Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850/S

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SAINT-HILAIRE (LEBLOND Louis - Vincent - Joseph), comte de[modifier]

Né en 1766 à Ribemont (Aisne). Officier de hussards à l’époque de la Révolution, général de brigade à l’armée d’Italie et général de division en 1799. Commandant de Marseille en 1800. Commandant la 15e division militaire. Il fit les campagnes d’Austerlitz, de Prusse, de Pologne, et mourut des suites d’une blessure qu’il reçut à la bataille de Wagram. Napoléon fit déposer son corps au Panthéon avec celui du maréchal Lannes.

« Saint-Hilaire était général à Castiglione en 1796 ; il se faisait remarquer par son caractère chevaleresque ; il était aimable et bon camarade, bon frère, bon parent ; il était couvert de blessures ; il aimait Napoléon depuis le siège de Toulon. On l’appelait le chevalier sans peur et sans reproche. (NAPOLÉON à Sainte-Hélène.)

SAINTE-SUZANNE (Gilbert - Joseph - Martin, BRUNETEAU) vicomte de[modifier]

comte de l’Empire, naquit au Mothé, près de Poivre (Aube), le 7 mars 1760. Lieutenant en premier au régiment d’Anjou en 1779 ; lorsque la Révolution éclata, il en adopta les principes, combattit avec distinction dans les rangs de ses défenseurs et se signala à la défense de Mayence.

Il parvint rapidement au grade de général de brigade, qu’il obtint en l’an III, et se fît remarquer à l’armée de Rhin-et-Moselle. — Lorsque Desaix effectua le passage du Rhin, Sainte-Suzanne se porta à la rencontre des Autrichiens qui arrivaient du Haut-Rhin, marcha sur Simmern, Urlafen et Windschliegen, dont il s’empara, et fit une centaine de prisonniers à l’ennemi, qu’il contraignit de battre en retraite. Au combat qui eut lien sur le Renchen, il fut chargé de contenir les Autrichiens qui menaçaient l’aile gauche de l’armée française, mission qu’il exécuta avec autant de vigueur que de succès. — Le 16, il reçut l’ordre de Desaix de s’emparer des positions inexpugnables de l’ennemi, entre Rastadt et Gerpach. Désespérant de les enlever de front, il s’avança rapidement vers le village d’Oos, s’en rendit maître, malgré la résistance la plus opiniâtre, tourna les hauteurs, et força l’ennemi à se retirer avec précipitation.

À la bataille d’Ettlingen, livrée le 21 du même mois, c’est lui qui, à la tête de son infanterie et de quelques régiments de cavalerie, déboucha des bois de Sandwich ; mais le général Delmas, qui avait été chargé de le soutenir, prit une fausse direction, ce qui compromit pendant quelques instants les troupes du général Sainte-Suzanne. Sans perdre de temps, il ordonna de mettre son artillerie légère en batterie dans une position favorable, puis s’élançant sur l’ennemi avec la brigade du général Drouet, il culbuta les Autrichiens et leur fit éprouver des pertes considérables.

Il donna encore des preuves d’une rare intrépidité au combat d’Alen. En récompense de sa belle conduite, ou le nomma, le même jour, général de division.

En l’an V, on l’investit du commandement de la 5e division militaire (Strasbourg). Après avoir été chargé de défendre Kehl, il fut appelé au bureau topographique de la guerre, où il se fit remarquer par l’étendue de ses connaissances.

En l’an VII, le gouvernement lui ayant offert le commandement en chef, par intérim, de l’armée d’Italie, le général Sainte-Suzanne le refusa ; mais il commanda, l’année suivante, à l’armée du Danube, sous les ordres de Moreau, l’aile gauche, forte de 16.000 hommes.

Le 5 floréal an VIII, on le vit traverser le Rhin, vis-à-vis de Kehl, attaquer les Autrichiens avec impétuosité sur le Kintzig, leur tuer 1.200 hommes et les forcer à se replier sur Offembourg. Il se dirigea ensuite sur Ulm pour se conformer aux ordres de Moreau, et, attaqué le 26 au matin, il comprit qu’il n’avait qu’un moyen d’empêcher l’ennemi de percer sa ligne, c’était de resserrer ses ailes qui étaient trop étendues et d’abandonner momentanément la rive gauche du Danube qui lui servait d’appui. Cette manœuvre exécutée avec autant de hardiesse que de promptitude, fut couronnée d’un plein succès ; elle permit au corps d’armée de Sainte-Suzanne, que les combinaisons du général eu chef Moreau avaient pendant quelque temps compromis, de reprendre tout le terrain qu’il avait perdu.

Le général Sainte-Suzanne, chargé d’organiser le corps de réserve qui se formait à Mayence, reçut l’ordre de se mettre à la tête de ce corps, traversa la Nida, le Mein, près de Francfort, et battit de nouveau l’ennemi à New-Wissembourg et à Hanau. Telle fut la dernière opération militaire du général Sainte-Suzanne, tacticien habile, doué d’un coup d’œil sûr et d’une valeur éprouvée.

Il fut nommé grand officier de l’ordre de la Légion-d’Honneur, le 25 prairial an XII.

Le 1er floréal an X, Napoléon le nomma Sénateur ; il était depuis longtemps conseiller d’État et attaché à la section de la guerre. Le 19 mai 1806, il lui donna la sénatorerie de Pau, et, en 1807, le commandement de la 2e légion de réserve. Nommé inspecteur des côtes de Boulogne, en 1809, il fit toutes les dispositions nécessaires pour les mettre dans un état de défense respectable. Ce fut lui qui annonça au ministre de la guerre l’arrivée d’une flotte anglaise devant Flessingue, déclarant qu’il resterait à son poste malgré le mauvais état de sa santé. C’est en récompense de sa conduite dans ces circonstances difficiles qu’il fut créé comte de l’Empire.

En 1814, il adhéra aux actes du gouvernement provisoire, devint Pair de France, chevalier de Saint-Louis, commandant d’armes à Landau en 1815, et, le 31 août, il obtint de Louis XVIII des lettres patentes qui lui conféraient le titre de comte. Il donna, lors du procès du maréchal Ney, l’exemple d’une généreuse indépendance, et se refusa, avec quatre de ses collègues, à prendre part au jugement.

Dans tout le cours de sa carrière législative, il ne cessa de faire partie de l’opposition constitutionnelle. Ce fut en 1819, qu’il publia sur les places fortes un ouvrage qui a obtenu les suffrages du général Lamarqueet du maréchal Saint-Cyr.

SAVARY (Anne - Jean - Marie - René)[modifier]

né à Marc, près Vousiers (Ardennes), le 26 avril 1774.

Troisième fils d’un vieux militaire, ancien major du château de Sedan, il embrassa de bonne heure la carrière des armes, et devint simultanément aide-de-camp des généraux Ferino et Desaix, sur le Rhin et en Égypte1, aide-de-camp de Bonaparte à la mort de Desaix2, général de brigade en 18043, général de division en 1805, commandant des gendarmes d’élite de la Garde impériale, employé comme négociateur dans les campagnes d’Allemagne4, DUC DE ROVIGO après la bataille de Friedland. Commandant des troupes françaises en Espagne, après le départ de Murat. Ministre de la police générale en 1810.

Il accompagna Marie-Louise à Blois et resta sans emploi durant la première Restauration. Pair dans les Cent-Jours, à la seconde Restauration il suivit Napoléon ; mais les Anglais l’empêchèrent d’aller à Sainte-Hélène, l’arrêtèrent et l’enfermèrent à Malte. Porté sur la liste de proscription du 24 juillet. Il s’évada de Malte, se réfugia en Autriche et en Turquie ; s’étant engagé à Smyrne dans des spéculations commerciales, il perdit une partie de sa fortune et se retira à Gratz.

Revenu en France à la fin de 1819, il y fut acquitté, mais n’eut aucun emploi. En 1831, il reçut le commandement en chef de l’armée d’occupation d’Afrique ; mais l’état de sa santé le rappela à Paris, où il mourut le 2 juin 1833.

Savary fut l’un des serviteurs les plus fidèles et les plus dévoués de l’Empereur. Son nom est gravé sur l’arc de triomphe de l’Étoile, côté Est.



1. Il assista à la bataille de Berstheim, sous Haguenau, à la reprise des ligues de Wessembourg et au déblocus de Landau ; effectua le premier, à la tète d’un bataillon d’infanterie, le passage du Rhin, en l’an IV, se fit remarquer pour sa brillante valeur au passage de la Lech et au passade de Friedberg, et rendit des services pendant la retraite de Bavière. Au nouveau passage du Rhin, en l’an V, Savary fut encore chargé du premier débarquement des troupes ; il passa le fleuve en plein jour, sous le feu du canon et de la mousqueterie, et se maintint sur la rive droite jusqu’à ce que le pont eût été jeté. Ce fut encore Savary qui commanda les troupes du débarquement de la division Desaix à Malte et à Alexandrie.
2. Quand ce général reçut le coup mortel, Savary était à ses côtés ; il releva son corps et l’emporta lui-même jusqu’au quartier général, d’où il fut transporté à Milan.
3. Le 30 ventôse an XII, le duc d’Enghien venait d’être amené à Vincennes. Savary reçut le commandement des détachements fournis par les régiments de la garnison de Paris pour la garde de la forteresse, non à titre spécial, mais parce que de tous les chefs de corps présents, il était le seul qui ne fit pas partie du conseil de guerre. Le jugement à mort rendu à l’unanimité fut remis au rapporteur, qui réclama du commandant des troupes le peloton destiné à en assurer l’exécution. Savary donna des ordres en conséquence et le jugement fut exécuté.
4. À Austerlitz, l’armée ennemie était tellement entourée et cernée par les Français, grâce aux savantes manœuvres de Napoléon, que pas un homme ne pouvait échapper. Napoléon avait ordonné à ses artilleurs de ne pas tirer sur le quartier impérial de l’autocrate ; mais, non content de cet ordre donné pendant l’action, il voulut favoriser sa fuite après la victoire : traçant donc au crayon un sauf-conduit pour ce prince, il le lui envoya par Savary.

SCHERER (Barthélemy - Louis - Joseph)[modifier]

né en 1747 à Delle (près de Porentruy), servit onze ans l’Autriche, et passa ensuite dans un régiment d’artillerie à Strasbourg. Capitaine en 1789. Général de division à l’armée de Sambre-et-Meuse, il reprit Mons, Landrecies, Le Quesnoy, Valenciennes, Condé ; commanda en chef l’armée des Pyrénées-Orientales, puis celle d’Italie et remporta le 23 novembre 1795 la victoire de Loano.

Il fut ministre de la guerre du 23 juillet 1797 au 21 février 1799 ; pendant son ministère la conscription fut établie en France par décret du 4 septembre 1798. Il fut inspecteur général des troupes françaises en Belgique, retourna en Italie, y éprouva des défaites réitérées et fut destitué.

Il se retira dans ses terres après le 18 brumaire et y mourut en août 1804. Il a publié un Précis de ses Opérations militaires en Italie.

SCHNEIDER (Antoine - Virgile), baron[modifier]

né à Saar-Union (Bas-Rhin) le 22 mars 1780. Entré au service comme adjoint-surnuméraire du génie en 1800, il fut fait colonel en 1815, maréchal de camp en 1825, lieutenant-général le 12 août 1830. Il se distingua en Espagne dans les campagnes de 1808 et 1S10 ; lors de la campagne de Russie, au siège de Dantzig ; en 1815, il était chef d’état-major du général Rapp ; il fit la campagne d’Espagne de 1823, contribua à la prise de Pampelume, fut nommé maréchal de camp en 1825 ; commanda le corps d’occupation de Morée en 1828, et à son retour fut nommé lieutenant-général. Ministre de la guerre du 12 mai 1839 au 1er mars 1840, il améliora le sort des officiers par diverses ordonnances sur la solde et la remonte. Le 28 novembre 1840, il fut investi du commandement des troupes de la division hors Paris qui ont puissamment coopéré aux travaux de fortifications de la capitale.

M. Schneider est auteur d’une Histoire des îles Ioniennes. Il est mort à Paris le 11 juillet 1847, âgé de 68 ans.

SCHRAMM (Joannès - Asam), baron[modifier]

lieutenant-général, né le 24 décembre 1760, à Beinheim (Bas-Rhin), entra comme soldat au régiment suisse de Diesbach, le 24 février 1777, fut fait sergent-major le 10 octobre 1786. Licencié avec son régiment le 21 août 1792, il entra, le même jour, comme capitaine dans le premier bataillon franc, incorporé dans la 21e demi-brigade d’infanterie légère, devenue 2e demi-brigade et 2e régiment de même arme, et fut envoyé à l’armée du Nord, où il fit la campagne de 1792.

Le 3 novembre de cette dernière année, avec 200 hommes seulement, il culbuta les Autrichiens, s’empara de leurs positions, prit trois pièces de canon, et fit plus de prisonniers qu’il n’avait de combattants ; mais une colonne de 3.000 fantassins, avec trois bouches à feu et 400 hussards, sortie du camp, près de la montagne de Mons, vint arrêter ses progrès. Tandis que l’infanterie ennemie attaquait la petite troupe du capitaine Schramm, la cavalerie lui coupait la retraite, et les prisonniers, revenus de leur surprise, se jetaient sur nos soldats pour les désarmer. Nos 200 soldats, accablés par le nombre, durent succomber ; 17 hommes, couverts de blessures, parvinrent seuls à s’échapper. Le capitaine Schramm avait reçu un coup de feu à l’épaule droite et trois coups de sabre ; il resta deux heures parmi les morts.

Malgré ses blessures, il se trouva à la prise de Mons, à l’affaire de la montagne de Fer et à la prise de Liège, dans le courant du même mois.

De 1793 à l’an V, il servit aux armées du Nord, de Sambre-et-Meuse et d’Italie.

En 1793, il prit part aux combats de Gosseland, près de Juliers, de Tirlemont, où il fut blessé à la jambe gauche, aux sièges de Landrecies et du Quesnoy.

Le 24 prairial an III, à la prise de Luxembourg, il fut blessé par un éclat d’obus à la jambe gauche.

Le 17 floréal an FV, au passage du Rhin, à Weissenthurn, il se trouva à l’affaire qui eut lieu sur la Lahn, entre sa demi-brigade et les Autrichiens. Les bataillons français, forcés de céder au nombre, se retiraient en désordre, lorsque le capitaine Schramm, qui n’avait avec lui que quatre compagnies du 2e bataillon, arrêta les progrès de l’ennemi, dont il soutint pendant longtemps les efforts. Cette belle contenance ranima les troupes qui vinrent se rallier à lui, et avec lesquelles il marcha aussitôt à l’ennemi. Les Autrichiens, culbutés en un instant, repassèrent la rivière au milieu du feu le plus vif et le plus meurtrier.

Au mois de germinal an V, à l’affaire de Tarvis, il fut fait chef de bataillon sur le champ de bataille.

Passé à l’armée expéditionnaire d’Orient, son nom fut honorablement cité à la prise d’Alexandrie, au siège de Saint-Jean-d’Acre et au combat que le général Kléber eut à soutenir contre 25.000 Turcs près de Nazareth. Le 10 brumaire an VIII, les Turcs ayant débarqué au Boghar de Lesbeh, près de Damiette, le commandant Schramm contribua puissamment à leur défaite. C’est sur ce champ de bataille que le grade de chef de brigade lui fut conféré.

De retour en France après la capitulation d’Alexandrie, il fut confirmé dans son grade, et maintenu dans le commandement de la 2e demi-brigade légère.

Déjà membre de la Légion-d’Honneur, il en fut nommé officier le 25 prairial an XIII, et fit la campagne d’Autriche, avec la division de grenadiers réunis du 5e corps de la grande armée. Il se couvrit de gloire à Austerlitz ; et à la tête de son régiment de grenadiers, il fit mettre bas les armes à un corps de 8.000 hommes, et fut nommé général de brigade par décret impérial du 3 nivôse an XIV.

Désigné pour être employé à Mayence, il fut attaché au 8e corps de la grande armée en 1806, et passa au corps d’armée du maréchal Lefebvre, chargé des opérations du siège de Dantzig. Lorsque la Vistule fut débarrassée des glaces qu’elle charriait, le maréchal s’occupa d’attaquer l’île de Nehrung, seule communication qui restât encore entre Dantzig et Kœnigsberg. Le général Schramm dut passer dans l’île pour en chasser l’ennemi dans la nuit du 19 au 20 mars. L’expédition se composait d’environ 2.000 hommes, divisés en trois colonnes, ayant chacune deux pièces d’artillerie. Un détachement de cavalerie, avec une pièce de canon, placé sur la rive gauche du bras gauche de la Vistule, inquiétait l’ennemi et l’empêchait de se sauver. Le général Schramm s’empara de Fürsenwerder et parvint sur l’autre rive sans avoir été aperçu. Les trois colonnes se mirent aussitôt en mouvement ; le commandant de l’île de Nehrung, pris à l’improviste, ne put se défendre ; ses troupes, chassées et poursuivies à outrance, furent obligées de se sauver dans les Dunes ; là, les Prussiens reçurent du renfort et rétablirent le combat ; mais vivement chargés par le général Schramm, ils finirent par lâcher pied, et se retirèrent sous le canon du fort de Weichselmonde : 600 prisonniers, deux pièces de canon et un caisson restèrent au pouvoir des Français. Le 3 avril, Schramm prit encore 200 hommes ; le 16, il se battit pendant cinq heures, quoique malade, pour repousser une sortie de la garnison du fort, et fut mentionné honorablement ; le 15 mars, il repoussa quatre fois l’attaque vigoureuse des Russes qui perdirent 2.500 hommes, et fut cité de nouveau.

Nommé commandeur de la Légion-d’Honneur, chevalier de Saint-Henri de Saxe et de l’ordre royal de Wurtemberg, chevalier de la Couronne de Fer, et enfin baron de l’Empire. Il fut envoyé en Espagne en 1808.

Revenu à Paris après l’affaire de Baylem où il fut blessé, il obtint plusieurs commandements successifs et retourna en Allemagne en 1809. Il fut grièvement blessé en montant à l’assaut de Ratisbonne. Dans la même année, il fut nommé au commandement du département du Bas-Rhin. Envoyé à la grande armée en juillet 1812, sa santé altérée par ses blessures restées ouvertes, le força à rentrer en France où il reprit son commandement dans le Bas-Rhin. Maintenu dans ses fonctions par le gouvernement royal ; il fut nommé chevalier de Saint-Louis, prit sa retraite le 10 mars 1815 et fut nommé le même jour lieutenant-général honoraire.

Rappelé à l’activité par l’Empereur qui le fit lieutenant-général par décret impérial : cette nomination fut annulée par les Bourbons, et le général Schramm rentra dans la position de retraite. Il est mort le 26 mars 1826 au château de Beinheim.

Son nom est inscrit sur l’arc de triomphe de l’Étoile, côté Nord.

SCHRAMM (J.)[modifier]

fils du précédent, né à Arras (Pas-de-Calais), le 1er décembre 1789. Entra au service dans la 2e demi-brigade d’infanterie légère le 19 octobre 1799. Il fit partie de la division des grenadiers réunis commandée par le général Oudinot (1804 et 1805).

Nommé lieutenant au 2e régiment d’infanterie légère avant l’âge de 16 ans, il fit avec ce régiment la campagne d’Autriche au 5e corps de la grande armée, division Oudinot. Wertingen, Oberkirch, Berg, Ulm, sont témoins des premières actions de la division de grenadiers. À Amstetten, le 5 novembre 1805, le lieutenant Schramm reçoit le commandement de la moitié de la compagnie, traverse, à la tête de ses grenadiers, les rangs des Russes, se dirige sur une pièce de canon dont le feu gênait la colonne française, s’empare de cette pièce et fait un grand nombre de prisonniers.

À Hollabrünn, Schramm se distingue de nouveau en enlevant une pièce de canon et en faisant de sa main un officier russe prisonnier. Dans les affaires qui suivirent, il ne laissa échapper aucune occasion de déployer sa valeur et son sang-froid. Le général Oudinot le proposa exceptionnellement, après la bataille d’Austerlitz, pour la croix de la Légion-d’Honneur, il n’avait alors que 16 ans.

Dans la campagne de 1806 et 1807, qu’il fit comme aide-de-camp de son père, il prit une part très-active au siège de Dantzig, particulièrement à l’attaque de la Frisch-Nehrung que son père enleva dans la nuit du 19 au 20 mars. La possession de cette grande langue de terre était très-importante en ce que l’on pouvait alors resserrer la ville du côté de l’Ouest et du Nord et gêner sa communication avec la mer. Le lieutenant Schramm, chargé de porter l’ordre d’attaque, fut assailli par des cavaliers russes ; il les combattit avec résolution, en tua un, blessa l’autre et sortit vainqueur de ce combat inégal dans lequel il fut blessé. Surmontant la douleur que lui causait sa blessure, il accomplit sa mission en remettant l’ordre dont il était porteur, et de l’exécution duquel dépendait le succès de l’attaque. L’Empereur récompensa cette action courageuse en nommant le jeune Schramm capitaine et en le plaçant dans la Garde impériale (fusilliers-chasseurs) après la crise de Dantzig.

À la bataille d’Heilsberg, le capitaine Schramm donna de nouvelles preuves de sa valeur et reçut un coup de feu au côté droit.

En 1808, il se rendit en Espagne et prit part à cette campagne de quelques mois, dans laquelle l’Empereur s’empara de Madrid, après avoir détruit ou dispersé les armées espagnoles et repoussé l’armée anglaise sur la Corogne. Les armements de l’Autriche ayant rappelé l’Empereur à Paris, la Garde impériale fut dirigée sur l’Allemagne ; le capitaine Schramm fit avec elle la campagne mémorable de 1809 et se distingua surtout à Essling et à Wagram.

La campagne de Saxe (1813) devant procurer une revanche à la grande armée, le chef de bataillon Schramm. nommé le 14 avril major commandant du 2e voltigeurs, se signala à la bataille de Lutzen (2 mai). Le village de Kaya, la clef du champ de bataille, avait déjà été pris et repris par l’ennemi ; l’Empereur envoya sa Garde pour enlever ce point important aux alliés. Le feld-maréchal Blücher s’efforça en vain de lutter contre la phalange de braves lancée contre lui ; écrasé, abîmé par la mitraille, il fut forcé et chassé de sa position ; la jeune Garde pénétra dans Kaya par toutes les issues et renversa tout ce qui lui opposait résistance. Dans cette action éclatante, le colonel Schramm, avec deux régiments de la jeune Garde, avait été chargé de soutenir la retraite du maréchal Ney sur Kaya : il aborda avec vigueur la position occupée par l’ennemi. Deux attaques successives échouèrent devant la Garde prussienne à laquelle le colonel Schramm n’avait à opposer que des recrues de trois mois ; mais ayant promptement rallié ses troupes, et les ayant électrisées par une allocution chaleureuse appuyée de tout le poids de l’exemple de son intrépidité, il les ramena aux retranchements des Prussiens qu’il enleva enfin au pas de charge et à la baïonnette, sous le feu d’une nombreuse artillerie et de la mousqueterie. Cette position reprise, l’ennemi commença sa retraite et la bataille fut gagnée. L’Empereur, témoin de ce brillant fait d’armes, nomma le colonel Schramm officier de la Légion-d’honneur et baron de l’Empire (14 mai) ; le colonel s’était tellement dévoué pour enlever les troupes, qu’il reçut à quinze pas deux blessures, l’une dans le bras, l’autre dans la poitrine. Celle-ci était si grave que, pendant quelques jours, on craignit pour sa vie.

Malgré son état de faiblesse, le colonel Schramm voulut retourner à son régiment vers la fin de l’armistice, et, le bras en échappe, pouvant à peine se soutenir à cheval, il suivit les mouvements de la jeune Garde de Dresde sur Bautzen, Gorlitz et Lowemberg. — Le premier jour de la bataille de Dresde, la jeune Garde, arrivée le 26 mai au matin dans cette ville à marches forcées, déboucha par la porte de Pirna et par celle de Planem et culbuta tout ce qui lui opposait résistance ; elle poussa vivement l’ennemi et le força à s’éloigner des positions qu’il occupait autour de la ville. Dans cette action, le colonel Schramm, brigade du général Tindal, division Dumoustier, se signala de nouveau à la tête de la colonne dont il faisait partie, en marchant résolument à l’ennemi, sous le feu meurtrier de son artillerie, le repoussant et s’emparant d’une partie de ses pièces. Le 27, la jeune Garde manœuvrant dans la plaine, la gauche à la rivière et la droite aux collines, mérita les éloges de toute l’armée par son intrépide valeur et la précision de ses mouvements.

Après avoir pris une glorieuse part à cette victoire, le colonel Schramm suivit le mouvement effectué le 28 et conduisit son régiment à Pirna pour couper les Autrichiens en retraite. Le 26 septembre, on le nomma, dans cette ville, général de brigade en récompense de sa brillante conduite. Il n’avait pas 24 ans.

Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, commandant le 14e corps d’armée chargé de couvrir Dresde, dut se rapprocher de cette ville dont l’ennemi fit bientôt l’investissement. Pendant le blocus, le général Schramm prit part au mouvement des quatre divisions sur Racknitz et au combat du 17 octobre dans lequel il fit mettre bas les armes à un millier de Russes, et faillit prendre leur général, le comte de Talztoy qui fut repoussé sur Dohna, avec perte de 1.200 prisonniers, 10 pièces de canon, une vingtaine de caissons et un équipage de pont. Informé de l’arrivée d’un contingent russe de 3 à 4.000 hommes, le maréchal chargea Schramm de le reconnaître et d’aller à sa rencontre avec 1.500 fantassins et 300 cavaliers. L’ennemi s’étant imprudemment établi dans une vallée sans faire occuper les hauteurs, le général Schramm profita habilement de cette faute capitale, disposa ses colonnes avec tant d’intelligence, qu’au signal donné, dix têtes de colonnes fondirent au pas de charge sur l’ennemi, qui, surpris, se rendit en partie prisonnier.

Le 29 octobre, pendant une sortie, le général Schramm fit encore preuve de bravoure et d’intelligence. À la fin du combat et lorsque la colonne rentrait, il fut blessé au pied et dut garder le lit pendant six semaines.

Rentré en France le 1er juillet 1814, le général Schramm resta sans emploi ; l’Empereur le nomma le 29 mai 1815 au commandement du département de Maine-et-Loire ; le 15 juin, il fut employé à la défense de Paris. De 1815 à 1828, il n’eut aucun emploi ; mais il utilisa ce temps par une étude approfondie des grandes questions d’organisation et d’administration.

En 1828, il eut le commandement de la 1re division du camp de Saint-Ouen ; le 6 août 1830, il commanda le département du Bas-Rhin. En septembre 1831, il fit partie de l’armée d’expédition de Belgique, fut nommé lieutenant-général le 30 septembre 1832. Pendant le siège d’Anvers, il commanda les divisions de réserve d’infanterie de l’armée du Nord.

En 1837, le général Schramm commanda la 2e division d’infanterie au camp de Compiègne, et en 1838 la division de rassemblement sur la frontière de la Suisse ; l’année suivante, il commanda la 3e division d’infanterie de l’armée du Nord. En 1839, il commanda une division en Algérie, puis, en mars 1840, il eut le commandement supérieur de la province d’Alger pendant l’absence du corps expéditionnaire ; nommé chef d’état-major de l’armée d’Algérie le 1er avril 1840, il prit part à l’expédition de Milianah et fut blessé à l’affaire du col de Mouzaïa ; il fut alors élevé à la dignité de grand-croix de la Légion-d’Honneur.

En octobre 1840, il eut de nouveau le commandement supérieur, et, le 19 janvier 1841, le commandement en chef de l’armée d’Algérie, qu’il conserva jusqu’à l’arrivée du gouverneur général Bugeaud. L’Algérie s’est ressentie de la sage et prévoyante administration du général Schramm, qui emporta à son retour en France les regrets de l’armée, ceux des fonctionnaires et des colons.

Le général Schramm, conseiller d’État depuis 1830, s’est constamment occupé de l’administration de l’armée. À la Chambre des Députés et à la Chambre des Pairs, il s’occupa beaucoup des questions d’organisation dans les Comités de la guerre et de la marine.

En 1848, il fut nommé membre du Comité de défense nationale, président de la commission de réorganisation du corps des officiers de santé militaires. Depuis 1849, il est président du Comité d’infanterie. Par décret du 22 octobre 1850, du prince Louis-Napoléon, président de la République, le général Schramm a été nommé ministre de la guerre, en remplacement du général d’Hautpoul ; le nouveau ministre est doué d’un esprit ferme et d’un caractère conciliant ; il peut rendre d’importants services à la France.

SCHWARZENBERG (Charles - Philippe), prince de[modifier]

ministre d’État et de conférence, feld-maréchal et président du conseil suprême de la guerre, né le 15 avril 1771.

Il fit ses premières armes dans la guerre contre les Turcs en 1789 où il se signala par sa bravoure. Les grandes guerres qui éclatèrent entre l’Autriche et la France, à la suite de la Révolution, commencèrent sa haute réputation militaire.

Aide-de-camp du général Clairfait, il se distingua sous ses ordres en plusieurs rencontres, notamment à l’affaire de Quiévrain, le 1er mai 1792.

Dans la campagne de 1793, il commandait une partie de l’avant-garde du prince de Cobourg, et se signala de nouveau près de Valenciennes, à Oisy, à Estreux-lès-Landrecies ; il contribua dans celle de 1794 à repousser les attaques faites sur le Cateau ; dans celle de 1795, reçut l’ordre de Marie-Thérèse pour la bravoure dont il fit preuve dans l’affaire qui eut lieu entre Bouchain et Cambrai, le 27 avril 1795 ; fut nommé en 1796 colonel, commandant le régiment des cuirassiers de Zerschwitz, remporta des avantages signalés à Wurtzbourg, puis fut promu au grade de général-major.

En 1799, il fut créé feld-maréchal-lieutenant et obtint le commandement d’un régiment de hulans qui, depuis cette époque, doit toujours porter son nom ; l’année suivante, après la bataille de Hohenlinden, une manœuvre hardie sauva son corps d’armée menacé d’être fait prisonnier.

Lors de la reprise des hostilités avec la France en 1805, le feld-maréchal de Schwarzenberg fut chargé du commandement de l’aile droite de l’armée autrichienne devant Ulm. Le général Mack ayant souscrit la malheureuse capitulation d’Ulm, Schwarzenberg se fraya un passage à travers la ligne française, en compagnie de l’archiduc Ferdinand.

Il fit preuve de son intrépidité ordinaire à la bataille d’Austerlitz, qui fut livrée, malgré son opposition, avant l’arrivée du corps de Beningsen et de l’archiduc Charles.

Ambassadeur à la cour de Russie en 1808, il quitta Saint-Pétersbourg en 1809 pour reprendre sa place dans l’armée et combattit à Wagram, d’où il se retira à la tête de l’arrière-garde.

La paix ayant été conclue, il remplit les fonctions d’ambassadeur auprès de Napoléon, et fut chargé de conduire les négociations relatives au mariage de l’Empereur avec l’archiduchesse Marie-Louise.

En 1812, dans la grande expédition de la France contre la Russie, le prince Schwarzenberg reçut le commandement du corps de 30.000 hommes mis par l’Autriche à la disposition de Napoléon.

Au mois d’août, Napoléon lui confia le commandement de sa droite et du septième corps, avec lequel il dirigea plusieurs des opérations de cette campagne. — Mais bientôt l’Autriche ayant tourné ses armes contre la France, il fut mis à la tête de la grande armée formée en Bohême, assista aux batailles de Dresde, de Wachau et de Leipzig, puis entra en Suisse, opéra sa jonction avec Blücher, et, nommé généralissime des armées alliées, concourut au combat de Brienne, s’empara de Troyes, et dirigea les travaux de cette mémorable campagne qui finit par la reddition de Paris.

Le retour de Napoléon de l’île d’Elbe ayant de nouveau armé la coalition, le feld-maréchal Schwarzenberg fut encore nommé commandant en chef des armées alliées du Haut-Rhin, et passa le Rhin le 22 juin ; mais déjà la bataille de Waterloo avait vu succomber la fortune de l’Empereur.

Comblé d’honneur et de distinctions par les souverains alliés et par son souverain qui l’autorisa à ajouter à son écusson les armes d’Autriche, il fut nommé président du conseil aulique de guerre, poste qu’il occupa jusqu’à l’époque de sa mort, arrivée le 15 octobre 1820. Il avait épousé, en 1799, la comtesse de Hohenfeld, veuve du prince d’Esterhazy. Il a laissé trois fils.

SÉBASTIANI (Horace)[modifier]

est né le 10 novembre 1772, au village de la Porta, où son père exerçait la profession de tailleur. Un de ses oncles, qui était prêtre, se chargea de son éducation et le destina à la carrière ecclésiastique. Mais la Révolution étant survenue, le jeune Horace quitta le petit collet et embrassa le parti des armes. Il fut attaché d’abord, en qualité de secrétaire, au général Raphaël Casablanca, puis passa à l’armée d’Italie, où il fut fait chef de bataillon après la journée d’Arcole.

Au dix-huit brumaire, il commandait un régiment de dragons en garnison à Paris. Il se montra dans cette occasion tout dévoué aux intérêts de son compatriote, sut habilement seconder l’énergique audace de Lucien, et ce fut sans doute en reconnaissance de ce service que Napoléon le combla dans la suite de ses faveurs.

Chargé après la paix d’Amiens d’une mission en Orient, il s’en acquitta avec assez de succès pour mériter à son retour le grade de général de brigade. De 1803 à 1805 il remplit encore différentes missions de confiance et se distingua à plusieurs affaires importantes. Il fut nommé général de division après la bataille d’Austerlitz, et l’année suivante (1806) il fut envoyé en ambassade à Constantinople.

Il déploya beaucoup d’habileté dans cette occasion importante, et parvint à décider Sélim à faire alliance avec Napoléon et à déclarer la guerre aux Russes. Il avait eu à lutter, avant d’arriver à ce résultat, contre l’influence de l’Angleterre, qui prodiguait ses trésors pour maintenir sa prépondérance en Turquie, et contre la frayeur qu’inspirait aux ministres turcs la pensée d’une guerre avec la Russie. Le gouvernement anglais, alarmé du traité conclu entre Sélim et Napoléon, donna à son amiral l’ordre de franchir les Dardanelles, et d’aller imposer au Sultan l’abolition de ce traité. Cette nouvelle consterna les Turcs, effrayés à l’idée de se voir engagés dans une guerre maritime qui, en effet, eût été désastreuse pour eux. Le général Sébastiani releva leur courage ; il essaya de mettre en défense Constantinople, le Bosphore et surtout le détroit. Cependant, malgré ses efforts, l’amiral anglais parut devant Constantinople, dans une attitude imposante, et demanda impérieusement au Sultan de renoncer à l’alliance de la France, de renvoyer l’ambassadeur français et de mettre l’escadre turque en dépôt entre les mains de l’Angleterre, jusqu’à ce qu’un traité de quadruple alliance eût été conclu entre cette puissance, la Russie, la Turquie et la Prusse. À cette nouvelle l’effroi se répandit dans Constantinople, et Sélim, n’apercevant aucun moyen d’échapper au danger qui le menaçait, écrivit au général Sébastiani qu’il se voyait à regret forcé d’obtempérer aux ordres de l’amiral anglais, et de le prier de se retirer. Le général répondit qu’il n’en ferait rien et attendrait avec confiance une décision plus digne du sultan. En effet, il parvint à lui faire comprendre qu’il serait honteux à une ville de neuf cent mille âmes de se laisser faire la loi par quelques vaisseaux ; et il finit par le décider à résister.

Aussitôt il se mit à préparer des moyens de défense. On avait ouvert avec l’amiral anglais des négociations qui, portant sur des détails de forme, traînèrent en longueur et donnèrent le temps de couvrir d’artillerie les murs de Constantinople ; bientôt la ville n’eut plus rien à craindre de la flotte anglaise, et l’amiral, s’apercevant trop tard qu’il avait été joué, fut forcé de se retirer. Cette circonstance, où le général Sébastiani déploya à la fois l’habileté d’un diplomate consommé et l’audace d’un brave soldat, est certainement l’épisode le plus glorieux de sa vie.

À son retour en Europe, il fut envoyé en Espagne, où il commanda la première division du premier corps, et après la prise de Madrid, il fut nommé général en chef de ce même corps. De 1808 à 1811, il resta dans la Péninsule, y remporta des victoires, entre autres celle d’Amonacid, et y éprouva des revers, partageant en cela le sort de presque tous les généraux français qui commandèrent dans ce pays.

Lorsque la campagne de Russie fut décidée, Napoléon le nomma général en chef, du camp de Boulogne : mais il demanda à partager les périls de l’expédition, et fut placé à l’avant-garde. Il se trouva aux batailles de Smolensk et de la Moskowa, et entra le premier dans Moscou avec le deuxième corps. Lorsque les Russes reprirent l’offensive, il fut obligé de battre en retraite, et perdit alors beaucoup de monde et plus de la moitié de son artillerie.

Plus tard, il prit part aux événements de la campagne de Saxe, fut blessé à la bataille de Leipzig et contribua à la défaite du général de Wrède à Hanau. C’est là que se termine la carrière militaire du général Sébastiani, quoi qu’il se soit encore trouvé à la tête de trois régiments de cavalerie de la Garde impériale, aux combats de Reims, d’Arcis et de Saint-Didier.

Dans les Cent-Jours, il fut nommé député du département de l’Aisne à la Chambre des représentants, et après le désastre de Waterloo, envoyé par ses collègues auprès des souverains alliés, avec La Fayette, d’Argenson, Pontécoulant, la Forêt et Benjamin Constant, pour traiter de la paix. Après cette démarche infructueuse il quitta la France, et se rendit en Angleterre. Il revint en France en 1816.

En 1819, il fut élu député par le collège électoral de la Corse, dont M. Decazes l’avait nommé président. Il siégea à l’extrême gauche. En 1824, il concourut de nouveau pour la députation dans le département de la Corse ; mais cette fois il n’obtint que quelques suffrages et rentra dans la vie privée, où il resta jusqu’en 1826. L’arrondissement de Vervins le renvoya alors à la Chambre en remplacement du général Foy.

Digne remplaçant du grand orateur auquel il succédait, le général Sébastiani se montra comme lui jaloux des libertés constitutionnelles et de l’honneur national, et fut, pendant six ans, l’un des champions les plus ardents du libéralisme. Cependant, quand arriva la révolution de juillet, il se trouva, comme la plupart de ses collègues, pris au dépourvu, et on le vit refuser toute solidarité avec l’insurrection, même avec la résistance légale. On sait en effet que le 30 juillet, lorsque la victoire appartenait depuis deux jours au peuple, il déclarait qu’il n’y avait de drapeau national que le drapeau blanc. Toutefois, lorsque le duc d’Orléans eut pris le titre de roi, ses relations d’amitié avec ce prince le firent arriver immédiatement au pouvoir.

Il fut appelé, le 11 août, au ministère de la marine, quitta au mois de novembre ce département pour devenir ministre des affaires étrangères, et ce fut en cette qualité qu’il vint, en septembre 1831, annoncer à la Chambre des députés la chute de l’héroïque Pologne, par ces mémorables paroles : l’ordre règne à Varsovie ! En 1835, M. Sébastiani devint ambassadeur à Londres, où il fut remplacé, en 1839, par M. Guizot. 11 a été en 1840 (21 octobre) nommé maréchal de France, en remplacement du marquis Maison. Son nom est inscrit sur le côté Ouest de l’arc de triomphe de l’Étoile.

SERRURIER (Jeaume - Mathieu - Philibert), comte[modifier]

né à Laon en 1742. Entré au service, en 1755, comme lieutenant de la milice de cette ville ; il est l’un des généraux français qui ont acquis une gloire irréprochable dans les campagnes de la Révolution et principalement dans les campagnes d’Italie. Commandant de Venise en 1797 ; inspecteur général d’infanterie l’année suivante ; gouverneur de Lucques en 1799 ; prisonnier de Suwarow, à Verderin, le 28 avril 1799 ; sénateur après le 18 brumaire, auquel il prit une grande part ; vice-président du sénat en 1802 ; préteur du sénat en 1803 ; maréchal d’empire en 1804 et commandant de la garde nationale de Paris ; gouverneur des Invalides pendant toute la durée du gouvernement impérial ; pair de France à la Restauration et pendant les Cent-Jours, et en conséquence exclu de la chambre haute à la seconde Restauration ; remplacé dans le gouvernement des Invalides par le duc de Coigny. Le maréchal Serrurier est mort le 21 décembre 1819.

« Serrurieur, né dans le département de l’Aisne, était major d’infanterie à l’époque de la Révolution ; il avait conservé toutes les formes et la rigidité d’un major. Il était fort sévère sur la discipline et passait pour aristocrate, ce qui lui a fait courir bien des dangers au milieu des camps, et surtout dans les premières années. Il a gagné la bataille de Mondovi et pris Mantoue. Il a eu l’honneur de voir défiler devant lui le maréchal Wurmser. Il était brave, intrépide de sa personne, mais peu heureux. Il avait moins d’élan que Masséna et Augereau ; mais il les dépassait par la moralité de son caractère, la sagesse de ses opinions politiques et la sûreté de son commerce. Il eut l’honorable mission de porter au Directoire les drapeaux pris au prince Charles. » (MONTHOLON.)

« Serrurier et Hédouville cadet marchaient de compagnie pour émigrer en Espagne ; une patrouille les rencontre ; Hédouville, plus jeune, plus leste, franchit la frontière et va végéter misérablement en Espagne. Serrurier, obligé de rebrousser dans l’intérieur, et s’en désolant, devint maréchal, exemple bien singulier du hasard sur les destinées des hommes. » (LAS CASES.)

SERVAN (Joseph DE GERBEY)[modifier]

né à Romans (Drôme) le 14 février 1741, d’une famille distinguée dans la magistrature. Volontaire, le 20 décembre 1760, dans le régiment de Guyenne ; officier du génie ; sous-gouverneur des pages de Louis XVI ; colonel, puis maréchal de camp ; porté au ministère de la guerre par le parti girondin, du 9 mai au 12 juin 1792. Il provoqua la formation d’un camp autour de Paris ; fit licencier la garde du roi et les régiments suisses, et fit supprimer différentes peines corporelles ci-devant infligées aux soldats. Lorsqu’il donna sa démission, l’Assemblée nationale, par décret du 13 juin 1792, déclara qu’il avait bien mérité de la patrie.

Ministre une seconde fois après le 10 août, il rendit son portefeuille le 14 octobre, et passa, comme général de division, au commandement en chef de l’armée des Pyrénées-Orientales.

Sous le Consulat, il fut président du conseil des revues et commandant de la Légion-d’Honneur. Le général Servan fut admis à la retraite le 3 mai 1807. Il mourut à Paris, le 10 mai 1808, âgé de 67 ans. Il est auteur d’un Projet de constitution pour l’armée française, et d’une Histoire des guerres des Gaulois en Italie, et de plusieurs articles militaires publiés dans l’Encyclopédie.

Son nom figure sur l’arc de l’Étoile, côté Ouest.

SOLIGNAC (Jean - Baptiste), baron[modifier]

né à Milhau (Aveyron) le 18 septembre 1773. Entra comme soldat au régiment de Vermandois en 1790 ; lieutenant et capitaine, en août et novembre 1792, dans le 2e bataillon des Pyrénées-Orientales, organisé à Montpellier. Il fit les premières campagnes de la Révolution à l’armée des Pyrénés-Orientales.

Aide-de-camp du général Voulland, puis, adjudant-général chef de brigade en l’an II. Il fut employé dans la 8e division militaire (Marseille), et ensuite à Paris en l’an IV. Ce fut alors qu’il connut le général Bonaparte, qui lui confia, le 13 vendémiaire, les postes de l’impasse Dauphin, du passage Venua et du Manège, où commencèrent les premières hostilités. Solignac passa à l’armée d’Italie et y servit avec la plus grande distinction.

Général de brigade, provisoirement nommé par le général en chef, il se distingua particulièrement à la bataille de Novi, y fut blessé et eut deux chevaux tués sous lui. Il rentra en France et se trouva aux journées de Brumaire, auxquelles il prit une part très-active. Au conseil des Cinq-Cents, il couvrit de son corps le général en chef Bonaparte, qui, devenu premier Consul, se montra reconnaissant des services qu’il lui avait rendus dans ce moment critique, en l’attachant à sa personne. Le 28 du même mois le général Bonaparte le chargea d’une mission très-importante dans la 8e division militaire, et l’investit à cet effet de pouvoirs extraordinaires. La mission de ce général était de maintenir et de rétablir, au besoin, l’ordre et la tranquillité dans les départements de Vaucluse, des Bouches-du-Rhône et du Var, et il lui était particulièrement recommandé d’empêcher que la place de Toulon ne tombât entre les mains des mécontents, qu’on savait être en grand nombre à Marseille, à Toulon et à Draguignan. Arrivé à Marseille, Solignac s’aboucha avec les autorités civiles et militaires, et parvint, après deux longues conférences, à obtenir d’elles des proclamations d’adhésion aux journées de Brumaire. Il revint ensuite à Paris et suivit le général Masséna à l’armée d’Italie.

Confirmé dans son grade de général de brigade par arrêté des consuls, il se fit remarquer à l’affaire de Melogno, et reçut dans cette action un coup de biscaïen à la cuisse. Il fit la campagne de l’an X à l’armée de Naples, sous les ordres de Murat, celles de l’an XI et de l’an XII à l’armée d’Italie.

Il reçut l’ordre, le 9 brumaire, de se porter sur une colonne de 5.000 Autrichiens, séparée de l’archiduc Charles, et qui avait pris position sur les hauteurs de San-Leonardo, à l’effet de cerner entièrement ce corps ennemi. Il y marcha avec quatre bataillons de la division Partouneaux, et força le général Hellinger à conclure une capitulation qui donna aux Français 5.000 prisonniers avec armes et bagages, 70 officiers, un brigadier-général, un colonel, un major et 80 chevaux.

Cet officier général acquit une nouvelle gloire au combat de Saint-Jean et au passage du Tagliamento.

Accusé de concussions, M. Solignac fut destitué par décret du 31 mars 1806. Il paraîtrait cependant que les accusations dont ce général était l’objet, parurent douteuses à l’Empereur, puisqu’il le rétablit dans son grade par un autre décret du 20 avril 1807, et le remit en activité à la grande armée.

Passé à l’armée de Portugal, en 1808, il prit le commandement de l’avant-garde du général Loison dans l’Alentejo, et battit complètement un corps portugais et espagnol devant Evora, lui fit 1.500 prisonniers, et lui prit 7 pièces de canon. Chargé d’enlever la place d’Evora, il escalada les remparts, pénétra dans la ville malgré la défense la plus opiniâtre, et s’en empara en moins de deux heures. Le 20 août suivant, il se distingua à la bataille de Vimeiro, qui décida l’évacuation du Portugal, et y reçut deux blessures extrêmement graves.

Fait baron de l’empire, le général Solignac passa au 8e corps de l’armée d’Espagne. Il soutint la brillante réputation militaire qu’il avait acquise en Italie et en Portugal, et fut élevé au grade de général de division le 17 novembre de la même année.

Destitué par décret du 15 novembre 1811, il supplia l’Empereur de lui permettre de reprendre du service, fût-ce même comme simple soldat, et il obtint le commandement d’une division au 1er corps de la grande armée, le 1er janvier 1814.

En non-activité le 15 janvier 1815, il fut mis à la disposition du duc d’Angoulême le 6 mars.

Nommé, par son département, membre de la Chambre des représentants, il proposa, dans la séance du 22 juin, de s’occuper sur-le-champ de nommer des commissions : 1° de gouvernement provisoire ; 2° de négociations avec les puissances ; 3° pour se rendre auprès du général Wellington, afin d’arrêter, s’il était possible, sa marche. Dans la même séance, il insista sur ce que l’abdication de l’Empereur fût mise aux voix.

Commissaire de la Chambre des représentants près l’armée, il fit voter, dans la séance du 4 juillet, des remerciements aux braves de toutes armes qui avaient si vaillamment défendu les approches de la capitale. M. Solignac engagea plusieurs fois la Chambre à reconnaître et à proclamer Napoléon II, et demanda que les autorités de l’empire fussent tenues de lui prêter serment.

Cet officier général eut sa part dans les persécutions qui suivirent la réaction politique de 1815 ; il se vit réformé sans traitement, et rayé des contrôles de l’armée. Le 2 mars 1816, le grand chancelier ayant demandé au roi si cette radiation entraînait de droit celle des contrôles de la Légion-d’Honneur, Louis XVIII répondit négativement.

Admis à la retraite, le 11 août 1819, il rentra en activité et prit le commandement de la 9e division militaire le 1er septembre 1830.

Créé grand officier de la Légion-d’Honneur le 20 avril 1831, disponible le 29 juin, le général Solignac fut réadmis à la retraite le 25 juin 1834.

Son nom est inscrit sur l’arc de triomphe de l’Étoile, côté Ouest.

SONGIS (Nicolas - Marie), comte de[modifier]

né à Troyes (Aube), le 23 avril 1761, entra comme élève au corps royal d’artillerie le 1er août 1779.

Lieutenant en second au 4e régiment d’artillerie le 18 juillet 1780, il fut nommé capitaine le 3 juin 1787. Il fit les campagnes de la Révolution à l’armée du Nord. Lorsque Dumouriez passa à l’armée, Songis, qui commandait en second l’artillerie de Saint-Amand, forte de 80 pièces de gros calibre, s’empressa de conduire lui-même toute cette artillerie à Valenciennes.

Nommé chef de bataillon provisoire en l’an II, il entra comme titulaire dans le 8e régiment d’artillerie à pied. Employé à l’armée d’Italie, Songis déploya des talents et des connaissances qui fixèrent sur lui l’attention particulière du général en chef Bonaparte. Il rendit d’importants services aux batailles de Salo, de Lonato, de Castiglione, et Bonaparte, en rendant compte au Directoire de ces opérations militaires, demanda pour Songis le grade de chef de brigade. Cet avancement lui fut accordé.

Songis fit ensuite partie de l’armée d’Orient, et se trouva à la tête de l’artillerie dans les divers combats que les Français eurent à soutenir durant l’expédition de Syrie. Chef de brigade titulaire du 1er régiment d’artillerie à cheval en l’an VI, il développa une activité au-dessus de tout éloge au siège de Saint-Jean-d’Acre. La bravoure et l’intelligence qu’il montra dans cette occasion lui méritèrent le grade de général de brigade. Songis prit alors le commandement en chef de l’artillerie, et employa à de savantes recherches sur son arme tout le temps qu’il put dérober aux opérations militaires. Le général en chef Menou lui témoigna plusieurs fois sa satisfaction du zèle et des talents avec lesquels il dirigeait l’artillerie. Élevé au grade de général de division le 16 nivôse an VIII, il déploya une infatigable activité au siège d’Alexandrie.

Rentré en France avec l’armée, Songis prit le commandement de l’artillerie de la Garde des Consuls. Premier inspecteur général de l’artillerie et grand officier de la Légion-d’Honueur en l’an XII, Songis fut nommé grand aigle de l’Ordre en l’an XIII.

En 1806 et 1807, il commanda en chef l’artillerie de la grande armée, et devint, en 1808, comte de l’Empire et inspecteur général de l’artillerie, fonctions qui le plaçaient parmi les grands dignitaires.

En 1809, il eut encore le commandement en chef de l’artillerie à la grande armée d’Allemagne. La santé de ce général s’étant fort altérée pendant ces dernières campagnes, Napoléon lui permit de retourner en France. Il mourut à Paris, à la suite d’une longue maladie, le 27 décembre 1810.

Son nom est inscrit sur l’arc de triomphe de l’Étoile, côté Est.

SORBIER (Jean - Barthelemot), comte[modifier]

né à Paris (Seine), le 17 novembre 1763, entra comme élève au corps royal d’artillerie le 1er septembre 1782, lieutenant le 1er septembre 1783, et capitaine ie 1er avril 1791, il servit à l’armée du Centre, devenue armée de la Moselle.

À la bataille d’Arlon, il manœuvra avec une grande habileté. 400 carabiniers avaient eu l’audace d’attaquer un carré de 1.500 Autrichiens, et, dans cette lutte inégale, se trouvaient cruellement maltraités ; le brave Sorbier vola à leur secours. Il fut blessé dans cette affaire d’un coup de mitraille au bras ; la Convention, informée de sa conduite, le recommanda au ministre de la guerre Bouchotte.

Adjudant-général chef de bataillon et chef de brigade du 3e régiment d’artillerie à cheval le 2 germinal an III, Sorbier passa à l’armée de Sambre-et-Meuse. Il se trouva au premier passage du Rhin, et fut chargé de l’armement de la place et du camp retranché de Dusseldorff. Il prit ensuite le commandement de l’artillerie de l’aile gauche de l’armée, et eut un cheval tué sous lui à la bataille d’Altenkirchen, où il se fit particulièrement remarquer. À Ukerath, il enleva une position importante à la tête de deux bataillons de grenadiers que le général Kléber avait mis sous ses ordres ; il eut encore un cheval tué sous lui.

Fait général de brigade en l’an V, Sorbier déploya la haute intelligence et les talents supérieurs qui lui ont assuré un des premiers rangs parmi les généraux de cette arme. Le 28 germinal suivant, il contribua puissamment au succès obtenu à la bataille de Neuwied. Il passa ensuite à l’armée d’Angleterre, et quelques mois après à celle de Mayence. Il fut nommé en l’an VII commandant de l’artillerie à l’armée d’observation du Rhin.

Élevé au grade de général de division le 16 nivôse an VIII, il prit une grande part à la gloire que l’armée française acquit à cette époque. Appelé à Dijon pour prendre le commandement de l’artillerie de la seconde armée de réserve, devenue armée des Grisons, le général Sorbier fit cette pénible campagne et rentra en France après la paix.

Créé membre de la Légion-d’Honneur en l’an XII,et grand officier de l’Ordre dans la même année, il fit partie de l’armée des côtes de l’Océan, et eut sous ses ordres l’artillerie du camp de Bruges. Il commandait trois divisions d’artillerie légère à la bataille d’Austerlitz. Sorbier passa ensuite à l’armée d’Italie et à la grande armée, et y soutint sa brillante réputation. Napoléon le créa comte de l’Empire le 19 mars 1808 et grand cordon de la Couronne de Fer le 14 août 1809.

En 1811, il prit le commandement de l’artillerie de la Garde impériale, et se distingua l’année suivante aux batailles de Smolensk et de la Moskowa. Le 11 mars 1813, à la tête de l’artillerie de la grande armée, il acquit un nouvel éclat aux batailles de Wachau et de Leipzig.

En 1814, le roi le créa commandeur de Saint-Louis, et le décora du grand cordon de la Légion-d’Honneur, le 29 juillet de la même année ; depuis lors, il cessa de faire partie de l’armée.

Élu membre de la Chambre des représentants en mai 1815, par le département de la Nièvre, le général Sorbier ne s’y occupa que des intérêts de l’armée. Il mourut le 3 juillet 1827.

Son nom est inscrit sur l’arc de triomphe de l’Étoile, côté Est.

SOULT (Nicolas - Jean-de-Dieu)[modifier]

naquit à Saînt-Amans-la-Bastide (Tarn) le 29 mars 1769.

Entré au service militaire le 16 avril 1785, comme simple volontaire dans le régiment Royal-Infanterie, il fit un chemin rapide dans les grades inférieurs. Sur la demande du colonel du premier régiment de volontaires du Haut-Rhin, il fut nommé le 17 janvier 1792 instructeur au 1er bataillon, ce qui lui donnait le grade de sous-lieutenant ; il avait alors 22 ans : les grandes guerres qui suivirent lui offrirent de nombreuses occasions de se signaler ; adjudant-major le 16 juillet 1792, capitaine au mois d’août de l’année suivante, adjudant provisoire à l’état-major de l’armée de la Moselle le 19 novembre 1793, chef de bataillon adjudant-général provisoire le 17 février 1794, puis en titre le 3 avril ; puis le 11 octobre suivant il était arrivé au grade de général de brigade.

À dater de cette époque, se succède, presque sans interruption, cette série de hauts faits d’armes, qui ont fait de son nom un des noms les plus glorieux des grandes périodes de la République et de l’Empire. Attaché à l’armée de Sambre-et-Meuse, il prit une part brillante aux affaires d’Altenkirchen, de Friedberg et de Lieptingen, où il se signala autant par son intelligence militaire que par son intrépidité. À Stokack et au combat livré dans la forêt de ce nom contre l’armée du prince Charles, il conquit le grade de général de division, qui lui fut conféré le 21 avril 1799. Passé à l’armée d’Helvétie sous les ordres de Masséna, il soumet les cantons insurgés, chasse les rebelles sur la Reuss et les refoule jusque dans la vallée de Urseren, livre les combats de Frauenfeld, d’Altikon, d’Audelfinden, fait éprouver des pertes considérables à l’ennemi, contribue puissamment à l’immortelle journée de Zurich, et mérite d’être cité avec de grands éloges à l’ordre du jour du 2 juin 1799, pour son énergique défense du camp retranché de Zurich. Le 10 du même mois, il chasse, à la tète de la 110e demi-brigades, les Autrichiens maîtres du mont Albis, passe la Linth le 22 septembre, fait éprouver à l’ennemi une perte de 4.000 hommes, puis court aux Russes qui s’avancent sur Kaltbrun, fait poser les armes à un corps de 2.000 hommes, s’empare de Wesen et repousse l’ennemi jusqu’au lac de Constance.

Lorsque Masséna fut envoyé, en 1800, par le premier Consul à l’armée d’Italie pour la réorganiser, il demanda avec instance que Soult lui fût adjoint, et lui confia le commandement de l’aile droite. La noble défense du pays de Gênes restera dans l’histoire de nos armes, comme une des pages les plus glorieuses de la carrière du général Soult : presque chaque jour fut marqué par une action d’éclat : le 6 avril, dans une première sortie, à la tête de plusieurs bataillons, il traverse audacieusement l’armée autrichienne et délivre le général Gardanne, livre plusieurs combats à l’ennemi, le rejette au delà de la Piotta, s’empare de Sassello, remporte de nouveaux succès à Ponte-Junera, à l’attaque de l’Hermette, et rentre dans Gênes avec de nombreux prisonniers, des canons et des drapeaux. Dans une nouvelle sortie, l’infatigable général traverse de nouveau l’armée autrichienne, enlève une division à Monte-Facio ; enfin, il livre un dernier combat à Monte-Creto, où un coup de feu lui fracasse la jambe : resté au pouvoir de l’ennemi, il demeura prisonnier jusqu’après la bataille de Marengo.

Peu de temps après, le commandement supérieur du Piémont lui fut confié. Son énergie parvint à détruire l’insurrection dite des Barbets ; il réussit même à discipliner ces hordes turbulentes et il les utilisa pour le service.

Le général Soult rentra à Paris après le traité d’Amiens ; le premier Consul l’accueillit avec la plus haute distinction ; il fut, le 5 mars 1802, un des quatre généraux appelés au commandement de la Garde consulaire, puis reçut peu après le commandement en chef du camp de Saint-Omer, où il organisa cette vigoureuse discipline qui prépara si puissamment nos bataillons aux héroïques efforts qui suivirent.

Deux ans plus tard, la victoire avait posé la couronne impériale sur le front de Napoléon ; voulant entourer son trône de tout ce qui pouvait en augmenter l’éclat, le nouveau souverain créa de grands dignitaires choisis parmi les illustrations ; il créa des maréchaux, et institua la magnifique création de la Légion-d’Honneur. Soult fut promu au grade de maréchal de l’Empire, le 19 mai 1804, et créé le 2 février 1805 grand cordon et chef de la 4e cohorte de la Légion ; noble récompense de ses premiers exploits, surpassés bientôt par des exploits plus glorieux encore. Il reçut en outre le titre de colonel-général de la Garde impériale et de commandant en chef du camp de Boulogne.

Au mois de septembre 1805, le maréchal reçut le commandement du 4e corps de l’armée d’Allemagne ; il force le passage du Rhin à Spire, en octobre 1805, du Danube à Donawerth, s’empare d’Augsbourg, se porte sur Biberach et Memmingen en se rapprochant de Napoléon aux portes d’Ulm. Austerlitz fut une glorieuse journée pour le maréchal ; il commandait l’aile droite : il se dirigea sur le plateau de Pratzen, défendu par une artillerie formidable, s’en empara après un combat acharné, et après avoir coupé la ligne russe, en jeta une partie sur le lac de Monitz dont il fit briser la glace à coups de canon ; ce mouvement si vigoureusement exécuté contribua puissamment au succès de la journée : « Maréchal, dit Napoléon en l’embrassant sur le champ de bataille, vous êtes le premier manœuvrier de l’Europe. — Sire, répondit le maréchal, je le crois, puisque c’est Votre Majesté qui le dit. » L’Empereur le nomma gouverneur de Vienne après la prise de cette ville.

Dans la campagne de Prusse, en 1806, le maréchal Soult, commandant encore l’aile droite de l’armée, combattit avec son intrépidité et son habileté ordinaires ; après avoir aidé au gain de la bataille d’Eylau par l’énergie de son attaque sur le centre de l’année ennemie, il joignit à Greussen le maréchal Kalkreuth qu’il battit complètement, poursuivit le roi de Prusse avec la plus active vigueur ; bloqua Magdebourg, et força à Ruthnau cinq escadrons des armées de la Saxe à mettre bas les armes. Il se rendit ensuite maître de Lubeck et fit capituler Blücher à Schwartau. Dans la campagne de Pologne, il contint le général russe Beningsen pendant que l’Empereur écrasait les Russes à Eylau, remporta de nouveaux succès à Wolfesdorf, à Heilsberg et entra dans Kœnigsberg. De si éclatants services le firent créer duc de Dalmatie après la paix de Tilsitt.

La guerre venait de se rallumer avec fureur en Espagne ; l’Empereur confia à Soult le commandement du centre gauche de l’armée ; à peine arrivé, le maréchal remporte, le 10 novembre 1808, une victoire signalée devant Gamonal, prend Burgos, Santander, culbute l’armée espagnole près de Reynosa, atteint enfin l’armée anglaise devant Corogne, lui livre une sanglante bataille dans laquelle le général en chef, John Moore, est tué ; force les débris de l’armée anglaise à se rembarquer en abandonnant 6.000 prisonniers, s’empare de la Corogne et du Férol : un immense matériel renfermé dans ces deux places devient la conquête du vainqueur.

Entré en Portugal le 4 mars 1809, par ordre de l’Empereur, le duc de Dalmatie passa le Minho, prit Chaves et remporta, le 29 mars, la mémorable victoire d’Oporto. Bientôt, cependant, réduit par défaut de renforts à l’impossibilité de tenir la campagne, il reconduisit en Galicie, en moins de six jours, les faibles débris dont il pouvait disposer, et battit encore l’armée anglo-espagnole qu’il trouva sur son passage à Arzobispo. Cette retraite est regardée par les tacticiens comme une des plus belles opérations du maréchal.

Un décret de l’Empereur nomma le maréchal Soult major-général des armées françaises en Espagne ; cette haute confiance ne tarda pas à être justifiée par un magnifique succès ; les 18 et 19 novembre 1809, à Ocaña, il détruisit, avec 30.000 Français, 60.000 Espagnols : 50 pièces de canon, 30 drapeaux et 20.000 prisonniers furent les résultats de cette victoire. Après s’être emparé de Séville, à la fin de janvier 1810, il passa dans l’Estramadure, prit Olivença le 22 janvier 1811, gagna la bataille de Gébora le 11 février suivant, occupa Badajoz et éprouva un échec à la bataille d’Albuera livrée avec des forces inférieures. Quelque temps après, il prenait sa revanche en forçant Wellington, le 12 mai, à lever le siège de Badajoz. Les événements ayant forcé le roi Joseph à évacuer l’Espagne, le maréchal Soult quitta l’Andalousie au mois d’août 1812, et opéra une série de marches admirées par les stratégistes.

Quelque temps après, Napoléon l’appela auprès de lui pour lui donner le commandement du 4e corps de la grande armée, avec laquelle il combattit aux journées de Lutzen et de Bautzen. Presque immédiatement il reçut l’ordre de se rendre à Bayonne pour y réorganiser l’armée du Midi que la défaite de Vittoria avait entièrement démoralisée ; il réussit dans cette entreprise difficile, de manière à dépasser les espérances de l’Empereur ; cette armée sans chefs, sans discipline, ou plutôt ces débris épars sont réorganisés avec cette merveilleuse facilité qu’il possède à un si haut degré ; il se retourne alors contre l’ennemi marchant vers nos frontières, soutient l’honneur de nos armes à Orthez, à Aire, à Vic de Bigorre, à Tarbes, et livre enfin, le 10 avril 1814, cette mémorable bataille de Toulouse, dernier et glorieux coup de canon tiré pour la défense du sol envahi, et dont les circonstances seules vinrent arrêter les résultats.

Il est bien reconnu maintenant que si le maréchal Suchet eût voulu se réunir au maréchal Soult avant la bataille de Toulouse, en 1814, l’armée anglaise eût été taillée en pièces sous les murs de cette ville, et que lord Wellington eût été dessaisi des résultats que ses armes avaient obtenus… Le duc de Dalmatie, sentant toute l’importance de cette réunion, écrivait à son collègue : « Si vous ne voulez pas être sous mon commandement, je me placerai sous le vôtre. Ne faites que paraître, vos troupes resteront, si vous voulez, l’arme au bras ; qu’elles paraissent seulement, le succès est assuré. » Le duc d’Albuféra ne fit aucun mouvement.

Le gouvernement de la première Restauration nomma le duc de Dalmatie gouverneur de la 13e division militaire le 21 juin 1814, puis ministre de la guerre le 3 décembre, poste qu’il occupait lorsque Napoléon débarqua de l’île d’Elbe ; comme chef de l’armée, il adressa aux troupes une proclamation qui n’empêcha pas l’Empereur de l’appeler aux Tuileries le 25 mars, et de lui confier, le 9 mai 1815, les fonctions de major-général de l’armée ; à la funeste journée de Waterloo, lorsque Napoléon, à la vue du désastre de nos armes, voulait se précipiter au milieu des baïonnettes, Soult, resté à ses côtés jusqu’au dernier moment, parvint, en saisissant la bride de son cheval, à l’entraîner sur la route de Charleroi.

Ici finit la carrière militaire du maréchal : il en est peu qui resplendissent d’un pareil éclat. Dans cette existence de près de trente années de combats, il déploya sur les principaux champs de bataille de l’Europe les plus beaux talents militaires, et ces rares et éminentes facultés qui font les grands hommes de guerre.

Après la seconde Restauration, compris dans l’ordonnance d’exil du 24 juillet, et rayé de la liste des maréchaux le 27 décembre 1815, il resta en exil jusqu’en 1819, et fut réintégré par Louis XVIII dans la dignité de maréchal en 1820 ; le roi Charles X l’éleva à la Pairie.

La Révolution de 1830 appela le maréchal Soult à rendre de nouveaux services à son pays. Les événements pouvaient faire craindre une collision entre la France et plusieurs des grandes puissances de l’Europe ; une longue paix avait amoindri nos forces militaires. La main ferme et puissante du maréchal était seule capable d’imprimer à la réorganisation de notre armée cette impulsion prompte et énergique qu’exigeait la situation. — Placé dès le mois de novembre 1830 à la tête du département de la guerre, il déploya une activité presque incroyable ; quelques mois à peine s’étaient écoulés, et une armée de 400.000 hommes, armés, équipés et formés à la discipline, était prête à repousser l’étranger.

En 1834, lorsque la sanglante insurrection du mois d’avril éclata, le maréchal Soult reçut du lieutenant-général Aymar, qui commandait à Lyon, une dépêche télégraphique ainsi conçue : « Mes communications sont coupées, mes forces diminuent d’heure en heure, et je me vois, autant dans l’intérêt de l’humanité que dans celui de mes troupes, obligé d’évacuer Lyon. » Dans cette situation critique, l’abandon de Lyon aurait eu une telle portée, qu’il était impossible de l’envisager sans frémir. Mais la France avait, en 1834, pour premier ministre, un des lieutenants de Napoléon, un de ces illustres capitaines à l’âme stoïque, au cœur de bronze que le danger retrempe et grandit, et qui, pendant toute sa glorieuse carrière, avait constamment pratiqué l’admirable devise de vaincre ou mourir.

Voici la réponse du duc de Dalmatie ; elle ne se fit attendre que le temps strictement nécessaire pour l’écrire sous sa dictée et le télégraphe l’emporta. L’antiquité, l’histoire militaire moderne n’en offre pas de plus brève et de plus héroïque : « Vous conserverez toutes vos positions ; vous n’évacuerez point Lyon ; vous vous accrocherez à ses murs et vous vous ensevelirez sous ses ruines. »

La lettre suivante écrite au général commandant la ville de Lyon, à propos de ce même épisode, est aussi significative : « Général, je reçois à l’instant vos deux lettres du 14 de ce mois, etc., etc. Je ne puis croire que vous m’avez écrit tout cela, car vous me forcez à vous demander ce que vous avez fait pour l’empêcher. Comment ! l’effigie d’un fonctionnaire nommé par le roi est brûlée sur la place publique, et vous me le racontez froidement ! Un des premiers magistrats de la Cour royale est obligé de se soustraire aux assassins, et vous ne m’apprenez pas ce que vous avez fait pour la sûreté de sa personne qui devait vous être sacrée ! Vous avez en outre le triste courage de me dire que le 9e bataillon de chasseurs ne fait, momentanément, aucun service ! Cette conduite passe mon imagination et m’oblige à vous demander si vous vous êtes bien rappelé que le roi vous avait honoré de sa confiance, en vous donnant le commandement d’une de ses plus importantes divisions militaires. Je vous l’avoue, j’en suis aujourd’hui à regretter les témoignages de satisfaction que je vous avais précédemment exprimés. Mais, indépendamment de ces faits, vous ayez laissé exister des barricades, en en faisant suspendre l’enlèvement par la troupe de ligne, lorsque vous avez été prévenu que le préfet avait réclamé le concours de la Garde nationale. C’était, au contraire, le moment d’agir, et d’agir avec assez de vigueur pour que les traces de l’insurrection disparussent à l’instant même ; là était votre devoir. Ce n’est pas tout. Il m’est revenu encore, et je désire que cette nouvelle ne soit pas vraie, que le poste du 9e bataillon de chasseurs qui était à votre porte, a dû rentrer dans l’intérieur pour faire place à un poste de la Garde nationale que vous y avez installé. Vous avez aussi fait relever par la Garde nationale le poste de la ligne qui était devant la maison du procureur général. Est-il possible, Général, que vous ayez eu cette faiblesse, que vous ayez montré cet oubli de vos devoirs ? Je vous ordonne de me rendre compte sur-le-champ et de ce que vous avez fait et des motifs qui ont pu vous y déterminer. Quant à l’inaction que vous avez imposée au 9e bataillon de chasseurs, en lui retirant tout service, et en consentant même, si je suis bien instruit, à ce qu’un poste de Garde nationale fût établi devant sa caserne, l’histoire militaire n’offre pas d’exemple d’une semblable humiliation. Que voulez- vous que pensent et l’armée et ce corps honorable lui-môme, dont le dévouement à nos institutions est si fortement prononcé ? Ce n’est pas de la sorte que les troupes sont conduites ! Faites reprendre sur-le-champ le service au 9e bataillon de chasseurs, et indiquez-moi les postes que vous aurez confiés à sa valeur ; j’ai l’assurance qu’ils seront en sûreté, etc., etc. — Signé : MARÉCHAL DUC DE DALMATIE. »

En 1838, le roi le choisit pour le représenter au couronnement de la reine d’Angleterre ; le duc de Dalmatie fut accueilli avec des transports d’enthousiasme ; sa marche à travers les comtés et les rues de Londres fut une marche triomphale, et la population tout entière, se précipitant sur son passage, salua de ses acclamations ce noble représentant de notre gloire nationale.

Le maréchal duc de Dalmatie est grand-croix des ordres de Léopold de Belgique, du Sauveur, de la Toison d’Or et de Saint-Hubert, etc., etc.

Il a été trois fois ministre de la guerre : la première fois du 2 décembre 1814 au 12 mars 1815 ; une fois ministre des affaires étrangères ; trois fois président du conseil.

Le 26 décembre 1847, Louis-Philippe rétablit pour lui le titre honorifique de MARÉCHAL-GÉNÉRAL de France.

En 1830, il avait réorganisé l’armée qui lui doit de nombreuses améliorations et plusieurs lois importantes, telles que celles du 11 avril 1831 sur les pensions militaires, des 21 mars et 14 avril 1832 sur le recrutement de l’armée et sur l’avancement, et du 19 mai 1834 sur l’état des officiers ; en outre, il a fait construire les travaux des fortifications de Paris.

SOURD (Jean - Baptiste - Joseph), baron[modifier]

né à Sigue (Var) le 26 juin 1775, était parti à 17 ans avec les volontaires de son département.

Dans une sortie de la garnison de Gênes, Masséna, enveloppé de cavaliers autrichiens, fut dégagé par le jeune volontaire qu’il plaça comme maréchal-des-logis dans les Guides de l’armée d’Italie.

À la paix de 1801, Sourd comptait déjà onze campagnes et deux blessures.

En 1803, il passa au 7e chasseurs comme sous-lieutenant. Deux coups de baïonnette qu’il reçut à Iéna lui valurent le grade de lieutenant. À Eylau, il tomba couvert de coups de sabre au pouvoir des Russes.

Un jour, un officier général ennemi lui demande : « Quel âge a votre Empereur ?

— L’âge qu’avait César quand il vainquit Pompée à Pharsale.

— De combien de milliers d’hommes est votre armée ?

— L’Empereur seul le sait. »

Rendu à son régiment, après dix mois de captivité, Sourd prit part à la campagne de Wagram, où il fut fait capitaine et légionnaire. En 1812, il entra en Russie comme chef d’escadron, et enleva, le 18 octobre, au-dessous de Polotsk, un corps de 2.000 Russes. Arrivé à Borizow, lieu désigné pour le passage de l’armée, il franchit le premier la rivière à la nage, sous les yeux de Napoléon, à la tête du 7e chasseurs, chacun de ses cavaliers ayant un voltigeur en croupe ; et, pendant toute la retraite, il contint et battit des nuées de Cosaques.

Après l’armistice, l’Empereur étant à Dresde remit à Sourd le brevet de colonel et le titre de baron de l’Empire, en lui disant : « Servez-moi, comme vous avez toujours fait, avec votre courage et vos talents, et vous irez loin. » Aussi à Leipzig le vit-on culbuter devant lui infanterie, cavalerie, artillerie, et s’emparer de la redoute de Gustave-Adolphe.

Dans la nuit qui précéda le combat de Hanau, Sourd reconnut le champ de bataille où Napoléon lui conféra la croix d’officier. Dans la campagne de 1814, il exécuta plusieurs brillantes charges à la Chaussée, contint toutes les tètes de colonnes de Blücher à la Ferté-sous-Jouarre, et soutint la retraite de l’armée, en recevant sa neuvième blessure. Sourd contribua aux succès de Grouchy à Champ-Aubert, à Montmirail, à Vauchamps ; dégagea plusieurs fois l’infanterie de la jeune Garde, à Arcis-sur-Aube, et garda les avenues les plus importantes, pendant le mouvement rétrograde de l’armée impériale. — Ensuite il se jeta en partisan avec 400 chevaux dans Bar-sur-Ornain, et battit dans les rues même de cette ville un corps russe considérable. Après la journée du 30 mars, il passa la Seine à Melun pour se rendre à Fontainebleau auprès de l’Empereur.

La Restauration donna au colonel Sourd le commandement des lanciers de la Reine, 2e régiment, et la croix de Saint-Louis. Au retour de l’île d’Elbe, Napoléon le complimenta sur sa bravoure à l’assemblée du Champ de Mai, et l’envoya au 2e corps de l’armée du Nord, où il débuta par la journée de Fleurus.

À Waterloo, l’héroïsme de Sourd dépassa tout ce que nos annales militaires nous offrent de plus grand. Chargé par le comte Lobau d’attaquer l’infanterie anglaise dans sa position en deçà de Gennapes, il la tourne, la culbute et la poursuit jusque sur la route de Bruxelles ; mais, forcé par un contre-ordre de se replier sur le point d’attaque, il traverse Gennapes au grand galop et rejette les Anglais sur Waterloo. Cependant son mouvement n’a pas été appuyé, il revient en bon ordre et rencontre, dans un défilé, un régiment de cavaliers anglais, dont le colonel le somme de se rendre ; Sourd, pour toute réponse, lui traverse le corps d’un coup de sabre ; mais lui-même atteint de six blessures (il en était à sa 15e), ne pouvant plus soutenir son arme, il se fait asseoir sur une borne, le long d’un chemin : de là, il excite par ses cris les soldats, pendant que le chirurgien en chef, Larrey, lui faisait l’amputation du bras droit. On dit que ses soldats recueillirent avec respect ce bras amputé, et qu’après lui avoir rendu les honneurs funèbres, ils inscrivirent ces mots sur le modeste monument qu’ils lui consacrèrent : « Au bras le plus vaillant de l’armée. » — Une heure après l’opération, car tout est merveilleux dans cet épisode de sa vie, le colonel Sourd remonte à cheval, charge de nouveau les Anglais et dicte une lettre à l’Empereur qu’il signe de la main qui lui restait. Suivant le mouvement de retraite de l’armée au delà de la Loire jusqu’à Auch, sans prendre un instant de repos, il arrive au terme de cette course de 150 lieues avec ses blessures cicatrisées.

La révolution de Juillet tira le colonel Sourd de la retraite et le vit combattre pendant les trois journées. Il eut mission d’organiser le régiment de lanciers d’Orléans, et il en fit un des plus beaux corps de cavalerie de l’armée.

Nommé maréchal de camp à la revue du 1er mars 1831, il quitta non sans regret son régiment, pour aller prendre le commandement de Tarn-et-Garonne, où il reçut, en 1837, la décoration de commandeur. Passé dans la section de réserve, en 1831, et mis à la retraite en 1848, Sourd quittait encore quelquefois cette vie paisible, que lui avaient méritée ses longs et durs travaux, pour défendre la mémoire et le nom du grand capitaine auquel il a consacré, toute sa vie, la fidélité d’un soldat sans peur et sans reproche.

L’héroïque amputé de Waterloo est mort à Paris le 2 août 1849, après avoir reçu les adieux du président de la République, ceux de Jérôme Bonaparte, du général Rullière, ministre de la guerre et de ses nombreux amis.


SUBERVIC (Georges - Gervais), baron[modifier]

né en 1772 dans le département du Gers ; il avait vingt ans lorsqu’il partit comme volontaire.

Lieutenant en 1792, capitaine en 1793 ; aide-de-camp du général Lannes en 4797 ; chef d’escadron en 1803 ; colonel en 1805 ; général de brigade en 1811 ; lieutenant-général et chevalier de Saint-Louis en 1814.

M. Subervic a fait avec distinction les campagnes de la République et de l’Empire et a été blessé à la bataille de la Moskowa. Créé général de division après la campagne de 1814. Admis à la retraite en 1825, il a été rappelé à l’activité en 1830.

Depuis ce temps on l’a vu successivement inspecteur général de cavalerie et membre du comité de l’infanterie et de la cavalerie ; admis dans le cadre de réserve en 1841, il a été ministre de la guerre du 25 juillet 1848 au 19 mars suivant.

En quittant le ministère il fut nommé chancelier de la Légion-d’Honneur, grand-croix de l’Ordre, puis membre de l’Assemblée constituante et enfin de l’Assemblée législative. Le général Subervic est admis à la retraite.


SUCHET (Louis - Gabriel)[modifier]

duc d’Albuféra, pair et maréchal de France, né à Lyon le 2 mars 1772.

Il embrassa la carrière des armes à l’époque où la France appelait tous ses enfants à la défense de son indépendance. Plein d’ardeur et de zèle, le jeune Suchet conquit rapidement, en 1792, les grades de sous-lieutenant, lieutenant et capitaine.

Nommé chef du 4e bataillon de l’Ardèche, il commandait ce corps au siège de Toulon, lorsqu’il fit prisonnier le général en chef anglais, O’Hara. Passé à l’armée d’Italie, il assista, en 1794, aux combats de Vado, de Saint-Jacques et à tous ceux qui furent livrés par la division Laharpe. En 1795, à la bataille de Zoano, à la tête de son bataillon, il enleva trois drapeaux aux Autrichiens. Commandant, en 1796, un bataillon du 18e régiment dans la division Masséna, il prit une part glorieuse aux combats de Dego, Lodi, Borghetto, Rivoli, Castiglione, Peschiéra, Trente, Bassano, Arcole et Cerea, où il fut dangereusement blessé. À peine rétabli, il fit la belle campagne qui décida le traité de Campo-Formio. À cette époque, le général Masséna l’envoya porter au général en chef les drapeaux conquis dans la bataille de Tarvis.

Blessé de nouveau à Neumarck en Styrie, il fut nommé chef de brigade sur le champ de bataille, en octobre 1797. En 1798, son régiment passa en Suisse, sous le général Brune. La conduite du colonel Suchet lui valut de nouveau l’honneur de porter à Paris 23 drapeaux pris à l’ennemi.

Nommé général de brigade à cette époque, il fut employé peu de temps après, en qualité de chef d’état-major, sous lé général Joubert, dont il était l’ami. Le Piémont donnant alors des inquiétudes pour la retraite de l’armée, et Joubert ayant reçu ordre d’occuper ce pays à la fin de 1798, Suchet prépara cette expédition, et, par ses soins, elle fut terminée sans combats.

Occupé à réorganiser l’armée, il se trouva en opposition avec le commissaire du Directoire, et cette lutte fit rendre contre lui, par un gouvernement soupçonneux et faible, un décret par lequel il était menacé d’être porté sur la liste des émigrés, s’il ne rentrait pas en France sous trois jours. Il fallait obéir. Mais Joubert, mécontent du rappel injuste de son ami, quitta brusquement le commandement et retourna dans sa famille. Dès son arrivée à Paris, le général Suchet se justifia pleinement, et fut presque aussitôt envoyé à l’armée du Danube (5 avril 1799).

Détaché chez les Grisons, et séparé de l’armée pendant dix jours, il défendit les positions de Davos, Bergen, et Pulgen ; trompa l’ennemi qui l’entourait, et rejoignit l’armée, par les sources du Rhin, vers le Saint-Gothard, sans être entamé ; mais il fut blessé. À la suite de cette honorable expédition, Masséna le choisit pour son chef d’état-major général.

Après la campagne désastreuse de Schérer, Joubert, ayant repris le commandement de l’armée d’Italie, fit nommer en 1799, général de division et son chef d’état-major, Suchet qui quittait alors l’armée du Danube. Après la bataille de Novi, où la France perdit Joubert, Suchet continua ses fonctions sous Moreau et Championnet.

Au 18 brumaire, Bonaparte chargea Masséna du commandement de l’armée d’Italie et lui donna Suchet pour lieutenant. À la tête d’un faible corps de 5.000 hommes, à peine vêtus, sans magasins et sans ressources, pour lutter contre 60.000 hommes commandés par le général Mêlas, Suchet prit une part brillante aux résultats de la campagne de Gênes et du Var, non moins mémorable par les talents et la prodigieuse activité qu’il y déploya, que par l’inébranlable courage de ses troupes, au milieu des plus grands dangers et des privations les plus absolues. Séparé de la droite de l’armée par la prise de Saint-Jacques, il lutta pendant 38 jours avec succès et défendit pied à pied la rivière de Gênes. Les forces de l’ennemi l’ayant obligé à se retirer derrière le Var, il s’y retrancha et conserva une tête de pont. Les efforts de Mêlas, renouvelés pendant 16 jours et soutenus par une escadre anglaise, échouèrent contre ses dispositions et la valeur de ses troupes. Par cette défense, il sauva d’une invasion le midi de la France et prépara le succès de l’armée de réserve qui se portait à Marengo.

Dès ce moment le général Suchet prit l’offensive. Il avait mis à profit la découverte du télégraphe employé pour la première fois à la guerre. Deux sections, laissées par lui aux forts de Villefranche et de Mont-Alban, au milieu des Autrichiens, le prévinrent de leur marche rétrograde. Suchet précipita la sienne par la crête des montagnes, coupa la retraite aux Autrichiens qui avaient suivi les bords de la mer, et leur fit 15.000 prisonniers.

Masséna, renfermé dans Gênes, venait de capituler après une immortelle résistance ; Suchet, qui l’ignorait et conservait l’espoir de dégager cette ville, traversa en peu de jours la rivière de Gênes, rejoignit la droite de l’armée, sortit de Savone par capitulation, et se porta rapidement vers les plaines d’Alexandrie. Sa présence à Acqui contribua à la victoire de Marengo, suivant le rapport de Mêlas, qui fut obligé de lui opposer un fort détachement. Après cette bataille, il fut chargé de réoccuper Gênes et son territoire. Il maintint partout une discipline sévère et s’acquit l’estime et la confiance des habitants de cette malheureuse république.

La campagne s’étant rouverte, en 1801, après six mois d’armistice, le général Suchet commanda le centre de l’armée, composé de trois divisions fortes de 18.000 hommes. Au passage du Mincio, il secourut et dégagea le général Dupont, et fit avec lui 4.000 prisonniers sur le général Bellegarde à Pozzolo.

Après la paix de Lunéville, il fut nommé inspecteur général d’infanterie. En 1804, il alla commander une division au camp de Boulogne. Il y fut particulièrement chargé de faire creuser le port de Vimereux, et fut nommé peu après gouverneur du palais de Laeken, près Bruxelles.

À l’ouverture de la campagne d’Allemagne, en 1805, sa division devint la première du 5e corps de la grande armée ; commandée par le maréchal Lannes, elle se distingua à Ulm et à Hollabrunn ; à Austerlitz, elle enfonça la droite de l’armée russe et la sépara du centre. On admira sa marche en échelons par régiment, comme à l’exercice, sous le le feu de 50 pièces de canon. Après cette bataille, Suchet fut décoré du grand aigle de la Légion-d’Honneur.

Dans la campagne de Prusse de 1806, sa division remporta le premier avantage à Saalfeld. Elle commença l’attaque à Iéna, et contribua au succès de la bataille par l’habileté de ses manœuvres et par des prodiges de valeur. Elle se signala de nouveau en Pologne, où elle résista seule à l’armée russe au combat de Pultusk. « J’ai combattu contre une armée entière, écrivit le général Beningsen. » Cette division battit encore les Russes à Ostrolenka.

Après la paix de Tilsitt, en 1807, le général Suchet prit ses cantonnements dans la Silésie, et commanda le 5e corps qui fut envoyé en Espagne l’année suivante. En décembre 1808, la division de Suchet ouvrit le siège de Saragosse, sur la droite de l’Èbre, où elle obtint des succès. Nommé, en avril 1809, général en chef du 3e corps (armée d’Aragon), et gouverneur de cette province, le départ du 5e corps, la guerre de l’Autriche et le délabrement d’une armée très-faible, rendirent sa position fort critique.

Le jour de son arrivée au commandement, le général espagnol Blacke se présenta avec 25.000 hommes devant Saragosse. Les troupes abattues demandaient la retraite ; Suchet leur communiqua son énergie, les conduisit à l’ennemi, le battit à Maria le 14 juin 1809, lui prit 30 pièces de canon et 4.000 hommes, et compléta sa défaite, le 18, à Belchite.

Ces succès renversèrent les projets des Espagnols qui voulaient se porter sur les Pyrénées. Son administration juste et modérée, son impartiale intégrité envers les habitants auxquels il conserva leurs emplois, sa protection particulière pour le clergé, sa sévérité sur la discipline, lui attachèrent les Aragonais et lui créèrent des ressources. Au milieu de la disette générale, son armée devint florissante, et après une marche sur Valence, en janvier 1810, elle commença ses mémorables campagnes. Lérida, écueil des grands capitaines, tomba la première en son pouvoir, le 13 mai, après une victoire complète remportée sur le général O’Donnel, à Margalef, le 13 avril, sous les murs de la place. Mequinenza fut forcée de capituler le 8 juin ; Tortose ouvrit ses portes le 12 janvier 1811, après 13 jours de tranchée ouverte ; le fort San-Felipe, au col de Balanguer, fut pris d’assaut le 9 ; Tarragone, la Forte, succomba le 28 juin après 56 jours de siège, ou plutôt d’une continuelle et terrible bataille, en présence et sous le feu de l’escadre anglaise, de ses troupes de débarquement et de l’armée espagnole de Catalogne. Le bâton de maréchal de l’Empire fut le prix de cette campagne, admirable sous les rapports militaires ; plus admirable encore, en ce que les droits de l’humanité furent respectés, autant qu’il fut possible, par les soins du général, au milieu des horreurs d’une guerre furieuse.

En septembre 1811, le maréchal ouvrit la campagne de Valence. Les forts de l’antique Sagonte, qui couvrent cette capitale, relevés à grands frais par les Espagnols, l’arrêtent. Oropesa fut assiégé et pris le 25 août. La garnison de Sagonte avait repoussé deux assauts ; la ville continuait d’être battue en brèche : Blacke sortit de Valence avec 30.000 hommes pour la secourir, et fut défait totalement, à la vue même de Sagoute qui capitula et donna son nom à cette mémorable bataille, où le maréchal fut blessé à l’épaule. Le 26 décembre, ayant reçu le corps de réserve de la Havane, et, sans attendre les divisions de Portugal, il passa la Guadalavia, investit Valence, pressa le siège et le bombardement, et força Blacke à capituler le 9 janvier 1812. Le 10, les Espagnols, au nombre de 17.500 hommes d’infanterie et 1.800 de cavalerie, se rendirent, et Valence fut occupée. Avant un mois, la place de Peniscola et le fort de Dénia tombèrent en son pouvoir, et complétèrent la conquête du royaume de Valence.

Heureuse par les soins du vainqueur, comme l’était l’Aragon, cette contrée imita sa soumission, et le maréchal fut récompensé de sa brillante campagne par le titre de duc d’Albuféra, et par la mise en possession de ce riche domaine, qui touche Valence, et sur lequel il avait combattu. Après divers engagements victorieux, contre le général Joseph O’Donnel et l’armée espagnole, et après avoir reçu à Valence les armées du Centre et du Midi qui s’y rallièrent pour marcher contre l’armée anglaise, le maréchal fit, en juin 1813, lever le siège de Tarragone, vivement pressé par le général Murray qui perdit toute son artillerie. La retraite de l’armée française au delà des Pyrénées après la bataille de Vittoria, l’obligea d’évacuer Valence le 5 juillet, dix-huit mois après la reddition de cette ville. Il laissa des garnisons à Dénia, Sagonte, Peniscola, Tortose, Lérida et Mequinenza approvisionnées pour plus d’un an.

En septembre il battit lord Bentinck au col d’Ordal et fut alors nommé colonel général de la Garde impériale, en remplacement du duc d’Istrie (Bessières), qui venait de trouver une mort glorieuse dans les champs de Lutzen. Le duc d’Albuféra occupa pendant six mois la Catalogne.

20.000 hommes lui ayant été demandés pour la France, en janvier 1814, il se rapprocha alors des Pyrénées, et y reçut Ferdinand VII, qu’il fut chargé de conduire à l’armée espagnole, présent longtemps funeste, et qui n’a pas été, pendant six années, moins fatal à l’Espagne que la guerre que Napoléon lui avait suscitée. Malgré la faiblesse de son armée, réduite à neuf mille hommes, le duc d’Albuféra persista à rester en Espagne pour assurer la rentrée de 18.000 hommes de garnison, et surtout pour empêcher l’ennemi d’envahir la frontière.

Instruit officiellement de l’abdication de l’Empereur, et croyant voir le vœu de la nation dans ce décret du sénat, il fit reconnaître Louis XVIII par l’armée dont le gouvernement royal lui conserva le commandement.

De retour à Paris, il fut nommé pair de France, gouverneur de la 10e division, commandeur de Saint-Louis, et, en décembre suivant, gouverneur de la 5e division à Strasbourg. Tant que les Bourbons demeurèrent sur le territoire français, le duc d’Albuféra resta fidèle au serment qu’il leur avait prêté et maintint les troupes dans l’obéissance : resté sans ordres ni instructions du gouvernement royal, et jugeant, par les premiers actes du congrès de Vienne, que l’étranger se disposait à envahir la France, le maréchal ne connut plus d’autre intérêt que celui de la patrie, et se rendit à Paris, le 30 mars 1815, dix jours après l’arrivée de Napoléon, pour recevoir de nouveaux ordres. Il reçut le 5 avril celui de se rendre à Lyon pour y rassembler une armée, et fut nommé, le 27 juin suivant, membre de la Chambre impériale des pairs.

Un nombre immense de soldats volontaires ou déserteurs de l’armée royale, pendant l’année qui venait de s’écouler, était accouru de toutes parts sous les drapeaux ; mais les arsenaux étaient vides, et il n’avait pas été possible d’armer plus de 10.000 hommes. C’est avec d’aussi faibles moyens que le duc d’Albuféra, qui avait inspiré une entière confiance aux braves Lyonnais, se porta vers les Alpes, battit les Piémontais, le 15 juin, et quelques jours après les Autrichiens à Conflans. L’arrivée de la grande armée autrichienne à Genève l’obligea de quitter la Savoie et de se replier sur Lyon.

Instruit, le 11 juillet, que la victoire de Waterloo venait de replacer le sceptre dans la main des Bourbons, le duc d’Albuféra, pour éviter une guerre civile, conclut avec les Autrichiens une capitulation honorable qui, en sauvant sa ville natale, conserva à la France pour dix millions de matériel d’artillerie. Le même jour, 11 juillet, il envoya trois généraux pour annoncer au roi qu’il était reconnu par l’armée, dont le commandement lui fut continué.

Exclu de la Chambre des pairs par l’ordonnance du 24 juillet 1815, époque à laquelle la réaction royale commençait à exercer ses fureurs, le duc d’Albuféra fut rappelé dans cette chambre par une ordonnance du 5 mars 1819. Par de futiles raisons de cour, il ne fit pas partie de l’expédition de 1823, en Espagne, sous les ordres du duc d’Angoulême, et mourut à Marseille, le 3 janvier 1826, âgé de 54 ans seulement. Sa dépouille fut transportée à Paris.


SURCOUF (Robert)[modifier]

né en 1773 dans le petit village de Bénic, près de Saint-Malo. Il descendait par sa mère de Duguay-Trouin. Ce célèbre marin, l’un des plus intrépides qu’aient produits les dernières guerres, s’était embarqué dès l’âge de 13 ans, et après quelques voyages dans les mers d’Europe, il partit pour l’Inde, où il devait se signaler par des faits d’armes presque incroyables. Nommé capitaine à l’âge de vingt ans, il commanda successivement les corsaires la Clarisse, la Confiance et le Revenant. C’était un homme d’une force remarquable, quoiqu’il fût très-gros et qu’il n’eût qu’une taille ordinaire. Sa figure était vivement colorée, et ce n’était pas la débauche qui la rougissait, car il était très-sobre. Son intérieur était doux et heureux comme celui du citoyen le plus paisible : aussi n’était-il pas corsaire par tempérament ; il n’éprouvait pas ce besoin du désordre, du pillage, de la violence, du sang, qui a mis en saillie dans les fastes de la navigation tant de beaux courages si mal appliqués. — On dit que c’est l’amour qui le jeta dans une profession qu’il a d’ailleurs honorée.

Surcouf naviguait encore pour le cabotage, lorsqu’il se fit aimer d’une jeune personne dont il voulut obtenir la main. Il alla la demander à son père, homme riche, qui refusa net le jeune prétendant, et pour le décourager plus complètement, il lui dit sur le ton de la plaisanterie : Eh bien ! Surcouf, reviens me voir quand tu seras devenu bien riche, et peut-être alors nous ferons affaire.

Surcouf prit cette réponse au sérieux et alla tenter la fortune dans l’Inde. À cette époque, elle était encore là pour les marins hardis : c’était en 1796. Un mauvais petit bâtiment le porta jusqu’à l’île de France. La course enrichissait dans ces parages ceux qui s’y livraient avec résolution. Surcouf s’y livra. Quelques jeunes gens de l’île de France armèrent un petit corsaire pour Surcouf qui fit voile courageusement pour les côtes de l’Inde, avec un équipage de Lascars. À l’embouchure du Bengale, où il se dirigea d’abord, il rencontra un petit convoi escorté par un bateau pilote, armé en guerre ; il aborda le pilote-boat et le prit ; il s’empara ensuite des bâtiments marchands anglais, se débarrassa de ses prises, de son propre navire, et passa sur le schooner avec dix-neuf hommes seulement.

Ce premier succès enhardit Surcouf, qui va tenir la mer, courant après tous les bâtiments qu’il apercevra, en corsaire non autorisé, car il est parti de l’île de France sans ces lettres-patentes, qu’on appelle lettres de marque, qui donnaient au vol sur mer une apparence de légalité. Bientôt il aperçoit un gros trois-mâts ; il met le cap dessus : c’était un vaisseau de la compagnie des Indes, monté par 150 Européens et armé de 26 canons de 12 ; il se nommait le Triton. Comment prêter le flanc à un si fort ennemi ? le pilote-boat avait deux canons seulement ! Surcouf fait cacher tout son monde ; l’idée lui était venue de se faire passer un instant pour un des pilotes du Gange. « Je cours sur ce gros Anglais, dit-il à ses gens, je l’accoste : à un signal que je vous ferai, vous reparaîtrez sur le pont ; nous ferons une décharge de mousqueterie pour effrayer l’équipage, nous sauterons à bord et nous prendrons le bâtiment. » Les choses se passèrent comme il l’avait dit. Le combat qui s’engage sur le pont du Triton est terrible ; le capitaine anglais et dix de ses hommes sont tués, cinquante autres sont blessés, et Surcouf reste maître du vaisseau, n’ayant eu que deux blessés et un mort parmi les siens. Il fait signer un cartel d’échange à ses prisonniers, les envoie à Madras sur son petit schooner qu’il dépouille de toutes ses armes et mène son importante capture à l’île de France.

Il remet à la mer le plus tôt qu’il peut, pour profiter de la chance qui paraît lui sourire, et cette fois c’est avec un corsaire un peu plus grand qu’il va en croisière. Après quelques jours de navigation, il rencontre trois vaisseaux de la Compagnie qui lui donnent la chasse. Ces vaisseaux sont gros, bien armés, et un d’eux porte 200 hommes de troupes passagères. Surcouf manœuvre habilement, il les divise, s’empare du plus voisin en moins de temps qu’il ne faut à celui qui vient après pour le rejoindre, aborde ensuite le second qu’il capture, et force le troisième à prendre la fuite. Ce fait d’armes prouve l’habileté et le courage du corsaire. Voici qui prouve son humanité : comme il montait à l’abordage du premier des bâtiments anglais, un des Lascars de son équipage poursuivait, le poignard à la main, un jeune midshipman d’un extérieur remarquable. L’Anglais, effrayé, éperdu, alla chercher un refuge dans les bras de Surcouf. Celui-ci lui fit un rempart de son corps au risque d’être frappé par le Lascar furieux. Léger comme le tigre, dont il avait la férocité, le matelot tourna plusieurs fois autour de son capitaine et perça la poitrine du midshipman que Surcouf défendait en vain. Baigné de ce sang qu’il avait voulu empêcher de couler, Surcouf laissa tomber sur le pont la victime de l’Indien, courut sur celui-ci et lui brûla la cervelle.

En 1799 la frégate la Preneuse, commandée par l’intrépide Lhermite, venait de se perdre à l’île de France. L’équipage attendait une occasion de retour ou d’embarquement. Le bruit se répand que la Confiance va faire la course. C’était une corvette portant 26 canons de six, commandée par Surcouf. L’équipage fut bientôt formé des hommes de la Preneuse et d’un bon nombre de frères-la-côte, matelots de toutes les provenances, gens à toute épreuve et loups de mer s’il en fut. Enfin Surcouf embarqua quelques mulâtres libres de l’île Bourbon, chasseurs renommés, qui placent une balle dans la tête d’un lièvre à deux cents pas.

Deux mois s’étaient passés ; six bâtiments avaient été pris et dirigés sur la colonie ; la course touchait à son terme, lorsqu’un matin la vigie cria : Navire ! Laisse arriver, crie Surcouf, le cap dessus ! tout le monde sur le pont ! — Cet ordre est le signal d’un tumulte effrayant. Surcouf et ses officiers, Vieillard, Fournier, Puch, sont sur les barres de perroquet, cherchant à percer le voile des vapeurs du matin. Tout le monde est d’accord sur ce point : c’est un vaisseau de guerre ou un vaisseau de la compagnie des Indes. — À dix heures la batterie du navire est distincte, deux ceintures de fer y déploient 56 canons. On n’en est qu’à deux lieues. Une apparence de sécurité contrastait à bord avec cet extérieur guerrier. On apercevait un certain nombre de dames à bord. Hissez le pavillon, dit Surcouf, et assurez-le d’un coup de canon. Le coup part, le navire étranger ne répond pas. Un second coup, dit Surcouf, et pointez par son travers. Cet ordre est suivi à la lettre ; pas de réponse encore. Feu partout ! s’écrie le corsaire, dont la colère croissait comme le carré du mépris que lui témoignait son adversaire. La volée partit tout entière, et lorsque le vent eut dissipé la fumée, on aperçut enfin la couleur anglaise, que vinrent bientôt assurer deux bordées à boulet.

Amis, dit Surcouf, vous voyez ce beau navire. Il est sans doute chargé d’une riche cargaison ; mais il est beaucoup plus fort que nous. Tout nous prouve qu’il porte au moins du 22 en batterie et du 9 sur son pont. Nous ne sommes pas 100, et nos 25 canons de six ne sauraient lutter contre ses 56 pièces. Il ne faut donc pas songer à la canonnade, il nous coulerait ; mais il nous reste l’abordage. Je vous accorde le pillage pendant deux heures, pour ce qui n’est pas de la cargaison. En un clin d’œil les ordres sont exécutés. Un poignard, une paire de pistolets à deux coups garnissent chaque ceinture, la hache est dans toutes les mains. Les chasseurs de Bourbon se placent dans la chaloupe, pour y ajuster, comme derrière une redoute, les uniformes anglais. On était à demi-portée de fusil. Le Kent se balançait majestueusement sur toutes ses voiles. Les flancs des deux navires se froissent, et une bordée du Kent fait bondir sur les flots son faible adversaire. La Confiance n’y répond pas ; mais du porte-voix de Surcouf vient de sortir un cri : Saute à l’abordage tout le monde !

Surcouf s’est élancé, tous le suivent. Une affreuse mêlée s’engage au pied du mât de misaine. En cinq minutes, les corsaires furent maîtres du gaillard d’avant, mais ce n’était là que le tiers du champ de bataille ; et la foule des Anglais, condensée dans un moindre espace, en devenait plus impénétrable. Leur vieux capitaine, homme de cœur et de résolution, rassemblait ses formidables ressources pour écraser d’un seul coup les vainqueurs imprévus. Mais à son bord était maintenant Surcouf que la mort seule pouvait en faire sortir. Par l’ordre de l’intrépide corsaire, deux pièces de l’avant du Kent sont braquées sur l’arrière ; on les charge jusqu’à la gueule. Les Anglais, rangés derrière le fronton de la dunette, abattent par une fusillade soutenue les plus intrépides matelots de la Confiance. Les rangs s’éclaircissent, les blessés, les mourants jettent le désordre dans l’attaque. Tout à coup une décharge à mitraille, partie de l’avant, creuse la masse anglaise, et l’on s’élance jusqu’au grand mât. À l’instant même, une grenade éclate à l’arrière, et met une vingtaine d’Anglais hors de combat. Leur capitaine fut atteint le premier. Un dernier coup de canon part de l’avant, par l’ordre de Surcouf, un ouragan de mitraille sillonne ce champ de bataille de quelques toises, la dunette vole en éclats. Il se forme des barricades de cadavres, escaladées bientôt, et bientôt grossies de ceux qui escaladent. C’est une lutte de tigres avec les armes de l’homme. Devant Surcouf s’ouvre un large cercle dont le rayon grandit à chaque chute de son bras nu. Les Anglais se précipitent dans les panneaux, dans les porte-haubans, sur les mâts, dans les canots. « Il est à nous, dit le corsaire en brandissant sa hache sanglante, ne tuez plus que ceux qui résistent. » — On dégage les grappins qui enlacèrent la Confiance à ce colosse de 1500 tonneaux. Une vingtaine de grenades sont lancées dans la batterie pour y faire taire les Anglais ; le navire est décidément pris.

Surcouf fit respecter les dames, toutes réfugiées dans la chambre du capitaine. Il y avait 250 prisonniers. La Confiance fut expédiée en chasse d’un Danois qui avait assisté au spectacle, et on les mit à bord. — Quelques jours après on entendit crier : terre ! et c’était l’île de France.

La fortune de Surcouf commençait à grandir. Cependant la plus grande partie lui était contestée par la loi. Il avait armé en course sans autorisation à sa première croisière ; aussi quand il avait atterri avec le Triton, on avait confisqué sa prise. Cependant les autorités de l’île de France consultèrent le Directoire qui, voulant récompenser la bravoure du jeune corsaire, proposa au Corps législatif de lui décerner, à titre de don national, la valeur de ses prises qu’on avait vendues au profit de la colonie ; il reçut 700.000 francs.

Il revint alors en France, et M. B… le trouvant assez riche, il épousa celle pour l’amour de laquelle il avait pris une carrière aussi aventureuse. Il pouvait vivre heureux à Saint-Malo ; mais un marin ne renonce pas si aisément à la mer. Surcouf, armateur et capitaine, fit de nouvelles campagnes, heureuses comme les précédentes. Le nom de l’intrépide corsaire était devenu la terreur du commerce anglais dans les parages de l’Inde, et le gouvernement anglais avait cru devoir renforcer de plusieurs frégates sa station dans ces mers ; mais en 1813, Surcouf fut chargé de conduire en France le Charles, vieille frégate, qu’il avait achetée au gouvernement et armée en flûte. Elle portait un très-riche chargement. Il échappa par son sang-froid et l’habileté de ses manœuvres aux croisières anglaises et manqua de se perdre en entrant à Saint-Malo ; mais son frère, excellent marin et son second, sauva le navire.

Surcouf consacra la dernière partie de sa vie à des spéculations commerciales, qui furent pour lui une nouvelle source de richesses. On croit qu’il laissa en mourant plus de 3 millions de fortune. Surcouf est le seul capitaine européen qui ait osé naviguer avec des équipages entièrement composés de Lascars, hommes aussi dangereux pour ceux qui les emploient que pour ceux contre qui on les emploie. — Son sang-froid, son énergie imposèrent aux Malais et les dévouèrent à sa personne.

Surcouf est mort en 1827 dans une maison de campagne qu’il possédait près de Saint-Servan, et fut inhumé à Saint-Malo.


SUWAROW (Russie)[modifier]

Masson, dans ses mémoires secrets sur la cour de Russie, a dit de Suwarow : « C’était un monstre renfermant, dans un corps de singe, l’âme d’un chien de boucher. » Un pareil jugement est sévère, mais Masson n’était ni militaire, ni homme d’État, et la sentence fulminée par l’annaliste des cours de Catherine II et de Paul Ier, n’empêchera pas le nom de Suwarow de rester au nombre de ceux des guerriers les plus illustres du dix-huitième siècle.

Suwarow n’était ni stratégiste ni tacticien, mais il avait les qualités les plus essentielles aux grands capitaines ; il comprenait bien le caractère des hommes qu’il avait à commander et avait trouvé le secret de leur faire faire de grandes choses. STUPAI I BE, en avant et frappe ! Avec ses mots Suwarow battait cent mille Turcs, enlevait Ismaïlow ou Praga.

Suwarow ou Souwarow Rimniski ou Rimnitskoï est né en 1730, à Suskoï, petite ville de l’Ukraine. Fils d’un officier supérieur distingué, il fut élevé à Saint-Pétersbourg, à l’école des Cadets. Entré au service à l’âge de 13 ans, il était colonel à 22, après avoir passé par tous les grades inférieurs. Les campagnes de 1769 à 1772, qui précédèrent le premier démembrement de la Pologne, lui valurent le grade de général major et la décoration de l’ordre d’Alexandre Newski.

Rappelé en Prusse, après la guerre de Pologne, dans laquelle les confédérés polonais luttaient avec une miraculeuse intrépidité, mais avec de trop grands désavantages contre les envahisseurs russes, Suwarow contribua à la défaite de l’audacieux Pugutscheff, qui avait soulevé des peuplades de Cosaques et de Tartares, dévasté et soumis une vaste étendue de pays, et qui, secondé par les moines et les mécontents de l’intérieur, se flattait déjà de placer sur sa tête la couronne sanglante de Pierre III, dont il avait pris le nom.

Lieutenant-général après la victoire remportée sur les Turcs, sous les murs de Silistrie, il soumit, en 1783, les Tartares de Kuban et Badzinck, et leur fit prêter serment de fidélité à sa souveraine. Ce succès fut récompensé par la dignité de général en chef, la grand’croix de l’ordre de Saint-Wladimir et un don beaucoup plus précieux pour un guerrier courtisan, celui du portrait de Catherine, que l’impératrice lui envoya enrichi de diamants, et qu’il porta toujours depuis quand il quittait la pelisse de peau de mouton qui formait son vêtement à l’armée. Ce mot de guerrier courtisan, appliqué à une sorte de sauvage comme Suwarow, paraît une anomalie ridicule, et cependant le vainqueur d’Ismaïlow était courtisan, il l’était à sa manière. Il avait compris qu’un dévouement sans bornes, d’importants services ne suffiraient pas pour le faire distinguer de Catherine ; il voulut se singulariser par des bizarreries propres à frapper l’imagination d’une souveraine blasée sur tout. Suwarow avait deviné Catherine, comme il avait deviné le soldat russe, l’impératrice le préférait à tout parce qu’il ne ressemblait à personne.

Exécuteur d’ordres implacables, Suwarow a emporté dans la tombe une réputation de cruauté qui entache sa brillante carrière, mais dévoué jusqu’au crime, il obéissait ; les véritables bourreaux des Turcs, égorgés à Ismaïlow et des Polonais massacrés à Praga, c’étaient Potemkin et Catherine.

Après les victoires remportées par les Russes et les Autrichiens réunis, pendant les années 1788 et 1789, après la défaite de 10.000 Russes sur les bords de la rivière Rimniski, une place importante résistait, c’était Ismaïlow. Pendant sept mois le général Gudowitsch l’avait vainement assiégée. Le favori Potemkin, accoutumé à faire tout fléchir sous ses volontés, dans les camps comme à la cour, et indigné d’un échec qu’il crut porté à sa gloire comme généralissime, ordonna à Suwarow de laver cet affront dans le sang des Musulmans et d’emporter Ismaïlow, à tout prix.

Suwarow marcha avec la plus grande célérité par un hiver rigoureux, franchit tous les obstacles, et trois jours après son arrivée devant la place, il rassemble ses soldats et leur annonce l’assaut : « Amis, leur dit-il, ne regardez pas les yeux de l’ennemi, regardez sa poitrine, c’est là qu’il faut enfoncer vos baïonnettes ; pas de quartier, les provisions sont chères. » Deux fois les Russes sont repoussés avec un horrible carnage ; Suwarow ordonne une troisième attaque. Cette fois ses grenadiers emportent d’abord les ouvrages extérieurs et pénètrent enfin, après des efforts inouïs, dans l’intérieur de la ville. Ils se précipitent aussitôt dans les mosquées où les habitants s’étaient réfugiés, dans les maisons et les jardins ; tout ce qui se trouve sur leur passage est inhumainement égorgé, et leur chef farouche, les animant au carnage, leur criait d’une voix de tonnerre : KOLI ! KOLI ! Tue ! tue ! Le meurtre et le pillage marchèrent de front ; près de 12.000 Russes et plus de 30.000 Turcs périrent dans cette journée sanglante, et Suwarow, sur les ruines embrasées de la cité conquise, écrivait à Catherine dans le style singulier et laconique qu’il savait lui plaire :

« Mère, la glorieuse Ismaïlow est à tes pieds. »

C’est en vers quelquefois que Suwnrow adressait ses rapports à l’impératrice. Ainsi, dans une de ses premières campagnes, après avoir pris la ville de Toutoukaï, en Bulgarie, il en avait instruit Catherine par un distique russe, qu’on peut traduire ainsi.


Gloire à Dieu ! gloire à vous aussi !
La ville est prise, et m’y voici.

Ses ordres du jour et ses proclamations à l’armée étaient souvent aussi rédigés en vers.

En 1792, Catherine voulut en finir avec la Pologne qui s’était soulevée sous les ordres de son dernier héros Kosciusko. Suwarow avait donné à Ismaïlow une preuve d’obéissance qui devait le faire préférer à tous les généraux russes pour cette terrible mission. Ce fut lui, en effet, qui fut chargé d’entrer dans ce malheureux pays, avec un nombreux corps d’armée, pour seconder les opérations du général de Fersen, qui venait déjà d’accabler, par ses forces supérieures, la petite armée polonaise. Kosciusko, criblé de blessures, avait été fait prisonnier, et sa faible troupe était vaincue et dispersée. Suwarow n’était par chargé de vaincre, mais d’anéantir.

Attaquant, avec sa fougue ordinaire, tous les corps polonais qui tenaient la campagne, il marcha droit, sur Varsovie. Le faubourg fortifié de Praga, où une foule de courageux citoyens s’étaient jetés, offrit seul quelque résistance. L’assaut fut donné, l’armée russe marcha suc sept colonnes, s’empara, à une première attaque, des fortifications qu’une artillerie insuffisante défendait, et les chrétiens de Praga furent traités comme les infidèles d’Ismaïlow. On n’épargna ni l’âge, ni le sexe, tels étaient les ordres impitoyables de Catherine : neuf mille victimes humaines furent immolées, sur ce seul point, à la soif insatiable de sang de la grande impératrice.

Varsovie ouvrait ses portes à Suwarow peu de jours après, et quand une députation vint lui présenter les clefs de la ville, il les porta à sa bouche et dit en les élevant vers le ciel : « Dieu tout-puissant, je vous rends grâce de ne m’avoir pas fait payer cette place aussi cher que… » et se tournant du côté de Praga, la voix lui manqua et il versa des larmes. Mais il avait obéi. Catherine était satisfaite ; elle lui écrivit : « Vous savez que je n’avance jamais personne avant son tour ; je suis incapable de faire tort à un plus ancien ; mais c’est vous qui venez de vous faire feld-maréchal vous-même, par la conquête de la Pologne. » Cette lettre accompagnait l’envoi d’une couronne de laurier en or massif parsemée de diamants, et un bâton de commandement aussi en or enrichi de pierreries ; la couronne seule valait cinq cent mille roubles. À ces riches présents, l’impératrice joignit le don de plusieurs propriétés considérables et de vingt mille paysans.

Malheureusement pour Suwarow, sa bienfaitrice, pour laquelle il professait un véritable culte, mourut d’une attaque d’apoplexie foudroyante : il la regretta amèrement toute sa vie. Le successeur de Catherine, l’empereur Paul Ier, commença son règne par faire des innovations dans le système militaire, qui déplurent à toute l’armée, et particulièrement à Suwarow. Il ne put cacher son mécontentement, en voyant l’empereur changer jusqu’à l’ancien uniforme russe pour lui substituer l’uniforme prussien. Paul prétendait tout régler : il avait prescrit la poudre et la queue, réglé la dimension des boucles et la longueur précise de la queue, et envoyait, à cet effet, aux chefs des différents corps d’armée, de petits bâtons devant servir de modèles et de mesures.

Suwarow dit en recevant celui de ces paquets qui lui était adressé : « La poudre à poudrer n’est pas de la poudre à canon, les bouclés ne sont pas des fusils et les longues queues ne valent pas des baïonnettes. » Suwarow était jalousé, les soldats l’adoraient, mais les chefs, dont il proscrivait le luxe et sur lesquels il faisait peser une discipline rigoureuse, le détestaient ; le propos qu’il avait tenu, et qui donna lieu à beaucoup d’autres que tinrent à l’envi les soldats russes, fut rapporté à l’Empereur. Paul, vivement irrité, fit demander à Suwarow sa démission.

Le feld-maréchal voulut que ce fût de lui-même que son armée apprît qu’il allait cesser de la commander, et il fut extraordinaire dans cette occasion comme dans presque toutes les autres. Il fit ranger ses soldats en bataille devant une pyramide de tambours et de timbales entassés ; il était lui-même à côté de ce monument militaire, en grand uniforme, décoré de tous ses ordres et le portrait de Catherine à la boutonnière. « Camarades, dit-il aux soldats, je vous quitte peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours, après avoir passé cinquante ans parmi vous sans jamais vous perdre de vue, que quelques instants. Votre père qui mangeait et buvait avec vous, couchait au milieu de vous, va manger, boire et coucher dans la solitude de ses enfants, et pensant à eux pour toute consolation. Telle est la volonté de notre père commun, de notre empereur et maître. Je ne perds pas l’espoir qu’elle s’adoucira un jour en faveur de ma vieillesse : alors, quand Suwarow reparaîtra au milieu de vous, il reprendra ces dépouilles qu’il vous laisse comme un gage de son amitié et un appel à vos souvenirs ; vous n’oublierez pas qu’il les portait toujours dans les batailles qu’il remportait à votre tête. » — Et se dépouillant de tous ses ordres, il les déposa sur l’espèce de trophée qu’il avait à côté de lui, ne gardant sur sa poitrine que le portrait de l’impératrice.

Victime d’une injustice, Suwarow n’était pas accoutumé à baiser la main qui l’avait frappé aussitôt qu’elle redevenait équitable et bienfaisante. Il était disgracié et exilé dans ses terres, lorsque Paul Ier, entrant dans la coalition formée contre la France, voulut lui donner le commandement de l’armée qu’il envoyait en Italie au commencement de l’année 1799. L’Empereur adressa à Suwarow une lettre dont on a toujours ignoré le contenu, mais qui portait pour inscription, en gros caractères, ces mots de bon augure : Au feld-marcchal Suwarow. « Cette lettre n’est pas pour moi, dit le vieux guerrier, en lisant l’adresse : si Suwarow était feld-maréchal, il ne serait pas isolé et gardé dans un village : on le verrait à la tête de l’armée. » Il fallut que le courrier reportât la lettre cachetée à l’Empereur.

Mais faire la guerre aux Français, dont la gloire l’importunait, c’était combler les vœux de Suwarow, il avait voué une haine implacable à une nation dont les brillants exploits éclipsaient tous les siens. Le premier moment d’humeur passé, et croyant avoir fait suffisamment comprendre à l’Empereur l’injustice de sa conduite, il accepta le commandement qui lui était offert, et le 18 avril 1799, il prit le commandement en chef des armées combinées austro-russes. Il avait introduit dans son armée un maniement d’armes particulier ; lorsque l’officier commandait marche aux Turcs, les soldats portaient la baïonnette en avant ; à l’ordre marche aux Prussiens, le mouvement était accéléré et la baïonnette croisée deux fois ; mais aux mots marche aux Français, le soldat devait s’élancer avec impétuosité, réitérer par trois fois l’action de la baïonnette, l’enfoncer dans la terre, qui figurait alors les Français abattus, et la retourner avec force.

Selon quelques-uns des biographes, Suwarow avait défendu d’enseigner aux troupes les manœuvres relatives aux retraites, soutenant qu’elles n’en auraient jamais besoin ; assertion bizarre, les manœuvres en arrière étant parfois aussi urgentes que celles en avant, en bataille, ou par le flanc ; et si une pareille injonction a jamais été donnée, ce qui est peu probable, les généraux français, et Masséna à leur tête, ont dû convaincre Suwarow de son absurdité.

Dès le jour de son arrivée à l’armée, il publia un ordre du jour par lequel il recommandait à ses soldats d’employer de préférence, contre l’ennemi, la baïonnette et l’arme blanche. Profitant ensuite des avantages que les généraux Kray et Mêlas avaient déjà obtenus sur les Français commandés par Schérer, il les poussa avec vigueur et ne tarda pas à s’emparer de tout le Piémont. Il voulait, dès lors, que le roi de Sardaigne revînt dans sa capitale. L’opposition des généraux autrichiens fit naître entre eux et lui un commencement de mésintelligence.

Moreau, qui succéda à Schérer, était plus prudent et plus habile que son prédécesseur ; il défendit le terrain pied à pied, avec des forces trop inférieures cependant pour n’être pas contraint de reculer ; mais il le fit en bon ordre, et ce ne fut qu’après un échec funeste, le 27 avril, au passage de l’Adda, et une autre affaire malheureuse, le 16 mai, qu’il dut évacuer les places d’Alexandrie et de Turin, et se retirer sur la Suisse. Si Moreau avait été en mesure d’opposer une résistance complète aux armées coalisées, on aurait pu reprocher à Suwarow de s’être laissé trop emporter, en cette occasion, par son impétuosité fougueuse, en poursuivant l’ennemi, sans avoir laissé des forces suffisantes pour arrêter l’armée que Macdonald ramenait de Naples à grandes marches, et qui menaçait de prendre les vainqueurs à dos. Suwarow comprit cette faute et se hâta de la réparer. Retournant sur ses pas, il marcha avec célérité contre son nouvel ennemi, culbuta tous les corps qui se trouvaient sur son passage, battit l’avant-garde, et livra, les 18 et 19 juin, les sanglantes batailles dites de la Trébia, où les Français, après des prodiges de valeur, furent enfin repoussés avec une perte considérable.

Le vainqueur ainsi délivré de la crainte de se voir tourné, ne put cependant couper à Macdonald sa retraite sur la France. Moreau, d’un autre côté, qui avait espéré longtemps être renforcé par Macdonald, mais qui ne put l’être, parvint à réunir assez de moyens pour opposer une résistance insurmontable aux progrès de Suwarow. La rivière de Gênes devint une barrière que le général russe ne put franchir.

Le Directoire, ayant sur ces entrefaites nommé Joubert général en chef de l’armée d’Italie, il vint en prendre le commandement au mois de septembre, pour livrer la sanglante bataille de Novi dans laquelle il fut tué. Ce fut la dernière victoire de Suwarow ; elle fut vivement disputée, et Moreau qui reparut à la tête de l’armée, opéra une glorieuse retraite devant des forces supérieures.

À cette époque, la mésintelligence entre le général russe et les généraux autrichiens s’était augmentée. Suwarow éprouvait une grande antipathie pour les généraux allemands avec lesquels il était forcé d’opérer ; il se plaisait à heurter de front leurs préjugés, se moquait de leurs habitudes formalistes, et y opposait une simplicité brusque et les mœurs presque sauvages d’un vieux Russe. Aussi les Allemands le traitaient-ils de Cosaque mal civilisé et lui reprochaient-ils, en outre, d’avoir peu de combinaisons profondes, d’être mauvais tacticien, d’employer des manœuvres plus rapides qu’habiles, de prodiguer sans pitié le sang des soldats et de vouloir tout emporter par la force. Ces reproches était fondés jusqu’à un certain point ; à Suwarow il fallait la Russie et ses immenses ressources, transportées loin de son pays ; une armée qui n’aurait pu se recruter avec facilité, se serait fondue entre ses mains plus lentement, peut-être, mais aussi sûrement par des victoires que par des défaites. Suwarow gagnait des batailles à coups d’hommes sans paraître songer que la plus belle victoire a un lendemain.

Suwarow ne tarda pas à se plaindre d’être mal secondé par les Autrichiens ; de son côté le cabinet russe s’indigna de l’ordre donné à l’archiduc Charles de marcher vers la Suisse. Paul Ier, à son tour, prescrivit à Suwarow d’abandonner l’Italie et les Autrichiens, de se porter, avec le peu de troupes qui lui restaient à la rencontre du général Korsokow et de prendre le commandement de toutes les forces russes qui entraient dans l’Helvétie ; mais Korsokow n’avait pas attendu le feld-maréchal, laissé à découvert par les Autrichiens ; l’armée que Suwarow devait rejoindre avait été outrageusement battue par Masséna à Zurich. Suwarow éprouva lui-même dans sa marche par la Suisse italienne des obstacles de toute nature, que la plus persévérante intrépidité pouvait seule tenter de vaincre ; la saison était rigoureuse, les chemins dans les montagnes avaient été rendus presque impraticables, les provisions manquaient et les troupes victorieuses des Français l’entouraient et le harcelaient de toutes parts. La position des Russes était telle que déjà Masséna pouvait espérer attacher le fameux Suwarow vaincu à son char de triomphe.

C’est alors que le feld-maréchal se décida à abandonner les Autrichiens à eux-mêmes et à ramener à son souverain les faibles restes de l’armée confiée à son commandement. Mais la retraite sur Lindau présentait de sérieuses difficultés ; les Russes, démoralisés, abattus, restaient sourds cette fois à la voix de leur général. Un jour, les grenadiers, qui formaient l’avant-garde, accablés de fatigue, refusèrent de se porter plus loin en avant ; ils se trouvaient en face des hauteurs escarpées que défendait un corps considérable de Français ; on ne pouvait les aborder que par un défilé où les Russes craignaient de périr jusqu’au dernier. Suwarow s’avance vivement à la tête de l’avant-garde, commande de marcher et donne l’exemple : les grenadiers restent immobiles, « Ah ! vous refusez de me suivre, s’écrie-t-il, vous voulez déshonorer mes cheveux blancs, je n’y survivrai pas. » C’était là un de ses moyens ordinaires quand dans une bataille il voyait une colonne plier, il s’élançait au milieu des fuyards en leur criant : « Je veux mourir ; je ne saurais survivre à la perte d’une bataille ! » Et les soldats qui l’adoraient revenaient au combat avec une nouvelle ardeur.

Cette fois, Suwarow parle vainement aux Russes révoltés. Aussitôt il ordonne froidement de creuser une fosse de quelques pieds de long, s’y étend devant ses soldats étonnés et leur dit : « Puisque vous refusez de me suivre, je ne suis plus votre général, je reste ici. Cette fosse sera mon tombeau. Soldats, couvrez de terre celui qui vous guida tant de fois à la victoire. » Émus jusqu’aux larmes, mais électrisés par ce peu de mots, les soldats jurent de ne jamais l’abandonner et se précipitent à sa suite dans le terrible défilé où un grand nombre d’entre eux trouvent la mort, mais où le reste força enfin le passage et l’ouvrit aux débris de l’armée. Après des peines et des fatigues inouïes, Suwarow parvint en Allemagne avec les restes d’une armée naguère brillante et victorieuse.

En apprenant la retraite du feld-maréchal, Paul Ier approuva sa conduite, il annonça hautement l’intention de célébrer see victoires en Italie en faisant entrer Suwarow à Pétersbourg sous un arc de triomphe ; mais tout à coup les dispositions de l’Empereur changèrent, et au lieu d’une entrée triomphale, ce fut une disgrâce qu’il réserva au vieux guerrier qui l’avait servi avec tant de dévouement.

Suwarow, après avoir séjourné, pendant le mois de janvier de l’année 1800, à Prague où il eut plusieurs conférences avec le général autrichien Bellegarde et l’ambassadeur britannique Spencer Smith, et où il célébra le mariage de son fils avec une princesse de Courlande, continua sa route vers Saint-Pétersbourg, d’après les ordres précis de Paul Ier, déterminé à rompre avec la coalition qu’il accusait de l’avoir trahi et qui s’indignait de voir un feld-maréchal russe en rapport avec un diplomate anglais, quand lui, empereur, renvoyait au cabinet britannique, percée de son épée, la dépêche par laquelle on lui refusait la souveraineté promise de l’île de Malte.

Au lieu des honneurs qu’il attendait et qui lui étaient dus, Suwarow trouva un ordre d’exil ; ce fut secrètement et la nuit qu’il entra dans la capitale de l’Empereur, et il ne fit que traverser Pétersbourg pour aller chercher un asile auprès d’une de ses nièces. Toutes ses tentatives pour parvenir jusqu’à l’Empereur furent vaines ; forcé de s’éloigner, le vieux guerrier, accablé de chagrin, se retira dans sa terre de Pollendorff en Esthonie, où il ne languit que peu de temps ; tombé dangereusement malade, il fut bientôt aux portes du tombeau.

L’empereur, se repentant alors de sa conduite injuste et cruelle envers un homme qui avait couvert de gloire les armées russes, l’envoya visiter par ses deux fils, Alexandre, depuis empereur, et Constantin, qui avait partagé avec le feld-maréchal une partie des dangers de la dernière campagne. Ces deux princes ayant rapporté que Suwarow était à toute extrémité, celui-ci vit bientôt paraître auprès de son lit un officier chargé de lui apporter la parole de son souverain, que la grâce qu’il voudrait demander lui serait accordée.

Le feld-maréchal, expirant, se mit alors à faire l’énumération de tous les bienfaits et de toutes les marques d’honneur qu’il avait reçues de l’impératrice Catherine, puis il ajouta : « Je n’étais qu’un soldat plein de zèle, elle a senti la volonté que j’avais de la servir. Je lui dois plus que la vie, elle m’a donné les moyens de m’illustrer. Allez dire à son fils que j’accepte sa parole impériale. Voyez ce portrait de Catherine, jamais il ne m’a quitté ; la grâce que je demande, c’est qu’il soit enseveli avec moi dans ma tombe et qu’il reste à jamais attaché sur mon cœur. »

Ces mots, dont Paul Ier ne comprit peut-être pas toute la dureté, furent les derniers que prononça le maréchal qui expira le 18 mai 1800, à l’âge de 70 ans.

La vie de Suwarow était austère et dure. Il se levait habituellement avec le jour et commençait, en plein air et en présence de ses soldats, à se faire arroser le corps nu de quelques seaux d’eau froide. Extrêmement sobre à table, il n’était pas, non plus, difficile pour son coucher.

À Vérone, il refusa l’appartement qu’on lui avait préparé et en choisit un autre beaucoup plus simple, dont il fit enlever les glaces comme un objet de luxe qui blessait ses yeux. Il ne voulut pas se servir du lit, fit jeter à terre quelques bottes de foin sur lesquelles il étendit son manteau et se coucha. Il ne portait son uniforme que dans les occasions où il s’agissait de faire respecter en lui le général des armées de son souverain ; dans toutes les autres, ou le trouvait vêtu de toile, ou. dans les plus grands froids, d’une touloupe (pelisse commune) en peau de mouton. Mais, par un contraste frappant, quand, dans les jours d’apparat, il quittait sa peau de mouton, pour le grand uniforme de feld-maréchal, il se chargeait d’ornements, de tous ses cordons, de ses plaques en diamants et décorations de toute espèce, attachait à son chapeau une aigrette en brillants qui lui avait été donnée par Catherine, et à son cou le portrait de cette princesse.

Suwarow possédait un assez grand fond d’instruction et parlait avec facilité plusieurs langues, mais il se refusait aux longues écritures diplomatiques et politiques. « La plume sied mal, disait-il, dans la main d’un soldat. » On s’occupait à la cour de l’originalité de caractère de Suwarow, de sa manière de vivre, de la singularité de son langage et de la rudesse de ses mœurs. Sa mise aussi prêtait aux sarcasmes des courtisans qui ne l’aimaient pas. Tout cela, comme nous l’avons dit, était un calcul habile ; Suwarow, avide de fortune et de renommée, doué d’un esprit délié et d’un tact admirable, crut devoir se frayer une voie nouvelle pour arriver à la faveur de sa souveraine. Catherine aimait Suwarow, qui, en sa présence, outrait jusqu’à ses défauts : c’était pour elle un caractère d’une espèce à part et qui méritait d’être distinguée. Les soldats adoraient un chef qui partageait toutes leurs fatigues, qui vivait au milieu d’eux sans faste, sans recherche et aussi simplement qu’eux-mêmes. Connaissant tout l’empire de la religion, de la superstition même sur les soldats russes, il obligeait les officiers à réciter le soir, après la retraite, des prières publiques devant leurs troupes ; il n’engageait jamais une action sans faire plusieurs signes de croix et sans baiser une petite image de la vierge ou de saint Nicolas qu’il portait toujours sur lui ; il ne manquait pas de faire mettre à l’ordre du jour, la veille d’une bataille, que tous ceux qui seraient tués, le lendemain, iraient en paradis. Aussi actif qu’audacieux, il possédait au suprême degré l’art d’exalter l’enthousiasme du soldat et de l’attacher à sa destinée : aussi les Russes devinrent-ils entre ses mains d’excellents instruments de carnage.

Minutieux et sévère dans le service, il voulait, avec raison, que la discipline fût rigoureuse et que l’obéissance envers le chef fût exacte et absolue. Lui-même se proposait pour exemple. Il se faisait donner publiquement un ordre quelconque par un de ses aides-de-camp, en montrait de l’étonnement d’abord, et finissait par demander de qui venait cet ordre. « Du maréchal Suwarow lui-même, répondait l’aide-de-camp. » Suwarow faisait aussitôt ce qui lui avait été prescrit en disant d’une voix ferme et élevée : « Il faut qu’on lui obéisse. »

Il y avait certes plus de bizarrerie que d’adresse dans cette manière de rappeler à ses inférieurs ce qu’ils lui devaient de soumission ; mais le caractère de Suwarow était ainsi tourné, et puis il mesurait ses moyens à l’intelligence de ceux sur lesquels il prétendait agir. Ses soldats étaient des demi-barbares auxquels il se serait bien gardé de parler de devoirs moraux, de gloire et d’amour de la patrie.

Suwarow avait une fortune immense, mais on n’eut à lui reprocher aucune déprédation ; tout ce qu’il possédait lui avait été donné par Catherine. À Ismaïlow, les Russes firent un butin considérable ; Suwarow, pour sa part, n’accepta pas même un cheval. Ce à quoi il tenait surtout, c’était à ses diamants ; confiés à la garde d’un Cosaque, ils ne le quittaient jamais. Il y avait au fond du cœur de cet homme singulier et sous cette écorce âpre et dure, une sensibilité particulière ; il aimait l’impératrice, il l’aimait comme on aime Dieu : tout ce qui lui rappelait le souvenir de Catherine, de celle qu’avec l’armée russe il avait nommée mère, avait pour lui un prix inestimable ; ses diamants lui venaient de l’impératrice et ils étaient de glorieuses conquêtes. Cet amour pour Catherine était un amour de dévouement filial. Suwarow était trop laid pour avoir jamais espéré faire partager à sa souveraine, au cœur facile, un sentiment plus tendre ; Catherine, comme disait Napoléon, était une maîtresse femme, tout à fait digne d’avoir de la barbe au menton ; elle faisait tout trembler autour d’elle, et supportait sans impatience les brusqueries du feld-maréchal qui lui disait durement la vérité, et dont la rude franchise contrastait singulièrement avec les plates adulations dont l’environnaient les amants à gage choisis par Potemkin.

L’Empereur Alexandre, aussitôt son avènement au trône, rendit à Suwarow la justice que Paul Ier, son père, lui avait refusée. Il lui fit élever une statue, et tous les anciens compagnons d’armes du feld-maréchal furent appelés à l’inauguration de ce monument. Le grand duc Constantin, qui participait un peu de la nature de Suwarow, prononça publiquement, en présence des troupes assemblées, l’éloge du vieux guerrier ; tous les corps de l’armée, en défilant devant la statue, lui rendirent les honneurs militaires que le feld-maréchal recevait de son vivant.

Marié assez jeune, Suwarow avait aimé sa femme à l’idolâtrie : elle exerçait sur lui un empire absolu. Sa faiblesse pour son fils était également extrême ; il l’avait destiné de bonne heure à la carrière des armes, mais il ne voulut jamais, dans ses campagnes, l’avoir auprès de lui. Ce fils, jeune militaire d’une grande espérance, brave, généreux, humain, était parvenu au grade de général major d’infanterie. Il avait épousé, ainsi que nous l’avons dit plus haut, une jeune et belle princesse de la Courlande, alliance illustre qui semblait lui promettre le plus brillant avenir. Mais, en 1811, se rendant de Bucharest à Jassy, et traversant la rivière de Rimniski, alors débordée, il y périt misérablement. Une singulière fatalité voulut que le jeune Suwarow se noyât dans cette même rivière sur le bord de laquelle son père avait remporté une de ses plus fameuses victoires, et à laquelle il avait dû son surnom de Rimniskoï ou Rimniski.

Comme général, Suwarow n’a pas fait faire un pas à l’art militaire en Russie ; contemporain du grand Frédéric, il n’avait rien appris ; la guerre qu’il fit était la guerre primitive, la guerre sans manœuvres ; en présence d’un adversaire habile, et à moins d’une supériorité numérique incontestable comme en Italie, Suwarow eût infailliblement succombé. Depuis Suwarow, la Russie n’a pas fait de grands progrès dans l’art de la guerre : elle a d’immenses armées, une artillerie formidable, et avec ses ressources puissantes, il lui a fallu deux campagnes pour triompher de la Turquie, et deux années pour écraser 40.000 Polonais. C’est toujours le même système, la guerre à coups d’hommes. La Russie n’a pas gagné un pouce de terrain. La Russie est une puissance à soldats et non pas une puissance militaire.

R Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850 T