un couteau de boucher qu’ils ont mis là, et ils ont brisé la lame dans la plaie… »

Il disait et il répétait : « Le café fort et beaucoup me ressuscite, il cause une cuisson interne, un rongement singulier, une douleur qui n’est pas sans plaisir… J’aime mieux souffrir que de ne point sentir… Mon mal me mord, je pense que les insectes éclos de la fange contre-révolutionnaire bourdonnent : que, nouveau Prométhée, je suis cloué à un roc où un vautour me ronge. Oui, j’avais dérobé le feu du Ciel pour en doter la France ; le feu est remonté à sa source et me voilà !… L’amour de la gloire ressemble à ce pont que Satan jeta sur le chaos, pour passer de l’enfer au paradis ; la gloire joint le passé à l’avenir, dont il est séparé par un abîme immense. »

Le 1er mai, il s’était levé ; mais une faiblesse l’obligea à se faire recoucher. Il avait fait placer en face de son lit le buste de son fils, sur lequel il avait constamment les yeux fixés. Le 3, les symptômes devinrent plus alarmants. Le 4, on eut quelque espoir.

Napoléon croyait fermement à l’immortalité de l’âme, aussi voulut-il sortir de ce monde en bon chrétien. La veille de sa mort, il fit dresser secrètement un autel dans la pièce voisine de sa chambre. Le chapelain fut appelé, le moribond se confessa, communia, après quoi il dit : « Je suis en paix avec tout le monde. » Le lendemain, 5 mai, à sept heures du matin, on l’entendit balbutier : « Rien à mon fils que mon nom !… Mon Dieu !… La nation française… Mon fils… »

France… France… Ce furent les derniers mots qu’il prononça. À six heures du soir, au moment où le soleil quittait l’horizon, Napoléon croisa les bras avec effort, et prononça les mots têtearmée… jeta un dernier regard sur le buste de son fils et expira, étant âgé de cinquante et un an, sept mois, vingt jours18.

Vers le commencement de février de la même année, une comète avait paru à Sainte-Hélène, chacun s’était empressé d’en parler à Napoléon, dans l’intention évidente de réveiller en lui quelque allusion qui pourrait lui faire plaisir. Un seul officier gardait le silence à ce sujet, ainsi que Napoléon. « Vous m’avez compris, vous, » lui dit-il. Napoléon se rappelait, à cette occasion, qu’après la mort de Jules-César une comète fut observée à Rome.

« J’ai eu, » disait-il quelque temps après, un songe dont l’image me poursuit : « j’ai vu Joséphine parée de gloire dans le ciel… ta place est ici près de moi, m’a-t-elle dit ; dans un mois, tu seras heureux à jamais. »

D’après le désir qu’avait manifesté Napoléon, son corps fut ouvert afin de constater la cause physique de sa maladie, et de profiter dans la suite de ce document dans le cas où son fils serait attaqué de quelque incommodité offrant des analogies avec le mal qui était sur le point de l’emporter lui-même : car Napoléon était persuadé qu’il mourrait d’une maladie semblable à celle qui avait enlevé son père.


Extrait du rapport des médecins, après l’autopsie du corps de Napoléon.


« À la première apparence, le corps paraissait très-gras, ce qui fut confirmé par une incision pratiquée vers le bas-ventre, où la graisse qui couvrait l’abdomen avait plus d’un pouce et demi d’épaisseur. Les poumons étaient très-sains ; le cœur était de la grandeur naturelle, mais revêtu d’une forte couche de graisse ; les oreillettes et les ventricules n’avaient rien d’extraordinaire, si ce n’est que les parties musculaires paraissaient plus pâles qu’elles ne devaient l’être.

« En ouvrant l’abdomen, on vit que la coiffe qui couvre les boyaux était extrêmement grasse ; en examinant l’estomac, on s’aperçut que ce viscère était le siège d’une grande maladie : de fortes adhésions liaient toute la surface supérieure, surtout vers l’extrémité du pylore jusqu’à la surface concave du lobe gauche du foie ; en séparant, ou découvrit qu’un ulcère pénétrait les enveloppes de l’estomac à un pouce du pylore, et qu’il était assez grand pour y passer le petit doigt.

« La surface intérieure de l’estomac, c’est-à-dire presque toute son étendue, présentait une masse d’affection cancéreuse, ou des parties squirreuses se changeant en cancer, l’estomac était presque plein d’un liquide ressemblant à du marc de café.

La surface convexe du côté gauche adhérait au diaphragme ; à l’exception des adhésions occasionnées par la maladie de l’estomac, le foie ne présentait rien de malsain.

Le reste des viscères abdominaux était en bon état.

« Ont signé :
Thomas SHORT, premier médecin ; Arch. ARNOTT, médecin du 20e régiment ; Francis BURTON, médecin du 66e régiment ; Chas. MICHELL, médecin de Vigo ; Matthieu LEWINGSTONE, médecin de la compagnie des Indes. »

Les personnes qui furent admises à voir le corps, se récrièrent sur la beauté et l’harmonie de ses proportions. Napoléon était fort maigre dans sa jeunesse, mais, parvenu à l’âge mûr, il avait acquis un embonpoint considérable, lequel avait diminué de beaucoup pendant la longue et cruelle maladie qui termina ses jours.

Avant de refermer le cadavre, on en tira le cœur et l’estomac, que l’on renferma dans des coupes d’argent contenant de l’esprit de vin.

L’opération terminée, le corps fut revêtu de l’uniforme des chasseurs à cheval de la garde impériale, orné de tous les ordres que le défunt avait créés ou reçus pendant son règne, après quoi il fut placé sur le lit de fer qu’il avait coutume de faire porter à sa suite dans ses campagnes ; le manteau bleu brodé en argent qu’il portait à la bataille de Marengo lui servait de drap mortuaire.

Le 9 mai la pompe funèbre eut lieu dans l’ordre suivant :

Napoléon, fils aîné du grand maréchal, l’aumônier, le docteur Arnott, médecin de Napoléon, une voiture de deuil à quatre chevaux dans laquelle était le corps, douze grenadiers anglais pour descendre le cercueil au bas de la colline. Le cheval de Napoléon, les comtes Bertrand et de Montholon, portant le manteau bleu de Marengo en guise de drap mortuaire. La comtesse Bertrand en voiture avec sa fille, les domestiques du défunt, un groupe d’officiers anglais, le général Coffin, le marquis de Montchenu, commissaire du roi de France et de l’empereur d’Autriche, sir Hudson-Lowe, lady Lowe, en grand deuil, avec sa fille, en voiture ; 3.000 hommes reçurent le corps au sortir de la maison mortuaire de Longwood.

Le cercueil dans lequel on avait renfermé les coupes contenant le cœur et l’estomac fut béni par le prêtre et descendu dans le caveau qui lui était destiné ; douze salves d’artillerie annoncèrent au monde que Napoléon n’existait plus. Son tombeau fut confié à une garde d’officiers anglais.

Ainsi finit l’homme le plus extraordinaire des temps modernes, le rival de Charlemagne, de Louis XIV, de César, d’Alexandre, et leur supérieur à certains égards. Il n’a jamais existé de mortel dont la puissance ait égalé la sienne : 100 millions d’hommes, l’élite du genre humain, subirent plus ou moins sa domination pendant quinze ans. Considéré comme administrateur, son gouvernement fut irréprochable. À peine eut-il saisi le timon de l’État, que l’anarchie qui, depuis dix ans, désolait la nation française, s’évanouit comme l’ombre à l’approche de la lumière, comparable au feu qui fond et allie des métaux divers pour en composer un tout homogène. Napoléon, premier consul, fait rentrer dans le Sénat et sans exception les partis divers qui déchiraient le sein de la patrie. Il n’y a plus d’émigrés, de Jacobins, de Vendéens. La nation ne voit dans ces diverses factions que des enfants dociles d’un même peuple vivant en paix sous les mêmes lois ; le premier Consul, couvrant d’un voile prudent les erreurs et les fautes du passé, appelle à lui sans distinction tous les hommes de mérite. Le royaliste et le juge de Louis XVI, s’asseyent sur le même tribunal, et rendent la justice de concert : le Vendéen a la confiance de Bonaparte, il obtient, comme le républicain, de l’avancement dans ses armées. Il n’a pas dormi deux nuits dans le palais des Tuileries, que le crédit public se réveille et renaît comme par enchantement.

Ainsi que Newton, Bossuet, Pascal, ainsi que tous les hommes supérieurs, Napoléon était naturellement religieux ; sa haute intelligence lui avait fait comprendre qu’on ne régit pas un peuple comme un troupeau de bêtes brutes ; à sa voix, les temples s’ouvrirent, les autels se relevèrent ; les prêtres trouvèrent protection et appui sous un gouvernement qui, ennemi déclaré de tout espèce de désordre, leur accorda autant et pas plus de liberté que les convenances n’en comportent dans l’exercice de leur saint ministère. Plus de querelles, plus d’animosité entre les diverses communions. Il fut également permis au catholique, au luthérien, au rabbin d’honorer le Créateur suivant ses convictions, et comme il l’entendait, mais avec défense de s’immiscer dans les rites des croyances dissidentes. Tout en laissant au temple de Sainte-Geneviève le nom de Panthéon, l’Empereur le rendit au culte catholique ; on consolida cet édifice sous son règne, et le chiffre de la patronne de Paris fut incrusté au centre du pavé du dôme ; celui qui, avec raison, s’était moqué des cérémonies ridicules des théophilanthropes, avait un sens trop droit pour souffrir que le culte du vrai Dieu fût banni à jamais de cette magnifique église.

Sous le régime impérial, l’industrie fut encouragée par tous les moyens possibles. On acheta à grands frais des machines, des métiers modèles aux étrangers : on donna des encouragements pécuniaires aux manufacturiers ; on promit un million de récompense au mécanicien qui trouverait le moyen de filer le lin à la mécanique. Il n’était pas rare de voir l’étoile d’honneur briller en même temps sur la poitrine du fabricant habile comme sur celle du général d’armée. Grâce au blocus continental, que les peuples de l’empereur des Français et de ses alliés regardèrent d’abord comme tyrannique, ne prévoyant pas les conséquences avantageuses qu’il aurait pour leurs intérêts, il se fit des prodiges dans les arts physico-chimiques, mécaniques, dans le travail des métaux, etc. C’est sous le règne de Napoléon que prit naissance cette industrie aussi étonnante qu’inattendue, des sucres indigènes. Si le monarque français n’eut pas la satisfaction de conduire ses légions victorieuses jusque sous les murs de l’Angleterre, il porta, par le blocus continental et par sa politique, un coup à cette nation dont la prospérité ne se relèvera jamais ; il apprit aux peuples du continent qu’ils pouvaient se passer d’elle.

Il est digne de remarque que les hommes extraordinaires, qui semblent nés exprès pour commander aux peuples, ont du goût pour tout ce que l’esprit humain est capable de produire d’utile, de grand et de beau : Alexandre bâtissait des villes, ne se lassait pas de relire Homère, comblait de biens Apelles, mettait des sommes énormes à la disposition de son précepteur Aristote et des autres savants de la Grèce pour fournir aux frais de leurs recherches et de leurs expériences. César voulait rebâtir Corinthe et Carthage, régulariser le cours du Tibre, dessécher les marais Pontins ; il construisait des amphithéâtres, provoquait la réforme du calendrier. Les institutions du demi-barbare Charlemagne ont obtenu le respect et l’admiration de la postérité. Que ne s’est-il pas fait de grand et de beau, en tout genre, pendant le long règne du grand roi Louis XIV ?

Il a suffi à Napoléon d’une douzaine d’années de toute-puissance, pour égaler sous ce rapport ses glorieux émules, ses prédécesseurs. Pendant cette courte période, on creusa des ports, des canaux ; le nombre des vaisseaux de haut bord fut doublé ; des routes magnifiques établirent, en serpentant sur les flancs des Alpes, des communications faciles entre la France et l’Italie, tous les palais des Rois de France furent restaurés et embellis ; on agrandit et l’on régularisa les jardins des Tuileries et du Luxembourg ; la place du Carrousel fut débarrassée des constructions qui la déparaient, et ornée d’une grille et d’un arc-de-triomphe. L’Empire vit jeter les fondations des palais de la Bourse, du quai d’Orsay, du temple de la Gloire devenu église de la Madeleine, de l’arc gigantesque de l’Étoile, dont la bâtisse dépassait en 1814 l’imposte de la grande arcade. La superbe colonne Vendôme est un monument de l’Empire. Sont aussi des constructions de l’Empire le beau pont d’Austerlitz, et surtout celui d’Iéna, le plus irréprochable de tous les ponts. Le palais du Louvre dont l’origine se perd dans l’obscur rite des siècles, que François 1er entreprit de bâtir sur un plan nouveau et régulier qui dut une grande partie de ses murs à Louis XIV, que les règnes suivants délaissèrent presque tout à fait, fut repris et terminé par les architectes de Napoléon. C’est aussi pendant la domination de ce prince que la superbe porte Saint-Denis fut restaurée et que l’inscription Ludovico magno (à Louis le Grand) fut rétablie.

L’Empereur eut la satisfaction de voir son règne illustré par des savants du premier ordre, qu’il récompensait et qu’il chérissait comme des amis : c’étaient Monge, Lagrange, Laplace, Berthollet, Fourcroy, Vauquelin, Volta, Cuvier, Delambre, Thénard, Poisson, etc. Les lettres, il faut en convenir, ne brillèrent pas à la même époque d’un aussi bel éclat, à beaucoup près, que pendant le XVIIe siècle ; mais assurément ce ne fut pas la faute de celui qui tenait alors les rênes de l’État. C’est le génie qui faillit aux écrivains et non les honneurs et les récompenses : Napoléon était, pour le moins, aussi généreux, aussi magnifique que le fils de Louis XIII.

Les artistes en peinture furent plus heureux. C’est sous l’Empire que l’École française crayonna ses chefs-d’œuvre et atteignit son apogée. On ne saurait trop louer la plupart des tableaux sortis des ateliers de David, Gros, Gérard, Girodet.

En général, les artistes en sculpture ont de tout temps été médiocres en France ; ils le furent sous l’Empire.

Tout bien considéré, Napoléon est le premier des guerriers qui ont étonné le monde. Pendant quinze ou seize ans, il promena le drapeau français des tropiques du Cancer au pôle Arctique, toujours en compagnie de la victoire. À peu près du même âge qu’Alexandre, il se montre comme lui, dès son début, capitaine consommé. Le roi de Macédoine était doué d’un courage supérieur ; mais il faut bien convenir que souvent il manqua de prudence, qu’il fut aussi heureux que téméraire ; il faut convenir aussi qu’il eut affaire à des peuples dégénérés, sans discipline, dégradés par un despotisme abrutissant, tandis que son armée, aguerrie par son père, se composait de l’élite des guerriers de la Grèce ; ses lieutenants étaient tous des hommes du premier mérite, la plupart sexagénaires. Alexandre ne livra que cinq ou six batailles d’une grande importance. Napoléon disputa la victoire dans cinquante combats, la plupart décisifs et tous plus ou moins meurtriers. Qui sait enfin quel aurait été le sort d’Alexandre s’il ne fût pas mort à l’âge de trente-trois ans ?

César est le grand capitaine qui peut seul soutenir le parallèle avec Napoléon ; plusieurs qualités leur sont communes. Ils furent l’un et l’autre doués d’une activité prodigieuse ; ils voyaient de loin, vite et bien, savaient réparer une faute, changer une disposition, prendre un parti sur-le-champ. Pour eux, quand les circonstances l’exigeaient, il n’y avait ni été ni hiver, ils possédaient au suprême degré le talent de se faire obéir ; leurs soldats ne voyaient en eux que des chefs incapables de faillir, des maîtres absolus de leurs vies et de leur sort. Ces deux grands hommes enfin eurent à combattre contre des adversaires capables, par leurs défaites, d’immortaliser leur triomphe.

César, il est vrai, ne survécut point à sa puissance ; mais de combien s’en fallut-il qu’il n’échouât à Munda contre les débris du parti pompéien ? Et si Pompée lui-même avait su profiter des avantages qu’il avait remportés avant la bataille de Pharsale, César n’aurait pas revu la ville de Rome. Et qui sait, au reste, si ce Romain aurait été plus heureux contre les Parthes que le fut après sa mort Antoine, son lieutenant.

César, grand homme de guerre, fut aussi un littérateur distingué. Bien des gens veulent aussi que Napoléon ait été un bon mathématicien et un écrivain du premier ordre : cela n’était pas, et cela ne pouvait pas être. Le jeune Bonaparte fut soldat en sortant de l’École militaire, et dès ce moment, il ne s’appartint plus. Or, il faut du temps pour bien savoir les mathématiques et de l’exercice pour apprendre à tenir la plume ; voilà pourquoi le style de Napoléon est très-incorrect. César, au contraire, avait près de 40 ans lorsqu’il parvint au commandement suprême des légions romaines ; il avait donc eu tout le temps de perfectionner ses études. Disons, pour être vrai, que Napoléon avait apporté en naissant des facultés qui, étant développées, l’auraient placé au rang des savants du premier ordre.

Napoléon est mort malheureux. Eh bien ! presque tous ceux qui sont dignes de lui être comparés ont fini misérablement. Annibal et Mithridate, étant sur le point de tomber au pouvoir des Romains, leurs implacables ennemis, se virent dans la nécessité d’avaler du poison ; Alexandre fut empoisonné par le fils d’Antipater, son lieutenant ; César fut assassiné par des conjurés, au nombre desquels était son fils Brutus ; Pompée fut décapité sous les yeux de sa femme, par les ordres du roi d’Égypte ; Scipion l’Africain mourut dans sa ferme, oublié par des concitoyens ingrats ; Charles XII fut tué par les siens.



16. « Ce n’était point au capitaine Maitland (commandant du Bellérophon) que s’adressait cette accusation de perfidie, quoique cet officier, abusé par sa propre générosité, eût laissé percer l’opinion que son gouvernement répondrait dignement à la confiance du Souverain déchu qui lui venait demander un asile. En passant de son bord sur celui du Northumberland, Napoléon, le voyant triste et comme accablé de ce qu’il s’était si étrangement mépris, lui adressa ces paroles : « La postérité ne peut, en aucune manière vous accuser de ce qui arrive ; vous avez été trompé aussi bien que moi. » — Napoléon avait toujours distingué les Anglais de leur ministère. Peu de temps avant que de se déterminer au parti qu’enfin il embrassa, il disait : « Leur gouvernement ne vaut rien, mais la nation est grande, noble, généreuse : ils me traiteront comme je dois l’être. »
17. O’Méara, dernier chirurgien de Napoléon.
18. Extrait du testament de Napoléon.
NAPOLÉON,
I
Ce jourd’hui 15 avril 1821, île de Sainte-Hélène, etc. Ceci est mon testament.
1° Je meurs dans le sein de la religion apostolique et romaine…
2° Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé.
4° Je recommande à mon fils de ne jamais oublier qu’il est né prince français, et de ne jamais se prêter à être un instrument entre les mains des triumvirs (probablement l’Angleterre, l’Autriche et la Russie) qui oppriment les peuples de l’Europe. Il ne doit jamais combattre ni nuire en aucune manière à la France. Il doit adopter ma devise : Tout pour le peuple français. Je meurs prématurément, assassiné par l’oligarchie anglaise (la noblesse).
6° (Il pardonne à Marmont, Augereau, Talleyrand, La Fayette.)
7° (Il remercie tous les membres de sa famille de l’intérêt qu’ils lui ont porté, et il pardonne à Louis le libelle qu’il a publié en 1820).
8° Je désavoue le manuscrit de Sainte-Hélène… J’ai fait arrêter et juger le duc d’Enghien parce que cela était nécessaire à la sûreté,… à l’honneur du peuple français ;… dans une semblable circonstance, j’agirais encore de même.
II
Je lègue à mon fils les boîtes, ordres et autres objets, tels qu’argenterie, etc., etc. Je désire que ce faible legs lui soit cher, comme lui retraçant le souvenir d’un père dont l’univers l’entretiendra.
(Il lui lègue en outre les vases de sa chapelle, l’épée qu’il portait à Austerlitz, le sabre de Sobieski, son glaive de Consul, son poignard, son couteau de chasse, ses pistolets, le nécessaire d’or qui lui a servi le matin des journées d’Austerlitz, d’Iéna, d’Eylau, de Montmirail ; trente-trois tabatières ou bonbonnières, ses lits de camp, sa lunette de guerre, un de chacun de ses uniformes, douze chemises, ses deux montres, la chaîne de cheveux de l’impératrice, son médailler, l’argenterie et la porcelaine de Sèvres dont il a fait usage à Sainte-Hélène, ses fusils de chasse, quatre cents volumes choisis dans sa bibliothèque, le réveille-matin de Frédéric II, qu’il a pris à Postdam, ses deux sceaux, dont un de France, le manteau bleu qu’il portait à Marengo, etc., etc.
Il lègue 2 millions au comte Montholon ; 300.000 fr. au comte Bertrand, 400.000 à Marchand, son valet de chambre, dont les services qu’il lui a rendus « sont ceux d’un ami. » Viennent ensuite des dons de 100.000 fr. à MM. Saint-Denis, Noverraz, Pierron, l’abbé Vignali, Las-Cases, Lavalette, Larrey, le plus honnête homme qu’il ait connu, les généraux Brayer, Lefebvre-Desnouettes, Drouot, Cambronne, enfants de Mouton-Duvernet, idem de Labédoyère, idem du général Gérard, idem du général Chartran, idem du général Travot, aux généraux Lallemand aîné, comte Réal, Costa Bastalica, général Clausel, baron de Menneval, poète Arnault, colonel Marbot, baron Bignon, Poggi-di-Lavolo, chirurgien Emmery.
Dons de 80.000 fr. à Archambault, de 25.000 à Corsot et Chandelier.
Toutes ces diverses sommes, en cas de mort des légataires, seront payées à leurs veuves et à leurs enfants.
III
2° Je lègue mon domaine privé, moitié aux officiers et soldats restant de l’armée française qui ont combattu depuis 1792 à 1815, pour la gloire et l’indépendance de la nation, … moitié aux villes et campagnes d’Alsace… qui auraient souffert par l’une ou l’autre invasion. Il sera de cette somme prélevé un million pour la ville de Brienne et un million ponr celle de Méry.
Il lègue 10.000 fr. au sous-officier Cantillon, qui a essuyé un procès comme prévenu d’avoir voulu assassiner lord Wellington… « Cantillon avait autant de droit d’assassiner cet oligarque, que celui-ci de m’envoyer pour périr sur le rocher de Sainte-Hélène. »
Ce testament est fort long, et comme il a été fait à plusieurs reprises, il offre des répétitions qui jettent beaucoup de confusion dans son ensemble.

XIV Honneurs rendus à la mémoire de Napoléon.

Enfin, le jour de la justice commença à luire pour les mânes du grand Empereur. Immédiatement après la révolution de 1830, on s’empressa de rétablir sa statue sur la colonne de la place Vendôme. On sait qu’en 1814, des vandales, profitant de l’appui que leur prêtait la présence des étrangers dans la capitale, voulurent d’abord renverser cette statue avec violence. On passa un câble autour de son cou ; quelques centaines d’hommes, aidés de chevaux, firent de vains efforts pour l’arracher de son piédestal, ce qui fit dire à une bonne femme, témoin de cette ignoble profanation : « Si l’Empereur est aussi solide sur son trône que sa statue l’est sur la colonne, il n’est pas près d’en descendre. »

La nouvelle statue représente Napoléon costumé à la moderne avec sa redingote, ses bottes, chapeau à trois cornes en tête. Cette composition n’est rien moins qu’héroïque, et généralement elle n’est point du tout du goût des personnes qui ont des connaissances dans l’art du dessin19.

L’Empereur, à l’article de la mort, avait ardemment manifesté le désir d’être inhumé sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple Français qu’il avait tant aimé. Le comte Bertrand demanda au gouvernement anglais l’autorisation d’emmener en Europe les restes de son immortel ami ; il ne l’obtint pas. Dans la suite, il s’adressa pour le même objet aux ministres de Louis XVIII. Il n’en reçut pas un refus absolu, seulement on lui fit entendre que l’arrivée en France des cendres de Napoléon serait indubitablement la cause ou le prétexte de troubles politiques qu’il était de la prudence du gouvernement de prévenir et d’éviter ; mais que sitôt que l’état des esprits le permettrait, on ferait droit à sa demande.

Enfin en 1840, le gouvernement de Louis-Philippe obtint facilement de la Reine de la Grande-Bretagne la permission d’aller prendre à Sainte-Hélène les restes du prisonnier de sir Hudson-Lowe pour les porter en France ; et le 12 mai 1840, M. de Rémusat, ministre de l’intérieur, annonça en ces termes la résolution que le gouvernement venait de prendre :

« Le roi a ordonné à son Altesse Royale le prince de Joinville de se rendre avec sa frégate à l’île de Sainte-Hélène pour y recueillir les restes mortels de l’empereur Napoléon.

« Nous venons vous demander de les recevoir dignement sur la terre de France et d’élever à Napoléon son dernier tombeau…

« Il fut empereur et roi, il fut le souverain légitime de notre pays ; à ce titre, il pourrait être inhumé à Saint-Denis ; mais il ne faut pas à Napoléon la sépulture ordinaire des rois ; il faut qu’il règne et commande encore dans l’enceinte où vont se reposer les soldats de la patrie…

« L’art élèvera sous le dôme, au milieu du temple consacré au dieu des armées, un tombeau digne, s’il se peut, du nom qui doit y être gravé… Désormais la France, et la France seule, possédera tout ce qui reste de Napoléon ; son tombeau n’appartiendra à personne qu’à son pays… »

L’assemblée, profondément émue par ces paroles, vota par acclamation un crédit spécial d’un million pour la translation des restes mortels de l’empereur Napoléon à l’église des Invalides et pour la construction de son tombeau.

Le 7 juillet 1840, à sept heures et demie du matin, la frégate la Belle-Poule et la corvette la Favorite appareillèrent de Toulon pour Sainte-Hélène.

La frégate était commandée par le prince de Joinville, capitaine de vaisseau ; il était accompagné de M. Charner, son lieutenant ; de M. Hernoux, son aide-de-camp ; de l’enseigne Touchard. Faisaient partie du voyage M. le comte de Rohan-Chabot, chargé de présider à l’exhumation ; les généraux Gourgaud et Bertrand ; l’abbé Félix Coquereau, aumônier de l’expédition ; MM. Saint-Denis, Noverraz, Pierron et Archambault, qui avaient été attachés à divers titres du service de l’Empereur, pendant son séjour à Sainte-Hélène.

Sur la Favorite, commandé par le capitaine Gayet, était M. Marchand, valet de chambre de l’Empereur.

On arriva à Sainte-Hélène. Le prince fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang, et immédiatement il mit en rapport M. de Rohan-Chabot avec le général Middelemore, gouverneur de l’île. Il fut convenu que l’on procéderait à l’exhumation et à la translation des restes de l’Empereur sur la Belle-Poule, le l5 du courant.

Le tombeau de Napoléon, situé dans un lieu solitaire appelé la vallée du Géranium, était couvert de trois dalles en tuf, apportées d’Angleterre, placées au niveau du sol. Le monument, si l’on peut appeler de ce nom une simple tombe de village, était entouré d’une grille en fer, solidement fixée sur son soubassement ; deux saules pleureurs, dont un était mort, l’ombrageaient de leur triste feuillage. Le tout était entouré d’un grillage en bois ; tout près, et en dehors de cette enceinte est la fontaine dont l’eau fraîche et limpide plaisait tant à l’illustre captif.

Les travaux de l’exhumation commencèrent le 15 à minuit ; à neuf heures et demie, le cercueil fut découvert et déposé sur le sol à l’aide d’une chèvre. Ce cercueil se composait : 1° d’un coffre en acajou ; 2° d’un autre en plomb ; 3° d’un troisième en acajou ; 4" d’un quatrième en fer blanc légèrement rouillé. C’est dans ce dernier que se trouvait le corps de l’Empereur ; dans le principe, ce cercueil était intérieurement garni de satin ouaté, lequel s’étant par la suite détaché des parois qu’il tapissait, recouvrait les restes du défunt.

On observa que le corps avait conservé une position aisée, la tête reposait sur un coussin, et l’avant-bras et la main gauche sur la cuisse. Les paupières entièrement fermées présentaient encore quelques cils ; des poils d’une teinte bleuâtre qui avaient poussé depuis la mort, ombrageaient le menton ; la bouche, légèrement entr’oùverte, laissait voir trois dents incisives, d’une blancheur parfaite ; les doigts parfaitement conservés avaient des ongles longs, adhérents et très-blancs ; les bottes, s’étant décousues, laissaient passer les quatre doigts inférieurs de chaque pied. Le petit chapeau était placé en travers sur les cuisses ; les épaulettes et les décorations avaient perdu leur brillant, l’étoile d’officier de la Légion d’honneur avait seule conservé tout son éclat ; après deux minutes d’examen, le docteur Gaillard déclara qu’il serait prudent de refermer le cercueil, afin de soustraire ces restes précieux aux influences de l’air atmosphérique.

À trois heures, tous les travaux relatifs à l’exhumation sont terminés, et les restes mortels renfermés dans six cercueils : un en fer blanc, un deuxième en acajou, un troisième et un quatrième en plomb, séparées par des coins et de la sciure de bois, un cinquième en bois massif d’ébène, enfin un sixième enveloppant tous les autres, en bois de chêne.

Le cercueil en bois d’ébène a été confectionné à Paris, par les soins du directeur des pompes funèbres. Sa forme rappelle celle des sarcophages antiques ; il est long de 2 mètres 56 centimètres ; sa hauteur est de 70 centimètres et sa largeur de 1 mètre 5 centimètres. Il porte sur son couvercle, pour toute inscription, le mot Napoléon en lettres d’or. Chacune de ses faces est décorée de la lettre N en bronze doré. Six forts anneaux en bronze servent à le saisir et à le déplacer.

Le cercueil total pesant 4.200 kilogrammes, fut placé sur le char funèbre par 43 artilleurs. Les demoiselles de l’île offrirent au commissaire français les drapeaux tricolores qui devaient servir à la cérémonie, et qu’elles avaient confectionnés de leurs mains, ainsi que le pavillon impérial qui flottait sur la frégate la Belle-Poule.

À trois heures et demie le cortège se mit en marche sous le commandement du gouverneur de l’île. MM. le comte Bertrand, baron Gourgaud, baron Las-Cases fils, et M. Marchand, portaient les coins du drap. Un détachement de milice, suivi d’une foule de peuple, fermait la marche, pendant laquelle les forts tiraient le canon de minute en minute.

Parvenu à James-Town, le convoi défila entre deux haies de soldats de la garnison, ayant leurs armes renversées. À cinq heures et demie, le cortège arriva au débarcadère ; là, le prince de Joinville, entouré de son état-major, reçut du gouverneur de Sainte-Hélène le cercueil impérial et le fit placer sur la chaloupe de la Belle-Poule. La précieuse dépouille passa à bord de la frégate entre deux haies d’officiers sous les armes. À ce moment les navires se pavoisèrent et les équipages se rangèrent sur les vergues pendant que leur artillerie multipliait les salves d’honneur. Sur la Belle-Poule, 60 hommes étaient sous les armes, les tambours battaient aux champs et la musique faisait entendre des airs nationaux. À six heures et demie, le cercueil fut déposé dans une chapelle ardente, ornée de trophées militaires, qu’on avait dressés à l’arrière du bâtiment.

Le dimanche 18, à huit heures du matin, on fit voile pour la France. Aucun accident remarquable ne signala, pendant les cinq premiers jours la marche de la Belle-Poule et de la Favorite ; mais elles rencontrèrent, le 31 octobre, un navire de commerce, le Hambourg, dont le capitaine fit part au prince de Joinville des nouvelles d’Europe ; elles faisaient craindre une rupture prochaine entre l’Angleterre et la France. Ces bruits de guerre furent confirmés par le bâtiment hollandais l’Egmont, qui faisait route pour Batavia. Le prince de Joinville s’empressa de former un conseil de guerre où furent appelés les officiers de la Belle-Poule et de la Favorite ; il s’agissait d’arrêter les dispositions nécessaires pour empêcher que le dépôt confié à l’honneur et au courage de la marine française ne lui fût enlevé par l’ennemi. Une résolution énergique fut bientôt adoptée. Il fallait d’abord mettre en batterie toutes les pièces que la frégate pouvait opposer à une attaque. On démolit la chambre provisoire qui avait été établie pour loger les membres de la commission de Sainte Hélène ; les cloisons, ainsi que les meubles qui garnissaient ces chambres, furent jetés à la mer ; le quartier du bord où se trouvaient ces chambres prit le nom de Lacédêmone. L’équipage se préparait aux éventualités d’un combat héroïque, d’une lutte désespérée, par de fréquents exercices et des branle-bas multipliés. Le 27 novembre, la Belle-Poule n’était plus qu’à cent lieues des côtes de France ; elle n’avait rencontré aucune croisière anglaise ; mais elle n’en persista pas moins dans les précautions que commande la prudence en temps de guerre.

Le 30 novembre, la Belle-Poule entra dans la rade de Cherbourg, et le 14 décembre, le bateau la Dorade, sur lequel on avait placé le cercueil, vint s’amarrer au quai de Courbevoie.

Le char qu’on avait préparé pour amener par terre les cendres de Napoléon aux Invalides se composait ainsi qu’il suit :

Quatre roues massives et dorées, sur l’essieu desquelles reposait un socle ou soubassement, ayant la forme d’un carré long ou plutôt d’une table épaisse ; sur ce socle s’élevait une sorte de second soubassement arrondi sur le devant et formant une plate-forme demi-circulaire, sur laquelle on avait fixé un groupe de Génies supportant la couronne de Charlemagne ; en arrière, s’élevait un dais semblable à celui d’un piédestal ordinaire, se terminant par une sorte de pied-douche quadrangulaire.

Enfin, quatorze statues plus grandes que nature, entièrement dorées, portaient un vaste bouclier sur leurs têtes, au-dessus duquel était placé le modèle du cercueil de Napoléon ; le tout était voilé d’un long crêpe violet parsemé d’abeilles d’or.

À l’arrière du char s’élevait un trophée de drapeaux, de palmes, de lauriers, où se lisaient les noms des principales victoires de Napoléon.

Ce char, tout resplendissant de dorures, de riches draperies, était haut de 10 mètres (30 pieds), large de 5 mètres 80 centimètres (17 pieds) et long de 30 mètres ; 16 chevaux, distribués en quatre groupes ou quadriges richement caparaçonnés, traînaient cet énorme corbillard, dont le poids était de 13.000 kilogrammes.

Malgré un froid soutenu de 10 degrés, la foule des spectateurs depuis Neuilly jusqu’aux Invalides était prodigieuse. Il y avait des maisons dont les toits en étaient couverts. Le cortège arriva aux Invalides vers une heure et demie ; à deux heures il atteignit la grille d’honneur ; le roi et tous les grands corps de l’État attendaient dans l’église des Invalides, qui depuis le 16 jusqu’au 24, éclairée comme le jour de la cérémonie, resta ouverte au public.

D’après une décision prise par le gouvernement, les restes de Napoléon doivent reposer dans un magnifique monument qui s’élèvera au milieu du dôme des Invalides.

La France, satisfaite enfin dans son juste orgueil, environne d’un culte pieux les restes mortels de son héros.

Le nom de l’homme qui fut grand comme le monde appartient depuis longtemps à la postérité : son souvenir est impérissable.



19. L’ancienne statue représentait l’Empereur nu-tête, couronné de lauriers, vêtu d’un sayon (espèce de chemise), s’appuyant de la main droite sur une épée et tenant dans la gauche un globe surmonté de la statue de la Victoire.
On peut voir cette statue dans le Musée monétaire (Hotel1 des Monnaies), salon Napoléon, qui contient un excellent modèle de la colonne Vendôme, ainsi que le masque en bronze de l’Empereur, copié fidèlement sur celui qui fut pris en plâtre à Sainte-Hélène par le docteur Antomarchi.
Le bronze de l’ancienne statue fait maintenant partie du cheval de Henri IV, qui orne le terre-plein du Pont-Neuf.

BONAPARTE (Jérôme)[modifier]

ex-roi de Westphalie, né à Ajaccio, le 15 décembre 1784, n’avait que neuf ans lorsqu’en 1793, sa famille se réfugia en France, par suite de son bannissement politique de la Corse.

Au sortir du collège de Juilly, où il fit ses études, il entra dans la marine en janvier 1800, où, l’année suivante, il obtint le grade de lieutenant. Son beau-frère, le général Leclerc, l’emmena à Saint-Domingue lors de la célèbre et funeste expédition qu’il commandait, et le renvoya peu de temps après, avec des dépêches importantes pour le premier Consul.

Sa mission remplie, Jérôme qui avait le commandement de la frégate l’Épervier, repartit sur-le-champ pour la Martinique, et, à la fin de 1802, par suite de la reprise des hostilités entre la France et l’Angleterre, il eut ordre d’établir une croisière devant la rade de Saint-Pierre et l’île de Tabago.

Quelques mois après, obligé par les forces ennemies de cesser sa surveillance, il se retira à New-Yorck, il y épousa en 1803, quoique mineur et sans le consentement de sa famille, mademoiselle Patterson, fille d’un commerçant de Baltimore. Ce mariage, comme celui de Lucien, déplut à Napoléon qui, malgré la douleur et la résistance de Jérôme, tendrement attaché à sa femme dont il avait un fils, le fit casser pour cause de minorite.

En 1805, il revint en France et courut plusieurs fois le risque d’être enlevé par les Anglais pendant la traversée.

L’Empereur le chargea immédiatement de se rendre à Alger pour y réclamer 250 Gênois que le Dey retenait en esclavage.

À la suite de cette mission, qu’il remplit avec succès, il fut élevé au grade de capitaine de vaisseau. Du commandement d’un vaisseau de 74, il passa au commandement d’une escadre de huit vaisseaux de ligne qu’il conduisit, en 1806, à la Martinique.

Cette année même, rentré de France, il fut nommé contre-amiral.

En 1807, il quitta le mer pour prendre le commandement d’un corps de Bavarois et de Wurtembergeois, à la tête duquel il s’empara de la Silésie, succès qui lui valut le grade de général de division, trois mois après la paix de Tilsitt.

Dans le mois d’août 1807, Jérôme épousa la princesse Frédérique Catherine, fille du roi de Wurtemberg, et six jours après (43 août), il fut créé roi de Westphalie. Les diverses puissances reconnurent ce nouveau monarque, qui reçut en même temps de l’empereur Alexandre la décoration de l’ordre de Saint-André de Russie.

Le roi Jérôme avait alors vingt-cinq ans et toute la fougue de la jeunesse. Fier de la position de son frère et de la sienne, il manqua souvent de modération et de prudence dans le choix de ses amis. Napoléon s’exprima sur son compte à Sainte-Hélène avec quelque sévérité. Il l’accusa d’avoir été prodigue ; mais ces défauts de l’âge n’altérèrent pas chez lui les qualités du cœur qui le firent aimer et regretter des Westphaliens. Distingué par un esprit pénétrant et un jugement sain, il commençait à y joindre l’entente des affaires publiques, lorsque les événements politiques vinrent rendre le prince à la vie privée.

Le roi de Wesiphalie fit la campagne de 1812 à la tête d’une division allemande qui se distingua aux combats d’Ostrowna et de Mohilow. Malheureusement il se laissa surprendre à Smolensk, faute désastreuse qui le fit reléguer à Cassel.

Les désastres de 1812 et de 1813 forcèrent Jérôme à quitter son royaume. La princesse son épouse ne le quitta pas dans les jours de l’adversité et l’accompagna à Paris ; mais, au mois de mars 1814, les époux durent se séparer, Jérôme pour rejoindre l’impératrice Marie-Louise à Blois, et la reine pour rentrer dans les États de son père. C’est en quittant Paris, à peu de distance de cette capitale, sur la route de Fontainebleau, qu’elle fut attaquée par une bande armée que commandait un ancien Chouan, le marquis de Maubreuil, qui avait fait partie de sa maison en qualité d’écuyer. La princesse y perdit ses diamants, son argent et ses effets les plus précieux, qui lui furent enlevés.

Après l’abdication de l’Empereur, en 1814, Jérôme retourna à la cour de Wurtemberg. Il était à Trieste avec sa femme, quand la nouvelle de l’événement du 20 mars le ramena à Paris. Il avait obtenu de Murat une frégate sur laquelle il parvint à s’embarquer secrètement. Il assista à la cérémonie du Champ-de-Mai, le 1er juin, et le 2, il prit séance parmi les Pairs.

Ayant obtenu un commandement, il suivit Napoléon en Belgique et déploya dans plusieurs combats la plus grande bravoure, surtout dans le bois d’Hougoumont, où il culbuta deux fois l’élite des troupes anglaises, qui, protégées par un château fort où elles s’étaient établies, faisaient un feu des plus meurtriers. Enfin il resta maître du bois après avoir été blessé au bras.

À Waterloo, il fit des prodiges de valeur et ne quitta le champ de bataille que lorsque tout espoir eut été perdu. Napoléon le ramena à Paris.

Après la seconde abdication, Jérôme quitta secrètement la capitale, le 27 juin, et parvint, non sans peine, après avoir erré longtemps en Suisse et en France, à rejoindre sa femme qui s’était réfugiée chez son père. Il obtint de ce dernier le château d’Elvangen, mais à la condition de ne pas s’en éloigner et de ne conserver aucun Français à son service.

Au mois de juillet 1816, le roi de Wurtemberg conféra à son gendre le titre de prince de Montfort, et l’autorisa, dans le mois d’août suivant, à se rendre avec sa femme et ses enfants, un fils et une fille, au château de Bimbourg, près de Vienne, pour y voir sa sœur Caroline, veuve du roi Murat. Depuis ce temps jusqu’à sa rentrée en France, Jérôme résida alternativement dans un château près de Vienne et à Trieste. Son fils Jérôme, qu’il avait eu de mademoiselle Palterson, était négociant aux États-Unis. — La princesse Catherine de Wurtemberg mourut le 28 novembre 1835 : elle aimait tendrement son mari, qu’elle avait rendu père de trois enfants : Jérôme - Napoléon - Charles Bonaparte, qui mourut en 1847 ; Mathilde-Lætitia-Wilhelmine Bonaparte, née en 1820, mariée au prince Demidoff de San-Donato ; et Napoléon-Joseph-Charles-Paul Bonaparte, ancien capitaine du 8e de ligne, au service de son oncle le roi de Wurtemberg et aujourd’hui représentant de la Corse à l’Assemblée législative.

Jérôme Bonaparte rentré en France à la suite des événements de février 1848, vécut quelque temps dans la retraite, à Paris, dans un appartement situé rue d’Alger, 3. La popularité toujours croissante de son neveu, le prince Louis, le forçait à beaucoup de réserve pour donner moins d’ombrage au gouvernement d’alors. Cet état cessa à la nomination de Louis à la présidence, par six millions de suffrages. Jérôme reçut le 23 décembre 1848, sa nomination de gouverneur général des Invalides et celle de maréchal de France, le 1er janvier 1850.

B Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850 de BONCHAMP à BUZEN