Cervantès Don Quichotte

La bibliothèque libre.




Version imprimable : texte entier sur une seule page



' I, I



Lecteur inoccupé, tu me croiras bien, sans exiger de serment, si je te dis que je voudrais que ce livre, comme enfant de mon intelligence[1], fût le plus beau, le plus élégant et le plus spirituel qui se pût imaginer ; mais, hélas ! je n’ai pu contrevenir aux lois de la nature, qui veut que chaque être engendre son semblable. Ainsi, que pouvait engendrer un esprit stérile et mal cultivé comme le mien, sinon l’histoire d’un fils sec, maigre, rabougri, fantasque, plein de pensées étranges et que nul autre n’avait conçues, tel enfin qu’il pouvait s’engendrer dans une prison, où toute incommodité a son siège, où tout bruit sinistre fait sa demeure ? Le loisir et le repos, la paix du séjour, l’aménité des champs, la sérénité des cieux, le murmure des fontaines, le calme de l’esprit, toutes ces choses concourent à ce que les muses les plus stériles se montrent fécondes, et offrent au monde ravi des fruits merveilleux qui le comblent de satisfaction. Arrive-t-il qu’un père ait un fils laid et sans aucune grâce, l’amour qu’il porte à cet enfant lui met un bandeau sur les yeux pour qu’il ne voie pas ses défauts ; au contraire, il les prend pour des saillies, des gentillesses, et les conte à ses amis pour des traits charmants d’esprit et de malice. Mais moi, qui ne suis, quoique j’en paraisse le père véritable, que le père putatif[2] de don Quichotte, je ne veux pas suivre le courant de l’usage, ni te supplier, presque les larmes aux yeux, comme d’autres font, très-cher lecteur, de pardonner ou d’excuser les défauts que tu verras en cet enfant, que je te présente pour le mien. Puisque tu n’es ni son parent ni son ami ; puisque tu as ton âme dans ton corps avec son libre arbitre, autant que le plus huppé ; puisque tu habites ta maison, dont tu es seigneur autant que le roi de ses tributs, et que tu sais bien le commun proverbe : « Sous mon manteau je tue le roi, » toutes choses qui t’exemptent à mon égard d’obligation et de respect, tu peux dire de l’histoire tout ce qui te semblera bon, sans crainte qu’on te punisse pour le mal, sans espoir qu’on te récompense pour le bien qu’il te plaira d’en dire.

Seulement, j’aurais voulu te la donner toute nue, sans l’ornement du prologue, sans l’accompagnement ordinaire de cet innombrable catalogue de sonnets, d’épigrammes, d’éloges, qu’on a l’habitude d’imprimer en tête des livres[3]. Car je dois te dire que, bien que cette histoire m’ait coûté quelque travail à la composer, aucun ne m’a semblé plus grand que celui de faire cette préface que tu es à lire. Bien souvent j’ai pris la plume pour l’écrire, et je l’ai toujours posée, ne sachant ce que j’écrirais. Mais un jour que j’étais indécis, le papier devant moi, la plume sur l’oreille, le coude sur la table et la main sur la joue, pensant à ce que j’allais dire, voilà que tout à coup entre un de mes amis, homme d’intelligence et d’enjouement, lequel, me voyant si sombre et si rêveur, m’en demanda la cause. Comme je ne voulais pas la lui cacher, je lui répondis que je pensais au prologue qu’il fallait écrire pour l’histoire de don Quichotte, et que j’étais si découragé que j’avais résolu de ne pas le faire, et dès lors de ne pas mettre au jour les exploits d’un si noble chevalier.

« Car enfin, lui dis-je, comment voudriez-vous que je ne fusse pas en souci de ce que va dire cet antique législateur qu’on appelle le public, quand il verra qu’au bout de tant d’années où je dormais dans l’oubli, je viens aujourd’hui me montrer au grand jour portant toute la charge de mon âge[4], avec une légende sèche comme du jonc, pauvre d’invention et de style, dépourvue de jeux d’esprit et de toute érudition, sans annotations en marge et sans commentaires à la fin du livre ; tandis que je vois d’autres ouvrages, même fabuleux et profanes, si remplis de sentences d’Aristote, de Platon et de toute la troupe des philosophes, qu’ils font l’admiration des lecteurs, lesquels en tiennent les auteurs pour hommes de grande lecture, érudits et éloquents ? Et qu’est-ce, bon Dieu ! quand ils citent la sainte Écriture ? ne dirait-on pas que ce sont autant de saints Thomas et de docteurs de l’Église, gardant en cela une si ingénieuse bienséance, qu’après avoir dépeint, dans une ligne, un amoureux dépravé, ils font, dans la ligne suivante, un petit sermon chrétien, si joli que c’est une joie de le lire ou de l’entendre? De tout cela mon livre va manquer : car je n’ai rien à annoter en marge, rien à commenter à la fin, et je ne sais pas davantage quels auteurs j’y ai suivis, afin de citer leurs noms en tête du livre, comme font tous les autres, par les lettres de l’A B C, en commençant par Aristote et en finissant par Xénophon, ou par Zoïle ou Zeuxis, bien que l’un soit un critique envieux et le second un peintre. Mon livre va manquer encore de sonnets en guise d’introduction, au moins de sonnets dont les auteurs soient des ducs, des comtes, des marquis, des évêques, de grandes dames ou de célèbres poëtes ; bien que, si j’en demandais quelques-uns à deux ou trois amis, gens du métier, je sais qu’ils me les donneraient, et tels que ne les égaleraient point ceux des plus renommés en notre Espagne. Enfin, mon ami et seigneur, poursuivis-je, j’ai résolu que le seigneur don Quichotte restât enseveli dans ses archives de la Manche, jusqu’à ce que le ciel lui envoie quelqu’un qui l’orne de tant de choses dont il est dépourvu ; car je me sens incapable de les lui fournir, à cause de mon insuffisance et de ma chétive érudition, et parce que je suis naturellement paresseux d’aller à la quête d’auteurs qui disent pour moi ce que je sais bien dire sans eux. C’est de là que viennent l’indécision et la rêverie où vous me trouvâtes, cause bien suffisante, comme vous venez de l’entendre, pour m’y tenir plongé. »

Quand mon ami eut écouté cette harangue, il se frappa le front du creux de la main, et, partant d’un grand éclat de rire :

« Par Dieu, frère, s’écria-t-il, vous venez de me tirer d’une erreur où j’étais resté depuis le long temps que je vous connais. Je vous avais toujours tenu pour un homme d’esprit sensé, et sage dans toutes vos actions ; mais je vois à présent que vous êtes aussi loin de cet homme que la terre l’est du ciel. Comment est-il possible que de semblables bagatelles, et de si facile rencontre, aient la force d’interdire et d’absorber un esprit aussi mûr que le vôtre, aussi accoutumé à aborder et à vaincre des difficultés bien autrement grandes? En vérité, cela ne vient pas d’un manque de talent, mais d’un excès de paresse et d’une absence de réflexion. Voulez-vous éprouver si ce que je dis est vrai ? Eh bien ! soyez attentif, et vous allez voir comment, en un clin d’œil, je dissipe toutes ces difficultés et remédie à tous ces défauts qui vous embarrassent, dites-vous, et vous effrayent au point de vous faire renoncer à mettre au jour l’histoire de votre fameux don Quichotte, miroir et lumière de toute la chevalerie errante.

– Voyons, répliquai-je à son offre ; de quelle manière pensez-vous remplir le vide qui fait mon effroi, et tirer à clair le chaos de ma confusion ? »

Il me répondit :

« À la première chose qui vous chagrine, c’est-à-dire le manque de sonnets, épigrammes et éloges à mettre en tête du livre, voici le remède que je propose : prenez la peine de les faire vous-même ; ensuite vous les pourrez baptiser et nommer comme il vous plaira, leur donnant pour parrains le Preste-Jean des Indes[5] ou l’empereur de Trébizonde, desquels je sais que le bruit a couru qu’ils étaient d’excellents poëtes ; mais quand même ils ne l’eussent pas été, et que des pédants de bacheliers s’aviseraient de mordre sur vous par derrière à propos de cette assertion, n’en faites pas cas pour deux maravédis ; car, le mensonge fût-il avéré, on ne vous coupera pas la main qui l’aura écrit.

« Quant à citer en marge les livres et les auteurs où vous auriez pris les sentences et les maximes que vous placerez dans votre histoire[6], vous n’avez qu’à vous arranger de façon qu’il y vienne à propos quelque dicton latin, de ceux que vous saurez par coeur, ou qui ne vous coûteront pas grande peine à trouver. Par exemple, en parlant de liberté et d’esclavage, vous pourriez mettre :

Non bene pro toto libertas venditur aura,

et citer en marge Horace, ou celui qui l’a dit[7]. S’il est question du pouvoir de la mort, vous recourrez aussitôt au distique :

Pallida mors aequo pulsat pede pauperum tabernas, regumque turres.

S’il s’agit de l’affection et de l’amour que Dieu commande d’avoir pour son ennemi, entrez aussitôt dans la divine Écriture, ce que vous pouvez faire avec tant soit peu d’attention, et citez pour le moins les paroles de Dieu même : « Ego autem dico vobis : Diligite inimicos vestros. » Si vous traitez des mauvaises pensées, invoquez l’Évangile : « De corde exeunt cogitationes malae ; » si de l’instabilité des amis, voilà Caton[8] qui vous prêtera son distique :

Donec eris felix, multos numerabis amicos ;
Tempora si fuerint nubila, solus eris.

Avec ces bouts de latin, et quelques autres de même étoffe, on vous tiendra du moins pour grammairien, ce qui, à l’heure qu’il est, n’est pas d’un petit honneur ni d’un mince profit.

« Pour ce qui est de mettre des notes et commentaires à la fin du livre, vous pouvez en toute sûreté le faire de cette façon : si vous avez à nommer quelque géant dans votre livre, faites en sorte que ce soit le géant Goliath, et vous avez, sans qu’il vous en coûte rien, une longue annotation toute prête ; car vous pourrez dire : « Le géant Golias, ou Goliath, fut un Philistin que le berger David tua d’un grand coup de fronde dans la vallée de Térébinthe, ainsi qu’il est conté dans le livre des Rois, au chapitre où vous en trouverez l’histoire. » Après cela, pour vous montrer homme érudit, versé dans les lettres humaines et la cosmographie, arrangez-vous de manière que le fleuve du Tage soit mentionné en quelque passage de votre livre, et vous voilà en possession d’un autre magnifique commentaire. Vous n’avez qu’à mettre : « Le fleuve du Tage fut ainsi appelé du nom d’un ancien roi des Espagnes ; il a sa source en tel endroit, et son embouchure dans l’Océan, où il se jette, après avoir baigné les murs de la fameuse cité de Lisbonne. Il passe pour rouler des sables d’or, etc. » Si vous avez à parler de larrons, je vous fournirai l’histoire de Cacus, que je sais par cœur ; si de femmes perdues, voilà l’évêque de Mondoñedo[9] qui vous prêtera Lamia, Layda et Flora, et la matière d’une note de grand crédit ; si de cruelles, Ovide vous fournira Médée ; si d’enchanteresses, Homère a Calypso, et Virgile, Circé ; si de vaillants capitaines, Jules César se prêtera lui-même dans ses Commentaires, et Plutarque vous donnera mille Alexandres. Avez-vous à parler d’amours ? pour peu que vous sachiez quatre mots de la langue italienne, vous trouverez dans Leone Hebreo[10] de quoi remplir la mesure toute comble ; et s’il vous déplaît d’aller à la quête en pays étrangers, vous avez chez vous Fonseca et son Amour de Dieu, qui renferme tout ce que vous et le plus ingénieux puissiez désirer en semblable matière. En un mot, vous n’avez qu’à faire en sorte de citer les noms que je viens de dire, ou de mentionner ces histoires dans la vôtre, et laissez-moi le soin d’ajouter des notes marginales et finales : je m’engage, parbleu, à vous remplir les marges du livre et quatre feuilles à la fin.

« Venons, maintenant, à la citation d’auteurs qu’ont les autres livres et dont le vôtre est dépourvu. Le remède est vraiment très-facile, car vous n’avez autre chose à faire que de chercher un ouvrage qui les ait tous cités depuis l’a jusqu’au z[11], comme vous dites fort bien ; et ce même abécédaire, vous le mettrez tout fait dans votre livre. Vît-on clairement le mensonge, à cause du peu d’utilité que ces auteurs pouvaient vous offrir, que vous importe ? il se trouvera peut-être encore quelque homme assez simple pour croire que vous les avez tous mis à contribution dans votre histoire ingénue et tout unie. Et, ne fût-il bon qu’à cela, ce long catalogue doit tout d’abord donner au livre quelque autorité. D’ailleurs, qui s’avisera, n’ayant à cela nul intérêt, de vérifier si vous y avez ou non suivi ces auteurs ? Mais il y a plus, et, si je ne me trompe, votre livre n’a pas le moindre besoin d’aucune de ces choses que vous dites lui manquer ; car enfin, il n’est tout au long qu’une invective contre les livres de chevalerie, dont Aristote n’entendit jamais parler, dont Cicéron n’eut pas la moindre idée, et dont saint Basile n’a pas dit un mot. Et, d’ailleurs, ses fabuleuses et extravagantes inventions ont-elles à démêler quelque chose avec les ponctuelles exigences de la vérité, ou les observations de l’astronomie ? Que lui importent les mesures géométriques ou l’observance des règles et arguments de la rhétorique ? A-t-il, enfin, à prêcher quelqu’un, en mêlant les choses humaines et divines, ce qui est une sorte de mélange que doit réprouver tout entendement chrétien ? L’imitation doit seulement lui servir pour le style, et plus celle-là sera parfaite, plus celui-ci s’approchera de la perfection. Ainsi donc, puisque votre ouvrage n’a d’autre but que de fermer l’accès et de détruire l’autorité qu’ont dans le monde et parmi le vulgaire les livres de chevalerie, qu’est-il besoin que vous alliez mendiant des sentences de philosophes, des conseils de la sainte Écriture, des fictions de poëtes, des oraisons de rhétoriciens et des miracles de bienheureux ? Mais tâchez que, tout uniment, et avec des paroles claires, honnêtes, bien disposées, votre période soit sonore et votre récit amusant, que vous peigniez tout ce que votre imagination conçoit, et que vous fassiez comprendre vos pensées sans les obscurcir et les embrouiller. Tâchez aussi qu’en lisant votre histoire, le mélancolique s’excite à rire, que le rieur augmente sa gaieté, que le simple ne se fâche pas, que l’habile admire l’invention, que le grave ne la méprise point, et que le sage se croie tenu de la louer. Surtout, visez continuellement à renverser de fond en comble cette machine mal assurée des livres de chevalerie, réprouvés de tant de gens, et vantés d’un bien plus grand nombre. Si vous en venez à bout, vous n’aurez pas fait une mince besogne. »

J’avais écouté dans un grand silence tout ce que me disait mon ami, et ses propos se gravèrent si bien dans mon esprit, que, sans vouloir leur opposer la moindre dispute, je les tins pour sensés, leur donnai mon approbation, et voulus même en composer ce prologue, dans lequel tu verras, lecteur bénévole, la prudence et l’habileté de mon ami, le bonheur que j’eus de rencontrer en temps si opportun un tel conseiller, enfin le soulagement que tu goûteras toi-même en trouvant dans toute son ingénuité, sans mélange et sans détours, l’histoire du fameux don Quichotte de la Manche, duquel tous les habitants du district de la plaine de Montiel ont l’opinion qu’il fut le plus chaste amoureux et le plus vaillant chevalier que, de longues années, on ait vu dans ces parages. Je ne veux pas trop te vanter le service que je te rends en te faisant connaître un si digne et si notable chevalier ; mais je veux que tu me saches gré pourtant de la connaissance que je te ferai faire avec le célèbre Sancho Panza, son écuyer, dans lequel, à mon avis, je te donne rassemblées toutes les grâces du métier qui sont éparses à travers la foule innombrable et vaine des livres de chevalerie. Après cela, que Dieu te donne bonne santé, et qu’il ne m’oublie pas non plus. Vale.

' I, I



Sommaire

Notes

  1. Ces mots expliquent, à ce que je crois, le véritable sens du titre l’Ingénieux hidalgo, titre fort obscur, surtout en espagnol, où le mot ingenioso a plusieurs significations. Cervantès a probablement voulu faire entendre que don Quichotte était un personnage de son invention, un fils de son esprit (ingenio).
  2. Il y a, dans l’original, padrastro, le masculin de marâtre.
  3. Cette coutume, alors générale, était très-suivie en Espagne. Chaque livre débutait par une série d’éloges donnés à son auteur, et, presque toujours, le nombre de ces éloges était en proportion inverse du mérite de l’ouvrage. Ainsi, tandis que l’Araucana d’Alonzo de Ercilla n’avait que six pièces de poésie pour recommandations, le Cancionero de Lopez Maldonado en avait douze, le poëme des Amantes de Teruel de Juan Yaguë, seize, le Viage Entretenido d’Agustin de Rojas, vingt-quatre, et les Rimas de Lope de Vega, vingt-huit. C’est surtout contre ce dernier que sont dirigées les railleries de Cervantès, dans tout le cours de son prologue.
    Au reste, la mode de ces ornements étrangers ne régnait pas moins en France : qu’on ouvre la Henriade et la Loyssée de Sébastien Garnier (Blois, 1594), ces deux chefs-d’œuvre réimprimés à Paris en 1770, sans doute pour jouer pièce à Voltaire, on n’y trouvera pas moins de vingt-huit morceaux de poésie française et latine, par tous les beaux esprits de la Touraine, entre autres un merveilleux sonnet où l’on compare le premier chantre d’Henri IV à un bastion :

    Muni, pour tout fossé, de profonde science...
    Qui pour mare a Maron, pour terrasse Térence.

  4. Cervantès avait cinquante-sept ans et demi lorsqu’il publia la première partie du Don Quichotte.
  5. Personnage proverbial, comme le Juif errant. Dans le moyen âge, on croyait que c’était un prince chrétien, à la fois roi et prêtre, qui régnait dans la partie orientale du Thibet, sur les confins de la Chine. Ce qui a peut-être donné naissance à cette croyance populaire, c’est qu’il y avait dans les Indes, à la fin du douzième siècle, un petit prince nestorien, dont les États furent engloutis dans l’empire de Gengis-Khan.
  6. C’est ce qu’avait fait Lope de Vega dans son poëme El Isidro.
  7. En effet, ce n’est point Horace, mais l’auteur anonyme des fables appelées Ésopiques. (Canis et Lupus, lib. III, fabula XIV.)
  8. Ces vers ne se trouvent point parmi ceux qu’on appelle Distiques de Caton ; ils sont d’Ovide. (Tristes, elegia VI.)
  9. Don Antonio de Guévara, qui écrivit, dans une de ses Lettres, la Notable histoire de trois amoureuses. « Cette Lamia, dit-il, cette Layda et cette Flora furent les trois plus belles et plus fameuses courtisanes qui aient vécu, celles de qui le plus d’écrivains parlèrent, et pour qui le plus de princes se perdirent. »
  10. Rabbin portugais, puis médecin à Venise, où il écrivit, à la fin du quinzième siècle, les Dialoghi d’amore. Montaigne dit aussi de cet auteur : « Mon page fait l’amour, et l’entend. Lisez-lui Léon Hébreu... On parle de lui, de ses pensées, de ses actions; et si, n’y entend rien. » (Livre III, chap. v.)
  11. Cet ouvrage est justement le Peregrino ou l’Isidro de Lope de Vega, terminés l’un et l’autre par une table alphabétique des auteurs cités, et qui contient, dans le dernier de ces poëmes, jusqu’à cent cinquante-cinq noms. Un autre Espagnol, don José Pellicer de Salas, fit bien mieux encore dans la suite. Son livre, intitulé Lecciones solemnes a las obras de Don Luis de Gongora (1630), est précédé d’un index des écrivains cités par lui, par ordre alphabétique, et divisés en 74 classes, 2165 articles.




Qui traite de la qualité et des occupations du fameux hidalgo don Quichotte de la Manche


I, I I, II



Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas longtemps, un hidalgo, de ceux qui ont lance au râtelier, rondache antique, bidet maigre et lévrier de chasse. Un pot-au-feu, plus souvent de mouton que de bœuf, une vinaigrette presque tous les soirs, des abatis de bétail[1] le samedi, le vendredi des lentilles, et le dimanche quelque pigeonneau outre l’ordinaire, consumaient les trois quarts de son revenu. Le reste se dépensait en un pourpoint de drap fin et des chausses de panne avec leurs pantoufles de même étoffe, pour les jours de fête, et un habit de la meilleure serge du pays, dont il se faisait honneur les jours de la semaine. Il avait chez lui une gouvernante qui passait les quarante ans, une nièce qui n’atteignait pas les vingt, et de plus un garçon de ville et de campagne, qui sellait le bidet aussi bien qu’il maniait la serpette. L’âge de notre hidalgo frisait la cinquantaine ; il était de complexion robuste, maigre de corps, sec de visage, fort matineux et grand ami de la chasse. On a dit qu’il avait le surnom de Quixada ou Quesada, car il y a sur ce point quelque divergence entre les auteurs qui en ont écrit, bien que les conjectures les plus vraisemblables fassent entendre qu’il s’appelait Quijana. Mais cela importe peu à notre histoire ; il suffit que, dans le récit des faits, on ne s’écarte pas d’un atome de la vérité.

Or, il faut savoir que cet hidalgo, dans les moments où il restait oisif, c’est-à-dire à peu près toute l’année, s’adonnait à lire des livres de chevalerie, avec tant de goût et de plaisir, qu’il en oublia presque entièrement l’exercice de la chasse et même l’administration de son bien. Sa curiosité et son extravagance arrivèrent à ce point qu’il vendit plusieurs arpents de bonnes terres à labourer pour acheter des livres de chevalerie à lire. Aussi en amassa-t-il dans sa maison autant qu’il put s’en procurer. Mais, de tous ces livres, nul ne lui paraissait aussi parfait que ceux composés par le fameux Feliciano de Silva[2]. En effet, l’extrême clarté de sa prose le ravissait, et ses propos si bien entortillés lui semblaient d’or ; surtout quand il venait à lire ces lettres de galanterie et de défi, où il trouvait écrit en plus d’un endroit : « La raison de la déraison qu’à ma raison vous faites, affaiblit tellement ma raison, qu’avec raison je me plains de votre beauté ; » et de même quand il lisait : « Les hauts cieux qui de votre divinité divinement par le secours des étoiles vous fortifient, et vous font méritante des mérites que mérite votre grandeur. »

Avec ces propos et d’autres semblables, le pauvre gentilhomme perdait le jugement. Il passait les nuits et se donnait la torture pour les comprendre, pour les approfondir, pour leur tirer le sens des entrailles, ce qu’Aristote lui-même n’aurait pu faire, s’il fût ressuscité tout exprès pour cela. Il ne s’accommodait pas autant des blessures que don Bélianis donnait ou recevait, se figurant que, par quelques excellents docteurs qu’il fût pansé, il ne pouvait manquer d’avoir le corps couvert de cicatrices, et le visage de balafres. Mais, néanmoins, il louait dans l’auteur cette façon galante de terminer son livre par la promesse de cette interminable aventure ; souvent même il lui vint envie de prendre la plume, et de le finir au pied de la lettre, comme il y est annoncé[3]. Sans doute il l’aurait fait, et s’en serait même tiré à son honneur, si d’autres pensées, plus continuelles et plus grandes, ne l’en eussent détourné. Maintes fois il avait discuté avec le curé du pays, homme docte et gradué à Sigüenza[4], sur la question de savoir lequel avait été meilleur chevalier, de Palmérin d’Angleterre ou d’Amadis de Gaule. Pour maître Nicolas, barbier du même village, il assurait que nul n’approchait du chevalier de Phébus, et que si quelqu’un pouvait lui être comparé, c’était le seul don Galaor, frère d’Amadis de Gaule; car celui-là était propre à tout, sans minauderie, sans grimaces, non point un pleurnicheur comme son frère, et pour le courage, ne lui cédant pas d’un pouce.

Enfin, notre hidalgo s’acharna tellement à sa lecture, que ses nuits se passaient en lisant du soir au matin, et ses jours, du matin au soir. Si bien qu’à force de dormir peu et de lire beaucoup, il se dessécha le cerveau, de manière qu’il vint à perdre l’esprit. Son imagination se remplit de tout ce qu’il avait lu dans les livres, enchantements, querelles, défis, batailles, blessures, galanteries, amours, tempêtes et extravagances impossibles ; et il se fourra si bien dans la tête que tout ce magasin d’inventions rêvées était la vérité pure, qu’il n’y eut pour lui nulle autre histoire plus certaine dans le monde. Il disait que le Cid Ruy Diaz avait sans doute été bon chevalier, mais qu’il n’approchait pas du chevalier de l’Ardente-Épée, lequel, d’un seul revers, avait coupé par la moitié deux farouches et démesurés géants. Il faisait plus de cas de Bernard del Carpio, parce que, dans la gorge de Roncevaux, il avait mis à mort Roland l’enchanté, s’aidant de l’adresse d’Hercule quand il étouffa Antée, le fils de la Terre, entre ses bras. Il disait grand bien du géant Morgant, qui, bien qu’issu de cette race géante, où tous sont arrogants et discourtois, était lui seul affable et bien élevé. Mais celui qu’il préférait à tous les autres, c’était Renaud de Montauban, surtout quand il le voyait sortir de son château, et détrousser autant de gens qu’il en rencontrait, ou voler, par delà le détroit, cette idole de Mahomet, qui était toute d’or, à ce que dit son histoire[5]. Quant au traître Ganelon[6], pour lui administrer une volée de coups de pied dans les côtes, il aurait volontiers donné sa gouvernante et même sa nièce par-dessus le marché.

Son imagination se remplit de tout ce qu’il avait lu

Finalement, ayant perdu l’esprit sans ressource, il vint à donner dans la plus étrange pensée dont jamais fou se fût avisé dans le monde. Il lui parut convenable et nécessaire, aussi bien pour l’éclat de sa gloire que pour le service de son pays, de se faire chevalier errant, de s’en aller par le monde, avec son cheval et ses armes, chercher les aventures, et de pratiquer tout ce qu’il avait lu que pratiquaient les chevaliers errants, redressant toutes sortes de torts, et s’exposant à tant de rencontres, à tant de périls, qu’il acquît, en les surmontant, une éternelle renommée. Il s’imaginait déjà, le pauvre rêveur, voir couronner la valeur de son bras au moins par l’empire de Trébizonde. Ainsi emporté par de si douces pensées et par l’ineffable attrait qu’il y trouvait, il se hâta de mettre son désir en pratique.

La première chose qu’il fit fut de nettoyer les pièces d’une armure qui avait appartenu à ses bisaïeux, et qui, moisie et rongée de rouille, gisait depuis des siècles oubliée dans un coin. Il les lava, les frotta, les raccommoda du mieux qu’il put. Mais il s’aperçut qu’il manquait à cette armure une chose importante, et qu’au lieu d’un heaume complet elle n’avait qu’un simple morion. Alors son industrie suppléa à ce défaut : avec du carton, il fit une manière de demi-salade, qui, emboîtée avec le morion, formait une apparence de salade entière. Il est vrai que, pour essayer si elle était forte et à l’épreuve d’estoc et de taille, il tira son épée, et lui porta deux coups du tranchant, dont le premier détruisit en un instant l’ouvrage d’une semaine. Cette facilité de la mettre en pièces ne laissa pas de lui déplaire, et, pour s’assurer contre un tel péril il se mit à refaire son armet, le garnissant en dedans de légères bandes de fer, de façon qu’il demeurât satisfait de sa solidité; et, sans vouloir faire sur lui de nouvelles expériences, il le tint pour un casque à visière de la plus fine trempe.

Cela fait, il alla visiter sa monture ; et quoique l’animal eût plus de tares que de membres, et plus triste apparence que le cheval de Gonéla, qui tantum pellis et ossa fuit[7], il lui sembla que ni le Bucéphale d’Alexandre, ni le Babiéca du Cid, ne lui étaient comparables.

Quatre jours se passèrent à ruminer dans sa tête quel nom il lui donnerait : « Car, se disait-il, il n’est pas juste que cheval d’aussi fameux chevalier, et si bon par lui-même, reste sans nom connu. » Aussi essayait-il de lui en accommoder un qui désignât ce qu’il avait été avant d’entrer dans la chevalerie errante, et ce qu’il était alors. La raison voulait d’ailleurs que son maître changeant d’état, il changeât aussi de nom, et qu’il en prît un pompeux et éclatant, tel que l’exigeaient le nouvel ordre et la nouvelle profession qu’il embrassait. Ainsi, après une quantité de noms qu’il composa, effaça, rogna, augmenta, défit et refit dans sa mémoire et son imagination, à la fin il vint à l’appeler Rossinante[8], nom, à son idée, majestueux et sonore, qui signifiait ce qu’il avait été et ce qu’il était devenu, la première de toutes les rosses du monde.

Ayant donné à son cheval un nom, et si à sa fantaisie, il voulut s’en donner un à lui-même ; et cette pensée lui prit huit autres jours, au bout desquels il décida de s’appeler don Quichotte. C’est de là, comme on l’a dit, que les auteurs de cette véridique histoire prirent occasion d’affirmer qu’il devait se nommer Quixada, et non Quesada[9] comme d’autres ont voulu le faire accroire. Se rappelant alors que le valeureux Amadis ne s’était pas contenté de s’appeler Amadis tout court, mais qu’il avait ajouté à son nom celui de sa patrie, pour la rendre fameuse, et s’était appelé Amadis de Gaule, il voulut aussi, en bon chevalier, ajouter au sien le nom de la sienne, et s’appeler don Quichotte de la Manche, s’imaginant qu’il désignait clairement par là sa race et sa patrie, et qu’il honorait celle-ci en prenant d’elle son surnom.

Ayant donc nettoyé ses armes, fait du morion une salade, donné un nom à son bidet et à lui-même la confirmation[10], il se persuada qu’il ne lui manquait plus rien, sinon de chercher une dame de qui tomber amoureux, car, pour lui, le chevalier errant sans amour était un arbre sans feuilles et sans fruits, un corps sans âme. Il se disait : « Si, pour la punition de mes péchés, ou plutôt par faveur de ma bonne étoile, je rencontre par là quelque géant, comme il arrive d’ordinaire aux chevaliers errants, que je le renverse du premier choc ou que je le fende par le milieu du corps, qu’enfin je le vainque et le réduise à merci, ne serait-il pas bon d’avoir à qui l’envoyer en présent, pour qu’il entre et se mette à genoux devant ma douce maîtresse, et lui dise d’une voix humble et soumise : « Je suis, madame, le géant Caraculiambro, seigneur de l’île Malindrania, qu’a vaincu en combat singulier le jamais dignement loué chevalier don Quichotte de la Manche, lequel m’a ordonné de me présenter devant Votre Grâce, pour que Votre Grandeur dispose de moi tout à son aise ? » Oh ! combien se réjouit notre bon chevalier quand il eut fait ce discours, et surtout quand il eut trouvé à qui donner le nom de sa dame ! Ce fut, à ce que l’on croit, une jeune paysanne de bonne mine, qui demeurait dans un village voisin du sien, et dont il avait été quelque temps amoureux, bien que la belle n’en eût jamais rien su, et ne s’en fût pas souciée davantage. Elle s’appelait Aldonza Lorenzo, et ce fut à elle qu’il lui sembla bon d’accorder le titre de dame suzeraine de ses pensées. Lui cherchant alors un nom qui ne s’écartât pas trop du sien, qui sentît et représentât la grande dame et la princesse, il vint à l’appeler Dulcinée du Toboso, parce qu’elle était native de ce village : nom harmonieux à son avis, rare et distingué, et non moins expressif que tous ceux qu’il avait donnés à son équipage et à lui-même.

I, I I, II



Notes

  1. Il y a dans le texte duelos y quebrantos ; littéralement des deuils et des brisures. Les traducteurs, ne comprenant point ces mots, ont tous mis, les uns après les autres, des oeufs au lard à la manière d’Espagne. En voici l’explication : il était d’usage, dans les bourgs de la Manche, que, chaque semaine, les bergers vinssent rendre compte à leurs maîtres de l’état de leurs troupeaux. Ils apportaient les pièces de bétail qui étaient mortes dans l’intervalle, et dont la chair désossée était employée en salaisons. Des abatis et des os brisés se faisait le pot-au-feu les samedis, car c’était alors la seule viande dont l’usage fût permis ce jour-là, par dispense, dans le royaume de Castille, depuis la bataille de Las Navas (1212). On conçoit comment, de son origine et de sa forme, ce mets avait pris le nom de duelos y quebrantos.
  2. Voici le titre littéral de ces livres : La Chronique des très-vaillants chevaliers don Florisel de Niquéa, et le vigoureux Anaxartes, corrigée du style antique, selon que l’écrivit Zirphéa, reine d’Agines, par le noble chevalier Feliciano de Silva. – Saragosse, 1584. Par une rencontre singulière, cette Chronique était dédiée à un duc de Bejar, bisaïeul de celui à qui Cervantès dédia son Don Quichotte
  3. « Que j’achève par des inventions une histoire si estimée, ce serait une offense. Aussi la laisserai-je en cette partie, donnant licence à quiconque au pouvoir duquel l’autre partie tomberait, de la joindre à celle-ci, car j’ai grand désir de la voir. » (Bélianis, livre VI, chap. LXXV.)
  4. Gradué à Sigüenza est une ironie. Du temps de Cervantès, on se moquait beaucoup des petites universités et de leurs élèves. Cristoval Suarez de Figueroa, dans son livre intitulé el Pasagero, fait dire à un maître d’école : « Pour ce qui est des degrés, tu trouveras bien quelque université champêtre, où ils disent d’une voix unanime : Accipiamus pecuniam, et mittamus asinum in patriam suam (Prenons l’argent, et renvoyons l’âne dans son pays). »
  5. « Ô bastard ! répliqua Renaud à Roland, qui lui reprochait ses vols, ô fils de méchante femelle ! tu mens en tout ce que tu as dit ; car voler les païens d’Espagne ce n’est pas voler. Et moi seul, en dépit de quarante mille Mores et plus, je leur ai pris un Mahomet d’or, dont j’avais besoin pour payer mes soldats. » (Miroir de chevalerie, partie I, chap. XLVI.)
  6. Ou Galadon, l’un des douze pairs de Charlemagne, surnommé le Traître, pour avoir livré l’armée chrétienne aux Sarrasins, dans la gorge de Roncevaux.
  7. Pietro Gonéla était le bouffon du duc Borso de Ferrare, qui vivait au quinzième siècle. Luigi Domenichi a fait un reeueil de ses pasquinades. Un jour, ayant gagé que son cheval, vieux et étique, sauterait plus haut que celui de son maître, il le fit jeter du haut d’un balcon, et gagna le pari. – La citation latine est empruntée à Plaute (Aulularia, acte III, scène VI).
  8. Ce nom est un composé et un augmentatif de rocin, petit cheval, bidet, haridelle. Cervantès a voulu faire, en outre, un jeu de mots. Le cheval qui était rosse auparavant (rocin-antes) est devenu la première rosse (ante-rocin).
  9. Quixote signifie cuissard, armure de la cuisse ; quixada, mâchoire, et quesada, tarte au fromage. Cervantès a choisi pour le nom de son héros cette pièce de l’armure, parce que la terminaison ote désigne ordinairement en espagnol des choses ridicules.
  10. Quelquefois, en recevant la confirmation, on change le nom donné au baptême.




Qui traite de la première sortie que fit de son pays l’ingénieux don Quichotte


I, I I, II I, III



Ayant donc achevé ses préparatifs, il ne voulut pas attendre davantage pour mettre à exécution son projet. Ce qui le pressait de la sorte, c’était la privation qu’il croyait faire au monde par son retard, tant il espérait venger d’offenses, redresser de torts, réparer d’injustices, corriger d’abus, acquitter de dettes. Ainsi, sans mettre âme qui vive dans la confidence de son intention, et sans que personne le vît, un beau matin, avant le jour, qui était un des plus brûlants du mois de juillet, il s’arma de toutes pièces, monta sur Rossinante, coiffa son espèce de salade, embrassa son écu, saisit sa lance, et, par la fausse porte d’une basse-cour, sortit dans la campagne, ne se sentant pas d’aise de voir avec quelle facilité il avait donné carrière à son noble désir. Mais à peine se vit-il en chemin qu’une pensée terrible l’assaillit, et telle, que peu s’en fallut qu’elle ne lui fît abandonner l’entreprise commencée. Il lui vint à la mémoire qu’il n’était pas armé chevalier ; qu’ainsi, d’après les lois de la chevalerie, il ne pouvait ni ne devait entrer en lice avec aucun chevalier ; et que, même le fût-il, il devait porter des armes blanches, comme chevalier novice, sans devise sur l’écu, jusqu’à ce qu’il l’eût gagnée par sa valeur. Ces pensées le firent hésiter dans son propos ; mais, sa folie l’emportant sur toute raison, il résolut de se faire armer chevalier par le premier qu’il rencontrerait, à l’imitation de beaucoup d’autres qui en agirent ainsi, comme il l’avait lu dans les livres qui l’avaient mis en cet état. Quant aux armes blanches, il pensait frotter si bien les siennes, à la première occasion, qu’elles devinssent plus blanches qu’une hermine. De cette manière, il se tranquillisa l’esprit, et continua son chemin, qui n’était autre que celui que voulait son cheval, car il croyait qu’en cela consistait l’essence des aventures.

En cheminant ainsi, notre tout neuf aventurier se parlait à lui-même, et disait :

En cheminant ainsi, notre tout neuf aventurier se parlait à lui-même

« Qui peut douter que dans les temps à venir, quand se publiera la véridique histoire de mes exploits, le sage qui les écrira, venant à conter cette première sortie que je fais si matin, ne s’exprime de la sorte : « À peine le blond Phébus avait-il étendu sur la spacieuse face de la terre immense les tresses dorées de sa belle chevelure ; à peine les petits oiseaux nuancés de mille couleurs avaient-ils salué des harpes de leurs langues, dans une douce et mielleuse harmonie, la venue de l’aurore au teint de rose, qui, laissant la molle couche de son jaloux mari, se montre aux mortels du haut des balcons de l’horizon castillan, que le fameux chevalier don Quichotte de la Manche, abandonnant le duvet oisif, monta sur son fameux cheval Rossinante, et prit sa route à travers l’antique et célèbre plaine de Montiel. »

En effet, c’était là qu’il cheminait ; puis il ajouta :

« Heureux âge et siècle heureux, celui où paraîtront à la clarté du jour mes fameuses prouesses dignes d’être gravées dans le bronze, sculptées en marbre, et peintes sur bois, pour vivre éternellement dans la mémoire des âges futurs ! Ô toi, qui que tu sois, sage enchanteur, destiné à devenir le chroniqueur de cette merveilleuse histoire, je t’en prie, n’oublie pas mon bon Rossinante, éternel compagnon de toutes mes courses et de tous mes voyages. »

Puis, se reprenant, il disait, comme s’il eût été réellement amoureux :

« Ô princesse Dulcinée, dame de ce coeur captif ! une grande injure vous m’avez faite en me donnant congé, en m’imposant, par votre ordre, la rigoureuse contrainte de ne plus paraître en présence de votre beauté. Daignez, ô ma dame, avoir souvenance de ce coeur, votre sujet, qui souffre tant d’angoisses pour l’amour de vous[1]. »

À ces sottises, il en ajoutait cent autres, toutes à la manière de celles que ses livres lui avaient apprises, imitant de son mieux leur langage. Et cependant, il cheminait avec tant de lenteur, et le soleil, qui s’élevait, dardait des rayons si brûlants, que la chaleur aurait suffi pour lui fondre la cervelle s’il en eût conservé quelque peu.

Il marcha presque tout le jour sans qu’il lui arrivât rien qui fût digne d’être conté ; et il s’en désespérait, car il aurait voulu rencontrer tout aussitôt quelqu’un avec qui faire l’expérience de la valeur de son robuste bras.

Des auteurs disent que la première aventure qui lui arriva fut celle du Port-Lapice[2] ; d’autres, celle des moulins à vent. Mais ce que j’ai pu vérifier à ce sujet, et ce que j’ai trouvé consigné dans les annales de la Manche, c’est qu’il alla devant lui toute cette journée, et qu’au coucher du soleil, son bidet et lui se trouvèrent harassés et morts de faim.

Alors regardant de toutes parts pour voir s’il ne découvrirait pas quelque château, quelque hutte de bergers, où il pût chercher un gîte et un remède à son extrême besoin, il aperçut non loin du chemin où il marchait une hôtellerie[3], ce fut comme s’il eût vu l’étoile qui le guidait aux portiques, si ce n’est au palais de sa rédemption. Il pressa le pas, si bien qu’il y arriva à la tombée de la nuit.

Par hasard, il y avait sur la porte deux jeunes filles, de celles-là qu’on appelle de joie, lesquelles s’en allaient à Séville avec quelques muletiers qui s’étaient décidés à faire halte cette nuit dans l’hôtellerie. Et comme tout ce qui arrivait à notre aventurier, tout ce qu’il voyait ou pensait, lui semblait se faire ou venir à la manière de ce qu’il avait lu, dès qu’il vit l’hôtellerie, il s’imagina que c’était un château, avec ses quatre tourelles et ses chapiteaux d’argent bruni, auquel ne manquaient ni le pont-levis, ni les fossés, ni aucun des accessoires que de semblables châteaux ont toujours dans les descriptions. Il s’approcha de l’hôtellerie, qu’il prenait pour un château, et, à quelque distance, il retint la bride à Rossinante, attendant qu’un nain parût entre les créneaux pour donner avec son cor le signal qu’un chevalier arrivait au château. Mais voyant qu’on tardait, et que Rossinante avait hâte d’arriver à l’écurie, il s’approcha de la porte, et vit les deux filles perdues qui s’y trouvaient, lesquelles lui parurent deux belles damoiselles ou deux gracieuses dames qui, devant la porte du château, folâtraient et prenaient leurs ébats.

En ce moment il arriva, par hasard, qu’un porcher, qui rassemblait dans des chaumes un troupeau de cochons (sans pardon ils s’appellent ainsi), souffla dans une corne au son de laquelle ces animaux se réunissent. Aussitôt don Quichotte s’imagina, comme il le désirait, qu’un nain donnait le signal de sa venue. Ainsi donc, transporté de joie, il s’approcha de l’hôtellerie et des dames, lesquelles voyant venir un homme armé de la sorte, avec lance et bouclier, allaient, pleines d’effroi, rentrer dans la maison. Mais don Quichotte comprit à leur fuite la peur qu’elles avaient. Il leva sa visière de carton, et, découvrant son sec et poudreux visage, d’un air aimable et d’une voix posée, il leur dit :

« Que Vos Grâces ne prennent point la fuite, et ne craignent nulle discourtoise offense ; car, dans l’ordre de chevalerie que je professe, il n’appartient ni ne convient d’en faire à personne, et surtout à des damoiselles d’aussi haut parage que le démontrent vos présences. »

Les filles le regardaient et cherchaient de tous leurs yeux son visage sous la mauvaise visière qui le couvrait. Mais quand elles s’entendirent appeler demoiselles, chose tellement hors de leur profession, elles ne purent s’empêcher d’éclater de rire, et ce fut de telle sorte que don Quichotte vint à se fâcher. Il leur dit gravement :

« La politesse sied à la beauté, et le rire qui procède d’une cause légère est une inconvenance ; mais je ne vous dis point cela pour vous causer de la peine, ni troubler votre belle humeur, la mienne n’étant autre que de vous servir. »

Ce langage, que ne comprenaient point les dames, et la mauvaise mine de notre chevalier augmentaient en elles le rire, et en lui le courroux, tellement que la chose eût mal tourné, si, dans ce moment même, n’eût paru l’hôtelier, gros homme que son embonpoint rendait pacifique ; lequel, voyant cette bizarre figure, accoutrée d’armes si dépareillées, comme étaient la bride, la lance, la rondache et le corselet, fut tout près d’accompagner les demoiselles dans l’effusion de leur joie.

Mais cependant, effrayé de ce fantôme armé en guerre, il se ravisa et résolut de lui parler poliment :

« Si Votre Grâce, seigneur chevalier, lui dit-il, vient chercher un gîte, sauf le lit, car il n’y en a pas un seul dans cette hôtellerie, tout le reste s’y trouvera en grande abondance. »

Don Quichotte voyant l’humilité du commandant de la forteresse, puisque tels lui paraissaient l’hôte et l’hôtellerie, lui répondit :

« Pour moi, seigneur châtelain, quoi que ce soit me suffit. Mes parures, ce sont les armes ; mon repos, c’est le combat, etc.[4]. »

L’hôte pensa que l’étranger l’avait appelé châtelain parce qu’il lui semblait un échappé de Castille[5], quoiqu’il fût Andalous, et de la plage de San-Lucar, aussi voleur que Cacus, aussi goguenard qu’un étudiant ou un page. Il lui répondit donc :

« À ce train-là, les lits de Votre Grâce sont des rochers durs, et son sommeil est toujours veiller[6]. S’il en est ainsi, vous pouvez mettre pied à terre, bien assuré de trouver dans cette masure l’occasion et les occasions de ne pas dormir, non de la nuit, mais de l’année entière. »

En disant cela, il fut tenir l’étrier à don Quichotte, lequel descendit de cheval avec beaucoup de peine et d’efforts, comme un homme qui n’avait pas rompu le jeûne de toute la journée.

Il dit aussitôt à l’hôtelier d’avoir grand soin de son cheval, parce que c’était la meilleure bête qui portât selle au monde. L’autre la regarda, et ne la trouva pas si bonne que disait don Quichotte, pas même de moitié. Il l’arrangea pourtant dans l’écurie, et revint voir ce que voulait son hôte, que les demoiselles s’occupaient à désarmer, s’étant déjà réconciliées avec lui. Elles lui avaient bien ôté la cuirasse de poitrine et celle d’épaules ; mais jamais elles ne purent venir à bout de lui déboîter le hausse-col, ni de lui ôter l’informe salade que tenaient attachée des rubans verts. Il fallait couper ces rubans, dont on ne pouvait défaire les nœuds ; mais don Quichotte ne voulut y consentir en aucune façon, et préféra rester toute cette nuit la salade en tête, ce qui faisait la plus étrange et la plus gracieuse figure qui se pût imaginer ; et, pendant cette cérémonie, se persuadant que les coureuses qui le désarmaient étaient de grandes dames du château, il leur dit, avec une grâce parfaite, ces vers d’un vieux romance :

« Jamais ne fut chevalier si bien servi des dames que don Quichotte quand il vint de son village; les damoiselles prenaient soin de lui, et les princesses de son rossin », ou Rossinante, car tel est, Mesdames, le nom de mon cheval, comme don Quichotte de la Manche est le mien ; et, bien que je ne voulusse pas me découvrir jusqu’à ce que m’eussent découvert les exploits faits en votre service et profit, leur besoin d’ajuster à l’occasion présente ce vieux romance de Lancelot a été cause que vous avez su mon nom avant la juste époque. Mais un temps viendra pour que Vos Seigneuries commandent et que j’obéisse, et pour que la valeur de mon bras témoigne du désir que j’ai de vous servir. »

Les donzelles, qui n’étaient pas faites à de semblables rhétoriques, ne répondaient mot. Elles lui demandèrent s’il voulait manger quelque chose.

« Quoi que ce fût, je m’en accommoderais, répondit don Quichotte ; car, si je ne me trompe, toute chose viendrait fort à point. »

Par bonheur, ce jour-là tombait un vendredi, et il n’y avait dans toute l’hôtellerie que des tronçons d’un poisson séché qu’on appelle, selon le pays, morue, merluche ou truitelle. On lui demanda si, par hasard, Sa Grâce mangerait de la truitelle, puisqu’il n’y avait pas d’autre poisson à lui servir.

« Pourvu qu’il y ait plusieurs truitelles, répondit don Quichotte, elles pourront servir de truites, car il m’est égal qu’on me donne huit réaux en monnaie ou bien une pièce de huit réaux. D’ailleurs, il se pourrait qu’il en fût de ces truitelles comme du veau, qui est plus tendre que le bœuf, ou comme du chevreau, qui est plus tendre que le bouc.

Mais, quoi que ce soit, apportez-le vite ; car la fatigue et le poids des armes ne se peuvent supporter sans l’assistance de l’estomac. »

On lui dressa la table à la porte de l’hôtellerie, pour qu’il y fût au frais, et l’hôte lui apporta une ration de cette merluche mal détrempée et plus mal assaisonnée, avec du pain aussi noir et moisi que ses armes. C’était à mourir de rire que de le voir manger ; car, comme il avait la salade mise et la visière levée, il ne pouvait rien porter à la bouche avec ses mains. Il fallait qu’un autre l’embecquât ; si bien qu’une de ces dames servit à cet office. Quant à lui donner à boire, ce ne fut pas possible, et ce ne l’aurait jamais été si l’hôte ne se fût avisé de percer de part en part un jonc dont il lui mit l’un des bouts dans la bouche, tandis que par l’autre il lui versait du vin. À tout cela, le pauvre chevalier prenait patience, plutôt que de couper les rubans de son morion.

Sur ces entrefaites, un châtreur de porcs vint par hasard à l’hôtellerie, et se mit, en arrivant, à souffler cinq ou six fois dans son sifflet de jonc. Cela suffit pour confirmer don Quichotte dans la pensée qu’il était en quelque fameux château, qu’on lui servait un repas en musique, que la merluche était de la truite, le pain bis du pain blanc, les drôlesses des dames, et l’hôtelier le châtelain du château. Aussi donnait-il pour bien employées sa résolution et sa sortie. Pourtant, ce qui l’inquiétait le plus, c’était de ne pas se voir armé chevalier ; car il lui semblait qu’il ne pouvait légitimement s’engager dans aucune aventure sans avoir reçu l’ordre de chevalerie.


I, I I, II I, III




Notes

  1. Allusion à un passage d’Amadis, lorsque Oriane lui ordonne de ne plus se présenter devant elle. (Livre II, chap. XLIV.)
  2. En Espagne, on appelle port, puerto, un col, un passage dans les montagnes.
  3. Je conserve, faute d’autre, le mot consacré d’hôtellerie ; mais il traduit bien mal celui de venta. On appelle ainsi ces misérables auberges isolées qui servent de station entre les bourgs trop éloignés, et dans lesquelles on ne trouve guère d’autre gîte qu’une écurie, d’autres provisions que de l’orge pour les mulets.
  4. Vers d’un ancien romance :
    Mis arreos son las armas,
    Mi descanso el pelear.

    (Canc. de Rom.)
  5. Il y a ici un double jeu de mots : Castellano signifie également châtelain et Castillan ; mais Cervantès emploie l’expression de sano de Castilla, qui, dans l’argot de prison, signifie un voleur déguisé.
  6. C’est la continuation du romance cité par don Quichotte :
    Mi cama las duras peñas,
    Mi dormir siempre velar.




Où l’on raconte de quelle gracieuse manière don Quichotte se fit armer chevalier


I, II I, III I, IV



Ainsi tourmenté de cette pensée, il dépêcha son maigre souper d’auberge ; puis, dès qu’il l’eut achevé, il appela l’hôte, et, le menant dans l’écurie, dont il ferma la porte, il se mit à genoux devant lui en disant :

« Jamais je ne me lèverai d’où je suis, valeureux chevalier, avant que Votre Courtoisie m’octroie un don que je veux lui demander, lequel tournera à votre gloire et au service du genre humain. »

Quand il vit son hôte à ses pieds, et qu’il entendit de semblables raisons, l’hôtelier le regardait tout surpris, sans savoir que faire ni que dire, et s’opiniâtrait à le relever. Mais il ne put y parvenir, si ce n’est en lui disant qu’il lui octroyait le don demandé.

« Je n’attendais pas moins, seigneur, de votre grande magnificence, répondit don Quichotte ; ainsi, je vous le déclare, ce don que je vous demande, et que votre libéralité m’octroie, c’est que demain matin vous m’armiez chevalier. Cette nuit, dans la chapelle de votre château, je passerai la veillée des armes, et demain, ainsi que je l’ai dit, s’accomplira ce que tant je désire, afin de pouvoir, comme il se doit, courir les quatre parties du monde, cherchant les aventures au profit des nécessiteux, selon le devoir de la chevalerie et des chevaliers errants comme moi, qu’à de semblables exploits porte leur inclination. »

L’hôtelier, qui était passablement matois, comme on l’a dit, et qui avait déjà quelque soupçon du jugement fêlé de son hôte, acheva de s’en convaincre quand il lui entendit tenir de tels propos ; mais, pour s’apprêter de quoi rire cette nuit, il résolut de suivre son humeur, et lui répondit qu’il avait parfaitement raison d’avoir ce désir ; qu’une telle résolution était propre et naturelle aux gentilshommes de haute volée, comme il semblait être, et comme l’annonçait sa bonne mine.

« Moi-même, ajouta-t-il, dans les années de ma jeunesse, je me suis adonné à cet honorable exercice ; j’ai parcouru diverses parties du monde, cherchant mes aventures, sans manquer à visiter le faubourg aux Perches de Malaga, les îles de Riaran, le compas de Séville, l’aqueduc de Ségovie, l’oliverie de Valence, les rondes de Grenade, la plage de San-Lucar, le haras de Cordoue, les guinguettes de Tolède[1], et d’autres endroits où j’ai pu exercer aussi bien la vitesse de mes pieds que la subtilité de mes mains, causant une foule de torts, courtisant des veuves, défaisant quelques demoiselles, et trompant beaucoup d’orphelins, finalement me rendant célèbre dans presque tous les tribunaux et cours que possède l’Espagne. À la fin je suis venu me retirer dans ce mien château, où je vis de ma fortune et de celle d’autrui, y recevant tous les chevaliers errants de quelque condition et qualité qu’ils soient, seulement pour la grande affection que je leur porte, et pourvu qu’ils partagent avec moi leurs finances en retour de mes bonnes intentions. »

L’hôtelier lui dit aussi qu’il n’y avait dans son château aucune chapelle où passer la veillée des armes, parce qu’on l’avait abattue pour en bâtir une neuve ; mais qu’il savait qu’en cas de nécessité, on pouvait passer cette veillée partout où bon semblait, et qu’il pourrait fort bien veiller cette nuit dans la cour du château; que, le matin venu, s’il plaisait à Dieu, on ferait toutes les cérémonies voulues, de manière qu’il se trouvât armé chevalier, et aussi chevalier qu’on pût l’être au monde.

Il lui demanda de plus s’il portait de l’argent. Don Quichotte répondit qu’il n’avait pas une obole, parce qu’il n’avait jamais lu dans les histoires des chevaliers errants qu’aucun d’eux s’en fût muni. À cela l’hôte répliqua qu’il se trompait : car, bien que les histoires n’en fissent pas mention, leurs auteurs n’ayant pas cru nécessaire d’écrire une chose aussi simple et naturelle que celle de porter de l’argent et des chemises blanches, il ne fallait pas croire pour cela que les chevaliers errants n’en portassent point avec eux ; qu’ainsi il tînt pour sûr et dûment vérifié que tous ceux dont tant de livres sont pleins et rendent témoignage portaient, à tout événement, la bourse bien garnie, ainsi que des chemises et un petit coffret plein d’onguents pour panser les blessures qu’ils recevaient.

« En effet, ajoutait l’hôte, il ne se trouvait pas toujours dans les plaines et les déserts où se livraient leurs combats, où s’attrapaient leurs blessures, quelqu’un tout à point pour les panser, à moins qu’ils n’eussent pour ami quelque sage enchanteur qui vînt incontinent à leurs secours, amenant dans quelque nue, à travers les airs, quelque damoiselle ou nain avec quelque fiole d’une eau de telle vertu, que d’en avaler quelques gouttes les guérissait tout aussitôt de leurs blessures, comme s’ils n’eussent jamais eu le moindre mal ; mais, à défaut d’une telle assistance, les anciens chevaliers tinrent pour chose fort bien avisée que leurs écuyers fussent pourvus d’argent et d’autres provisions indispensables, comme de la charpie et des onguents pour les panser ; et s’il arrivait, par hasard, que les chevaliers n’eussent point d’écuyer, ce qui se voyait rarement, eux-mêmes portaient tout cela sur la croupe de leurs chevaux, dans une toute petite besace, comme si c’eût été autre chose de plus d’importance ; car, à moins de ce cas particulier, cet usage de porter besace ne fut pas très-suivi par les chevaliers errants. »

En conséquence, il lui donnait le conseil, et l’ordre même au besoin, comme à son filleul d’armes, ou devant bientôt l’être, de ne plus se mettre désormais en route sans argent et sans provisions, et qu’il verrait, quand il y penserait le moins, comme il se trouverait bien de sa prévoyance. Don Quichotte lui promit d’accomplir ponctuellement ce qu’il lui conseillait.

Aussitôt tout fut mis en ordre pour qu’il fît la veillée des armes dans une grande basse-cour à côté de l’hôtellerie. Don Quichotte, ramassant toutes les siennes, les plaça sur une auge, à côté d’un puits ; ensuite il embrassa son écu, saisit sa lance, et, d’une contenance dégagée, se mit à passer et repasser devant l’abreuvoir. Quand il commença cette promenade, la nuit commençait à tomber.

L’hôtelier avait conté à tous ceux qui se trouvaient dans l’hôtellerie la folie de son hôte, sa veillée des armes et la cérémonie qui devait se faire pour l’armer chevalier.

Étonnés d’une si bizarre espèce de folie, ils allèrent le regarder de loin. Tantôt il se promenait d’un pas lent et mesuré ; tantôt, appuyé sur sa lance, il tenait fixement les yeux sur ses armes, et ne les en ôtait d’une heure entière. La nuit se ferma tout à fait ; mais la lune jetait tant de clarté, qu’elle pouvait le disputer à l’astre qui la lui prêtait, de façon que tout ce que faisait le chevalier novice était parfaitement vu de tout le monde.

En ce moment, il prit fantaisie à l’un des muletiers qui s’étaient hébergés dans la maison d’aller donner de l’eau à ses bêtes, et pour cela il fallait enlever de dessus l’auge les armes de don Quichotte; lequel, voyant venir cet homme, lui dit à haute voix :

« Ô toi, qui que tu sois, téméraire chevalier, qui viens toucher les armes du plus valeureux chevalier errant qui ait jamais ceint l’épée, prends garde à ce que tu fais, et ne les touche point, si tu ne veux laisser ta vie pour prix de ton audace. »

Le muletier n’eut cure de ces propos, et mal lui en prit, car il se fût épargné celle de sa santé ; au contraire, empoignant les courroies, il jeta le paquet loin de lui ; ce que voyant, don Quichotte tourna les yeux au ciel, et, élevant son âme, à ce qu’il parut, vers sa souveraine Dulcinée, il s’écria :

« Secourez-moi, ma dame, en cette première offense qu’essuie ce cœur, votre vassal ; que votre aide et faveur ne me manquent point dans ce premier péril. »

Et tandis qu’il tenait ces propos et d’autres semblables, jetant sa rondache, il leva sa lance à deux mains, et en déchargea un si furieux coup sur la tête du muletier, qu’il le renversa par terre en si piteux état, qu’un second coup lui eût ôté tout besoin d’appeler un chirurgien. Cela fait, il ramassa ses armes, et se remit à marcher de long en large avec autant de calme qu’auparavant.

Peu de temps après, et sans savoir ce qui s’était passé, car le muletier gisait encore sans connaissance, un de ses camarades s’approcha dans la même intention d’abreuver ses mules. Mais, au moment où il enlevait les armes pour débarrasser l’auge, voilà que, sans dire mot et sans demander faveur à personne, don Quichotte jette de nouveau son écu, lève de nouveau sa lance, et, sans la mettre en pièces, en fait plus de trois de la tête du second muletier, car il la lui fend en quatre. Tous les gens de la maison accoururent au bruit, et l’hôtelier parmi eux. En les voyant, don Quichotte embrassa son écu, et, mettant l’épée à la main, il s’écria :

« Ô dame de beauté, aide et réconfort de mon cœur défaillant, voici le moment de tourner les yeux de ta grandeur sur ce chevalier, ton esclave, que menace une si formidable aventure. »


Ces mots lui rendirent tant d’assurance, que, si tous les muletiers du monde l’eussent assailli, il n’aurait pas reculé d’un pas. Les camarades des blessés, qui les virent en cet état, commencèrent à faire pleuvoir de loin des pierres sur don Quichotte, lequel, du mieux qu’il pouvait, se couvrait avec son écu, et n’osait s’éloigner de l’auge, pour ne point abandonner ses armes. L’hôtelier criait qu’on le laissât tranquille, qu’il leur avait bien dit que c’était un fou, et qu’en qualité de fou il en sortirait quitte, les eût-il tués tous. De son côté, don Quichotte criait plus fort, les appelant traîtres et mécréants, et disant que le seigneur du château était un chevalier félon et malappris, puisqu’il permettait qu’on traitât de cette manière les chevaliers errants.

« Si j’avais reçu, ajoutait-il, l’ordre de chevalerie, je lui ferais bien voir qu’il est un traître ; mais de vous, impure et vile canaille, je ne fais aucun cas. Jetez, approchez, venez et attaquez-moi de tout votre pouvoir, et vous verrez quel prix emportera votre folle audace. »

Il disait cela d’un air si résolu et d’un ton si hautain, qu’il glaça d’effroi les assaillants, tellement que, cédant à la peur et aux remontrances de l’hôtelier, ils cessèrent de lui jeter des pierres. Alors don Quichotte laissa emporter les deux blessés, et se remit à la veillée des armes avec le même calme et la même gravité qu’auparavant.

L’hôtelier cessa de trouver bonnes les plaisanteries de son hôte, et, pour y mettre fin, il résolut de lui donner bien vite son malencontreux ordre de chevalerie, avant qu’un autre malheur arrivât. S’approchant donc humblement, il s’excusa de l’insolence qu’avaient montrée ces gens de rien, sans qu’il en eût la moindre connaissance, lesquels, au surplus, étaient assez châtiés de leur audace. Il lui répéta qu’il n’y avait point de chapelle dans ce château ; mais que, pour ce qui restait à faire, elle n’était pas non plus indispensable, ajoutant que le point capital pour être armé chevalier consistait dans les deux coups sur la nuque et sur l’épaule, suivant la connaissance qu’il avait du cérémonial de l’ordre, et que cela pouvait se faire au milieu des champs ; qu’en ce qui touchait à la veillée des armes, il était bien en règle, puisque deux heures de veillée suffisaient, et qu’il en avait passé plus de quatre.

Don Quichotte crut aisément tout cela ; il dit à l’hôtelier qu’il était prêt à lui obéir, et le pria d’achever avec toute la célérité possible.

« Car, ajouta-t-il, si l’on m’attaquait une seconde fois, et que je me visse armé chevalier, je ne laisserais pas âme vivante dans le château, excepté toutefois celle qu’il vous plairait, et que j’épargnerais par amour de vous. »

Peu rassuré d’un tel avis, le châtelain s’en alla quérir un livre où il tenait note de la paille et de l’orge qu’il donnait aux muletiers. Bientôt, accompagné d’un petit garçon qui portait un bout de chandelle, et des deux demoiselles en question, il revint où l’attendait don Quichotte, auquel il ordonna de se mettre à genoux ; puis, lisant dans son manuel comme s’il eût récité quelque dévote oraison, au milieu de sa lecture, il leva la main, et lui en donna un grand coup sur le chignon ; ensuite, de sa propre épée, un autre coup sur l’épaule, toujours marmottant entre ses dents comme s’il eût dit des patenôtres. Cela fait, il commanda à l’une de ces dames de lui ceindre l’épée, ce qu’elle fit avec beaucoup de grâce et de retenue, car il n’en fallait pas une faible dose pour s’empêcher d’éclater de rire à chaque point des cérémonies. Mais les prouesses qu’on avait déjà vu faire au chevalier novice tenaient le rire en respect.

En lui ceignant l’épée, la bonne dame lui dit :

« Que Dieu rende Votre Grâce très-heureux chevalier, et lui donne bonne chance dans les combats. »

Don Quichotte lui demanda comment elle s’appelait, afin qu’il sût désormais à qui rester obligé de la faveur qu’elle lui avait faite ; car il pensait lui donner part à l’honneur qu’il acquerrait par la valeur de son bras. Elle répondit avec beaucoup d’humilité qu’elle s’appelait la Tolosa, qu’elle était fille d’un ravaudeur de Tolède, qui demeurait dans les échoppes de Sancho-Bienaya, et que, en quelque part qu’elle se trouvât, elle s’empresserait de le servir, et le tiendrait pour son seigneur. Don Quichotte, répliquant, la pria, par amour de lui, de vouloir bien désormais prendre le don, et s’appeler doña Tolosa : ce qu’elle promit de faire. L’autre lui chaussa l’éperon, et il eut avec elle presque le même dialogue qu’avec celle qui avait ceint l’épée : quand il lui demanda son nom, elle répondit qu’elle s’appelait la Meunière, et qu’elle était fille d’un honnête meunier d’Antéquéra. À celle-ci don Quichotte demanda de même qu’elle prît le don et s’appelât doña Molinera, lui répétant ses offres de service et de faveurs. Ces cérémonies, comme on n’en avait jamais vu, ainsi faites au galop et en toute hâte, don Quichotte brûlait d’impatience de se voir à cheval, et de partir à la quête des aventures ; il sella Rossinante au plus vite, l’enfourcha, et, embrassant son hôte, il lui dit des choses si étranges, pour le remercier de la faveur qu’il lui avait faite en l’armant chevalier, qu’il est impossible de réussir à les rapporter fidèlement. Pour le voir au plus tôt hors de sa maison, l’hôtelier lui rendit, quoique en moins de paroles, la monnaie de ses compliments, et sans lui demander son écot, le laissa partir à la grâce de Dieu.

I, II I, III I, IV

Notes

  1. L’hôtelier trace ici une espèce de carte géographique des quartiers connus pour être exploités de préférence par les vagabonds et les voleurs.




De ce qui arriva à notre chevalier quand il quitta l’hôtellerie


I, III I, IV I, V



L’aube du jour commençait à poindre quand don Quichotte sortit de l’hôtellerie, si content, si glorieux, si plein de ravissement de se voir armé chevalier, que sa joie en faisait tressaillir jusqu’aux sangles de son cheval. Toutefois, venant à se rappeler les conseils de son hôte au sujet des provisions si nécessaires dont il devait être pourvu, entre autres l’argent et les chemises, il résolut de s’en retourner chez lui pour s’y accommoder de tout ce bagage, et encore d’un écuyer, comptant prendre à son service un paysan, son voisin, pauvre et chargé d’enfants, mais très-propre à l’office d’écuyer dans la chevalerie errante. Cette résolution prise, il tourna Rossinante du côté de son village, et celui-ci, comme s’il eût reconnu le chemin de son gîte, se mit à détaler de si bon cœur, qu’il semblait que ses pieds ne touchaient pas à terre.

Don Quichotte n’avait pas fait encore grand trajet, quand il crut s’apercevoir que, de l’épaisseur d’un bois qui se trouvait à sa droite, s’échappaient des cris plaintifs comme d’une personne qui se plaignait. À peine les eut-il entendus qu’il s’écria :

« Grâces soient rendues au ciel pour la faveur qu’il m’accorde, puisqu’il m’envoie si promptement des occasions de remplir les devoirs de mon état et de recueillir le fruit de mes bons desseins. Ces cris, sans doute, sont ceux d’un nécessiteux ou d’une nécessiteuse qui nécessite mon secours et ma protection. »

Aussitôt, tournant bride, il dirigea Rossinante vers l’endroit d’où les cris lui semblaient partir. Il n’avait pas fait vingt pas dans le bois, qu’il vit une jument attachée à un chêne, et, à un autre chêne, également attaché un jeune garçon de quinze ans au plus, nu de la tête à la ceinture. C’était lui qui jetait ces cris plaintifs, et non sans cause vraiment, car un vigoureux paysan lui administrait une correction à grand coups d’une ceinture de cuir, accompagnant chaque décharge d’une remontrance et d’un conseil.

« La bouche close, lui disait-il, et les yeux éveillés ! »

Le jeune garçon répondait :

« Je ne le ferai plus, mon seigneur ; par la passion de Dieu, je ne le ferai plus, et je promets d’avoir à l’avenir plus grand soin du troupeau. »

En apercevant cette scène, don Quichotte s’écria d’une voix courroucée :

« Discourtois chevalier, il vous sied mal de vous attaquer à qui ne peut se défendre ; montez sur votre cheval, et prenez votre lance (car une lance[1] était aussi appuyée contre l’arbre où la jument se trouvait attachée), et je vous ferai voir qu’il est d’un lâche de faire ce que vous faites à présent. »

Le paysan, voyant tout à coup fondre sur lui ce fantôme couvert d’armes, qui lui brandissait sa lance sur la poitrine, se tint pour mort, et d’un ton patelin répondit :

« Seigneur chevalier, ce garçon que vous me voyez châtier est un mien valet qui me sert à garder un troupeau de brebis dans ces environs ; mais il est si négligent, que chaque jour il en manque quelqu’une ; et parce que je châtie sa paresse, ou peut-être sa friponnerie, il dit que c’est par vilenie, et pour ne pas lui payer les gages que je lui dois. Mais, sur mon Dieu et sur mon âme, il en a menti.

Par le soleil qui nous éclaire, je ne sais qui me retient de vous passer ma lance à travers le corps

– Menti devant moi, méchant vilain ! reprit don Quichotte. Par le soleil qui nous éclaire, je ne sais qui me retient de vous passer ma lance à travers le corps. Payez-le sur-le-champ, et sans réplique ; sinon, je jure Dieu, que je vous extermine et vous anéantis sur le coup. Qu’on le détache. »

Le paysan baissa la tête, et, sans répondre mot, détacha son berger, auquel don Quichotte demanda combien lui devait son maître.

« Neuf mois, dit-il, à sept réaux chaque. »

Don Quichotte fit le compte, et, trouvant que la somme montait à soixante-trois réaux, il dit au laboureur de les débourser sur-le-champ, s’il ne voulait mourir. Le vilain répondit, tout tremblant, que, par le mauvais pas où il se trouvait, et, par le serment qu’il avait fait déjà (il n’avait encore rien juré), il affirmait que la somme n’était pas si forte ; qu’il fallait en rabattre et porter en ligne de compte trois paires de souliers qu’il avait fournies à son valet, et un réal pour deux saignées qu’on lui avait faites étant malade.

« Tout cela est bel et bon, répliqua don Quichotte ; mais que les souliers et la saignée restent pour les coups que vous lui avez donnés sans motif. S’il a déchiré le cuir des souliers que vous avez payés, vous avez déchiré celui de son corps; et si le barbier lui a tiré du sang étant malade, vous lui en avez tiré en bonne santé. Partant, il ne vous doit rien.

– Le malheur est, seigneur chevalier, que je n’ai pas d’argent ici ; mais qu’André s’en retourne à la maison avec moi, et je lui payerai son dû, un réal sur l’autre.

– Que je m’en aille avec lui ! s’écria le jeune garçon ; ah bien oui, seigneur ; Dieu m’en préserve d’y penser ! S’il me tenait seul à seul, il m’écorcherait vif comme un saint Barthélemi.

– Non, non, il n’en fera rien, reprit don Quichotte. Il suffit que je le lui ordonne pour qu’il me garde respect ; et, pourvu qu’il me le jure par la loi de la chevalerie qu’il a reçue, je le laisse aller libre, et je réponds du payement.

– Que Votre Grâce, seigneur, prenne garde à ce qu’elle dit, reprit le jeune garçon ; mon maître que voici n’est point chevalier, et n’a jamais reçu d’ordre de chevalerie ; c’est Juan Haldudo le riche, bourgeois de Quintanar.

– Qu’importe ? répondit don Quichotte ; il peut y avoir des Haldudo chevaliers ; et d’ailleurs chacun est fils de ses œuvres.

– C’est bien vrai, reprit André ; mais de quelles œuvres ce maître-là est-il fils, lui qui me refuse mes gages, le prix de ma sueur et de mon travail ?

– Je ne refuse pas, André, mon ami, répondit le laboureur ; faites-moi le plaisir de venir avec moi, et je jure par tous les ordres de chevalerie qui existent dans le monde de vous payer, comme je l’ai dit, un réal sur l’autre, et même avec les intérêts.

– Des intérêts je vous fais grâce, reprit don Quichotte ; payez-le en bons deniers comptants, c’est tout ce que j’exige. Et prenez garde d’accomplir ce que vous venez de jurer ; sinon, et par le même serment, je jure de revenir vous chercher et vous châtier ; je saurai bien vous découvrir, fussiez-vous mieux caché qu’un lézard de muraille. Et si vous voulez savoir qui vous donne cet ordre, pour être plus sérieusement tenu de l’accomplir, sachez que je suis le valeureux don Quichotte de la Manche, le défaiseur de torts et le réparateur d’iniquités. Maintenant, que Dieu vous bénisse! mais n’oubliez pas ce qui est promis et juré, sous peine de la peine prononcée. »

Disant cela, il piqua des deux à Rossinante, et disparut en un instant.

Le laboureur le suivit des yeux, et quand il vit que don Quichotte avait traversé le bois et ne paraissait plus, il revint à son valet André :

« Or çà, lui dit-il, venez ici, mon fils, je veux vous payer ce que je vous dois, comme ce défaiseur de torts m’en a laissé l’ordre.

– Je le jure bien, reprit André, et Votre Grâce fera sagement d’exécuter l’ordonnance de ce bon chevalier, auquel Dieu donne mille années de vie pour sa vaillance et sa bonne justice, et qui reviendra, par la vie de saint Roch, si vous ne me payez, exécuter ce qu’il a dit.

– Moi aussi, je le jure, reprit le laboureur ; mais, par le grand amour que je vous porte, je veux accroître la dette pour accroître le payement. »

Et le prenant par le bras, il revint l’attacher au même chêne, où il lui donna tant de coups, qu’il le laissa pour mort.

« Appelez maintenant, seigneur André, disait le laboureur, appelez le défaiseur de torts ; vous verrez s’il défait celui-ci ; quoique je croie pourtant qu’il n’est pas encore complètement fait, car il me prend envie de vous écorcher tout vif, comme vous en aviez peur. »

À la fin, il le détacha, et lui donna permission d’aller chercher son juge pour qu’il exécutât la sentence rendue. André partit tout éploré, jurant qu’il irait chercher le valeureux don Quichotte de la Manche, qu’il lui conterait de point en point ce qui s’était passé, et que son maître le lui payerait au quadruple. Mais avec tout cela, le pauvre garçon s’en alla pleurant, et son maître resta à rire ; et c’est ainsi que le tort fut redressé par le valeureux don Quichotte.

Celui-ci, enchanté de l’aventure, qui lui semblait donner un heureux et magnifique début à ses prouesses de chevalerie, cheminait du côté de son village, disant à mi-voix :

« Tu peux bien te nommer heureuse par-dessus toutes les femmes qui vivent aujourd’hui dans ce monde, ô par-dessus toutes les belles belle Dulcinée du Toboso, puisque le sort t’a fait la faveur d’avoir pour sujet et pour esclave de tes volontés un chevalier aussi vaillant et aussi renommé que l’est et le sera don Quichotte de la Manche, lequel, comme tout le monde le sait, reçut hier l’ordre de chevalerie, et dès aujourd’hui a redressé le plus énorme tort qu’ait inventé l’injustice et commis la cruauté, en ôtant le fouet de la main à cet impitoyable bourreau qui déchirait avec si peu de raison le corps de ce délicat enfant. »

En disant cela, il arrivait à un chemin qui se divisait en quatre, et tout aussitôt lui vint à l’esprit le souvenir des carrefours où les chevaliers errants se mettaient à penser quel chemin ils choisiraient. Et, pour les imiter, il resta un moment immobile ; puis, après avoir bien réfléchi, il lâcha la bride à Rossinante, remettant sa volonté à celle du bidet, lequel suivit sa première idée, qui était de prendre le chemin de son écurie.

Après avoir marché environ deux milles, don Quichotte découvrit une grande troupe de gens, que depuis l’on sut être des marchands de Tolède, qui allaient acheter de la soie à Murcie. Ils étaient six, portant leurs parasols, avec quatre valets à cheval et trois garçons de mules à pied. À peine don Quichotte les aperçut-il, qu’il s’imagina faire rencontre d’une nouvelle aventure, et, pour imiter autant qu’il lui semblait possible les passes d’armes qu’il avait lues dans ses livres, il crut trouver tout à propos l’occasion d’en faire une à laquelle il songeait. Ainsi, prenant l’air fier et la contenance assurée, il s’affermit bien sur ses étriers, empoigna sa lance, se couvrit la poitrine de son écu, et, campé au beau milieu du chemin, il attendit l’approche de ces chevaliers errants, puisqu’il les tenait et jugeait pour tels. Dès qu’ils furent arrivés à portée de voir et d’entendre, don Quichotte éleva la voix, et d’un ton arrogant leur cria :

« Que tout le monde s’arrête, si tout le monde ne confesse qu’il n’y a dans le monde entier demoiselle plus belle que l’impératrice de la Manche, la sans pareille Dulcinée du Toboso. »

Les marchands s’arrêtèrent, au bruit de ces paroles, pour considérer l’étrange figure de celui qui les disait, et, par la figure et par les paroles, ils reconnurent aisément la folie du pauvre diable. Mais ils voulurent voir plus au long où pouvait tendre cette confession qu’il leur demandait, et l’un d’eux, qui était quelque peu goguenard et savait fort discrètement railler, lui répondit :

« Seigneur chevalier, nous ne connaissons pas cette belle dame dont vous parlez ; faites-nous-la voir, et, si elle est d’une beauté aussi incomparable que vous nous le signifiez, de bon cœur et sans nulle contrainte nous confesserons la vérité que votre bouche demande.

– Si je vous la faisais voir, répliqua don Quichotte, quel beau mérite auriez-vous à confesser une vérité si manifeste ? L’important, c’est que, sans la voir, vous le croyiez, confessiez, affirmiez, juriez et souteniez les armes à la main. Sinon, en garde et en bataille, gens orgueilleux et démesurés ; que vous veniez un à un, comme l’exige l’ordre de chevalerie, ou bien tous ensemble, comme c’est l’usage et la vile habitude des gens de votre trempe, je vous attends ici, et je vous défie, confiant dans la raison que j’ai de mon côté.

– Seigneur chevalier, reprit le marchand, je supplie Votre Grâce, au nom de tous tant que nous sommes de princes ici, qu’afin de ne pas charger nos consciences en confessant une chose que nous n’avons jamais vue ni entendue, et qui est en outre si fort au détriment des impératrices et reines de la Castille et de l’Estrémadure, vous vouliez bien nous montrer quelque portrait de cette dame ; ne fût-il pas plus gros qu’un grain d’orge, par l’échantillon nous jugerons de la pièce, et tandis que nous garderons l’esprit en repos, Votre Grâce recevra pleine satisfaction. Et je crois même, tant nous sommes déjà portés en sa faveur, que son portrait nous fît-il voir qu’elle est borgne d’un œil, et que l’autre distille du soufre et du vermillon, malgré cela, pour complaire à Votre Grâce, nous dirions à sa louange tout ce qu’il vous plaira.

– Elle ne distille rien, canaille infâme, s’écria don Quichotte enflammé de colère ; elle ne distille rien, je le répète, de ce que vous venez de dire, mais bien du musc et de l’ambre ; elle n’est ni tordue, ni bossue, mais plus droite qu’un fuseau de Guadarrama. Et vous allez payer le blasphème énorme que vous avez proféré contre une beauté du calibre de celle de ma dame. »

En disant cela, il se précipite, la lance baissée, contre celui qui avait porté la parole, avec tant d’ardeur et de furie, que, si quelque bonne étoile n’eût fait trébucher et tomber Rossinante au milieu de la course, mal en aurait pris à l’audacieux marchand. Rossinante tomba donc, et envoya rouler son maître à dix pas plus loin, lequel s’efforçait de se relever, sans en pouvoir venir à bout, tant le chargeaient et l’embarrassaient la lance, l’écu, les éperons, la salade et le poids de sa vieille armure ; et, au milieu des incroyables efforts qu’il faisait vainement pour se remettre sur pied, il ne cessait de dire :

« Ne fuyez pas, race de poltrons, race d’esclaves ; ne fuyez pas. Prenez garde que ce n’est point par ma faute, mais par celle de mon cheval, que je suis étendu sur la terre. »

Un garçon muletier, de la suite des marchands, qui sans doute n’avait pas l’humeur fort endurante, ne put entendre proférer au pauvre chevalier tombé tant d’arrogances et de bravades, sans avoir envie de lui en donner la réponse sur les côtes. S’approchant de lui, il lui arracha sa lance, en fit trois ou quatre morceaux, et de l’un d’eux se mit à frapper si fort et si dru sur notre don Quichotte, qu’en dépit de ses armes il le moulut comme plâtre. Ses maîtres avaient beau lui crier de ne pas tant frapper, et de le laisser tranquille, le muletier avait pris goût au jeu, et ne voulut quitter la partie qu’après avoir ponté tout le reste de sa colère. Il ramassa les autres éclats de la lance, et acheva de les briser l’un après l’autre sur le corps du misérable abattu, lequel, tandis que cette grêle de coups lui pleuvait sur les épaules, ne cessait d’ouvrir la bouche pour menacer le ciel et la terre et les voleurs de grand chemin qui le traitaient ainsi. Enfin le muletier se fatigua, et les marchands continuèrent leur chemin, emportant de quoi conter pendant tout le voyage sur l’aventure du pauvre fou bâtonné.

Celui-ci, dès qu’il se vit seul, essaya de nouveau de se relever ; mais s’il n’avait pu en venir à bout lorsqu’il était sain et bien portant, comment aurait-il mieux réussi étant moulu et presque anéanti ? Et pourtant il faisait contre fortune bon cœur, regardant sa disgrâce comme propre et commune aux chevaliers errants, et l’attribuant d’ailleurs tout entière à la faute de son cheval. Mais, quant à se lever, ce n’était pas possible, tant il avait le corps meurtri et disloqué.

I, III I, IV I, V



Notes

  1. Il doit paraître étrange qu’un laboureur porte une lance avec lui. Mais c’était alors l’usage, chez toutes les classes d’Espagnols, d’être armés partout de l’épée ou de la lance et du bouclier, comme aujourd’hui de porter une escopette. Dans le Dialogue des chiens Scipion et Berganza, Cervantès fait mention d’un bourgeois de campagne qui allait voir ses brebis dans les champs, monté sur une jument à l’écuyère, avec la lance et le bouclier, si bien qu’il semblait plutôt un cavalier garde-côte qu’un seigneur de troupeaux.




Où se continue le récit de la disgrâce de notre chevalier


I, IV I, V I, VI



Voyant donc qu’en effet il ne pouvait remuer, don Quichotte prit le parti de recourir à son remède ordinaire, qui était de songer à quelque passage de ses livres ; et sa folie lui remit aussitôt en mémoire l’aventure de Baudouin et du marquis de Mantoue, lorsque Charlot abandonna le premier, blessé dans la montagne : histoire sue des enfants, comme des jeunes gens, vantée et même crue des vieillards, et véritable avec tout cela, comme les miracles de Mahomet. Celle-là donc lui sembla venir tout exprès pour sa situation ; et, donnant les signes de la plus vive douleur, il commença à se rouler par terre, et à dire d’une voix affaiblie, justement ce que disait, disait-on, le chevalier blessé :

Ô ma dame, où es-tu, que mon mal te touche si peu ?

« Ô ma dame, où es-tu, que mon mal te touche si peu ? ou tu ne le sais pas, ou tu es fausse et déloyale. »

De la même manière, il continua de réciter le romance, et quand il fut aux vers qui disent :

« Ô noble marquis de Mantoue, mon oncle et seigneur par le sang », le hasard fit passer par là un laboureur de son propre village et demeurant tout près de sa maison, lequel venait de conduire une charge de blé au moulin. Voyant cet homme étendu, il s’approcha, et lui demanda qui il était, et quel mal il ressentait pour se plaindre si tristement. Don Quichotte crut sans doute que c’était son oncle le marquis de Mantoue ; aussi ne lui répondit-il pas autre chose que de continuer son romance, où Baudouin lui rendait compte de sa disgrâce, et des amours du fils de l’empereur avec sa femme, tout cela mot pour mot, comme on le chante dans le romance[1].

Le laboureur écoutait tout surpris ces sottises, et lui ayant ôté la visière, que les coups de bâton avaient mise en pièces, il lui essuya le visage, qui était plein de poussière ; et dès qu’il l’eut un peu débarbouillé, il le reconnut.

« Eh, bon Dieu ! s’écria-t-il, seigneur Quijada (tel devait être son nom quand il était en bon sens, et qu’il ne s’était pas encore transformé, d’hidalgo paisible, en chevalier errant), qui vous a mis en cet état ? »

Mais l’autre continuait son romance à toutes les questions qui lui étaient faites.

Le pauvre homme, voyant cela, lui ôta du mieux qu’il put le corselet et l’épaulière, pour voir s’il n’avait pas quelque blessure ; mais il n’aperçut pas trace de sang. Alors il essaya de le lever de terre, et, non sans grande peine, il le hissa sur son âne, qui lui semblait une plus tranquille monture. Ensuite il ramassa les armes jusqu’aux éclats de la lance, et les mit en paquet sur Rossinante. Puis, prenant celui-ci par la bride, et l’âne par le licou, il s’achemina du côté de son village, tout préoccupé des mille extravagances que débitait don Quichotte. Et don Quichotte ne l’était pas moins, lui qui, brisé et moulu, ne pouvait se tenir sur la bourrique, et poussait de temps en temps des soupirs jusqu’au ciel. Si bien que le laboureur se vit obligé de lui demander encore quel mal il éprouvait. Mais le diable, à ce qu’il paraît, lui rappelait à la mémoire toutes les histoires accommodées à la sienne; car, en cet instant, oubliant tout à coup Baudouin, il se souvint du More Aben-Darraez, quand le gouverneur d’Antéquéra, Rodrigo de Narvaez, le fit prisonnier et l’emmena dans son château fort. De sorte que, le laboureur lui ayant redemandé comment il se trouvait et ce qu’il avait, il lui répondit les mêmes paroles et les mêmes propos que l’Abencerrage captif à Rodrigo de Narvaez, tout comme il en avait lu l’histoire dans Diane de Montemayor, se l’appliquant si bien à propos, que le laboureur se donnait au diable d’entendre un tel fracas d’extravagances. Par là il reconnut que son voisin était décidément fou ; et il avait hâte d’arriver au village pour se délivrer du dépit que lui donnait don Quichotte avec son interminable harangue. Mais celui-ci ne l’eut pas achevée, qu’il ajouta :

« Il faut que vous sachiez, don Rodrigo de Narvaez, que cette Xarifa, dont je viens de parler, est maintenant la charmante Dulcinée du Toboso, pour qui j’ai fait, je fais et je ferai les plus fameux exploits de chevalerie qu’on ait vus, qu’on voie et qu’on verra dans le monde.

– Ah ! pécheur que je suis ! répondit le paysan ; mais voyez donc, seigneur, que je ne suis ni Rodrigo de Narvaez, ni le marquis de Mantoue, mais bien Pierre Alonzo, votre voisin ; et que Votre Grâce n’est pas davantage Baudouin, ni Aben-Darraez, mais bien l’honnête hidalgo seigneur Quijada.

– Je sais qui je suis, reprit don Quichotte, et je sais qui je puis être, non-seulement ceux que j’ai dits, mais encore les douze pairs de France, et les neuf chevaliers de la Renommée[2], puisque les exploits qu’ils ont faits, tous ensemble et chacun en particulier, n’approcheront jamais des miens. »

Ce dialogue et d’autres semblables les menèrent jusqu’au pays, où ils arrivèrent à la chute du jour. Mais le laboureur attendit que la nuit fût close, pour qu’on ne vît pas le disloqué gentilhomme si mal monté.

L’heure venue, il entra au village et gagna la maison de don Quichotte, qu’il trouva pleine de trouble et de confusion, Le curé et le barbier du lieu, tous deux grands amis de don Quichotte, s’y étaient réunis, et la gouvernante leur disait, en se lamentant :

« Que vous en semble, seigneur licencié Pero Perez (ainsi s’appelait le curé), et que pensez-vous de la disgrâce de mon seigneur ? Voilà six jours qu’il ne paraît plus, ni lui, ni le bidet, ni la rondache, ni la lance, ni les armes. Ah ! malheureuse que je suis ! je gagerais ma tête, et c’est aussi vrai que je suis née pour mourir, que ces maudits livres de chevalerie, qu’il a ramassés et qu’il lit du matin au soir, lui ont tourné l’esprit. Je me souviens maintenant de lui avoir entendu dire bien des fois, se parlant à lui-même, qu’il voulait se faire chevalier errant, et s’en aller par le monde chercher les aventures. Que Satan et Barabbas emportent tous ces livres, qui ont ainsi gâté le plus délicat entendement qui fût dans toute la Manche ! »

La nièce, de son côté, disait la même chose, et plus encore :

« Sachez, seigneur maître Nicolas, car c’était le nom du barbier, qu’il est souvent arrivé à mon seigneur oncle de passer à lire dans ces abominables livres de malheur deux jours avec leurs nuits, au bout desquels il jetait le livre tout à coup, empoignait son épée, et se mettait à escrimer contre les murailles. Et quand il était rendu de fatigue, il disait qu’il avait tué quatre géants grands comme quatre tours, et la sueur qui lui coulait de lassitude, il disait que c’était le sang des blessures qu’il avait reçues dans la bataille. Puis ensuite il buvait un grand pot d’eau froide, et il se trouvait guéri et reposé, disant que cette eau était un précieux breuvage que lui avait apporté le sage Esquife[3], un grand enchanteur, son ami. Mais c’est à moi qu’en est toute la faute ; à moi, qui ne vous ai pas avisés des extravagances de mon seigneur oncle, pour que vous y portiez remède avant que le mal arrivât jusqu’où il est arrivé, pour que vous brûliez tous ces excommuniés de livres, et il en a beaucoup, qui méritent bien d’être grillés comme autant d’hérétiques.

– Ma foi, j’en dis autant, reprit le curé, et le jour de demain ne se passera pas sans qu’on en fasse un auto-da-fé et qu’ils soient condamnés au feu, pour qu’ils ne donnent plus envie à ceux qui les liraient de faire ce qu’a fait mon pauvre ami. »

Tous ces propos, don Quichotte et le laboureur les entendaient hors de la porte, si bien que celui-ci acheva de connaître la maladie de son voisin. Et il se mit à crier à tue-tête :

« Ouvrez, s’il vous plaît, au seigneur Baudouin, et au seigneur marquis de Mantoue, qui vient grièvement blessé, et au seigneur More Aben-Darraez, qu’amène prisonnier le valeureux Rodrigo de Narvaez, gouverneur d’Antéquéra. »

Ils sortirent tous à ces cris, et, reconnaissant aussitôt, les uns leur ami, les autres leur oncle et leur maître, qui n’était pas encore descendu de l’âne, faute de le pouvoir, ils coururent à l’envi l’embrasser. Mais il leur dit :

« Arrêtez-vous tous. Je viens grièvement blessé par la faute de mon cheval ; qu’on me porte à mon lit, et qu’on appelle, si c’est possible, la sage Urgande, pour qu’elle vienne panser mes blessures.

– Hein ! s’écria aussitôt la gouvernante, qu’est-ce que j’ai dit ? est-ce que le cœur ne me disait pas bien de quel pied boitait mon maître ? Allons, montez, seigneur, et soyez le bienvenu, et, sans qu’on appelle cette Urgande, nous saurons bien vous panser. Maudits soient-ils, dis-je une autre et cent autres fois, ces livres de chevalerie qui ont mis Sa Grâce en si bel état ! »

On porta bien vite don Quichotte dans son lit ; mais quand on examina ses blessures, on n’en trouva aucune. Il leur dit alors :

« Je n’ai que les contusions d’une chute, parce que Rossinante, mon cheval, s’est abattu sous moi tandis que je combattais contre dix géants, les plus démesurés et les plus formidables qui se puissent rencontrer sur la moitié de la terre.

– Bah ! bah ! dit le curé, voici des géants en danse ! Par le saint dont je porte le nom, la nuit ne viendra pas demain que je ne les aie brûlés. »

Ils firent ensuite mille questions à don Quichotte ; mais celui-ci ne voulut rien répondre, sinon qu’on lui donnât à manger, et qu’on le laissât dormir, deux choses dont il avait le plus besoin, On lui obéit. Le curé s’informa tout au long, près du paysan, de quelle manière il avait rencontré don Quichotte. L’autre raconta toute l’histoire, sans omettre les extravagances qu’en le trouvant et en le ramenant il lui avait entendu dire. C’était donner au licencié plus de désir encore de faire ce qu’en effet il fit le lendemain, à savoir : d’aller appeler son ami le barbier maître Nicolas, et de s’en venir avec lui à la maison de don Quichotte…

I, IV I, V I, VI




Notes

  1. Ce romance, en trois parties, dont l’auteur est inconnu, se trouve dans le Cancionero, imprimé à Anvers en 1555. On y rapporte que Charlot (Carloto), fils de Charlemagne, attira Baudouin dans le bocage de malheur (la foresta sin ventura), avec le dessein de lui ôter la vie et d’épouser sa veuve. Il lui fit, en effet, vingt-deux blessures mortelles, et le laissa sur la place. Le marquis de Mantoue, son oncle, qui chassait dans les environs, entendit les plaintes du blessé, et le reconnut. Il envoya une ambassade à Paris pour demander justice à l’empereur, et Charlemagne fit décapiter son fils.
  2. Les Neuf de la Renommée (los Nueve de la Fama) sont trois Hébreux, Josué, David et Judas Machabée ; trois gentils, Hector, Alexandre et César ; et trois chrétiens, Arthur, Charlemagne et Godefroi de Bouillon.
  3. C’est Alquife, mari d’Urgande la Déconnue, qui écrivit la Chronique d’Amadis de Grèce. La nièce de don Quichotte estropie son nom.




De la grande et gracieuse enquête que firent le curé et le barbier dans la bibliothèque de notre ingénieux hidalgo


I, V I, VI I, VII



… Lequel dormait encore. Le curé demanda à la nièce les clefs de la chambre où se trouvaient les livres auteurs du dommage, et de bon cœur elle les lui donna.

Ils entrèrent tous, la gouvernante à leur suite, et ils trouvèrent plus de cent gros volumes fort bien reliés et quantité d’autres petits. Dès que la gouvernante les aperçut, elle sortit de la chambre en grande hâte, et revint bientôt, apportant une écuelle d’eau bénite avec un goupillon.

« Tenez, seigneur licencié, dit-elle, arrosez cette chambre, de peur qu’il n’y ait ici quelque enchanteur, de ceux dont les livres sont pleins, et qu’il ne nous enchante en punition de la peine que nous voulons leur infliger en les chassant de ce monde. »

Le curé se mit à rire de la simplicité de la gouvernante, et dit au barbier de lui présenter ces livres un à un pour voir de quoi ils traitaient, parce qu’il pouvait s’en rencontrer quelques-uns, dans le nombre, qui ne méritassent pas le supplice du feu.

« Non, non, s’écria la nièce, il n’en faut épargner aucun, car tous ont fait le mal. Il vaut mieux les jeter par la fenêtre dans la cour, en faire une pile, et y mettre le feu, ou bien les emporter dans la basse-cour, et là nous ferons le bûcher, pour que la fumée n’incommode point. »

La gouvernante fut du même avis, tant elles désiraient toutes deux la mort de ces pauvres innocents. Mais le curé ne voulut pas y consentir sans en avoir au moins lu les titres : et le premier ouvrage que maître Nicolas lui remit dans les mains fut les quatre volumes d’Amadis de Gaule.

« Il semble, dit le curé, qu’il y ait là-dessous quelque mystère ; car, selon ce que j’ai ouï dire, c’est là le premier livre de chevalerie qu’on ait imprimé en Espagne ; tous les autres ont pris de celui-là naissance et origine. Il me semble donc que, comme fondateur d’une si détestable secte, nous devons sans rémission le condamner au feu.

– Non pas, seigneur, répondit le barbier ; car j’ai ouï dire aussi que c’est le meilleur de tous les livres de cette espèce qu’on ait composés, et, comme unique en son genre, il mérite qu’on lui pardonne.

– C’est également vrai, dit le curé ; pour cette raison, nous lui faisons, quant à présent, grâce de la vie[1]. Voyons cet autre qui est à côté de lui.

– Ce sont, répondit le barbier, les Prouesses d’Esplandian, fils légitime d’Amadis de Gaule[2].

– Pardieu ! dit le curé, il ne faut pas tenir compte au fils des mérites du père. Tenez, dame gouvernante, ouvrez la fenêtre, et jetez-le à la cour : c’est lui qui commencera la pile du feu de joie que nous allons allumer. »

La gouvernante ne se fit pas prier, et le brave Esplandian s’en alla, en volant, dans la cour, attendre avec résignation le feu qui le menaçait.

« À un autre, dit le curé.

– Celui qui vient après, dit le barbier, c’est Amadis de Grèce, et tous ceux du même côté sont, à ce que je crois bien, du même lignage des Amadis[3].

– Eh bien ! dit le curé, qu’ils aillent tous à la basse-cour ; car, plutôt que de ne pas brûler la reine Pintiquinestra et le berger Darinel, et ses églogues, et les propos alambiqués de leur auteur, je brûlerais avec eux le père qui m’a mis au monde, s’il apparaissait sous la figure du chevalier errant.

– C’est bien mon avis, dit le barbier.

– Et le mien aussi, reprit la nièce.

– Ainsi donc, dit la gouvernante, passez-les, et qu’ils aillent à la basse-cour. »

On lui donna le paquet, car ils étaient nombreux, et, pour épargner la descente de l’escalier, elle les envoya par la fenêtre du haut en bas.

« Quel est ce gros volume ? demanda le curé.

– C’est, répondit le barbier, Don Olivante de Laura.

– L’auteur de ce livre, reprit le curé, est le même qui a composé le Jardin des fleurs ; et, en vérité, je ne saurais guère décider lequel des deux livres est le plus véridique, ou plutôt le moins menteur. Mais ce que je sais dire, c’est que celui-ci ira à la basse-cour comme un extravagant et un présomptueux[4].

– Le suivant, dit le barbier, est Florismars d’Hircanie[5].

– Ah ! ah ! répliqua le curé, le seigneur Florismars se trouve ici ? Par ma foi, qu’il se dépêche de suivre les autres, en dépit de son étrange naissance[6] et de ses aventures rêvées ; car la sécheresse et la dureté de son style ne méritent pas une autre fin : à la basse-cour celui-là et cet autre encore, dame gouvernante.

– Très-volontiers, seigneur, » répondit-elle.

Et déjà elle se mettait gaiement en devoir d’exécuter cet ordre.

« Celui-ci est le Chevalier Platir[7], dit le barbier.

– C’est un vieux livre, reprit le curé, mais je n’y trouve rien qui mérite grâce. Qu’il accompagne donc les autres sans réplique. »

Ainsi fut fait. On ouvrit un autre livre, et l’on vit qu’il avait pour titre le Chevalier de la Croix[8].

« Un nom aussi saint que ce livre le porte, dit le curé, mériterait qu’on fît grâce à son ignorance. Mais il ne faut pas oublier le proverbe : derrière la croix se tient le diable. Qu’il aille au feu ! »

Prenant un autre livre :

« Voici, dit le barbier, le Miroir de Chevalerie[9].

– Ah ! je connais déjà Sa Seigneurie, dit le curé. On y rencontre le seigneur Renaud de Montauban, avec ses amis et compagnons, tous plus voleurs que Cacus, et les douze pairs de France, et leur véridique historien Turpin. Je suis, par ma foi, d’avis de ne les condamner qu’à un bannissement perpétuel, et cela parce qu’ils ont eu quelque part dans l’invention du fameux Mateo Boyardo, d’où a tissé sa toile le poëte chrétien Ludovic Arioste[10]. Quant à ce dernier, si je le rencontre ici, et qu’il parle une autre langue que la sienne, je ne lui porterai nul respect ; mais s’il parle en sa langue, je l’élèverai, par vénération, au-dessus de ma tête.

– Moi, je l’ai en italien, dit le barbier, mais je ne l’entends pas.

– Il ne serait pas bon non plus que vous l’entendissiez, répondit le curé ; et mieux aurait valu que ne l’entendît pas davantage un certain capitaine[11], qui ne nous l’aurait pas apporté en Espagne pour le faire castillan, car il lui a bien enlevé de son prix. C’est au reste, ce que feront tous ceux qui voudront faire passer les ouvrages en vers dans une autre langue ; quelque soin qu’ils mettent, et quelque habileté qu’ils déploient, jamais ils ne les conduiront au point de leur première naissance. Mon avis est que ce livre et tous ceux qu’on trouvera parlant de ces affaires de France soient descendus et déposés dans un puits sec, jusqu’à ce qu’on décide, avec plus de réflexion, ce qu’il faut faire d’eux.

J’excepte, toutefois, un certain Bernard del Carpio[12], qui doit se trouver par ici, et un autre encore appelé Roncevaux[13], lesquels, s’ils tombent dans mes mains, passeront aussitôt dans celles de la gouvernante, et de là, sans aucune rémission, dans celles du feu. »

De tout cela, le barbier demeura d’accord, et trouva la sentence parfaitement juste, tenant son curé pour si bon chrétien et si amant de la vérité, qu’il n’aurait pas dit autre chose qu’elle pour toutes les richesses du monde. En ouvrant un autre volume, il vit que c’était Palmerin d’Olive, et, près de celui-là, s’en trouvait un autre qui s’appelait Palmerin d’Angleterre. À cette vue, le licencié s’écria :

« Cette olive, qu’on la broie et qu’on la brûle, et qu’il n’en reste pas même de cendres ; mais cette palme d’Angleterre, qu’on la conserve comme chose unique, et qu’on fasse pour elle une cassette aussi précieuse que celle qu’Alexandre trouva dans les dépouilles de Darius, et qu’il destina à renfermer les œuvres du poëte Homère. Ce livre-ci, seigneur compère, est considérable à deux titres : d’abord parce qu’il est très-bon en lui-même ; ensuite, parce qu’il passe pour être l’ouvrage d’un spirituel et savant roi du Portugal. Toutes les aventures du château de Miraguarda sont excellentes et d’un heureux enlacement ; les propos sont clairs, sensés, de bon goût, et toujours appropriés au caractère de celui qui parle, avec beaucoup de justesse et d’intelligence[14]. Je dis donc, sauf votre meilleur avis, seigneur maître Nicolas, que ce livre et l’Amadis de Gaule soient exemptés du feu, mais que tous les autres, sans plus de demandes et de réponses, périssent à l’instant.

– Non, non, seigneur compère, répliqua le barbier, car celui que je tiens est le fameux Don Bélianis.

– Quant à celui-là, reprit le curé, ses deuxième, troisième et quatrième parties auraient besoin d’un peu de rhubarbe pour purger leur trop grande bile ; il faudrait en ôter aussi toute cette histoire du château de la Renommée, et quelques autres impertinences de même étoffe[15]. Pour cela, on peut lui donner le délai d’outre-mer[16], et, s’il se corrige ou non, l’on usera envers lui de miséricorde ou de justice. En attendant, gardez-les chez vous, compère, et ne les laissez lire à personne.

– J’y consens, » répondit le barbier.

Et, sans se fatiguer davantage à feuilleter des livres de chevalerie, le curé dit à la gouvernante de prendre tous les grands volumes et de les jeter à la basse-cour.

Il ne parlait ni à sot ni à sourd, mais bien à quelqu’un qui avait plus envie de les brûler que de donner une pièce de toile à faire au tisserand, quelque grande et fine qu’elle pût être. Elle en prit donc sept ou huit d’une seule brassée, et les lança par la fenêtre ; mais voulant trop en prendre à la fois, un d’eux était tombé aux pieds du barbier, qui le ramassa par envie de savoir ce que c’était, et lui trouva pour titre Histoire du fameux chevalier Tirant le Blanc.

« Bénédiction ! dit le curé en jetant un grand cri ; vous avez là Tirant le Blanc ! Donnez-le vite, compère, car je réponds bien d’avoir trouvé en lui un trésor d’allégresse et une mine de divertissements. C’est là que se rencontrent don Kyrie-Eleison de Montalban, un valeureux chevalier, et son frère Thomas de Montalban, et le chevalier de Fonséca, et la bataille que livra au dogue le valeureux Tirant, et les finesses de la demoiselle Plaisir-de-ma-vie, avec les amours et les ruses de la veuve Reposée[17], et Madame l’impératrice amoureuse d’Hippolyte, son écuyer. Je vous le dis en vérité, seigneur compère, pour le style, ce livre est le meilleur du monde. Les chevaliers y mangent, y dorment, y meurent dans leurs lits, y font leurs testaments avant de mourir, et l’on y conte mille autres choses qui manquent à tous les livres de la même espèce. Et pourtant je vous assure que celui qui l’a composé méritait, pour avoir dit tant de sottises sans y être forcé, qu’on l’envoyât ramer aux galères tout le reste de ses jours[18]. Emportez le livre chez vous, et lisez-le, et vous verrez si tout ce que j’en dis n’est pas vrai.

- Vous serez obéi, répondit le barbier ; mais que ferons-nous de tous ces petits volumes qui restent ?

– Ceux-là, dit le curé, ne doivent pas être des livres de chevalerie, mais de poésie. »

Il en ouvrit un, et vit que c’était la Diane de Jorge de Montemayor[19]. Croyant qu’ils étaient tous de la même espèce :

« Ceux-ci, dit-il, ne méritent pas d’être brûlés avec les autres ; car ils ne font ni ne feront jamais le mal qu’ont fait ceux de la chevalerie. Ce sont des livres d’innocente récréation, sans danger pour le prochain.

– Ah ! bon Dieu ! monsieur le curé, s’écria la nièce, vous pouvez bien les envoyer rôtir avec le reste ; car si mon oncle guérit de la maladie de chevalerie errante, en lisant ceux-là il n’aurait qu’à s’imaginer de se faire berger, et de s’en aller par les prés et les bois, chantant et jouant de la musette ; ou bien de se faire poëte, ce qui serait pis encore, car c’est, à ce qu’on dit, une maladie incurable et contagieuse.

– Cette jeune fille a raison, dit le curé, et nous ferons bien d’ôter à notre ami, si facile à broncher, cette occasion de rechute. Puisque nous commençons par la Diane de Montemayor, je suis d’avis qu’on ne la brûle point, mais qu’on en ôte tout ce qui traite de la sage Félicie et de l’Onde enchantée et presque tous les grands vers. Qu’elle reste, j’y consens de bon coeur, avec sa prose et l’honneur d’être le premier de ces sortes de livres.

– Celui qui vient après, dit le barbier, est la Diane appelée la seconde du Salmantin ; puis un autre portant le même titre, mais dont l’auteur est Gil Polo.

– Pour celle du Salmantin[20], répondit le curé, qu’elle aille augmenter le nombre des condamnés de la basse-cour ; et qu’on garde celle de Gil Polo[21] comme si elle était d’Apollon lui-même. Mais passons outre, seigneur compère, et dépêchons-nous, car il se fait tard.

– Celui-ci, dit le barbier, qui en ouvrait un autre, renferme les Dix livres de Fortune d’amour, composés par Antonio de Lofraso, poëte de Sardaigne[22].

– Par les ordres que j’ai reçus, s’écria le curé, depuis qu’Apollon est Apollon, les muses des muses et les poëtes des poëtes, jamais on n’a composé livre si gracieux et si extravagant. Dans son espèce, c’est le meilleur et l’unique de tous ceux qui ont paru à la clarté du jour, et qui ne l’a pas lu peut se vanter de n’avoir jamais rien lu d’amusant. Amenez ici, compère, car je fais plus de cas de l’avoir trouvé que d’avoir reçu en cadeau une soutane de taffetas de Florence. »

Et il le mit à part avec une grande joie.

« Ceux qui suivent, continua le barbier, sont le Pasteur d’Ibérie[23], les Nymphes de Hénarès[24], et les Remèdes à la jalousie[25].

– Il n’y a rien de mieux à faire, dit le curé, que de les livrer au bras séculier de la gouvernante, et qu’on ne me demande pas le pourquoi, car je n’aurais jamais fini.

– Voici maintenant le Berger de Philida[26].

– Ce n’est pas un berger, dit le curé, mais bien un sage et ingénieux courtisan. Qu’on le garde comme une relique.

– Ce grand-là qui vient ensuite, dit le barbier, s’intitule Trésor de poésies variées[27].

– Si elles étaient moins nombreuses, reprit le curé, elles n’en vaudraient que mieux. Il faut que ce livre soit sarclé, échardonné et débarrassé de quelques bassesses qui nuisent à ses grandeurs. Qu’on le garde pourtant, parce que son auteur est mon ami, et par respect pour ses autres œuvres, plus relevées et plus héroïques.

– Celui-ci, continua le barbier, est le Chansonnier de Lopez Maldonado[28].

– L’auteur de ce livre, répondit le curé, est encore un de mes bons amis. Dans sa bouche, ses vers ravissent ceux qui les entendent, et telle est la suavité de sa voix, que, lorsqu’il les chante, il enchante. Il est un peu long dans les églogues ; mais ce qui est bon n’est jamais de trop. Qu’on le mette avec les réservés. Mais quel est le livre qui est tout près ?

– C’est la Galatée de Miguel de Cervantès, répondit le barbier.

– Il y a bien des années, reprit le curé, que ce Cervantès est un de mes amis, et je sais qu’il est plus versé dans la connaissance des infortunes que dans celle de la poésie. Son livre ne manque pas d’heureuse invention ; mais il propose et ne conclut rien. Attendons la seconde partie qu’il promet[29] ; peut-être qu’en se corrigeant il obtiendra tout à fait la miséricorde qu’on lui refuse aujourd’hui. En attendant, seigneur compère, gardez-le reclus en votre logis.

– Très-volontiers, répondit maître Nicolas. En voici trois autres qui viennent ensemble. Ce sont l’Araucana de don Alonzo de Ercilla, l’Austriada de Juan Rufo, juré de Cordoue, et le Monserrate de Cristoval de Viruès, poëte valencien.

– Tous les trois, dit le curé, sont les meilleurs qu’on ait écrits en vers héroïques dans la langue espagnole, et ils peuvent le disputer aux plus fameux d’Italie. Qu’on les garde comme les plus précieux bijoux de poésie que possède l’Espagne[30]. »

Enfin le curé se lassa de manier tant de livres et voulut que, sans plus d’interrogatoire, on jetât tout le reste au feu. Mais le barbier en tenait déjà un ouvert qui s’appelait les Larmes d’Angélique[31].

« Ah ! je verserais les miennes, dit le curé, si j’avais fait brûler un tel livre, car son auteur fut un des fameux poëtes, non-seulement de l’Espagne, mais du monde entier, et il a merveilleusement réussi dans la traduction de quelques fables d’Ovide. »


I, V I, VI I, VII



Notes

  1. On ne sait pas précisément ni quel fut l’auteur primitif d’Amadis de Gaule, ni même en quel pays parut originairement ce livre célèbre. À coup sûr, ce n’est point en Espagne. Les uns disent qu’il venait de Flandre ; d’autres, de France ; d’autres, de Portugal. Cette dernière opinion paraît la plus fondée. On peut croire, jusqu’à preuve contraire, que l’auteur original de l’Amadis est le Portugais Vasco de Lobeira, qui vivait, selon Nicolas Antonio, sous le roi Denis (Dionis), à la fin du treizième siècle, et, selon Clemencin, sous le roi Jean Ier, à la fin du quatorzième. Des versions espagnoles circulèrent d’abord par fragments ; sur ces fragments manuscrits se firent les éditions partielles du quinzième siècle, et l’arrangeur Garcia Ordoñez de Montalvo forma, en les compilant, son édition complète de 1525. D’Herberay donna, en 1540, une traduction française de l’Amadis, fort goûtée en son temps, mais oubliée depuis l’imitation libre du comte de Tressan, que tout le monde connaît.
  2. Ce livre est intitulé : Le Rameau qui sort des quatre livres d’Amadis de Gaule, appelé les Prouesses du très-vaillant chevalier Esplandian, fils de l’excellent roi Amadis de Gaule, Alcala, 1588. Son auteur est Garcia Ordoñez de Montalvo, l’éditeur de l’Amadis. Il annonce, au commencement, que ces Prouesses furent écrites en grec par maître Hélisabad, chirurgien d’Amadis, et qui les a traduites. C’est pour cela qu’il donne à son livre le titre étrange de las Sergas, mot mal forgé du grec εργα. Il voulait dire las Ergas.
  3. L’histoire d’Amadis de Grèce a pour titre : Chronique du très-vaillant prince et chevalier de l’Ardente-Epée Amadis de Grèce, etc., Lisbonne, 1596. L’auteur dit aussi qu’elle fut écrite en grec par le sage Alquife, puis traduite en latin, puis en romance. Nicolas Antonio, dans sa Bibliothèque espagnole, t. XI, 394, compte jusqu’à vingt livres de chevalerie écrits sur les aventures des descendants d’Amadis.
  4. L’auteur de ces deux ouvrages est Antonio de Torquémada.
  5. Ou Félix-Mars d’Hircanie, publié par Melchior de Ortéga, chevalier d’Ubéda, Valladolid, 1556.
  6. Sa mère Marcelina, femme du prince Florasan de Misia, le mit au jour dans un bois, et le confia à une femme sauvage, appelée Balsagina, qui, des noms réunis de ses parents, le nomma Florismars, puis Félix-Mars.
  7. Chronique du très-vaillant chevalier Platir, fils de l’empereur Primaléon, Valladolid, 1533. L’auteur de cet ouvrage est inconnu, comme le sont la plupart de ceux qui ont écrit des livres de chevalerie.
  8. Livre de l’invincible chevalier Lepolemo, et des exploits qu’il fit, s’appelant le chevalier de la Croix, Tolède, 1562 et 1563. Ce livre a deux parties, dont l’une, au dire de l’auteur, fut écrite en arabe, sur l’ordre du sultan Zuléma, par un More nommé Zarton, et traduite par un captif de Tunis ; l’autre en grec, par le roi Artidore.
  9. Cet ouvrage est formé de quatre parties : la première, composée par Diego Ordoñez de Calahorra, fut imprimée en 1502, et dédiée à Martin Cortez, fils de Fernand Cortez ; la seconde, écrite par Pedro de la Sierra, fut imprimée à Saragosse, en 1586 ; les deux dernières, composées par le licencié Marcos Martinez, parurent aussi à Saragosse, en 1603.
  10. Tout le monde sait que Boyardo est auteur de Roland amoureux, et l’Arioste de Roland furieux.
  11. Ce capitaine est don Geronimo Ximenez de Urrea, qui fit imprimer sa traduction à Lyon, en 1556. Don Diego de Mendoza avait dit de lui : « Et don Geronimo de Urrea n’a-t-il pas gagné renom de noble écrivain et beaucoup d’argent, ce qui importe plus, pour avoir traduit le Roland furieux, c’est-à-dire pour avoir mis, où l’auteur disait cavaglieri, cavalleros ; arme, armas ; amori, amores ? De cette façon, j’écrirais plus de livres que n’en fit Mathusalem. »
  12. Ce poëme, écrit en octaves, est celui d’Agustin Alonzo, de Salamanque, Tolède, 1585. Il ne faut pas le confondre avec celui de l’évêque Balbuéna, qui ne parut qu’après la mort de Cervantès.
  13. De Francisco Garrido de Villena. Tolède, 1585.
  14. Le premier des Palmerins est intitulé : Livre du fameux chevalier Palmerin d’Olive, qui fit par le monde de grands exploits d’armes, sans savoir de qui il était fils, Médina del Campo, 1563. Son auteur est une femme portugaise, à ce qu’on suppose, dont le nom est resté inconnu. L’autre Palmerin (Chronica do famoso é muito esforzado cavaleiro Palmeirim da Ingalaterra, etc.), est formé de six parties. Les deux premières sont attribuées, par les uns, au roi Jean II, par d’autres, à l’infant don Louis, père du prieur de Ocrato, qui disputa la couronne de Portugal à Philippe II ; par d’autres encore, à Francisco de Moraes. Les troisième et quatrième parties furent composées par Diego Fernandez ; les cinquième et sixième, par Balthazar Gonzalez Lobato, tous Portugais.
  15. Ce roman est intitulé : Livre du valeureux et invincible prince don Bélianis de Grèce, fils de l’empereur don Béliano et de l’impératrice Clorinda ; traduit de la langue grecque, dans laquelle l’écrivit le sage Friston, par un fils du vertueux Torribio Fernandez, Burgos, 1579. Ce fils du vertueux Torribio était le licencié Geronimo Fernandez, avocat à Madrid.
  16. C’est-à-dire le délai nécessaire pour assigner en justice ceux qui résident aux colonies, six mois au moins.
  17. L’une était suivante et l’autre duègne de la princesse Carmésina, prétendue de Tirant le Blanc.
  18. Cet auteur inconnu, qui méritait les galères, au dire du curé, intitula son ouvrage : Tirant le Blanc, de Roche-Salée, chevalier de la Jarretière, qui, par ses hauts faits de chevalerie, devint prince et césar de l’empire grec. Le héros se nomme Tirant, parce que son père était seigneur de la marche de Tirania, et Blanco, parce que sa mère s’appelait Blanche ; on ajouta de Roche-Salée, parce qu’il était seigneur d’un château fort bâti sur une montagne de sel. Ce livre, l’un des plus anciens du genre, fut probablement écrit en portugais par un Valencien nommé Juannot Martorell. Une traduction en langue limousine, faite par celui-ci et terminée, après sa mort, par Juan de Galba, fut imprimée à Valence en 1490. Les exemplaires de la traduction espagnole publiée à Valladolid, en 1516, sont devenus d’une extrême rareté. Ce livre manque dans la collection de romans originaux de chevalerie que possède la bibliothèque impériale de Paris. On l’a même vainement cherché dans toute l’Espagne, pour la bibliothèque de Madrid, et les commentateurs sont obligés de le citer en italien ou en français.
  19. Portugais : il était poëte, musicien et soldat. Il fut tué dans le Piémont, en 1561.
  20. Salmantin veut dire de Salamanque. C’était un médecin de cette ville, nommé Alonzo Perez.
  21. Poëte valencien, qui continua l’oeuvre de Montemayor, sous le titre de Diana enamorada.
  22. Voici le titre de l’ouvrage : Les dix livres de Fortune d’amour, où l’on trouvera les honnêtes et paisibles amours du berger Frexano et de la belle bergère Fortune, Barcelone, 1573.
  23. Par don Bernardo de la Vega, chanoine de Tucuman, Séville, 1591.
  24. Par Bernardo Gonzalez de Bobadilla, Alcala, 1587.
  25. Par Bartolome Lopez de Enciso, Madrid, 1586.
  26. Par Luis Galvez de Montalvo, Madrid, 1582.
  27. Par don Pedro Padilla, Madrid, 1575.
  28. Imprimé à Madrid en 1586.
  29. Cervantès renouvela, dans la dédicace de Persilès y Sigismunda, peu de jours avant sa mort, la promesse de donner cette seconde partie de la Galatée. Mais elle ne fut point trouvée parmi ses écrits.
  30. Le grand poëme épique de l’Araucana est le récit de la conquête de l’Arauco, province du Chili, par les Espagnols. Alonzo de Ecilla faisait partie de l’expédition. L’Austriada est l’histoire héroïque de don Juan d’Autriche, depuis la révolte des Morisques de Grenade jusqu’à la bataille de Lépante. Enfin le Monserrate décrit la pénitence de saint Garin et la fondation du monastère de Monserrat, en Catalogne, dans le neuvième siècle.
  31. Poëme en douze chants, de Luis Barahona de Soto, 1586.




De la seconde sortie de notre bon chevalier don Quichotte de la Manche


I, VI I, VII I, VIII



On en était là, quand don Quichotte se mit à jeter de grands cris.

« Ici, disait-il, ici, valeureux chevaliers, c’est ici qu’il faut montrer la force de vos bras invincibles, car les gens de la cour emportent tout l’avantage du tournoi. »

Pour accourir à ce tapage, on laissa là l’inventaire des livres qui restaient. Aussi croit-on que sans être entendus ni confrontés, la Caroléa[1] et Léon d’Espagne[2] s’en allèrent au feu avec les Gestes de l’empereur, composés par don Luis de Avila[3], car sans doute ils se trouvaient dans la bibliothèque ; et peut-être, si le curé les eût vus, n’auraient-ils point subi ce rigoureux arrêt.

Quand ils arrivèrent auprès de don Quichotte, il avait quitté son lit, et continuait à la fois ses cris et ses extravagances, frappant de tous côtés, d’estoc et de taille, mais aussi éveillé que s’il n’eût jamais dormi. On le prit à bras-le-corps, et par force on le recoucha.

Quand il se fut un peu calmé, il se tourna vers le curé pour lui adresser la parole, et lui dit :

« En vérité, seigneur archevêque Turpin, c’est une grande honte que ceux de nous qui nous appelons les douze pairs, nous laissions si bonnement remporter la victoire de ce tournoi aux chevaliers de la cour, après que nous autres, les chevaliers errants, en avons enlevé les prix ces trois jours passés[4].

– Faites silence, seigneur compère, répondit le curé ; s’il plaît à Dieu, la chance tournera, et ce qu’on perd aujourd’hui se peut gagner demain ; ne vous occupez, pour le moment, que de votre santé, car il me semble que vous devez être harassé et peut-être blessé grièvement.

– Blessé, non, reprit don Quichotte ; mais moulu et rompu, cela ne fait pas doute : car ce bâtard de Roland m’a roué de coups avec le tronc d’un chêne, et tout cela de pure jalousie, parce qu’il voit que je suis le seul pour tenir tête à ses fanfaronnades. Mais je ne m’appellerais pas Renaud de Montauban, s’il ne me le payait, quand je sortirai de ce lit, en dépit de tous les enchantements qui le protègent. Quant à présent, qu’on me donne à manger; car c’est ce qui peut me venir de plus à propos, et qu’on laisse à ma charge le soin de ma vengeance. »

On s’empressa d’obéir et de lui apporter à manger ; après quoi ils restèrent, lui, encore une fois endormi, et les autres, émerveillés de sa folie.

Cette même nuit, la gouvernante brûla et calcina autant de livres qu’il s’en trouvait dans la basse-cour et dans toute la maison, et tels d’entre eux souffrirent la peine du feu, qui méritaient d’être conservés dans d’éternelles archives. Mais leur mauvais sort et la paresse de l’examinateur ne permirent point qu’ils en échappassent, et ainsi s’accomplit pour eux le proverbe, que souvent le juste paye pour le pécheur.

Un des remèdes qu’imaginèrent pour le moment le curé et le barbier contre la maladie de leur ami, ce fut qu’on murât la porte du cabinet des livres, afin qu’il ne les trouvât plus quand il se lèverait (espérant qu’en ôtant la cause, l’effet cesserait aussi), et qu’on lui dît qu’un enchanteur les avaient emportés, le cabinet et tout ce qu’il y avait dedans; ce qui fut exécuté avec beaucoup de diligence. Deux jours après, don Quichotte se leva, et la première chose qu’il fit fut d’aller voir ses livres. Mais ne trouvant plus le cabinet où il l’avait laissé, il s’en allait le cherchant à droite et à gauche, revenait sans cesse où il avait coutume de rencontrer la porte, en tâtait la place avec les mains, et, sans mot dire, tournait et retournait les yeux de tous côtés. Enfin, au bout d’un long espace de temps, il demanda à la gouvernante où se trouvait le cabinet des livres. La gouvernante, qui était bien stylée sur ce qu’elle devait répondre, lui dit :

« Quel cabinet ou quel rien du tout cherche Votre Grâce ? Il n’y a plus de cabinet ni de livres dans cette maison, car le diable lui-même a tout emporté.

– Ce n’était pas le diable, reprit la nièce, mais bien un enchanteur qui est venu sur une nuée, la nuit après que Votre Grâce est partie d’ici, et, mettant pied à terre d’un serpent sur lequel il était à cheval, il entra dans le cabinet, et je ne sais ce qu’il y fit, mais au bout d’un instant il sortit en s’envolant par la toiture, et laissa la maison toute pleine de fumée ; et quand nous voulûmes voir ce qu’il laissait de fait, nous ne vîmes plus ni livres, ni chambre. Seulement, nous nous souvenons bien, la gouvernante et moi, qu’au moment de s’envoler, ce méchant vieillard nous cria d’en haut que c’était par une secrète inimitié qu’il portait au maître des livres et du cabinet qu’il faisait dans cette maison le dégât qu’on verrait ensuite. Il ajouta aussi qu’il s’appelait le sage Mugnaton.

– Freston, il a dû dire[5], reprit don Quichotte.

– Je ne sais, répliqua la gouvernante, s’il s’appelait Freston ou Friton, mais, en tout cas, c’est en ton que finit son nom.

– En effet, continua don Quichotte, c’est un savant enchanteur, mon ennemi mortel, qui m’en veut parce qu’il sait, au moyen de son art et de son grimoire, que je dois, dans la suite des temps, me rencontrer en combat singulier avec un chevalier qu’il favorise, et que je dois aussi le vaincre, sans que sa science puisse en empêcher : c’est pour cela qu’il s’efforce de me causer tous les déplaisirs qu’il peut ; mais je l’informe, moi, qu’il ne pourra ni contredire ni éviter ce qu’a ordonné le ciel.

– Qui peut en douter ? dit la nièce. Mais, mon seigneur oncle, pourquoi vous mêlez-vous à toutes ces querelles ? Ne vaudrait-il pas mieux rester pacifiquement dans sa maison que d’aller par le monde chercher du meilleur pain que celui de froment, sans considérer que bien des gens vont quérir de la laine qui reviennent tondus ?

– Ô ma nièce ! répondit don Quichotte, que vous êtes peu au courant des choses ! avant qu’on me tonde, moi, j’aurai rasé et arraché la barbe à tous ceux qui s’imagineraient me toucher à la pointe d’un seul cheveu. »

Toutes deux se turent, ne voulant pas répliquer davantage, car elles virent que la colère lui montait à la tête.

Le fait est qu’il resta quinze jours dans sa maison, très-calme et sans donner le moindre indice qu’il voulût recommencer ses premières escapades ; pendant lequel temps il eut de fort gracieux entretiens avec ses deux compères, le curé et le barbier, sur ce qu’il prétendait que la chose dont le monde avait le plus besoin c’était de chevaliers errants, et qu’il fallait y ressusciter la chevalerie errante. Quelquefois le curé le contredisait, quelquefois lui cédait aussi ; car, à moins d’employer cet artifice, il eût été impossible d’en avoir raison.

Dans ce temps-là, don Quichotte sollicita secrètement un paysan, son voisin, homme de bien (si toutefois on peut donner ce titre à celui qui est pauvre), mais, comme on dit, de peu de plomb dans la cervelle. Finalement il lui conta, lui persuada et lui promit tant de choses, que le pauvre homme se décida à partir avec lui, et à lui servir d’écuyer. Entre autres choses, don Quichotte lui disait qu’il se disposât à le suivre de bonne volonté, parce qu’il pourrait lui arriver telle aventure qu’en un tour de main il gagnât quelque île, dont il le ferait gouverneur sa vie durant. Séduit par ces promesses et d’autres semblables, Sancho Panza (c’était le nom du paysan) planta là sa femme et ses enfants, et s’enrôla pour écuyer de son voisin.

Don Quichotte se mit aussitôt en mesure de chercher de l’argent, et, vendant une chose, engageant l’autre, et gaspillant toutes ses affaires, il ramassa une raisonnable somme.

Il se pourvut aussi d’une rondache de fer qu’il emprunta d’un de ses amis, et raccommoda du mieux qu’il put sa mauvaise salade brisée ; puis il avisa son écuyer Sancho du jour et de l’heure où il pensait se mettre en route, pour que celui-ci se munît également de ce qu’il jugerait le plus nécessaire. Surtout il lui recommanda d’emporter un bissac. L’autre promit qu’il n’y manquerait pas, et ajouta qu’il pensait aussi emmener un très-bon âne qu’il avait, parce qu’il ne se sentait pas fort habile sur l’exercice de la marche à pied. À ce propos de l’âne, don Quichotte réfléchit un peu, cherchant à se rappeler si, par hasard, quelque chevalier errant s’était fait suivre d’un écuyer monté comme au moulin. Mais jamais sa mémoire ne put lui en fournir un seul. Cependant il consentit à lui laisser emmener la bête, se proposant de l’accommoder d’une plus honorable monture dès qu’une occasion se présenterait, c’est-à-dire en enlevant le cheval au premier chevalier discourtois qui se trouverait sur son chemin. Il se pourvut aussi de chemises, et des autres choses qu’il put se procurer, suivant le conseil que lui avait donné l’hôtelier, son parrain.

Tout cela fait et accompli, et, ne prenant congé, ni Panza de sa femme et de ses enfants, ni don Quichotte de sa gouvernante et de sa nièce, un beau soir ils sortirent du pays sans être vus de personne, et ils cheminèrent si bien toute la nuit, qu’au point du jour ils se tinrent pour certains de n’être plus attrapés, quand même on se mettrait à leurs trousses.

il était fort grand matin, et les rayons du soleil, ne frappant que de biais, ne le gênaient point encore

Sancho Panza s’en allait sur son âne, comme un patriarche, avec son bissac, son outre, et, de plus, une grande envie de se voir déjà gouverneur de l’île que son maître lui avait promise. Don Quichotte prit justement la même direction et le même chemin qu’à sa première sortie, c’est-à-dire à travers la plaine de Montiel, où il cheminait avec moins d’incommodité que la fois passée, car il était fort grand matin, et les rayons du soleil, ne frappant que de biais, ne le gênaient point encore. Sancho Panza dit alors à son maître :

« Que Votre Grâce fasse bien attention, seigneur chevalier errant, de ne point oublier ce que vous m’avez promis au sujet d’une île, car, si grande qu’elle soit, je saurai bien la gouverner. »

À quoi répondit don Quichotte :

« Il faut que tu saches, ami Sancho Panza, que ce fut un usage très-suivi par les anciens chevaliers errants de faire leurs écuyers gouverneurs des îles ou royaumes qu’ils gagnaient, et je suis bien décidé à ce qu’une si louable coutume ne se perde point par ma faute. Je pense au contraire y surpasser tous les autres : car maintes fois, et même le plus souvent, ces chevaliers attendaient que leurs écuyers fussent vieux; c’est quand ceux-ci étaient rassasiés de servir et las de passer de mauvais jours et de plus mauvaises nuits, qu’on leur donnait quelque titre de comte ou pour le moins de marquis[6], avec quelque vallée ou quelque province à l’avenant ; mais si nous vivons, toi et moi, il peut bien se faire qu’avant six jours je gagne un royaume fait de telle sorte qu’il en dépende quelques autres, ce qui viendrait tout à point pour te couronner roi d’un de ceux-ci. Et que cela ne t’étonne pas, car il arrive à ces chevaliers des aventures si étranges, d’une façon si peu vue et si peu prévue, que je pourrais facilement te donner encore plus que je ne te promets.

– À ce train-là, répondit Sancho Panza, si, par un de ces miracles que raconte Votre Grâce, j’allais devenir roi, Juana Gutierrez, ma ménagère, ne deviendrait rien moins que reine, et mes enfants infants.

– Qui en doute ? répondit don Quichotte.

– Moi, j’en doute, répliqua Sancho ; car j’imagine que, quand même Dieu ferait pleuvoir des royaumes sur la terre, aucun ne s’ajusterait bien à la tête de Mari-Gutierrez. Sachez, seigneur, qu’elle ne vaut pas deux deniers pour être reine. Comtesse lui irait mieux ; encore serait-ce avec l’aide de Dieu.

– Eh bien ! laisses-en le soin à Dieu, Sancho, répondit don Quichotte ; il lui donnera ce qui sera le plus à sa convenance, et ne te rapetisse pas l’esprit au point de venir à te contenter d’être moins que gouverneur de province.

– Non, vraiment, mon seigneur, répondit Sancho, surtout ayant en Votre Grâce un si bon et si puissant maître, qui saura me donner ce qui me convient le mieux et ce que mes épaules pourront porter. »

I, VI I, VII I, VIII



Notes

  1. Il y avait, à l’époque de Cervantès, deux poëmes de ce nom sur les victoires de Charles-Quint : l’un de Geronimo Sampere, Valence, 1560 ; l’autre de Juan Ochoa de la Salde, Lisbonne, 1585.
  2. El León de España, poëme en octaves, de Pedro de la Vecilla Castellanos, sur les héros et les martyrs de l’ancien royaume de Léon. Salamanque, 1586.
  3. Los hechos del imperador. C’est un autre poëme (Carlo famoso), en cinquante chants et en l’honneur de Charles-Quint, composé, non par don Luis de Avila, mais par don Luis Zapata. Il y a dans le texte une faute de l’auteur ou de l’imprimeur.
  4. Allusion au tournoi de Persépolis, dans le roman de Bélianis de Grèce.
  5. Cervantès aura sans doute écrit Friston, nom de l’enchanteur, auteur supposé de Bélianis, qui habitait la forêt de la Mort.
  6. En Espagne, dans la hiérarchie nobiliaire, le titre de marquis est inférieur à celui de comte. C’est le contraire en Angleterre et en France.




Du beau succès qu’eut le valeureux don Quichotte dans l’épouvantable et inimaginable aventure des moulins à vent, avec d’autres événements dignes d’heureuse souvenance


I, VII I, VIII I, IX



En ce moment ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent qu’il y a dans cette plaine, et, dès que don Quichotte les vit, il dit à son écuyer :

« La fortune conduit nos affaires mieux que ne pourrait y réussir notre désir même. Regarde, ami Sancho ; voilà devant nous au moins trente démesurés géants, auxquels je pense livrer bataille et ôter la vie à tous tant qu’ils sont. Avec leurs dépouilles, nous commencerons à nous enrichir ; car c’est prise de bonne guerre, et c’est grandement servir Dieu que de faire disparaître si mauvaise engeance de la face de la terre.

– Quels géants ? demanda Sancho Panza.

– Ceux que tu vois là-bas, lui répondit son maître, avec leurs grands bras, car il y en a qui les ont de presque deux lieues de long.

– Prenez donc garde, répliqua Sancho ; ce que nous voyons là-bas ne sont pas des géants, mais des moulins à vent, et ce qui paraît leurs bras, ce sont leurs ailes, qui, tournées par le vent, font tourner à leur tour la meule du moulin.

– On voit bien, répondit don Quichotte, que tu n’es pas expert en fait d’aventures : ce sont des géants, te dis-je ; si tu as peur, ôte-toi de là, et va te mettre en oraison pendant que je leur livrerai une inégale et terrible bataille. »

En parlant ainsi, il donne de l’éperon à son cheval Rossinante, sans prendre garde aux avis de son écuyer Sancho, qui lui criait qu’à coup sûr c’étaient des moulins à vent et non des géants qu’il allait attaquer. Pour lui, il s’était si bien mis dans la tête que c’étaient des géants, que non-seulement il n’entendait point les cris de son écuyer Sancho, mais qu’il ne parvenait pas, même en approchant tout près, à reconnaître la vérité. Au contraire, et tout en courant, il disait à grands cris :

« Ne fuyez pas, lâches et viles créatures, c’est un seul chevalier qui vous attaque. »

Un peu de vent s’étant alors levé, les grandes ailes commencèrent à se mouvoir ; ce que voyant don Quichotte, il s’écria :

« Quand même vous remueriez plus de bras que le géant Briarée, vous allez me le payer. »

l’aile emporte avec elle le cheval et le chevalier

En disant ces mots, il se recommande du profond de son cœur à sa dame Dulcinée, la priant de le secourir en un tel péril ; puis, bien couvert de son écu, et la lance en arrêt, il se précipite, au plus grand galop de Rossinante, contre le premier moulin qui se trouvait devant lui ; mais, au moment où il perçait l’aile d’un grand coup de lance, le vent la chasse avec tant de furie qu’elle met la lance en pièces, et qu’elle emporte après elle le cheval et le chevalier, qui s’en alla rouler sur la poussière en fort mauvais état.

Sancho Panza accourut à son secours de tout le trot de son âne, et trouva, en arrivant près de lui, qu’il ne pouvait plus remuer, tant le coup et la chute avaient été rudes.

« Miséricorde ! s’écria Sancho, n’avais-je pas bien dit à Votre Grâce qu’elle prît garde à ce qu’elle faisait, que ce n’était pas autre chose que des moulins à vent, et qu’il fallait, pour s’y tromper, en avoir d’autres dans la tête ?

– Paix, paix ! ami Sancho, répondit don Quichotte : les choses de la guerre sont plus que toute autre sujettes à des chances continuelles ; d’autant plus que je pense, et ce doit être la vérité, que ce sage Freston, qui m’a volé les livres et le cabinet, a changé ces géants en moulins pour m’enlever la gloire de les vaincre : tant est grande l’inimitié qu’il me porte ! Mais en fin de compte son art maudit ne prévaudra pas contre la bonté de mon épée.

– Dieu le veuille, comme il le peut, » répondit Sancho Panza.

Et il aida son maître à remonter sur Rossinante, qui avait les épaules à demi déboîtées. En conversant sur l’aventure, ils suivirent le chemin du Port-Lapice, parce que, disait don Quichotte, comme c’est un lieu de grand passage, on ne pouvait manquer d’y rencontrer toutes sortes d’aventures. Seulement, il s’en allait tout chagrin de ce que sa lance lui manquât et, faisant part de ce regret à son écuyer, il lui dit :

« Je me souviens d’avoir lu qu’un chevalier espagnol nommé Diego Perez de Vargas, ayant eu son épée brisée dans une bataille, arracha d’un chêne une forte branche, ou peut-être le tronc, et, avec cette arme, fit de tels exploits, et assomma tant de Mores, qu’on lui donna le surnom d’assommoir, que lui et ses descendants ajoutèrent depuis au nom de Vargas[1].

Je t’ai dit cela, parce que je pense arracher du premier chêne, gris ou vert, que je rencontre, une branche aussi forte que celle-là, avec laquelle j’imagine faire de telles prouesses, que tu te tiennes pour heureux d’en avoir mérité le spectacle et d’être témoin de merveilles qu’on aura peine à croire.

– À la volonté de Dieu, répondit Sancho ; je le crois tout comme vous le dites. Mais Votre Grâce ferait bien de se redresser un peu, car il me semble qu’elle se tient quelque peu de travers, et ce doit être l’effet des secousses de sa chute.

– Aussi vrai que tu le dis, reprit don Quichotte ; et si je ne me plains pas de la douleur que j’endure, c’est parce qu’il est interdit aux chevaliers errants de se plaindre d’aucune blessure, quand même les entrailles leur sortiraient de la plaie[2].

– S’il en est ainsi, je n’ai rien à répondre, répliqua Sancho ; mais Dieu sait si je ne serais pas ravi de vous entendre plaindre, dès que quelque chose vous ferait mal. Pour moi, je puis dire que je me plaindrais au plus petit bobo, à moins toutefois que cette défense de se plaindre ne s’étende aux écuyers des chevaliers errants. »

Don Quichotte ne put s’empêcher de rire de la simplicité de son écuyer, et lui déclara qu’il pouvait fort bien se plaindre, quand et comme il lui plairait, avec ou sans envie, n’ayant jusque-là rien lu de contraire dans les lois de la chevalerie.

Sancho lui fit remarquer alors qu’il était l’heure du dîner. Don Quichotte répondit qu’il ne se sentait point d’appétit pour le moment, mais que lui pouvait manger tout à sa fantaisie. Avec cette permission, Sancho s’arrangea du mieux qu’il put sur son âne, et, tirant de son bissac des provisions qu’il y avait mises, il s’en allait mangeant et cheminant au petit pas derrière son maître. De temps en temps il portait l’outre à sa bouche de si bonne grâce, qu’il aurait fait envie au plus galant cabaretier de Malaga. Et tandis qu’il marchait ainsi, avalant un coup sur l’autre, il ne se rappelait aucune des promesses que son maître lui avait faites, et regardait, non comme un rude métier, mais comme un vrai délassement, de s’en aller cherchant des aventures, si périlleuses qu’elles pussent être.

Finalement, ils passèrent cette nuit sous un massif d’arbres, de l’un desquels don Quichotte rompit une branche sèche qui pouvait au besoin lui servir de lance, et y ajusta le fer de celle qui s’était brisée. Don Quichotte ne dormit pas de toute la nuit, pensant à sa dame Dulcinée, pour se conformer à ce qu’il avait lu dans ses livres, que les chevaliers errants passaient bien des nuits sans dormir au milieu des forêts et des déserts, s’entretenant du souvenir de leurs dames. Sancho Panza ne la passa point de même ; car, comme il avait l’estomac plein, et non d’eau de chicorée, il n’en fit d’un bout à l’autre qu’un somme. Au matin, il fallut la voix de son maître pour l’éveiller, ce que ne pouvaient faire ni les rayons du soleil, qui lui donnaient en plein sur le visage, ni le chant de mille oiseaux qui saluaient joyeusement la venue du nouveau jour. En se frottant les yeux, Sancho fit une caresse à son outre, et, la trouvant un peu plus maigre que la nuit d’avant, son cœur s’affligea, car il lui sembla qu’ils ne prenaient pas le chemin de remédier sitôt à sa disette. Don Quichotte ne se soucia point non plus de déjeuner, préférant, comme on l’a dit, se repaître de succulents souvenirs.

Ils reprirent le chemin du Port-Lapice, et, vers trois heures de l’après-midi, ils en découvrirent l’entrée :

« C’est ici, dit à cette vue don Quichotte, que nous pouvons, ami Sancho, mettre les mains jusqu’aux coudes dans ce qu’on appelle aventures. Mais prends bien garde que, me visses-tu dans le plus grand péril du monde, tu ne dois pas mettre l’épée à la main pour me défendre, à moins que tu ne t’aperçoives que ceux qui m’attaquent sont de la canaille et des gens de rien, auquel cas tu peux me secourir; mais si c’étaient des chevaliers, il ne t’est nullement permis ni concédé par les lois de la chevalerie de me porter secours, jusqu’à ce que tu sois toi-même armé chevalier.

– Par ma foi, seigneur, répondit Sancho, Votre Grâce en cela sera bien obéie, d’autant plus que de ma nature je suis pacifique, et fort ennemi de me fourrer dans le tapage et les querelles. Mais, à vrai dire, quand il s’agira de défendre ma personne, je ne tiendrai pas compte de ces lois ; car celles de Dieu et des hommes permettent à chacun de se défendre contre quiconque voudrait l’offenser.

– Je ne dis pas le contraire, répondit don Quichotte ; seulement, pour ce qui est de me secourir contre les chevaliers, tiens en bride tes mouvements naturels.

– Je répète que je n’y manquerai pas, répondit Sancho, et que je garderai ce commandement aussi bien que celui de chômer le dimanche ».

En devisant ainsi, ils découvrirent deux moines de l’ordre de Saint-Benoît, à cheval sur deux dromadaires, car les mules qu’ils montaient en avaient la taille, et portant leurs lunettes de voyage et leurs parasols. Derrière eux venait un carrosse entouré de quatre ou cinq hommes à cheval, et suivi de deux garçons de mules à pied. Dans ce carrosse était, comme on le sut depuis, une dame de Biscaye qui allait à Séville, où se trouvait son mari prêt à passer aux Indes avec un emploi considérable. Les moines ne venaient pas avec elle, mais suivaient le même chemin. À peine don Quichotte les eut-il aperçus, qu’il dit à son écuyer :

« Ou je suis bien trompé, ou nous tenons la plus fameuse aventure qui se soit jamais vue. Car ces masses noires qui se montrent là-bas doivent être, et sont, sans nul doute, des enchanteurs qui emmènent dans ce carrosse quelque princesse qu’ils ont enlevée ; il faut que je défasse ce tort à tout risque et de toute ma puissance.

– Ceci, répondit Sancho, m’a l’air d’être pire que les moulins à vent. Prenez garde, seigneur ; ce sont là des moines de Saint-Benoît, et le carrosse doit être à des gens qui voyagent. Prenez garde, je le répète, à ce que vous allez faire, et que le diable ne vous tente pas.

– Je t’ai déjà dit, Sancho, répliqua don Quichotte, que tu ne sais pas grand-chose en matière d’aventures. Ce que je te dis est la vérité, et tu le verras dans un instant. »

Tout en disant cela, il partit en avant, et alla se placer au milieu du chemin par où venaient les moines ; et dès que ceux-ci furent arrivés assez près pour qu’il crût pouvoir se faire entendre d’eux, il leur cria de toute sa voix :

« Gens de l’autre monde, gens diaboliques, mettez sur-le-champ en liberté les hautes princesses que vous enlevez et gardez violemment dans ce carrosse ; sinon préparez-vous à recevoir prompte mort pour juste châtiment de vos mauvaises œuvres. »

Les moines retinrent la bride et s’arrêtèrent, aussi émerveillés de la figure de don Quichotte que de ses propos, auxquels ils répondirent :

« Seigneur chevalier, nous ne sommes ni diaboliques ni de l’autre monde, mais bien des religieux de Saint-Benoît, qui suivons notre chemin, et nous ne savons si ce carrosse renferme ou non des princesses enlevées.

– Je ne me paye point de belles paroles, reprit don Quichotte, et je vous connais déjà, déloyale canaille. »

Puis, sans attendre d’autre réponse, il pique Rossinante, et se précipite, la lance basse, contre le premier moine, avec tant de furie et d’intrépidité, que, si le bon père ne se fût laissé tomber de sa mule, il l’aurait envoyé malgré lui par terre, ou grièvement blessé, ou mort peut-être. Le second religieux, voyant traiter ainsi son compagnon, prit ses jambes au cou de sa bonne mule, et enfila la venelle, aussi léger que le vent.

Sancho Panza, qui vit l’autre moine par terre, sauta légèrement de sa monture, et se jetant sur lui, se mit à lui ôter son froc et son capuce. Alors, deux valets qu’avaient les moines accoururent, et lui demandèrent pourquoi il déshabillait leur maître.

Sancho leur répondit que ses habits lui appartenaient légitimement, comme dépouilles de la bataille qu’avait gagnée son seigneur don Quichotte. Les valets, qui n’entendaient pas raillerie et ne comprenaient rien à ces histoires de dépouilles et de bataille, voyant que don Quichotte s’était éloigné pour aller parler aux gens du carrosse, tombèrent sur Sancho, le jetèrent à la renverse, et, sans lui laisser poil de barbe au menton, le rouèrent si bien de coups, qu’ils le laissèrent étendu par terre, sans haleine et sans connaissance. Le religieux ne perdit pas un moment pour remonter sur sa mule, tremblant, épouvanté, et le visage tout blême de frayeur. Dès qu’il se vit à cheval, il piqua du côté de son compagnon, qui l’attendait assez loin de là, regardant comment finirait cette alarme ; et tous deux, sans vouloir attendre la fin de toute cette aventure, continuèrent en hâte leur chemin, faisant plus de signes de croix que s’ils eussent eu le diable lui-même à leurs trousses.

Pour don Quichotte, il était allé, comme on l’a vu, parler à la dame du carrosse, et il lui disait :

« Votre Beauté, madame, peut désormais faire de sa personne tout ce qui sera le plus de son goût ; car la superbe de vos ravisseurs gît maintenant à terre, abattue par ce bras redoutable. Afin que vous ne soyez pas en peine du nom de votre libérateur, sachez que je m’appelle don Quichotte de la Manche, chevalier errant, et captif de la belle sans pareille doña Dulcinée du Toboso. Et, pour prix du bienfait que vous avez reçu de moi, je ne vous demande qu’une chose : c’est de retourner au Toboso, de vous présenter de ma part devant cette dame, et de lui raconter ce que j’ai fait pour votre liberté. »

Tout ce que disait don Quichotte était entendu par un des écuyers qui accompagnaient la voiture, lequel était Biscayen ; et celui-ci, voyant qu’il ne voulait pas laisser partir la voiture, mais qu’il prétendait, au contraire, la faire retourner au Toboso, s’approcha de don Quichotte, empoigna sa lance, et, dans une langue qui n’était pas plus du castillan que du biscayen, lui parla de la sorte :

« Va, chevalier, que mal ailles-tu ; par le Dieu qui créa moi, si le carrosse ne laisses, aussi bien mort tu es que Biscayen suis-je. »

Don Quichotte le comprit très-bien, et lui répondit avec un merveilleux sang-froid :

« Si tu étais chevalier, aussi bien que tu ne l’es pas, chétive créature, j’aurais déjà châtié ton audace et ton insolence. »

À quoi le Biscayen répliqua :

« Pas chevalier, moi! je jure à Dieu, tant tu as menti comme chrétien. Si lance jettes et épée tires, à l’eau tu verras comme ton chat vite s’en va. Biscayen par terre, hidalgo par mer, hidalgo par le diable, et menti tu as si autre chose dis.

– C’est ce que nous allons voir, » répondit don Quichotte ; et, jetant sa lance à terre, il tire son épée, embrasse son écu, et s’élance avec fureur sur le Biscayen, résolu à lui ôter la vie.

Le Biscayen, qui le vit ainsi venir, aurait bien désiré sauter en bas de sa mule, mauvaise bête de louage sur laquelle on ne pouvait compter ; mais il n’eut que le temps de tirer son épée, et bien lui prit de se trouver près du carrosse, d’où il saisit un coussin pour s’en faire un bouclier. Aussitôt ils se jetèrent l’un sur l’autre, comme s’ils eussent été de mortels ennemis. Les assistants auraient voulu mettre le holà ; mais ils ne purent en venir à bout, parce que le Biscayen jurait en son mauvais jargon que, si on ne lui laissait achever la bataille, il tuerait lui-même sa maîtresse et tous ceux qui s’y opposeraient. La dame du carrosse, surprise et effrayée de ce qu’elle voyait, fit signe au cocher de se détourner un peu, et, de quelque distance, se mit à regarder la formidable rencontre.

En s’abordant, le Biscayen déchargea un si vigoureux coup de taille sur l’épaule de don Quichotte, que, si l’épée n’eût rencontré la rondache, elle ouvrait en deux notre chevalier jusqu’à la ceinture. Don Quichotte, qui ressentit la pesanteur de ce coup prodigieux, jeta un grand cri en disant :

« Ô dame de mon âme, Dulcinée, fleur de beauté, secourez votre chevalier, qui, pour satisfaire à la bonté de votre cœur, se trouve en cette dure extrémité. »

Dire ces mots, serrer son épée, se couvrir de son écu, et assaillir le Biscayen, tout cela fut l’affaire d’un moment ; il s’élança, déterminé à tout aventurer à la chance d’un seul coup. Le Biscayen, le voyant ainsi venir à sa rencontre, jugea de son emportement par sa contenance, et résolut de jouer le même jeu que don Quichotte. Il l’attendait de pied ferme, bien couvert de son coussin, mais sans pouvoir tourner ni bouger sa mule, qui, harassée de fatigue et peu faite à de pareils jeux d’enfants, ne voulait avancer ni reculer d’un pas. Ainsi donc, comme on l’a dit, don Quichotte s’élançait, l’épée haute, contre le prudent Biscayen, dans le dessein de le fendre par moitié, et le Biscayen l’attendait de même, l’épée en l’air, et abrité sous son coussin. Tous les assistants épouvantés attendaient avec anxiété l’issue des effroyables coups dont ils se menaçaient. La dame du carrosse offrait, avec ses femmes, mille vœux à tous les saints du paradis et mille cierges à toutes les chapelles d’Espagne, pour que Dieu délivrât leur écuyer et elles-mêmes du péril extrême qu’ils couraient. Mais le mal de tout cela, c’est qu’en cet endroit même l’auteur de cette histoire laisse la bataille indécise et pendante, donnant pour excuse qu’il n’a rien trouvé d’écrit sur les exploits de don Quichotte, de plus qu’il n’en a déjà raconté. Il est vrai que le second auteur de cet ouvrage ne voulut pas croire qu’une si curieuse histoire fût ensevelie dans l’oubli, et que les beaux esprits de la Manche se fussent montrés si peu jaloux de sa gloire, qu’ils n’eussent conservé dans leurs archives ou leurs bibliothèques quelques manuscrits qui traitassent de ce fameux chevalier. Ainsi donc, dans cette supposition, il ne désespéra point de rencontrer la fin de cette intéressante histoire, qu’en effet, par la faveur du ciel, il trouva de la manière qui sera rapportée dans la seconde partie.


I, VII I, VIII I, IX




Notes

  1. Cette aventure de Diego Perez de Vargas, surnommé Machuca, arriva à la prise de Xérès, sous saint Ferdinand. Elle est devenue le sujet de plusieurs romances.
  2. Règle neuvième : « Qu’aucun chevalier ne se plaigne d’aucune blessure qu’il ait reçue. » (MARQUEZ, Tesoro militar de cavallería).




Où se conclut et termine l’épouvantable bataille que se livrèrent le gaillard Biscayen et le vaillant Manchois


I, VIII I, IX I, X



Nous avons laissé, dans la première partie de cette histoire, le valeureux Biscayen et le fameux don Quichotte, les épées nues et hautes, prêts à se décharger deux furieux coups de tranchant, tels que, s’ils eussent frappé en plein, ils ne se fussent rien moins que pourfendus de haut en bas, et ouverts en deux comme une grenade ; mais justement à cet endroit critique, on a vu cette savoureuse histoire rester en l’air et démembrée, sans que l’auteur nous fît connaître où l’on pourrait en trouver la suite.

Cela me causa beaucoup de dépit, car le plaisir d’en avoir lu si peu se changeait en déplaisir, quand je songeais quelle faible chance s’offrait de trouver tout ce qui me semblait manquer d’un conte si délectable. Toutefois il me parut vraiment impossible, et hors de toute bonne coutume, qu’un si bon chevalier eût manqué de quelque sage qui prît à son compte le soin d’écrire ses prouesses inouïes, chose qui n’avait manqué à aucun de ces chevaliers errants desquels les gens disent qu’ils vont à leurs aventures ; car chacun d’eux avait toujours à point nommé un ou deux sages, qui non-seulement écrivaient leurs faits et gestes, mais qui enregistraient leurs plus petites et plus enfantines pensées, si cachées qu’elles pussent être[1]. Et vraiment un si bon chevalier ne méritait pas d’être à ce point malheureux, qu’il manquât tout à fait de ce qu’un Platir et d’autres semblables avaient eu de reste. Aussi ne pouvais-je me décider à croire qu’une histoire si piquante fût restée incomplète et estropiée ; j’en attribuais la faute à la malignité du temps, qui dévore et consume toutes choses, supposant qu’il la tenait cachée, s’il ne l’avait détruite. D’un autre côté, je me disais :

« Puisque, parmi les livres de notre héros, il s’en est trouvé d’aussi modernes que les Remèdes à la jalousie et les Nymphes de Hénarès, son histoire ne peut pas être fort ancienne, et, si elle n’a point été écrite, elle doit se retrouver encore dans la mémoire des gens de son village et des pays circonvoisins. »

Cette imagination m’échauffait la tête et me donnait un grand désir de connaître d’un bout à l’autre la vie et les miracles de notre fameux Espagnol don Quichotte de la Manche, lumière et miroir de la chevalerie manchoise, et le premier qui, dans les temps calamiteux de notre âge, ait embrassé la profession des armes errantes ; le premier qui se soit mis à la besogne de défaire les torts, de secourir les veuves, de protéger les demoiselles, pauvres filles qui s’en allaient, le fouet à la main, sur leur palefrois, par monts et par vaux, portant la charge et l’embarras de leur virginité, avec si peu de souci, que si quelque chevalier félon, quelque vilain armé en guerre, ou quelque démesuré géant ne leur faisait violence, il s’est trouvé telle de ces demoiselles, dans les temps passés, qui, au bout de quatre-vingts ans, durant lesquels elle n’avait pas couché une nuit sous toiture de maison, s’en est allée à la sépulture aussi vierge que la mère qui l’avait mise au monde[2]. Je dis donc que, sous ce rapport et sous bien d’autres, notre don Quichotte est digne de perpétuelles et mémorables louanges; et vraiment, on ne doit pas me les refuser à moi-même pour la peine que j’ai prise et la diligence que j’ai faite dans le but de trouver la fin de cette histoire. Cependant je sais bien que si le ciel, le hasard et la fortune ne m’eussent aidé, le monde restait privé du passe-temps exquis que pourra goûter, presque deux heures durant, celui qui mettra quelque attention à la lire. Voici donc de quelle manière j’en fis la découverte :

Me trouvant un jour à Tolède, au marché d’Alcana, je vis un jeune garçon qui venait vendre à un marchand de soieries de vieux cahiers de papier. Comme je me plais beaucoup à lire, et jusqu’aux bribes de papier qu’on jette à la rue, poussé par mon inclination naturelle, je pris un des cahiers que vendait l’enfant, et je vis que les caractères en étaient arabes. Et comme, bien que je les reconnusse, je ne les savais pas lire, je me mis à regarder si je n’apercevais point quelque Morisque espagnolisé qui pût les lire pour moi, et je n’eus pas grande peine à trouver un tel interprète ; car si je l’eusse cherché pour une langue plus sainte et plus ancienne, je l’aurais également trouvé[3].

Enfin, le hasard m’en ayant amené un, je lui expliquai mon désir, et lui remis le livre entre les mains. Il l’ouvrit au milieu, et n’eut pas plutôt lu quelques lignes qu’il se mit à rire. Je lui demandai pourquoi il riait :

« C’est, me dit-il, d’une annotation qu’on a mise en marge de ce livre. »

Je le priai de me la faire connaître, et lui, sans cesser de rire :

« Voilà, reprit-il, ce qui se trouve écrit en marge : « Cette Dulcinée du Toboso, dont il est si souvent fait mention dans la présente histoire, eut, dit-on, pour saler les porcs, meilleure main qu’aucune autre femme de la Manche. »

Quand j’entendis prononcer le nom de Dulcinée du Toboso, je demeurai surpris et stupéfait, parce qu’aussitôt je m’imaginai que ces paperasses contenaient l’histoire de don Quichotte. Dans cette pensée, je le pressai de lire l’intitulé, et le Morisque, traduisant aussitôt l’arabe en castillan, me dit qu’il était ainsi conçu : Histoire de don Quichotte de la Manche, écrite par Cid Hamed Ben-Engéli, historien arabe. Il ne me fallut pas peu de discrétion pour dissimuler la joie que j’éprouvai quand le titre du livre parvint à mon oreille. L’arrachant des mains du marchand de soie, j’achetai au jeune garçon tous ces vieux cahiers pour un demi-réal ; mais s’il eût eu l’esprit de deviner quelle envie j’en avais, il pouvait bien se promettre d’emporter plus de six réaux du marché.

M’éloignant bien vite avec le Morisque, je l’emmenai dans le cloître de la cathédrale, et le priai de me traduire en Castillan tous ces cahiers, du moins ceux qui traitaient de don Quichotte, sans rien mettre ni rien omettre, lui offrant d’avance le prix qu’il exigerait. Il se contenta de cinquante livres de raisin sec et de quatre boisseaux de froment, et me promit de les traduire avec autant de promptitude que de fidélité. Mais moi, pour faciliter encore l’affaire, et ne pas me dessaisir d’une si belle trouvaille, j’emmenai le Morisque chez moi, où, dans l’espace d’un peu plus de six semaines, il traduisit toute l’histoire de la manière dont elle est ici rapportée[4].

Dans le premier cahier on voyait, peinte au naturel, la bataille de don Quichotte avec le Biscayen ; tous deux dans la posture où l’histoire les avait laissés, les épées hautes, l’un couvert de sa redoutable rondache, l’autre de son coussin. La mule du Biscayen était si frappante qu’on reconnaissait qu’elle était de louage à une portée de mousquet. Le Biscayen avait à ses pieds un écriteau où on lisait : Don Sancho de Azpeitia, c’était sans doute son nom; et aux pieds de Rossinante il y en avait un autre qui disait : Don Quichotte. Rossinante était merveilleusement représenté, si long et si roide, si mince et si maigre, avec une échine si saillante et un corps si étique, qu’il témoignait bien hautement avec quelle justesse et quel à-propos on lui avait donné le nom de Rossinante. Près de lui était Sancho Panza, qui tenait son âne par le licou, et au pied duquel on lisait sur un autre écriteau : Sancho Zancas. Ce nom venait sans doute de ce qu’il avait, comme le montrait la peinture, le ventre gros, la taille courte, les jambes grêles et cagneuses. C’est de là que durent lui venir les surnoms de Panza et de Zancas, que l’histoire lui donne indifféremment, tantôt l’un, tantôt l’autre[5].

Il y avait bien encore quelques menus détails à remarquer ; mais ils sont de peu d’importance et n’ajoutent rien à la vérité de cette histoire, de laquelle on peut dire que nulle n’est mauvaise, pourvu qu’elle soit véritable. Si l’on pouvait élever quelque objection contre la sincérité de celle-ci, ce serait uniquement que son auteur fût de race arabe, et qu’il est fort commun aux gens de cette nation d’être menteurs. Mais, d’une autre part, ils sont tellement nos ennemis, qu’on pourrait plutôt l’accuser d’être resté en deçà du vrai que d’avoir été au delà. C’est mon opinion : car, lorsqu’il pourrait et devrait s’étendre en louanges sur le compte d’un si bon chevalier, on dirait qu’il les passe exprès sous silence, chose mal faite et plus mal pensée, puisque les historiens doivent être véridiques, ponctuels, jamais passionnés, sans que l’intérêt ni la crainte, la rancune ni l’affection, les fassent écarter du chemin de la vérité, dont la mère est l’histoire, émule du temps, dépôt des actions humaines, témoin du passé, exemple du présent, enseignement de l’avenir. Dans celle-ci, je sais qu’on trouvera tout ce que peut offrir la plus attrayante ; et s’il y manque quelque bonne chose, je crois, à part moi, que ce fut plutôt la faute du chien de l’auteur que celle du sujet[6]. Enfin, suivant la traduction, la seconde partie commençait de la sorte :

À voir lever en l’air les tranchantes épées des deux braves et courroucés combattants, à voir leur contenance et leur résolution, on eût dit qu’ils menaçaient le ciel, la terre et l’abîme. Le premier qui déchargea son coup fut le colérique Biscayen, et ce fut avec tant de force et de fureur, que, si l’épée en tombant ne lui eût tourné dans la main, ce seul coup suffisait pour mettre fin au terrible combat et à toutes les aventures de notre chevalier. Mais sa bonne étoile, qui le réservait pour de plus grandes choses, fit tourner l’épée de son ennemi de manière que, bien qu’elle lui frappât en plein sur l’épaule gauche, elle ne lui fit d’autre mal que de lui désarmer tout ce côté-là, lui emportant de compagnie la moitié de la salade et la moitié de l’oreille ; et tout cela s’écroula par terre avec un épouvantable fracas.

Vive Dieu ! qui pourrait à cette heure bonnement raconter de quelle rage fut saisi le cœur de notre Manchois, quand il se vit traiter de la sorte ? On ne peut rien dire de plus, sinon qu’il se hissa de nouveau sur ses étriers, et, serrant son épée dans ses deux mains, il la déchargea sur le Biscayen avec une telle furie, en l’attrapant en plein sur le coussin et sur la tête, que, malgré cette bonne défense, et comme si une montagne se fût écroulée sur lui, celui-ci commença à jeter le sang par le nez, par la bouche et par les oreilles, faisant mine de tomber de la mule en bas, ce qui était infaillible s’il ne se fût accroché par les bras à son cou. Mais cependant ses pieds quittèrent les étriers, bientôt après ses bras s’étendirent, et la mule, épouvantée de ce terrible coup, se mettant à courir à travers les champs, en trois ou quatre bonds jeta son cavalier par terre.

Don Quichotte le regardait avec un merveilleux sang-froid : dès qu’il le vit tomber, il sauta de cheval, accourut légèrement, et, lui mettant la pointe de l’épée entre les deux yeux, il lui cria de se rendre ou qu’il lui couperait la tête. Le Biscayen était trop étourdi pour pouvoir répondre un seul mot ; et son affaire était faite, tant la colère aveuglait don Quichotte, si les dames du carrosse, qui jusqu’alors avaient regardé le combat tout éperdues, ne fussent accourues auprès de lui, et ne l’eussent supplié de faire, par faveur insigne, grâce de la vie à leur écuyer. À cela, don Quichotte répondit avec beaucoup de gravité et de hauteur :

« Assurément, mes belles dames, je suis ravi de faire ce que vous me demandez ; mais c’est à une condition, et moyennant l’arrangement que voici : que ce chevalier me promette d’aller au village du Toboso, et de se présenter de ma part devant la sans pareille Dulcinée, pour qu’elle dispose de lui tout à sa guise. »

Tremblantes et larmoyantes, ces dames promirent bien vite, sans se faire expliquer ce que demandait don Quichotte, et sans s’informer même de ce qu’était Dulcinée, que leur écuyer ferait ponctuellement tout ce qui lui serait ordonné.

« Eh bien ! reprit don Quichotte, sur la foi de cette parole, je consens à lui laisser la vie, bien qu’il ait mérité la mort. »

I, VIII I, IX I, X




Notes

  1. Ainsi ce fut le sage Alquife qui écrivit la chronique d’Amadis de Grèce ; le sage Friston, l’histoire de don Bélianis ; les sages Artémidore et Lirgandéo, celle du chevalier de Phœbus ; le sage Galténor, celle de Platir, etc.
  2. Ou cette plaisanterie, fort heureusement placée par Cervantès en cet endroit, avait cours de son temps, même hors de l’Espagne, ou Shakespeare et lui l’ont imaginée à la fois. On lit, dans les Joyeuses bourgeoises de Windsor (acte II, scène II) :
    FALSTAF

    Bonjour, ma bonne femme.

    QUICKLY

    Plaise à Votre Seigneurie, ce nom ne m’appartient pas.

    FALSTAF

    Ma bonne fille, donc.

    QUICKLY
    J’en puis jurer ; comme l’était ma mère quand je suis venue au monde.
  3. Cervantès veut parler de l’hébreu, et dire qu’il aurait bien trouvé quelque juif à Tolède.
    On a donné le nom de Morisques aux descendants des Arabes et des Mores restés en Espagne après la prise de Grenade, et convertis par force au christianisme. Voyez, à ce sujet, mon Histoire des Arabes et des Mores d’Espagne, t. I, chap. VII.
  4. Pour accommoder son livre à la mode des romans de chevalerie, Cervantès suppose qu’il fut écrit par un More, et ne se réserve à lui-même que le titre d’éditeur. Avant lui, le licencié Pedro de Lujan avait fait passer son histoire du chevalier de la Croix pour l’oeuvre du More Xarton, traduite par un captif de Tunis.
    L’orientaliste don José Conde a récemment découvert la signification du nom de ce More, auteur supposé du Don Quichotte. Ben-Engéli est un composé arabe dont la racine, iggel ou eggel, veut dire cerf, comme Cervantès est un composé espagnol dont la racine est ciervo. Engéli est l’adjectif arabe correspondant aux adjectifs espagnols cerval ou cervanteño. Cervantès, longtemps captif parmi les Mores d’Alger, dont il avait appris quelque peu la langue, a donc caché son nom sous un homonyme arabe.
  5. Au contraire, c’est la seule fois que Sancho soit nommé Zancas. Il est presque superflu de dire que Panza signifie panse, et Zancas, jambes longues et cagneuses.
  6. Cervantès fait sans doute allusion au nom de chien que se donnaient réciproquement les chrétiens et les Mores. On disait en Espagne : Perro moro.




Du gracieux entretien qu’eurent don Quichotte et Sancho Panza, son écuyer


I, IX I, X I, XI



Il y avait déjà quelque temps que Sancho Panza s’était relevé, un peu maltraité par les valets des moines, et, spectateur attentif de la bataille que livrait son seigneur don Quichotte, il priait Dieu du fond de son cœur de vouloir bien donner à celui-ci la victoire pour qu’il y gagnât quelque île et l’en fît gouverneur suivant sa promesse formelle. Voyant donc le combat terminé, et son maître prêt à remonter sur Rossinante, il accourut lui tenir l’étrier ; mais avant de le laisser monter à cheval, il se mit à genoux devant lui, lui prit la main, la baisa, et lui dit :

« Que Votre Grâce, mon bon seigneur don Quichotte, veuille bien me donner le gouvernement de l’île que vous avez gagnée dans cette formidable bataille ; car, si grande qu’elle puisse être, je me sens de force à la savoir gouverner aussi bien que quiconque s’est jamais mêlé de gouverner des îles en ce monde. »

À cela don Quichotte répondit :

« Prenez garde, mon frère Sancho, que cette aventure et celles qui lui ressemblent ne sont pas aventures d’îles, mais de croisières de grandes routes, où l’on ne gagne guère autre chose que s’en aller la tête cassée, ou avec une oreille de moins. Mais prenez patience, et d’autres aventures s’offriront où je pourrai vous faire non-seulement gouverneur, mais quelque chose de mieux encore. »

Sancho se confondit en remerciements, et, après avoir encore une fois baisé la main de don Quichotte et le pan de sa cotte de mailles, il l’aida à monter sur Rossinante, puis il enjamba son âne, et se mit à suivre son maître, lequel, s’éloignant à grands pas, sans prendre congé des dames du carrosse, entra dans un bois qui se trouvait près de là.

Sancho le suivait de tout le trot de sa bête ; mais Rossinante cheminait si lestement, que, se voyant en arrière, force lui fut de crier à son maître de l’attendre. Don Quichotte retint la bride à Rossinante, et s’arrêta jusqu’à ce que son traînard d’écuyer l’eût rejoint.

« Il me semble, seigneur, dit ce dernier en arrivant, que nous ferions bien d’aller prendre asile dans quelque église ; car ces hommes contre qui vous avez combattu sont restés en si piteux état, qu’on pourrait bien donner vent de l’affaire à la Sainte-Hermandad[1], et nous mettre dedans. Et, par ma foi, s’il en était ainsi, avant de sortir de prison, nous aurions à faire feu des quatre pieds.

– Tais-toi, reprit don Quichotte ; où donc as-tu jamais vu ou lu qu’un chevalier errant ait été traduit devant la justice, quelque nombre d’homicides qu’il eût commis ?

– Je ne sais rien en fait d’homéciles, répondit Sancho et de ma vie ne l’ai essayé sur personne ; mais je sais bien que ceux qui se battent au milieu des champs ont affaire à la Sainte-Hermandad, et c’est de cela que je ne veux pas me mêler.

– Eh bien ! ne te mets pas en peine, mon ami, répondit don Quichotte ; je te tirerai, s’il le faut, des mains des Philistins, à plus forte raison de celles de la Sainte-Hermandad. Mais, dis-moi, par ta vie ! as-tu vu plus vaillant chevalier que moi sur toute la surface de la terre ? As-tu lu dans les histoires qu’un autre ait eu plus d’intrépidité dans l’attaque, plus de résolution dans la défense, plus d’adresse à porter les coups, plus de promptitude à culbuter l’ennemi ?

– La vérité est, répliqua Sancho, que je n’ai jamais lu d’histoire, car je ne sais ni lire ni écrire ; mais ce que j’oserai bien gager, c’est qu’en tous les jours de ma vie, je n’ai pas servi un maître plus hardi que Votre Grâce ; et Dieu veuille que ces hardiesses ne se payent pas comme j’ai déjà dit. Mais ce que je prie Votre Grâce de faire à cette heure, c’est de se panser, car elle perd bien du sang par cette oreille. J’ai dans le bissac de la charpie et un peu d’onguent blanc.

– Tout cela serait bien inutile, répondit don Quichotte, si je m’étais souvenu de faire une fiole du baume de Fierabras[2] ; il n’en faudrait qu’une goutte pour épargner le temps et les remèdes.

– Quelle fiole et quel baume est-ce là ? demanda Sancho.

– C’est un baume, répondit don Quichotte, dont je sais la recette par cœur, avec lequel il ne faut plus avoir peur de la mort, ni craindre de mourir d’aucune blessure. Aussi, quand je l’aurai composé et que je te le donnerai à tenir, tu n’auras rien de mieux à faire, si tu vois que, dans quelque bataille, on m’a fendu par le milieu du corps, comme il nous arrive maintes et maintes fois, que de ramasser bien proprement la partie du corps qui sera tombée par terre ; puis, avant que le sang soit gelé, tu la replaceras avec adresse sur l’autre moitié qui sera restée en selle, mais en prenant soin de les ajuster et de les emboîter bien exactement ; ensuite tu me donneras à boire seulement deux gorgées du baume, et tu me verras revenir plus sain et plus frais qu’une pomme de reinette.

– S’il en est ainsi, reprit Sancho, je renonce dès maintenant au gouvernement de l’île promise, et je ne veux pas autre chose pour payement de mes bons et nombreux services, sinon que Votre Grâce me donne la recette de cette merveilleuse liqueur ; car je m’imagine qu’en tout pays elle vaudra bien deux réaux l’once, et c’est tout ce qu’il me faut pour passer cette vie en repos et en joie. Mais il reste à savoir si la façon en est bien chère.

– Pour moins de trois réaux, reprit don Quichotte, on en peut faire plus de trois pintes.

– Par la vie du Christ ! s’écria Sancho, qu’attend donc Votre Grâce, pour le faire et pour me l’apprendre ?

– Paix, paix, ami ! répondit don Quichotte ; je t’enseignerai, j’espère, de bien plus grands secrets, et te ferai de bien plus grandes faveurs; mais pansons maintenant mon oreille, car elle me fait plus de mal que je ne voudrais. »

Sancho tira du bissac de la charpie et de l’onguent. Mais quand don Quichotte vint à s’apercevoir que sa salade était brisée, peu s’en fallut qu’il ne perdît l’esprit. Portant la main à son épée et levant les yeux au ciel, il s’écria :

« Je fais serment au Créateur de toutes choses, et sur les quatre saints Évangiles, de mener la vie que mena le grand marquis de Mantoue, lorsqu’il jura de venger la mort de son neveu Baudouin, c’est-à-dire de ne pas manger pain sur table, de ne pas folâtrer avec sa femme et de s’abstenir d’autres choses (lesquelles, bien que je ne m’en souvienne pas, je tiens pour comprises dans mon serment), jusqu’à ce que j’aie tiré pleine vengeance de celui qui m’a fait un tel préjudice. »

Sancho, entendant cela, l’interrompit :

« Que Votre Grâce fasse attention, dit-il, seigneur don Quichotte, que si le chevalier vaincu s’est acquitté de l’ordre qu’il a reçu, en allant se présenter devant ma dame Dulcinée du Toboso, il doit être quitte et déchargé, et ne mérite plus d’autre peine qu’il ne commette d’autre délit.

– Tu as parlé comme un oracle et touché le vrai point, répondit don Quichotte; ainsi j’annule mon serment en ce qui touche la vengeance à tirer du coupable ; mais je le refais, le répète et le confirme de nouveau, quant à mener la vie que j’ai dite, jusqu’à ce que j’enlève par force, à quelque chevalier, une salade aussi belle et aussi bonne que celle-ci. Et ne t’avise pas de croire, Sancho, que je parle à l’étourdie ; car je ne suis pas sans modèle en ce que je fais, et c’est ce qui se passa au pied de la lettre à propos de l’armet de Mambrin, qui coûta si cher à Sacripant[3].

– Croyez-moi, monseigneur, répliqua Sancho, que Votre Grâce donne au diable de tels serments, qui nuisent à la santé autant qu’ils troublent la conscience. Sinon, dites-moi : nous n’avons, par hasard, qu’à passer plusieurs jours sans rencontrer d’homme armé et coiffé de salade, que ferons-nous dans ce cas ? Faudra-t-il accomplir le serment malgré tant d’inconvénients et d’incommodités, comme de dormir tout vêtu, de ne pas coucher en lieu habité, et mille autres pénitences que contenait le serment de ce vieux fou de marquis de Mantoue, que Votre Grâce veut ratifier à présent[4] ? Prenez donc garde qu’il ne passe pas d’hommes armés par ces chemins-ci, mais bien des muletiers et des charretiers, qui non-seulement ne portent pas de salades, mais peut-être n’en ont pas entendu seulement le nom en tous les jours de leur vie.

– C’est en cela que tu te trompes, reprit don Quichotte ; car nous n’aurons pas cheminé deux heures par ces croisières de routes que nous y verrons plus de gens armés qu’il n’en vint devant la citadelle d’Albraque, à la conquête d’Angélique la Belle[5].

– Paix donc, et ainsi soit-il ! répondit Sancho ; Dieu permette que tout aille bien, et que le temps vienne de gagner cette île qui me coûte déjà si cher, dussé-je en mourir de joie !

– Je t’ai déjà dit, Sancho, reprit don Quichotte, de ne pas te mettre en souci de cela. Si nous manquons d’îles, voici le royaume de Dinamarque ou celui de Sobradise[6], qui t’iront comme une bague au doigt, d’autant mieux qu’étant en terre ferme, ils doivent te convenir davantage. Mais laissons chaque chose à son temps, et regarde dans ce bissac si tu n’aurais rien à manger, afin d’aller ensuite à la recherche de quelque château où nous puissions loger cette nuit, et faire le baume dont je t’ai parlé ; car je jure Dieu que l’oreille me cuit cruellement.

– J’ai bien ici, répondit Sancho, un oignon, un peu de fromage, et je ne sais combien de vieilles croûtes de pain ; mais ce ne sont pas des mets à l’usage d’un aussi vaillant chevalier que Votre Grâce.

– Que tu entends mal les choses ! répondit don Quichotte. Apprends donc, Sancho, que c’est la gloire des chevaliers errants de ne pas manger d’un mois ; et, s’ils mangent, de prendre tout ce qui se trouve sous la main. De cela tu ne ferais aucun doute, si tu avais lu autant d’histoires que moi. Quel qu’en ait été le nombre, je n’y ai pas trouvé la moindre mention que les chevaliers errants mangeassent, si ce n’est par hasard et dans quelques somptueux banquets qu’on leur offrait ; mais, le reste du temps, ils vivaient de l’air qui court. Et, bien qu’il faille entendre qu’ils ne pouvaient passer la vie sans manger et sans satisfaire les autres nécessités naturelles, car, en effet, ils étaient hommes comme nous, il faut entendre aussi que, passant la vie presque entière dans les déserts et les forêts, sans cuisinier, bien entendu, leurs repas ordinaires devaient être des mets rustiques, comme ceux que tu m’offres à présent. Ainsi donc, ami Sancho, ne t’afflige pas de ce qui me fait plaisir, et n’essaye pas de rendre le monde neuf, ni d’ôter de ses gonds la chevalerie errante.

– Excusez-moi, reprit Sancho ; car, ne sachant ni lire ni écrire, comme je l’ai déjà dit à Votre Grâce, je n’ai pas eu connaissance des règles de la profession chevaleresque ; mais, dorénavant, je pourvoirai le bissac de toutes espèces de fruits secs pour Votre Grâce, qui est chevalier ; et pour moi, qui ne le suis pas, je le pourvoirai d’autres objets volatiles et plus nourrissants.

– Je ne dis pas, Sancho, répliqua don Quichotte, qu’il soit obligatoire aux chevaliers errants de ne manger autre chose que les fruits dont tu parles ; mais que leurs aliments les plus ordinaires devaient être ces fruits et quelques herbes qu’ils trouvaient au milieu des champs, lesquelles herbes ils savaient reconnaître, ce que je sais aussi bien qu’eux.

– C’est une grande vertu, répondit Sancho, que de connaître ces herbes ; car, à ce que je vais m’imaginant, nous aurons besoin quelque jour de mettre cette connaissance à profit. »

Et, tirant en même temps du bissac ce qu’il avait dit y porter, ils se mirent à dîner tous deux en paisible et bonne compagnie. Mais désirant trouver un gîte pour la nuit, ils dépêchèrent promptement leur sec et pauvre repas. Ils remontèrent ensuite à cheval, et se donnèrent hâte pour arriver à quelque habitation avant la chute du jour ; mais le soleil leur manqua, et avec lui l’espérance d’atteindre ce qu’ils cherchaient, près de quelques huttes de chevriers. Ils se décidèrent donc à y passer la nuit ; et autant Sancho s’affligea de n’avoir pas trouvé l’abri d’une maison, autant son maître se réjouit de dormir à la belle étoile, parce qu’il lui semblait, chaque fois qu’il lui arrivait pareille chose, qu’il faisait un nouvel acte de possession, et justifiait d’une nouvelle preuve dans l’ordre de sa chevalerie.


I, IX I, X I, XI





Notes

  1. La Santa Hermandad, ou Sainte Confrérie, était une juridiction ayant ses tribunaux et sa maréchaussée, spécialement chargée de la poursuite et du châtiment des malfaiteurs. Elle avait pris naissance dès le commencement du treizième siècle, en Navarre, et par des associations volontaires ; elle pénétra depuis en Castille et en Aragon, et fut complètement organisée sous les rois catholiques.
  2. Ou Fier-à-Bras. « C’était, dit l’Histoire de Charlemagne, un géant, roi d’Alexandrie, fils de l’amiral Balan, conquérant de Rome et de Jérusalem, et païen ou Sarrasin. Il était grand ennemi d’Olivier, qui lui faisait des blessures mortelles ; mais il en guérissait aussitôt en buvant d’un baume qu’il portait dans deux petits barils gagnés à la conquête de Jérusalem. Ce baume était, à ce qu’on croit, une partie de celui de Joseph d’Arimathie (qui servit à embaumer le Sauveur). Mais Olivier, ayant réussi à submerger les deux barils au passage d’une profonde rivière, vainquit Fier-à-Bras, qui reçut ensuite le baptême et mourut converti, comme le rapporte Nicolas de Piamonte. » (Historia de Carlo Magno, cap. VIII et XII.)
  3. Orlando furioso, canto XVIII, CLXI, etc.
  4. Voici le serment du marquis de Mantoue, tel que le rapportent les anciens romances composés sur son aventure : « Je jure de ne jamais peigner mes cheveux blancs ni couper ma barbe, de ne point changer d’habits ni renouveler ma chaussure, de ne point entrer en lieux habités ni ôter mes armes, si ce n’est pour une heure, afin de me laver le corps, de ne point manger sur nappe ni m’asseoir à table, jusqu’à ce que j’aie tué Charlot, ou que je sois mort dans le combat... »
  5. Dans le poëme de Boyardo, le roi de Tartarie, Agrican, vient faire le siége d’Albraque avec une armée de deux millions de soldats, qui couvrait quatre lieues d’étendue. Dans le poëme de l’Arioste, le roi Marsilio assiége la même forteresse avec les trente-deux rois ses tributaires et tous leurs gens d’armes.
  6. Royaumes imaginaires cités dans l’Amadis de Gaule.




De ce qui arriva à don Quichotte avec des chevriers


I, X I, XI I, XII



Notre héros reçut des chevriers un bon accueil ; et Sancho, ayant accommodé du mieux qu’il put pour la nuit Rossinante et son âne, flaira et découvrit, au fumet qu’ils répandaient, certains quartiers de chevreau qui bouillaient devant le feu dans une marmite.

Il aurait voulu, à l’instant même, voir s’ils étaient cuits assez à point pour les transvaser de la marmite en son estomac ; mais les chevriers lui en épargnèrent la peine. Ils les tirèrent du feu ; puis, étendant sur la terre quelques peaux de moutons, ils dressèrent en diligence leur table rustique, et convièrent de bon cœur les deux étrangers à partager leurs provisions. Six d’entre eux, qui se trouvaient dans la bergerie, s’accroupirent à l’entour des peaux, après avoir prié don Quichotte, avec de grossières cérémonies, de s’asseoir sur une auge en bois qu’ils avaient renversées pour lui servir de siége.

Don Quichotte s’assit, et Sancho resta debout pour lui servir à boire dans une coupe qui n’était pas de cristal, mais de corne. Son maître, le voyant debout, lui dit :

« Pour que tu voies, Sancho, tout le bien qu’enferme en soi la chevalerie errante, et combien ceux qui en exercent quelque ministère que ce soit sont toujours sur le point d’être honorés et estimés dans le monde, je veux qu’ici, à mon côté, et en compagnie de ces braves gens, tu viennes t’asseoir, et que tu ne fasses qu’un avec moi, qui suis ton maître et seigneur naturel, que tu manges dans mon assiette, que tu boives dans ma coupe ; car on peut dire de la chevalerie errante précisément ce qu’on dit de l’amour, qu’elle égalise toutes choses.

– Grand merci ! répondit Sancho. Mais je puis dire à Votre Grâce que pourvu que j’aie de quoi bien manger, je m’en rassasie, debout et à part moi, aussi bien et mieux qu’assis de pair avec un empereur. Et même, s’il faut dire toute la vérité, je trouve bien plus de goût à ce que je mange dans mon coin, sans contrainte et sans façons, ne fût-ce qu’un oignon sur du pain, qu’aux dindons gras des autres tables où il faut mâcher doucement, boire à petits coups, s’essuyer à toute minute ; où l’on ne peut ni tousser, ni éternuer, quand l’envie vous en prend, ni faire autre chose enfin que permettent la solitude et la liberté. Ainsi donc, mon seigneur, ces honneurs que Votre Grâce veut me faire comme membre adhérent de la chevalerie errante, ayez la bonté de les changer en autres choses qui me soient plus à profit et à commodité ; car ces honneurs, quoique je les tienne pour bien reçus, j’y renonce pour d’ici à la fin du monde.

– Avec tout cela, reprit don Quichotte, il faut que tu t’assoies, car celui qui s’humilie, Dieu l’élève. »

Et, le prenant par le bras, il le fit asseoir, par force, à côté de lui.

Les chevriers n’entendaient rien à ce jargon d’écuyers et de chevaliers errants, et ne faisaient autre chose que se taire, manger et regarder leurs hôtes, qui, d’aussi bonne grâce que de bon appétit, avalaient des morceaux gros comme le poing.

Quand le service des viandes fut achevé, ils étalèrent sur les nappes de peaux une grande quantité de glands doux, et mirent au milieu un demi-fromage, aussi dur que s’il eût été fait de mortier. Pendant ce temps, la corne ne restait pas oisive ; car elle tournait si vite à la ronde, tantôt pleine, tantôt vide, comme les pots d’une roue à chapelet, qu’elle eut bientôt desséché une outre, de deux qui étaient en évidence.

Après que don Quichotte eut pleinement satisfait son estomac, il prit une poignée de glands dans sa main, et, les regardant avec attention, il se mit à parler de la sorte :

« Heureux âge, dit-il, et siècles heureux, ceux auxquels les anciens donnèrent le nom d’âge d’or, non point parce que ce métal, qui s’estime tant dans notre âge de fer, se recueillit sans aucune peine à cette époque fortunée, mais parce qu’alors ceux qui vivaient ignoraient ces deux mots, tien et mien ! En ce saint âge, toutes choses étaient communes. Pour se procurer l’ordinaire soutien de la vie, personne, parmi les hommes, n’avait d’autre peine à prendre que celle d’étendre la main, et de cueillir sa nourriture aux branches des robustes chênes, qui les conviaient libéralement au festin de leurs fruits doux et mûrs. Les claires fontaines et les fleuves rapides leur offraient en magnifique abondance des eaux limpides et délicieuses. Dans les fentes des rochers, et dans le creux des arbres, les diligentes abeilles établissaient leurs républiques, offrant sans nul intérêt, à la main du premier venu, la fertile moisson de leur doux labeur. Les liéges vigoureux se dépouillaient d’eux-mêmes, et par pure courtoisie, des larges écorces dont on commençait à couvrir les cabanes, élevées sur des poteaux rustiques, et seulement pour se garantir de l’inclémence du ciel. Tout alors était paix, amitié, concorde. Le soc aigu de la pesante charrue n’osait point encore ouvrir et déchirer les pieuses entrailles de notre première mère ; car, sans y être forcée, elle offrait, sur tous les points de son sein spacieux et fertile, ce qui pouvait alimenter, satisfaire et réjouir les enfants qu’elle y portait alors[1]. Alors aussi les simples et folâtres bergerettes s’en allaient de vallée en vallée et de colline en colline, la tête nue, les cheveux tressés, sans autres vêtements que ceux qui sont nécessaires pour couvrir pudiquement ce que la pudeur veut et voulut toujours tenir couvert ; et leurs atours n’étaient pas de ceux dont on use à présent, où la soie de mille façons martyrisée se rehausse et s’enrichit de la pourpre de Tyr ; c’étaient des feuilles entrelacées de bardane et de lierre, avec lesquelles, peut-être, elles allaient aussi pompeuses et parées que le sont aujourd’hui nos dames de la cour avec les étranges et galantes inventions que leur a enseignées l’oisive curiosité. Alors les amoureux mouvements de l’âme se montraient avec ingénuité, comme elle les ressentait, et ne cherchaient pas, pour se faire valoir, d’artificieux détours de paroles. Il n’y avait point de fraude, point de mensonge, point de malice qui vinssent se mêler à la franchise, à la bonne foi. La justice seule faisait entendre sa voix, sans qu’osât la troubler celle de la faveur ou de l’intérêt, qui l’étouffent maintenant et l’oppriment. La loi du bon plaisir ne s’était pas encore emparée de l’esprit du juge, car il n’y avait alors ni chose ni personne à juger. Les jeunes filles et l’innocence marchaient de compagnie, comme je l’ai déjà dit, sans guide et sans défense, et sans avoir à craindre qu’une langue effrontée ou de criminels desseins les souillassent de leurs atteintes ; leur perdition naissait de leur seule et propre volonté. Et maintenant, en ces siècles détestables, aucune d’elles n’est en sûreté, fût-elle enfermée et cachée dans un nouveau labyrinthe de Crète : car, à travers les moindres fentes, la sollicitude et la galanterie se font jour ; avec l’air pénètre la peste amoureuse, et tous les bons principes s’en vont à vau-l’eau. C’est pour remédier à ce mal que, dans la suite des temps, et la corruption croissant avec eux, on institua l’ordre des chevaliers errants, pour défendre les filles, protéger les veuves, favoriser les orphelins et secourir les malheureux[2]. De cet ordre-là, je suis membre, mes frères chevriers, et je vous remercie du bon accueil que vous avez fait à moi et à mon écuyer ; car, bien que, par la loi naturelle, tous ceux qui vivent sur la terre soient tenus d’assister les chevaliers errants, toutefois, voyant que, sans connaître cette obligation, vous m’avez bien accueilli et bien traité, il est juste que ma bonne volonté réponde autant que possible à la vôtre. »

Toute cette longue harangue, dont il pouvait fort bien faire l’économie, notre chevalier l’avait débitée parce que les glands qu’on lui servit lui remirent l’âge d’or en mémoire, et lui donnèrent la fantaisie d’adresser ce beau discours aux chevriers, lesquels, sans lui répondre un mot, s’étaient tenus tout ébahis à l’écouter. Sancho se taisait aussi ; mais il avalait des glands doux, et faisait de fréquentes visites à la seconde outre, qu’on avait suspendue à un liége pour que le vin se tînt frais.

Don Quichotte avait été plus long à parler que le souper à finir, et dès qu’il eut cessé, un des chevriers lui dit :

« Pour que Votre Grâce, seigneur chevalier errant, puisse dire avec plus de raison que nous l’avons régalée de notre mieux, nous voulons lui donner encore plaisir et divertissement, en faisant chanter un de nos compagnons, qui ne peut tarder à revenir. C’est un garçon très-entendu et très-amoureux, qui sait lire et écrire par-dessus le marché, et de plus est musicien, jouant d’une viole à ravir les gens. »

À peine le chevrier achevait ces mots, qu’on entendit le son de la viole[3] , et bientôt on vit paraître celui qui en jouait, lequel était un jeune homme d’environ vingt-deux ans, et de fort bonne mine.

Ses compagnons lui demandèrent s’il avait soupé ; il répondit que oui. Alors celui qui l’avait annoncé lui dit :

« De cette manière, Antonio, tu pourras bien nous faire le plaisir de chanter un peu, afin que ce seigneur, notre hôte, voie que, dans les montagnes et les forêts, on trouve aussi des gens qui savent la musique. Nous lui avons raconté tes talents, et nous désirons que tu les montres, afin de ne point passer pour menteurs. Ainsi, assieds-toi, je t’en prie, et chante-nous la chanson de tes amours, celle qu’a versifiée ton oncle le bénéficier, et que le village a trouvée si jolie.

– Très-volontiers, » répondit Antonio.

Et, sans se faire prier davantage, il s’assit sur une souche de chêne, accorda sa viole, et, un moment après, chanta de fort bonne grâce les couplets suivants :

« Je sais, Olalla, que tu m’adores, bien que tu ne m’en aies rien dit, même avec les yeux, ces langues muettes des amours.

Parce que je sais que tu m’as compris, je me persuade que tu m’aimes, car jamais l’amour qui fut connu n’est resté malheureux.

Il est vrai que maintes fois, Olalla, tu m’as fait croire que tu as l’âme de bronze, et que ton sein blanc couvre un cœur de rocher.

Mais, à travers l’honnêteté de tes refus et de tes reproches, l’espérance laisse peut-être voir le pan de sa robe. Ma foi se jette sur l’amorce, n’ayant jamais eu de motif, ni de diminuer parce que j’étais refusé, ni de grandir parce que j’étais choisi.

Si l’amour est courtoisie, de celle que tu montres je conclus que la fin de mes espérances sera telle que je l’imagine.

Et si de bons offices sont capables d’adoucir un cœur, ceux que j’ai pu te rendre fortifient mon espoir.

Car, pour peu que tu aies pris garde, tu auras vu plus d’une fois que je me suis vêtu le lundi de ce qui me faisait honneur le dimanche.

Comme l’amour et la parure suivent toujours le même chemin, en tout temps à tes yeux j’ai voulu me montrer galant.

Je laisse la danse à cause de toi, et je n’ai pas besoin de te rappeler les musiques que tu as entendues, à la nuit close ou au premier chant du coq.

Je ne compte pas toutes les louanges que j’ai faites de ta beauté, lesquelles, si vraies qu’elles soient, m’ont mis très-mal avec quelques-unes de tes compagnes.

Teresa del Berrocal me dit un jour que je te vantais : « Tel pense adorer un ange qui n’adore qu’un singe,

Grâce à de nombreux joyaux, à des cheveux postiches, et à d’hypocrites beautés qui trompent l’amour même. »

Je lui donnai un démenti ; elle se fâcha ; son cousin prit sa défense, il me défia, et tu sais bien ce qu’il a fait et ce que j’ai fait.

Je ne t’aime pas à l’étourdie, et ne te fais pas une cour assidue pour que tu deviennes ma maîtresse ; mon intention est plus honnête.

L’Église a de saints nœuds qui sont des liens de soie ; mets ta tête sous le joug, tu verras comme j’y mettrai la mienne.

Si tu refuses, je jure ici, par le saint le plus révéré, de ne plus sortir de ces montagnes, sinon pour me faire capucin. »

En cet endroit, le chevrier cessa de chanter ; et, quoique don Quichotte le priât de chanter encore quelque chose, Sancho Panza ne voulut pas y consentir, lui qui avait plus d’envie de dormir que d’entendre des chansons.

« Votre Grâce, dit-il à son maître, peut bien s’arranger dès à présent un gîte pour la nuit ; car le travail que se donnent ces bonnes gens toute la journée ne permet pas qu’ils passent la nuit à chanter.

– Je te comprends, Sancho, lui répondit don Quichotte, et je m’aperçois bien que tes visites à l’outre exigent en retour plus de sommeil que de musique.

– Dieu soit loué ! répondit Sancho, personne n’en a fait le dégoûté.

– J’en conviens, reprit don Quichotte, permis à toi de t’arranger à ta fantaisie ; mais aux gens de ma profession, il sied mieux de veiller que de dormir. Cependant, il sera bien, Sancho, que tu me panses encore une fois cette oreille, qui me fait vraiment plus de mal qu’il n’est besoin. »

Sancho se mit en devoir d’obéir ; mais un des chevriers, voyant la blessure, dit à don Quichotte de ne pas s’inquiéter, et qu’il allait employer un remède qui l’aurait bientôt guéri. Cueillant aussitôt quelques feuilles de romarin, qui était très-abondant en cet endroit, il les mâcha, les mêla d’un peu de sel, et lui appliquant cet emplâtre sur l’oreille, qu’il banda fortement, il l’assura qu’il n’était pas besoin d’un second médecin ; ce qui fut vrai.

I, X I, XI I, XII




Notes

  1. Il peut être curieux de comparer cette description de l’âge d’or avec celles qu’en ont faites Virgile, dans le premier livre des Géorgiques, Ovide, dans le premier livre des Métamorphoses, et le Tasse, dans le choeur de bergers qui termine le premier acte de l’Aminta.
  2. Presque tous les instituts de chevalerie adoptèrent la même devise. Dans l’ordre de Malte, on demandait au récipiendaire : « Promettez-vous de donner aide et faveur aux veuves, aux mineurs, aux orphelins et à toutes les personnes affligées ou malheureuses ? » Le novice répondait : « Je promets de le faire avec l’aide de Dieu. »
  3. Rabel, espèce de violon à trois cordes, que l’on connaissait en Espagne dès les premières années du quatorzième siècle, car l’archiprêtre de Hita en fait mention dans ses poésies.




De ce que raconta un chevrier à ceux qui étaient avec don Quichotte


I, XI I, XII I, XIII



Sur ces entrefaites, arriva un autre garçon, de ceux qui apportaient les provisions du village.

« Compagnons, leur dit-il, savez-vous ce qui se passe au pays ?

– Et comment pourrions-nous le savoir ? répondit l’un d’eux.

– Eh bien ! sachez, reprit le nouveau venu, que, ce matin, est mort ce fameux Chrysostome, l’étudiant berger, et l’on murmure qu’il est mort d’amour pour cette endiablée de Marcelle, la fille de Guillaume le riche, celle qui se promène en habits de bergère à travers ces landes.

– Pour Marcelle, dis-tu ? interrompit un chevrier.

– Pour elle-même, te dis-je ; et ce qu’il y a de bon, c’est qu’il a ordonné par son testament qu’on l’enterrât au milieu des champs, comme s’il était More, et précisément au pied de la roche d’où coule la fontaine du Liége ; car, à ce qu’on rapporte qu’il a dit, ce fut en cet endroit qu’il la vit pour la première fois. Et il a aussi ordonné d’autres choses telles que les marguilliers du pays disent qu’il ne faut pas les exécuter et que ce serait très-mal fait, parce qu’elles sentent le païen. À tout cela son grand ami Ambroise l’étudiant, qui s’est aussi déguisé en berger comme lui, répond qu’il faut tout accomplir, sans que rien y manque, de ce qu’a ordonné Chrysostome, et c’est là-dessus que le village s’est mis en émoi. Mais enfin, dit-on, il faudra faire ce que veulent Ambroise et tous les autres bergers ses amis. Demain on vient l’enterrer en grande pompe où je viens de vous dire ; et m’est avis que ce sera une belle chose à voir ; du moins je ne manquerais pas d’aller m’en régaler, si je savais n’avoir pas besoin de retourner au pays.

– Nous ferons tous de même, répondirent les chevriers, et nous tirerons au sort à qui gardera les chèvres des autres.

– Tu as raison, Pédro, reprit l’un d’eux ; mais il ne sera pas besoin de se donner cette peine, car je resterai pour tous ; et ne crois pas que ce soit vertu de ma part, ou manque de curiosité : c’est que l’épine qui me traversa le pied l’autre jour ne me laisse pas faire un pas.

– Nous ne t’en sommes pas moins obligés, » répondit Pédro.

Alors, don Quichotte pria celui-ci de lui dire quel était ce mort et quelle était cette bergère. À quoi Pédro répondit que tout ce qu’il savait, c’est que ce mort était un fils d’hidalgo, fort riche, qui habitait un bourg de ces montagnes ; qu’il avait passé plusieurs années étudiant à Salamanque, au bout desquelles il était revenu dans son pays, avec la réputation d’être très-savant et grand liseur de livres.

« On dit, ajouta Pédro, qu’il savait principalement la science des étoiles, et tout ce que font là-haut dans le ciel le soleil et la lune : car il nous annonçait ponctuellement les éclisses de la lune et du soleil.

– C’est éclipses, mon ami, et non éclisses, interrompit don Quichotte, que s’appelle l’obscurcissement momentané de ces deux grandes lumières célestes. »

Mais Pédro, qui ne regardait pas à ces bagatelles, poursuivit son conte en disant :

« Il devinait tout de même quand l’année devait être abondante ou strile.

– Stérile, vous voulez dire, mon ami, interrompit de nouveau don Quichotte.

– Stérile ou strile, reprit Pédro, c’est tout un, et je dis donc que de ce qu’il leur disait, ses parents et ses amis s’enrichirent, ceux du moins qui avaient confiance en lui, et qui suivaient ses conseils. Cette année, leur disait-il, semez de l’orge et non du froment ; celle-ci, vous pouvez semer des pois, mais pas d’orge ; celle qui vient sera d’une grande abondance en huile, et les trois suivantes on n’en récoltera pas une goutte.

– Cette science s’appelle astrologie, dit don Quichotte.

– Je ne sais comment elle s’appelle, répliqua Pédro, mais je sais qu’il savait tout cela, et bien d’autres choses. Finalement, il ne s’était pas encore passé bien des mois depuis son retour de Salamanque, quand, un beau matin, il s’éveilla vêtu en berger avec sa houlette et sa veste de peau, ayant jeté aux orties le long manteau d’étudiant. Et en même temps, son grand ami Ambroise, qui avait été son camarade d’étude, s’habilla aussi en berger. J’oubliais de dire que Chrysostome le défunt fut un fameux homme pour composer des chansons, tellement qu’il faisait les noëls qui se chantent pour la naissance du Seigneur, et les comédies de la Fête-Dieu, que représentaient les garçons de notre village, et tout le monde disait que c’était d’un beau achevé. Quand ceux du village virent tout à coup en bergers les deux étudiants, ils restèrent bien étonnés, et personne ne pouvait deviner pour quelle raison ils avaient fait une si drôle de transformation. Dans ce temps-là, le père de notre Chrysostome venait de mourir ; de manière qu’il resta héritier d’une bien jolie fortune, tant en meubles qu’en biens-fonds, sans compter bon nombre de têtes de bétail gros et menu, et une grande quantité d’argent comptant. De tout cela, le jeune homme resta maître absolu et dissolu ; et il le méritait bien, en vérité ; car c’était un bon compagnon, charitable, ami des braves gens, et il avait une figure de bénédiction.

Ensuite, on vint à reconnaître que ce changement d’habit ne s’était fait que pour courir dans les déserts de ces montagnes après cette bergère Marcelle que notre camarade a nommée tout à l’heure, et de qui s’était amouraché le pauvre défunt Chrysostome.

« Et je veux vous dire à présent, parce qu’il faut que vous le sachiez, quelle est cette créature ; peut-être, et même sans peut-être, vous n’aurez rien entendu de pareil dans tous les jours de votre vie, dussiez-vous vivre plus d’années que Mathieu Salé[1].

– Dites Mathusalem, interrompit don Quichotte, qui ne pouvait souffrir les équivoques du chevrier.

– Salem ou Salé, la distance n’est pas grande, répliqua Pédro, et si vous vous mettez, seigneur, à éplucher toutes mes paroles, nous n’aurons pas fini au bout de l’année.

– Pardon, mon ami, reprit don Quichotte, la distance est plus grande que vous ne pensez ; mais continuez votre histoire, et je ne vous reprendrai plus sur rien.

– Je disais donc, seigneur de mon âme, reprit le chevrier, qu’il y eut dans notre village un laboureur encore plus riche que le père de Chrysostome, qui s’appelait Guillaume, et auquel Dieu donna, par-dessus toutes ses grandes richesses, une fille dont la mère mourut en la mettant au monde. Cette mère était bien la plus respectable femme qu’il y eût dans tous les environs. Il me semble que je la vois encore, avec cette figure qui était la moitié du soleil et la moitié de la lune ; et surtout elle était bonne ménagère et bonne amie des pauvres, si bien que je crois qu’au jour d’aujourd’hui son âme est dans la gloire de Dieu. Du chagrin de la mort d’une si brave femme, son mari Guillaume en mourut, laissant sa fille Marcelle toute petite, mais grandement riche, au pouvoir d’un sien oncle, prêtre et bénéficier dans le pays. L’enfant grandit en âge, et grandit en beauté, tellement qu’elle nous rappelait sa mère, qui en avait eu beaucoup, et l’on jugeait même que la fille passerait un jour la mère. Et il en fut ainsi, car dès qu’elle eut atteint quatorze à quinze ans, personne ne pouvait la voir sans bénir Dieu de l’avoir créée si belle, et la plupart s’en retournaient fous d’amour.

Son oncle la gardait dans la retraite et le recueillement ; mais néanmoins la renommée de sa grande beauté s’étendit de telle façon qu’à cause d’elle et de sa richesse, non-seulement les jeunes gens du pays, mais ceux de plusieurs lieues à la ronde, et les plus huppés, sollicitaient et importunaient l’oncle afin qu’il la leur donnât pour femme. Mais lui, qui va droit son chemin comme un bon chrétien, quoiqu’il eût voulu la marier dès qu’il la vit en âge de l’être, il ne voulut pas pourtant forcer son consentement, et cela, sans prendre garde au bénéfice qu’il trouvait à garder la fortune de la petite tant qu’il différait son mariage. Et, par ma foi, c’est ce qu’on a dit à plus d’une veillée du village à la louange du bon prêtre. Et je veux que vous sachiez, seigneur errant, que, dans ces petits pays, on parle de tout et on mord sur tout ; et vous pouvez bien vous mettre dans la tête comme je me le suis mis, qu’un curé doit être bon hors de toute mesure pour obliger ses paroissiens à dire du bien de lui, surtout dans les villages.

– C’est bien la vérité, s’écria don Quichotte ; mais continuez, je vous prie, car l’histoire est bonne, et vous la contez, bon Pédro, avec fort bonne grâce.

– Que celle du Seigneur ne me manque pas, reprit Pédro, c’est celle qui importe le plus.

« Et vous saurez, du reste, que l’oncle proposait bien exactement à la nièce chacun des partis qui se présentaient, en lui vantant leurs qualités et en la pressant de choisir un mari de son goût ; elle, jamais ne lui répondit autre chose, sinon qu’alors elle ne voulait pas se marier, et qu’étant si jeune, elle se sentait trop faible pour porter le fardeau d’un ménage. Avec ces excuses, qui lui semblaient raisonnables, l’oncle cessait de l’importuner, et attendait qu’elle eût pris un peu d’âge, et qu’elle sût choisir une compagnie de son goût :

« Car, disait-il, et il disait fort bien, il ne faut pas que les parents engagent les enfants contre leur gré. »

« Mais ne voilà-t-il pas qu’un beau matin, sans que personne s’y fût attendu, la dédaigneuse Marcelle se fait et se montre bergère ; et, sans que son oncle et tous les gens du pays pussent l’en dissuader, la voilà qui s’en va aux champs avec les autres filles du village, et garde elle-même son troupeau ; et, par ma foi, dès qu’elle se fit voir en public et que sa beauté parut au grand jour, je ne saurais plus vous dire combien de riches jeunes gens, hidalgos ou laboureurs, ont pris le costume de Chrysostome, et s’en vont lui faire la cour à travers les champs.

« Un d’eux, comme vous le savez déjà, était notre défunt, duquel on disait qu’il ne l’aimait pas, mais qu’il l’adorait. Et qu’on ne pense pas que, pour s’être mise en cette vie si libre et si relâchée, Marcelle ait rien fait, même en apparence, qui fût au détriment de sa chasteté ; au contraire, elle garde son honneur avec tant de vigilance, que, de tous ceux qui la servent et la sollicitent, aucun n’a pu ni ne pourra se flatter qu’elle lui ait laissé la plus petite espérance d’agréer ses désirs, et, bien qu’elle ne fuie ni la compagnie ni la conversation des bergers, et qu’elle les traite fort amicalement, dès que l’un d’eux s’avise de lui découvrir son intention, quoique juste et sainte autant que l’est celle du mariage, elle le chasse bien loin d’elle comme avec un mousquet. De manière qu’avec cette humeur et cette façon d’être, elle fait plus de mal dans ce pays que si une contagion de peste s’y était déclarée, car sa douceur et sa beauté attirent les cœurs de tous ceux qui la voient : ils s’empressent de la servir, de l’aimer, et bientôt son indifférence et sa rigueur les mènent au désespoir. Aussi ne savent-ils faire autre chose que de l’appeler à grands cris ingrate et cruelle, et de lui donner d’autres noms semblables qui peignent bien son genre de caractère, et si vous deviez rester ici quelques jours, vous entendriez, seigneur, résonner ces montagnes et ces vallées des plaintes de ces amants rebutés qui la suivent.

« Près de ces huttes est un endroit où sont réunis presque deux douzaines de grands hêtres, et il n’y en a pas un qui n’ait sur sa lisse écorce le nom de Marcelle écrit et gravé ; quelquefois une couronne est gravée au-dessus du nom, comme si son amant avait voulu dire qu’elle mérite et porte la couronne de la beauté. Ici soupire un berger, là se plaint un autre ; par ici on entend des chants d’amour ; par là, des stances de tristesse et de désespoir. Tel passe toutes les heures de la nuit assis au pied d’un chêne ou d’un rocher, et le soleil le trouve, au matin, absorbé dans ses pensées, sans qu’il ait fermé ses paupières humides ; tel autre, pendant la plus insupportable ardeur de l’été, reste étendu sur la poussière brûlante pour envoyer ses plaintes au ciel compatissant.

De l’un, de l’autre et de tous ensemble se moque et triomphe la belle Marcelle. Nous tous qui la connaissons, nous sommes curieux de voir où aboutira sa fierté, et quel sera l’heureux prétendant qui doit venir à bout de dompter une humeur si farouche, de posséder une beauté si parfaite. Et, comme tout ce que j’ai dit est la vérité la plus avérée, je me figure qu’il en est de même de ce qu’a conté notre compagnon sur la mort de Chrysostome. Je vous conseille donc, seigneur, de ne pas manquer de vous trouver à son enterrement : c’est une chose à voir, car Chrysostome a bien des amis, et d’ici à l’endroit où il a ordonné qu’on l’enterrât, il n’y a pas une demi-lieue.

– J’en fais mon affaire, répondit don Quichotte, et je vous remercie du plaisir que vous m’avez fait en me contant une si intéressante histoire.

– Oh ! ma foi, répliqua le chevrier, je ne sais pas la moitié des aventures arrivées aux amants de Marcelle ; mais il se pourrait que, chemin faisant, nous rencontrassions demain quelque berger qui nous contât le reste. Quant à présent, vous ferez bien d’aller dormir sous l’abri d’un toit ; car le serein pourrait faire mal à votre blessure, bien que le remède qu’on y a mis soit tel qu’il n’y ait plus d’accident à craindre. »

Sancho Panza, qui donnait au diable le chevrier et ses bavardages, pressa son maître d’aller se coucher dans la cabane de Pédro. Don Quichotte à la fin céda ; mais ce fut pour donner le reste de la nuit au souvenir de sa dame Dulcinée, à l’imitation des amants de Marcelle. Quant à Sancho, il s’arrangea sur la paille, entre Rossinante et son âne, et dormit, non comme un amant rebuté, mais comme un homme qui a l’estomac plein et le dos roué de coups.

I, XI I, XII I, XIII



Notes

  1. Il y a dans l’original « ... Plus que sarna (la gale) » pour Sara, femme d’Abraham. Don Quichotte répond ensuite : « Sarna vit plus que Sara. » Ces jeux de mots ne pouvaient être traduits.




Où se termine l’histoire de la bergère Marcelle avec d’autres événements


I, XII I, XIIII I, XIV



Mais à peine l’aurore commençait à se montrer, comme disent les poëtes, sur les balcons de l’Orient, que cinq des six chevriers se levèrent, furent appeler don Quichotte, et lui dirent, s’il avait toujours l’intention d’aller voir l’enterrement de Chrysostome, qu’ils étaient prêts à lui tenir compagnie. Don Quichotte, qui ne désirait pas autre chose, se leva, et ordonna à Sancho de mettre à leurs bêtes la selle et le bât. Sancho obéit en diligence, et, sans plus de retard, toute la troupe se mit en chemin.

Ils n’eurent pas fait un quart de lieue, qu’à la croisière du sentier ils virent venir de leur côté six à sept bergers vêtus de vestes de peaux noires, la tête couronnée de guirlandes de cyprès et de laurier-rose, et tenant chacun à la main un fort bâton de houx. Après eux venaient deux gentilshommes à cheval, en bel équipage de route, avec trois valets qui les accompagnaient. En s’abordant, les deux troupes se saluèrent avec courtoisie, et s’étant demandé les uns aux autres où ils allaient, ils surent que tous se rendaient au lieu de l’enterrement ; ils se mirent donc à cheminer tous de compagnie. Un des cavaliers, s’adressant à son compagnon :

« Il me semble, seigneur Vivaldo, lui dit-il, que nous n’aurons point à regretter le retard que nous coûtera le spectacle de cette fameuse cérémonie, qui ne pourra manquer d’être fameuse, d’après les choses étranges que nous ont contées ces bonnes gens, aussi bien du berger défunt que de la bergère homicide.

– C’est ce que je pense aussi, répondit Vivaldo, et j’aurais retardé mon voyage, non d’un jour, mais de quatre, pour en être témoin. »

Don Quichotte alors leur demanda ce qu’ils avaient ouï dire de Marcelle et de Chrysostome. Le voyageur répondit que, ce matin même, ils avaient rencontré ces bergers, et que, les voyant en ce triste équipage, ils leur avaient demandé pour quelle cause ils allaient ainsi costumés ; que l’un d’eux la leur conta, ainsi que la beauté et l’étrange humeur d’une bergère appelée Marcelle, la multitude d’amoureux qui la recherchaient, et la mort de ce Chrysostome à l’enterrement duquel ils allaient assister. Finalement, il répéta tout ce qu’avait conté Pédro à Don Quichotte.

Cet entretien fini, un autre commença, le cavalier qui se nommait Vivaldo ayant demandé à don Quichotte quel était le motif qui le faisait voyager armé de la sorte, en pleine paix et dans un pays si tranquille. À cela, don Quichotte répondit :

« La profession que j’exerce et les vœux que j’ai faits ne me permettent point d’aller d’une autre manière. Le repos, la bonne chère, les divertissements furent inventés pour d’efféminés gens de cour ; mais les fatigues, les veilles et les armes ne furent inventées que pour ceux que le monde appelle chevaliers errants, desquels, quoique indigne et le moindre de tous, j’ai l’honneur de faire partie. »

Dès qu’on entendit sa réponse, tout le monde le tint pour fou ; mais, afin de s’en assurer davantage, et de voir jusqu’au bout de quelle espèce était sa folie, Vivaldo, revenant à la charge, lui demanda ce qu’on entendait par chevaliers errants.

« Vos Grâces n’ont-elles jamais lu, répondit don Quichotte, les chroniques et les annales d’Angleterre, où il est question des fameux exploits du roi Arthur, que dans notre idiome castillan nous appelons le roi Artus, et duquel une antique tradition, reçue dans tout le royaume de la Grande-Bretagne, raconte qu’il ne mourut pas, mais qu’il fut, par art d’enchantement, changé en corbeau, et que, dans la suite des temps, il doit venir reprendre sa couronne et son sceptre ; ce qui fait que, depuis cette époque jusqu’à nos jours, on ne saurait prouver qu’aucun Anglais ait tué un corbeau[1]. Eh bien ! c’est dans le temps de ce bon roi que fut institué ce fameux ordre de chevalerie appelé la Table-Ronde[2], et que se passèrent de point en point, comme on les conte, les amours de don Lancelot du Lac et de la reine Genièvre, amours dont la confidente et la médiatrice était cette respectable duègne Quintagnonne, pour laquelle fut fait ce romance si connu et si répété dans notre Espagne :

« Onc chevalier ne fut sur terre

Des dames si bien accueilli,

Qu’à son retour de l’Angleterre

Don Lancelot n’en fût servi[3] ;

ainsi que cette progression si douce et si charmante de ses hauts faits amoureux et guerriers. Depuis lors, et de main en main, cet ordre de chevalerie alla toujours croissant et s’étendant aux diverses parties du monde. Ce fut en son sein que se rendirent fameux et célèbres par leurs actions le vaillant Amadis de Gaule, avec tous ses fils et petits-fils, jusqu’à la cinquième génération, et le valeureux Félix-Mars d’Hyrcanie, et cet autre qu’on ne peut jamais louer assez, Tirant le Blanc ; et qu’enfin, presque de nos jours, nous avons vu, entendu et connu l’invincible chevalier don Bélianis de Grèce. Voilà, seigneur, ce que c’est que d’être chevalier errant ; voilà de quel ordre de chevalerie je vous ai parlé, ordre dans lequel, quoique pécheur, j’ai fait profession, professant tout ce qu’ont professé les chevaliers dont je viens de faire mention. Voilà pourquoi je vais par ces solitudes et ces déserts, cherchant les aventures, bien déterminé à risquer mon bras et ma vie dans la plus périlleuse que puisse m’envoyer le sort, si c’est au secours des faibles et des affligés. »

Il n’en fallut pas davantage pour achever de convaincre les voyageurs que don Quichotte avait le jugement à l’envers, et pour leur apprendre de quelle espèce de folie il était possédé ; ce qui leur causa le même étonnement qu’à tous ceux qui, pour la première fois, en prenaient connaissance. Vivaldo, qui avait l’esprit vif et l’humeur enjouée, désirant passer sans ennui le peu de chemin qui leur restait à faire pour arriver à la colline de l’enterrement, voulut lui offrir l’occasion de poursuivre ses extravagants propos :

« Il me semble, seigneur chevalier errant, lui dit-il, que Votre Grâce a fait profession dans un des ordres les plus rigoureux qu’il y ait sur la terre ; et, si je ne m’abuse, la règle même des frères chartreux n’est pas si étroite.

– Aussi étroite, c’est possible, répondit notre don Quichotte ; mais aussi nécessaire au monde, c’est une chose que je suis à deux doigts de mettre en doute ; car, s’il faut parler vrai, le soldat qui exécute ce que lui ordonne son capitaine ne fait pas moins que le capitaine qui a commandé.Je veux dire que les religieux, en tout repos et en toute paix, demandent au ciel le bien de la terre ; mais nous, soldats et chevaliers, nous mettons en pratique ce qu’ils mettent en prière, faisant ce bien par la valeur de nos bras et le tranchant de nos épées, non point à l’abri des injures du temps, mais à ciel découvert, en butte aux insupportables rayons du soleil d’été, et aux glaces hérissées de l’hiver. Ainsi, nous sommes les ministres de Dieu sur la terre, et les bras par qui s’y exerce sa justice. Et, comme les choses de la guerre et toutes celles qui s’y rattachent ne peuvent être mises à exécution que par le travail excessif, la sueur et le sang, il suit de là que ceux qui en font profession accomplissent, sans aucun doute, une œuvre plus grande que ceux qui, dans le calme et la sécurité, se contentent d’invoquer Dieu pour qu’il prête son aide à ceux qui en ont besoin. Je ne veux pas dire pour cela (rien n’est plus loin de ma pensée) que l’état de chevalier errant soit aussi saint que celui de moine cloîtré ; je veux seulement inférer des fatigues et des privations que j’endure, qu’il est plus pénible, plus laborieux, plus misérable, plus sujet à la faim, à la soif, à la nudité, à la vermine. Il n’est pas douteux, en effet, que les chevaliers errants des siècles passés n’aient éprouvé bien des souffrances dans le cours de leur vie ; et si quelques-uns s’élevèrent par la valeur de leur bras jusqu’à devenir empereurs[4], il leur en a coûté, par ma foi, un bon prix payé en sueur et en sang ; encore, si ceux qui montèrent jusqu’à ce haut degré eussent manqué d’enchanteurs et de sages qui les protégeassent, ils seraient restés bien déçus dans leurs espérances et bien frustrés dans leurs vœux.

– C’est assurément mon avis, répliqua le voyageur ; mais une chose qui, parmi beaucoup d’autres, me choque de la part des chevaliers errants, c’est que, lorsqu’ils se trouvent en occasion d’affronter quelque grande et périlleuse aventure, où ils courent manifestement risque de la vie, jamais, en ce moment critique, ils ne se souviennent de recommander leur âme à Dieu, comme tout bon chrétien est tenu de le faire en semblable danger ; au contraire, ils se recommandent à leurs dames avec autant d’ardeur et de dévotion que s’ils en eussent fait leur Dieu ; et cela, si je ne me trompe, sent quelque peu le païen[5].

– Seigneur, répondit don Quichotte, il n’y a pas moyen de faire autrement ; et le chevalier qui ferait autre chose se mettrait dans un mauvais cas. Il est reçu en usage et passé en coutume dans la chevalerie errante, que le chevalier errant qui est en présence de sa dame au moment d’entreprendre quelque grand fait d’armes, tourne vers elle amoureusement les yeux, comme pour lui demander par son regard qu’elle le secoure et le favorise dans le péril qui le presse ; et même lorsque personne ne peut l’entendre, il est tenu de murmurer quelques mots entre les dents pour se recommander à elle de tout son cœur ; et de cela nous avons dans les histoires d’innombrables exemples. Mais il ne faut pas croire cependant que les chevaliers s’abstiennent de recommander leur âme à Dieu ; ils trouveront temps et lieu pour le faire pendant la besogne[6].

– Avec tout cela, répliqua le voyageur, il me reste un scrupule. J’ai lu bien des fois que deux chevaliers errants en viennent aux gros mots, et, de parole en parole, voilà que leur colère s’enflamme, qu’ils font tourner leurs chevaux pour prendre du champ, et que tout aussitôt, sans autre forme de procès, ils reviennent se heurter à bride abattue, se recommandant à leurs dames au milieu de la carrière. Et ce qui arrive le plus ordinairement de ces rencontres, c’est que l’un des chevaliers tombe à bas de son cheval, percé d’outre en outre par la lance de son ennemi, et que l’autre, à moins de s’empoigner aux crins, descendrait aussi par terre. Or comment le mort a-t-il eu le temps de recommander son âme à Dieu dans le cours d’une besogne si vite expédiée ? Ne vaudrait-il pas mieux que les paroles qu’il emploie pendant la course à se recommander à sa dame fussent employées à ce qu’il est tenu de faire comme bon chrétien ? d’autant plus que j’imagine, à part moi, que les chevaliers errants n’ont pas tous des dames à qui se recommander, car enfin ils ne sont pas tous amoureux.

– Cela ne peut être, s’écria don Quichotte ; je dis que cela ne peut être, et qu’il est impossible qu’il y ait un chevalier errant sans dame : pour eux tous, il est aussi bien de nature et d’essence d’être amoureux, que pour le ciel d’avoir des étoiles. À coup sûr vous n’avez jamais vu d’histoires où se rencontre un chevalier errant sans amours, car, par la raison même qu’il n’en aurait point, il ne serait pas tenu pour légitime chevalier, mais pour bâtard, et l’on dirait qu’il est entré dans la forteresse de l’ordre, non par la grande porte, mais par-dessus les murs, comme un larron et un brigand[7].

– Néanmoins, reprit le voyageur, il me semble, si j’ai bonne mémoire, avoir lu que don Galaor, frère du valeureux Amadis de Gaule, n’eut jamais de dame attitrée, de laquelle il pût se réclamer dans les périls ; et pourtant il n’en fut pas moins tenu pour un vaillant et fameux chevalier. »

À cela notre don Quichotte répondit :

« Seigneur, une seule hirondelle ne fait pas le printemps ; d’ailleurs, je sais de bonne source qu’en secret ce chevalier était réellement amoureux. En outre, cette manie d’en conter à toutes celles qu’il trouvait à son gré, c’était une complexion naturelle et particulière qu’il ne pouvait tenir en bride. Mais néanmoins, il est parfaitement avéré qu’il n’avait qu’une seule dame maîtresse de sa volonté et de ses pensées, à laquelle il se recommandait mainte et mainte fois, mais très-secrètement, car il se piquait d’être amant discret[8].

– Puisqu’il est de l’essence de tout chevalier errant d’être amoureux, reprit le voyageur, on peut bien croire que Votre Grâce n’a point dérogé à cette règle de l’état qu’elle professe, et si Votre Grâce ne se pique pas d’être aussi discret que don Galaor, je vous supplie ardemment, au nom de toute cette compagnie et au mien propre, de nous apprendre le nom, la patrie, la qualité et les charmes de votre dame. Elle ne peut manquer de tenir à grand bonheur que tout le monde sache qu’elle est aimée et servie par un chevalier tel que nous paraît Votre Grâce. »

À ces mots don Quichotte poussa un grand soupir :

« Je ne pourrais affirmer, dit-il, si ma douce ennemie désire ou craint que le monde sache que je suis son serviteur ; seulement je puis dire, en répondant à la prière qui m’est faite avec tant de civilité, que son nom est Dulcinée ; sa patrie, le Toboso, village de la Manche ; sa qualité, au moins celle de princesse, puisqu’elle est ma reine et ma dame ; et ses charmes, surhumains, car en elle viennent se réaliser et se réunir tous les chimériques attributs de la beauté que les poëtes donnent à leurs maîtresses. Ses cheveux sont des tresses d’or, son front des champs élyséens, ses sourcils des arcs-en-ciel, ses yeux des soleils, ses joues des roses, ses lèvres du corail, ses dents des perles, son cou de l’albâtre, son sein du marbre, ses mains de l’ivoire, sa blancheur celle de la neige, et ce que la pudeur cache aux regards des hommes est tel, je m’imagine, que le plus judicieux examen pourrait seul en reconnaître le prix, mais non pas y trouver des termes de comparaison.

– Maintenant, reprit Vivaldo, nous voudrions savoir son lignage, sa souche et sa généalogie.

– Elle ne descend pas, répondit don Quichotte, des Curtius, Caïus et Scipion de l’ancienne Rome, ni des Colonna et Ursini de la moderne, ni des Moncada et Réquésen de Catalogne, ni des Rébella et Villanova de Valence, ni des Palafox, Nuza, Rocaberti, Corella, Luna, Alagon, Urréa, Foz et Gurréa d’Aragon ; ni des Cerda, Manrique, Mendoza et Guzman de Castille ; ni des Alencastro, Palha et Ménesès de Portugal ; elle est de la famille du Toboso de la Manche, race nouvelle, il est vrai, mais telle qu’elle peut être le généreux berceau des plus illustres races des siècles à venir. Et qu’à cela l’on ne réplique rien, si ce n’est aux conditions que Zerbin écrivit au pied du trophée des armes de Roland :

Que nul de les toucher ne soit si téméraire, S’il ne veut de Roland affronter la colère[9].

– Quoique ma famille, répondit le voyageur, soit des Cachopin de Larédo, je n’oserais point la mettre en parallèle avec celle du Toboso de la Manche ; et pourtant, à vrai dire, ce nom et ce titre n’étaient pas encore arrivés jusqu’à mes oreilles.

– C’est pour cela qu’ils n’y sont point arrivés[10], » répondit don Quichotte.

Cet entretien des deux interlocuteurs, tous les autres l’écoutaient avec une grande attention, si bien que les chevriers et les bergers eux-mêmes reconnurent le vide qu’il y avait dans la cervelle de notre héros. Le seul Sancho Panza s’imaginait que tout ce que disait son maître était pure vérité, et cela parce qu’il savait de longue main quel homme c’était, l’ayant connu depuis sa première enfance. Si pourtant quelque chose éveillait ses doutes et lui semblait difficile à croire, c’était cette invention de la charmante Dulcinée du Toboso ; car, demeurant si près de ce village, jamais il n’avait eu connaissance de tel nom ni de telle princesse.

Ils cheminaient discourant ainsi, quand ils virent descendre, par un ravin creusé entre deux hautes montagnes, une vingtaine de bergers, tous vêtus de longues vestes de laine noire, et couronnés de guirlandes, qu’ensuite on reconnut être, les unes d’if, les autres de cyprès. Six d’entre eux portaient un brancard couvert d’une infinité de fleurs et de branches vertes. En les apercevant, un des chevriers s’écria :

« Voici venir ceux qui apportent le corps de Chrysostome, et c’est au pied de cette montagne qu’il a ordonné qu’on l’enterrât. »

Cela fit hâter la marche, et toute la troupe arriva au moment où les autres avaient déjà déposé leur brancard à terre, et où quatre d’entre eux s’occupaient, avec des pieux aigus, à creuser la sépulture au pied d’une roche vive. Ils s’abordèrent courtoisement les uns les autres ; puis, les saluts échangés, don Quichotte et ceux qui l’accompagnaient se mirent à considérer le brancard, sur lequel était étendu, tout couvert de fleurs, un cadavre vêtu en berger[11] auquel on pouvait donner trente ans d’âge. Quoique mort, il montrait avoir été, pendant la vie, de belle tournure et de beau visage. Autour de lui, et sur le brancard même, on avait placé quelques livres et plusieurs papiers ouverts ou pliés.

Ceux qui l’examinaient, comme ceux qui creusaient la fosse, et tous les autres assistants, gardaient un merveilleux silence ; enfin un de ceux qui l’avaient apporté dit à l’un de ses compagnons :

« Regarde, Ambroise, si c’est bien là l’endroit qu’a désigné Chrysostome, puisque tu veux si ponctuellement accomplir ce qu’il a ordonné dans son testament.

– C’est bien là, répondit Ambroise ; car mon malheureux ami cent fois m’y a conté sa déplorable histoire. C’est là, m’a-t-il dit, qu’il vit pour la première fois cette mortelle ennemie du genre humain ; là que, pour la première fois, il lui déclara son amour aussi pur que passionné ; là, enfin, que Marcelle acheva de le désespérer par son indifférence et ses dédains, et l’obligea de mettre une fin tragique au misérable drame de sa vie ; c’est là qu’en souvenir de tant d’infortunes, il a voulu qu’on le déposât dans le sein d’un éternel oubli. »

Se tournant alors vers don Quichotte et les voyageurs, il continua de la sorte :

« Ce corps, seigneurs, que vous regardez avec des yeux attendris, fut le dépositaire d’une âme en qui le ciel avait mis une grande partie de ses plus riches dons. C’est le corps de Chrysostome, qui fut unique pour l’esprit et pour la courtoisie, extrême pour la grâce et la noblesse, phénix en amitié, généreux et magnifique sans calcul, grave sans présomption, joyeux sans bassesse ; finalement, le premier en tout ce qui s’appelle être bon, et sans second en tout ce qui s’appelle être malheureux. Il aima, et fut haï ; il adora, et fut dédaigné ; il voulut adoucir une bête féroce, attendrir un marbre, poursuivre le vent, se faire entendre du désert ; il servit enfin l’ingratitude, et le prix qu’il en reçut, ce fut d’être la proie de la mort au milieu du cours de sa vie, à laquelle mit fin une bergère qu’il voulait faire vivre éternellement dans la mémoire des hommes. C’est ce que prouveraient au besoin ces papiers sur lesquels vous portez les regards, s’il ne m’avait enjoint de les livrer au feu dès que j’aurais livré son corps à la terre.

– Mais, seigneur, reprit Vivaldo, ce serait les traiter avec plus de rigueur et de cruauté que leur auteur lui-même. Il n’est ni juste ni raisonnable d’exécuter à la lettre la volonté de celui qui commande des choses hors de toute raison. Qu’aurait fait Auguste s’il eût consenti qu’on exécutât ce qu’ordonnait par son testament le divin chantre de Mantoue ? Ainsi donc, seigneur Ambroise, c’est assez de donner le corps de votre ami à la terre ; ne donnez pas encore ses œuvres à l’oubli. Ce qu’il ordonna en homme outragé, ne l’accomplissez pas en instrument aveugle. Au contraire, en rendant la vie à ses écrits, rendez-la de même pour toujours à la cruauté de Marcelle, afin que, dans les temps à venir, elle serve d’exemple aux hommes, pour qu’ils évitent de tomber dans de semblables abîmes. Nous savons, en effet, nous tous qui vous entourons, l’histoire des amours et du désespoir de votre ami ; nous savons l’affection que vous lui portiez, la raison de sa mort, et ce qu’il ordonna en mettant fin à sa vie ; et de cette lamentable histoire nous pouvons inférer combien furent grands l’amour de Chrysostome, la cruauté de Marcelle, la foi de votre amitié, et quel terme fatal attend ceux qui, séduits par l’amour, se précipitent sans frein dans le sentier de perdition où il les entraîne. Hier au soir, en apprenant la mort de Chrysostome, nous avons su que son enterrement devait se faire en cet endroit ; et non moins remplis de compassion que de curiosité, nous avons résolu de quitter notre droit chemin pour venir voir de nos propres yeux ce dont le seul récit nous avait si vivement touchés. Pour prix de cette compassion, et du désir que nous avons formé de remédier, si nous avions pu, à cette infortune, nous vous prions, ô discret Ambroise, et moi, du moins, je vous supplie que renonçant à brûler ses écrits, vous m’en laissiez enlever quelques-uns. »

Sans attendre la réponse du berger, Vivaldo étendit la main et saisit quelques papiers, de ceux qui se trouvaient le plus à sa portée. Voyant cela, Ambroise lui dit :

« Par courtoisie, je consentirai, seigneur, à ce que vous gardiez ceux que vous avez pris ; mais espérer que je renonce à jeter le reste au feu, c’est une espérance vaine. » Vivaldo, qui brûlait de savoir ce que contenaient ces papiers, en ouvrit un précipitamment, et il vit qu’il avait pour titre Chant de désespoir. Quand Ambroise l’entendit citer :

« Voilà, s’écria-t-il, les derniers vers qu’écrivit l’infortuné ; et, pour que vous voyiez, seigneur, en quelle situation l’avait réduit sa disgrâce, lisez-les de manière que vous soyez entendu : vous en aurez bien le temps pendant qu’on achèvera de creuser la tombe.

– C’est ce que je ferai de bon cœur, » répondit Vivaldo ; et comme tous les assistants partageaient son envie, ils se mirent en cercle autour de lui, et voici ce qu’il leur lut d’une voix haute et sonore :

I, XII I, XIIII I, XIV



Notes

  1. Il est dit, au chapitre XCIX du roman d’Esplandian, que l’enchanteresse Morgaïna, sœur du roi Artus, le tenait enchanté, mais qu’il reviendrait sans faute reprendre un jour le trône de la Grande-Bretagne. Sur son sépulcre, au dire de don Diégo de Véra (Epitome de los imperios), on avait gravé ce vers pour épitaphe :
    HIC JACET ARTURUS, REX QUONDAM, REXQUE FUTURUS,

    qu’on pourrait traduire ainsi :
    CI-GÎT ARTHUR,
    ROI PASSÉ, ROI FUTUR.

    Julian del Castillo a recueilli dans un ouvrage grave (Historia de los reyes godos) un conte populaire qui courait à son époque : Philippe II, disait-on, en épousant la reine Marie, héritière du royaume d’Angleterre, avait juré que, si le roi Artus revenait de son temps, il lui rendrait le trône.
    Le docteur John Bowle, dans ses annotations sur le Don Quichotte, rapporte une loi d’Hoëlius le Bon, roi de Galles, promulguée en 998, qui défend de tuer des corbeaux sur le champ d’autrui. De cette défense, mêlée à la croyance populaire qu’Artus fut changé en corbeau, a pu naître l’autre croyance que les Anglais s’abstenaient de tuer ces oiseaux dans la crainte de frapper leur ancien roi.
  2. L’ordre de la Table-Ronde, fondé par Artus, se composait de vingt-quatre chevaliers et du roi président. On y admettait les étrangers : Roland en fut membre, ainsi que d’autres pairs de France. Le conteur don Diégo de Véra, qui recueillait dans son livre (Epitome de los imperios) toutes les fables populaires, rapporte que, lors du mariage de Philippe II avec la reine Marie, on montrait encore, à Hunscrit, la table ronde fabriquée par Merlin ; qu’elle se composait de vingt-cinq compartiments, teintés en blanc et en vert, lesquels se terminaient en pointe au milieu, et allaient s’élargissant jusqu’à la circonférence, et que dans chaque division étaient écrits le nom du chevalier et celui du roi. L’un de ces compartiments, appelé place de Judas, ou siége périlleux, restait toujours vide.
  3. Le romance entier est dans le Cancionero, p. 242 de l’édition d’Anvers. Lancelot du Lac fut originairement écrit par Arnault Daniel, poëte provençal.
  4. Renaud de Montauban devint empereur de Trébisonde ; Bernard del Carpio, roi d’Irlande; Palmerin d’Olive, empereur de Constantinople ; Tirant le Blanc, césar de l’empire de Grèce, etc.
  5. « Tirant le Blanc n’invoquait aucun saint, mais seulement le nom de Carmésine ; et, quand on lui demandait pourquoi il n’invoquait pas aussi le nom de quelque saint, il répondait : « Celui qui sert plusieurs ne sert personne. » (Livre III, chap. XXVIII.)
  6. Ainsi, lorsque Tristan de Léonais se précipite d’une tour dans la mer, il se recommande à l’amie Iseult et à son doux Rédempteur.
  7. L’article 31 des statuts de l’ordre de l’Écharpe (la Banda) était ainsi conçu : « Qu’aucun chevalier de l’Écharpe ne soit sans servir quelque dame, non pour la déshonorer, mais pour lui faire la cour et pour l’épouser. Et quand elle sortira, qu’il l’accompagne à pied ou à cheval, tenant à la main son bonnet, et faisant la révérence avec le genou. »
  8. Don Quichotte veut parler sans doute de la princesse Briolange, choisie par Amadis pour son frère Galaor. « Il s’éprit tellement d’elle, et elle lui parut si bien, que, quoiqu’il eût vu et traité beaucoup de femmes, comme cette histoire le raconte, jamais son cœur ne fut octroyé en amour véritable à aucune autre qu’à cette belle reine. » (Amadis, lib. IV, cap. CXXI).
  9. Nessun la muova !
    Que star non possa con Orlando a prova.
    (Ariosto, canto XXIV, oct. 57.)
  10. On donnait alors dans le peuple le nom de cachopin ou gachupin à l’Espagnol qui émigrait aux Grandes-Indes par pauvreté ou vagabondage.
  11. Chrysostome étant mort désespéré, comme disent les Espagnols, c’est-à-dire par un suicide, son enterrement se fait sans aucune cérémonie religieuse. Ainsi il est encore vêtu en berger, et ne porte point la mortaja, habit religieux qui sert de linceul à tous les morts.




Où sont rapportés les vers désespérés du berger défunt, avec d’autres événements inespérés


I, XIII I, XIV I, XV



Chant de Chrysostome[1]

« Puisque tu veux, cruelle, que l’on publie de bouche en bouche et de pays en pays l’âpre violence de ta rigueur, je ferai en sorte que l’enfer lui-même communique à ma triste poitrine un accent lamentable qui change l’ordinaire accent de ma voix. Et, au gré de mon désir, qui s’efforce de raconter ma douleur et tes prouesses, il en sortira un effroyable cri, auquel seront mêlés, pour plus de tourment, des morceaux de mes misérables entrailles. Écoute donc, et prête une oreille attentive, non pas au son harmonieux, mais au bruit confus qui, pour ma satisfaction et pour ton dépit, s’exhale du fond de ma poitrine amère :

« Que le rugissement du lion, le féroce hurlement du loup, le sifflement horrible du serpent écailleux, l’effroyable cri de quelque monstre, le croassement augural de la corneille, le vacarme du vent qui agite la mer, l’implacable mugissement du taureau vaincu, le plaintif roucoulement de la tourterelle veuve, le chant sinistre du hibou, et les gémissements de toute la noire troupe de l’enfer accompagnent la plainte de mon âme, et se mêlent en un son qui trouble tous les sens ; car la peine qui me déchire a besoin, pour être contée, de moyens nouveaux.

« Ce ne sont point les sables dorés du Tage, ni les oliviers du fameux Bétis, qui entendront les échos de cette étrange confusion : c’est sur le sommet des rochers et dans la profondeur des abîmes que, d’une langue morte, mais de paroles toujours vivantes, se répandront mes déchirantes peines ; ou dans d’obscurs vallons, ou sur des plages arides, ou dans des lieux que le soleil n’éclaira jamais de sa lumière, ou parmi la multitude de bêtes venimeuses que nourrit le limon du Nil. Et, tandis que, dans les déserts sauvages, les échos sourds et incertains résonneront de mon mal et de ta rigueur sans pareille, par privilége de mon misérable destin, ils seront portés dans l’immensité du monde.

« Un dédain donne la mort ; un soupçon faux ou vrai met à bout la patience ; la jalousie tue d’une pointe cruelle ; une longue absence trouble la vie, et à la crainte de l’oubli ne résiste nulle espérance d’un sort heureux ; en tout se montre la mort inévitable. Mais moi, prodige inouï ! je vis jaloux, absent, dédaigné, et certain des soupçons qui me tuent. Dans l’oubli où mon feu s’avive, et parmi tant de tourments, ma vue ne peut atteindre l’ombre de l’espérance, et, dans mon désespoir, je ne la désire pas ; au contraire, pour me plonger et m’opiniâtrer dans ma plainte, je jure de la fuir éternellement.

« Peut-on, par hasard, dans le même instant, espérer et craindre ? ou est-ce bien de le faire, quand les raisons de craindre sont les plus certaines ? Dois-je, si la cruelle jalousie se présente à moi, dois-je fermer les yeux, quand je ne peux manquer de la voir à travers les mille blessures dont mon âme est percée ? Qui n’ouvrirait toutes grandes les portes à la méfiance et à la crainte, quand il voit l’indifférence à découvert, ses soupçons devenus, par une amère conviction, des vérités palpables, et la vérité nue déguisée en mensonge ? Ô jalousie, tyran du royaume d’Amour, mets-moi des fers à ces deux mains ! Donne-moi, Dédain, la corde du supplice ! Mais, hélas ! par une cruelle victoire, la Souffrance étouffe votre souvenir !

« Je meurs enfin, et pour n’espérer jamais aucun bon succès, ni dans la vie, ni dans la mort, je m’obstinerai et resterai ferme en ma pensée ; je dirai qu’on a toujours raison de bien aimer, et que l’âme la plus libre est celle qui est le plus esclave de la tyrannie de l’amour ; je dirai que celle qui fut toujours mon ennemie a l’âme aussi belle que le corps, que son indifférence naît de ma faute, et que c’est par les maux qu’il nous fait qu’Amour maintient en paix son empire. Cette opinion et un lacet misérable, accélérant le terme fatal où m’ont conduit tes dédains, j’offrirai aux vents le corps et l’âme sans laurier, sans palme de gloire à venir.

« Toi qui fais voir, par tant de traitements cruels, la raison qui m’oblige à traiter de même la vie qui me lasse et que j’abhorre ; puisque cette profonde blessure de mon cœur te donne d’éclatantes preuves de la joie qu’il sent à s’offrir aux coups de ta rigueur, si, par bonheur, tu me reconnais digne que le pur ciel de tes beaux yeux soit troublé par la mort, n’en fais rien : je ne veux pas que tu me donnes un regret en échange des dépouilles de mon âme. Au contraire, que ton rire, dans le moment funeste, prouve que ma fin est une fête pour toi. Mais c’est une grande simplicité de te donner cet avis, sachant que tu mets ta gloire à ce que ma vie arrive si promptement à son terme.

« Viennent donc, puisque l’heure a sonné, viennent du profond de l’abîme, Tantale avec sa soif, Sisyphe avec le poids de son rocher ; que Prométhée amène son vautour, qu’Ixion n’arrête point sa roue, ni les cinquante Sœurs leur interminable travail ; que tous ensemble transportent dans mon cœur leur mortel supplice, et qu’à voix basse (si l’on en doit à celui qui meurt de sa main) ils chantent de tristes obsèques à ce corps auquel on refusera un saint linceul ; que le portier de l’enfer, aux trois têtes, que mille autres chimères et mille autres monstres fassent à ce concert un douloureux contre-point : il me semble que nulle autre pompe ne peut mieux convenir aux funérailles d’un homme mort d’amour.

« Chant de désespoir, n’éclate pas en plaintes quand tu abandonneras ma triste compagnie ; au contraire, puisque la cause qui t’a fait naître augmente de mon malheur son bonheur, garde-toi, même en la sépulture, de montrer ta tristesse. »

Bons furent trouvés les vers de Chrysostome par ceux qui en avaient entendu la lecture. Toutefois Vivaldo fit remarquer qu’ils ne paraissaient pas d’accord avec ce qu’on lui avait raconté de la modestie et de la vertu de Marcelle ; Chrysostome, en effet, s’y plaignait de jalousie, de soupçons, d’absences, toutes choses fort au détriment de la bonne et pure renommée de son amante. Mais Ambroise, comme un homme qui avait su les plus secrètes pensées de son ami, répondit aussitôt :

« Il faut que vous sachiez, seigneur, pour éclaircir votre doute, qu’au moment où cet infortuné écrivit les vers que vous venez de lire, il était loin de Marcelle, qu’il avait volontairement quittée pour essayer si l’absence userait avec lui de son ordinaire pouvoir, et comme, pour l’amant absent, il n’est soupçon qui ne le poursuive ni crainte qui ne l’assiége, de même Chrysostome souffrait les tourments trop réels d’une jalousie imaginaire. Ainsi demeure hors de toute atteinte la vérité que publie la renommée sur la vertu de Marcelle, à laquelle, au défaut près d’être cruelle, un peu arrogante et très-dédaigneuse, l’envie même ne pourrait reprocher ni découvrir la moindre tache. »

Vivaldo lui répondit qu’il avait raison ; et, comme il voulait lire un autre papier de ceux qu’il avait sauvés du feu, il en fut empêché par une merveilleuse vision (tel en paraissait du moins l’objet) qui tout à coup s’offrit à leurs yeux. Sur la roche au pied de laquelle se creusait la sépulture apparut la bergère Marcelle, si belle, que sa beauté passait sa renommée. Ceux qui ne l’avaient point encore vue la regardaient dans le silence de l’admiration, et ceux qui avaient l’habitude de la voir ne restèrent pas moins étonnés que les autres. Mais dès qu’Ambroise l’eut aperçue, il s’écria avec l’accent d’une âme indignée :

« Viens-tu par hasard, sauvage basilic de ces montagnes, dont le seul regard empoisonne, viens-tu voir si ta présence fera couler le sang des blessures de ce malheureux que ta cruauté a privé de la vie ? Viens-tu t’applaudir et te glorifier des cruelles prouesses de ta bizarre humeur ? ou bien voir, du haut de cette colline, comme un autre impitoyable Néron, l’incendie de sa Rome en flammes, ou fouler aux pieds ce misérable cadavre, comme la fille dénaturée de Tarquin foula celui de son père[2] ? Dis-nous vite ce qui t’amène, et ce que tu souhaites de nous ; car, sachant que jamais la volonté de Chrysostome ne cessa de t’obéir durant sa vie, je ferai en sorte, après sa mort, que tu sois également obéie par les volontés de tous ceux qui s’appelèrent ses amis.

– Je ne viens, ô Ambroise, répondit Marcelle, pour aucune des choses que tu as dites ; je viens prendre moi-même ma défense, et prouver combien ont tort ceux qui m’accusent de leurs peines et de la mort de Chrysostome. Je vous prie donc, vous tous qui êtes ici présents, de m’écouter avec attention ; il ne faut dépenser ni beaucoup de temps ni beaucoup de paroles pour démontrer une vérité aux esprits intelligents.

« Le ciel, à ce que vous dites, m’a faite belle, de telle sorte que, sans pouvoir vous en défendre, ma beauté vous force de m’aimer ; et, en retour de l’amour que vous avez pour moi, vous dites et vous prétendez que je suis tenue de vous aimer.

Je reconnais bien, par l’intelligence naturelle que Dieu m’a donnée, que tout ce qui est beau est aimable ; mais je ne puis comprendre que, par la raison qu’il est aimable, ce qui est aimé comme beau soit tenu d’aimer ce qui l’aime, d’autant mieux qu’il pourrait arriver que ce qui aime le beau fût laid : or le laid étant digne de haine, il vient mal à propos de dire : Je t’aime parce que tu es belle ; tu dois m’aimer quoique je sois laid. Mais supposons que les beautés soient égales : ce n’est pas une raison pour que les désirs soient égaux, car de toutes les beautés ne naît pas l’amour : il y en a qui réjouissent la vue sans soumettre la volonté. Si toutes les beautés touchaient et forçaient les cœurs, le monde serait une confusion où les volontés se croiseraient et s’entrechoqueraient sans savoir où se prendre et se fixer ; car, rencontrant des beautés en nombre infini, les désirs seraient également infinis ; et l’amour véritable, à ce que j’ai ouï dire, ne se divise point : il doit être volontaire et non forcé. S’il en est ainsi, comme je le crois, pourquoi voulez-vous que mon cœur cède à la contrainte, et seulement parce que vous dites que vous m’aimez bien ? Mais, dites-moi, si le ciel, au lieu de me faire belle, m’eût faite laide, serait-il juste que je me plaignisse de vous parce que vous ne m’aimeriez pas ?

D’ailleurs, vous devez considérer que la beauté que j’ai, je ne l’ai pas choisie ; telle qu’elle est, le ciel me l’a donnée par pure grâce, sans prière, sans choix de ma part ; et, de même que la vipère ne mérite pas d’être accusée du venin qu’elle porte dans sa bouche, bien que ce venin cause la mort, parce que la nature le lui a donné, de même je ne mérite pas de reproches pour être née belle. La beauté, dans la femme honnête, est comme le feu éloigné, comme l’épée immobile ; ni l’un ne brûle, ni l’autre ne blesse ceux qui ne s’en approchent point. L’honneur et la vertu sont des ornements de l’âme, sans lesquels le corps peut, mais ne doit point paraître beau. Eh bien, si l’honnêteté est un des mérites qui ornent et embellissent le plus le corps et l’âme, pourquoi la femme qu’on aime pour ses charmes devrait-elle la perdre, afin de correspondre aux désirs de l’homme qui, pour son plaisir seul, essaye, par tous les moyens, de la lui enlever ?

Libre je suis née, et, pour pouvoir mener une vie libre, j’ai choisi la solitude des champs.

Les arbres de ces montagnes sont ma compagnie, les eaux claires de ces ruisseaux, mes miroirs ; c’est aux arbres et aux ruisseaux que je communique mes pensées et mes charmes. Je suis un feu éloigné, une épée mise hors de tout contact. Ceux que j’ai rendus amoureux par ma vue, je les ai détrompés par mes paroles ; et si les désirs ne s’alimentent que d’espérance, n’en ayant jamais donné la moindre ni à Chrysostome ni à nul autre, on peut dire que c’est plutôt son obstination que ma cruauté qui lui a donné la mort. Si l’on m’objecte que ses désirs étaient honnêtes, et que, pour cela, j’étais obligée de m’y rendre, je répondrai que quand, dans ce même endroit où l’on creuse à présent sa fosse, il me découvrit l’honnêteté de son intention, je lui dis que la mienne était de vivre en perpétuelle solitude, et que la terre seule possédât les dépouilles intactes de ma beauté ; que si, malgré cet avis qui devait lui dessiller les yeux, il voulut s’obstiner contre l’espérance et naviguer contre le vent, est-il étonnant qu’il ait fait naufrage au milieu du golfe de son imprudence ? Si je l’avais abusé, j’aurais été fausse ; si je l’avais satisfait, j’aurais manqué à ma sainte résolution. Il s’opiniâtra, quoique détrompé ; il se désespéra, sans être haï.

Voyez maintenant s’il est juste qu’on m’accuse de ses tourments. Ai-je trompé quelqu’un, qu’il se plaigne ; ai-je manqué à mes promesses, qu’il se désespère ; l’ai-je appelé, qu’il prenne confiance ; l’ai-je admis à mes faveurs, qu’il se glorifie. Mais doit-il me nommer cruelle et homicide, celui que je n’ai point trompé, point appelé, point choisi ?

Le ciel, jusqu’à présent, n’a pas voulu que j’aimasse par fatalité ; croire que j’aimerai par choix, c’est une erreur. Que cet avertissement général serve à tous ceux qui me sollicitent pour leur goût particulier, et que l’on sache dorénavant que, si quelqu’un meurt pour moi, ce ne sera ni de jalousie ni de dédain ; car celle qui n’aime personne ne peut donner de jalousie à personne, et détromper les gens n’est pas les dédaigner. Celui qui m’appelle basilic et bête féroce, qu’il me fuie comme une chose haïssable et dangereuse ; celui qui m’appelle ingrate, qu’il ne me serve pas ; étrange et impénétrable, qu’il ne cherche point à me connaître ; cruelle, qu’il cesse de me poursuivre. Cette bête, ce basilic, cette ingrate, cette cruelle, cette impénétrable, ne veut les chercher, les suivre, les servir et les connaître en aucune façon. Si ses impatiences et ses ardents désirs ont fait périr Chrysostome, la faute en est-elle à ma conduite honnête et à ma circonspection ? Si je conserve ma vertu parmi les arbres de ces solitudes, pourquoi veut-il me la faire perdre, celui qui veut que je la garde parmi les hommes ? J’ai, comme vous le savez, des biens à moi ; je ne convoite pas ceux des autres ; ma situation me rend libre, et il ne me plaît pas de me faire esclave. Je n’aime ni ne hais personne. On ne peut dire que je trompe celui-ci, que je flatte celui-là, que je me raille de l’un et m’adoucis avec l’autre. L’honnête compagnie des bergères de ces villages et le soin de mes chèvres suffisent à mes plaisirs. Ces montagnes forment tout le domaine de mes désirs, et si parfois ils en franchissent les limites, c’est pour contempler la beauté du ciel, où l’âme doit diriger ses pas, comme à son premier et dernier séjour. »

En achevant ces mots, et sans attendre aucune réponse, la bergère se retourna, et disparut dans le plus épais d’un bois qui couvrait la montagne, laissant dans l’admiration, aussi bien de son esprit que de sa beauté, tous ceux qui l’avaient entendue. Quelques-uns de ceux qu’avait blessés la puissante flèche des rayons de ses beaux yeux firent mine de vouloir la suivre, sans mettre à profit l’avertissement qu’elle venait de leur donner. Mais aussitôt que don Quichotte s’aperçut de leur intention, il lui sembla que l’occasion était belle d’exercer sa chevalerie, en portant secours aux demoiselles qui en avaient besoin. Mettant la main à la garde de son épée, d’une voix haute et intelligible, il s’écria :

« Que personne, de quelque état et condition que ce soit, ne s’avise de suivre la belle Marcelle, sous peine d’éveiller mon indignation et d’encourir ma colère.

Elle a prouvé, par d’éclatantes raisons, qu’elle est à peu près, ou plutôt tout à fait innocente de la mort de Chrysostome ; elle a prouvé combien elle est éloignée de condescendre aux vœux d’aucun de ses amants. Au lieu donc d’être suivie et poursuivie, il est juste qu’elle soit estimée et honorée de toutes les âmes honnêtes qui peuplent le monde ; car elle y est sans doute la seule femme qui passe sa vie en de si pures intentions. »

Soit que les menaces de don Quichotte leur imposassent, soit qu’Ambroise les priât de remplir jusqu’au bout leur devoir envers son ami, aucun des bergers ne fit un pas pour s’éloigner jusqu’à ce que, la fosse creusée, et les papiers de Chrysostome brûlés, ils eussent déposé son corps dans la tombe : ce qui ne s’acheva point sans arracher des larmes à tous les assistants. On couvrit la fosse d’un large éclat de rocher, en attendant qu’on eût achevé une pierre tumulaire sur laquelle, à ce que dit Ambroise, il pensait faire graver ces vers pour épitaphe :

« Ci-gît le corps glacé d’un amant malheureux, qui fut un berger de troupeaux, et que perdit un refus d’amour[3].

« Il mourut sous les coups de la rigueur d’une ingrate beauté par qui l’Amour étend la tyrannie de son empire. »

On répandit ensuite sur la sépulture une infinité de fleurs et de branchages, et tous les bergers, ayant témoigné à leur ami Ambroise la part qu’ils prenaient à sa douleur, lui dirent successivement adieu. Vivaldo et son compagnon en firent autant, et, de son côté, don Quichotte prit congé de ses hôtes et des voyageurs, lesquels le conviaient à les accompagner à Séville, lieu si fécond en aventures, lui disaient-ils, qu’on en trouve plus au coin de chaque rue qu’en nulle autre ville du monde. Don Quichotte les remercia de leur conseil et de la bonne grâce qu’ils montraient à lui rendre service ; mais il ajouta qu’il ne voulait ni ne devait aller à Séville avant qu’il eût purgé toutes ces montagnes des bandits dont elles passaient pour être infestées.

Les voyageurs, le voyant en cette bonne résolution, ne voulurent pas l’importuner davantage. Au contraire, après lui avoir dit une autre fois adieu, ils poursuivirent leur chemin, pendant lequel les sujets d’entretien ne leur manquèrent pas, ayant à converser sur l’histoire de Marcelle et de Chrysostome, et sur les folies de don Quichotte. Celui-ci résolut d’aller à la recherche de la bergère Marcelle, et de s’offrir à son service. Mais les choses n’arrivèrent point comme il l’imaginait, ainsi qu’on le verra dans la suite de cette véridique histoire, dont la seconde partie se termine en cet endroit.

I, XIII I, XIV I, XV



Notes

  1. Les stances de ce chant (canción) se composent de seize vers de onze syllabes (endecasilabos), dont les rimes sont disposées d’une façon singulière, inusitée jusqu’à Cervantès, et qu’on n’a pas imitée depuis. Dans cet arrangement, le pénultième vers, ne trouvant point de consonance dans les autres, rime avec le premier hémistiche du dernier.
    .............................................................

    Mas gran simpleza es avisarte desto,

    Pues se que esta tu gloria conocida

    En que mi vida llegue al fin tan presto.
    Comme ces singularités, et même les principales beautés de la pièce (où elles sont rares) se trouvent perdues dans la traduction, je l’aurais volontiers supprimée, pour abréger l’épisode un peu long, un peu métaphysique, de Chrysostome et de Marcelle, s’il était permis à un traducteur de corriger son modèle, surtout quand ce modèle est Cervantès.
  2. L’érudition de l’étudiant Ambroise est ici en défaut. Tarquin était le second mari de Tullia, et c’est le corps de son père Servius Tullius qu’elle foula sous les roues de son char.
  3. Que fué pastor de ganado Perdido por desamor. Il y a dans cette strophe un insipide jeu de mots entre les paroles voisines ganado et perdido ; celle-ci veut dire perdu ; l’autre, qui signifie troupeau, veut dire aussi gagné.




Où l’on raconte la disgracieuse aventure que rencontra don Quichotte en rencontrant quelque Yangois[1]


I, XIV I, XV I, XVI



Le sage Cid Hamet Ben-Engeli raconte qu’aussitôt que don Quichotte eut pris congé de ses hôtes et de tous ceux qui s’étaient trouvés à l’enterrement de Chrysostome, il entra, suivi de son écuyer, dans le bois où ils avaient vu disparaître la bergère Marcelle ; mais, après avoir erré çà et là pendant deux heures, la cherchant de toutes parts, sans avoir pu la rencontrer, ils arrivèrent à une prairie couverte d’herbe fraîche, au milieu de laquelle coulait un doux et limpide ruisseau. Conviés par la beauté du lieu, ils résolurent d’y passer les heures de la sieste ; car l’ardeur de midi commençait à se faire rudement sentir.

Don Quichotte et Sancho mirent pied à terre, et, laissant l’âne et Rossinante paître tout à leur aise l’herbe abondante que le pré leur offrait, ils donnèrent l’assaut au bissac, et, sans cérémonie, en paix et en bonne société, maître et valet se mirent à manger ensemble ce qu’ils y trouvèrent.

Sancho n’avait pas songé à mettre des entraves à Rossinante ; car il le connaissait pour si bonne personne et si peu enclin au péché de la chair, que toutes les juments des herbages de Cordoue ne lui auraient pas donné la moindre pas toujours, que justement dans ce vallon se trouvassent à paître un troupeau de juments galiciennes que menaient des muletiers yangois, lesquels ont coutume de faire la sieste avec leurs bêtes dans les endroits où se trouvent l’herbe et l’eau. Celui où s’était arrêté don Quichotte était donc fort à leur convenance.

Or, il arriva que Rossinante sentit tout à coup le désir d’aller folâtrer avec mesdames les juments, et sortant, dès qu’il les eut flairées, de ses habitudes et de ses allures naturelles, sans demander permission à son maître, il prit un petit trot coquet, et s’en alla leur communiquer son amoureuse envie. Mais les juments, qui avaient sans doute plus besoin de paître que d’autre chose, le reçurent à coups de pieds et à coups de dents, si bien qu’en un moment elles rompirent les sangles de la selle, et le laissèrent tout nu sur le pré. Mais une autre disgrâce l’attendait, plus cuisante encore : les muletiers, voyant qu’il voulait faire violence à leurs juments, recoururent aux pieux qui servaient à les attacher, et lui assenèrent une telle bastonnade, qu’ils l’eurent bientôt jeté les quatre fers en l’air.

Cependant don Quichotte et Sancho, qui voyaient la déconfiture de Rossinante, accouraient tout haletants, et don Quichotte dit à son écuyer :

« À ce que je vois, ami Sancho, ces gens-là ne sont pas des chevaliers, mais de la vile et basse canaille. Ainsi, tu peux, en toute sûreté de conscience, m’aider à tirer une vengeance légitime de l’outrage qu’ils ont fait devant nos yeux à Rossinante.

– Quelle diable de vengeance avons-nous à tirer, répondit Sancho, s’ils sont plus de vingt, et nous seulement deux, ou plutôt un et demi ?

– Moi, j’en vaux cent, » répliqua don Quichotte ; et, sans plus de discours, il mit l’épée à la main et fondit sur les Yangois. Sancho fit de même, excité par l’exemple de son maître.

À la première attaque, don Quichotte porta à l’un des muletiers un si grand coup d’épée, qu’il lui fendit un pourpoint de cuir, dont il était vêtu, et, de compagnie, un bon morceau de l’épaule.

Les Yangois accoururent avec leurs gourdins

Les Yangois, qui se virent malmener par deux hommes seuls, étant si nombreux, accoururent avec leurs gourdins, et, enfermant au milieu de la troupe les deux téméraires, se mirent à jouer du bâton sur leurs reins avec une merveilleuse diligence. Il est vrai qu’à la seconde décharge ils avaient jeté Sancho sur le carreau, et que don Quichotte, en dépit de son adresse et de son courage, n’avait pas été quitte à meilleur marché. Son étoile voulut même qu’il allât tomber aux pieds de Rossinante, qui ne s’était pas encore relevé : tableau qui démontre bien avec quelle fureur officie le bâton entre des mains grossières et courroucées.

Les Yangois, voyant donc la méchante besogne qu’ils avaient faite, se dépêchèrent de charger leurs bêtes, et s’éloignèrent en toute hâte, laissant les deux aventuriers en mauvaise mine et en pire état.

Le premier qui reprit ses sens fut Sancho Panza, lequel, se trouvant tout auprès de son maître, lui dit d’une voix plaintive et dolente :

« Seigneur don Quichotte, aïe ! aïe ! seigneur don Quichotte !

– Que veux-tu, mon frère Sancho ? répondit le chevalier d’un accent aussi lamentable.

– Je voudrais bien, si c’était possible, répondit Sancho, que Votre Grâce me donnât deux gorgées de ce breuvage du Fier-Blas, si elle en a par hasard sous la main ; peut-être sera-t-il aussi bon pour les os rompus que pour la chair ouverte.

– Ah ! si j’en avais, malheureux que je suis, répondit don Quichotte, que nous manquerait-il  ? Mais je te jure, Sancho Panza, foi de chevalier errant, que deux jours ne se passeront pas, si la fortune n’ordonne autre chose, sans que j’aie ce baume en mon pouvoir, ou j’aurai perdu l’usage des mains.

– Deux jours ! répliqua Sancho ; mais en combien donc Votre Grâce croit-elle que nous aurons recouvré l’usage des pieds ?

– Pour mon compte, reprit le moulu chevalier, je ne pourrais trop en dire le nombre. Mais je crois que de ce malheur toute la faute est à moi : je ne devais pas tirer l’épée contre des hommes qui ne fussent pas armés chevaliers ; et c’est pour avoir violé les lois de la chevalerie que le Dieu des batailles a permis que je reçusse ce châtiment. C’est pourquoi, mon frère Sancho, il est bon que je t’avertisse d’une chose qui importe beaucoup au salut de tous deux ; à savoir, que, dès que tu verras qu’une semblable canaille nous fait insulte, tu n’attendes pas que je tire l’épée pour les châtier, ce que je ne ferai plus d’aucune façon ; mais toi, mets l’épée à la main, et châtie-les tout à ton aise ; et si des chevaliers accourent à leur aide et défense, alors je saurai bien te défendre et les repousser de la bonne manière, car tu as vu déjà, par mille preuves et expériences, jusqu’où s’étendent la force et la valeur de ce bras invincible. »

Tant le pauvre gentilhomme avait conservé d’arrogance depuis sa victoire sur le vaillant Biscayen !

Mais Sancho ne trouva pas tellement bon l’avis de son maître, qu’il ne crût devoir y répondre :

« Seigneur, dit-il, je suis un homme doux, calme et pacifique, et je sais dissimuler toute espèce d’injures, parce que j’ai une femme à nourrir et des enfants à élever. Ainsi, que Votre Grâce reçoive également cet avis, puisque je ne peux dire cet ordre, que je ne mettrai d’aucune manière l’épée à la main, ni contre vilain, ni contre chevalier, et que, dès à présent jusqu’au jugement dernier, je pardonne toutes les offenses qu’on m’a faites ou qu’on pourra me faire, qu’elles soient venues, viennent ou doivent venir de personne haute ou basse, de riche ou de pauvre, d’hidalgo ou de manant, sans excepter aucun état ni condition. »

Quand il entendit cela, son maître répondit :

« Je voudrais avoir assez d’haleine pour parler posément, et que la douleur dont je souffre à cette côte brisée se calmât un peu, pour te faire comprendre, ô Panza ! dans quelle erreur tu es. Or çà, pécheur impénitent, si le vent de la fortune, jusqu’à présent si contraire, tourne en notre faveur et remplit les voiles de notre désir, pour nous faire, sans plus de tempêtes, prendre port en quelqu’une des îles que je t’ai promises, qu’arrivera-t-il de toi, si, quand j’aurai conquis cette île, je veux t’en faire seigneur ? Tu vas m’en empêcher, parce que tu ne seras pas chevalier, et que tu ne veux pas l’être, et que tu n’as ni courage ni point d’honneur pour venger tes injures et défendre ta seigneurie : car il faut que tu saches que, dans les provinces ou royaumes nouvellement conquis, les esprits des naturels ne sont pas tellement tranquilles, ni tellement dans le parti de leur nouveau maître, qu’on ne doive craindre qu’ils ne veuillent encore brouiller les affaires, et, comme on dit, tenter fortune. Il faut donc que le nouveau possesseur ait assez d’entendement pour savoir se gouverner, et assez de valeur pour prendre, en tout événement, l’offensive et la défensive.

– Dans celui qui vient de nous arriver, répondit Sancho, j’aurais bien voulu avoir cet entendement et cette valeur que vous dites. Mais je vous jure, foi de pauvre homme, qu’à cette heure j’ai plus besoin d’emplâtres que de sermons. Voyons, que Votre Grâce essaye de se lever, et nous aiderons ensuite Rossinante, bien qu’il ne le mérite guère, car c’est lui qui est la cause principale de toute cette pluie de coups. Jamais je n’aurais cru cela de Rossinante, que je tenais pour une personne chaste et pacifique autant que moi. Enfin, on a bien raison de dire qu’il faut bien du temps pour connaître les gens, et que rien n’est sûr en cette vie. Qui aurait dit qu’après les grands coups d’épée que Votre Grâce a donnés à ce malheureux errant, viendrait si vite à leur suite cette grande tempête de coups de bâton qui est venue fondre sur nos épaules ?

– Encore les tiennes, Sancho, répliqua don Quichotte, sont-elles faites à de semblables averses ; mais pour les miennes, élevées dans la fine toile de Hollande, il est clair qu’elles sentiront bien plus longtemps la douleur de cette triste aventure ; et si je n’imaginais, que dis-je, imaginer ! si je n’étais certain que toutes ces incommodités sont attachées forcément à la profession des armes, je me laisserais mourir à cette place de honte et de dépit. »

À cela l’écuyer répondit :

« Seigneur, puisque ces disgrâces sont dans les revenus de la chevalerie, pourriez-vous me dire si elles arrivent tout le long de l’année, ou si elles ont des époques fixes, comme les moissons? car il me semble que si nous faisons deux récoltes comme celle-ci, nous ne serons guère en état d’en faire une troisième, à moins que Dieu ne nous prête le secours de son infinie miséricorde.

– Sache donc, ami Sancho, répondit don Quichotte, que la vie des chevaliers errants est sujette à mille dangers et à mille infortunes; mais aussi qu’ils sont incessamment en passe de devenir rois et empereurs, comme l’a prouvé l’expérience en divers chevaliers, dont je sais parfaitement les histoires; et je pourrais maintenant, si la douleur me le permettait, te conter celles de quelques-uns d’entre eux qui, par la seule valeur de leur bras, sont montés jusqu’au trône. Eh bien ! ces mêmes chevaliers s’étaient vus avant et se virent depuis plongés dans les malheurs et les misères. Ainsi le valeureux Amadis de Gaule se vit au pouvoir de son mortel ennemi, l’enchanteur Archalaüs, et l’on tient pour avéré que celui-ci, le tenant prisonnier, lui donna plus de deux cents coups de fouet avec les rênes de son cheval, après l’avoir attaché à une colonne de la cour de son château[2]. Il y a même un auteur secret et fort accrédité qui raconte que le chevalier de Phébus, ayant été pris dans une certaine trappe qui s’enfonça sous ses pieds dans un certain château, se trouva en tombant dans un profond souterrain, les pieds et les mains attachés; que là, on lui administra un remède d’eau de neige et de sable, qui le mit à deux doigts de la mort ; et que s’il n’eût été secouru dans cette transe par un sage, son grand ami, c’en était fait du pauvre chevalier. Ainsi je puis bien passer par les mêmes épreuves que de si nobles personnages ; car ils eurent à souffrir de plus grands affronts que celui que nous essuyons à cette heure. Et je veux en effet t’apprendre, Sancho, que les blessures faites avec les instruments qui se trouvent sous la main ne causent point d’affront, et cela se trouve écrit en termes exprès dans la loi du duel. « Si le cordonnier, y est-il dit, en frappe un autre avec la forme qu’il tient à la main, bien que véritablement cette forme soit de bois, on ne dira pas que celui qui a reçu le coup soit bâtonné. » Je te dis cela pour que tu ne t’avises pas de penser qu’ayant été moulus dans cette rencontre, nous ayons aussi été outragés ; car les armes que portaient ces hommes, et avec lesquelles ils nous ont assommés, n’étaient autre chose que leurs pieux, et nul d’entre eux, si j’ai bonne mémoire, ne portait épée, poignard ou coutelas.

– Ma foi, répondit Sancho, ils ne m’ont pas donné le temps d’y regarder de si près ; car à peine eus-je mis ma tisonne[3] au vent, qu’ils me chatouillèrent les épaules avec leurs rondins, tellement qu’ils m’ôtèrent la vue des yeux et la force des pieds, et qu’ils me jetèrent juste à l’endroit où je suis encore gisant ; ce qui m’y donne de la peine, ce n’est pas de penser si les coups de pieux m’ont ou non causé d’outrage, mais bien la douleur que m’ont laissée ces coups, qui resteront aussi longtemps gravés dans ma mémoire que sur mes épaules.

– Avec tout cela, répondit don Quichotte, je dois te rappeler, mon frère Panza, qu’il n’y a point de ressentiment que le temps n’efface, ni de douleur que la mort ne guérisse.

– Oui-da, répliqua Sancho ; mais quel plus grand mal peut-il y avoir que celui qui doit attendre le temps pour s’effacer et la mort pour se guérir  ? Si du moins notre mal d’aujourd’hui était de ceux que guérit une paire d’emplâtres, patience ; mais je commence à croire que tous les cataplasmes d’un hôpital ne suffiraient pas seulement pour nous remettre sur pied.

– Allons, Sancho, reprit don Quichotte, cesse de te plaindre, et fais contre fortune bon cœur ; je te donnerai l’exemple. Et voyons un peu comment se porte Rossinante ; car il me semble que le pauvre animal a reçu sa bonne part de l’orage.

– Il n’y a pas de quoi s’en étonner, répondit Sancho, puisqu’il est aussi chevalier errant. Mais ce qui m’étonne, c’est que mon âne en soit sorti sain et sauf, et qu’il n’ait pas perdu un poil où nous avons, comme on dit, laissé la toison.

– Dans le malheur, reprit don Quichotte, la fortune laisse toujours une porte ouverte pour en sortir. Je dis cela, parce que cette bonne bête pourra suppléer au défaut de Rossinante, et me porter d’ici à quelque château où je sois pansé de mes blessures. D’autant plus que je ne tiendrai pas une telle monture à déshonneur ; car je me rappelle avoir lu que ce bon vieux Silène, le père nourricier du dieu de la joie, se prélassait à cheval sur un bel âne quand il fit son entrée dans la ville aux cent portes.

– Il devait être à cheval, en effet, comme dit Votre Grâce, répondit Sancho ; mais il y a bien de la différence entre aller de cette manière, jambe de çà, jambe de là, ou bien être étendu de travers comme un sac de farine.

– Les blessures qui se reçoivent dans les batailles, repartit gravement don Quichotte, donnent de l’honneur loin de l’ôter.

Ainsi donc, ami Panza, ne réplique pas davantage ; mais, au contraire, comme je te l’ai dit, lève-toi du mieux qu’il te sera possible, mets-moi sur ton âne de la manière qu’il te conviendra le plus, et partons d’ici, avant que la nuit nous surprenne dans cette solitude.

– Mais j’ai souvent ouï dire à Votre Grâce, répondit Sancho, qu’il est très-habituel aux chevaliers errants de coucher dans les déserts à la belle étoile, et qu’ils s’en font un vrai plaisir.

– Cela arrive, reprit don Quichotte, quand ils ne peuvent faire autrement, ou quand ils sont amoureux. Et tu as si bien dit vrai, qu’il y a eu tel chevalier qui est resté sur une roche, exposé au soleil, à l’ombre et à toutes les inclémences du ciel, pendant deux années entières, sans que sa dame le sût. Et l’un de ceux-là fut Amadis, lorsque s’étant appelé Beau-Ténébreux[4], il se gîta sur la Roche-Pauvre, et y passa je ne sais pas trop si ce fut huit ans ou huit mois, car le compte m’en est échappé ; il suffit de savoir qu’il y resta en pénitence pour je ne sais quelle rebuffade qu’il avait essuyée de sa dame Oriane. Mais laissons tout cela, Sancho, et finissons-en, avant qu’une autre disgrâce arrive à l’âne comme à Rossinante.

– Ce serait bien le diable, » répliqua Sancho ; puis, poussant trente soupirs, soixante aïe ! aïe ! et cent vingt jurons ou malédictions contre qui l’avait amené là, il finit par se mettre sur pied ; mais, s’arrêtant à mi-chemin de la besogne, il resta ployé comme un arc, sans pouvoir achever de se redresser.

Dans cette douloureuse posture, il lui fallut rattraper et harnacher l’âne, qui avait pris aussi quelque distraction, à la faveur des libertés de cette journée. Ensuite il releva Rossinante, lequel, s’il eût eu une langue pour se plaindre, aurait bien tenu tête au maître et au valet.

tirant sa bête par le licou, il s’achemina du côté où il lui semblait que pouvait se trouver le grand chemin

Finalement, Sancho accommoda don Quichotte sur la bourrique, attacha Rossinante en arrière-garde, et, tirant sa bête par le licou, il s’achemina du côté où il lui semblait que pouvait se trouver le grand chemin. En effet, au bout d’une petite heure de marche, la fortune, qui menait de mieux en mieux ses affaires, lui présenta tout à coup la grande route, sur laquelle il découvrit une hôtellerie, qui, malgré lui, mais au gré de don Quichotte, devait être un château. Sancho soutenait que c’était une hôtellerie, et don Quichotte un château ; et la querelle dura si longtemps, qu’avant de l’avoir terminée, ils étaient à la porte de la maison, où Sancho entra, sans autre vérification, avec toute sa caravane.

I, XIV I, XV I, XVI




Notes

  1. Habitants du district de Yanguas, dans la Rioja.
  2. Amadis tomba deux fois au pouvoir d’Archalaüs. La première, celui-ci le tint enchanté ; la seconde, il le jeta dans une espèce de souterrain, par le moyen d’une trappe. Le roman ne dit pas qu’il lui ait donné des coups de fouet ; mais il lui fit souffrir la faim et la soif. Amadis fut secouru dans cette extrémité par une nièce d’Archalaüs, la demoiselle muette, qui lui descendit dans un panier un pâté au lard et deux barils de vin et d’eau. (Chap. XIX et XLIX.)
  3. Tizona, nom de l’une des épées du Cid. L’autre s’appelait Colada.
  4. Beltenebros.




De ce qui arriva à l’ingénieux hidalgo dans l’hôtellerie qu’il prenait pour un château


I, XV I, XVI I, XVII



L’hôtelier qui vit don Quichotte mis en travers sur un âne, demanda à Sancho quel mal s’était fait cet homme. Sancho répondit que ce n’était rien ; qu’il avait roulé du haut d’une roche en bas, et qu’il venait avec les reins tant soit peu meurtris. Cet hôtelier avait une femme qui, bien au rebours de celles d’un semblable métier, était naturellement charitable et s’apitoyait sur les afflictions du prochain. Aussi elle accourut bien vite pour panser don Quichotte, et se fit aider par une fille qu’elle avait, jeune personne avenante et de fort bonne mine.

Il y avait encore, dans la même hôtellerie, une servante asturienne, large de face, plate du chignon, camuse du nez, borgne d’un oeil et peu saine de l’autre. À la vérité, l’élégance du corps suppléait aux défauts du visage. Elle n’avait pas sept palmes des pieds à la tête, et ses épaules, qui chargeaient et voûtaient quelque peu son dos, lui faisaient baisser les yeux à terre plus souvent qu’elle n’aurait voulu. Cette gentille personne vint aider la fille de la maison, et toutes deux dressèrent un méchant lit à don Quichotte dans un galetas qui, selon toutes les apparences, avait servi longues années de grenier à paille.

Dans la même pièce logeait aussi un muletier, qui avait son lit un peu plus loin que celui de notre don Quichotte ; et, quoique le lit du manant fût fait des bâts et des couvertures de ses mules, il valait cent fois mieux que celui du chevalier : car c’étaient tout bonnement quatre planches mal rabotées posées sur deux bancs inégaux ; un matelas, si mince qu’il avait l’air d’une courtepointe, tout couvert d’aspérités qu’on aurait prises au toucher pour des cailloux, si l’on n’eût vu, par quelques trouées, que c’étaient des tapons de laine ; deux draps en cuir de buffle, et une couverture dont on aurait compté les fils, sans en échapper un seul.

Ce fut dans ce méchant grabat que s’étendit don Quichotte ; et tout aussitôt l’hôtesse et sa fille vinrent l’oindre d’onguent des pieds à la tête, à la lueur d’une lampe que tenait Maritornes, car c’est ainsi que s’appelait l’Asturienne.

Pendant l’opération, l’hôtesse, voyant don Quichotte noir et meurtri en tant d’endroits :

« Ceci, dit-elle, ressemble plus à des coups qu’à une chute.

– Ce ne sont pourtant pas des coups, répondit Sancho ; mais la roche où il est tombé avait beaucoup de pointes, et chacune a marqué sa place. » Puis il ajouta :

« Faites en sorte, madame, s’il plaît à Votre Grâce, qu’il reste quelques étoupes ; je sais quelqu’un qui saura bien en tirer parti, car les reins me cuisent aussi quelque peu.

– Vous êtes donc aussi tombé ? demanda l’hôtesse.

– Non vraiment, répliqua Sancho ; mais de la frayeur et de la secousse que j’ai eues en voyant tomber mon maître, le corps me fait si mal qu’on dirait que j’ai reçu cent coups de bâton.

Cela pourrait bien être, interrompit la jeune fille ; car il m’est arrivé souvent de rêver que je tombais du haut d’une tour en bas, et que je ne finissais jamais d’arriver jusqu’à terre ; et, quand je me réveillais, j’étais aussi lasse et aussi brisée que si je fusse tombée réellement.

– Voilà justement l’affaire, mademoiselle, s’écria Sancho ; et moi, sans rien rêver du tout, et plus éveillé que je ne le suis à présent, je me trouve presque autant de marques noires et bleues sur le corps que mon seigneur don Quichotte.

– Comment appelez-vous ce cavalier ? demanda l’Asturienne Maritornes.

– Don Quichotte de la Manche, répondit Sancho Panza ; c’est un chevalier errant, l’un des plus braves et des plus dignes qu’on ait vus de longtemps sur la terre.

– Qu’est-ce qu’un chevalier errant ? répliqua la gracieuse servante.

– Quoi ! reprit Sancho, vous êtes si neuve en ce monde que vous ne le sachiez pas ? Eh bien ! sachez, ma sœur, qu’un chevalier errant est quelque chose qui, en un tour de main, est bâtonné ou empereur ; aujourd’hui, c’est la plus malheureuse créature du monde, et la plus affamée ; demain, il aura trois ou quatre couronnes de royaumes à donner à son écuyer.

– Comment alors, interrompit l’hôtesse, puisque vous êtes celui de ce bon seigneur, n’avez-vous pas au moins quelque comté ?

– Il est de bonne heure encore, répondit Sancho ; car il n’y a pas plus d’un mois que nous sommes à chercher les aventures, et, jusqu’à présent, nous n’en avons pas encore rencontré qui valût la peine de s’appeler ainsi. Il arrive quelquefois de chercher une chose et d’en trouver une autre. Mais que mon seigneur don Quichotte guérisse de cette blessure, ou de cette chute, et que je n’en reste pas moi-même estropié, et je ne troquerais pas mes espérances pour la meilleure seigneurie d’Espagne. »

Tout cet entretien, don Quichotte l’écoutait de son lit avec grande attention ; se mettant comme il put sur son séant, il prit tendrement la main de l’hôtesse, et lui dit :

« Croyez-moi, belle et noble dame, vous pouvez vous appeler heureuse pour avoir recueilli dans votre château ma personne, qui est telle que, si je ne la loue pas, c’est parce qu’on a coutume de dire que la louange propre avilit ; mais mon écuyer vous dira qui je suis. Je veux seulement vous dire que j’aurai éternellement gravé dans la mémoire le service que vous m’avez rendu, pour vous en garder reconnaissance autant que durera ma vie. Et plût au ciel que l’amour ne me tînt pas assujetti à ses lois, et ne m’eût pas fait l’esclave des yeux de cette belle ingrate que je nomme entre mes dents ; car ceux de cette aimable damoiselle seraient maintenant les maîtres de ma liberté. »

L’hôtesse, sa fille et la bonne Maritornes restaient toutes confuses aux propos du chevalier errant, qu’elles n’entendaient pas plus que s’il eût parlé grec. Elles devinaient bien pourtant que tout cela tirait à des remercîments et à des galanteries ; mais, peu faites à semblable langage, elles le regardaient et se regardaient, et don Quichotte leur semblait un tout autre homme que les autres. Après l’avoir remercié de ses politesses en propos d’hôtellerie, elles le quittèrent, et Maritornes alla panser Sancho, qui n’en avait pas moindre besoin que son maître.

Or il faut savoir que le muletier et l’Asturienne avaient comploté de prendre ensemble cette nuit leurs ébats. Celle-ci lui avait donné sa parole qu’aussitôt que les hôtes seraient retirés et ses maîtres endormis, elle irait le trouver pour lui faire plaisir en tout ce qu’il lui commanderait. Et l’on raconte de cette bonne fille que jamais elle ne donna semblable parole sans la tenir, l’eût-elle donnée au fond d’un bois, et sans aucun témoin ; car elle se piquait d’avoir du sang d’hidalgo dans les veines, et ne se tenait pas pour avilie d’être servante d’auberge, disant que des malheurs et des revers de fortune l’avaient jetée dans cet état.

Le lit dur, étroit, chétif et traître sur lequel reposait don Quichotte, se trouvait le premier au milieu de cet appartement d’où l’on voyait les étoiles. Auprès de lui, Sancho fit le sien, tout bonnement avec une natte de jonc et une couverture qui semblait plutôt de crin que de laine. À ces deux lits succédait celui du muletier, fabriqué, comme on l’a dit, avec les bâts et tout l’attirail de ses deux meilleurs mulets ; et il en menait douze, tous gras, brillants et vigoureux, car c’était un des riches muletiers d’Arevalo, à ce que dit l’auteur de cette histoire, lequel fait dudit muletier mention particulière, parce qu’il le connaissait très-intimement, et l’on assure même qu’il était tant soit peu son parent[1]. Cid Hamet Ben-Engeli fut, en effet, un historien très-curieux et très-ponctuel en toutes choses, ce que prouvent assez celles qu’il a rapportées jusqu’à présent, puisque, si communes et chétives qu’elles soient, il n’a pas voulu les passer sous silence. De lui pourront prendre exemple les historiens sérieux et graves, qui nous racontent les actions de leurs personnages d’une façon si courte et si succincte, qu’à peine le goût nous en touche les lèvres, et qui laissent dans l’encrier, par négligence, ignorance ou malice, le plus substantiel de l’ouvrage. Loué soit mille fois l’auteur de Tablante de Ricamonte, et celui du livre qui rapporte les faits et gestes du Comte Tomillas ! Avec quelle exactitude tout est décrit par eux !

Je dis donc, pour en revenir à notre histoire, que le muletier, après avoir visité ses bêtes et leur avoir donné la seconde ration d’orge, s’étendit sur ses harnais, et se mit à attendre sa ponctuelle Maritornes. Sancho Panza était bien graissé et couché ; mais, quoiqu’il fît tout ce qu’il put pour dormir, la douleur de ses côtes l’en tenait empêché, et quant à don Quichotte, avec la douleur des siennes, il avait les yeux ouverts comme un lièvre. Toute l’hôtellerie était ensevelie dans le silence, et il n’y avait pas, dans la maison entière, d’autre lumière que celle d’une lampe qui brûlait suspendue sous le portail.

Cette merveilleuse tranquillité, et les pensées qu’entretenait toujours en l’esprit de notre chevalier le souvenir des événements qui se lisent à chaque page dans les livres auteurs de sa disgrâce, lui firent naître en l’imagination l’une des plus étranges folies que de sang-froid l’on pût imaginer. Il se persuada qu’il était arrivé à un fameux château, puisque toutes les hôtelleries où il logeait étaient autant de châteaux à ses yeux, et que la fille de l’hôtelier était la fille du châtelain, laquelle, vaincue par sa bonne grâce, s’était éprise d’amour pour lui, et résolue à venir cette nuit même, en cachette de ses parents, le visiter dans son alcôve. Prenant toute cette chimère, qu’il avait fabriquée, pour réelle et véritable, il commença à se troubler et à s’affliger, en pensant à l’imminent péril que sa chasteté courait ; mais il résolut au fond de son cœur de ne commettre aucune déloyauté contre sa dame Dulcinée du Toboso, quand la reine Genièvre elle-même, assistée de sa duègne Quintagnonne, viendrait l’en solliciter.

En continuant de rêver à ces extravagances, le temps passa, et l’heure arriva, pour lui fatale, où devait venir l’Asturienne, laquelle, en chemise et pieds nus, les cheveux retenus dans une coiffe de futaine, se glissa à pas de loup dans l’appartement où logeaient les trois hôtes, à la quête de son muletier. Mais à peine eut-elle passé la porte, que don Quichotte l’entendit, et, s’asseyant sur son lit, en dépit de ses emplâtres et de son mal de reins, il étendit les bras pour recevoir sa charmante damoiselle l’Asturienne, qui, toute ramassée et retenant son haleine, allait les mains en avant, cherchant à tâtons son cher ami. Elle vint donner dans les bras de don Quichotte, qui la saisit fortement par un poignet, et, la tirant vers lui sans qu’elle osât souffler mot, la fit asseoir sur son lit. Il tâta sa chemise, qui lui sembla, bien qu’elle fût de toile à faire des sacs, de la plus fine percale de lin. Elle portait aux bras des espèces de bracelets en boules de verre qui lui parurent avoir le reflet des perles orientales ; ses cheveux, qui tiraient un peu sur la nature et la couleur du crin, il les prit pour des tresses d’or fin d’Arabie, dont l’éclat obscurcissait celui du soleil, et son haleine, qui sentait assurément la salade à l’ail marinée de la veille, lui parut répandre une odeur suave et parfumée. Finalement, il se la peignit dans son imagination avec les mêmes charmes et les mêmes atours que cette autre princesse qu’il avait lu dans ses livres être venue visiter de nuit le chevalier blessé, vaincue par l’amour dont elle s’était éprise. Tel était l’aveuglement du pauvre hidalgo, que rien ne pouvait le détromper, ni le toucher, ni l’haleine, ni certaines autres choses qui distinguaient la pauvre fille, lesquelles auraient pourtant fait vomir les entrailles à tout autre qu’un muletier ; au contraire, il croyait serrer dans ses bras la déesse des amours, et, la tenant amoureusement embrassée, il lui dit d’une voix douce et tendre :

« Je voudrais bien, haute et charmante dame, me trouver en passe de payer une faveur infinie comme celle que, par la vue de votre extrême beauté, vous m’avez octroyée ; mais la fortune, qui ne se lasse pas de persécuter les bons, a voulu me jeter dans ce lit, où je gis moulu et brisé, tellement que si ma volonté voulait correspondre à la vôtre, elle n’en aurait pas le pouvoir. Mais à cette impossibilité s’en ajoute une plus grande  : c’est la foi que j’ai promise et donnée à la sans pareille Dulcinée du Toboso, unique dame de mes plus secrètes pensées. Certes, si ces obstacles ne venaient pas à la traverse, je ne serais pas un assez niais chevalier pour laisser passer en fumée l’heureuse occasion que m’offre votre infinie bonté. »

Maritornes était dans une mortelle angoisse de se voir retenue si fortement par don Quichotte, et, ne prêtant nulle attention aux propos qu’il lui tenait, elle faisait, sans dire mot, tous les efforts possibles pour se dégager.

Le bon muletier, que tenaient éveillé ses méchants désirs, avait aussi entendu sa nymphe dès qu’elle eut passé le seuil de la porte. Il écouta très-attentivement tout ce que disait don Quichotte, et, jaloux de ce que l’Asturienne lui eût manqué de parole pour un autre, il se leva, s’approcha davantage du lit de don Quichotte, et se tint coi pour voir où aboutiraient ces propos qu’il ne pouvait entendre. Mais quand il vit que la pauvre fille travaillait à se dépêtrer, tandis que don Quichotte s’efforçait de la retenir, le jeu lui déplut ; il éleva le bras tout de son long, et déchargea un si terrible coup de poing sur les étroites mâchoires de l’amoureux chevalier, qu’il lui mit la bouche tout en sang ; et, non content de cette vengeance, il lui monta sur la poitrine, et, d’un pas un peu plus vite que le trot, il lui parcourut toutes les côtes du haut en bas.

Le lit, qui était de faible complexion et de fondements peu solides, ne pouvant supporter la surcharge du muletier, s’enfonça et tomba par terre. Au bruit de ses craquements, l’hôtelier s’éveilla, et bientôt il s’imagina que ce devait être quelque démêlé de Maritornes, car, quoiqu’il l’appelât à tue-tête, elle ne répondait pas. Dans ce soupçon, il se leva, alluma sa lampe à bec, et s’avança du côté d’où venait le tapage. La servante, entendant venir son maître, dont elle connaissait l’humeur terrible, toute troublée et tremblante, alla se réfugier dans le lit de Sancho Panza, qui dormait encore, et s’y tapit, recoquillée comme un peloton. L’hôtelier entra en disant :

« Où es-tu, carogne ? car, à coup sûr, ce sont ici de tes équipées. »

En ce moment, Sancho entr’ouvrit les yeux, et, sentant cette masse sur son estomac, il crut qu’il avait le cauchemar ; il se mit donc à allonger des coups de poing de droite et de gauche dont la meilleure partie attrapèrent Maritornes, laquelle, excitée par la douleur, et perdant avec la patience toute retenue, rendit à Sancho la monnaie de sa pièce, et si dru, qu’elle eut bientôt achevé de l’éveiller. Sancho, se voyant traiter ainsi, sans savoir par qui ni pourquoi, se releva du mieux qu’il put, et, prenant Maritornes à bras le corps, ils commencèrent entre eux la plus acharnée et la plus gracieuse escarmouche qu’on ait jamais vue.

Cependant le muletier, voyant à la lueur de la lampe la transe où se trouvait sa dame, laissant enfin don Quichotte, accourut lui porter le secours dont elle avait tant besoin. L’hôtelier fit de même, mais dans une intention différente, car il voulait châtier l’Asturienne, croyant bien qu’elle était l’unique cause de cette diabolique harmonie. Et de même qu’on a coutume de dire le chien au chat, et le chat au rat, le muletier tapait sur Sancho, Sancho sur la fille, la fille sur Sancho et l’hôte sur la fille ; et tous les quatre y allaient de si bon cœur et de si bon jeu, qu’ils ne se donnaient pas un instant de répit. Le meilleur de l’affaire, c’est que la lampe de l’hôtelier s’éteignit, et, comme ils se trouvèrent tout à coup dans les ténèbres, les coups donnés à tâtons roulaient si impitoyablement à tort et à travers, que, partout où portaient leurs mains, ils ne laissaient ni chair saine ni morceau de chemise.

Par hasard logeait cette nuit dans l’hôtellerie un archer de ceux qu’on appelle de la Sainte-Hermandad vieille de Tolède[2]. Quand il entendit l’étrange vacarme de la bataille, il empoigna sa verge noire et la boîte de fer-blanc qui contenait ses titres ; puis, entrant à tâtons dans la pièce où se livrait le combat :

« Holà ! s’écria-t-il, arrêtez au nom de la justice, au nom de la Sainte-Hermandad ! »

Le premier qu’il rencontra sous sa main fut le déplorable don Quichotte, qui était encore sur les débris de sa couche, étendu la bouche en l’air, et sans aucune connaissance. L’archer, l’empoignant par la barbe, ne cessait de crier :

« Main-forte à la justice ! »

Mais, voyant que celui qu’il tenait à poignée ne bougeait ni ne remuait le moins du monde, il s’imagina qu’il était mort et que les autres étaient ses meurtriers. Dans cette croyance, il haussa encore la voix, et s’écria :

« Qu’on ferme la porte de la maison, et qu’on ait soin que personne ne s’échappe. On vient de tuer un homme ici. »

Ce cri effraya tous les combattants ; chacun d’eux laissa la bataille indécise, et justement au point où l’avait trouvée la voix de l’archer. L’hôtelier se retira dans sa chambre, la servante dans son taudis, le muletier sur ses harnais entassés ; les deux malheureux don Quichotte et Sancho furent les seuls qui ne purent bouger de la place. L’archer, lâchant enfin la barbe de don Quichotte, sortit pour aller chercher de la lumière et revenir arrêter les coupables ; mais il n’en trouva pas une étincelle, l’hôtelier ayant exprès éteint la lampe du portail en se retirant. L’archer fut donc obligé de recourir à la cheminée, où ce ne fut qu’à force de patience et de temps perdu qu’il trouva moyen de rallumer une autre mèche.

I, XV I, XVI I, XVII



Notes

  1. Avant leur expulsion de l’Espagne, les Morisques s’y occupaient de l’agriculture, des arts mécaniques et surtout de la conduite des bêtes de somme. La vie errante des muletiers les dispensait de fréquenter les églises, et les dérobait à la surveillance de l’Inquisition.
  2. Voyez la note 1, chap. X. [Cette note est la suivante : « La Santa Hermandad, ou Sainte Confrérie, était une juridiction ayant ses tribunaux et sa maréchaussée, spécialement chargée de la poursuite et du châtiment des malfaiteurs. Elle avait pris naissance dès le commencement du treizième siècle, en Navarre, et par des associations volontaires; elle pénétra depuis en Castille et en Aragon, et fut complètement organisée sous les rois catholiques. »]




Où se poursuit l’histoire des innombrables travaux qu’eut à supporter le brave don Quichotte avec son bon écuyer Sancho Panza, dans l’hôtellerie qu’il avait crue, pour son malheur, être un château


I, XVI I, XVII I, XVIII



Dans cet intervalle, don Quichotte était enfin revenu de son évanouissement ; et, de ce même accent plaintif avec lequel il avait appelé la veille son écuyer, quand il était étendu dans la vallée des Gourdins, il se mit à l’appeler de nouveau :

« Sancho, mon ami, dors-tu ? Dors-tu, mon ami Sancho ?

– Que diable voulez-vous que je dorme, répondit Sancho, plein de désespoir et de dépit, si tous les démons de l’enfer se sont déchaînés cette nuit contre moi ?

– Ah ! tu peux bien le croire en effet, reprit don Quichotte ; car, ou je ne sais pas grand’chose, ou ce château est enchanté. Il faut que tu saches... Mais, avant de parler, je veux que tu me jures que tu tiendras secret ce que je vais te dire, jusqu’après ma mort.

– Oui, je le jure, répondit Sancho.

– Je te demande ce serment, reprit don Quichotte, parce que je hais de faire tort à l’honneur de personne.

– Puisque je vous dis que je le jure, répéta Sancho, et que je tairai la chose jusqu’à la fin de vos jours ! Mais plût à Dieu que je pusse la découvrir dès demain !

– Est-ce que je me conduis si mal envers toi, Sancho, répondit don Quichotte, que tu veuilles me voir sitôt trépassé ?

– Ce n’est pas pour cela, répliqua Sancho, c’est que je n’aime pas garder beaucoup les secrets : je craindrais qu’ils ne se pourrissent dans mon estomac d’être trop gardés.

– Que ce soit pour une raison ou pour une autre, reprit don Quichotte, je me confierai plus encore à ton affection et à ta courtoisie. Eh bien ! sache donc qu’il m’est arrivé cette nuit une des plus étranges aventures dont je puisse tirer gloire ; et, pour te la conter le plus brièvement possible, tu sauras qu’il y a peu d’instants je vis venir près de moi la fille du seigneur de ce château, qui est bien la plus accorte et la plus ravissante damoiselle qu’on puisse trouver sur une grande partie de la terre. Que pourrais-je te dire des charmes de sa personne, des grâces de son esprit, et d’autres attraits cachés que, pour garder la foi que je dois à ma dame Dulcinée du Toboso, je laisserai passer sans y toucher, et sans en rien dire ! Je veux te dire seulement que, le ciel se trouvant envieux du bonheur extrême que m’envoyait la fortune, ou peut-être, ce qui est plus certain, ce château, comme je viens de dire, étant enchanté, au moment où j’étais avec elle dans le plus doux, le plus tendre et le plus amoureux entretien, voilà que, sans que je la visse, ou sans que susse d’où elle venait, une main qui pendait au bras de quelque géant démesuré m’assena un si grand coup de poing sur les mâchoires, qu’elles sont encore toutes baignées de sang ; puis ensuite le géant me battit et me moulut de telle sorte, que je suis en pire état qu’hier, lorsque les muletiers, à propos de l’incontinence de Rossinante, nous firent l’affront que tu sais bien. D’où je conjecture que le trésor de la beauté de cette damoiselle doit être confié à la garde de quelque More enchanté, et qu’il n’est pas réservé pour moi.

– Ni pour moi non plus, s’écria Sancho ; car plus de quatre cents Mores m’ont tanné la peau de telle manière que la mouture d’hier sous les gourdins n’était que pain bénit en comparaison. Mais dites-moi, seigneur, comment appelez-vous belle et rare cette aventure qui nous laisse dans l’état où nous sommes ? Encore, pour Votre Grâce, le mal n’a pas été si grand, puisqu’elle a tenu dans ses bras cette incomparable beauté. Mais moi, qu’ai-je attrapé, bon Dieu, sinon les plus effroyables gourmades que je pense recevoir en toute ma vie ? Malheur à moi et à la mère qui m’a mis au monde ! Je ne suis pas chevalier errant, et je n’espère jamais le devenir ; et de toutes les mauvaises rencontres j’attrape la meilleure part !

– Comment, on t’a donc aussi gourmé ? demanda don Quichotte.

– Qu’il en cuise à ma race ! s’écria Sancho ; qu’est-ce que je viens donc de vous dire ?

– Ne te mets pas en peine, ami, reprit don Quichotte ; je vais préparer tout à l’heure le baume précieux avec lequel nous guérirons en un clin d’œil. »

En ce moment, l’archer de la Sainte-Hermandad, qui venait d’allumer sa lampe, rentra pour visiter celui qu’il pensait avoir été tué. Quand Sancho le vit entrer, en chemise, un mouchoir roulé sur la tête, sa lampe à la main, et, par-dessus le marché, ayant une figure d’hérétique, il demanda à son maître :

« Seigneur, ne serait-ce pas là, par hasard, le More enchanté qui revient achever la danse, si les mains et les pieds lui démangent encore ?

– Non, répondit don Quichotte, ce ne peut être le More, car les enchantés ne se font voir de personne.

– Ma foi, reprit Sancho, s’ils ne se font pas voir, ils se font bien sentir ; sinon, qu’on en demande des nouvelles à mes épaules.

– Les miennes pourraient en donner aussi, répondit don Quichotte ; mais ce n’est pas un indice suffisant pour croire que celui que nous voyons soit le More enchanté. »

L’archer s’approcha, et, le trouvant en si tranquille conversation, s’arrêta tout surpris. Il est vrai que don Quichotte était encore la bouche en l’air, sans pouvoir bouger, de ses coups et de ses emplâtres. L’archer vint à lui.

« Eh bien, dit-il, comment vous va, bonhomme ?

– Je parlerais plus courtoisement, reprit don Quichotte, si j’étais à votre place. Est-il d’usage, dans ce pays, de parler ainsi aux chevaliers errants, malotru ? »

L’archer, qui s’entendit traiter de la sorte par un homme de si pauvre mine, ne put souffrir son arrogance ; et, levant la lampe qu’il tenait à la main, il l’envoya avec toute son huile sur la tête de don Quichotte, qui en fut à demi trépané ; puis, laissant tout dans les ténèbres, il s’enfuit aussitôt.

« Sans aucun doute, seigneur, dit Sancho Panza, c’est bien là le More enchanté : il doit garder le trésor pour d’autres ; mais pour nous, il ne garde que les coups de poing et les coups de lampe.

– Ce doit être ainsi, répondit don Quichotte ; mais il ne faut faire aucun cas de tous ces enchantements, ni prendre contre eux dépit ou colère : comme ce sont des êtres invisibles et fantastiques, nous chercherions vainement de qui nous venger. Lève-toi, Sancho, si tu peux ; appelle le commandant de cette forteresse, et fais en sorte qu’il me donne un peu d’huile, de vin, de sel et de romarin, pour en composer le baume salutaire. En vérité, je crois que j’en ai grand besoin maintenant, car je perds beaucoup de sang par la blessure que m’a faite ce fantôme. »

Sancho se leva, non sans douleur de la moelle de ses os, et s’en fut à tâtons chercher l’hôte ; et, rencontrant sur son chemin l’archer, qui s’était arrêté près de la porte, inquiet de savoir ce que devenait son ennemi blessé :

« Seigneur, lui dit-il, qui que vous soyez, faites-nous la grâce et la charité de nous donner un peu de romarin, d’huile, de vin et de sel, dont nous avons besoin pour panser un des meilleurs chevaliers errants qu’il y ait sur toute la surface de la terre, lequel gît à présent dans ce lit, grièvement blessé par les mains du More enchanté qui habite cette hôtellerie. »

Quand l’archer entendit de semblables propos, il prit Sancho pour un cerveau timbré ; mais, le jour commençant à poindre, il alla ouvrir la porte de l’hôtellerie, et appela l’hôte pour lui dire ce que ce bonhomme voulait. L’hôte pourvut Sancho de toutes les provisions qu’il était venu chercher, et celui-ci les porta bien vite à don Quichotte, qu’il trouva la tête dans ses deux mains, se plaignant du mal que lui avait causé le coup de lampe, qui ne lui en avait causé d’autre pourtant que de lui faire pousser au front deux bosses assez renflées ; car ce qu’il prenait pour du sang n’était que l’huile de la lampe mêlée à la sueur qu’avaient fait couler de son front les angoisses de la tempête passée.

Finalement, il prit ses drogues, les mêla dans une marmite et les fit bouillir sur le feu jusqu’à ce qu’il lui semblât qu’elles fussent à leur point de cuisson. Il demanda ensuite quelque fiole pour y verser cette liqueur ; mais, comme on n’en trouva point dans toute l’hôtellerie, il se décida à la mettre dans une burette d’huile en fer-blanc, dont l’hôte lui fit libéralement donation. Puis il récita sur la burette plus de quatre-vingts Pater noster, autant d’Ave Maria, de Salve et de Credo, accompagnant chaque parole d’un signe de croix en manière de bénédiction. À cette cérémonie se trouvaient présents Sancho, l’hôte et l’archer, car le muletier avait repris paisiblement le soin et le gouvernement de ses mulets.

Cela fait, don Quichotte voulut aussitôt expérimenter par lui-même la vertu de ce baume, qu’il s’imaginait si précieux. Il en but donc, de ce qui n’avait pu tenir dans la burette et qui restait encore dans la marmite où il avait bouilli, plus d’une bonne demi-pinte. Mais à peine eut-il fini de boire qu’il commença de vomir, de telle manière qu’il ne lui resta rien au fond de l’estomac ; et les angoisses du vomissement lui causant, en outre, une sueur abondante, il demanda qu’on le couvrît bien dans son lit et qu’on le laissât seul. On lui obéit, et il dormit paisiblement plus de trois grandes heures, au bout desquelles il se sentit, en s’éveillant, le corps tellement soulagé et les reins si bien remis de leur foulure, qu’il se crut entièrement guéri ; ce qui, pour le coup, lui fit penser qu’il avait vraiment trouvé la recette du baume de Fierabras, et qu’avec un tel remède il pouvait désormais affronter sans crainte toute espèce de rencontres, de querelles et de batailles, quelque périlleuses qu’elles fussent.

Sancho Panza, tenant aussi à miracle le soulagement de son maître, le pria de lui laisser prendre ce qui restait dans la marmite, et qui n’était pas une faible dose. Don Quichotte le lui abandonna, et Sancho, prenant le pot à deux anses de la meilleure foi du monde, comme de la meilleure grâce, s’en versa dans le gosier presque autant que son maître.

Or, il arriva que l’estomac du pauvre Sancho n’avait pas sans doute toute la délicatesse de celui de son seigneur ; car, avant de vomir, il fut tellement pris de sueurs froides, de nausées, d’angoisses et de haut-le-cœur, qu’il pensa bien véritablement que sa dernière heure était venue ; et, dans son affliction, il maudissait, non-seulement le baume, mais le gredin qui le lui avait fait prendre. Don Quichotte, le voyant en cet état, lui dit gravement :

« Je crois, Sancho, que tout ce mal te vient de ce que tu n’es pas armé chevalier, car j’ai l’opinion que cette liqueur ne doit pas servir à ceux qui ne le sont pas.

– Malédiction sur moi et sur toute ma race ! s’écria Sancho ; si Votre Grâce savait cela d’avance, pourquoi donc me l’a-t-elle seulement laissé goûter ? »

En ce moment, le breuvage fit enfin son opération, et le pauvre écuyer commença à se vider par les deux bouts, avec tant de hâte et si peu de relâche, que la natte de jonc sur laquelle il s’était recouché, et la couverture de toile à sac qui le couvrait furent à tout jamais mises hors de service. Il faisait, cependant, de tels efforts et souffrait de telles convulsions, que non-seulement lui, mais tous les assistants, crurent qu’il y laisserait la vie. Cette bourrasque et ce danger durèrent presque deux heures, au bout desquelles il ne se trouva pas soulagé comme son maître, mais, au contraire, si fatigué et si rompu, qu’il ne pouvait plus se soutenir.

Mais don Quichotte, qui se sentait, comme on l’a dit, guéri radicalement, voulut aussitôt se remettre en route à la recherche des aventures ; car il lui semblait que tout le temps qu’il perdait en cet endroit, c’était le faire perdre au monde et aux malheureux qui attendaient son secours, surtout joignant à cette habituelle pensée la confiance qu’il mettait désormais en son baume. Aussi, dans son impatient désir, il mit lui-même la selle à Rossinante, le bât à l’âne de Sancho ; puis aida Sancho à se hisser sur l’âne, après l’avoir aidé à se vêtir. Ayant ensuite enfourché son cheval, il s’avança dans un coin de la cour de l’hôtellerie, et prit une pique de messier qui était là pour qu’elle lui servît de lance.

Tous les gens qui se trouvaient dans l’hôtellerie, et leur nombre passait vingt personnes, s’étaient mis à le regarder. La fille de l’hôte le regardait aussi, et lui ne cessait de tenir les yeux sur elle, jetant de temps à autre un soupir qu’il tirait du fond de ses entrailles ; mais tout le monde croyait que c’était la douleur qui le lui arrachait, ceux du moins qui l’avaient vu graisser et emplâtrer la veille.

Dès qu’ils furent tous deux à cheval, don Quichotte, s’arrêtant à la porte de la maison, appela l’hôtelier, et lui dit d’une voix grave et posée :

« Grandes et nombreuses, seigneur châtelain, sont les grâces que j’ai reçues dans votre château, et je suis étroitement obligé à vous en être reconnaissant tous les jours de ma vie. Si je puis les reconnaître et les payer en tirant pour vous vengeance de quelque orgueilleux qui vous ait fait quelque outrage, sachez que ma profession n’est pas autre que de secourir ceux qui sont faibles, de venger ceux qui reçoivent des offenses, et de châtier les félonies. Consultez donc votre mémoire, et, si vous trouvez quelque chose de cette espèce à me recommander, vous n’avez qu’à le dire, et je vous promets, par l’ordre de chevalerie que j’ai reçu, que vous serez pleinement quitte et satisfait. »

L’hôte lui répondit avec le même calme et la même gravité :

« Je n’ai nul besoin, seigneur chevalier, que Votre Grâce me venge d’aucun affront ; car, lorsque j’en reçois, je sais bien moi-même en tirer vengeance. J’ai seulement besoin que Votre Grâce me paye la dépense qu’elle a faite cette nuit dans l’hôtellerie, aussi bien de la paille et de l’orge données à ses deux bêtes que des lits et du souper.

– Comment ! c’est donc une hôtellerie ? s’écria don Quichotte.

– Et de très-bon renom, répondit l’hôtelier.

– En ce cas, reprit don Quichotte, j’ai vécu jusqu’ici dans l’erreur ; car, en vérité, j’ai pensé que c’était un château, et non des plus mauvais. Mais, puisque c’est une hôtellerie et non point un château, ce qu’il y a de mieux à faire pour le moment, c’est que vous renonciez au payement de l’écot ; car je ne puis contrevenir à la règle des chevaliers errants, desquels je sais de science certaine, sans avoir jusqu’à ce jour lu chose contraire, que jamais aucun d’eux ne paya logement, nourriture, ni dépense d’auberge. En effet, on leur doit, par droit et privilége spécial, bon accueil partout où ils se présentent, en récompense des peines insupportables qu’ils se donnent pour chercher les aventures de nuit et de jour, en hiver et en été, à pied et à cheval, avec la soif et la faim, sous le chaud et le froid, sujets enfin à toutes les inclémences du ciel et à toutes les incommodités de la terre.

– Je n’ai rien à voir là dedans, répondit l’hôtelier : qu’on me paye ce qu’on me doit, et trêve de chansons : tout ce qui m’importe, c’est de faire mon métier et de recouvrer mon bien.

– Vous êtes un sot et un méchant gargotier, » repartit don Quichotte ; puis, piquant des deux à Rossinante, et croisant sa pique, il sortit de l’hôtellerie sans que personne le suivît ; et, sans voir davantage si son écuyer le suivait, il gagna champ à quelque distance.

L’hôtelier, voyant qu’il s’en allait et ne le payait point, vint réclamer son dû à Sancho Panza, lequel répondit que, puisque son maître n’avait pas voulu payer, il ne le voulait pas davantage ; et qu’étant écuyer de chevalier errant, il devait jouir du même bénéfice que son maître pour ne payer aucune dépense dans les auberges et hôtelleries. L’hôte eut beau se fâcher, éclater, et menacer, s’il ne le payait pas, de lui faire rendre gorge d’une façon qui lui en cuirait, Sancho jura, par la loi de chevalerie qu’avait reçue son maître, qu’il ne payerait pas un maravédi, dût-il lui en coûter la vie.

« Car, disait-il, ce n’est point par mon fait que doit se perdre cette antique et excellente coutume des chevaliers errants, et je ne veux pas que les écuyers de ceux qui sont à venir au monde aient à se plaindre de moi pour me reprocher la violation d’un si juste privilége. »

La mauvaise étoile de l’infortuné Sancho voulut que, parmi les gens qui avaient couché dans l’hôtellerie, se trouvassent quatre drapiers de Ségovie, trois merciers de Cordoue et deux marchands forains de Séville, tous bons diables et bons vivants, aimant les niches et la plaisanterie. Ces neuf gaillards, comme poussés d’un même esprit, s’approchèrent de Sancho, le firent descendre de son âne, et, l’un d’eux ayant couru chercher la couverture du lit de l’hôtesse, on jeta dedans le pauvre écuyer. Mais, en levant les yeux, ils s’aperçurent que le plancher du portail était trop bas pour leur besogne. Ils résolurent donc de sortir dans la basse-cour, qui n’avait d’autre toit que le ciel ; et là, ayant bien étendu Sancho sur la couverture, ils commencèrent à l’envoyer voltiger dans les airs, se jouant de lui comme on fait d’un chien dans le temps du carnaval[1].

Les cris que poussait le malheureux berné étaient si perçants, qu’ils arrivèrent jusqu’aux oreilles de son maître, lequel, s’arrêtant pour écouter avec attention, crut d’abord qu’il lui arrivait quelque nouvelle aventure ; mais il reconnut bientôt que c’était son écuyer qui jetait ces cris affreux. Tournant bride aussitôt, il revint de tout le pesant galop de son cheval à l’hôtellerie, et, la trouvant fermée, il en fit le tour pour voir s’il ne rencontrerait pas quelque passage. Mais il ne fut pas plutôt arrivé devant les murs de la cour, qui n’étaient pas fort élevés, qu’il aperçut le mauvais jeu qu’on faisait jouer à son écuyer. Il le vit monter et descendre à travers les airs, avec tant de grâce et d’agilité, que, si la colère ne l’eût suffoqué, je suis sûr qu’il aurait éclaté de rire.

Il essaya de grimper de son cheval sur le mur ; mais il était si moulu et si harassé, qu’il ne put pas seulement mettre pied à terre. Ainsi, du haut de son cheval, il commença à proférer tant d’injures et de défis à ceux qui bernaient Sancho, qu’il n’est pas possible de parvenir à les rapporter. Mais, en dépit de ses malédictions, les berneurs ne cessaient ni leur besogne ni leurs éclats de rire, et le voltigeur Sancho ne cessait pas non plus ses lamentations, qu’il entremêlait tantôt de menaces et tantôt de prières ; rien n’y faisait, et rien n’y fit, jusqu’à ce qu’ils l’eussent laissé de pure lassitude.

On lui ramena son âne, et l’ayant remis dessus, on le couvrit bien de son petit manteau. Le voyant si harassé, la compatissante Maritornes crut lui devoir le secours d’une cruche d’eau, et l’alla tirer du puits pour qu’elle fût plus fraîche. Sancho prit la cruche, et l’approcha de ses lèvres ; mais il s’arrêta aux cris de son maître, qui lui disait :

« Sancho, mon fils, ne bois pas de cette eau ; n’en bois pas, mon enfant, elle te tuera. Vois-tu, j’ai ici le très-saint baume (et il lui montrait sa burette) ; avec deux gouttes que tu boiras, tu seras guéri sans faute. »

À ces cris, Sancho tourna les yeux tant soit peu de travers, et répondit en criant plus fort :

« Est-ce que, par hasard, Votre Grâce oublie déjà que je ne suis pas chevalier, et veut-elle que j’achève de vomir le peu d’entrailles qui me restent d’hier soir ? Gardez votre liqueur, de par tous les diables ! et laissez-moi tranquille. »

Achever de dire ces mots et commencer de boire, ce fut tout un ; mais voyant, à la première gorgée, que c’était de l’eau, il ne voulut pas continuer, et pria Maritornes de lui apporter du vin, ce qu’elle fit aussitôt de très-bonne grâce, et même elle le paya de sa poche ; car on dit d’elle, en effet, que quoiqu’elle fût réduite à cet état, elle avait encore quelque ombre éloignée de vertu chrétienne.

Dès que Sancho eut achevé de boire, il donna du talon à son âne, et, lui faisant ouvrir toute grande la porte de l’hôtellerie, il sortit, enchanté de n’avoir rien payé du tout, et d’être venu à bout de sa résolution, bien que c’eût été aux dépens de ses cautions ordinaires, c’est-à-dire de ses épaules. Il est vrai que l’hôtelier garda son bissac en payement de ce qui lui était dû ; mais Sancho s’était enfui si troublé qu’il ne s’aperçut pas de cette perte. Dès qu’il le vit dehors, l’hôtelier voulut barricader la porte, mais les berneurs l’en empêchèrent ; car c’étaient de telles gens que, si don Quichotte eût été réellement un des chevaliers de la Table-Ronde, ils n’en auraient pas fait cas pour deux liards de plus.

I, XVI I, XVII I, XVIII



Notes

  1. Le supplice de Sancho était dès longtemps connu. Suétone rapporte que l’empereur Othon, lorsqu’il rencontrait, pendant ses rondes de nuit, quelques ivrognes dans les rues de Rome, les faisait berner... distento sagulo in sublime jactare. Et Martial, parlant à son livre, lui dit de ne pas trop se fier aux louanges : « Car, par derrière, ajoute-t-il :
    Ibis ab excusso missus in astra sago. »
    Les étudiants des universités espagnoles s’amusaient, au temps du carnaval, à faire aux chiens qu’ils trouvaient dans les rues ce que l’empereur Othon faisait aux ivrognes.




Où l’on raconte l’entretien qu’eurent Sancho Panza et son seigneur don Quichotte, avec d’autres aventures bien dignes d’être rapportées


I, XVII I, XVIII I, XIX



Sancho rejoignit son maître, si abattu, si affaissé, qu’il ne pouvait plus seulement talonner son âne. Quand don Quichotte le vit en cet état :

« Pour le coup, bon Sancho, lui dit-il, j’achève de croire que ce château, ou hôtellerie si tu veux, est enchanté sans aucun doute. Car enfin ceux qui se sont si atrocement joués de toi, que pouvaient-ils être, sinon des fantômes et des gens de l’autre monde ? Ce qui me confirme dans cette pensée, c’est que, tandis que je regardais les actes de ta déplorable tragédie par-dessus l’enceinte de la cour, il ne me fut possible ni de monter sur les murs, ni de les franchir, ni même de descendre de cheval. Sans doute ils me tenaient moi-même enchanté ; car je te jure, par la foi d’un homme tel que je suis, que si j’avais pu monter au mur ou mettre pied à terre, je t’aurais si bien vengé de ces félons et mauvais garnements, qu’ils auraient à tout jamais gardé le souvenir de leur méchant tour, quand bien même j’eusse dû, pour les châtier, contrevenir aux lois de la chevalerie, qui ne permettent pas, comme je te l’ai déjà dit maintes fois, qu’un chevalier porte la main sur celui qui ne l’est pas, sinon pour la défense de sa propre vie et en cas d’urgente nécessité.

– Chevalier ou non, répondit Sancho, je me serais, pardieu ! bien vengé moi-même, si j’avais pu, mais le mal est que je ne pouvais pas. Et pourtant je jurerais bien que ces gens-là qui se sont divertis à mes dépens n’étaient ni fantômes ni hommes enchantés, comme dit Votre Grâce, mais bien de vrais hommes de chair et d’os tout comme nous ; et je le sais bien, puisque je les entendais s’appeler l’un l’autre pendant qu’ils me faisaient voltiger, et que chacun d’eux avait son nom. L’un s’appelait Pedro Martinez ; l’autre, Tenorio Fernandez, et l’hôtelier, Jean Palomèque le gaucher. Ainsi donc, seigneur, si vous n’avez pu sauter la muraille, ni seulement mettre pied à terre, cela venait d’autre chose que d’un enchantement. Quant à moi, ce que je tire au clair de tout ceci, c’est que ces aventures que nous allons cherchant nous mèneront à la fin des fins à de telles mésaventures, que nous ne saurons plus reconnaître quel est notre pied droit. Ce qu’il y a de mieux à faire et de plus raisonnable, selon mon faible entendement, ce serait de nous en retourner au pays, maintenant que c’est le temps de la moisson, et de nous occuper de nos affaires, au lieu de nous en aller, comme on dit, de fièvre en chaud mal, et de l’alguazil au corrégidor.

– Que tu sais peu de chose, Sancho, répondit don Quichotte, en fait de chevalerie errante ! Tais-toi, et prends patience : un jour viendra où tu verras par la vue de tes yeux quelle grande et noble chose est l’exercice de cette profession. Sinon, dis-moi, quelle plus grande joie, quel plus doux ravissement peut-il y avoir dans ce monde, que celui de remporter une victoire et de triompher de son ennemi ? Aucun, sans doute.

– Cela peut bien être, repartit Sancho, encore que je n’en sache rien ; mais tout ce que je sais, c’est que, depuis que nous sommes chevaliers errants, ou Votre Grâce du moins, car je ne mérite pas de me compter en si honorable confrérie, nous n’avons jamais remporté de victoire, si ce n’est pourtant contre le Biscayen : encore Votre Grâce en est-elle sortie en y laissant une moitié d’oreille et une moitié de salade. Depuis lors, tout a été pour nous coups de poing sur coups de bâton, et coups de bâton sur coups de poing ; mais j’ai reçu, par-dessus le marché, les honneurs du bernement, et encore de gens enchantés, dont je ne pourrais tirer vengeance pour savoir jusqu’où s’étend, comme dit Votre Grâce, le plaisir de vaincre son ennemi.

– C’est bien la peine que je ressens, répondit don Quichotte, et celle que tu dois ressentir aussi. Mais sois tranquille ; je vais dorénavant faire en sorte d’avoir aux mains une épée forgée avec tant d’art, que celui qui la porte soit à l’abri de toute espèce d’enchantement. Il se pourrait même bien que la fortune me fît présent de celle que portait Amadis quand il s’appelait le chevalier de l’Ardente-Épée[1], laquelle fut une des meilleures lames que chevalier posséda jamais au monde ; car, outre qu’elle avait la vertu dont je viens de parler, elle coupait comme un rasoir, et nulle armure, quelque forte ou enchantée qu’elle fût, ne résistait à son tranchant.

– Je suis si chanceux, moi, reprit l’écuyer, que, quand même ce bonheur vous arriverait, et qu’une semblable épée tomberait en vos mains, elle ne pourrait servir et profiter qu’aux chevaliers dûment armés tels, tout de même que le baume ; et quant aux écuyers, bernique.

– N’aie pas cette crainte, Sancho, reprit don Quichotte ; le ciel en agira mieux avec toi. »

Les deux aventuriers s’entretenaient ainsi, quand, sur le chemin qu’ils suivaient, don Quichotte aperçut un épais nuage de poussière qui se dirigeait de leur côté. Dès qu’il le vit, il se tourna vers Sancho, et lui dit :

« Voici le jour, ô Sancho, où l’on va voir enfin la haute destinée que me réserve la fortune ; voici le jour, dis-je encore, où doit se montrer, autant qu’en nul autre, la valeur de mon bras ; où je dois faire des prouesses qui demeureront écrites dans le livre de la Renommée pour l’admiration de tous les siècles à venir. Tu vois bien, Sancho, ce tourbillon de poussière ? eh bien ! il est soulevé par une immense armée qui s’avance de ce côté, formée d’innombrables et diverses nations.

– En ce cas, reprit Sancho, il doit y en avoir deux ; car voilà que, du côté opposé, s’élève un autre tourbillon. »

Don Quichotte se retourna tout empressé, et, voyant que Sancho disait vrai, il sentit une joie extrême, car il s’imagina sur-le-champ que c’étaient deux armées qui venaient se rencontrer et se livrer bataille au milieu de cette plaine étendue. Il avait, en effet, à toute heure et à tout moment, la fantaisie pleine de batailles, d’enchantements, d’aventures, d’amours, de défis, et de toutes les impertinences que débitent les livres de chevalerie errante, et rien de ce qu’il faisait, disait ou pensait, ne manquait de tendre à de semblables rêveries.

Ces tourbillons de poussière qu’il avait vus étaient soulevés par deux grands troupeaux de moutons qui venaient sur le même chemin de deux endroits différents, mais si bien cachés par la poussière, qu’on ne put les distinguer que lorsqu’ils furent arrivés tout près. Don Quichotte affirmait avec tant d’insistance que c’étaient des armées, que Sancho finit par le croire.

« Eh bien ! seigneur, lui dit-il, qu’allons-nous faire, nous autres ?

– Qu’allons-nous faire ? reprit don Quichotte : porter notre aide et notre secours aux faibles et aux abandonnés. Or, il faut que tu saches, Sancho, que cette armée que nous avons en face est conduite et commandée par le grand empereur Alifanfaron, seigneur de la grande île Taprobana[2], et que cette autre armée qui vient par derrière nous est celle de son ennemi le roi des Garamantes[3], Pentapolin au bras retroussé, qu’on appelle ainsi parce qu’il entre toujours dans les batailles avec le bras droit nu jusqu’à l’épaule.

– Et pourquoi, demanda Sancho, ces deux seigneurs-là s’en veulent-ils ainsi ?

– Ils s’en veulent, répondit don Quichotte, parce que cet Alifanfaron est un furieux païen qui est tombé amoureux de la fille de Pentapolin, très-belle et très-accorte dame, laquelle est chrétienne, et son père ne la veut pas donner au roi païen, à moins que celui-ci ne renonce d’abord à la loi de son faux prophète Mahomet pour embrasser celle de sa fiancée.

– Par ma barbe ! s’écria Sancho, je jure que Pentapolin a bien raison, et que je l’aiderai de bon cœur du mieux que je pourrai.

– Tu ne feras en cela que ce que tu dois, Sancho, reprit don Quichotte ; car pour prendre part à de semblables batailles, il n’est pas requis et nécessaire d’être armé chevalier.

– J’entends bien cela, répondit Sancho ; mais où mettrons-nous cet âne, pour être sûrs de le retrouver après la fin de la mêlée ? car s’y fourrer sur une telle monture, je ne crois pas que cela se soit vu jusqu’à présent.

– C’est vrai, reprit don Quichotte ; mais ce que tu peux faire de lui, c’est de le laisser aller à la bonne aventure, qu’il se perde ou se retrouve ; car, après la victoire, nous aurons tant et tant de chevaux à choisir, que Rossinante lui-même court grand risque d’être troqué pour un autre. Mais fais silence, regarde, et prête-moi toute ton attention. Je veux te désigner et te dépeindre les principaux chevaliers qui viennent dans les deux armées ; et pour que tu les voies et distingues plus facilement, retirons-nous sur cette éminence, d’où l’on doit aisément découvrir l’une et l’autre. »

Ils quittèrent le chemin, et gravirent une petite hauteur, de laquelle on aurait, en effet, parfaitement distingué les deux troupeaux que don Quichotte prenait pour des armées, si les nuages de poussière qui se levaient sous leurs pieds n’en eussent absolument caché la vue. Mais enfin, voyant dans son imagination ce qu’il ne pouvait voir de ses yeux et ce qui n’existait pas, don Quichotte commença d’une voix élevée :

« Ce chevalier que tu vois là-bas, avec des armes dorées, qui porte sur son écu un lion couronné, rendu aux pieds d’une jeune damoiselle, c’est le valeureux Laurcalco, seigneur du Pont-d’Argent. Cet autre, aux armes à fleurs d’or, qui porte sur son écu trois couronnes d’argent en champ d’azur, c’est le redoutable Micocolembo, grand-duc de Quirocie. Cet autre, aux membres gigantesques, qui se trouve à sa main droite, c’est le toujours intrépide Brandabarbaran de Boliche, seigneur des trois Arabies ; il a pour cuirasse une peau de serpent, et pour écu une porte, qu’on dit être une de celles du temple que renversa Samson de fond en comble, quand, au prix de sa vie, il se vengea des Philistins ses ennemis[4]. Mais tourne maintenant les yeux de ce côté, et tu verras, à la tête de cette autre armée, le toujours vainqueur et jamais vaincu Timonel de Carcaxona, prince de la Nouvelle-Biscaye ; il est couvert d’armes écartelées d’azur, de sinople, d’argent et d’or, et porte sur son écu un chat d’or, en champ lionné, avec ces quatre lettres : ‘’Miou’’, qui forment le commencement du nom de sa dame, laquelle est, à ce qu’on assure, l’incomparable Mioulina, fille du duc Alfégniquen des Algarves. Cet autre, qui charge et fait plier les reins de cette puissante cavale, dont les armes sont blanches comme la neige et l’écu sans aucune devise, c’est un chevalier novice, Français de nation, qu’on appelle Pierre Papin, seigneur des baronnies d’Utrique. Cet autre, qui de ses larges étriers bat les flancs mouchetés de ce zèbre rapide, et porte des armes parsemées de coupes d’azur, c’est le puissant duc de Nerbie, Espartafilardo du Boccage, dont l’emblème, peint sur son écu, est un champ d’asperges, avec cette devise espagnole : Rastrea mi suerte. »[5]

Don Quichotte continua de la même manière à nommer une foule de chevaliers qu’il s’imaginait voir dans l’une et l’autre armée, leur donnant à chacun, sans hésiter, les armes, les couleurs et les devises que lui fournissait son intarissable folie ; puis, sans s’arrêter un instant, il poursuivit de la sorte :

« Ces escadrons que tu vois en face de nous sont formés d’une infinité de nations diverses. Voici ceux qui boivent les douces eaux du fleuve appelé Xante par les dieux, et par les hommes Scamandre ; ici sont les montagnards qui foulent les champs massyliens ; là, ceux qui criblent la fine poudre d’or de l’heureuse Arabie ; là, ceux qui jouissent des fraîches rives du limpide Thermodon ; là, ceux qui épuisent, par mille saignées, le Pactole au sable doré ; là, les Numides, de foi douteuse et inconstante ; les Perses, fameux par leur adresse à tirer de l’arc ; les Parthes et les Mèdes, qui combattent en fuyant ; les Arabes, aux tentes nomades ; les Scythes, aussi cruels de cœur que blancs de peau ; les Éthiopiens, qui s’attachent des anneaux aux lèvres ; et enfin cent autres nations dont je vois bien et reconnais les visages, mais dont les noms m’ont échappé. Dans cette autre armée, voici venir ceux qui s’abreuvent au liquide cristal du Bétis, père des oliviers ; ceux qui lavent et polissent leurs visages dans les ondes dorées que le Tage roule toujours à pleins bords ; ceux qui jouissent des eaux fertilisantes du divin Génil[6] ; ceux qui foulent les champs tartésiens[7] aux gras pâturages ; ceux qui folâtrent dans les prés élyséens de Xérès ; les riches Manchois couronnés de blonds épis ; ceux qui se couvrent de fer, antiques restes du sang des Gots[8] ; ceux qui se baignent dans la Pisuerga, fameuse par la douceur de ses courants ; ceux qui paissent d’innombrables troupeaux dans les vastes pâturages qu’enserre en ses détours le tortueux Guadiana, célèbre par son cours souterrain ; ceux qui tremblent de froid sous les vents qui sifflent dans les vallons des Pyrénées, ou sous les flocons de neige qui blanchissent le sommet de l’Apennin ; finalement, toutes les nations diverses que l’Europe renferme en son sein populeux. »

Qui pourrait redire toutes les provinces que cita don Quichotte et tous les peuples qu’il nomma, en donnant à chacun d’eux, avec une merveilleuse célérité, ses attributs les plus caractéristiques, tout absorbé qu’il était par le souvenir de ses livres mensongers ?

Sancho Panza restait, comme on dit, pendu à ses paroles, sans trouver moyen d’en placer une seule ; seulement, de temps à autre, il tournait la tête pour voir s’il apercevait les géants et les chevaliers que désignait son maître ; et comme il ne pouvait en découvrir aucun :

« Par ma foi ! seigneur, s’écria-t-il enfin, je me donne au diable, si homme, géant ou chevalier paraît de tous ceux que vous avez nommés là ; du moins, je n’en vois pas la queue d’un, et tout cela doit être des enchantements comme les fantômes d’hier soir.

– Comment peux-tu parler ainsi ? répondit don Quichotte ; n’entends-tu pas les hennissements des chevaux, le son des trompettes, le bruit des tambours ?

– Je n’entends rien autre chose, répliqua Sancho, sinon des bêlements d’agneaux et de brebis. »

Ce qui était parfaitement vrai, car les deux troupeaux s’étaient approchés assez près pour être entendus.

« C’est la peur que tu as, reprit don Quichotte, qui te fait, Sancho, voir et entendre tout de travers ; car l’un des effets de cette triste passion est de troubler les sens, et de faire paraître les choses autrement qu’elles ne sont. Mais, si ta frayeur est si grande, retire-toi à l’écart, et laisse-moi seul ; seul, je donnerai la victoire au parti où je porterai le secours de mon bras. »

En disant ces mots, il enfonce les éperons à Rossinante, et, la lance en arrêt, descend comme un foudre du haut de la colline. Sancho lui criait de toutes ses forces :

« Arrêtez ! seigneur don Quichotte, arrêtez ! Je jure Dieu que ce sont des moutons et des brebis que vous allez attaquer. Revenez donc, par la vie du père qui m’a engendré. Quelle folie est-ce là ? Mais regardez qu’il n’y a ni géant, ni chevalier, ni chat, ni asperges, ni champ, ni écu d’azur, ni quartier d’écu, ni diable, ni rien. Par les péchés que je dois à Dieu, qu’est-ce que vous allez faire ? »

Ces cris n’arrêtaient point don Quichotte, lequel, au contraire, criait encore plus haut :

« Courage ! chevaliers qui combattez sous la bannière du valeureux empereur Pentapolin au bras retroussé ; courage ! suivez-moi tous, et vous verrez avec quelle facilité je tirerai pour lui vengeance de son ennemi, Alifanfaron de Taprobana. »

il se jette à travers l’escadron des brebis

En disant cela, il se jette à travers l’escadron des brebis, et commence à les larder à coups de lance, avec autant d’ardeur et de rage que s’il eût réellement frappé ses plus mortels ennemis. Les pâtres qui menaient le troupeau lui crièrent d’abord de laisser ces pauvres bêtes ; mais, voyant que leurs avis ne servaient de rien, ils délièrent leurs frondes, et se mirent à lui saluer les oreilles avec des cailloux gros comme le poing. Don Quichotte, sans se soucier des pierres qui pleuvaient sur lui, courait çà et là, et disait :

« Où donc es-tu, superbe Alifanfaron ? Viens à moi, c’est un seul chevalier qui veut éprouver tes forces corps à corps, et t’ôter la vie en peine de la peine que tu causes au valeureux Garamante Pentapolin. »

En cet instant arrive une amande de rivière qui, lui donnant droit dans le côté, lui ensevelit deux côtes au fond de l’estomac. À ce coup, il se crut mort ou grièvement blessé ; et, se rappelant aussitôt son baume, il tire la burette, la porte à ses lèvres, et commence à se verser dans le corps la précieuse liqueur. Mais, avant qu’il eût fini d’avaler ce qui lui en semblait nécessaire, voilà qu’une seconde dragée lui arrive, qui frappe si en plein sur sa main et sur sa burette, qu’elle fait voler celle-ci en éclats, lui écrase deux doigts horriblement, et lui emporte, chemin faisant, trois ou quatre dents de la bouche.

Telle fut la roideur du premier coup, et telle celle du second, que force fut au pauvre chevalier de se laisser tomber de son cheval en bas. Les pâtres s’approchèrent de lui, et, croyant qu’ils l’avaient tué, ils se dépêchèrent de rassembler leurs troupeaux, chargèrent sur leurs épaules les brebis mortes, dont le nombre passait six à huit, et, sans autre enquête, s’éloignèrent précipitamment.

Sancho était resté tout ce temps sur la hauteur, d’où il contemplait les folies que faisait son maître, s’arrachant la barbe à pleines mains et maudissant l’heure où la fortune avait permis qu’il en fît la connaissance. Quand il le vit par terre et les bergers loin, il descendit de la colline, s’approcha de lui, et le trouva dans un piteux état, quoiqu’il n’eût pas perdu le sentiment.

« Eh bien, seigneur don Quichotte, lui dit-il, ne vous disais-je pas bien de revenir, et que vous alliez attaquer, non pas des armées, mais des troupeaux de moutons ?

– C’est ainsi, répondit don Quichotte, qu’a fait disparaître et changer les choses ce larron de sage enchanteur, mon ennemi.

Car apprends, ô Sancho, qu’il est très-facile à ces gens-là de nous faire apparaître ce qu’ils veulent ; et ce malin nécromant qui me persécute, envieux de la gloire qu’il a bien vu que j’allais recueillir dans cette bataille, a changé les escadrons de soldats en troupeaux de brebis. Sinon, Sancho, fais une chose, par ma vie ! Pour que tu te détrompes et que tu voies la vérité de ce que je dis, monte sur ton âne, et suis-les, sans faire semblant de rien ; dès qu’ils se seront éloignés quelque peu, ils reprendront leur forme naturelle, et, cessant d’être moutons, redeviendront hommes faits et parfaits, tout comme je te les ai dépeints d’abord. Mais non, n’y va pas à présent : j’ai trop besoin de ton secours et de tes services. Approche et regarde combien il me manque de dents ; car je crois, en vérité, qu’il ne m’en reste pas une seule dans la bouche. »

Sancho s’approcha de son maître, et si près, qu’il lui mettait presque les yeux dans le gosier. C’était alors que le baume venait d’opérer dans l’estomac de don Quichotte ; au moment où Sancho se mettait à regarder l’état de ses mâchoires, l’autre leva le coeur, et, plus violemment que n’aurait fait une arquebuse, lança tout ce qu’il avait dans le corps à la barbe du compatissant écuyer.

« Sainte Vierge ! s’écria Sancho, qu’est-ce qui vient de m’arriver là ? Sans doute que ce pécheur est blessé à mort, puisqu’il vomit le sang par la bouche. »

Mais dès qu’il eut regardé de plus près, il reconnut, à la couleur, odeur et saveur, que ce n’était pas du sang, mais bien le baume de la burette qu’il lui avait vu boire. Alors il fut pris d’une horrible nausée, que, le cœur aussi lui tournant, il vomit ses tripes au nez de son seigneur, et qu’ils restèrent tous deux galamment accoutrés.

Sancho courut à son âne pour prendre de quoi s’essuyer et panser son maître ; mais, ne trouvant plus le bissac, il fut sur le point d’en perdre l’esprit. Il se donna de nouveau mille malédictions, et résolut, dans le fond de son cœur, d’abandonner son maître pour regagner le pays, dût-il perdre ses gages et les espérances du gouvernement de l’île tant promise.

Don Quichotte se leva cependant, et, tenant ses mâchoires de la main droite pour empêcher de tomber le reste de ses dents, il prit la bride de Rossinante, lequel n’avait pas bougé des côtés de son maître, tant il était fidèle et loyal serviteur ; puis il s’en alla trouver son écuyer qui, la poitrine appuyée sur son âne et la joue sur sa main, se tenait comme un homme accablé de tristesse.

En voyant sa posture et ses marques de profond chagrin, don Quichotte lui dit :

« Apprends, ô Sancho, qu’un homme n’est pas plus qu’un autre, s’il ne fait plus qu’un autre. Tous ces orages dont nous sommes assaillis sont autant de signes que le temps va enfin reprendre sa sérénité, et nos affaires un meilleur cours ; car il est impossible que le bien ou le mal soient durables : d’où il suit que le mal ayant beaucoup duré, le bien doit être proche. Ainsi tu ne dois pas t’affliger outre mesure des disgrâces qui m’arrivent, puisque tu n’en prends aucune part.

– Comment non ? répondit Sancho ; est-ce que par hasard celui qu’on faisait danser hier sur la couverture était un autre que le fils de mon père ? Et le bissac qui me manque aujourd’hui, avec tout mon bagage, était-il à d’autres qu’au même ?

– Quoi ! tu n’as plus le bissac ? s’écria douloureusement don Quichotte.

– Non, je ne l’ai plus, répliqua Sancho.

– En ce cas nous n’avons rien à manger aujourd’hui, reprit don Quichotte.

– Ce serait vrai, répondit Sancho, si ces prés manquaient des plantes que Votre Grâce dit connaître si bien, et avec lesquelles ont coutume de suppléer à de telles privations d’aussi malencontreux chevaliers errants que vous l’êtes.

– Avec tout cela, reprit don Quichotte, j’aimerais mieux, à l’heure qu’il est, un quartier de pain bis avec deux têtes de harengs, que toutes les plantes que décrit Dioscorides, fût-il commenté par le docteur Laguna[9]. Mais allons, bon Sancho, monte sur ton âne, et viens-t’en derrière moi ; Dieu, qui pourvoit à toutes choses, ne nous manquera pas, surtout travaillant, comme nous le faisons, si fort à son service : car il ne manque ni aux moucherons de l’air, ni aux vermisseaux de la terre, ni aux insectes de l’eau ; il est si miséricordieux, qu’il fait luire son soleil sur les bons et les méchants, et tomber sa pluie sur le juste et l’injuste.

– En vérité, répondit Sancho, vous étiez plus fait pour devenir prédicateur que chevalier errant.

– Les chevaliers errants, Sancho, reprit don Quichotte, savaient et doivent savoir de tout ; et tel d’entre eux, dans les siècles passés, s’arrêtait à faire un sermon au milieu du grand chemin, comme s’il eût pris ses licences à l’université de Paris. Tant il est vrai que jamais l’épée n’émoussa la plume, ni la plume l’épée.

– À la bonne heure, répondit Sancho, qu’il en soit comme veut Votre Grâce. Allons-nous-en de là, et tâchons de trouver un gîte pour la nuit ; mais que Dieu veuille que ce soit en tel lieu qu’il n’y ait ni berne, ni berneur, ni fantômes, ni Mores enchantés : car, si j’en retrouve, j’envoie à tous les diables le manche après la cognée.

– Demandes-en la grâce à Dieu, mon fils, répliqua don Quichotte, et mène-nous où tu voudras ; je veux, cette fois-ci, laisser à ton choix le soin de notre logement. Mais, avant tout, donne voir ta main, et tâte avec le doigt pour savoir combien de dents me manquent de ce côté droit de la mâchoire supérieure ; car c’est là que je sens le plus de mal. »

– Sancho lui mit la main dans la bouche, et tâtant de haut en bas :

– « Combien de dents, lui demanda-t-il, aviez-vous l’habitude d’avoir de ce côté ?

– Quatre, répondit don Quichotte, sans compter l’œillère, toutes bien entières et bien saines.

– Faites attention à ce que vous dites, seigneur, reprit Sancho.

– Je dis que j’en avais quatre, si ce n’est même cinq, répondit don Quichotte ; car en toute ma vie, on ne m’a pas tiré une dent de la bouche, et je n’en ai perdu ni de carie ni de pituite.

– Eh bien ! à ce côté d’en bas, dit Sancho, Votre Grâce n’a plus que deux dents et demie, et, à celui d’en haut, ni demie ni entière : tout est ras et plat comme la paume de la main.

– Oh ! malheureux que je suis ! s’écria don Quichotte aux tristes nouvelles que lui donnait son écuyer ; j’aimerais mieux qu’ils m’eussent enlevé un bras, pourvu que ce ne fût pas celui de l’épée : car il faut que tu saches, Sancho, qu’une bouche sans dents est comme un moulin sans meule, et qu’on doit mille fois plus estimer une dent qu’un diamant. Mais enfin, ce sont des disgrâces auxquelles nous sommes sujets, nous tous qui avons fait profession dans l’ordre austère de la chevalerie errante. Allons, monte sur ton âne, ami, et conduis-nous ; je te suivrai au train que tu voudras. »

Sancho fit ce qu’ordonnait son maître, et s’achemina du côté où il lui parut plus sûr de trouver un gîte, sans s’écarter toutefois du grand chemin, qui, là, se dirigeait en ligne droite. Comme ils s’en allaient ainsi l’un devant l’autre et pas à pas, parce que la douleur des mâchoires ne laissait à don Quichotte ni repos ni envie de se hâter beaucoup, Sancho, voulant endormir son mal et le divertir en lui contant quelque chose, lui dit ce qu’on verra dans le chapitre suivant.

I, XVII I, XVIII I, XIX



Notes

  1. C’est Amadis de Grèce qui fut appelé le chevalier de l’Ardente-Épée, parce qu’en naissant il en avait une marquée sur le corps, depuis le genou gauche jusqu’à la pointe droite du cœur, aussi rouge que le feu. (partie I, chap. XLVI.)
    Comme don Quichotte dit seulement Amadis, ce qui s’entend toujours d’Amadis de Gaule, et qu’il parle d’une épée véritable, il voulait dire, sans doute, le chevalier de la Verte-Épée. Amadis reçut ce nom, sous lequel il était connu dans l’Allemagne, parce que, à l’épreuve des amants fidèles, et sous les yeux de sa maîtresse Oriane, il tira cette merveilleuse épée de son fourreau, fait d’une arête de poisson, verte et si transparente qu’on voyait la lame au travers. (Chap. LVI, LXX et LXXIII.)
  2. Nom de l’île de Ceylan dans l’antiquité.
  3. Peuples de l’intérieur de l’Afrique.
  4. Ce ne sont pas les portes du temple où il périt qu’emporta Samson, mais celles de la ville de Gaza. (Juges, chap. XVI.)
  5. Littéralement : cherche mon sort à la piste, dépiste mon sort.
  6. On croit que ce nom, donné par les Arabes à la rivière de Grenade, signifie semblable au Nil.
  7. De Tarifa.
  8. Les Biscayens.
  9. Andrès de Laguna, né à Ségovie, médecin de Charles-Quint et du pape Jules III, traducteur et commentateur de Dioscorides.




Des ingénieux propos que Sancho tint à son maître, et de l’aventure arrivée à celui-ci avec un corps mort, ainsi que d’autres événements fameux


I, XVIII I, XIX I, XX




« Il me semble, seigneur, que toutes ces mésaventures qui nous sont arrivées depuis quelques jours doivent être la peine du péché que Votre Grâce a commis contre l’ordre de sa chevalerie, en manquant d’accomplir le serment que vous aviez fait de ne pas manger pain sur nappe, ni badiner avec la reine, ni tout ce qui s’ensuit, et que vous aviez juré d’accomplir jusqu’à ce que vous ayez enlevé cet armet de Malandrin, ou comme s’appelle le More, car je ne me souviens pas très-bien de son nom.

– Tu as vraiment raison, Sancho, répondit don Quichotte ; mais, à vrai dire, cela m’était tout à fait sorti de la mémoire. Et tu peux bien être assuré de même que c’est pour la faute que tu as commise en manquant de m’en faire ressouvenir à temps, que tu as attrapé l’aventure de la berne. Mais je vais réparer la mienne ; car il y a aussi, dans l’ordre de la chevalerie, des compositions sur toutes sortes de péchés.

– Est-ce que, par hasard, j’ai juré quelque chose, moi ? reprit Sancho.

– Peu importe que tu n’aies pas juré, répliqua don Quichotte : il suffit que tu ne sois pas très à l’abri du reproche de complicité. Ainsi, pour oui ou pour non, il vaut mieux nous pourvoir de dispenses.

– Ma foi, s’il en est ainsi, reprit Sancho, que Votre Grâce prenne garde à ne pas oublier ce nouveau serment comme l’autre ; car les fantômes pourraient bien reprendre l’envie de se divertir encore avec moi, et même avec Votre Grâce, s’ils la voient en rechute. »

Durant ces entretiens et d’autres semblables, la nuit les surprit au milieu du chemin, sans qu’ils sussent comment avoir ni comment découvrir où se mettre à l’abri ; et le pis de l’affaire, c’est qu’ils mouraient de faim, car avec le bissac s’était envolée toute la provision.

Pour achever pleinement leur disgrâce, il leur arriva une aventure qui cette fois, et sans artifice, pouvait bien s’appeler ainsi. La nuit était venue, et fort obscure ; cependant ils cheminaient toujours, Sancho croyant que, de bon compte, on ne pouvait faire plus d’une à deux lieues sur la grande route sans rencontrer quelque hôtellerie.

Or donc, pendant qu’ils marchaient ainsi par la nuit noire, l’écuyer mourant de faim, et le chevalier avec grand appétit, voilà qu’ils aperçurent venir, sur le chemin qu’ils suivaient, une grande multitude de lumières qui semblaient autant d’étoiles mouvantes. À cette vue, Sancho perdit la carte, et son maître sentit un peu la chair de poule. L’un tira son âne par le licou, l’autre son bidet par la bride, et tous deux se tinrent cois, regardant avec grande attention ce que ce pouvait être. Ils virent que les lumières venaient droit de leur côté, et que plus elles s’approchaient, plus elles semblaient grandes.

Pour le coup, Sancho se mit à trembler de tous ses membres, comme un épileptique, et les cheveux se dressèrent sur la tête de don Quichotte, lequel, s’animant néanmoins un peu :

« Voici sans doute, dit-il, une grande et périlleuse aventure, où il va falloir, Sancho, que je montre toute ma force et tout mon courage.

– Malheureux que je suis ! répondit Sancho, si c’est une aventure de fantômes, comme elle m’en a tout l’air, où trouver des côtes pour y suffire ?

– Tout fantômes qu’ils puissent être, s’écria don Quichotte, je ne permettrai pas qu’ils te touchent seulement au poil du pourpoint. S’ils t’ont fait un mauvais tour l’autre fois, c’est que je n’ai pu sauter les murs de la basse-cour ; mais nous sommes maintenant en rase campagne, où je pourrai jouer de l’épée tout à mon aise.

– Mais s’ils vous enchantent et vous engourdissent comme la fois passée, répliqua Sancho, que vous servira-t-il d’avoir ou non la clef des champs ?

– En tout cas, reprit don Quichotte, je te supplie, Sancho, de reprendre courage ; l’expérience te fera voir quel est le mien.

– Eh bien ! oui, j’en aurai, s’il plaît à Dieu, » répondit Sancho.

Et tous deux, se détournant un peu du chemin, se remirent à considérer attentivement ce que pouvaient être ces lumières qui marchaient.

Ils aperçurent bientôt un grand nombre d’hommes enchemisés dans des robes blanches[1] , et cette effrayante vision acheva si bien d’abattre le courage de Sancho Panza, qu’il commença à claquer des dents comme dans un accès de fièvre tierce ; mais la peur et le claquement augmentèrent encore quand ils virent enfin distinctement ce que c’était. Ils découvrirent au moins une vingtaine de ces gens en chemise, tous à cheval, tenant à la main des torches allumées, derrière lesquels venait une litière tendue en deuil, que suivaient six autres cavaliers habillés de noir jusqu’aux pieds de leurs mules, car on voyait bien, au calme de l’allure de ces bêtes, que ce n’étaient pas des chevaux. Ces fantômes blancs cheminaient en murmurant d’inintelligibles paroles d’une voix basse et plaintive.

Cette étrange apparition, à une telle heure et dans un tel lieu désert, suffisait bien pour faire pénétrer l’effroi jusqu’au cœur de Sancho, et même jusqu’à celui de son maître. Néanmoins, tandis que toute la résolution de Sancho faisait naufrage, le contraire arriva pour don Quichotte, auquel sa folle imagination représenta sur-le-champ que c’était une des aventures de ses livres. Il se figura que la litière était un brancard où l’on portait quelque chevalier mort ou grièvement blessé, dont la vengeance était réservée à lui seul. Sans plus de réflexion, il s’affermit bien sur la selle, met en arrêt sa pique de messier, et, d’une contenance assurée, va se planter au beau milieu du chemin où devaient forcément passer les gens aux blancs manteaux. Dès qu’il les vit s’approcher, il leur cria d’une voix terrible :

« Halte-là, chevaliers ! qui que vous soyez, halte-là ! Dites-moi qui vous êtes, d’où vous venez, où vous allez, et ce que vous menez sur ce brancard. Selon toutes les apparences, ou vous avez fait, ou l’on vous a fait quelque tort et grief ; il convient donc et il est nécessaire que j’en sois instruit, soit pour vous châtier du mal que vous avez fait, soit pour vous venger de celui qu’on vous a fait.

– Nous sommes pressés, et l’hôtellerie est loin, répondit un des hommes en chemise ; nous n’avons pas le temps de vous rendre tous les comptes que vous demandez ; » et, piquant sa mule, il voulut passer outre.

Mais don Quichotte s’était grandement irrité de cette réponse ; saisissant la mule par le mors :

« Halte-là ! vous dis-je, et soyez plus poli. Qu’on réponde à ce que j’ai demandé, ou sinon je vous déclare la guerre à tous, et vous livre bataille. »

La mule était ombrageuse : se sentant prise au mors, elle se cabra et se renversa par terre sur son cavalier. Un valet, qui marchait à pied, voyant tomber son maître, se mit à injurier don Quichotte, lequel, déjà enflammé de colère, baisse sa lance sans attendre davantage, et fondant sur un des habillés de noir, l’envoie rouler sur la poussière atteint d’un mauvais coup ; puis, se ruant à travers la troupe, c’était merveille de voir avec quelle promptitude il les attaquait et les culbutait l’un après l’autre ; l’on eût dit qu’il avait en cet instant poussé des ailes à Rossinante, tant il se montrait fier et léger.

Tous ces manteaux blancs étaient des gens timides et sans armes ; dès les premiers coups, ils lâchèrent pied, et se mirent à courir à travers champs avec leurs torches allumées, si bien qu’on les aurait pris pour une des mascarades qui courent les nuits de carnaval. Quant aux manteaux noirs, ils étaient si empêtrés dans leurs longues jupes qu’ils ne pouvaient remuer. Don Quichotte put donc les bâtonner et les chasser tout devant lui, restant à bon marché maître du champ de bataille ; car ils imaginaient tous que ce n’était pas un homme, mais bien le diable en personne qui était venu de l’enfer les attendre au passage, pour leur enlever le corps mort qu’ils menaient dans la litière. Sancho, cependant, regardait tout cela, admirant l’intrépidité de son seigneur, et il disait dans sa barbe :

« Sans aucun doute, ce mien maître-là est aussi brave et vaillant qu’il le dit. »

Une torche était restée, brûlant par terre, auprès du premier qu’avait renversé la mule. Don Quichotte, l’apercevant à cette lueur, s’approcha de lui, et, lui posant la pointe de sa lance sur la gorge, il lui cria de se rendre, ou, sinon, qu’il le tuerait.

« Je ne suis que trop rendu, répondit l’homme à terre, puisque je ne puis bouger, et que j’ai, je crois, la jambe cassée. Mais, si vous êtes gentilhomme et chrétien, je supplie Votre Grâce de ne pas me tuer ; elle commettrait un sacrilège, car je suis licencié et j’ai reçu les premiers ordres.

– Et qui diable, étant homme d’Église, vous a conduit ici ? s’écria don Quichotte.

– Qui, seigneur ? répondit l’autre ; mon malheur.

– Eh bien ! répliqua don Quichotte, un autre plus grand vous menace, si vous ne répondez sur-le-champ à toutes les questions que je vous ai faites.

– Vous allez être aisément satisfait, reprit le licencié ; et d’abord Votre Grâce saura que, bien que j’aie dit tout à l’heure que j’avais les licences, je ne suis encore que bachelier. Je m’appelle Alonzo Lopez, et suis natif d’Alcovendas. Je viens de la ville de Baéza, en compagnie d’onze autres prêtres, ceux qui fuyaient avec des torches. Nous allons à Ségovie, accompagnant un corps mort qui est dans cette litière : ce corps mort est celui d’un gentilhomme qui mourut à Baéza, où il a été quelque temps déposé au cimetière ; mais, comme je vous ai dit, nous portons ses os à Ségovie, où est la sépulture de sa famille.

– Et qui l’a tué ? demanda don Quichotte.

– Dieu, par le moyen d’une fièvre maligne qu’il lui a envoyée, répondit le bachelier.

– En ce cas, reprit don Quichotte, le Seigneur m’a dispensé de la peine que j’aurais prise de venger sa mort, si tout autre l’eût tué. Mais, étant frappé de telle main, je n’ai plus qu’à me taire et à plier les épaules, ce que je ferais s’il m’eût frappé moi-même. Mais je veux apprendre à Votre Révérence que je suis un chevalier de la Manche, appelé don Quichotte, et que ma profession est d’aller par le monde redressant les torts et réparant les injustices.

– Je ne sais trop, répondit le bachelier, comment vous entendez le redressement des torts, car de droit que j’étais, vous m’avez fait tordu, me laissant avec une jambe cassée, qui ne se verra plus droite en tous les jours de sa vie ; et l’injustice que vous avez réparée en moi, ç’a été de m’en faire une irréparable, et nulle plus grande mésaventure ne pouvait m’arriver que de vous rencontrer cherchant des aventures.

– Toutes les choses ne se passent point de la même façon, répliqua don Quichotte ; le mal est venu, seigneur bachelier Alonzo Lopez, de ce que vous cheminiez la nuit, vêtus de surplis blancs, des torches à la main, marmottant entre vos lèvres et couverts de deuil, tels enfin que vous ressembliez à des fantômes et à des gens de l’autre monde. Aussi je n’ai pu me dispenser de remplir mon devoir en vous attaquant, et je n’aurais pas manqué de le faire, quand bien même vous auriez été réellement, comme je n’ai cessé de le croire, une troupe de démons échappés de l’enfer.

– Puisque ainsi l’a voulu ma mauvaise fortune, reprit le bachelier, je vous supplie, seigneur chevalier errant, qui m’empêcherez pour longtemps d’errer, de m’aider à me dégager de cette mule, sous laquelle ma jambe est prise entre la selle et l’étrier.

– Vous parliez donc pour demain, à ce qu’il paraît ? répondit don Quichotte. Et que diable attendiez-vous pour me conter votre souci ? »

Il cria aussitôt à Sancho de venir ; mais celui-ci n’avait garde de se presser, parce qu’il s’occupait à dévaliser un mulet de bât que ces bons prêtres menaient chargé d’excellentes provisions de bouche. Sancho fit de son manteau une manière de havre-sac, et l’ayant farci de tout ce qu’il put y faire entrer, il en chargea son âne, puis il accourut aux cris de son maître, auquel il prêta la main pour tirer le seigneur bachelier de dessous sa mule. Ils parvinrent à le remettre en selle, lui rendirent sa torche, et don Quichotte lui dit de suivre le chemin qu’avaient pris ses compagnons, en le chargeant de leur demander de sa part pardon de l’offense qu’il n’avait pu s’empêcher de leur faire. Sancho lui dit encore :

« Si par hasard ces messieurs veulent savoir quel est le brave qui les a mis en déroute, vous n’avez qu’à leur dire que c’est le fameux don Quichotte de la Manche, autrement appelé le chevalier de la Triste-Figure. »

Le bachelier s’éloigna sans demander son reste, et don Quichotte alors s’informa de Sancho pour quel motif il l’avait appelé le chevalier de la Triste-Figure, plutôt à cette heure qu’à toute autre.

« Je vais vous le dire, répondit Sancho : c’est que je vous ai un moment considéré à la lueur de cette torche que porte ce pauvre boiteux ; et véritablement Votre Grâce a bien la plus mauvaise mine que j’aie vue depuis longues années : ce qui doit venir sans doute, ou des fatigues de ce combat, ou de la perte de vos dents.

– Ce n’est pas cela, répondit don Quichotte ; mais le sage auquel est confié le soin d’écrire un jour l’histoire de mes prouesses aura trouvé bon que je prenne quelque surnom significatif, comme en prenaient tous les chevaliers du temps passé. L’un s’appelait le chevalier de l’Ardente-Épée ; l’autre, de la Licorne ; celui-ci, des Demoiselles ; celui-là, du Phénix ; cet autre, du Griffon ; et cet autre, de la Mort ; et c’est par ces surnoms et ces insignes qu’ils étaient connus sur toute la surface de la terre. Ainsi donc, dis-je, le sage dont je viens de parler t’aura mis dans la pensée et sur la langue ce nom de chevalier de la Triste-Figure[2] , que je pense bien porter désormais ; et pour que ce nom m’aille mieux encore, je veux faire peindre sur mon écu, dès que j’en trouverai l’occasion, une triste et horrible figure.

– Par ma foi, seigneur, reprit Sancho, il est bien inutile de dépenser du temps et de l’argent à faire peindre cette figure-là. Votre Grâce n’a qu’à montrer la sienne, et à regarder en face ceux qui la regarderont, et je vous réponds que, sans autre image et sans nul écu, ils vous appelleront tout de suite le chevalier de la Triste-Figure. Et croyez bien que je vous dis vrai ; car je vous assure, soit dit en badinage, que la faim et le manque de dents vous donnent une si piteuse mine qu’on peut, comme je l’ai dit, très-aisément épargner la peinture. »

Don Quichotte se mit à rire de la saillie de son écuyer, mais pourtant n’en résolut pas moins de prendre ce surnom, en faisant peindre son bouclier comme il l’entendait.

« Sais-tu bien, Sancho, lui dit-il ensuite, que me voilà excommunié pour avoir violemment porté les mains sur une chose sainte, suivant le texte : Si quis, suadente diabolo[3], etc. ? Et cependant, à vrai dire, je n’ai pas porté les mains, mais cette pique ; et d’ailleurs je ne pensais guère offenser des prêtres et des choses de l’Église, que je respecte et que j’adore comme fidèle chrétien catholique que je suis, mais au contraire des fantômes et des spectres de l’autre monde. Et quand il en serait ainsi, je n’ai pas oublié ce qui arriva au Cid Ruy-Diaz quand il brisa la chaise de l’ambassadeur d’un certain roi devant Sa Sainteté le pape, qui l’excommunia pour ce fait ; ce qui n’empêcha pas que le bon Rodrigo de Vivar n’eût agi ce jour-là en loyal et vaillant chevalier[4]. »

Le bachelier s’étant éloigné sur ces entrefaites, don Quichotte avait envie de voir si le corps qui venait dans la litière était de chair ou d’os ; mais Sancho ne voulut jamais y consentir.

« Seigneur, lui dit-il, Votre Grâce a mis fin à cette aventure à moins de frais que toutes celles que j’ai vues jusqu’à présent. Il ne faut pas tenter le diable. Ces gens, quoique vaincus et mis en déroute, pourraient bien cependant s’apercevoir qu’une seule personne les a battus ; la honte et le dépit pourraient bien les ramener sur nous prendre leur revanche, et ils nous donneraient du fil à retordre. Croyez-moi, l’âne est pourvu, la montagne est près, la faim nous talonne : il n’y a rien de mieux à faire que de nous en aller bravement les pieds l’un devant l’autre ; et, comme on dit, que le mort aille à la sépulture et le vivant à la pâture. »

Là-dessus, prenant son âne par le licou, il pria son maître de le suivre, lequel obéit, voyant que Sancho avait la raison de son côté.

Après avoir cheminé quelque temps entre deux coteaux, ils arrivèrent dans un large et frais vallon, où ils mirent pied à terre. Sancho soulagea bien vite son âne ; puis, maître et valet, étendus sur l’herbe verte, ayant toute la sauce de leur appétit, déjeunèrent, dînèrent, goûtèrent et soupèrent tout à la fois, pêchant dans plus d’un panier de viandes froides que messieurs les prêtres du défunt, gens qui rarement oublient les soins d’ici-bas, avaient eu l’attention de charger sur les épaules du mulet. Mais il leur arriva une autre disgrâce, que Sancho trouva la pire de toutes : c’est qu’ils n’avaient pas de vin à boire, pas même une goutte d’eau pour se rafraîchir la bouche. La soif à son tour les tourmentait, et Sancho, voyant que le pré sur lequel ils étaient assis avait beaucoup d’herbe fraîche et menue, dit à son maître ce qui se dira dans le chapitre suivant.
I, XVIII I, XIX I, XX




Notes

  1. Le texte dit simplement encamisados, nom qui conviendrait parfaitement aux soldats employés dans une de ces attaques nocturnes où les assaillants mettaient leurs chemises par-dessus leurs armes, pour se reconnaître dans les ténèbres, et que par cette raison on appelait camisades (en espagnol encamisadas). J’ai cru pouvoir, à la faveur de ce vieux mot, forger celui d’enchemisé.
  2. Don Bélianis de Grèce s’était appelé le chevalier de la Riche-Figure. Il faut remarquer que le mot figura, en espagnol, ne s’applique pas seulement au visage, mais à la personne entière.
  3. Concile de Trente (chap. LV).
  4. Cette prétendue aventure du Cid est racontée avec une naïveté charmante dans le vingt et unième romance de son Romancero.




De l’aventure inouïe que mit à fin le valeureux don Quichotte, avec moins de péril que n’en courut en nulle autre nul fameux chevalier


I, XIX I, XX I, XXI



« Il est impossible, mon seigneur, que ce gazon vert ne rende pas témoignage qu’ici près coule quelque fontaine ou ruisseau qui le mouille et le rafraîchit. Nous ferons donc bien d’avancer un peu, car nous trouverons sans doute de quoi calmer cette terrible soif qui nous obsède, et dont le tourment est pire encore que celui de la faim. »

Don Quichotte approuva cet avis : il prit Rossinante par la bride, et Sancho son âne par le licou, après lui avoir mis sur le dos les débris du souper ; puis ils commencèrent à cheminer en remontant la prairie à tâtons, car l’obscurité de la nuit ne laissait pas apercevoir le moindre objet. Ils n’eurent pas fait deux cents pas que leurs oreilles furent frappées par un grand bruit d’eau, comme serait celui d’une cascade qui tomberait du haut d’un rocher. Ils sentirent à ce bruit une joie infinie, et s’étant arrêtés pour écouter attentivement d’où il partait, ils entendirent tout à coup un autre vacarme qui calma tout à la fois leur joie et leur soif, surtout pour Sancho, naturellement poltron. Ils entendirent de grands coups sourds, frappés en cadence, et accompagnés d’un certain cliquetis de fer et de chaînes, qui, joint au bruit du torrent, aurait jeté l’effroi dans tout autre cœur que celui de don Quichotte.

La nuit, comme je viens de le dire, était très-obscure, et le hasard les avait amenés sous un bouquet de grands arbres, dont les feuilles, agitées par la brise, faisaient un autre bruit à la fois doux et effrayant ; si bien que la solitude, le site, l’obscurité, le bruit de l’eau et le murmure des feuilles, tout répandait l’horreur et l’épouvante. Ce fut pis encore quand ils virent que les coups ne cessaient de frapper, ni le vent de souffler, et que le jour tardait à poindre pour leur apprendre du moins où ils se trouvaient.

Mais don Quichotte, soutenu par son cœur intrépide, sauta sur Rossinante, embrassa son écu, et, croisant sa lance :

« Ami Sancho, s’écria-t-il, apprends que je suis né, par la volonté du ciel, dans notre âge de fer, pour y ressusciter l’âge d’or. C’est à moi que sont réservés les périls redoutables, les prouesses éclatantes et les vaillants exploits. C’est moi, dis-je encore une fois, qui dois ressusciter les vingt-cinq de la Table-Ronde, les douze de France et les neuf de la Renommée ; qui dois mettre en oubli les Platir, les Phébus, les Bélianis, les Tablant, Olivant et Tirant, et la foule innombrable des fameux chevaliers errants des siècles passés, faisant en ce siècle où je me trouve de si grands et de si merveilleux faits d’armes, qu’ils obscurcissent les plus brillants dont les autres aient à se vanter. Remarque bien, écuyer loyal et fidèle, les ténèbres de cette nuit et son profond silence, le bruit sourd et confus de ces arbres, l’effroyable tapage de cette eau que nous étions venus chercher, et qui semble se précipiter du haut des montagnes de la Lune[1] ; enfin le vacarme incessant de ces coups redoublés qui nous déchirent les oreilles ; toutes choses qui, non-seulement ensemble, mais chacune en particulier, sont capables de jeter la surprise, la peur et l’effroi dans l’âme même du dieu Mars, à plus forte raison de celui qui n’est pas fait à de tels événements. Eh bien ! toutes ces choses que je viens de te peindre sont autant d’aiguillons qui réveillent mon courage, et déjà le cœur me bondit dans la poitrine du désir que j’éprouve d’affronter cette aventure, toute périlleuse qu’elle s’annonce. Ainsi donc, Sancho, serre un peu les sangles de Rossinante, et reste à la garde de Dieu. Tu m’attendras ici l’espace de trois jours, au bout desquels, si je ne reviens pas, tu pourras t’en retourner à notre village, et de là, pour faire une bonne œuvre et me rendre service, tu iras au Toboso, où tu diras à Dulcinée, mon incomparable dame, que son captif chevalier est mort pour accomplir des choses mémorables qui le rendissent digne de se nommer ainsi. »

Lorsque Sancho entendit son maître parler de la sorte, il se prit à pleurer avec le plus profond attendrissement.

« Seigneur, lui dit-il, je ne sais pourquoi Votre Grâce veut absolument s’engager dans une si périlleuse aventure. Il est nuit à cette heure, personne ne nous voit ; nous pouvons bien changer de route et échapper au danger, dussions-nous ne pas boire de trois jours ; et puisqu’il n’y a personne pour nous voir, il n’y en aura pas davantage pour nous traiter de poltrons. Et d’ailleurs, j’ai souvent entendu prêcher au curé de notre endroit, ce curé que Votre Grâce connaît bien, que quiconque cherche le péril y succombe. Ainsi donc il ne serait pas bien de tenter Dieu, en se jetant dans une si effroyable affaire qu’on ne pût s’en tirer que par miracle. C’est bien assez de ceux qu’a faits le ciel en votre faveur, lorsqu’il vous a préservé d’être berné comme moi, et qu’il vous a donné pleine victoire sans qu’il vous en coûtât la moindre égratignure, sur tous ces ennemis qui accompagnaient le corps du défunt. Mais si tout cela ne peut toucher ni attendrir ce cœur de rocher, qu’il s’attendrisse du moins en pensant qu’à peine Votre Grâce aura fait un pas pour s’éloigner d’ici, je rendrai de frayeur mon âme à qui voudra la prendre. J’ai quitté mon pays, j’ai laissé ma femme et mes enfants pour suivre et servir Votre Grâce, croyant valoir plutôt plus que moins. Mais, comme on dit, l’envie d’y trop mettre rompt le sac : elle a détruit mes espérances ; car, au moment où je comptais le plus attraper enfin cette île malencontreuse que Votre Grâce m’a tant de fois promise, voilà qu’en échange et en payement de mes services, vous voulez maintenant me laisser tout seul dans un lieu si éloigné du commerce des hommes. Ah ! par un seul Dieu, mon seigneur, n’ayez pas à mon égard tant de cruauté. Et si Votre Grâce ne veut pas absolument renoncer à courir cette aventure, attendez au moins jusqu’au matin ; car, à ce que m’apprend la science que j’ai apprise quand j’étais berger, il ne doit pas y avoir trois heures d’ici à l’aube du jour : en effet, la bouche de la petite Ourse est par-dessus la tête de la Croix, tandis que minuit se marque à la ligne du bras gauche[2].

– Mais, Sancho, répondit don Quichotte, comment peux-tu voir cette ligne, ni où sont la bouche et la tête, puisque la nuit est si obscure qu’on ne distingue pas une seule étoile ?

– C’est bien vrai, répliqua Sancho ; mais la peur a de bons yeux, et puisqu’elle voit, à ce qu’on dit, sous la terre, elle peut bien voir en haut dans le ciel ; d’ailleurs il est aisé de conjecturer qu’il n’y a pas loin d’ici au jour.

– Qu’il vienne tôt ou qu’il vienne tard, reprit don Quichotte, il ne sera pas dit, à cette heure ni dans aucun temps, que des larmes ou des prières m’aient empêché de faire ce que je dois en qualité de chevalier. Je te prie donc, Sancho, de te taire. Dieu, qui m’a mis dans le cœur l’envie d’affronter cette aventure inouïe et formidable, aura soin de veiller à mon salut et de consoler ton affliction. Ce que tu as à faire, c’est de bien serrer les sangles de Rossinante, et de te tenir ici ; je te promets d’être bientôt de retour, mort ou vif. »

Sancho, voyant l’inébranlable résolution de son maître et le peu d’influence qu’avaient sur lui ses conseils, ses prières et ses larmes, résolut de recourir à son adresse, et de lui faire, s’il était possible, attendre le jour bon gré mal gré. Pour cela, tandis qu’il serrait les sangles du cheval, sans faire semblant de rien et sans être aperçu, il attacha avec le licou de l’âne les deux pieds de Rossinante, de façon que, lorsque don Quichotte voulut partir, il n’en put venir à bout, car le cheval ne pouvait bouger, si ce n’est par sauts et par bonds. Voyant le succès de sa ruse, Sancho Panza lui dit aussitôt :

« Eh bien ! seigneur, vous le voyez : le ciel, touché de mes pleurs et de mes supplications, ordonne que Rossinante ne puisse bouger de là, et si vous vous opiniâtrez, si vous tourmentez cette pauvre bête, ce sera vouloir fâcher la fortune, et donner, comme on dit, du poing contre l’aiguillon. »

Cependant don Quichotte se désespérait ; mais, plus il frappait son cheval de l’éperon, moins il le faisait avancer. Enfin, sans se douter de la ligature, il trouva bon de se calmer et d’attendre, ou que le jour vînt, ou que Rossinante remuât. Toutefois, attribuant son refus de marcher à toute autre cause que l’industrie de Sancho :

« Puisqu’il en est ainsi, lui dit-il, et que Rossinante ne veut pas avancer, il faut bien me résigner à attendre que l’aube nous rie, quoique j’aie à pleurer tout le temps qu’elle va tarder à poindre.

– Il n’y a pas de quoi pleurer, répondit Sancho ; j’amuserai Votre Grâce en lui contant des contes jusqu’au jour ; à moins pourtant que vous n’aimiez mieux descendre de cheval, et dormir un peu sur le gazon, à la mode des chevaliers errants, pour vous trouver demain mieux reposé, et plus en état d’entreprendre cette furieuse aventure qui vous attend.

– Qu’appelles-tu descendre, qu’appelles-tu dormir ? s’écria don Quichotte. Suis-je par hasard de ces chevaliers musqués qui prennent du repos dans les périls ? Dors, toi qui es né pour dormir, et fais tout ce que tu voudras ; mais je ferai, moi, ce qui convient le plus à mes desseins.

– Que votre Grâce ne se fâche pas, mon cher seigneur, répondit Sancho ; j’ai dit cela pour rire. »

Et, s’approchant de lui, il mit une main sur l’arçon de devant, passa l’autre sur l’arçon de derrière, de sorte qu’il se tint embrassé à la cuisse gauche de son maître, sans oser s’en éloigner d’une seule ligne, tant sa frayeur était grande au bruit des coups qui continuaient à frapper alternativement.

Don Quichotte dit alors à Sancho de lui conter un conte, comme il le lui avait promis.

« Je le ferais de bon cœur, répondit l’écuyer, si la peur me laissait la parole ; et cependant je vais m’efforcer de vous dire une histoire telle, que, si je parviens à la conter et si je n’en oublie rien, ce sera la meilleure de toutes les histoires. Que Votre Grâce soit donc attentive, je vais commencer.

« Il y avait un jour ce qu’il y avait… que le bien qui vient soit pour tout le monde, et le mal pour celui qui l’est allé chercher[3]… Et je vous prie de remarquer, mon seigneur, le commencement que les anciens donnaient à leurs contes de la veillée ; ce n’était pas le premier venu, mais bien une sentence de Caton, l’encenseur romain, qui dit : « Et le mal pour celui qui l’est allé chercher. » Laquelle sentence vient ici comme une bague au doigt, pour que Votre Grâce reste tranquille, et pour qu’elle n’aille chercher le mal d’aucun côté ; mais bien plutôt pour que nous prenions un autre chemin, puisque personne ne nous force à continuer celui où nous assaillent tant de frayeurs.

– Continue ton conte, Sancho, dit don Quichotte ; et du chemin que nous devons prendre, laisse-m’en le souci.

– Je dis donc, continua Sancho, que, dans un endroit de l’Estrémadure, il y avait un pâtre chevrier, c’est-à-dire qui gardait les chèvres, lequel pâtre ou chevrier, comme dit mon histoire, s’appelait Lope Ruiz, et ce Lope Ruiz était amoureux d’une bergère qui s’appelait Torralva, laquelle bergère appelée Torralva était fille d’un riche propriétaire de troupeaux, et ce riche propriétaire de troupeaux…

– Mais si c’est ainsi que tu contes ton histoire, Sancho, interrompit don Quichotte, répétant deux fois ce que tu as à dire, tu ne finiras pas en deux jours. Conte-la tout uniment, de suite, et comme un homme d’intelligence ; sinon, tais-toi, et n’en dis pas davantage.

– De la manière que je la conte, répondit Sancho, se content dans mon pays toutes les histoires de veillées ; je ne sais pas la conter autrement, et il n’est pas juste que Votre Grâce exige que je fasse des modes nouvelles.

– Conte donc comme tu voudras, s’écria don Quichotte, et, puisque le sort m’a réduit à t’écouter, continue.

– Vous saurez donc, seigneur de mon âme, poursuivit Sancho, que, comme j’ai déjà dit, ce berger était amoureux de Torralva la bergère, laquelle était une fille joufflue et rebondie, assez farouche et même un peu hommasse, car elle avait quelques poils de moustache, si bien que je crois la voir d’ici.

– Tu l’as donc connue quelque part ? demanda don Quichotte.

– Non, je ne l’ai pas connue, reprit Sancho ; mais celui qui m’a conté l’histoire m’a dit qu’elle était si véritable et si certaine, que, quand je la raconterais à un autre, je pourrais bien jurer et affirmer que j’avais vu tout ce qui s’y passe. Or donc, les jours allant et venant, comme on dit, le diable qui ne s’endort pas et qui se fourre partout pour tout embrouiller, fit si bien, que l’amour qu’avait le berger pour la bergère se changea en haine et en mauvais vouloir ; et la cause en fut, selon les mauvaises langues, une certaine quantité de petites jalousies qu’elle lui donna les unes sur les autres, et telles, ma foi, qu’elles passaient la plaisanterie. Depuis ce temps, la haine du berger devint si forte, que, pour ne plus voir la bergère, il résolut de quitter son pays, et d’aller jusqu’où ses yeux ne pussent jamais la revoir. La Torralva, tout aussitôt qu’elle se vit dédaignée de Lope, l’aima bien plus fort que lui ne l’avait jamais aimée.

– C’est la condition naturelle des femmes, interrompit don Quichotte, de dédaigner qui les aime, et d’aimer qui les dédaigne. Continue, Sancho.

– Il arriva donc, reprit Sancho, que le berger mit en œuvre son projet, et, poussant ses chèvres devant lui, il s’achemina dans les champs de l’Estrémadure, pour passer au royaume de Portugal. La Torralva, qui eut vent de sa fuite, se mit aussitôt à ses trousses ; elle le suivait de loin, à pied, ses souliers dans une main, un bourdon dans l’autre, et portant à son cou un petit bissac qui contenait, à ce qu’on prétend, un morceau de miroir, la moitié d’un peigne, et je ne sais quelle petite boîte de fard à farder pour le visage. Mais, qu’elle portât ces choses ou d’autres, ce que je n’ai pas envie de vérifier à présent, toujours est-il que le berger arriva avec son troupeau pour passer le Guadiana, dans le temps où les eaux avaient tellement crû, que la rivière sortait presque de son lit ; et du côté où il arriva, il n’y avait ni barque, ni bateau, ni batelier, pour le passer lui et ses chèvres, ce qui le fit bien enrager, parce qu’il voyait déjà la Torralva sur ses talons, et qu’elle allait lui faire passer un mauvais quart d’heure avec ses pleurs et ses criailleries. Mais il regarda tant de côté et d’autre, qu’à la fin il aperçut un pêcheur qui avait auprès de lui un petit bateau, mais si petit qu’il ne pouvait y tenir qu’une chèvre et une personne. Et pourtant il l’appela, et fit marché pour qu’il le passât à l’autre bord, lui et trois cents chèvres qu’il conduisait. Le pêcheur se met dans la barque, vient prendre une chèvre et la passe ; puis revient et en passe une autre, puis revient encore et en passe encore une autre… Ah çà ! que Votre Grâce fasse bien attention de compter les chèvres que passe le pêcheur ; car si vous en échappez une seule, le conte finira sans qu’on puisse en dire un mot de plus. Je continue donc, et je dis que la rive de l’autre côté était escarpée, argileuse et glissante, de sorte que le pêcheur tardait beaucoup pour aller et venir. Il revint pourtant chercher une autre chèvre, puis une autre, puis une autre encore.

– Eh, pardieu ! suppose qu’il les a toutes passées ! s’écria don Quichotte, et ne te mets pas à aller et venir de cette manière, car tu ne finirais pas de les passer en un an.

– Combien y en a-t-il de passées jusqu’à cette heure ? demanda Sancho.

– Et qui diable le sait ? répondit don Quichotte.

– Je vous le disais bien, pourtant, d’en tenir bon compte, reprit Sancho. Eh bien ! voilà que l’histoire est finie, et qu’il n’y a plus moyen de la continuer.

– Comment cela peut-il être ? s’écria don Quichotte ; est-il donc si essentiel à ton histoire de savoir par le menu le nombre de chèvres qui ont passé, que, si l’on se trompe d’une seule, tu ne puisses en dire un mot de plus ?

– Non, seigneur, en aucune façon, répondit Sancho ; car, au moment où je demandais à Votre Grâce combien de chèvres avaient passé, et que vous m’avez répondu que vous n’en saviez rien, tout aussitôt ce qui me restait à dire s’en est allé de ma mémoire, et c’était, par ma foi, le meilleur et le plus divertissant.

– De façon, reprit don Quichotte, que l’histoire est finie ?

– Comme la vie de ma mère, répondit Sancho.

– Je t’assure, en vérité, répliqua don Quichotte, que tu viens de conter là l’un des plus merveilleux contes, histoires ou historiettes, qu’on puisse inventer dans ce monde[4], et qu’une telle manière de le conter et de le finir ne s’est vue et ne se verra jamais. Je ne devais pas, au surplus, attendre autre chose de ta haute raison. Mais pourquoi m’étonner ? Peut-être que ces coups, dont le bruit ne cesse pas, t’ont quelque peu troublé la cervelle ?

– Tout est possible, répondit Sancho ; mais, à propos de mon histoire, je sais qu’il n’y a plus rien à dire, et qu’elle finit juste où commence l’erreur du compte des chèvres qui passent.

– À la bonne heure, répondit don Quichotte, qu’elle finisse où tu voudras. Mais voyons si maintenant Rossinante peut remuer. »

En disant cela, il se remit à lui donner de l’éperon, et le cheval se remit à faire un saut de mouton, sans bouger de place, tant il était bien attaché.

En ce moment il arriva, soit à cause de la fraîcheur du matin qui commençait à se faire sentir, soit parce que Sancho avait mangé la veille au soir quelque chose de laxatif, soit enfin, ce qui est le plus probable, que la nature opérât en lui, il arriva qu’il se sentit envie de déposer une charge dont personne ne pouvait le soulager. Mais telle était la peur qui s’était emparée de son âme, qu’il n’osait pas s’éloigner de son maître de l’épaisseur d’un ongle. D’une autre part, essayer de remettre ce qu’il avait à faire était impossible. Dans cette perplexité, il imagina de lâcher la main droite avec laquelle il se tenait accroché à l’arçon de derrière ; puis, sans faire ni bruit ni mouvement, il détacha l’aiguillette qui soutenait ses chausses, lesquelles lui tombèrent aussitôt sur les talons, et lui restèrent aux pieds comme des entraves ; ensuite il releva doucement le pan de sa chemise, et mit à l’air les deux moitiés d’un postérieur qui n’était pas de mince encolure. Cela fait, et lorsqu’il croyait avoir achevé le plus difficile pour sortir de cette horrible angoisse, un autre embarras lui survint, plus cruel encore ; il lui sembla qu’il ne pouvait commencer sa besogne sans laisser échapper quelque bruit, et le voilà, serrant les dents et pliant les épaules, qui retient son souffle de toute la force de ses poumons. Mais en dépit de tant de précautions, il fut si peu chanceux, qu’à la fin il fit un léger bruit, fort différent de celui qui causait sa frayeur. Don Quichotte l’entendit.

« Quel est ce bruit ? demanda-t-il aussitôt.

– Je ne sais, seigneur, répondit l’autre ; mais ce doit être quelque chose de nouveau, car les aventures et mésaventures ne commencent jamais pour un peu. »

Puis il se remit à tenter la fortune, et cette fois avec tant de succès, que, sans plus de scandale ni d’alarme, il se trouva délivré du fardeau qui l’avait si fort mis à la gêne.

Mais, comme don Quichotte avait le sens de l’odorat tout aussi fin que celui de l’ouïe, et comme Sancho était si près et si bien cousu à ses côtés que les vapeurs lui montaient à la tête presque en ligne droite, il ne put éviter que quelques-unes n’arrivassent jusqu’à ses narines. Dès qu’il les eut senties, il appela ses doigts au secours de son nez, qu’il serra étroitement entre le pouce et l’index.

« Il me semble, Sancho, dit-il alors d’un ton nasillard, que tu as grand’peur en ce moment.

– C’est vrai, répondit Sancho ; mais à quoi Votre Grâce s’aperçoit-elle que ma peur est plus grande à présent que tout à l’heure ?

– C’est qu’à présent tu sens plus fort que tout à l’heure, reprit don Quichotte, et ce n’est pas l’ambre, en vérité.

– C’est encore possible, répliqua Sancho ; mais la faute n’en est pas à moi : elle est à Votre Grâce, qui m’amène à ces heures indues dans ces parages abandonnés.

– Retire-toi deux ou trois pas, mon ami, reprit don Quichotte sans lâcher les doigts qui lui tenaient le nez ; et désormais prends un peu plus garde à ta personne et à ce que tu dois à la mienne ; c’est sans doute de la grande liberté que je te laisse prendre avec moi qu’est née cette irrévérence.

– Je gagerais, répliqua Sancho, que Votre Grâce s’imagine que j’ai fait de ma personne quelque chose que je ne devais point faire.

– Laisse, laisse, ami Sancho, s’écria don Quichotte : ce sont matières qu’il vaut mieux ne pas agiter. »

Ce fut en ces entretiens et d’autres semblables que le maître et le valet passèrent le reste de la nuit. Dès que Sancho vit que l’aube allait poindre, il détacha tout doucement les liens de Rossinante et releva ses chausses. Se voyant libre, Rossinante se sentit, à ce qu’il parut, un peu de cœur au ventre. Quoiqu’il ne fût nullement fougueux de sa nature, il se mit à piétiner du devant, car, quant à faire des courbettes, je lui en demande bien pardon, mais il n’en était pas capable. Don Quichotte, voyant qu’enfin Rossinante remuait, en tira bon augure, et vit là le signal d’entreprendre cette aventure redoutable.

Pendant ce temps, le jour achevait de venir, et les objets se montraient distinctement. Don Quichotte vit qu’il était sous un groupe de hauts châtaigniers, arbres qui donnent une ombre très-épaisse ; mais, quant au bruit des coups, qui ne cessaient pas un instant, il ne put en découvrir la cause. Ainsi donc, sans attendre davantage, il fit sentir l’éperon à Rossinante, et, prenant encore une fois congé de son écuyer, il lui ordonna de l’attendre en cet endroit trois jours au plus, comme il lui avait dit précédemment, au bout desquels, si Sancho ne le voyait pas revenir, il pourrait tenir pour certain qu’il avait plu à Dieu de lui faire laisser la vie dans cette périlleuse aventure. Il lui rappela ensuite l’ambassade qu’il devait présenter de sa part à sa dame Dulcinée ; enfin il ajouta que Sancho ne prît aucun souci du payement de ses gages, parce que lui don Quichotte, avant de quitter le pays, avait laissé son testament, où se trouvait l’ordre de lui payer gages et gratifications au prorata du temps qu’il l’avait servi.

« Mais, continua-t-il, s’il plaît à Dieu de me tirer de ce péril sain et sauf et sans encombre, tu peux regarder comme bien plus que certaine la possession de l’île que je t’ai promise. »

Quand Sancho entendit les touchants propos de son bon seigneur, il se remit à pleurer, et résolut de ne plus le quitter jusqu’à l’entière et complète solution de l’affaire. De ces pleurs et de cette honorable détermination, l’auteur de notre histoire tire la conséquence que Sancho Panza devait être bien né, et tout au moins vieux chrétien[5]. Son affliction attendrit quelque peu son maître, mais pas assez pour qu’il montrât la moindre faiblesse. Au contraire, dissimulant du mieux qu’il put, il s’achemina sans retard du côté d’où semblait venir le bruit continuel de l’eau et des coups frappés.

Sancho le suivit à pied, selon sa coutume, menant par le licou son âne, éternel compagnon de sa bonne et de sa mauvaise fortune. Quand ils eurent marché quelque temps sous le feuillage de ces sombres châtaigniers, ils arrivèrent dans une petite prairie, au pied de quelques roches élevées, d’où tombait avec grand bruit une belle chute d’eau. Au bas de ces roches étaient quelques mauvaises baraques, plus semblables à des ruines qu’à des maisons, du milieu desquelles ils s’aperçurent que partait le bruit de ces coups redoublés qui continuaient toujours.

Rossinante s’effraya du bruit que faisaient les coups et la chute de l’eau. Mais don Quichotte, après l’avoir calmé de la voix et de la main, s’approcha peu à peu des masures, se recommandant du profond de son cœur à sa dame, qu’il suppliait de lui accorder faveur en cette formidable entreprise, et, chemin faisant, invoquant aussi l’aide de Dieu. Pour Sancho, qui ne s’éloignait pas des côtés de son maître, il étendait tant qu’il pouvait le cou et la vue par-dessous le ventre de Rossinante, pour voir s’il apercevrait ce qui le tenait depuis si longtemps en doute et en émoi.

Ils avaient fait encore une centaine de pas dans cette posture, lorsqu’enfin, au détour d’un rocher, se découvrit manifestement à leurs yeux la cause de cet infernal tapage qui, pendant la nuit tout entière, leur avait causé de si mortelles alarmes. Et c’était tout bonnement, si cette découverte, ô lecteur, ne te donne ni regret ni dépit, six marteaux de moulin à foulon, qui, de leurs coups alternatifs, faisaient tout ce vacarme.

À cette vue, don Quichotte devint muet ; il pâlit et défaillit du haut en bas.

Sancho le regarda, et vit qu’il avait la tête baissée sur sa poitrine, comme un homme confus et consterné. Don Quichotte aussi regarda Sancho : il le vit les deux joues enflées, et la bouche tellement pleine d’envie de rire qu’il semblait vouloir en étouffer ; et toute sa mélancolie ne pouvant tenir contre la comique grimace de Sancho, il se laissa lui-même aller à sourire. Dès que Sancho vit que son maître commençait, il lâcha la bonde, et s’en donna de si bon cœur, qu’il fut obligé de se serrer les rognons avec les poings pour ne pas crever de rire. Quatre fois il se calma, et quatre fois il se reprit avec la même impétuosité que la première. Don Quichotte s’en donnait au diable, surtout quand il l’entendit s’écrier, par manière de figue, et contrefaisant sa voix et ses gestes :

« Apprends, ami Sancho, que je suis né, par la volonté du ciel, dans notre âge de fer pour y ressusciter l’âge d’or : c’est à moi que sont réservés les périls redoutables, les prouesses éclatantes et les vaillants exploits ; » continuant de répéter ainsi les propos que lui avait tenus son maître lorsqu’il entendit pour la première fois le bruit des coups de marteau. Voyant donc que Sancho se moquait de lui décidément, don Quichotte fut saisi d’une telle colère, qu’il leva le manche de sa pique, et lui en assena deux coups si violents, que, s’ils eussent frappé sur la tête aussi bien que sur les épaules, son maître était quitte de lui payer ses gages, à moins que ce ne fût à ses héritiers.


Quand Sancho vit que ses plaisanteries étaient payées de cette monnaie, craignant que son maître ne doublât la récompense, il prit une contenance humble et un ton contrit :

« Que Votre Grâce s’apaise ! lui dit-il ; ne voyez-vous pas que je plaisante ?

– Et c’est justement parce que vous plaisantez que je ne plaisante pas, répondit don Quichotte. Venez ici, monsieur le rieur, et répondez. Vous semble-t-il, par hasard, que si ces marteaux à foulon eussent été aussi bien une périlleuse aventure, je n’avais pas montré assez de courage pour l’entreprendre et la mettre à fin ? et suis-je obligé, par hasard, chevalier que je suis, à distinguer les sons, et à reconnaître si le bruit que j’entends vient de marteaux à foulon ou d’autre chose ? et ne pourrait-il pas arriver, comme c’est la vérité toute pure, que je n’en aie jamais entendu de ma vie, comme vous les avez vus et entendus, vous, rustre et vilain que vous êtes, né et élevé dans leur voisinage ? Sinon, faites voir un peu que ces six marteaux se changent en six géants, et jetez les-moi à la barbe l’un après l’autre, ou tous ensemble ; et si je ne les mets pas tous les six les quatre fers en l’air, alors je vous permets de vous moquer de moi tout à votre aise.

– En voilà bien assez, mon cher seigneur, répliqua Sancho ; je confesse que j’ai trop lâché la bride à ma bonne humeur. Mais, dites-moi, maintenant que nous sommes quittes et que la paix est faite (que Dieu vous tire de toutes les aventures aussi sain et aussi sauf que de celle-ci !), dites-moi, n’y a-t-il pas de quoi rire, et aussi de quoi conter, dans cette grande frayeur que nous avons eue ? dans la mienne, je veux dire, car je sais bien que Votre Grâce n’a jamais connu le nom même de la peur.

– Je ne nie pas, répondit don Quichotte, que dans ce qui nous est arrivé, il n’y ait réellement matière à rire ; mais je ne pense pas qu’il y ait matière à conter, car tous les gens qui vous écoutent n’ont pas assez de sens et d’esprit pour mettre les choses à leur vrai point.

– Tout au moins, reprit Sancho, vous avez su mettre à son vrai point le manche de la lance ; car, en me visant sur la tête, vous m’avez donné sur les épaules, grâce à Dieu et au soin que j’ai pris de gauchir à droite. Mais passe : tout s’en va, comme on dit, dans la lessive, et j’ai souvent ouï dire encore : Celui-là t’aime bien qui te fait pleurer ; et d’autant plus que les grands seigneurs, après une mauvaise parole dite à leurs valets, ont coutume de leur donner une nippe. Je ne sais trop ce qu’ils leur donnent quand ils leur ont donné des coups de bâton ; mais j’imagine que les chevaliers errants donnent après le bâton des îles ou des royaumes en terre ferme.

– La chance pourrait tourner de telle sorte, répondit don Quichotte, que tout ce que tu dis vînt à se vérifier. Et d’abord, pardonne le passé : tu es raisonnable, et tu sais que les premiers mouvements ne sont pas dans la main de l’homme. Mais je veux aussi que tu sois désormais informé d’une chose, afin que tu te contiennes et t’abstiennes de trop parler avec moi : c’est que, dans tous les livres de chevalerie que j’ai lus, et le nombre en est infini, jamais je n’ai vu qu’aucun écuyer bavardât avec son seigneur aussi hardiment que tu bavardes avec le tien. Et, à vrai dire, nous avons aussi grand tort l’un que l’autre : toi, parce que tu ne me respectes pas assez ; moi, parce que je ne me fais pas assez respecter. Voilà Gandalin, l’écuyer d’Amadis, qui devint comte de l’Île-Ferme ; eh bien ! on dit de lui que jamais il ne parlait à son seigneur, sinon le bonnet à la main, la tête penchée et le corps incliné, more turquesco. Mais que dirons-nous de Gasabal, l’écuyer de don Galaor, lequel fut si discret, que, pour nous instruire de son merveilleux talent à garder le silence, son nom n’est cité qu’une fois dans tout le cours de cette grande et véridique histoire ? De tout ce que je viens de dire tu dois inférer, Sancho, qu’il est nécessaire de faire la différence du maître au valet, du seigneur au vassal, du chevalier à l’écuyer. Ainsi donc désormais nous devrons nous traiter avec plus de respect, sans prendre trop de corde et nous permettre trop de badinage. Car enfin, de quelque manière que je vienne à me fâcher contre vous, ce sera toujours tant pis pour la cruche[6]. Les récompenses et les bienfaits que je vous ai promis viendront à leur temps, et s’ils ne viennent pas, du moins, comme je vous l’ai dit, votre salaire ne se perdra point.

– Tout ce que dit Votre Grâce est parfaitement bien, répondit Sancho ; mais je voudrais savoir, si le temps des récompenses ne devait jamais venir, et qu’il fallût s’en tenir aux gages, combien gagnait dans ce temps-là un écuyer de chevalier errant, et s’il faisait marché au mois ou à la journée, comme les goujats des maçons.

– À ce que je crois, répliqua don Quichotte, les écuyers de ce temps-là n’étaient pas à gages, mais à merci ; et si je t’ai assigné des gages dans le testament clos que j’ai laissé chez moi, c’est en vue de ce qui pourrait arriver. Car, en vérité, je ne sais pas encore comment prendra la chevalerie dans les siècles calamiteux où nous sommes, et je ne voudrais pas que, pour si peu de chose, mon âme fût en peine dans l’autre monde. Il faut en effet que tu saches, ami Sancho, qu’en celui-ci, il n’est pas d’état plus scabreux et plus périlleux que celui des coureurs d’aventures.

– Je le crois bien, reprit Sancho, puisque le seul bruit des marteaux à foulon a pu troubler et désarçonner le cœur d’un errant aussi valeureux que Votre Grâce. Au reste, vous pouvez être bien certain que désormais je ne desserrerai plus les dents pour badiner sur vos affaires, mais seulement pour vous honorer comme mon maître et seigneur naturel.

– En ce cas, répliqua don Quichotte, tu vivras, comme on dit, sur la face de la terre ; car, après les parents, ce sont les maîtres qu’on doit respecter le plus, et comme s’ils avaient les mêmes droits et la même qualité. »

I, XIX I, XX I, XXI




Notes

  1. C’est sans doute une allusion au Nil, dont les anciens plaçaient la source au sommet des montagnes de la Lune, dans la haute Éthiopie, du haut desquelles il se précipitait par deux immenses cataractes. (Ptolémée, Géogr., livre V.)
  2. Les bergers espagnols appellent la constellation de la petite Ourse le cor de chasse (la bocina). Cette constellation se compose de l’étoile polaire, qui est immobile, et de sept autres étoiles qui tournent autour, et qui forment une grossière image de cor de chasse. Pour connaître l’heure, les bergers figurent une croix ou un homme étendu, ayant la tête, les pieds, le bras droit et le bras gauche.
    Au centre de cette croix est l’étoile polaire, et c’est le passage de l’étoile formant l’embouchure du cor de chasse (la boca de la bocina) par ces quatre points principaux, qui détermine les heures de la nuit. Au mois d’août, époque de cette aventure, la ligne de minuit est en effet au bras gauche de la croix, de sorte qu’au moment où la boca de la bocina arrive au-dessus de la tête, il n’y a plus que deux ou trois heures jusqu’au jour. Le calcul de Sancho est à peu près juste.
  3. Quelquefois les contes de bonne femme commençaient ainsi : « … Le bien pour tout le monde, et le mal pour la maîtresse du curé. »
  4. L’histoire de la Torralva et des chèvres à passer n’était pas nouvelle. On la trouve, au moins en substance, dans la XXXIe des Cento Novelle antiche de Francesco Sansovino, imprimées en 1575. Mais l’auteur italien l’avait empruntée lui-même à un vieux fabliau provençal du treizième siècle (le Fableor, collection de Barbazan, 1756), qui n’était qu’une traduction en vers d’un conte latin de Pedro Alfonso, juif converti, médecin d’Alphonse le Batailleur, roi d’Aragon (vers 1100).
  5. On appelle vieux chrétiens, en Espagne, ceux qui ne comptent parmi leurs ancêtres ni Juifs ni Mores convertis.
  6. Allusion au proverbe espagnol : « Si la pierre donne sur la cruche, tant pis pour la cruche ; et si la cruche donne sur la pierre, tant pis pour la cruche. »




Qui traite de la haute aventure et de la riche conquête de l’armet de Mambrin[1] ainsi que d’autres choses arrivées à notre invincible chevalier


I, XX I, XXI I, XXII



En ce moment, il commença de tomber un peu de pluie, et Sancho aurait bien voulu se mettre à l’abri en entrant dans les moulins à foulon. Mais don Quichotte les avait pris en telle aversion pour le mauvais tour qu’ils venaient de lui jouer, qu’il ne voulut en aucune façon consentir à y mettre le pied. Il tourna bride brusquement à main droite, et tous deux arrivèrent à un chemin pareil à celui qu’ils avaient suivi la veille.

À peu de distance, don Quichotte découvrit de loin un homme à cheval, portant sur sa tête quelque chose qui luisait et brillait comme si c’eût été de l’or. À peine l’avait-il aperçu qu’il se tourna vers Sancho, et lui dit :

« Il me semble, Sancho, qu’il n’y a point de proverbe qui n’ait un sens véritable ; car que sont-ils, sinon des sentences tirées de l’expérience même, qui est la commune mère de toutes les sciences ? Cela est vrai spécialement du proverbe qui dit : Quand une porte se ferme, une autre s’ouvre.

En effet, si la fortune hier soir nous a fermé la porte de l’aventure que nous cherchions, en nous abusant sur le bruit des marteaux à foulon, voilà maintenant qu’elle nous ouvre à deux battants la porte d’une autre aventure meilleure et plus certaine ; et cette fois, si je ne réussis pas à en trouver l’entrée, ce sera ma faute, sans que je puisse m’excuser sur mon ignorance des moulins à foulon, ni sur l’obscurité de la nuit. Je dis tout cela, parce que, si je ne me trompe, voilà quelqu’un qui vient de notre côté portant coiffé sur sa tête cet armet de Mambrin à propos duquel j’ai fait le serment que tu n’as pas oublié.

– Pour Dieu ! seigneur, répondit Sancho, prenez bien garde à ce que vous dites, et plus encore à ce que vous faites ; je ne voudrais pas que ce fussent d’autres marteaux à foulon qui achevassent de nous fouler et de nous marteler le bon sens.

– Que le diable soit de l’homme ! s’écria don Quichotte. Qu’a de commun l’armet avec les marteaux ?

– Je n’en sais rien, répondit Sancho ; mais, par ma foi, si je pouvais parler comme j’en avais l’habitude, je vous donnerais de telles raisons, que Votre Grâce verrait bien qu’elle se trompe en ce qu’elle dit.

– Comment puis-je me tromper en ce que je dis, traître méticuleux ? reprit don Quichotte. Dis-moi, ne vois-tu pas ce chevalier qui vient à nous, monté sur un cheval gris pommelé, et qui porte sur la tête un armet d’or ?

– Ce que j’avise et ce que je vois, répondit Sancho, ce n’est rien autre qu’un homme monté sur un âne gris comme le mien, et portant sur la tête quelque chose qui reluit.

– Eh bien ! ce quelque chose, c’est l’armet de Mambrin, reprit don Quichotte. Range-toi de côté, et laisse-moi seul avec lui. Tu vas voir comment, sans dire un mot, pour ménager le temps, j’achève cette aventure, et m’empare de cet armet que j’ai tant souhaité.

– De me ranger à l’écart, c’est mon affaire, répondit Sancho ; mais Dieu veuille, dis-je encore, que ce soit de la fougère et non des foulons.

– Je vous ai déjà dit, frère, s’écria don Quichotte, que vous cessiez de me rebattre les oreilles de ces foulons ; car je jure de par tous les…, vous m’entendez bien, que je vous foulerai l’âme au fond du corps. »

Sancho se tut aussitôt, craignant que son maître n’accomplît son serment, car il l’avait assaisonné à se déchirer la bouche.

Or, voici ce qu’étaient cet armet, ce cheval et ce chevalier que voyait don Quichotte. Il y avait dans ces environs deux villages voisins : l’un si petit qu’il n’avait ni pharmacie ni barbier ; et l’autre plus grand, ayant l’une et l’autre. Le barbier du grand village desservait le petit, dans lequel un malade avait besoin d’une saignée, et un autre habitant de se faire la barbe. Le barbier s’y rendait pour ces deux offices, portant un plat à barbe en cuivre rouge ; le sort ayant voulu que la pluie le prît en chemin, pour ne pas tacher son chapeau qui était neuf sans doute, il mit par-dessus son plat à barbe, lequel, étant bien écuré, reluisait d’une demi-lieue. Il montait un âne gris, comme avait dit Sancho ; et voilà pourquoi don Quichotte crut voir un cheval pommelé, un chevalier et un armet d’or : car toutes les choses qui frappaient sa vue, il les arrangeait aisément à son délire chevaleresque et à ses mal-errantes pensées.

Dès qu’il vit que le pauvre chevalier s’approchait, sans entrer en pourparlers, il fondit sur lui, la lance basse, de tout le galop de Rossinante, bien résolu à le traverser d’outre en outre ; mais, au moment de l’atteindre, et sans ralentir l’impétuosité de sa course, il lui cria :

« Défends-toi, chétive créature, ou livre-moi de bonne grâce ce qui m’est dû si justement. »

Le barbier, qui, sans y penser ni le prévoir, vit tout à coup fondre sur lui ce fantôme, ne trouva d’autre moyen de se garer du coup de lance que de se laisser choir en bas de son âne ; puis, dès qu’il eut touché la terre, il se releva plus agile qu’un daim, et se mit à courir si légèrement à travers la plaine, que le vent même n’eût pu l’attraper. Il laissa son bassin par terre, et c’est tout ce que demandait don Quichotte, lequel s’écria que le païen n’était pas bête, et qu’il avait imité le castor, qui, se voyant pressé par les chasseurs, coupe de ses propres dents ce que son instinct naturel lui apprend être l’objet de leurs poursuites.

Il ordonna ensuite à Sancho de ramasser l’armet, et celui-ci, le pesant dans la main :

« Pardieu ! dit-il, ce plat à barbe est bon, et vaut une piastre comme un maravédi. »

Puis il le donna à son maître, qui le mit aussitôt sur sa tête, le tournant et le retournant de tous côtés pour en trouver l’enchâssure ; et comme il ne pouvait en venir à bout :

« Il faut, s’écria-t-il, que ce païen, à la mesure duquel on a forgé pour la première fois cette fameuse salade, ait eu la tête bien grosse ; et le pis, c’est qu’il en manque la moitié. »

Quand Sancho entendit appeler salade un plat à barbe, il ne put retenir un grand éclat de rire ; mais la colère de son maître lui revenant en mémoire, il fit halte à mi-chemin.

« De quoi ris-tu, Sancho ? lui demanda don Quichotte.

– Je ris, répondit-il, en considérant quelle grosse tête devait avoir le païen, premier maître de cet armet, qui ressemble à un bassin de barbier comme une mouche à l’autre.

– Sais-tu ce que j’imagine, Sancho ? reprit don Quichotte : que cette pièce fameuse, cet armet enchanté, a dû, par quelque étrange accident, tomber aux mains de quelqu’un qui ne sut ni connaître ni estimer sa valeur, et que ce nouveau maître, sans savoir ce qu’il faisait, et le voyant de l’or le plus pur, s’imagina d’en fondre la moitié pour en faire argent ; de sorte que l’autre moitié est restée sous cette forme, qui ne ressemble pas mal, comme tu dis, à un plat de barbier. Mais qu’il en soit ce qu’il en est ; pour moi qui le connais, sa métamorphose m’importe peu ; je le remettrai en état au premier village où je rencontrerai un forgeron, et de telle façon qu’il n’ait rien à envier au casque même que fourbit le dieu des fournaises pour le dieu des batailles. En attendant, je le porterai comme je pourrai, car mieux vaut quelque chose que rien du tout, et d’ailleurs il sera bien suffisant pour me défendre d’un coup de pierre.

– Oui, répondit Sancho, pourvu qu’on ne les lance pas avec une fronde, comme dans la bataille des deux armées, quand on vous rabota si bien les mâchoires, et qu’on mit en morceaux la burette où vous portiez ce bienheureux breuvage qui m’a fait vomir la fressure.

– Je n’ai pas grand regret de l’avoir perdu, reprit don Quichotte ; car tu sais bien, Sancho, que j’en ai la recette dans la mémoire.

– Moi aussi, je la sais par cœur, répondit Sancho ; mais si je le fais ou si je le goûte une autre fois en ma vie, que ma dernière heure soit venue. Et d’ailleurs, je ne pense pas me mettre davantage en occasion d’en avoir besoin ; au contraire, je pense me garer, avec toute la force de mes cinq sens, d’être blessé et de blesser personne. Quant à être une autre fois berné, je n’en dis rien : ce sont de ces malheurs qu’on ne peut guère prévenir ; et quand ils arrivent, il n’y a rien de mieux à faire que de plier les épaules, de retenir son souffle, de fermer les yeux, et de se laisser aller où le sort et la couverture vous envoient.

– Tu es un mauvais chrétien, Sancho, dit don Quichotte lorsqu’il entendit ces dernières paroles ; car jamais tu n’oublies l’injure qu’on t’a faite. Apprends donc qu’il est d’un cœur noble et généreux de ne faire aucun cas de tels enfantillages. Dis-moi, de quel pied boites-tu ? Quelle côte enfoncée, ou quelle tête rompue as-tu tirée de la bagarre, pour ne pouvoir oublier cette plaisanterie ? Car enfin, en examinant la chose, il est clair que ce ne fut qu’une plaisanterie et un passe-temps. Si je ne l’entendais pas ainsi, je serais déjà retourné là-bas, et j’aurais fait pour te venger plus de ravage que n’en firent les Grecs pour venger l’enlèvement d’Hélène ; laquelle, si elle fût venue dans cette époque, ou ma Dulcinée dans la sienne, pourrait bien être sûre de n’avoir pas une si grande réputation de beauté. »

En disant cela, il poussa un profond soupir, qu’il envoya jusqu’aux nuages.

« Eh bien ! reprit Sancho, que ce soit donc pour rire, puisqu’il n’y a pas moyen de les en faire pleurer ; mais je sais bien, quant à moi, ce qu’il y avait pour rire et pour pleurer, et ça ne s’en ira pas plus de ma mémoire que de la peau de mes épaules. Mais laissons cela de côté, et dites-moi, s’il vous plaît, seigneur, ce que nous ferons de ce cheval gris pommelé, qui semble un âne gris, et qu’a laissé à l’abandon ce Martin que Votre Grâce a si joliment flanqué par terre. Au train dont il a pendu ses jambes à son cou, pour prendre la poudre d’escampette, il n’a pas la mine de revenir jamais le chercher ; et, par ma barbe, le grison n’a pas l’air mauvais.

– Je n’ai jamais coutume, répondit don Quichotte, de dépouiller ceux que j’ai vaincus ; et ce n’est pas non plus l’usage de la chevalerie de leur enlever les chevaux et de les laisser à pied, à moins pourtant que le vainqueur n’ait perdu le sien dans la bataille ; car alors il lui est permis de prendre celui du vaincu, comme gagné de bonne guerre. Ainsi donc, Sancho, laisse ce cheval, ou âne, ou ce que tu voudras qu’il soit, car dès que son maître nous verra loin d’ici, il viendra le reprendre.

– Dieu sait pourtant si je voudrais l’emmener, répliqua Sancho, ou tout au moins le troquer contre le mien, qui ne me semble pas si bon. Et véritablement les lois de votre chevalerie sont bien étroites, puisqu’elles ne s’étendent pas seulement à laisser troquer un âne contre un autre. Mais je voudrais savoir si je pourrais tout au moins troquer les harnais.

– C’est un cas dont je ne suis pas très-sûr, répondit don Quichotte ; de façon que, dans le doute, et jusqu’à une plus ample information, je permets que tu les échanges, si tu en as un extrême besoin.

– Si extrême, répliqua Sancho, que si ces harnais étaient pour ma propre personne, je n’en aurais pas un besoin plus grand. »

Aussitôt, profitant de la licence, il fit mutatio capparum, comme disent les étudiants, et para si galamment son âne, qu’il lui en parut avantagé du quart et du tiers.

Cela fait, ils déjeunèrent avec les restes des dépouilles prises sur le mulet des bons pères, et burent de l’eau du ruisseau des moulins à foulon, mais sans tourner la tête pour les regarder, tant ils les avaient pris en aversion pour la peur qu’ils en avaient eue.

Enfin, la colère étant passée avec l’appétit, et même la mauvaise humeur, ils montèrent à cheval, et, sans prendre aucun chemin déterminé, pour se mieux mettre à l’unisson des chevaliers errants, ils commencèrent à marcher par où les menait la volonté de Rossinante ; car celle du maître se laissait entraîner, et même celle de l’âne, qui le suivait toujours en bon camarade quelque part que l’autre voulût le conduire. De cette manière, ils revinrent sur le grand chemin, qu’ils suivirent à l’aventure, et sans aucun parti pris.

Tandis qu’ils cheminaient ainsi tout droit devant eux, Sancho dit à son maître :

« Seigneur, Votre Grâce veut-elle me donner permission de deviser un peu avec elle ? Depuis que vous m’avez imposé ce rude commandement du silence, plus de quatre bonnes choses m’ont pourri dans l’estomac, et j’en ai maintenant une sur le bout de la langue, une seule, que je ne voudrais pas voir perdre ainsi.

– Dis-la, répondit don Quichotte ; et sois bref dans tes propos ; aucun n’est agréable s’il est long.

– Je dis donc, seigneur, reprit Sancho, que, depuis quelques jours, j’ai considéré combien peu l’on gagne et l’on amasse à chercher ces aventures que Votre Grâce cherche par ces déserts et ces croisières de grands chemins, où, quels que soient les dangers qu’on affronte et les victoires qu’on remporte, comme il n’y a personne pour les voir et les savoir, vos exploits restent enfouis dans un oubli perpétuel, au grand détriment des bonnes intentions de Votre Grâce et de leur propre mérite. Il me semble donc qu’il vaudrait mieux, sauf le meilleur avis de Votre Grâce, que nous allassions servir un empereur, ou quelque autre grand prince, qui eût quelque guerre à soutenir, au service duquel Votre Grâce pût montrer la valeur de son bras, ses grandes forces et son intelligence plus grande encore. Cela vu du seigneur que nous servirons, force sera qu’il nous récompense, chacun selon ses mérites. Et là se trouveront aussi des clercs pour coucher par écrit les prouesses de Votre Grâce, et pour en garder mémoire. Des miennes je ne dis rien, parce qu’elles ne doivent pas sortir des limites de la gloire écuyère ; et pourtant j’ose dire que, s’il était d’usage dans la chevalerie d’écrire les prouesses des écuyers, je crois bien que les miennes ne resteraient pas entre les lignes.

– Tu n’as pas mal parlé, Sancho, répondit don Quichotte ; mais avant que d’en arriver là, il faut d’abord aller par le monde, comme en épreuves, cherchant les aventures, afin de gagner par ces hauts faits nom et renom, tellement que, dès qu’il se présente à la cour d’un grand monarque, le chevalier soit déjà connu par ses œuvres, et qu’à peine il ait franchi les portes de la ville, tous les petits garçons le suivent et l’entourent, criant après lui :

« Voici le chevalier du Soleil