Casse-Noisette et le roi des souris - 2

La bibliothèque libre.
 
Aller à : Navigation, rechercher
Page précédente Casse-Noisette et le
roi des souris
Page suivante




Marie ne pouvait ni trop se remuer, à cause de son bras, ni lire, ni feuilleter des gravures ; elle commençait à trouver le temps long, et elle attendait le soir avec impatience, parce qu’alors sa mère venait s’asseoir auprès de son lit, et lui racontait ou lui lisait toutes sortes de belles choses. Celle-ci venait de commencer l’histoire du prince Fakardin, lorsque la porte s’ouvrit. Le parrain Drosselmeier entra en disant :

— Je viens voir comment se porte la petite malade.

Aussitôt que Marie l’aperçut avec son habit jaune, elle se rappela ce qu’elle avait vu le jour de la bataille, et involontairement elle dit au conseiller de haute justice :

— Ô parrain Drosselmeier, je t’ai bien vu, et tu étais bien laid, lorsque tu étais assis sur la pendule, et que tu la couvrais avec tes ailes pour l’empêcher de sonner haut, ce qui aurait effrayé les souris. Je t’ai entendu appeler leur roi. Pourquoi ne nous es-tu pas venu en aide, au Casse-Noisette et à moi ? Vilain méchant, tu es cause que je suis maintenant dans mon lit, blessée et malade.

La mère s’écria :

— Qu’as-tu, ma chère Marie ?

Mais le parrain Drosselmeier fit une singulière grimace, et dit d’une voix ronflante et monotone :

— Le balancier doit gronder, piquer n’est pas son affaire ! Les heures ! les heures ! la pendule doit les murmurer, les murmurer tout bas ! Les cloches résonnent : Kling ! klang ! hink ! honk ! honk et hank ! Jeune poupée, ne sois point inquiète, les cloches sonnent, elles ont sonné. Le hibou vient à tire-d’aile pour chasser le roi des souris, pik et pik ! pik et pouk ! Les petites cloches, bim ! bim ! L’heure doit gronder, crécelle et bruit sourd ! pirr et pourr !

Marie regardait de ses yeux tout grands ouverts le parrain Drosselmeier, qui lui semblait encore plus laid que d’habitude, et agitait son bras çà et là, comme s’il était mu par la ficelle des marionnettes. Elle aurait eu grand’peur du parrain si sa mère n’avait pas été là, et Fritz, qui s’était glissé dans la chambre, n’eût éclaté de rire.

— Eh ! parrain Drosselmeier, s’écria-t-il, comme tu es drôle aujourd’hui ! tu gesticules comme le pantin que j’ai jeté derrière le poêle.

La mère resta sérieuse, et dit :

— Cher monsieur le conseiller, voici une singulière plaisanterie ! Quel est votre but ?

— Mon Dieu, reprit Drosselmeier en riant, ne reconnaissez-vous donc pas ma chanson de l’horloger ? Je la chante d’ordinaire auprès des malades comme Marie.

Puis il s’assit aussitôt près du lit de la jeune fille, et dit :


— Ne me garde pas rancune de ne pas avoir arraché ses quatorze yeux au roi des souris ; mais cela ne pouvait se faire, je veux en place de cela te faire une grande joie.

Et puis il fouilla dans sa poche, et en sortit le Casse-Noisette, auquel il avait fort adroitement remis les dents qui manquaient, et dont il avait consolidé le menton.

Marie poussa un cri de joie, et sa mère lui dit en riant :

— Vois-tu que le parrain Drosselmeier ne veut que du bien à ton Casse-Noisette ?

— Tu m’avoueras pourtant, Marie, interrompit le conseiller, que le Casse-Noisette n’est pas des mieux faits, et que l’on ne peut pas précisément lui donner un certificat de beauté. Si tu veux m’écouter, je te raconterai comment cette laideur est devenue héréditaire dans sa famille ; mais tu connais déjà peut-être l’histoire de la princesse Pirlipat, de la sorcière de Mauserinks et de l’habile horloger.

— Écoute donc, parrain, interrompit étourdiment Fritz, tu as bien remis les dents de Casse-Noisette et son menton ne vacille plus ; mais pourquoi n’a-t-il plus son sabre ? pourquoi ne lui en as-tu pas mis un au côté ?

— Eh ! dit brusquement le conseiller, il faut, jeune homme, que tu trouves à critiquer sur tout. Est-ce que le sabre de Casse-Noisette me regarde ; je l’ai guéri, c’est à lui de se procurer un sabre où il voudra.

— C’est vrai, répondit Fritz ; si c’est un vrai luron, il saura bien en trouver un.

— Ainsi, Marie, continua le conseiller, connais-tu l’histoire de la princesse Pirlipat ?

— Ah ! non, répondit Marie, raconte, cher parrain ! raconte.

— J’espère, dit la mère, que cette histoire sera moins effrayante que celles que vous racontez d’habitude.

— Elle ne le sera pas du tout, répondit le conseiller ; tout au contraire, elle est très-drôle.

— Raconte, oh ! raconte, s’écrièrent les deux enfants, et le conseiller commença ainsi :

CONTE DE LA NOIX DURE.

La mère de Pirlipat était l’épouse d’un roi, c’était une reine par conséquent, et Pirlipat fut princesse au moment même où elle vint au monde. Le roi fut transporté de joie, il disait :

— A-t-on jamais vu une fille plus jolie ?

Et tous les ministres, les généraux, les présidents et les officiers de l’État criaient :

— Non, jamais !

Et, en effet, il était impossible de dire qu’enfant, depuis que le monde est monde, eût égalé la petite princesse Pirlipat en beauté. Son teint était de lis et de rose, ses yeux resplendissaient dans leur couleur d’azur, et les boucles blondes de ses cheveux formaient des tresses ondoyantes semblables à de l’or ; et, en outre, la petite Pirlipat avait apporté en venant au monde une rangée de petites perles avec le secours desquelles elle mordit le chancelier au doigt de manière à lui faire jeter les hauts cris.

Tout le monde était enchanté de l’enfant ; la reine seule paraissait inquiète, et personne n’en devinait la cause. On remarquait seulement qu’elle faisait activement surveiller le berceau de l’enfant.

Outre que les portes étaient garnies de soldats, il devait, avec les deux nourrices placées près du berceau, s’en trouver encore chaque nuit six autres dans la chambre ; mais ce qui paraissait singulier et incompréhensible, c’est que chaque nourrice devait avoir un chat sur ses genoux, qu’elle devait caresser toute la nuit pour le tenir constamment éveillé, et voici la cause de tout ceci :

Il arriva un jour qu’à la cour de Pirlipat le père se trouvèrent assemblés de grands rois et de très-charmants princes, ce qui occasionna des jeux chevaleresques, des comédies et des bals. Le roi, pour faire parade de ses richesses, voulut puiser assez profondément dans le trésor de la couronne, et faire exécuter quelque chose de remarquable. Il fit donc préparer un grand repas de saucisses, car il avait appris de son maître d’hôtel que l’astronome avait dit que le temps de la tuerie était venu ; puis il se jeta dans son carrosse, et invita les rois et les princes à venir goûter chez lui une cuillerée de soupe, pour se réjouir de leur surprise à la vue d’un pareil repas, et il dit très-amicalement à la reine son épouse :

— Tu sais, ma bonne amie, que j’aime les saucisses.

La reine comprit parfaitement ce que cela voulait dire, et cela signifiait qu’elle devait, comme en diverses autres occasions, diriger elle-même en personne la confection de ces mets. Le grand maître du trésor dut aussitôt apporter à la cuisine le grand chaudron d’or et les casseroles d’argent. On alluma un grand feu de bois de sandal, la reine se ceignit d’un tablier de cuisine de damas, et bientôt les délicieuses exhalaisons de la soupe aux saucisses s’élancèrent du chaudron.

L’agréable parfum pénétra jusque dans la chambre des conférences du conseil d’État. Le roi enthousiasmé ne put se contenir.

— Avec votre permission, messieurs… s’écria-t-il.

Et il s’élança dans la cuisine, embrassa la reine, retourna un peuce qui se trouvait dans le chaudron avec le sceptre royal, et revint au conseil d’Etat.

On en était arrivé au moment important où le lard devait être découpe en morceaux pour être rôti sur un gril d’argent. Les dames de la cour se retirèrent, parce que la reine, par attachement et par respect pour son royal époux, voulait seule entreprendre cette œuvre.

Mais lorsque le lard commençait à rôtir, une voix qui murmurait tout bas dit :

— Sœur ! donnez-moi aussi ma part de ce rôti.

La reine savait parfaitement que c’était la dame Mauserinks qui parlait ainsi.

La dame Mauserinks demeurait depuis bien des années dans le palais royal. Elle prétendait être parente de la famille du roi, et être elle-même la reine du royaume de Mausolien, et pour cela, elle tenait maison à la cour. La reine était une femme pleine de bienveillance, et elle ne traitait pas la femme Mauserinks comme une reine, mais comme une sœur ; elle la voyait de grand cœur partager les splendeurs gastronomiques du jour, et elle lui cria :

— Venez, dame Mauserinks, venez goûter de mon lard !

Alors la dame accourut très-vite et sautant de joie, monta d’un bond sur le forer, et mangea à la file les morceaux que la reine lui présentait, et qu’elle prenait avec sa jolie petite patte.

Mais alors vinrent aussi ses compères et ses commères, et même aussi ses sept fils, race assez peu aimable. Ils se jetèrent sur le lard, et la reine décontenancée ne pouvait les en empêcher. Heureusement la dame d’honneur de la cour arriva et chassa ces hôtes importuns, de sorte qu’il resta encore un peu de lard qui, grâce aux instructions données par le professeur de mathématiques de la cour, fut si artistement découpé, que toutes les saucisses en eurent un morceau.

Les trompettes et les cymbales retentirent. Tous les potentats et les princes présents arrivèrent pour le repas, dans leurs habits de gala, les uns sur des palanquins blancs, les autres dans des voitures de cristal.

Le roi les reçut avec beaucoup de déférence et d’amabilité, et s’assit, comme roi du pays, couronne en tête et sceptre à la main au bout de la table.

Déjà, au service des saucissons de foie, on avait remarqué que le roi avait pâli de plus en plus, qu’il avait levé les yeux au ciel, et que de légers soupirs s’échappaient de sa poitrine. Il paraissait éprouver une violente douleur intérieure, mais au service des boudins, il tomba en arrière sur son fauteuil, avec des gémissements et des sanglots, se cacha le visage dans ses deux mains, et poussa des cris lamentables.

Tout le monde s’élança de table, le médecin s’efforça en vain de saisir le pouls du malheureux roi, il paraissait déchiré par une inexprimable douleur.

Enfin, enfin, après beaucoup de consultations, après l’emploi des plus forts remèdes, il parut revenir à lui-même, et murmura ces mots d’une façon à peine intelligible :

— Trop peu de lard !

Alors la reine se jeta inconsolable à ses pieds et sanglota :

— Ô mon malheureux époux ! oh ! quelle douleur vous avez dû éprouver ! Mais la coupable est à vos pieds, punissez-la ! La dame Mauserinks, avec ses compères, ses commères et ses sept fils, a dévoré le lard, et… La reine ne put en dire davantage, et elle s’évanouit.

Mais le roi courroucé se leva et cria très-haut :

— Grande camérière, comment cela s’est-il fait ?

La grande camérière raconta tout ce qu’elle savait, et le roi résolut de prendre un parti à l’égard de la dame Mauserinks et de sa famille, qui avaient dévoré le lard des saucisses.

Le conseiller intime fut appelé, et l’on résolut de faire un procès à la femme Mauserinks et de confisquer ses biens. Mais comme le roi pensa que dans cet intervalle elle pourrait encore manger son lard, l’affaire fut confiée à l’horloger de la cour.

Cet homme, qui s’appelait Christian-Elias Drosselmeier, promit de chasser pour toujours du palais par une sage mesure la femme Mauserinks et sa famille. Il inventa une machine petite, mais très-ingénieuse, dans laquelle il suspendit un morceau de lard à une ficelle, et qu’il plaça dans le voisinage de la demeure de la dame mangeuse de lard.

La dame Mauserinks était trop fine pour ne pas entrevoir le piège tendu par Drosselmeier, mais tous ses avis, toutes ses remontrances furent inutiles, et, alléchés par l’odeur attrayante du lard rôti, ses sept fils et une foule de compères et de commères entrèrent dans la machine de Drosselmeier, et furent pris, lorsqu’ils voulurent mordre le lard, par une grille qui tomba tout à coup.

Dame Mauserinks quitta avec le reste peu nombreux de sa famille ce lieu d’effroi. Le chagrin, le désespoir et la vengeance emplissaient son cœur.

La cour fut en fêtes, mais la reine fut inquiète, parce qu’elle connaissait le caractère de la dame Mauserinks, et savait parfaitement qu’elle se vengerait de la mort de ses fils et de ses parents. Et en effet la dame Mauserinks apparut à la reine lorsqu’elle préparait pour le roi son époux un mou de veau qu’il aimait beaucoup, et elle parla ainsi :

— Mes enfants, mes compères et mes commères ont été tués ; prends garde, reine, que la reine des souris ne déchire ton enfant en deux à coups de dents ; prends garde !

Et aussitôt elle disparut et on ne la vit plus ; mais la reine fut si effrayée qu’elle laissa tomber le mou de veau dans le feu, et dame Mauserinks gâta pour la seconde fois le dîner du roi, ce dont il fut très-irrité.

Ici le conteur s’arrêta et remit le reste de l’histoire au lendemain, et comme il s’apprêtait à sortir, Fritz lui demanda :

— Dis-moi, parrain Drosselmeier, est-ce vrai que tu as inventé les souricières ?

— Quelle folie ! dit la mère.

Mais Drosselmeier répondit tout bas, en riant d’une façon singulière :

— Ne suis-je donc pas un habile horloger, et ne suis-je pas capable de les inventer ?

SUITE DE L’HISTOIRE DE LA NOIX DURE.

— Vous savez, mes enfants, reprit le conseiller dans la soirée suivante, pourquoi la reine faisait si activement surveiller la princesse Pirlipat. Elle était trop sage pour se laisser prendre par les machines de Drosselmeier, et l’astronome particulier de la cour prétendait savoir que la famille du matou Schnurr était capable d’éloigner la dame Mauserink du berceau, et voici pourquoi chaque nourrice tenait sur ses genoux un membre de cette famille, qui du reste était attachée à la cour comme conseillère secrète des légations, et l’on cherchait à adoucir leur pénible service par des caresses convenables.

Il était déjà minuit, lorsqu’une des nourrices particulières, placée tout près du berceau, s’éveilla comme d’un profond sommeil ; tout autour d’elle on dormait. Aucun bruit, un silence de mort si profond qu’il permettait d’entendre le travail du ver dans le bois ; mais que devint la surveillante lorsqu’elle aperçut juste devant elle une grosse souris, très-laide, qui, dressée sur ses pattes de derrière, avait placé sa tête près du visage de la princesse ! Elle se leva avec un cri terrible ; tout le monde s’éveilla, et la souris (c’était dame Mauserink) s’élança vers un coin de la chambre. Les conseillers de légation se précipitèrent à la poursuite, mais trop tard ; elle disparut dans une fente du plancher. La petite Pirlipat se réveilla à tout ce bruit et se mit à crier très-fort.

— Grâce au ciel, elle vit ! s’écrièrent les surveillantes.

Mais quel ne fut pas leur effroi en regardant l’enfant : à la place d’une tête blanche et rose, aux boucles d’or, on vit une tête épaisse et sans forme, sur un petit corps rapetissé et racorni. Les yeux bleus étaient devenus des yeux fixes, verts et sans regard, et la bouche s’étendait d’une oreille à l’autre. La reine était prête à mourir de chagrin et à suffoquer de sanglots, et il fallut garnir de tapis les murs du cabinet de travail du roi, parce qu’il s’y frappait la tête en criant : — Malheureux monarque que je suis !

Il aurait pu se convaincre qu’il eût été mieux pour lui de manger ses saucisses sans lard, et de laisser la dame Mauserink vivre en paix sous son foyer avec sa lignée ; mais cela ne lui vint pas en idée, et il rejeta toute la faute sur l’horloger mécanicien de la cour, Christian-Elias Drosselmeier de Nuremberg, et il rendit le suivant arrêt :

« Drosselmeier devra, dans l’espace de quatre semaines, rendre à la princesse Pirlipat sa première figure, ou indiquer un moyen efficace d’exécuter cette œuvre, faute de quoi il devra mourir misérablement par la hache du bourreau. »

Drosselmeier ne fut pas peu effrayé ; toutefois il eut confiance en son adresse et en son étoile, et commença de suite la première opération nécessaire. Il démonta entièrement la princesse Pirlipat, dévissa ses pieds mignons et ses petites mains, examina leur structure intérieure. Mais il vit que plus la princesse grandirait, plus elle serait laide, et il ne savait comment y remédier. Il la remonta soigneusement, et retomba auprès de son berceau, qu’il ne devait pas quitter, dans une profonde tristesse.

Déjà la quatrième semaine commençait, lorsque le roi jeta dans la chambre un regard plein de courroux, et dit en le menaçant de son sceptre :

— Christian-Elias Drosselmeier, guéris la princesse, ou tu mourras !

Drosselmeier se mit à pleurer amèrement ; mais la princesse Pirlipat se mit joyeuse à casser des noix. Pour la première fois, le mécanicien remarqua pour les noix l’appétit de Pirlipat, et il se rappela qu’elle était venue au monde avec des dents. Et dans le fait après sa transformation elle avait crié jusqu’à ce qu’on lui eût donné par hasard une noix ; alors elle l’avait brisée, en avait mangé l’intérieur et s’était tenue tranquille. Depuis ce temps, les nourrices ne trouvaient rien de mieux que de lui apporter des noix.

— Ô saint instinct de la nature ! éternelle et inépuisable sympathie de tous les êtres ! s’écria Drosselmeier, tu me montres la porte de tes mystères ; je vais frapper, et elle s’ouvrira.

Il demanda aussitôt la faveur d’un entretien avec l’astronome de la cour, et fut conduit près de lui avec une nombreuse escorte. Ces deux messieurs s’embrassèrent en pleurant, car ils étaient amis intimes, s’enfermèrent dans un cabinet secret, et feuilletèrent une foule de livres qui traitaient de l’instinct, des sympathies, des antipathies et d’autres choses mystérieuses.

La nuit vint ; l’astronome regarda les étoiles, et tira avec l’aide de Drosselmeier, aussi très-versé dans ces sortes de choses, l’horoscope de la princesse Pirlipat.

Ce fut un difficile ouvrage, car les lignes s’embrouillaient de plus en plus ; mais quelle joie plus grande que la leur quand ils virent clairement que la princesse Pirlipat n’avait rien autre chose à faire, pour rompre le charme de sa laideur et redevenir belle, que de manger la douce amande de la noix krakatuk !

La noix krakatuk avait une si dure coquille, qu’un boulet de canon d’une pièce de quarante-huit pouvait l’atteindre sans la briser. Cette noix dure devait être cassée en présence de la princesse par un homme qui n’aurait pas été rasé et n’aurait jamais porté de bottes, et l’amande devait lui en être présentée les yeux fermés par ce même homme ; et lorsque celui-ci aurait fait sans broncher sept pas en arrière, il lui était permis d’ouvrir les yeux. Drosselmeier avait travaillé avec l’astronome trois jours et trois nuits ; mais le samedi soir, au moment où le roi s’occupait de son dîner, Drosselmeier, qui devait être décapité le matin à la pointe du jour, s’élança dans l’appartement royal, et, plein de joie, annonça au monarque le moyen trouvé pour rendre à la princesse Pirlipat sa beauté perdue.

Le roi l’embrassa avec une excessive bienveillance, et lui promit une épée ornée de diamants, quatre décorations et deux habillements neufs pour le dimanche.

— Il faut de suite après le dîner te mettre à l’œuvre, ajouta-t-il plein de joie ; chargez-vous, cher mécanicien, de nous procurer le jeune homme non rasé et en souliers, avec la noix krakatuk, et ne lui laissez pas boire de vin, pour qu’il n’aille pas trébucher quand il marchera en arrière comme une écrevisse ; après quoi, il pourra s’enivrer à son aise.

Drosselmeier fut consterné de ces paroles du roi, et il dit, non sans hésitation et sans crainte, que le moyen était trouvé, mais que la noix krakatuk et le jeune homme qui devait la briser ne l’étaient pas encore, et qu’il était même douteux qu’ils le fussent jamais.

Alors le roi, courroucé, agita son sceptre en l’air en criant d’une voix de lion rugissant :

— Alors nous reprendrons la tète !

Toutefois Drosselmeier, consterné, fut assez heureux pour que leroi eût ce jour-là trouvé son dîner à son goût, et qu’il fût, par cela même, mis en assez bonne humeur pour être capable d’entendre les observations raisonnables de la reine, touchée du sort de Drosselmeier. Celui-ci reprit courage, et fit observer qu’il avait indiqué, comme l’arrêt le portait, un moyen de guérir la princesse, et que sa vie devait être sauve. Le roi traita cela de balivernes et de bavardages ; toutefois il ordonna, lorsqu’il eut pris un petit verre de liqueur stomachique, que l’horloger et l’astronome se missent en route, avec la condition expresse de ne revenir que portant en poche, selon l’avis de la reine, la noix krakatuk, l’homme pour la briser devant se trouver au moyen d’insertions dans les gazettes du pays et de l’étranger.

FIN DE L’HISTOIRE DE LA NOIX DURE.

Drosselmeier et l’astronome restèrent quinze ans en route sans avoir pu découvrir la noix krakatuk, et Drosselmeier éprouva un jour un vif désir de revoir Nuremberg, sa patrie. Ce désir lui vint justement au moment où il fumait, en Asie, dans une grande forêt, une pipe de tabac.

— Ô belle patrie ! Nuremberg ! belle ville ! s’écria-t-il, qui ne t’a pas vue, lors même qu’il aurait été à Londres, à Paris et à Petervardein, n’a pas encore eu le cœur ouvert, et doit toujours soupirer vers toi, Nuremberg, aux belles maisons garnies de fenêtres !

Pendant que Drosselmeier se plaignait ainsi dans sa mélancolie, l’astronome fut saisi d’une pitié profonde, et se mit à gémir si haut, qu’on l’entendait en long et en large dans l’Asie entière. Mais il se calma, s’essuya les yeux, et dit :

— Mais, cher collègue ! pourquoi rester ici à brailler de la sorte ? Allons à Nuremberg ; peu importe l’endroit, pourvu que nous cherchions la noix fatale, cela suffit.

— C’est vrai, répondit Drosselmeier consolé.

Et tous deux se levèrent, secouèrent leurs pipes, et allèrent tout droit, d’une traite, du milieu de la forêt à Nuremberg.

À peine arrivés, Drosselmeier courut chez son cousin, Zacharias Drosselmeier, doreur, vernisseur et fabricant de joujoux. Il lui raconta toute l’histoire de la princesse Pirlipat, de la dame Mauserink et de la noix krakatuk, si bien que celui-ci lui dit, plein d’étonnement en joignant les mains :

— Eh ! cousin, quelles choses étranges !

Drosselmeier lui raconta les aventures de son voyage ; comme quoi il avait été deux ans chez le roi des dattes, comme quoi le prince des amandes l’avait éconduit honteusement, et comme quoi il avait demandé vainement des instructions à la société d’histoire naturelle d’Écureuil-la-Ville. Partout il avait échoué, et n’avait pas même pu trouver la trace de la noix krakatuk.

Pendant ce récit, Christophe-Zacharias avait souvent fait craquer ses doigts ; il avait tourné sur un pied, fait claquer la langue, il dit :

— Hem ! hem ! eh ! eh ! ce serait bien le diable !

Enfin il jeta en l’air son bonnet et sa perruque, embrassa le cousin avec véhémence, et s’écria :

— Cousin ! cousin ! vous êtes sauvé ! sauvé vous êtes ! Ou je me trompe fort, ou je possède, moi, la noix krakatuk.

Et il alla chercher une boîte, d’où il sortit une noix dorée d’une moyenne grosseur.

— Voyez, dit-il en la montrant au cousin, cette noix a des propriétés singulières. Il y a plusieurs années, au temps de Noël, un étranger vint ici avec un sac plein de noix qu’il offrait à très-bon marché. Il eut une dispute juste devant ma boutique, et mit son sac à terre pour mieux se défendre contre les marchands de noix du pays, qui ne voulaient pas souffrir qu’un étranger en vendît dans leur ville. Dans le même instant une charrette lourdement chargée passa sur le sac. Toutes les noix furent brisées, à l’exception d’une seule, que l’étranger m’offrit en souriant d’une manière étrange, pour un zwanzig de l’année 1730.

Cela me parut singulier ; je trouvai justement dans ma poche un zwanzig de l’année que demandait l’homme ; j’achetai la noix et la dorai, sans savoir pourquoi j’achetais cette noix si cher.

Mais tout doute sur l’authenticité de la noix trouvée par le cousin disparut lorsque l’astronome de la cour, en écaillant la dorure, trouva le mot krakatuk gravé en lettres chinoises sur la coquille de la noix. La joie des voyageurs fut grande, et le cousin fut enchanté lorsque Drosselmeier lui assura que sa fortune était faite, et que, outre une pension, il recevrait gratuitement tout l’or qu’il lui faudrait pour ses dorures. Le mécanicien et l’astronome avaient déjà mis leur bonnet de nuit pour aller se mettre au lit, lorsque le dernier dit :

— Mon excellent collègue, un bonheur ne vient jamais seul. Croyez-moi, nous avons non-seulement trouvé la noix krakatuk, mais aussi le jeune homme qui doit briser la noix et présenter à la princesse l’amande de beauté : c’est, d’après mon avis, le fils de notre cousin. Non ! ajouta-t-il plein d’enthousiasme, je ne veux pas dormir, mais tirer cette nuit même l’horoscope de ce jeune garçon.

Er disant cela il jeta son bonnet de nuit, et se mit à observer les planètes.

Le fils du cousin en effet était un joli jeune homme, bien bâti, quin’avait pas encore été rasé et n’avait jamais porté de bottes. Dans les jours de Noël il mettait un bel habit rouge avec de l’or, et puis avec l’épée au côté, le chapeau sous le bras et une belle frisure avec une bourse à cheveux, il se tenait dans cette tenue brillante dans la boutique de son père, et cassait, par l’effet d’une galanterie naturelle en lui, les noix des jeunes filles, qui à cause de cela l’appelaient le beau Casse-Noisette.

Le matin suivant, l’astrologue se jeta au cou du mécanicien et lui dit :

— C’est lui ! c’est bien lui ! nous l’avons trouvé ! Seulement il faudra bien observer deux choses : en premier, nous devons arranger à votre excellent neveu une robuste queue de bois, qui se tiendrà en liaison avec sa mâchoire inférieure, de manière que celle-ci puisse être fortement tendue, pour comprimer davantage, et puis il nous faut aussi, en arrivant à la résidence, ne pas dire que nous avons rencontré le jeune homme qui doit briser la noix. Il doit se trouver longtemps après notre retour.

Je lis dans l’horoscope que le roi, après qu’il se sera brisé quelques dents sans résultat, offrira la main de la princesse et la succession au trône à celui qui cassera la noix sous ses dents, et rendra à la princesse sa beauté primitive. Le cousin tourneur de poupées fut au comble du ravissement de savoir que son fils devait épouser la princesse Pirlipat et devenir prince et roi ; et il le confia entièrement aux ambassadeurs.

La queue de bois que Drosselmeier adapta à la tête du jeune homme réussit si parfaitement, qu’il fit les plus brillants essais de morsure sur les plus durs noyaux de pèches.

Lorsque Drosselmeier et l’astrologue eurent annoncé à la résidence qu’ils avaient trouvé la noix krakatuk, on fit proclamer sur-le-champ les annonces nécessaires. Les voyageurs arrivèrent avec leurs moyens de rendre la beauté, et il s’y trouva des beaux garçons en assez grand nombre, et même des princes parmi eux, qui, confiants dans la belle et saine disposition de leur râtelier, voulurent essayer de détruire l’enchantement de la princesse. Les ambassadeurs furent assez effrayés lorsqu’ils aperçurent celle-ci. Le petit corps, avec ses mains et ses pieds mignons, pouvait à peine supporter sa tête informe, et la laideur de son visage était encore augmentée par une barbe de laine blanche qu’elle portait autour de la bouche et du menton.

Il arriva ce que l’astrologue avait lu dans l’horoscope.

Les blancs-becs en souliers se brisèrent les dents et se démontèrent la mâchoire avec la noix krakatuk, sans aider en rien la princesse à rompre le charme ; et lorsqu’ils étaient emportés presque sans connaissance par les dentistes commandés à cet effet, ils soupiraient en disant : — C’est une noix bien dure !

Mais lorsque le roi, dans l’angoisse de son cœur, eut promis sa fille et le royaume à celui qui détruirait l’enchantement de la princesse, le joli et doux jeune homme Drosselmeier se fit annoncer et demanda à tenter aussi l’épreuve.

Aucun des prétendants n’avait plu autant à la princesse Pirlipat que le jeune Drosselmeier ; elle plaça sa petite main sur son cœur et dit en soupirant :

— Ah ! si celui ci pouvait véritablement briser la noix krakatuk et devenir mon époux !

Après que le jeune Drosselmeier eut salué poliment le roi, la reine et la princesse Pirlipat, il reçut des mains du grand maître des cérémonies la noix krakatuk, la prit sans plus long préambule entre ses dents, tira fortement la queue, et crac ! crac ! la coquille tomba en plusieurs morceaux.

Il nettoya adroitement l’amande des filaments qui y adhéraient encore, et la présenta avec un grand salut à la princesse, et en même temps il ferma les yeux et commença à marcher en arrière.

La princesse avala aussitôt l’amande, et, ô prodige ! le monstre avait disparu, et à sa place était là un ange de beauté, avec un teint blanc comme le lis, ayant l’éclat d’un satin rosé, les yeux d’un brillant azur, et les cheveux tombant en boucles pleines comme des tresses d’or.

Des éclats de trompettes et de cymbales se mêlèrent aux cris de joie du peuple. Le roi et toute sa cour sautaient sur une jambe comme à la naissance de Pirlipat, et il fallut de l’eau de Cologne pour ranimer la reine, qui s’était évanouie de ravissement et d’extase.

Le grand tumulte troubla un peu le jeune Drosselmeier, qui n’avait pas encore terminé ses sept pas ; cependant il se remit et posait le pied pour le septième pas lorsque tout à coup la dame Mauserink sortit du plancher en sifflant et en criant. Et Drosselmeier, en posant le pied, marcha sur elle et chancela de telle sorte qu’il fut sur le point de tomber.

Mais, ô malheur ! le jeune homme prit à l’instant le masque de laideur de la princesse Pirlipat. Son corps se racornit et peut à peine supporter sa tête d’une grosseur démesurée, avec ses gros yeux et sa bouche horriblement fendue. En place de la queue un étroit manteau de bois se déroula derrière lui, et il s’en servait pour diriger son menton. L’horloger et l’astronome étaient éperdus d’horreur et d’effroi ; mais ils virent sur le plancher la dame Mauserink baignée dans son sang. Sa méchanceté n’était pas restée impunie, car le jeune Drosselmeier l’avait si fort comprimée sous le talon pointu de sonsoulier, qu’elle était sur le point de mourir. Mais en sentant les angoisses de la mort, elle s’écriait d’une vois lamentable :

— Ô krakatuk ! noix dure ! c’est toi qui causes ma mort. Hi hi ! pi pi ! le petit Casse-Noisette mourra aussi bientôt ; mon petit-fils aux sept têtes le récompensera ; il vengera la mort de sa mère sur toi, Casse-Noisette joli ! Ô vie si fraîche et si rose, il faut te quitter ! ô mort terrible ! — Couic !

La dame Mauserink expira en jetant ce dernier cri, et fut emportée par l’allumeur des poêles du roi.

Personne ne s’inquiétait du jeune Drosselmeier. La princesse rappela au roi sa promesse, et celui-ci ordonna d’amener aussitôt le jeune homme devant lui. Mais lorsque le malheureux apparut sous sa forme épouvantable, la princesse se cacha le visage de ses deux mains et s’écria :

— Éloignez cet affreux Casse-Noisette !

Aussitôt le maréchal de la cour le saisit par les deux épaules et le jeta à la porte. Le roi, furieux qu’on eût pensé à lui imposer un Casse-Noisette pour gendre, rejeta toute la faute sur l’horloger et l’astronome, et les bannit à jamais l’un et l’autre de sa résidence.

Cela ne se trouvait pas dans l’horoscope que l’astronome avait consulté à Nuremberg, cependant il en fit une nouvelle épreuve, et il crut lire dans les étoiles que le jeune Drosselmeier se rendrait si remarquable dans sa nouvelle position, qu’il deviendrait prince et roi malgré son horrible figure ; mais qu’il ne se débarrasserait de sa laideur que lorsque le fils de la dame Mauserink, qui était né avec sept têtes après la mort de ses sept enfants, aurait été tué de sa main, et qu’une dame se serait éprise de lui, malgré ses difformités.

L’on a vu, en effet, le jeune Drosselmeier dans la boutique de son père, aux jours de Noël, sous la forme d’un Casse-Noisette, mais avec le costume d’un prince.

Tel est, mes enfants, le conte de la noix dure, et maintenant vous savez pourquoi les Casse-Noisette sont si laids.

Le conseiller termina ainsi son conte.

Marie prétendit que la princesse Pirlipat n’était, après tout, qu’une vilaine ingrate ; Fritz assura, de son côté, que si le Casse-Noisette voulait ne-pas-ménager le roi des souris et se montrer un brave garçon, il reprendrait les jolies formes qu’il avait perdues.

ONCLE ET NEVEU.

Si l’un de mes très-honorés lecteurs s’est une fois seulement coupé avec du verre, il saura combien cela fait souffrir, et quel temps long exige la guérison complète. La petite Marie avait dû rester au lit plus d’une semaine, parce qu’il lui prenait des faiblesses aussitôt qu’elle voulait se lever. Enfin elle guérit tout à fait et put, comme par le passé, sauter dans la chambre. L’armoire vitrée avait une charmante apparence, car on y voyait des arbres, des fleurs, des maisons toutes neuves et de belles poupées brillantes. Avant toutes choses, Marie retrouva son cher Casse-Noisette qui, placé au second rayon, lui souriait de toutes ses dents en bon état ; mais en regardant son favori avec un cordial plaisir ; elle se sentit le cœur oppressé en songeant que ce que Drosselmeier lui avait raconté était l’histoire du Casse-Noisette et l’origine de sa mésintelligence avec la dame Mauserink et son fils. Elle savait maintenant que son Casse-Noisette n’était autre que le jeune Drosselmeier de Nuremberg, neveu du parrain Drosselmeier, et ensorcelé par la dame Mauserink : car l’habile horloger de la cour du père de Pirlipat ne pouvait être que le conseiller de justice Drosselmeier lui-même ; et de cela Marie n’en avait pas douté un seul instant pendant tout le temps du conte.

— Mais pourquoi ton oncle ne t’est-il pas venu en aide ? disait Marie en réfléchissant que dans cette bataille, où ils étaient l’un et l’autre comme spectateurs, il y allait de la couronne et du royaume de Casse-Noisette. Toutes les autres poupées ne lui étaient-elles pas soumises, et n’était-il pas certain que la prophétie de l’astronome de la cour s’était réalisée, et que le jeune Drosselmeier était devenu roi du royaume des poupées ?

Tandis que la petite Marie faisait ces réflexions, elle croyait aussi que Casse-Noisette et ses vassaux allaient s’animer et s’émouvoir, puisqu’elle leur reconnaissait le mouvement et la vie. Mais cela ne fut pas ainsi ; tout, au contraire, restait immobile dans l’armoire. Mais Marie, loin d’abandonner sa conviction intérieure, rejeta cela sur les enchantements de la dame Mauserink et de son fils aux sept têtes.

— Pourtant, dit-elle au Casse-Noisette, cher monsieur Drosselmeier, bien que vous ne puissiez ni vous mouvoir ni parler avec moi, je sais que vous me comprenez et que vous connaissez tout l’intérêt que je vous porte. Comptez sur mon appui quand il vous sera nécessaire ; en tout cas, je prierai votre oncle de se rendre auprès de vous quand vous aurez besoin de son habileté.

Casse-Noisette resta silencieux et tranquille ; mais il sembla à Mariequ’un léger soupir parti de l’armoire vitrée faisait retentir les vitres d’une manière presque insensible, et elle crut entendre une petite voix argentine comme des cloches qui disait :

— Petite Marie ! mon ange gardien ! je serai à toi ! Marie sera à moi !Marie sentit un frisson glacé parcourir son corps, et cependant elle éprouvait en même temps un certain bien aise.

Le crépuscule était arrivé, le médecin consultant entra avec le parrain Drosselmeier, et presque aussitôt Louise avait dressé la table de thé, et la famille y était déjà réuniie, parlant de toutes sortes de choses joyeuses. Marie avait été chercher tranquillement son petit fauteuil, et elle s’était assise aux pieds du parrain Drosselmeier. Dans un moment de silence, Marie regarda bien en face, de ses grands yeux bleus, le conseiller de justice, et dit :

— Je sais maintenant, mon bon parrain Drosselmeier, que Casse-Noisette est ton neveu le jeune Drosselmeier de Nuremberg. Il est devenu prince ou même roi, comme l’avait prédit ton ami l’astrologue ; mais tu sais qu’il est en guerre ouverte avec le fils de dame Mauserink, l’affreux roi des souris. Pourquoi ne lui viens-tu pas en aide ?

Marie raconta encore une fois la bataille qu’elle avait vue, et fut souvent interrompue par les éclats de rire de sa mère et de Louise. Fritz et Drosselmeier conservèrent l’un et l’autre leur sérieux.

— Mais où cette petite fille va-t-elle chercher toutes ces folies ? dit le médecin consultant.

— Eh ! répondit la mère, elle a une imagination très-active, et ce sont des rêves que la fièvre de sa blessure a causés.

— Tout n’est pas vrai, dit Fritz ; mes hussards rouges sont plus braves que cela.

Le parrain Drosselmeier prit la petite Marie sur ses genoux avec un sourire étrange, et lui dit d’une voix plus douce que jamais :

— Eh ! ma chère Marie, tu es mieux douée que moi et que nous tous ensemble. Comme Pirlipat, tu es née princesse, et ton empire est bien beau ; mais tu auras beaucoup à souffrir si tu veux prendre la défense du pauvre et difforme Casse-Noisette, car le roi.des souris le poursuivra par monts et par vaux. Mais je ne puis rien pour lui ; sois fidèle et constante, toi seule peux le sauver.

Marie, ni personne des assistants, ne comprit ce que Drosselmeier voulait dire par ces paroles ; bien plus, elles parurent si étranges au médecin consultant, qu’il tâta le pouls du conseiller de justice et lui dit :

— Vous avez, mon cher ami, de fortes congestions sanguines qui se portent à la tête ; je vous ferai une ordonnance.

Seule, la mère secoua la tête d’un air pensif et dit :

— Je pressens ce que veut dire le conseiller, mais je ne peux pas l’expliquer clairement.

LA VICTOIRE.

Peu de temps après Marie fut évillée, par une belle nuit de lune, par un bruit étrange, qui semblait partir d’un des coins de la chambre ; on aurait dit qu’on jetait et que l’on roulait ça et la de petites pierres, et l’on entendait en outre des cris et des sifflements horribles.

— Ah ! voici les souris, les souris ! s’écria Marie effrayée, et elle voulut éveiller sa mère ; mais la voix lui manqua tout à fait, et il lui fut impossible de faire un seul mouvement, lorsqu’elle vit le roi des souris se faire jour par un trou du mur ; et, après avoir parcouru la chambre, les yeux flamboyants et la couronne en tête, sauter sur une petite table placée près du lit de Marie.

— Hi ! hi ! hi ! donne-moi tes dragées, donne-moi ta frangipane, ou je te brise ton Casse-Noisette, ton Casse-Noisette ! disait-il en sifflant et tout en faisait claquer affreusement ses dents ensemble, et il disparut dans un trou du mur.

Marie fut si tourmentée de cette horrible apparition, qu’elle en fut toute pâlie le matin suivant, et si impressionnée, qu’elle pouvait à peine dire un mot. Cent fois elle fut sur le point de raconter à sa mère, à Louise ou tout au moins à Fritz ce qu’elle avait vu.

— Mais personne ne me croira, pensa-t-elle, et on se moquera de moi par-dessus le marché. Ce qui ne lui paraissait pas douteux, c’était qu’elle devait céder, pour sauver Casse-Noisette, ses dragées et sa frangipane, et elle plaça tout ce qu’elle, en avait le soir suivant sur le bord de l’armoire. Le lendemain, sa mère lui dit :

— Je ne sais pas d’où viennent toutes les souris de notre chambre ; mais vois, ma pauvre Marie, elles ont mangé toutes les sucreries.

C’était la verité ; le gourmand roi des souris n’avait pas trouvé la frangipane à son goût, mais il y avait imprimé ses dents aiguës, de manière qu’il fallut la jeter. Marie regrettait peu ses sucreries, mais elle se réjouissait dans son cœur en croyant avoir sauvé Casse-Noisette. Que n’éprouva-t-elle donc pas lorsque la nuit suivante elle entendit crier et siffler derrière le poêle ! Le roi des souris était encore là, plus affreux que la nuit précédente, et il dit en sifflant plus effroyablement encore entre les dents :

— Il faut que tu me donnes les bonshommes de sucre et de sucre d’orge, ou sinon je te dévorerai Casse-Noisette.

Et il disparut de nouveau.

Marie fut très-consternée ; elle alla le matin suivant à l’armoire, et elle jeta un regard de regret sur ses bonshommes de sucre et de sucre d’orge, et son chagrin était motivé ; car ses bonshommes de sucre étaient en foule ; il s’y trouvait un berger avec sa bergère, et son petit troupeau blanc, et son petit chien ; il y avait aussi deux facteurs tenant des lettres à la main, et quatre jeunes garçons bienvêtus avec des jeunes filles bien mises, dans une balançoire. Derrière quelques danseurs, se tenaient un fermier avec la Pucelle d’Orléans, et dans un coin était un petit enfant aux joues roses, que Marie aimait beaucoup.

Elle avait les larmes aux yeux.

— Ah ! dit-elle en pleurant à demi et en se tournant vers Casse-Noisette, je ferai tout pour vous sauver : mais c’est bien dur.

Casse-Noisette avait une figure si attristée, que Marie, croyant voir déjà les sept bouches du roi des souris ouvertes pour dévorer le malheureux jeune homme, n’hésita pas à tout sacrifier, et le soir elle mit, comme avant, toutes ses figures de sucre sur le bord de l’armoire. Elle embrassa le berger, la bergère, le petit mouton, et elle alla chercher en dernier son favori, le petit enfant aux joues roses, qu’elle mit toutefois derrière tout le reste : le fermier et la Pucelle d’Orléans furent mis au premier rang.

— Non, c’est trop fort, dit le lendemain la mère ; il faut qu’il y ait une grosse souris cachée dans l’armoire, car toutes les jolies figures de sucre de Marie sont rongées.



>> SUITE




Page précédente Casse-Noisette et le
roi des souris
Page suivante


Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils