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Tome XXXVII.
[modifier] SANNAZAR
Poëte célèbre, naquit à Naples, le 18 juillet 1458. Sa famille, originaire d’Espagne, s’était établie à San-Nazaro, château situé entre le Pô et le Tessin, non loin de Pavie. Un de ses chefs avait suivi Charles III de Duras à la conquête du royaume de Naples et il avait obtenu de ce prince des concessions et des privilèges que ses héritiers ne gardèrent pas longtemps. Jeanne II, en montant sur le trône, n’épargna pas les favoris de ses prédécesseurs, et les San-Nazaro n’avaient plus qu’un beau nom et un patrimoine borné, lorsque Jacques vint au monde. Il commença ses études sous Giuniano Maggio, célèbre instituteur napolitain ; mais bientôt l’amour s’empara de son cœur à un âge inaccoutumé. A huit ans, il aima une noble damoiselle dont le nom n’est pas bien connu, quoiqu’il en soit souvent fait mention dans ses vers (1)[1]. Obligé de s’éloigner de la capitale pour suivre sa mère en province, le jeune Sannazar éprouva de bonne heure les chagrins de l’absence. Pendant tout le temps qu’il vécut dans le petit village de Santo-Mango, d’où sa mère tirait son nom et son origine (2) [2], il ne fit que regretter son amie et son maître. C’est au milieu de ces montagnes, à l’ombre des forêts, dans le silence de la nature, que son imagination se développait, en rêvant au bonheur et aux occupations des bergers. Le besoin d’élever ses enfants ramena la mère de Sannazar à Naples, où elle le replaça sous la direction de son ancien précepteur, qui lui apprit en peu de temps le latin et le grec. La passion du jeune élève hâta ses progrès. Maggio parla de lui comme d’un prodige à Pontanus, qui témoigna le désir de le connaître, et il le prit tellement en affection, qu’après lui avoir ouvert sa maison, il ne le crut pas indigne d’appartenir à son académie. Le zèle de Pontanus, les travaux de ses collègues et la protection dont ce corps était honoré par les Princes aragonais, l’avaient élevé au plus haut degré de splendeur. Mais Sannazar, trop malheureux dans ses affections, qu’un excès de timidité l’empêchait de manifester, n’était pas en état de jouir à ces distinctions ; et ce fut au milieu même de son triomphe qu’il fut sur le point d’attenter à son existence. Mieux inspiré, il prit la résolution de quitter son pays, espérant trouver dans les voyages quelque soulagement à ses peines. On a prétendu qu’il se rendit en France, dont on suppose que l’Arcadia, un de ses ouvrages les plus estimés, offre le tableau et les mœurs. Mais pour donner de la vraisemblance à cette opinion, il faudrait prouver d’abord que les palmiers de l’Egypte (1) ombragent le sol de la France, et dériver les eaux de l’Alphée (2), dont, à son retour à Naples, le poète est obligé de suivre le cours. Le seul souvenir qui reste de ce voyage, c’est celui d’une grave maladie dont Sannazar fut atteint et qui, dans un moment de danger, lui fit craindre de mourir loin de sa patrie, hors des bras de sa mère et sans avoir eu le temps de retoucher les écrits qui auraient pu lui procurer une gloire immortelle. A peine fut-il rétabli, qu’il se décida à retourner à Naples, où de nouveaux chagrins l’attendaient. Charmosyne (3) (tel est le nom sous lequel il désigne quelquefois sa maîtresse) n’existait plus ; et son amant ne put que répandre des fleurs tardives sur la tombe qui la dérobait à ses yeux. Il eut aussi bientôt à pleurer la mort de sa mère, qu’il avait toujours aimée tendrement. Cédant alors aux conseils de ses amis, il alla passer quelque temps à Montella, chez le comte Cavaniglia, son confrère à l’académie de Pontanus. Ce séjour fut consacré par les crayons d’André de Salerne Voy. SABBATINI), qui, chargé de peindre un tableau pour un couvent de cette ville, eut l’idée de grouper aux pieds de la Vierge les hôtes de Cavaniglia, dont il emprunta les traits pour retracer ceux des apôtres (4). En attendant, Sannazar acquérait tous les jours plus de considération. L’accueil que le public faisait à ses vers les rendit célèbres à la cour, où l’auteur fut bientôt appelé. Il vécu dans l’intimité des princes aragonais, auxquels il se dévoua entiérement. Voulant flatter leur goût, il composa plusieurs de ces comédies connues sous le nom de Gliommeri (Glomerus) ou peloton, peut-être à cause de l’art avec lequel l’action en était déroulée. Une de ces pièces fut représentée sur le théâtre de la cour pour célébrer la prise de Grenade et la chute des Maures en Espagne (1). C’est de toutes ces farces de Sannazar la seule qui soit arrivée jusqu’à nous. Elle est écrite en italien, à la différence des autres, qui étaient, dit-on, en dialecte napolitain (2). Sannazar ne se bornait pas à amuser ses protecteurs ; il savait aussi les défendre. Lorsque le duc Alphonse se mit à la tète d’une armée pour envahir les Etats de l’Eglise, Sannazar le suivit (3) dans cette désastreuse campagne, qui fut une des causes des malheurs de la maison d’Aragon. Le faible Alexandre VI se contenta de travailler, avec Ludovic Sforza, à appeler en Italie les armes de Charles VIII ; et la conquête que ce monarque fit du royaume de Naples sépara Sannazar des princes aragonais, qui s’étaient réfugiés en Sicile. Il leur resta attaché par ses sentiments et ne flatta pas, comme Pontanus, l’orgueil de leurs vainqueurs (4), dont le triomphe ne fut que momentané. Au retour de Ferdinand II, le courageux dévouement de Sannazar fut payé d’indifférence ; et ce ne fut que sous le règne du successeur de ce monarque qu’il en fut récompensé. Frédéric, en prenant les rênes de l’Etat, s’empressa d’y rétablir l’ordre public, d’éteindre l’esprit de faction et d’accorder une généreuse protection aux lettres et aux arts. Au milieu de ces graves occupations, les services de Sannazar ne furent point oubliés, et le roi lui fit présent de la villa de Mergellina, ancienne résidence des princes angevins, que le poète a immortalisée dans ses vers. Ces bienfaits attachèrent de plus en plus Sannazar à la fortune de Frédéric, qu’il accompagna dans l’exil, lorsque, attaqué par les armées combinées de la France et de l’Espagne, son sceptre se brisa sous les efforts de ceux mêmes qui auraient dû le défendre. Dépossédé de sa couronne, Frédéric vint chercher un asile en France, où il trouva dans Sannazar un compagnon dévoué et désintéressé de ses disgrâces.
Ce fidèle serviteur vendit la plus grande partie de son héritage au profit de celui qui avait contribué à l’agrandir ; et, après avoir fait des tentatives inutiles pour le replacer sur le trône, il revint à Tours afin de lui fermer les yeux, regrettant de confier ses cendres à une terre étrangère. Ce triste voyage ne fut pas sans avantage pour les lettres. Sannazar ramassa un grand nombre de manuscrits contenant des ouvrages peu connus ou ignorés d’anciens auteurs ; et c’est à ses soins que l’on doit les poèmes de Gratius Faliscus, d’Olympius Némésien, de Rutilius Numatianus, et quelques fragments d’Hippocrate, d’Ovide et de Solin. Après la mort de Frédéric, toutes les affections de Sannazar le rappelaient en Italie, où l’Arcadia venait d’être publiée. Cet ouvrage, malgré quelques défauts, obtint, lorsqu’il parut, l’assentiment général ; et soixante éditions, exécutées dans le cours du 16e siècle, déposent que ce succès contemporain ne s’affaiblit point sous les générations suivantes. Toutes les classes de la société s’empressaient de lire cette élégante production, à laquelle on ne trouvait rien à comparer dans la littérature moderne. Gonzalve de Cordoue, qui avait plus que tout autre contribué à la chute des Aragonais, mit en usage tous les moyens pour se rapprocher d’un si beau génie. Il aurait désiré lui faire célébrer ses triomphes ; mais celui qui avait quitté sa patrie pour suivre un roi dans l’exil n’était pas disposé à chanter les exploits de cet heureux conquérant. Sannazar tempéra la rigueur de ce refus en se rendant à l’invitation qui lui fut adressée par le grand capitaine de l’accompagner dans une tournée qu’il se proposait de faire à Pouzzoles et à Cumes, pour y admirer les derniers débris de la grandeur romaine. Jamais peut-être un plus illustre étranger ne s’y présenta assisté par un plus éloquent interprète. On rapporte que pendant le chemin Gonzalve lui parlait des victoires récentes de l’Espagne et que Sannazar lui rappelait la vieille gloire de l’Italie. « Il ne nous reste plus d’ennemis à combattre », disait le guerrier, « C’est ainsi que parlaient nos ancêtres », répondait le poète, en ayant l’air de lui en dire davantage. Sannazar, en rentrant dans sa patrie, y avait trouvé plus de réputation que de bonheur. Il n’y apercevait plus aucun des objets de son culte et de ses affections. En mettant le pied sur le sol natal, il aurait pu se croire encore sur une terre d’exil. Pontanus avait aussi terminé sa carrière en déshonorant par un acte de déloyauté les derniers jours de sa vieillesse. L’académie qu’il avait fondée lui avait survécu, et c’est parmi ses confrères que Sannazar vint chercher un dédommagement aux pertes douloureuses qu’il avait essuyées. On prétend qu’il en trouva même dans les bras de l’amour, où il osa se jeter de nouveau, malgré son âge avancé et ses premiers souvenirs. Celte inconstance peut s’expliquer par la trempe de son caractère, trop tendre pour n’être point passionné. Mais peut-être s’est-on trompé à l’expression de ses sentiments. Sous la plume animée du poète, chaque amie peut devenir une amante. C’est peut-être dans quelques vers adressés à une dame de la cour de Ferdinand II qu’on crut découvrir cette flamme, que les imitateurs de Pétrarque parviennent si difficilement à éteindre dans leurs poésies. Obligé de sortir de Naples pour ne mettre à l’abri de la peste qui s’y était développée en 1527, Sannazar, parvenu à un âge très-avancé, se réfugia dans un village au pied de Vésuve, non loin de la retraite où vivait Cassandra Marchèse, cette dame à laquelle on prétend qu’il avait consacré ses dernières pensées. Dès que la contagion eut cessé, il quitta cet asile et reprit ses occupations ordinaires, que la mort vint interrompre au bout de quelque temps. Il expira le 27 avril 1530, âgé de 72 ans (1). Ses restes reposent dans un magnifique tombeau élevé à grands frais dans une église (2) que Sannazar fit bâtir sur l’emplacement même de son palais de Mergellina. Ce monument fut exécuté a Carrare par Jean-Ange Poggibonsi, de Montorsoli (3), servite, d’après les dessins de Santacroce, sculpteur napolitain, qui a fourni le bas-relief et le buste. Bembo y lit graver le distique suivant :
En entrant dans l’académie de Pontanus, Sannazar reçut le nom d’Actius Sincerus, qui lui est donné dans ce distique et sous lequel il a publié la plupart de ses ouvrages. Il en a composé en italien et en latin : ces derniers sont plus nombreux et les plus estimés. Dans les élégies, il s’est rapproché de Properce, qu’il s’était proposé pour modèle : il faut lui savoir gré d’en avoir su plier le style à exprimer d’autres peines que celles de l’amour. Sannazar sait les oublier pour pleurer la mort de ses amis et plaindre le malheureux sort de sa patrie. Dans un poème sur l’Enfantement de la Vierge, il s’est élevé avec ce sujet si délicat, et il a réussi à ne le point profaner, quoiqu’il se soit jeté dans tous les détails de ce mystère. Le seul reproche qu’on pourrait lui adresser, c’est d’avoir mêlé les rêves du paganisme au langage de la foi et d’avoir rendu l’enfer presque fabuleux, en y renouvelant les supplices de Tartare. Mais au siècle où Sannazar vivait, l’étude de l’antiquité exerçait une telle influence par la littérature et particulièrement sur la poésie, qu’on aurait cru violer les règles de l’épopée en lui refusant l’appui de la fable. Ces accusations, que depuis Erasme on reproduit chaque fois qu’on parle du poème de l’Enfantement, n’empêchèrent pas deux papes, le regardant comme un ouvrage édifiant, d’envoyer des témoignages d’admiration à l’auteur. On a prétendu que Sannazar, encouragé par l’exemple de Bembo, avait osé aspirer à la pourpre romaine. C’est une erreur qu’il est facile de détruire en rappelant que Bembo ne reçut le chapeau qu’en 1539, c’est-à-dire neuf ans après la mort de Sannazar. Son poème, qui n’a que trois chants, lui avait coûté vingt ans de travail : chaque vers était soumis à l’examen de Poderico, vieillard vénérable, devenu aveugle, mais d’un jugement sûr, et Sannazar était souvent condamné à refaire dix fois le même vers avant de réussir à contenter cet aristarque. Cet excès de sévérité pouvait ôter à l’ouvrage cette spontanéité qui est le mérite principal d’un poème. Cependant en lisant ces vers, si péniblement travaillés, on est étonné de n’y rien apercevoir qui annonce la contrainte. Ce poème, qui avait obtenu les éloges de Léon X, auquel il était destiné, ne parut que sous les auspices de Clément VII, qui en fit également témoigner sa satisfaction à l’auteur. Ces marques d’estime que Sannazar recevait de la cour de Rome ne suffisaient pas pour étouffer son ressentiment contre Alexandre VI et César Borgia, regardés par lui comme les instruments principaux de la chute des Aragonais. Les épigrammes dont il les accabla lui ont fait attribuer à tort un caractère haineux. Les traits lancés contre Politien partaient de la main qui avait juré une amitié éternelle à Marulli, auquel le favori des Médicis ne pardonnait pas de lui avoir enlevé sa maîtresse. Si l’on excepte les épigrammes contre les papes et le duc de Valentinois, on rencontre dans les écrits de Sannazar bien peu de pages qui puissent justifier cette assertion calomnieuse. Ce qu’on a dit de sa rancune contre le prince d’Orange n’est pas moins inexact. Sannazar, qui cessa de vivre en avril 1330, ne pouvait pas se réjouir de la mort de ce général, tué le 3 août suivant (Voy. ORANGE). Il était naturel qu’il fût mal disposé coutre le destructeur d’une maison de campagne à laquelle il était attaché par les plus touchants souvenirs, bien différent de la plupart des hommes en faveur, Sannazar ne se laissa jamais éblouir par la protection que son roi lui accordait. Il vivait auprès de lui plutôt en ami qu’en courtisan. Malgré toutes les calamités auxquelles il se trouva exposé sur le retour de liège, il sut conserver cette tranquillité d’âme, cette égalité de caractère, dont on aime à reconnaître l’empreinte dans tous ses ouvrages.
Sannazar a chanté avec le même transport les amours des bergers et les occupations des pécheurs, et pourtant l’Arcadia est l’ouvrage de sa jeunesse et les Eglogues un des fruits de son âge mûr. Par la première, il releva la poésie italienne de l’état de langueur où l’avaient jetée les froids imitateurs de Pétrarque ; et il donna dans les autres un modèle achevé d’un nouveau genre de poésie à peine soupçonné par les Grecs et entièrement inconnu aux Latins. Ses Eglogues pescatoris sont la source à laquelle on a puisé dans la suite, toutes les fois qu’on a voulu retracer les travaux et les mœurs des pécheurs. Sannazar, qui écoutait presque avec impatience les éloges prodigués à l’Arcadia, se glorifiait lui-même d’avoir été l’inventeur de la poésie maritime (Voy. ROTA). On a pourtant cherché à répandre des doutes sur l’originalité de ces Eglogues, en leur opposant une idylle de Théocrite (la 21e), qui se rapproche du genre sans en avoir les caractères : car les personnages n’ont de pécheurs que le nom, tandis que Sannazar déroule le tableau complet de la vie d’une classe d’hommes échappés à l’observation de l’antiquité. Il faut pardonner à Fontenelle le reproche qu’il lui adresse d’avoir fait un mauvais échange des bergers avec les pécheurs. Il est bien permis à un habitant de Paris de ne pas concevoir le charme que l’on éprouve, étant à Naples, à suivre de l’œil ce peuple de bateliers, empressés à gagner le rivage pour y déposer leur proie, y étendre leurs filets et se délasser de leurs travaux. Il ignorait, sans doute, l’effet ravissant de ces groupes balancés sur les vagues argentées d’une mer que la tempête embellit comme le calme.
Il existe un si grand nombre de réimpressions des œuvres de Sannazar, que ce serait une témérité de vouloir les indiquer toutes : nous nous bornerons à faire quelques remarques sur les plus estimées.
1e Arcadia, Venise, Vercellese, 1502, in- 6°, très-rare, mais dont on a eu tort de douter, car elle est citée dans le Catalogue de la bibliothèque Capponi. C’est la première édition de l’Arcadia exécutée sans l’aveu du poète, qui se plaignit même de cette publication prématurée. L’Arcadia fut réimprimée à Naples, en 1504, par Summonte, ami de l’auteur, et cette édition a servi de modèle à toutes les autres. Cet ouvrage est un mélange de prose et de vers à la manière de l’Ameto de Boccace, qui a été le premier à écrire dans ce genre. Sannazar y fit usage d’une espèce de vers que les Italiens appellent sdruccioli et qu’on pourrait nommer dactyles, dont il n’a pas été l’inventeur, comme on l’a cru, mais qu’il a maniés avec beaucoup de facilité et de goût. Il empruntait des mots sdruccioli à la langue latine toutes les fois qu’il n’en trouvait pas de convenables en italien, ce qui donne souvent à ses églogues un air tant soit peu bizarre. On doit à Jean Martin une traduction française de l’Arcadia, Paris, Vascosan, 1544, in-8e.
2e Sonetti e Cansoni, Naples, 1530, in-4., très-rare. Si dans ces poésies Sannazar ne s’est montré qu’un imitateur de Pétrarque, il faut convenir qu’il en a été le plus élégant. L’Arcadia, les Sonetti, les Cansoni, une petite pièce sur la prise de Grenade et quelques lettres qui composent le Recueil complet des ouvrages italiens de Sannazar, ont été publiés, en 1723, en un seul volume in-4, à Padoue, précédés de la vie du poète écrite par Crispe de Gallipoli.
3e De partu Virginie lib. 3. - Eglogae 5. - Salices et lamentario de morte Christi, Naples, 1526, in-4. Le poème de l’Enfantement de la Vierge ne fut achevé qu’après le dernier retour de l’auteur, ce qui n’empêche pas qu’il ait pu être commencé même avant son départ. Dans quelques éditions postérieures, on a inséré les deux brefs de Léon X et de Clément VII ; le premier rédigé par Bembo et l’autre par Sadolet. Ce poème, qui valut à Sannazar le titre de Virgile chrétien, a été traduit en français par Colletet, qui l’a intitulé les Couches sacrées de la Vierge, Paris, 1646 (1), et en italien par Giolito, Casaregi, Bigoni et Lazzari. Les Eglogues sont au nombre de cinq et probablement les seules que Sannazar ait composées. Ceux qui, sur l’assertion de Giovio et de Paul Manuce, ont cru qu’un pareil nombre s’était égaré pendant le séjour du poète en France n’ont pas réfléchi que la quatrième églogue est adressée à Ferdinand d’Aragon, retenu prisonnier à Madrid après la mort de son père, et la cinquième à Cassandre Marchese, à laquelle Sannazar ne s’attacha qu’après son retour à Naples. Le poème sur l’Enfantement et les autres poésies latines de Sannazar furent réimprimés ensemble, en 1719, à Padoue, in-4e, précédés de la vie du poète, écrite en latin par J.-Ant. Volpi. Cette édition contient, entre autres, les épigrammes que des éditeurs plus scrupuleux ont quelquefois supprimées, par égard pour la cour de Rome ; une des plus belles est celle que l’auteur composa pour Venise, et dont il fut noblement récompensé par le sénat de cette ville. Sannazar avait une telle prédilection pour Virgile et Properce qu’il célébrait tous les ans la tète du premier par un banquet, dans lequel un de ses valets lui récitait les vers du second. Ce domestique était un nègre, auquel le maître avait imposé son propre nom : ce qui a fait dire à Lenfant dans le Poggiana que le poète Sannazar n’était pas un chevalier napolitain, mais un affranchi d’Actius Sincerus. La vie de Sannazar a été écrite par Crispo, Giovio, Porcacchi, Volpi, et en dernier lieu par Mgr Colangelo, dont l’ouvrage a été réimprimé en 1820, in 8e. A-s-s.
(1) La orientale palma (Arcad., 1ère prose),
(2) Voyez dans la 12e prose de l’Arcadia, la description du voyage sous-marin que le poète est obligé de faire en revenant à Naples.
(3) Sannazar l’appelle indistinctement Philis, Amaranthe et Chermosyne : ce qui prouve que ce sont des noms purement poétiques. Dans presque toutes les éditions on lit Hermosynen ; nous avons préféré Chermosynen [, = joie, plaisir], qui en grec signifie joie, comme Philis [, ], amour et Amaranthe [, ,], immortelle.
(4) Ce tableau fait maintenant partie de la galerie Borbonia, à Naples.
(1) Il fut joué, le 4 man 1492, en présence d’Alphonse, duc de Calabre, au château Capurno.
(2) C’est Volpi qui l’assure ; il avait rassemblé plusieurs de ces Gliommeri, qui devaient faire partie de la belle édition de Sannazar ; mais, en ayant trouvé le style bas et vulgaire, il crut devoir les supprimer, craignant qu’elles ne portassent atteinte à la réputation du poète.
3) On s’est trompé en disant que Sannazar avait suivi Alphonse en Toscane. Il ne dépassa point la ville de Rome, comme il nous l’apprend lui-même dans la 1ère élégie du 11e livre. Le poète y raconte ce qu’il a vu dans le cours de cette expédition. Ipse ego quae vidi referum : et il ne vit que Tuscula latius (Tusculum ou Franscati, et non pas la Toscane ; limpha aniena : la cascade de Tivoli ; latios agros, la campagne de Rome ; araes nomentinas et magus Tyburia : les murailles de Nomentum et de Tivoli, dans la Sabine, etc. Il n’y a pas un seul mot qui se rapporte à la Toscane : et pourtant cette erreur a été partagée par tous ceux qui ont écrit la vie de Sannazar.
(4) Voyez la 8e élégie du 1er livre, adressée à Rochefort (Rocunfortia), grand chancelier de Charles VII (voy. Son article).
(1) On n’est pas bien d’accord sur la date de la mort de Sannazar. Crispo, Costanzo et Engenio le font mourir en 1532 ; Pucacchi, Capaccio et le Giovo, une année plus tard. Dans cette disparité d’opinions, nous nous en sommes tenus à l’année marquée sur son tombeau à Mergellina. Cette date est confirmée 1e par le cardinal Seripando, qui, dans son journal conservé à la bibliothèque royale de Naples, a écrit : 1520 Die 24 Aprilia Actius Sincerus maritur 2e par un avis au lecteur placé à la fin de l’édition des Sonetti et des Canzoni, exécutée à Naples en novembre 1630, où l’imprimeur Bultzbach s’excuse des fautes qui se sont glissées dans ce livre, à cause de la mort très-récente de l’auteur. Boccalini s’est trompé en le faisant périr de misère à Rome.
(2) Elle porte même à présent le nom de Santa Maria del parto, Ste Marie de l’enfantement.
(3) On ne comprend pas d’après quelle tradition un écrivain moderne, d’ailleurs très-exact, a pu avancer que ce tombeau était l’ouvrage de Basio Zenchi. Il a voulu dire sans doute Zanchi, dont il existe effectivement un Tumulus sur la mort de Sannazar ; mais ce n’est qu’une pièce de vers, car Zaschi n’était que poète. Voy. Barassi, qui en a écrit la vie.
(1) L’abbé de la Tour a donné une traduction française de ce poème (Paris, 1830, in 10e, en y joignant une notice sur la vie et les ouvrages de l’auteur. M. St-Marc Girardin a fait de ce même ouvrage l’objet d’une appréciation intéressante, Revue des Deux-Mondes, avril 1850. gelo, dont l’ouvrage a été réimprimé en 1820, in 8e. A-s-s.
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Tome XXXVIII.
UNIVERSELLE ANCIENNE ET MODERNE.
XXXVIII.
PARIS – TYPOGRAPHIE DE HENRI PLON, IMPRIMEUR DE L’EMPEREUR
RUE GARANCIERE, 8
BIOGRAPHIE UNIVERSELLE
(MICHAUD)
ANCIENNE ET MODERNE,
HISTOIRE, PAR ORDRE ALPHABETIQUE, DE LA VIE PUBLIQUE ET PRIVEE DE TOUS LES HOMMES
QUI SE SONT FAIT REMARQUER PAR LEURS ECRITS,
LEURS ACTIONS, LEURS TALENTS, LEURS VERTUS OU LEURS CRIMES.
NOUVELLE ÉDITION,
REVUE CORRIGEE ET AUGMENTEE D’ARTICLES OMIS OU NOUVEAUX
OUVRAGE RÉDIGÉ
PAR UNE SOCIÉTIE DE GENS DE LETTRES ET DE SAVANTS.
On doit des égards aux vivants, on ne doit aux morts que la vérité.
VOLTAIRE
TOME TRENTE-HUITIÈME.
PARIS,
CHEZ MADAME C. DESPLACES,
EDITEUR PROPRIETAIRE DE LA DEUXIEME EDITION DE LA BIOGRAPHIE UNIVERSELLE
RUE NEUVE DES MATHURINS, 38
ET
LEIPZIG
LIBRAIRIE DE F. A. BROCKHAUS.
[modifier] SAPEY (JEAN-CHARLES),
homme politique français, naquit à Grenoble, vers 1770. Après avoir fait de bonnes études, il était destiné, par la volonté de sa famille plutôt que par ses penchants personnels, à la profession ecclésiastique ; mais, la révolution ayant éclaté, il se montra !favorable aux idées nouvelles et s’ouvrit une autre carrière. Il fut successivement maire, commissaire du directoire près le département de l’Isère et président du canton de Lemps. Lors de l’organisation des préfectures, il fut nommé sous-préfet à la Tour-du-Pin. Il avait eu l’occasion de se lier avec Lucien Bonaparte, qui le protégea d’une façon efficace. En 1802, il entra au corps législatif, et il y resta six ans ; mais, regardé comme trop enclin aux idées libérales, il cessa de faire partie en 1808 de cette assemblée, dont le réels fut si peu animé, et il rentra dans la retraite. En 1815, pendant les cent-jours, les électeurs de l’Isère l’envoyèrent à la chambre des représentants, où il ne se fit nullement remarquer. Pendant la restauration, il lit long-temps partie de la chambre des députés ; il y siégea de 1817 à 1824, y rentra en 1828 et fut en diverses élections l’objet de nouveaux suffrages, qui le maintinrent au palais Bourbon jusqu’à ce que la chambre disparut en février 1858. Constamment libéral, Sapey avait voté l’adresse des deux cent vingt et un. Après 1830, il siégea au centre gauche ; mais avec le temps ses opinions subissaient des modifications qui le rapprochaient du système gouvernemental. En 1813, il avait été nommé conseiller-maltre à la cour des comptes. Ce vétéran des assemblées législatives comptait en 1844 quarante-cinq ans depuis son entrée dans les régions parlementaire s et devait nécessairement céder la place à des hommes nouveaux. Il ne fut donc question de lui ni pour la constituante ni pour la législative ; mais dès 1852, à la première promotion des sénateur, le gouvernement impérial se souvint du vieil ami de Lucien, et Sapey fit partie de ce grand corps de 1’Etat. Son âge avancé lui interdit d’ailleurs de s’occuper d’une manière un peu active des affaires publiques ; il mourut en 1836. Z.
[modifier] SAPHIR (MOÏSE ou MAURICE GOTTLIEB),
né à
XXXVIII.
Pesth, le 8 février 1795, appartenait à une famille juive. Il se livra d’abord au commercé ; mais sa vive intelligence, son imagination le décidèrent à se consacrer à la littérature. Ecrivain fécond et facile, doué d’une verve spirituelle èt d’un penchant décidé pour la satire, voulant amuser ses lecteurs, Saphir se concilia les sympathies d’un public nombreux, et il s’attira aussi beaucoup d’ennemis. Il résidait à Vienne depuis longtemps, lorsqu’en 1825 il reçut l’ordre de s’éloigner. Il se rendit à Berlin, où il rédigea pendant trois ans, de 1826 à 1849, l’Estafette de la littérature, du théâtre, et de la société. Cette feuille ne suffisant pas à son activité, il fonda, en 1827, le Courrier de Berlin, et il s’attira les sympathies d’un public nombreux. Son insouciance en fait d’affaires lui avant causé quelques embarras, il quitta, en 1829, la capitale de la Prusse et se transporta à Munich, où il créa deux journaux : le Bazar de Munich et de la Bavière, en 1830 ; l’Horizon allemand, en 1831. L’une et l’autre de ces feuilles ne vécurent pas au delà de 1833. En 1830, il fit un voyage à Paris, et eu 1832, renonçant à la religion de ses pères, il se fit baptiser et devint membre de l’Eglise protestante. Il fit en même temps paraître divers recueils, dans lesquels il rassembla une partie des nombreux articles qu’il avait disséminés d’une main prodigue ; c’est ainsi qu’on vit paraître les Œuvres diverses, Stuttgard, 1833, 4 vol. ; - Œuvres nouvelles, Munich, 1832, 3 vol., - Sottises, lettres, portraits et charges, Cyprès, correspondance littéraire et humoristique, Munich, 1834. Avant obtenu l’autorisation de revenir à Vienne, il entreprit, en 1837, la publication du journal 1’Humouriste, qu’il continua jusqu’à sa mort, en y joignant, depuis 1830, un Almanach populaire humoristique et satirique. Signalons encore, parmi les productions de cette plume légère, la Bibliothèque humoristique des dames, Vienne-, 1838-1841, 6 vol. ; - l’Album sérieux, enjoué, humoristique et badin, Leipsick, 1846, 2 vol. : 2e édit.. 1864 ; - les Soirées humoristiques, Leipsick. 1854 ; - le Dictionnaire de la conversation consacré à l’esprit, à la gaieté et à l’humour. Dresde, 1852 ; - les Roses sauvages, Leipsick, 1847, 3 vol. ; - Lettres parisiennes,
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Vienne, 1856 ; - Feuilles bleues consacrées à l’humour, à la gaieté, à l’esprit, à la satire, Vienne, 1855-1856. On ne peut contester à Saphis, la gaieté et l’esprit, et on lui a reconnu le le mérite d’être un causeur plein de saillies et d’entrain ; mais une longue suite de volumes destinés à provoquer le rire et à dire des malices finit par devenir fatigante ; les plaisanteries trop prolongées fusent ; elles s’attachent à des choses, qui ne sont pas toujours divertissantes, et dans les écrits que nous avons signalés, l’abus des jeux de mots se fait fréquemment sentir. L’humour de Saphir n’a pas d’ailleurs la spontanéité des Anglais tels que Swift et Sterne ; elle est trop allemande, trop autrichienne surtout, pour être bien goûtée en France. D’ailleurs, s’attaquant à des travers, à des ridicules que nous connaissons peu ; prenant pour victimes des gens obscurs et oubliés aujourd’hui, dont nous n’avons jamais entendu parler, les productions dont il s’agit n’ont pu amuser que les contemporains, que les compatriotes de l’auteur ; la postérité les laissera de côté ; elles ne sauraient passer dans un autre idiôme, et nous croyons qu’on n’a point tenté de faire connaître au delà de la Germanie les gaietés de Saphir par quelque traduction plus ou moins fidèle. Il voulut aussi se montrer comme poète ; mais il échoua dans le genre sérieux : quelques contes, quelques anecdotes comiques, qu’il mit en vers, ont obtenu un succès de rire, et c’est ce qu’il voulait. Ces poésies ont fait l’objet de deux de ses premières publications : Préludes poétiques, Pesth, 1821, et Poésies, Vienne, 1824, in-8° ; d’autres morceaux sont répandus dans quelques-uns de ses recueils. Saphir est mort le 5 septembre 1858, à Baden, près de Vienne. Son ami Frédéric Hebbel à entrepris de mettre en ordre les manuscrits qu’il laissait. Z.
[modifier] SAPHO ou SAPPHO,
nom d’une ou plusieurs femmes poètes dont quelques productions sont venues jusqu’à nous. L’auteur de ces fragments mérita d’être appelé la dixième muse. C’est à son sujet que le père de l’histoire, Hérodote, donne quelques détails. Il en résulterait que Sapho était native de Mitylène, qu’elle eut pour père un certain Scamandronyne, de famille aristocratique sans doute, puisque son frère Larichus, dont elle parle dans ses poésies, remplissait dans les repas du prytanée les fonctions d’échanson, exclusivement réservées aux enfants de bonne extraction. Sa famille devait être riche si, en effet, un autre de ses frères, du nom de Charaxus, eut, au rapport du même Hérodote, le moyen d’acquérir, pour l’affranchir ensuite, une esclave du nom de Rhodopis, ce dont Sapho lui fit d’ailleurs des reproches dans une de ses chansons. Quant à l’époque où elle ilortssait, on la peut placer vers 570 de 1.-C, ; peut-être plus tôt, puisque la Rhodopis dont parle Hérodote vint en Egypte sous le règne d’Amasis. A en juger même par une indication portée sur les marbres de
Paros, Sapho, par suite sans doute d’une de ces résolutions si fréquentes dans se patrie, se serait réfugiée en Sicile, antérieurement dès lors à l’an 570, où on la retrouve dans Mitylène. Mais rien dans Hérodote au sujet de ses derniers jours. Si la légende qui précipite une Sapho du haut du promontoire de Leucade eût eu alors quelque cours, le naïf conteur n’eût pas manqué d’en régaler son lecteur. Il paraît certain toutefois qu’elle fut aimée d’un autre grand poète, Alcée, son compatriote. « Pure Sapho, aux brunes « tresses, lui aurait-il dit un jour, dans un mou- « vement passionné, je te voudrais parler, mais « la honte me retient. » A quoi Sapho aurait répondu de manière à ne lui laisser aucun espoir. Que doit-on penser maintenant des autres détails plus ou moins romanesques qui ont accompagné Sapho à travers les siècles ? Doit-on supposer que l’auteur des fragments admirables qu’heureusement le temps n’a pas toua dévorés, se précipita en effet du Haut du promontoire de Leucade dans les flots, pour guérir, suivant la tradition, qui attribuait à cet effort suprême cette efficacité, de son amour malheureux pour Phaon ? Ou doit-on croire avec l’érudition moderne, représentée par les écrivains allemands et anglais Welcker, Ottfried Müller, Mure, Donaldson, que cet amour, ce désespoir, noyé dans les flots, aussi bien que l’inexprimable perversité prêtée à Sapho, fondée surtout sur ce que ses poésies s’adressent presque toujours à des femmes, que tout cela enfin fut l’œuvre des poètes comiques d’Athènes venus plus lard, sans souci de la vérité historique ? On le peut supposer. Ces poètes, en temps un auteur de comédies du nom de Platon, donnaient à la Sapho de leur imagination nombre d’amants. Rome corrompue renchérit, et Ovide a pu créer cette amante de Phaon à qui l’auteur de l’art d’aimer fait dire qu’elle a préféré son amant à cent jeunes filles qu’elle a aimées, au grand péril de sa réputation. Mais rien dans les anciens proprement dits ne justifie cette imputation. On a remarqué que le législateur d’Athènes, Solon, ne se fût pas proposé de lire avant de mourir les vers d’un auteur qui aurait précisé une passion que les lois devaient flétrir et condamner. Il est certain que la flamme qui circule dans quelques-unes des poésies de Sapho que nous ont léguées les siècles a dû singulièrement favoriser la légende dont elle a été l’objet. Dans l’ode à Aphrodite, qui nous a été conservée par Denys d’Halicarnasse, Sapho invoque en vers brillants la déesse qui jadis l’exauçait : « De beaux passereaux « rapides t’emportaient du haut du ciel vers la « terre noire, et toi, souriant de ta bouche « immortelle : « Qui veux-tu que j’enlace dans « ton affection ?.... qui t’a fait injure ? Si elle te « fuit, tôt elle te poursuivra.... si elle ne t’aime, « tôt elle t’aimera, même si elle ne veut. - « O déesse, délivre-moi de mes peines cruelles, et
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« tout ce que mon cœur brûle de voir accompli, « accomplis-le et sois mon alliée. » Ces accents-là étaient loin d’être tièdes, ou prosaïques. Que dire encore de l’ode fameuse, citée par Longin, et que Boileau a imitée ? « Ma langue se brise, un feu subtil court rapide sous ma chair, mes yeux « ne voient plus rien, mes oreilles bourdonnent… » Puis beaucoup d’autres symptômes qui témoignent d’une exaltation qui parait tenir beaucoup des sens. Cependant Catulle, qui s’y connaissait, et Longin l’ont compris autrement. Il leur a semblé que tout cela n’était que le ravissement causé par la présence de la personne aimée. Il serait peut-être plus exact de dire que Sapho n’aimait pas faiblement ; que, s’adressât-elle à des personnes de son sexe, son affection prenait les tons les plus chauds : « J’ai à moi, « dit-elle dans un fragment, une jolie enfant, dont « la beauté est semblable à celle des chrysan- « tèmes, Cléis, ma Cléis bien-aimée, que je ne « donnerais pas pour toute la Lydie. Or, c’est d’une fille qu’elle aurait eue qu’elle parlait ainsi, et cette fille aurait été le fruit de son mariage avec un certain Cercolas, natif d’Andros. Mais ici, il faut bien le dire, le détail est assez équivoque pour le faire rentrer dans la légende imaginée par les écrivains comiques d’Athènes et par la corruption romaine. Les épithalames composés par Sapho sont empreints de cette même chaleur d’imagination. On y assiste à celle joute poétique entre garçons et jeunes filles qui caractérise les sociétés primitives, et dont le thème est presque invariable : le regret chez celles-ci à la venue du soir où Vesperus ravit la jeune fille à sa mère pour la livrer à l’ardeur de son fiancé, et le triomphe de ceux-là, pour qui la jeune fille est une vigne qui ne fructifie que lorsqu’elle est unie à l’ormeau. Dans les vers de Sapho, imités depuis par Catulle et ensuite par l’Arioste, la jeune vierge est l’hyacinthe que le berger foule aux pieds sur la montagne. Ce qui appartient tout entier à l’épithalame lesbien, c’est l’adieu à la virginité que fait entendre la jeune fille au moment de franchir le seuil du fiancé :
Virginité ! virginité ! tu vas donc me quitter !
- A toi plus ne viendrai, - plus ne viendrai jamais !
Ainsi répond la déesse invoquée. On sait que ces vers ont été imités par André Chénier. l.es fragments qui viennent d’être cités témoignent corn-bien est regrettable la perte des autres poésies saphiques. L’ardente Lesbienne, dont on vient de lire quelques-uns des plus chaleureux accents, fut assurément un grand poète. Les critiques Aristarque et Aristophane ont donné des éditions de Sapho, qui n’ont pas contribué à répandre ses poésies. Mais, plus occupés du mérite littéraire que du reste, ils n’ont rien dit de sa vie, et cette omission a laissé le champ libre aux conjectures. Quelques auteurs, Nymphis et Athénée,
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ont parlé d’une Sapho d’Eresos ; Suidas et Elien mentionnent une Sapho courtisane. Seulement Suidas fait naître à Eresos la poëtesse et à Mitylène la courtisane, qui aurait aussi fait le fameux saut de Leucade. Mais on ne voit pas trop comment la courtisane se serait ainsi désespérée. Les grammairiens ont aussi voulu figurer dans ce grave débat : Servien, entre autres (Ad Eneid. 3, v. 374), fait allusion au saut de Leucade opéré pour l’amour de Phaon par une femme inconnue. Strabon trouve dans Ménandre une Sapho qui, la première, se serait précipité, du roc dans les flots. Enfin on voudrait trouver dans une médaille antique récemment apportée de Grèce, portant le nom de Sapho et les lettres Ereci entourant une tête de femme, la preuve que cette médaille s’appliquait à cette seconde Sapho. Y aurait-il en peul-être quelque troisième Sapho ? D’aucuns inclineraient à le croire. Mais l’existence de deux Sapho est déjà un fardeau assez lourd pour l’érudition. De tout quoi on ne saurait tirer qu’une certitude, c’est qu’il a des poésies admirables dues à une femme du nom de Sapho ; discuter sur sa vie, sur son identité est à peu près aussi oiseux que discuter sur la vie d’Homère, au sujet duquel on n’est pas mieux renseigné, ce qui n’empéchera personne d’admirer l’Iliade et l’Odyssée. Les poésies de Sapho ont enrichi et, jusqu’à un certain point, fixé la langue grecque. Elle diversifia le rhythme lyrique. Le dialecte éolique, dans lequel ses poésies sont écrites, contribue beaucoup à leur charme. Et la poétesse a fait mieux que d’employer l’hyperbole et d’autres figures, comme elle en est louée par le grammairien Demetrios. Elle a revêtu les sentiments les plus vifs du cœur humain d’une forme pénétrante, que la traduction même ne saurait affaiblir. Là est son mérite, que peu de poëtes ont surpassé. Les fragments de Sapho ont été publiés avec une version latine de Wolf, à Hambourg, 1733, in-4° ; à Leipsick, par H. F. Vogler, en 1810 : dans le Museum criticum, Cambridge. 1813, in-4°. Une édition estimée et complète en a été donnée en 1827, par un érudit allemand ; elle compte cent trente-neuf morceaux. Bloomfield, dont la leçon est plus correcte, n’en a donné que quatre-vingt-dix-sept. On peut encore consulter les Poetae lyrici de Bergk, Leipsick, 1853 ; la Lyra graeca de Donaldson, Edimbourg, 1854 ; la Critical History of the language and litterature of ancient greece de Mure. On lira encore avec inlérét une piquante étude de M. Deschanel (Revue des Deux-Mondes, juillet 1847) et un savant travail de M. Joubert (Revue européenne, août 1861. Sapho a dû inspirer les poëtes venus depuis. On a Sapho, poëme élégiaque, par Touzet, 1812, in-8° ; - Sapho, poëme en trois chants, par C. T. 1815, in-8° : - Sapho, opéra en trois actes, par madame Constance Pipelet, depuis madame de Salm, joué
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en 1795 ; - Sapho, ou le Saut de Leucade, tragédie lyrique en trois actes, par Fonvielle, non représentée ; - Sapho, tragédie en allemand, par Grillparzer, 1821 ; - Sapho, opéra représenté à Paris en 1822, mais déjà publié en 1818 ; - Sapho, drame lyrique, par Morvonnay, 1824, in-8°, à la suite des Elégies et autres poésies du même auteur ; - le Rocher de Leucade, par Marsollier, joué e 1799. Sapho ne figure point dans cette pièce, quoique son aventure prétendue en fasse le sujet. - Sapho, dramelyrique, paroles de M. E. Augier, musique de Gounod, joué en 1850, sans beaucoup de succès, à casse de l’absence de ballet. On a publié encore : Sapho, Bion, Moschus, recueil de compositions dessinées par Girodet et gravées par Châtillon, avec la traduction en vers, par Girodet, de quelques-unes des poésies des deux premiers poëtes et une notice sur Sapho, par Cousin, Paris, Didot, 1838-1839, in-fol. Là ne s’arrête pas la liste des auteurs qui ont voulu rendre les beautés de Sapho. Longepierre, en 1684 ; Gacon, en 1712 ; madame Dacier, en 1716 ; Denis, en 1757 ; Poinsinet de Sivry, en 1758 ; Moutonnet Clairfonds, en 1785 ; enfin Breghot du Lut, ont donné des versions de la poétesse de Lesbos. C’est presque toujours à la suite des odes d’Anacréon que l’on a imprimé les fragments de Sapho. H-en.
[modifier] SAPHON,
Général carthaginois, fils d’Asdrubal, envoyé en Espagne vers l’an 450 avant J.-C. pour contenir ce pays dans l’obéissance, réussit et engagea même les Espagnols à lui fournir des troupes pour châtier les rebelles d’Afrique. Saphon pacifia en effet la Mauritanie ; mais la paix ne dura pas longtemps. Il revint alors en Espagne, y leva de nouvelles troupes, et Carthage triompha de tous ses ennemis. Saphon, ayant conservé le gouvernement de l’Espagne pendant sept ans, s’acquit une grande réputation ; mais le sénat de Carthage, jaloux de sa puissance, le rappela sous prétexte de l’élever à la dignité de suffète, qui était la première charge de la république, et partagea le gouvernement de l’Espagne entre ses trois cousins, Himilcon, Hannon et Giscon, tous trois fils d’Amilcar, tué en Italie en 484. B-P.
[modifier] SAPIDUS (JEAN WITZ),
humaniste et poète latin, né en 1490 à Schélestatt, en Alsace, eut d’abord pour maître Beatus Rhenanus, qu’il accompagna à Palis, où il étudia encore sous le Febvre d’E-tapies et Basse Clichtove. Revenu-à Schélestatt, il y fut chargé de la direction du collége et inspira à ses élèves le goût des auteurs anciens, dont il donna des éditions estimées. Sapidus, s’étant déclaré pour les doctrines protestantes, fut obligé de se retirer à Strasbourg, où il obtint la direction d’un collège. C’est là qu’il mourut le 8 juin 1560. Il était lié avec plusieurs savants de cette époque, notamment avec Erasme. Thomas Plater, qui avait été son disciple à Schélestatt et qui fut depuis recteur du gymnase de Bâle, parle de lui avec éloge. Outre ses éditions classiques, on a de
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Sapidus : 1e des Epigrammes et des Epitaphes en latin ; 2e des comédies sacrées, entre autres Anabion, seu Lazarus redivivus ; 3e Consolatio de morte Alberti, marchionis badensis. P-RT.
[modifier] SASSI (PAMPHILE),
poète italien, qui a joui au 15e siècle d’une grande célébrité, naquit à Modène vers 1455. Il avait une mémoire extraordinaire et improvisait des vers italiens et latins avec une grande facilité. Ayant quitté Molène par suite de revers de fortune, il alla s’établir dans un sillage d’où il faisait de fréquentes excursions à Vérone, ainsi qu’à Brescia. Ce ne fut qu’au commencement du 16e siècle qu’il revint dans sa cille natale. Il y faisait depuis plusieurs années un cours de littérature, particulièrement destiné à l’explication de Dante et de Pétrarque, lorsqu’une accusation d’hérésie l’obligea encore une fois de s’éloigner de Modène et de se réfugier en Romagne auprès d’un de ses amis, le comte Guido Rangone, qui lui procura un emploi à Lonzano. Ce fut là qu’il mourut en 1527. Il avait publié, entre autres ouvrages : 1e Brixis illustrata, poëme en l’honneur de la ville de Brescia, où il fut publié en 1498 ; 2e Epigrammatum libri quatuor, Distichorum libri duo, De bello gallico, De laudibus Veronae, Elegiarum liber unus. Brescia, 1500, in-4°. Le poème De bello gallico a aussi pour titre De bello tarensi, parce qu’il contient une longue description de la bataille du Taro. On l’a joint à quelques éditions de l’Histoire de Venise de Pierre Giustiniani. 3e Sonnets et capitoli, Brescia, 1500, in-4° ; Milan, 4502, in-4° ; Venise, 1504 et 1519, in-4° ; 4e Agislariorum vetustissimae geatis origo et de eisdem epigrammatum liber, Brescia, 1502, in-4°. Ce recueil est dédié au comte Agislario Cassacio de Sumaglia. 5e Ad Onophrium adrocatum patricium venetum carmen, in-4°, sans date ; 6e Vers en l’honneur de la lyre, Brescia, in-4°, sans date ; 7° traduction en vers italiens de la lettre de Lentulus, proconsul de Judée au sénat romain. On la trouve dans le Trésor spirituel imprimé à Venise par Zoppino en 1518. Le célèbre Tassoni avait eu le projet de donner une édition choisie des oeuvres de Sassi, mais il ne parait pas l’avoir mis à exécution. Les contemporains de ce poète ont porté sur lui les jugements les plus divers et les plus contradictoires. Le fait est que l’on trouve dans ses poésies beaucoup d’imagination, mais qu’elles manquent de cette pureté, de cette élégance de style qui seules peuvent sauver un écrivain de l’oubli. Cependant quelques sonnets de Sassi seraient lus encore aujourd’hui avec plaisir.
[modifier] SAUMAISE (CLAUDE DE)
[modifier] SAUVEUR (JOSEPH),
naquit le 24 mars 1653 à La Flèche, où son père était notaire. Il fut muet jusqu'à l'âge de sept ans ; l'organe de la voix ne se développa ensuite chez lui qu'avec beaucoup de lenteur, et il ne l'eut jamais bien libre. Il fit ses études dans un collège de jésuites ; mais, avant qu'il y arrivât, son goût pour la mécanique s'était déjà manifesté. Dès l'enfance, il était machiniste, construisait de petits moulins, faisait des siphons avec des chalumeaux de paille, des jets d'eau, etc. « Il était, dit Fontenelle, l'ingénieur des autres enfants, comme Cyrus devint le roi de ceux avec qui il vivait. » Cette passion exclusive pour les objets de précision et de calcul le rendit un fort médiocre écolier de rhétorique : les chefs d'œuvre des orateurs et des poètes de l'antiquité n'avaient aucun attrait pour lui ; un mauvais traité d'arithmétique (celui de Peletier du Mans) lui tomba par hasard sous la main : il en fut charmé et l'apprit seul. La première ambition des jeunes français et même des étrangers, qui désirent se livrer aux sciences et aux arts, est de pouvoir habiter Paris : Sauveur s'y rendit à pied en 1670. Se trouvant à Lyon, il avait voulu entendre la fameuse horloge de la cathédrale de St-Jean, construite, en 1598, par le Suisse Nicolas Lippius. On sait que cette horloge offrait plusieurs phénomènes mécaniques à l'admiration de la multitude pour qui la mesure très précise du temps est de peu d'importance ; Sauveur, par le simple examen extérieur de ces phénomènes, devina le mécanisme intérieur. Un de ses oncles, chanoine et grand chantre de Tournus, lui avait promis de subvenir, par une petite pension, à son entretien à Paris : mais c'était sous la condition qu'il y ferait les études nécessaires pour entrer dans l'état ecclésiastique. Malheureusement le traité d'Euclide, dont il apprit les six premiers livres en un mois et sans maître, et les leçons du physicien Rohault attirèrent bien plus fortement son attention que ses cahiers de théologie. Il essaya d'abord de changer la carrière ecclésiastique contre celle de la médecine ; mais son oncle lui ayant retiré sa pension, Sauveur fut obligé d'enseigner les mathématiques, et s'adonna sans réserve à ces sciences et à leurs applications. À cette époque, le peu de personnes qui s'occupaient de géométrie étaient isolées de la société et semblaient former une classe à part. Sauveur fut moins sauvage que ses confrères. Sa sociabilité lui valut quelques connaissances agréables et utiles. Nous mentionnerons les services que lui rendit madame de la Sablière, qui pendant plus de vingt ans logea chez elle La Fontaine. Sauveur n'avait que vingt-trois ans lorsqu'un illustre élève, le Prince Eugène, le prit pour son maître de géométrie. Un étranger, de très-haute naissance, voulut apprendre de lui la Géométrie de Descartes : Sauveur ne connaissait pas encore le traité de ce grand philosophe. En huit jours et autant de nuits d'étude, il se mit en état de le professer ; il se livra pendant l'hiver à ce travail opiniâtre, bien plus par goût que par spéculation, ne s'embarrassant nullement si son feu était allumé ou éteint, et se trouvant à l'apparition du jour transi de froid sans s'en être aperçu. La chaire de mathématiques de Ramus étant devenue vacante au collège royal, Sauveur aurait pu concourir avec beaucoup de chances de succès pour l'obtenir, mais une condition imposée à chaque concurrent était de prononcer, de mémoire, un discours de sa composition ; et Sauveur, ne voulant pas ou n'osant pas s'y soumettre, se retira du concours. Il s'occupa, depuis 1678 jusqu'en 1680, de la résolution de divers problèmes relatifs à la théorie des probabilités applicable aux jeux. En 1680, il fut nommé maître de mathématiques des pages de madame la Dauphine et, en 1681, il alla faire à Chantilly, avec Mariotte, des expériences sur les eaux. Le grand prince Louis de Condé prit beaucoup de goût et d'affection pour lui. Il le faisait souvent venir de paris à Chantilly et l'honorait de ses lettres. Ce fut pendant le temps de ces voyages, et vraisemblablement par suite de l'impulsion que lui donnaient ses entretiens avec un guerrier illustre, qu'il entreprit la composition d'un traité de fortifications. Voulant joindre la pratique à la théorie, il alla au siège de Mons, en 1691. « Il y montait tous les jours la tranchée. Il exposait sa vie seulement pour ne négliger aucune instruction, et l'amour de la science était devenu chez lui un courage guerrier. Le siège fini, il visita toutes les places de Flandre. Il apprit le détail des évolutions militaires, les campements, les marches d'armées, enfin tout ce qui appartient à l'art de la guerre, où l'intelligence a pris un rang au dessus de la valeur même. » Revenu dans la capitale, il s'occupa de diverses recherches et travaux qui avaient pour objet l'application des mathématiques : méthodes abrégées pour les grands calculs, tables pour la dépense des jets d'eau, cartes des côtes de France, réduites à la même échelle et composant le premier volume de l'ancien Neptune françois ; concordance des poids et mesures de différents pays ; méthode pour le jaugeage des tonneaux ; problèmes sur les carrés magiques, etc. Il entendait la théorie du calcul différentiel et intégral, nouvelle de son temps, et il s'en est même servi, mais il n'en faisait pas beaucoup de cas. Il désignait par l'épithète d' infinitaires les partisans de cette théorie, que le 18e siècle a bien vengée de ses dédains. Il obtint, en 1686, au collège royal, la chaire de mathématiques, que la condition de la harangue à réciter lui avait fait manquer huit ou dix ans auparavant. Il n'écrivait point ses leçons, les improvisait au tableau et achetait à la fin de l'année une des copies manuscrites qu'on en avait faites sous sa dictée. Le plaisir de professeur, surtout quand il rencontrait des auditeurs attentifs et intelligents, lui faisait souvent oublier l'heurë, et il aurait prolongé indéfiniment ses leçons, si un domestique n'eût été chargé de l'avertir lorsque leur durée excédait certaines limites. Enfin, en 1696, il fut nommé membre de l'Académie des sciences. Ses droits à un pareil honneur étaient incontestables ; cependant, rien de ce qu'il avait fait jusqu'alors ne jetterait du lustre sur sa mémoire, si, à dater de sa réception à l'Académie, et pendant les vingt dernières années de sa vie, il ne se fût occupé à créer une nouvelle branche des sciences physico-mathématiques, qu'on désigne par le nom d' acoustique musicale, création qu'il est assez singulier de devoir à un sourd, et que l'on n'a pas, ce semble, assez fait saillir dans les notices biogrpahiques publiées jusqu'ici sur cet estimable savant. La théorie du son, envisagée sous le point de vue musical, était encore, à la fin du 17e siècle, à peu près au même point où les anciens nous l'avaient laissée. C'est à Pythagore qu'on doit les premières expressions, en nombre, des rapports des longueurs des cordes, qui, à identité de matière et à égalité de grosseur et de tension, font sonner à ces cordes les principaux intervalles. On sait d'ailleurs que, dans son école, les explications des phénomènes du monde, tant intellectuel que physique, se liaient à des notions généralisées de musique, d' harmonie, à de prétendues puissances des nombres. Cepndant les découvertes de Pythagore, malgré les développements qu'on leur a donnés après lui et les diverses applications qu'on en a faites, ne pouvaient point être regardées comm constituant une branche des sciences physico-mathématiques. Le domaine de ces sciences a été accru d'une importante conquête à la fin du 17e et au commencement du 18e siècle, et c'est à Sauveur qu'on doit cette conquête. Chose étonnante, ce savant, à qui nous devons l' acoustique musicale, avait la voix et l'oreille fausses ; il était obligé, dans ses expériences, de se faire seconder par des musiciens très-exercés à apprécier les intervalles et les accords. Cette position de Sauveur nous rappelle celle du professeur Saunderson, aveugle de naissance et commençant un cours de philosophie naturelle par des leçons sur la lumière (voy. Saunderson). Les premiers détails publiés sur ses recherches d'acoustique se trouvent dans le volume de l'Académie des sciences de 1700 (Histoires, p. 131 et suiv.) ; mais ses premiers travaux sur cette matière datent de 1696 : une partie des leçons qu'il donna au collège royal, en 1697, eut pour objet la Musique spéculative, dont il dicta un traité. Il se refusa aux instances qu'on lui faisait pour l'engager à publier ce traité, par diverses raisons qu'il expose dans son mémoire sur le système général des intervalles des sons, etc. (volume de l'Académie de 1701, p. 299 et suiv.) ; l'une desquelles est relative à l'attention qu'il avait donnée postérieurement aux phénomènes des sons harmoniques'. On savait avant Sauveur que lorsque, ceteris paribus, deux cordes avaient leurs longueurs dans le rapport de 1 à 2, ou dans celui de 2 à 3, ou dans celui de 3 à 4, etc., la plus courte sonnait respectivement l' octave, la quinte, la quarte, etc., du son rendu par la plus longue ; il était assez aisé d'en conclure que que les rapports entre les nombres de vibrations de ces cordes, pendant un même temps, une seconde par exemple, étaient les rapports inverses de leurs longueurs. Avec de pareilles notions, on peut, dans tous les temps et dans tous les lieux, disposer, sans le secours de l'oreille un système de cordes sonores, de manière qu'elles rendent entre elles des sons ayant entre eux des intervalles déterminés ; ainsi sachant que la lyre en trépied de Pythagore sonnait les modes dorien, lydien et phrygien, et consultant d'ailleurs les détails qu'Athénée nous a transmis sur cet instrument, on a les moyens d'obtenir une série de sons dans les mêmes rapports entre eux que ceux de cette lyre antique. Mais s'il s'agissait de réunir à la condition de l'égalité des rapports celle de l'identité des sons, la solution du problème serait impossible, les anciens ne nous ayant laissé aucun moyen de retrouver l'unisson d'une des cordes de leur système musical. Peut-être avaient-ils comme nous de ces instruments métalliques, connus sous le nom de diapasons, qui gardent et transmettent un son fixe. Mais ces instruments sont altérables et périssables, et le problème de la réhabilitation de l'unisson doit pouvoir se résoudre sans égard à la conservation d'aucun monument matériel. C'est ce que Sauveur a fait le premier, en assignant le nombre absolu ou effectif de pulsations ou de vibrations que fait, dans un temps donné et dans des circonstances déterminées, soit un tuyau d'orgue, soit une corde sonore. Ainsi il a trouvé que la cord sonnant l' ut double octave au dessous de l' ut de la clef, à l'unisson du tuyau d'orgue, à bouche de huit pieds ouvert, vibrait cent vingt-deux fois dans une seconde ; et comme sa solution fournit des règles certaines pour mettre une corde sonore quelconque en état de vibrer un nombre de fois assigné pendant un temps donné[3] (pourvu qu'elle ait la force de supporter la tension convenable), on saura dans tous les temps et dans tous les lieux reproduire l'unissons soit de notre ut, soit de toute autre corde de notre système musical, par des opérations absolument indépendantes de l'usage d'aucun conservateur matériel d'unisson. Un mot maintenant au sujet d'un premier moyen employé par Sauveur pour déterminer, par le fait, le nombre d'oscillations de la colonne d'air en mouvement dans un tuyau d'orgue qu'on fait résonner, moyen assurément original et ingénieux. Les facteurs avaient depuis longtemps remarqué le phénomène suivant : lorsque deux tuyaux d'orgue sonnent ensemble, le son résultant éprouve des augmentations d'intensité ou renflements périodiques et instantanés, qu'ils appellent battements ; ces battements ont lieu à des intervalles de temps égauxet d'autant plus longs que les intervalles musicaux entre les sons simultanés sont plus petits. Sauveur vit l'explication de ce phénomène dans les coïncidences périodiques des oscillations des colonnes d'air respectives en mouvement dans chaque tuyau ; lorsque ses coïncidences ont lieu, les deux oscillations contemporaines font sur l'organe une impression plus forte que lorsqu'elles sont successives. Supposons que le rapport des nombres respectifs d'oscillations soit celui de 8 à 9 ; chaque huitième oscillation du tuyau le plus grave et chaque neuvième du plus aigu auront lieu ensemble et frapperont l'oreille par un battement qui ne se reproduira qu'à la fin de la période suivante, de huit pour l'un et neuf pour l'autre. Or, le parti à tirer de ce fait pour en déduire le nombre absolu, par seconde, des oscillations qui ont lieu dans le tuyau, est manifeste ; il ne s'agit que de combiner les données qu'il fournit avec la théorie transmise par Pythagore, de laquelle on conclut, pour un intervalle de sons fixé à volonté, les rapports des nombres d'oscillations qui ont lieu dans un même temps et par conséquent entre deux battements. On peut toujours d'ailleurs opérer sur des sons assez graves et assez rapprochés pour que le nombre des battements, pendant une ou plusieurs secondes, puisse être compté, et ce nombre connu donne immédiatement le nombre absolu des oscillations entre deux battements. Soit, comme précédemment, le rapport des nombres d'oscillations contemporaines, celui de 8 à 9, répond à peu près à un intervalle de 1/6 d'octave, et supposons qu'on ait compté quatre battements par seconde de temps, on en conclura sur-le-champ que le plus grave des deux sons donne trente-deux oscillations pendant le même temps, et que le plus aigu en donne trente-six. On voit par là comment Sauveur a ramené à des quantités sensibles et appréciables des mesures qu'il eût été impossible d'obtenir immédiatement. Ce premier travail était fait en 1700 ; il a repris le problème appliqué aux cordes vibrantes dans son Mémoire sur les rapports des sons des cordes d'instruments de musique aux flèches des courbes et sur la nouvelle détermination des sons fixes (volume de l'Académie des sciences de 1713), et là il déduit a priori, sa solution des principes de la dynamique. Il est à remarquer que cette solution analytique lui donne, pour les cordes à l'unisson des tuyaux, des nombres de vibrations doubles de ceux des oscillations conclues pour les tuyaux ; mais il explique fort bien comment cette dissidence apparente confirme ses résultats au lieu de les infirmer. Les différents volumes des mémoires de l'Académie des sciences de Paris, qui renferment l'exposé des recherches de Sauveur sur l' acoustique musicale sont : (1700), Détermination d'un son fixe, détail sur les expérinces par les battements ci-dessus mentionnés ; - (1702), Application des sons harmoniques à la composition des jeux d'orgue ; - (1707), Méthode générale pour former les systèmes tempérés de musique, et choix de celui qu'on doit suivre ; - (1711) Table générale des ssystèmes tempérés de musique ; (1713) Mémoire sur les rapports des sons des cordes d'instruments de musique aux flèches des courbes et sur la nouvelle détermination des sons fixes. Le mérite d'avoir posé les bases de l' acoustique musicale met Sauveur en grande recommandation parmi les physiciens géomètres : les classements et les nomenclatures des divisions de l'octave n'ont pas perpétué son souvenir chez les musiciens praticiens, qui ne parlent plus, si toutefois ils en ont jamais parlé, de ses mérides, heptamérides, décamérides, etc. Le volume de l'Académie de 1703 renferme un Mémoire sur le frottement d'une corde autour d'un cylindre immobile ; la question était alors curieuse et nouvelle. Sauveur fut marié deux fois. Il fit, dit-on, rédiger et signer le contrat et convint d'ailleurs de tous ses arrangements avec la famille de sa future épouse, avant sa première entrevue avec elle, dans la crainte de ne pas être assez maître de lui-même après cette entrevue. Il fut plus hardi ou se possédait mieux lors de son second mariage. Il mourut le 9 juillet 1716, à l'âge de 53 ans.- Son fils, l'abbé SAUVEUR, est l'auteur d'un Calendrier perpétuel contenant les années grégoriennes et juliennes, présenté à l'Académie des sciences, qui en trouva la forme nouvelle, simple, ingénieuse et commode (Académie des sciences, 1732, H., p. 94). P-NY.
[modifier] Notes
- ↑ (1) Crispo, Volpi et tous ceux qui les ont copiés ont donné à cette demoiselle le nom de Carmosina Bonifacio, Mgr Coanangela combat cette assertion en invoquant le témoignage de Fabrice de Luna, qui dans un dictionnaire imprimé à Naples, en 1636, dit positivement que la personne aimée par Sannazar était une fille de Pontanus. Malgré cette autorité, nous douterons encore de la déconcerte. Il nous parait en effet peu probable que celui qui jouait tous les jours et même a chaque heure (Voyez la 7e prose de l’Arcadia) avec la fille, fût resté inaperçu au père ; car Sannazar ne fut présenté à Pontanus, que peu avant d’entrer dans son académie.
- ↑ (2) La mère de Sannazar s’appelait Masella Santo-Mango et descendait d’une noble famille salernitaise. Devenue veuve, elle quitta Naples et se retira dans une terre appartenant à ses parents, et qui en portait le nom. Sannazar en parle dans une de ses élégies, où il dit : At mihi pagana dictant silvestria Musa Carmina ! ce qui a fait croire à quelques-uns qu’il avait habité la ville de Nocera de Pagena. Mais il aurait été facile d’échapper à cette erreur en consultant une autre élégie (la 2e du 2e livre) où Sannazar a consigné les souvenirs de son enfance. La description qu’il y fait de sa retraite ne laisse aucun doute sur celle que nous lui avons assignée. La terre de Santo-Mango est près de San Cipriano, dans le comté de Gifuni, à environ quatre lieues de Salerne ; les montagnes et les forêts y portent les mêmes noms que ceux qui lui sont donnés par Sannazar.
- ↑ Il s'agit de calculer le poid avec lequel la corde doit être tendue pour donner, par seconde, le nombre de vibrations demandé ; voici la règle de calcul. Le mètre étant l'unité de longueur, et le gramme l'unité de poids, faites le triple produit dont les facteurs sont : 1°) la longueur de la corde ; 2°) le poids de la partie de cette corde compris entre les deux chevalets ou points d'appui ; 3°) le carré du nombre de vibrations qu'on veut obtenir, divisez ce triple produit par le nombre 9,8088 et le quotient sera le poids cherché. Le nombre diviseur est, en mètres, le double de l'espace que parcourt, pendant la première seconde de sa chute, un corps grave tombant dans le vide, sans avoir reçu d'impulsion initiale.