[modifier] Personnages
Pièce en trois actes
Représentée pour la première fois au théâtre des Nouveautés, le 5 novembre 1892,
écrite en collaboration avec Maurice Desvallières
Personnages
- Champignol : MM. Germain
- Saint-Florimond. : Guy
- Chamel : Polin
- Singleton, son gendre : Samson
- Camaret, capitaine : Tarride
- Célestin : Clerget
- Fourrageot, commandant : Lauret
- Ledoux, adjudant : Poudrier
- Bélouette, sergent : Sarborg
- Grosbon, caporal. : Calvin Fils
- Bloquet, caporal : Hippolyte
- Le prince de Valence, territorial : Rablet
- Badin, territorial : Boniface
- Lafauchette, territorial : Cave
- Pinçon, territorial : Aunoble
- Lavalanche, territorial : Girault
- Jérôme : Prosper
- Joseph : Leroy
- Le brigadier de gendarmerie : Petitbon
- Rouche, territorial : Destrem
- Un perruquier : Ragot
- Un caporal : Barbot
- Angèle, femme de Champignol : Mmes Jane Pierny
- Mauricette, fille de Chamel : Narlet
- Adrienne, fille de Camaret : Aumont
- Charlotte : Netty
Le 1er acte à Paris, dans l’hôtel de Champignol.
Le 2e acte à Clermont.
Le 3e acte chez Mme Rivolet, dans les environs de Clermont
[modifier] Acte I
À droite la chambre de madame Champignol. — À gauche, premier plan, porte donnant sur les appartements. — Au deuxième plan, grande fenêtre, porte au fond, donnant sur l’antichambre. — Au fond de l’antichambre, porte donnant sur l’escalier. — Tableaux sur des chevalets. — Etudes sur les murs, etc. — À droite, premier plan, une table flanquée de deux chaises, sur la table une tasse de chocolat servie ; à gauche, un canapé, et, à côté du canapé et à droite, deux chaises volantes. — Au fond contre le mur, une toile placée sur une chaise et retournée.
[modifier] Scène première
Saint-Florimond, puis Angèle
Au lever du rideau, la scène est vide ; Un coucou sonne huit heures, puis on entend une clef tourner dans la serrure de la porte d’entrée, au fond de l’antichambre, qui s’ouvre et Saint-Florimond paraît.
Saint-Florimond, descendant au milieu. — Ouf ! j’y suis ! Oh ! que c’est bête ! Tenez, mon cœur fait flac ! flac ! on l’entend battre ! Oh ! un homme qui à un commencement d’hypertrophie ne devrait jamais se lancer dans les escapades amoureuses. (Il remonte.) Enfin, je serais le mari ! Je serais venu jusqu’ici, calme, tranquille ! Eh ! bien, je suis l’autre !… En avant mon cœur !
Il passe derrière la table de droite, va à la porte de droite et frappe.
Voix d’Angèle. — C’est vous Victoire ?
Saint-Florimond, voix de femme. — Oui !… (À part.) Elle va me faire une scène !
Voix d’Angèle. — Eh bien, entrez !
Saint-Florimond, id. — Oui !
Il ouvre la porte.
Voix d’Angèle, poussant un cri. — Ah ! vous !… Voulez-vous sortir !
Saint-Florimond. — Ah ! elle sort du bain !
Voix d’Angèle. — Mais fermez donc ! Mais fermez donc !
Saint-Florimond. — Oui, non,… mais… (La porte se ferme brusquement sur son nez.) Oh ! qu’est-ce que je vous avais dit ! qu’elle me ferait une scène ! Qu’est-ce que je vous avais dit ! Les femmes sont drôles ! (Il s’assied.) Je serais le mari… Je serais entré là… calme, tranquille… je suis l’autre… on me flanque à la porte ; voilà la vie ! Et dire que voilà deux heures que je fais le pied de grue devant l’hôtel de madame Champignol, attendant l’heure propice pour entrer. (Il s’assied à la table de droite, le dos à la porte de madame Champignol.) Oh ! non, mais mon cœur !… Il y a deux choses qui me tiraillent : mon cœur par l’émotion et mon estomac par l’appétit ! Je n’ai rien pris, moi, ce matin ! (Avisant la tasse de chocolat sur la table et la buvant tout en parlant)… et je ne sais pas quand je pourrai prendre quelque chose ! Mais, bah ! les amoureux, ça ne mange pas !
Il avale le reste de la tasse.
Angèle, sortant de la chambre de droite et se plaçant au bout de la table à laquelle est installé Saint-Florimond, face au public. — Ah çà ! Monsieur ! que signifie cette conduite ?
Saint-Florimond. — Angèle, je ne vous dirai qu’un mot ! (Se fourrant une rôtie dans la bouche, et parlant la bouche pleine,) C’est l’amour !
Angèle, descendant. — Ah ! mais, Dieu me pardonne ! Vous me mangez mon chocolat !
Saint-Florimond. — C’est votre chocolat ? Il est bon
Angèle. — Comment ! Il est bon !
Saint-Florimond. — Euh ! il était bon !
Angèle. — Enfin, monsieur, c’est insensé ! Quand je vous avais interdit de mettre les pieds ici, venir comme cela à huit heures du matin !
Saint-Florimond. — C’est pour ne pas vous compromettre !
Angèle. — Elle est jolie votre raison !… Enfin, on a dû vous voir !
Saint-Florimond, se levant, allant jusqu’à la porte du fond pour s’assurer s’il ne vient personne, puis redescendant à côté d’Angèle. — Mais non !… Je me suis dit au contraire : c’est l’heure !… l’heure où, tous les matins, les domestiques sont en courses… J’ai attendu qu’ils soient sortis !… Et comme, d’autre part, je savais que votre mari était en voyage depuis un mois, je me suis dit : elle est seule !
Angèle. — Je vous avais défendu de venir ! Je vous l’ai écrit, n’est-ce pas ? "J’entends que tout soit fini entre nous ! Renvoyez-moi ma clef, cette clef que j’ai eu l’imprudence de vous donner."
Saint-Florimond. — Si je suis là, c’est justement à propos de la clef !… Elle m’a même servi pour entrer, la clef !
Angèle, gagnant la gauche et se trouvant à la hauteur du canapé. — Vous n’aviez pas besoin de venir, vous pouviez l’envoyer par colis postal.
Saint-Florimond, la suivant. — J’y ai pensé ! Seulement, on m’a dit qu’il fallait déclarer l’objet !… Vous comprenez que je n’ai pu mettre sur la boîte : "Clef de la porte d’entrée de l’hôtel de madame Champignol." Qu’est-ce qu’il aurait pensé, l’employé ?
Angèle, s’asseyant sur le canapé. — Il n’y avait pas besoin de dire toutes ces choses.
Saint-Florimond, debout à côté d’elle. — Et puis… et puis, s’il faut vous l’avouer, j’avais une autre idée en venant moi-même ! Je me disais : non ! le dernier mot n’est pas encore dit ! Cette lettre de congé ne peut être définitive ! et je n’en veux pour preuve que cette parole pleine d’espoir qu’elle contenait.
Angèle. — Quelle parole ? quelle parole pleine d’espoir ?
Saint-Florimond. — "J’entends que tout soit fini entre nous !"
Angèle. — Vous avez trouvé de l’espoir là-dedans ?
Saint-Florimond. — Dame !… Il n’est pas possible que tout soit fini entre nous, me suis-je dit, puisque rien n’a été commencé !… Donc, si elle commence par la fin, elle finira peut-être par le commencement !
Il s’asseoit sur le canapé au n° 2, à côté d’Angèle.
Angèle, railleuse. — Ah ! Ah !
Saint-Florimond. — Angèle !
Il veut lui prendre la taille.
Angèle, se dégageant, se levant et passant au n° 2. — Non ! non !… Il n’y a plus d’Angèle, mon ami ! Merci !… Assez de ces petites fêtes !
Saint-Florimond, se levant et la suivant. — Quelles petites fêtes ?
Angèle. — Eh ! celle de Fontainebleau !
Saint-Florimond,. — Cela a été une veste !
Angèle. — Cela a été le triomphe de ma vertu !
Saint-Florimond. — Cela n’est pas de votre faute !
Angèle, elle s’asseoit sur la chaise qui est à gauche de la table de droite. — Vous croyez, monsieur ?
Saint-Florimond, passant derrière la table, puis redescendant de l’autre côté. — Je suppose que vous n’aviez pas consenti à aller passer deux jours avec moi à Fontainebleau pour voir les carpes. (S’asseyant sur la chaise qui est de l’autre côté de la table, en face d’Angèle.) Si vous n’aviez pas rencontré là ces parents de la province… votre oncle… Comment s’appelle-t-il déjà ?
Angèle. — Chamel.
Saint-Florimond. — Il y a des gens qui ont des noms prédestinés !
Angèle. — Quoi, c’est un nom suisse ! Il est Suisse…
Saint-Florimond. — Si vous n’aviez pas rencontré votre oncle Chamel, avec sa fille et son gendre, le petit Singleton…
Angèle, se levant et passant à gauche n° 1. — Ah ! bien ! oui !… parlons-en de cette rencontre, ça vous ressemble bien ! (Saint-Florimond se lève et descend vers Angèle.) Il y a tant d’autres villes en France que Fontainebleau… tant d’autres hôtels que le "Cadran Bleu", à Fontainebleau !… Et vous allez juste choisir la ville et l’hôtel où ils sont descendus pour leur voyage de noces !…
Saint-Florimond. — Est-ce que je pouvais le savoir ?
Angèle. — Eh bien ! on s’informe !
Saint-Florimond. — Soyez tranquille ! La prochaine fois, quand je descendrai dans un hôtel, je demanderai : "Vous n’avez pas de Chamel dans la maison ?"
Angèle. — Enfin, regardez les conséquences ! Voilà des gens qui sont persuadés que vous êtes mon mari !
Saint-Florimond. — Aussi, pourquoi leur avoir dit ?
Angèle. — Est-ce que je leur ai dit ?… Mais enfin, ne connaissant pas mon mari et vous trouvant seul avec moi à Fontainebleau, naturellement ils en ont conclu…
Saint-Florimond. — Que j’étais Champignol ! Et même, comme votre mari est peintre, votre oncle n’a pas eu de cesse qu’il ne m’eût fait faire un croquis : je lui ai fait la "Roche qui tremble", faite par moi ! Ah ! Je m’en souviendrai, de ce voyage à Fontainebleau !…
Angèle, passant au n° 2. — Oh ! moi aussi !… Heureusement que ces gens ne quittent jamais la province ! Enfin ! pour le moment, je suis décidée à en rester là ! Rendez-moi ma clef !
Saint-Florimond. — Rendez-moi ma clef !… Ainsi, vous voulez sérieusement que nous en restions là !… et que ça finisse comme ça,… en queue de poisson ?
Angèle. — Oui !…
Saint-Florimond. — Mais savez-vous bien que ce n’est pas honnête !… Car enfin, vous m’avez fait croire que vous m’aimiez !
Angèle. — Que voulez-vous, mon ami ! Vous êtes arrivé au moment psychologique. Mon mari était absent, j’ai fait votre connaissance dans le monde, vous m’avez fait la cour.
Saint-Florimond. — Je vous ai plu.
Angèle. — Non, je m’ennuyais… J’ai pu le croire moi-même que je vous aimais ! Mais puisque le ciel a voulu que je sorte intacte de cette équipée, je veux dorénavant rester fidèle à mon mari ! Le tromper, lui, un des premiers peintres de l’époque ! Non, je ne veux pas qu’on puisse dire de lui comme de tant d’autres maris, qu’il est… (À ce moment, la pendule sonne la demie : "Coucou.") Vous dites ?
Saint-Florimond, au milieu. — Ce n’est pas moi !… C’est la pendule !
Angèle, tout à fait à droite. — Ah ! je l’espère
Saint-Florimond, s’approchant d’Angèle. — Eh bien ! ma foi, vous avez raison, le replâtrage en amour, ça ne vaut jamais rien, l’affaire est manquée, à une autre !
Angèle. — Voilà comment il faut raisonner ! Moi, si j’avais un conseil à vous donner, ce serait de renoncer à toutes vos intrigues qui ne peuvent vous mener à rien, et d’épouser une brave petite femme : vous avez l’âge !
Saint-Florimond, indigné. — Me marier ! (Changeant de ton.) Mais je m’en occupe !
Angèle. — Vous vous en occupez ?… Et que ne le disiez-vous !
Saint-Florimond. — J’avais peur de vous vexer !
Angèle, remontant jusqu’à la table. — Ah ! c’est trop de délicatesse ! Et qui comptez-vous épouser ?
S’asseyant sur la chaise qui est à gauche de la table.
Saint-Florimond, debout à côté d’Angèle. — Je ne sais pas ! C’est une jeune fille qu’on doit me présenter demain soir dans un bal que donne sa tante, une Madame Rivolet, que je connais très peu, d’ailleurs !
Angèle. — Et où ça, ce bal ?
Saint-Florimond. — À Clermont, près de Creil…
Angèle. — Oh ! c’est un peu loin ! La jeune fille est jolie ?
Saint-Florimond. — Si elle est jolie ! Soixante-mille francs de rentes !
Angèle, elle se lève et passe au n° 1. — Ah ! mais, il n’y a pas à hésiter ! Faites donc ça, mon ami.
Saint-Florimond. — C’était bien mon intention !
Angèle. — Je ne l’aurais pas cru !… D’après les propositions que vous venez de me faire !…
Saint-Florimond. — Tiens ! ça !… c’était pour avant !… Mais après tout, vous avez raison ! Puisqu’il faut rompre, rompons !
Angèle. — C’est ça, mon ami ! Et maintenant, partez ! les domestiques n’auraient qu’à rentrer !… (Ils remontent jusqu’à la porte du fond, on entend des voix au dehors.) Ah ! mon Dieu, ce sont eux !…
Saint-Florimond. — Par où filer ?
Il se précipite vers la chambre de droite en passant derrière la table.
Angèle. — Non, pas par là !… c’est ma chambre !
Saint-Florimond. — Ma foi, tant pis !
Il entre dans la chambre de droite.
[modifier] Scène II
Angèle, Joseph, Charlotte
Angèle, à Joseph, qui entre du fond. — Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a, Joseph ?
Joseph, au fond, à gauche de la porte d’entrée. — Madame, c’est moi… Je reviens de faire les courses.
Angèle, derrière la table. — Ça m’est égal que vous veniez de faire les courses. Qu’est-ce que vous voulez ?
Joseph. — Je voulais dire à Madame. Madame n’a pas trouvé mon mot, hier soir ?
Angèle, descendant en scène, ainsi que Joseph. — Votre mot ?
Joseph. — Oui, je me suis permis de laisser un mot sur la table de nuit de madame, comme elle ne rentrait pas… alors pour aller me coucher… (Brusquement.) Je vais le chercher, madame.
Il se dirige vers la chambre en passant derrière la table.
Angèle, vivement, passant devant la table et allant se placer devant la porte de droite. — Non ! Non ! c’est inutile ! Quoi ! qu’est-ce que vous me disiez dans ce mot ?
Joseph. — Je disais respectueusement à Madame… qu’il est venu hier soir un gendarme pour monsieur !
Angèle, passant derrière la table et allant à Joseph qui se trouve au milieu de la scène à hauteur de la table. — Un gendarme ! Qu’est-ce qu’il voulait, ce gendarme ?
Joseph. — Mais, c’est à cause des treize jours de Monsieur ! Il paraît que Monsieur est convoqué pour les faire !
Angèle. — Mon mari, un des premiers peintres de l’époque ! Allons donc ! il ne les a jamais faits, ses treize jours !
Elle descend en scène toujours au n° 2.
Joseph. — C’est peut-être pour ça ! Enfin, le gendarme a dit qu’il y a trois jours que Monsieur devrait être au corps, que c’est le dernier avis.
Angèle. — Ah ! c’est trop fort ! Alors ils s’imaginent qu’on n’a que ça à faire ! Vous allez courir à la place tout de suite, et vous direz que nous regrettons beaucoup, mais que mon mari est en ce moment-ci en voyage. Vous direz qu’il fait le portrait de M. Vanderbilt !… Vous vous rappellerez le nom… Par conséquent, il ne peut pas faire trente-six choses en même temps. Il fera ses treize jours quand il reviendra.
Joseph. — Bien, madame, j’y vais.
Angèle. — A-t-on jamais vu ! Ah ! Joseph !… ma malle est prête, vous allez la faire descendre, car je prends le train de quatre heures pour Paramé !
Joseph. — Bien, madame.
Angèle, indiquant la tasse de chocolat sur la table de droite. — Emportez ceci !
Joseph prend la tasse et sort par le fond,
Saint-Florimond, paraissant à la porte de la chambre de droite. — Il est parti ?
Angèle. — Oui, et maintenant, vous, prenez votre chapeau et filez !
Saint-Florimond, faisant quelques pas vers la porte du fond. — Oh ! ça, je veux bien !
Voix de Joseph, dans l’antichambre. — Ah ! madame !
Angèle. — Oh ! rentrez ! (Elle le pousse dans la chambre de droite. À Joseph qui paraît.) Qu’est-ce qu’il y a encore ?
Joseph. — C’est cette bonne que Madame attendait de la province.
Angèle. — Eh bien, oui, plus tard !
Joseph. — Oh ! Madame, elle est là ! (À Charlotte qui paraît au fond.) Entrez, ma fille, entrez !
Angèle, descendant en scène. — Ce qu’il est assommant, ce garçon !
Joseph sort.
[modifier] Scène III
Angèle, Charlotte
Charlotte, saluant, accent normand. — Madame…
Angèle, s’asseyant sur la chaise qui est à gauche de la table de droite. — C’est bien ! Approchez, ma fille ! Vous m’êtes recommandée par le curé de Châtellerault, un vieil ami de la famille.
Charlotte, au milieu. — Un bien brave homme.
Angèle. — Il m’a dit que vous étiez une fille très recommandable.
Charlotte. — Ah ! ça, Madame, je peux le dire, je suis dans une position intéressante.
Angèle. — Vous dites ?
Charlotte. — C’est ma mère qui m’a mise dans cet état-là.
Angèle. — Votre mère ?… Ah çà ! voyons… Qu’est-ce que vous chantez ? Qu’est-ce que vous chantez ?
Charlotte. — Oui, ma mère, elle a fauté, ma mère ! Vous ne devez pas savoir ce que c’est que ça à Paris ? Eh bien, c’est quand on s’est laissé contourner par un homme… Elle a fauté, quoi !
Angèle. — Et avec qui !
Charlotte. — Avec le 5e cuirassiers ! Et même qu’elle l’a suivi, le 5e cuirassiers et qu’elle m’a abandonnée là, toute petite. Alors, ce brave curé, il dit comme ça : "Voilà un bébé qui est dans une position intéressante !"
Angèle. — Ah ! bien ! très bien ! j’aime mieux ça !
Charlotte. — Et c’est lui qui m’a élevée.
Angèle. — Lui ?
Charlotte, — Oui, Madame !… Ainsi que ma tante Pichu. Vous devez connaître son fils, il est à Paris, commissionnaire.
Angèle. — Non, connais pas !… mais, voyons, vous ne devez pas savoir faire grand’chose, vous ?
Charlotte. — Si, Madame ! je savons garder les vaches. Vous avez-t-il de ça à Paris ?
Angèle. — Non ! savez-vous coudre ?
Charlotte. — Oui, Madame ! Je savons coudre, je savons laver, je savons danser !
Angèle. — Ça, danser, ça m’est égal ! Enfin, avec tout ça, vous n’avez jamais servi ?
Charlotte. — Oh ! Madame, je sommes rosière.
Angèle, se levant et allant à Charlotte. — Ça n’a pas de rapport, ma fille ! Enfin vous avez de la bonne volonté, nous essayerons de faire quelque chose de vous, Je veux que mon mari, à son retour, vous trouve une domestique accomplie.
Charlotte. — Ah ! Madame a un hômme !
Angèle. — Comme vous dites… Il est en voyage, mais il doit revenir d’un moment à l’autre.
Charlotte. — Ah ! bien, je serai contente de le voir, ce brave homme.
Angèle. — Allons, c’est bien. Je vous prends, et pour commencer, vous aurez quarante francs par mois.
Charlotte : — Quarante francs ! en or ?
Angèle. — En or !
Charlotte. — Oh ! que Madame est bonne !
Angèle. — Blanchie et nourrie.
Charlotte. — Blanchite et nourrite ?
Angèle. — Oui… maintenant, allez !
Charlotte. — Oui, Madame.
Elle remonte. Angèle passe en courant au n° 2, se dirigeant vers la chambre de droite où est caché Saint-Florimond.
Charlotte, revenant. — Madame !
Angèle, se retournant. — Quoi ?
Charlotte. — Si c’était un effet de votre bonté d’accepter ce panier ?
Angèle. — Ce panier ?
Charlotte. — Oui, C’est des œufs !… Je me suis dit comme ça : ça fera peut-être plaisir à la bourgeoise, des beaux œufs de la campagne… Alors, je les ai bien choisis… les moins frais.
Angèle. — Comment, les moins frais !
Charlotte. — Oui ! on m’a dit qu’à Paris on ne mangeait jamais des œufs frais.
Angèle. — Elle est d’un primitif adorable… C’est bien, allez ma fille… Vous vous appelez ?
Charlotte. — Charlotte, Madame ! (À part.) Allons, je crois que je suis tombée dans une bonne maison.
Elle sort par le fond.
[modifier] Scène IV
Angèle, puis Saint-Florimond, puis Charlotte
Angèle. — Ouf ! maintenant lâchons l’autre ! (Allant à la porte de sa chambre et appelant.) Venez !
Saint-Florimond, paraissant. — On peut filer ?
Angèle. — Oui, dépêchez-vous !
Ils se dirigent tous deux vers la porte du fond.
Saint-Florimond. — Allons ! (S’arrêtant au milieu du théâtre et au fond, n° 2) Et voilà pourtant comment finit un roman où il ne s’est rien passé ! Adieu, Angèle, adieu ! (Un temps.) Angèle !
Angèle. — Quoi ?
Saint-Florimond. — Puisque nous sommes peut-être appelés à ne plus nous revoir sur cette terre, laissez-moi vous donner le baiser d’adieu !
Angèle. — Hein !
Saint-Florimond. — Oh ! mais non plus un baiser d’amant ! un baiser de frère.
Angèle. — Allons soit ! puisque c’est le dernier ! Mais dépêchez-vous !
Saint-Florimond l’embrasse.
Charlotte, reparaissant au fond et les voyant embrassés. — Oh !
Angèle et Saint-Florimond. — Oh !
Charlotte, bien naïve. — Monsieur !
Angèle et Saint-Florimond. — Monsieur !
Charlotte, descendant au n° 3. Monsieur qui est revenu de son voyage.
Saint-Florimond, à part. — Allons, bon ! elle, maintenant !
Charlotte. — Madame avait bien dit qu’elle l’attendait d’un instant à l’autre, seulement je ne croyais pas que c’était un instant si instant que ça.
Angèle. — C’est bien, ma fille, allez ! On ne vous a pas appelée.
Charlotte. — Madame, c’est égal, je suis bien contente d’être venue. (À Saint-Florimond) Monsieur a-t-il fait un bon voyage ? Est-il pas fatigué ?
Saint-Florimond. — Oui… non… oui…
Charlotte. — J’sommes Charlotte, la nouvelle bonne.
Angèle, se montant, — Oh ! oh ! oh !…
Charlotte. — Allez, Monsieur… vous devez avoir besoin de vous délasser. Donnez-moi votre cotte.
Saint-Florimond. — Mais non.
Charlotte. — Si ! si ! après le voyage, il y a plein de poussière, tenez ! c’est plein d’houille !
Elle lui tape dans le dos à tour de bras.
Saint-Florimond. — Oh ! là là ! Eh ! bien, en voilà des manières !
Angèle, — Et puis, en voilà assez ! qui est-ce qui vous demande quelque chose ? Qu’est-ce que vous êtes venue faire ici ?
Charlotte. — Madame, j’étais venue pour vous dire que je ne trouvais pas ma chambre.
Angèle. — Eh bien ! allez attendre à la cuisine.
Charlotte : — Je m’en vais, Madame je m’en vais ! (À part.) Je vas lui chercher sa robe de chambre à ce brave homme !
Elle sort par le fond.
[modifier] Scène V
Angèle, Saint-Florimond
Angèle, — Oh ! non ! c’est trop fort ! Vous avez entendu ! Encore une qui vous prend pour mon mari !…
Saint-Florimond. — C’est un sort !
Angèle. — C’est mon sort !… Aussi, vous aviez bien besoin de m’embrasser !
Saint-Florimond. — Est-ce que je pouvais savoir qu’elle allait entrer ?
Angèle — Ah ! "Est-ce que je pouvais savoir ?", vous ne savez répondre que ça !
Saint-Florimond. — Ah ! Dame !
Angèle. — Vous voyez le résultat ! Allons, voyons ! Est-ce pour cette fois ? Allez-vous partir ?
Saint-Florimond. — Oui, oui, je pars, Angèle. Adieu ! Adieu ! pour toujours !
Angèle. — C’est ça ! c’est ça ! (Saint-Florimond sort par le fond.) Ouf ! m’en voilà débarrassée ! (Descendant à l’avant-scène.) C’est égal, me voilà dans une drôle de situation avec cette fille qui le prend pour mon mari ! Je n’ai qu’un parti à prendre, je vais la mettre à la porte aujourd’hui même. Tant pis pour sa position intéressante. Mais ma sécurité avant tout ! (Le coucou sonne neuf heures.) Neuf heures ! et je suis encore en peignoir… Moi qui ai des courses à faire… je vais m’habiller.
Elle rentre à droite en passant devant la table. Le coucou achève de sonner neuf heures ; puis on entend du bruit au fond et la porte d’entrée s’ouvre précipitamment.
[modifier] Scène VI
Saint-Florimond, puis Chamel, puis Singleton et Mauricette
Saint-Florimond, se précipitant en scène. — Les Chamel ! voilà les Chamel ! Ils montent l’escalier !… où me cacher ?
Il se cache derrière le canapé en laissant passer sa tête par-dessus le dossier.
Chamel, accent suisse, avec Singleton et Mauricette, paraissant à la porte d’entrée du fond. — Eh ! bien, voyons, Champignol !
Tous, apercevant Saint-Florimond. — Ah !… le voilà.
Saint-Florimond, à part. — Ça y est ! pincé ! (Haut, allant aux Chamel.) Vous ! Ah ! la bonne surprise !
Chamel, descendant au n° 3. — Fus ne nus entendiez donc pas ? Nus fus abbelions.
Saint-Florimond, descendant au n° 4. — Comment ! c’était vous ? Ah ! c’est curieux, je croyais que ça venait d’en haut. Aussi, je courais…
Chamel, bien réjoui. — C’était nous ! foui ! foui !
Pendant les répliques précédentes, Mauricette est descendue au n° 1 et Singleton au n° 2.
Mauricette. — Bonjour, M. Champignol.
Singleton, — Bonjour, M. Champignol.
Saint-Florimond, avec une joie affectée. — Bonjour ! Ah ! là ! là ! la bonne surprise ! (À part, au public, en passant au n° 4.) Non ! et vous croyez que c’est facile de sortir d’une maison ?
Chamel. — Ah ! ah ! Vous ne nous attendiez pas, hein ?
Saint-Florimond. — S’il faut vous dire franchement le fond de ma pensée… non !
Chamel. — Là ! Tu fois, Mauricette, je te l’avais dit ! Il ne nus attendra pas, ton cusin !
Singleton. — Il faut vous dire que je vais faire mes vingt-huit jours.
Mauricette. — Comme c’est amusant pour de nouveaux mariés !
Chamel. — Tais-toi, petite ! un peu de séparation, c’est pon pour les nouveaux mariés. Fus n’imaginez pas. Champignol ! Ils sont tégoûtants, ces petits !… C’est des moineaux !
Singleton. — Oh ! bien, des jeunes mariés ! C’est bien permis.
Il embrasse Mauricette.
Saint-Florimond. — Mais oui… ! mais oui ! Et puis, ça passera !… Dites donc, vous ne voulez pas venir faire un tour ?
Chamel. — Mais non ! Pas di tout ! Pas di tout !
Il s’asseoit sur la chaise qui est à gauche de la table de droite.
Singleton. — Nous aimons mieux nous reposer.
Il s’asseoit au n° 2 sur le canapé de gauche, Mauricette à côté de lui, au n° 1.
Saint-Florimond, à part. — Oh ! là ! là ! Qu’est-ce qu’elle va dire, Angèle, quand elle va me retrouver là ! Et avec la famille !
Chamel. — Fus comprenez ! Nous avons déjà voyagé, et encore tout à l’heure, il faut que nous prenions le train de dix heures pour le pétit, qui va faire ses vingt-huit jours à Clermont, alors, nous afons dit : nous afons une heure à rester à Paris, nous allons aller la passer chez les cusins.
Saint-Florimond. — Ah ! c’est une bonne idée ! Je disais justement à madame Champignol : on ne verra donc jamais les Chamel ?
Chamel, se levant et descendant en scène n° 3. — Eh ! bien les foilà, les Chamel ! les foilà ! (À Singleton et à Mauricette qui s’embrassent.) Allons, tenez-vous, les pétits.
Mauricette. — Mais ne vous occupez donc pas de nous !
Chamel. — Mais, à propos, et Anchèle ?
Saint-Florimond. — Anchèle ?
Chamel. — Eh ! bien foui, Anchèle, votre femme !
Saint-Florimond. — Ah ! oui, Anchèle, ma femme !
Chamel. — Est-ce qu’on ne va pas la foir ?
Saint-Florimond. — Eh ! bien, non ! je ne crois pas ! Elle est souffrante !
Mauricette, se levant et descendant, — Souffrante ?
Singleton, même jeu. — Qu’est-ce qu’elle a ?
Saint-Florimond. — Je ne sais pas… Depuis quelque temps, elle éprouve des vertiges, des nausées… des douleurs dans les reins.
Chamel, lui portant des bottes, en riant. — Je comprends ! Mes compliments, mon cher !
Saint-Florimond. — Qu’est-ce qui lui prend ?
Chamel. — Oui ! oui ! je comprends !
Saint-Florimond. — Oui ! Eh bien ! il a de la chance !
[modifier] Scène VII
Les Mêmes, Angèle
Elle sort de sa chambre, habillée.
Angèle. — Ah çà !… qui est donc dans l’atelier ? (Les reconnaissant.) Eux !
Chamel. — Ah ! la foilà, Anchèle !
Angèle, apercevant Saint-Florimond. — Et lui ! avec eux !
Mauricette. — Bonjour, cousine.
Angèle, descendant au n° 3, entre Singleton et Chamel. — Ah ! quel plaisir de vous voir ! (À part.) Eh ! bien, il ne manquait plus que ça !
Saint-Florimond. — J’ai rencontré votre oncle dans l’escalier, c’est lui qui m’a ramené ici.
Singleton. — Ma chère Angèle !
Chamel. — À propos ! il paraît qu’il y a du noufeau, ici ?
Angèle. — Quoi donc ?
Chamel. — Champignol nous a dit tout. (À Saint-Florimond.) N’est-ce pas ?
Saint-Florimond. — Hein ! moi ! quoi donc !
Chamel. — Il paraît qu’il va bientôt vous rendre mère ?
Angèle. — Comment, il vous a dit ?…
Saint-Florimond. — Moi ?… Mais pas du tout !
Angèle, furieuse, levant les bras au ciel. — Vous avez dit ça ! vous ?
Chamel, lui faisant baisser les bras. — Ne levez pas les bras ! ne levez pas les bras !
Angèle. — Eh ! laissez donc, mon oncle ! C’est faux, entendez-vous ?
Chamel. — Allons, voyons ! Pourquoi le cacher ? Entre mari et femme, c’est bien naturel.
Angèle. — Mais pas du tout !… C’est que ça n’est pas (Elle passe au n° 5 ; à Saint-Florimond.) Est-ce que vous n’êtes pas fou de raconter des choses semblables ?
Saint-Florimond. — Mais, je vous assure, Angèle…
[modifier] Scène VIII
Les Mêmes, Charlotte
Charlotte, entrant du fond, tenant un veston de velours violet. — Ah ! v’là la jaquette !
Saint-Florimond, il gagne la droite à côté d’Angèle. — Allons ! bon ! La bonne !
Angèle. — Qu’est-ce que vous voulez-vous, vous ?
Charlotte, descendant au n° 4. — Pardon, excuse la compagnie ! je ne savions pas qu’il y avait tant de monde, j’apporte la jaquette à M. Champignol.
Saint-Florimond et Angèle. — Oh ! oh !
Chamel. — Et bien, on vous apporte votre veston.
Charlotte. — Oui, allez ! monsieur Champignol, donnez-moi votre cotte.
Saint-Florimond, se débattant et passant au ; n° 4. — Mais non ! mais non !
Charlotte. — Mais si ! C’est qu’il est fatigué, ce pauvre monsieur, il vient de voyage.
Tous. — De voyage ?
Chamel. — Vous fenez de foyage ?
Saint-Florimond. — Hein ! oui ! oh ! petit voyage ! petit voyage !
Chamel. — Mais alors, ne vous gênez pas ! mettez votre feston.
Mauricette, et Singleton. — Oui, oui,… mettez votre veston !
Saint-Florimond, se laissant déshabiller par Chamel et par Charlotte. — Non ! non ! Mais ils m’installent ! ils m’installent !
Angèle, à part. — Oh ! cet homme-là !… il me rendra folle !
Charlotte, à Saint-Florimond qui a mis le veston qui lui est beaucoup trop large. — Là ! voyez ! vous êtes beaucoup mieux comme ça !
Chamel. — Sapristi ! vous avez maigri !
Saint-Florimond. — Maigri ?
Chamel, lui retroussant son veston. — Regardez comme il est devenu large !
Saint-Florimond. — Oh ! c’est exprès ! les vêtements d’intérieur, je les fais toujours faire comme ça !
Charlotte, prenant la redingote. — Maintenant, je vais aller brosser votre cotte !
Saint-Florimond. — Mais non… Mais pas du tout !
Charlotte, remontant. — Mais si ! mais si ! Je vais la brosser ! je la mettrai près du lit de madame, Monsieur la retrouvera en se couchant.
Elle sort par le fond et emporte la redingote.
[modifier] Scène IX
Les Mêmes, moins Charlotte
Saint-Florimond, à part, agacé. — Oh ! cette bonne !
Angèle, bas. — Vous voyez ce dont vous êtes cause, vous voyez !
Saint-Florimond, bas. — Chère amie, si j’avais pu prévoir…
Angèle, bas. — Oh ! toujours la même chose !
Chamel. — Et où avez-vous été en voyage ?
Saint-Florimond. — Moi ?… Je n’ai pas été… (Se reprenant.) Ah ! oui, oui, j’ai été… Oh ! j’ai été faire un portrait à l’étranger… à Tours
Chamel. — Un portrait ? Ah ! au fait, ça me fait penser que j’ai quelque chose à vous dire. (À Singleton et Mauricette qui sont assis sur le canapé et s’embrassent.) Allons bon ! ils s’embrassent encore ! quels moineaux ! quels moineaux !
Mauricette. — Oh ! voyons, papa !
Chamel. — Mais ça ne se fait pas devant le monde ! Tiens, regarde monsieur et madame Champignol, ils s’aiment bien et ils ne s’embrassent pas ! Ils n’ont pas l’air de deux amants ! Mais dame ! allons… donnez le croquis, Singleton !
Saint-Florimond. — Le croquis ?
Singleton, donnant le croquis collé sur un bristol qu’il a apporté en entrant et déposé sur le canapé. — Voilà, beau-père !
Chamel, le tendant à Saint-Florimond. — Tenez !
Saint-Florimond, (À part.). — Sapristi ! "ma Roche qui tremble" ! (Riant.) Ah ! Ah ! c’est… c’est mon croquis… oui… ! il est joli !
Chamel. — Eh ! bien, non… il paraît que non !… Che l’ai montré à un marchand de tableaux. Il m’a dit "Ça, un Champignol ! chamais de la vie !…"Chai eu beau dire que j’étais là quand fus l’avez fait… il m’a dit : "Eh bien ! si c’est un Champignol, je fus engagé à le faire signer… il y gagnera… Alors, che l’ai apporté.
Saint-Florimond. — Le signer, moi ? (À part.) Faire un faux ! oh non ! (Haut.) Non ! non ! Les croquis, je ne les signe jamais !
Chamel. — Cependant…
Saint-Florimond. — Mais non ! on sait que je ne les signe pas ; alors, si je le signais, ça suffirait pour faire dire qu’il est faux !
Chamel. — Fus croyez ?… Ah ! alors, je ferai mettre une étiquette avec "Champignol" dessus.
Il remonte et va s’asseoir sur le canapé à côté de Singleton et de Mauricette avec lesquels il examine le croquis.
Saint-Florimond. — C’est ça !… c’est ça !… (À part.) Eh ! bien, il pourra se vanter d’avoir un fameux Champignol !
il rit.
Angèle. — Il n’y a pas de quoi rire !
Saint-Florimond. — C’est vrai !
Angèle — Mais ils ne s’en vont pas, (Allant à Chamel en passant devant Saint-Florimond) Eh ! bien, maintenant, mon oncle, je vois que vous êtes pressé, je ne veux pas vous retenir.
Chamel, assis sur le canapé, regardant le croquis. — Hein ! Moi ?
Saint-Florimond. — Non, non ! ne vous gênez pas ! Je vous accompagnerai…
Chamel, se levant et descendant en scène ainsi que tous les autres personnages. — Mais pas di tout ! Qui est-ce qui dit ça, que je étais pressé ! Qui est-ce qui dit ça ? Nous devons prendre le train de dix heures et demie pour Clermont. (Le coucou sonne la demie.) Neuf heures et demie, nous avons bien le temps.
Angèle. — C’est que, cependant, si vous aviez à faire… Il y a si longtemps que vous n’êtes venu à Paris ! Vous n’avez peut-être pas vu la Tour Eiffel ?
Chamel. — Oh ! si, je l’ai en épingle de cravate. (Passant devant Angèle et allant à Saint-Florimond.) En province, on ne voit que ça ! Elle me dégoûte la tour Eiffel, elle me dégoûte !
Saint-Florimond. — Oh ! alors…
Chamel. — Non, je vais rester ici. Chai dit aux pétits ; nous avons une heure à passer à Paris, nous allons voir votre cusine. Les pétits, ils voulaient aller à l’hôtel… parce que, vous comprenez, eux,… mais je leur ai dit : "Chamais de la vie !… Aller à l’hôtel dans le jour, ce n’est pas prôper."
Angèle. — Ah ! que c’est donc aimable à vous !… (À part.) Ils ne s’en iront pas !…
Chamel, passant devant Angèle et allant au n° 3. — Mais dites donc, cousine, si nous pouvions nous donner un coup de brosse… parce que le chemin de fer…
Angèle. — Mais rien de si simple. (Bas à Saint-Florimond.) Vous en profiterez pour partir ! (Haut.) Je vais vous accompagner !
Chamel. — Fous, mais pas du tout. Champignol est là, il va nous accompagner, Champignol.
Saint-Florimond, passant au n° 4. — Moi ! mais puisqu’Angèle…
Chamel. — Angèle va rester ici, elle ne doit pas se fatiguer, parce que dans son état…
Pendant toute cette scène, Mauricette et Singleton sont au fond, à gauche.
Angèle. — Encore ! mais puisque je vous dis que je ne suis pas…
Chamel. — Laissez donc, allons, fenez, Champignol !
Il prend Saint-Florimond par le bras et sort avec lui par la gauche, à la suite de Mauricette et de Singleton.
Saint-Florimond. — Oh ! là ! là ! Je suis de la famille !
[modifier] Scène X
Angèle, puis Joseph
Angèle, qui a été jusqu’à la porte de gauche, regagnant le milieu de la scène, — Oh ! la famille ! la famille ! Mais c’est donc une gageure ! Tout le monde se mettra donc contre moi pour m’empêcher de sortir de ce pétrin ! Quelle leçon, mon Dieu ! quelle leçon !
Joseph entre du fond.
Joseph. — Ah ! Madame… Je reviens de la place !
Angèle. — Eh bien, c’est bien, ça suffit
Joseph. — Non, Madame, ça ne suffit pas !
Angèle. — Comment, ça ne suffit pas !… Quoi ! Qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’on vous a dit ?
Joseph. — J’ai dit ce que Madame m’avait dit : que monsieur n’était pas là… qu’il était en voyage !… Ils m’ont répondu que ça ne les regardait pas !… qu’il n’avait qu’à être là !
Angèle. — Comment, ils ont répondu ?… Je les ferai attraper, moi, quand mon mari sera de retour… Vous ne leur avez donc pas dit que monsieur était en train de faire le portrait de M. Vanderbilt ?
Joseph. — Si, Madame !
Angèle. — Qu’est-ce qu’ils ont répondu ?
Joseph. — Ils ont répondu : "Qu’ça nous fiche !"
Angèle. — Oh !
Joseph. — Voilà la vérité, Madame ! Aussi, il serait peut-être bon que Madame télégraphie à Monsieur…
Angèle, passant au n° 2, devant la table de droite. — Eh ! où voulez-vous que je lui télégraphie ? Il est sur le yacht de M. Vanderbilt. Sur sa dernière lettre, il me mettait "en mer". Je ne peux pas lui télégraphier en mer !…
Joseph. — C’est que c’est grave !
Angèle. — Eh bien, quoi ! qu’est-ce qu’ils feront ?
Joseph. — Je ne sais pas, Madame !… Ils m’ont répondu : c’est bien, nous savons ce qu’il nous reste à faire !
Angèle. — Ah ! bien alors, il fallait donc me dire ça tout de suite ! Ils arrangeront ça !
Joseph. — Vous croyez, Madame !
Angèle. — Mais dame !… Je me disais aussi, ce n’est pas possible ! mon mari ! un des premiers peintres de l’époque !… Ils arrangeront ça !… C’est bien !… Allez, Joseph !
Joseph. — Je vais faire mes autres courses. Madame n’a pas d’autres commissions à me donner ?
Angèle. — Non !
Joseph. — Bien, Madame !
Il sort par le fond.
[modifier] Scène XI
Angèle, Saint-Florimond, puis Chamel, Singleton, Mauricette
Saint-Florimond, sortant de gauche. — Je les ai lâchés !… Je file !
Angèle. — C’est ça, dépêchez-vous !
Saint-Florimond. — Mon chapeau !
Il le prend, le met et se dirige vers la porte du fond, en chapeau, avec son veston de velours.
Chamel, paraissant à gauche avec Singleton et Mauricette. — Eh bien, qu’est-ce que vous faites, Champignol ?
Saint-Florimond (À part.). — Oh ! les crampons !… pincé ! (Haut.) J’ai une course à faire. Je sors.
Chamel. — Dans ce costume ! Ah ! bien, vous êtes rigolo !
Saint-Florimond, descendant au n° 4 pendant qu’Angèle descend au n° 5. — Sapristi ! C’est vrai, et mon veston… Où est mon veston ?… (Coup de sonnette.) Allons bon ! Qu’est-ce que c’est que ça ?
Angèle. — Une visite !
Saint-Florimond. — C’est peut-être un modèle !
Chamel. — Une femme nue !
[modifier] Scène XII
Les Mêmes, Charlotte, puis Camaret, Adrienne, puis Célestin
Charlotte, entrant du fond avec Camaret en civil et Adrienne. — Oui, Monsieur, il est là !… Tenez, M. Champignol, c’est celui-là !
Elle indique Saint-Florimond et sort par le fond.
Angèle. — Allons bon ! Qu’est-ce qu’elle dit ?
Saint-Florimond. — Quelle dinde !
Camaret, à Charlotte. — Je vous remercie !
Saint-Florimond, à part. — Mais alors, c’est la tache d’huile ! c’est la tache d’huile !
Camaret, descendant au n° 4, pendant qu’Adrienne descend au n° 5 ; à Saint-Florimond. — C’est à monsieur Champignol que j’ai l’honneur de parler ? !
Saint-Florimond, passant devant Angèle et se trouvant au n° 6. — Hein ? non ! non ! Euh ! oui ! oui.
Camaret. — Enchanté de faire votre connaissance, Monsieur. (Montrant Angèle.) Madame votre épouse, peut-être ?
Saint-Florimond. — Peut-être, oui !
Camaret, saluant. — Madame ! (Après avoir salué la société par un coup de tête circulaire, présentant Adrienne.)' — Je vous présente ma grande fille !
Adrienne, à Saint-Florimond. — Enchantée, Monsieur, j’aime beaucoup les peintres !…
Elle lui donne un shake-hand et remonte vers le canapé.
Saint-Florimond. — Aïe !
Camaret. — Et maintenant que les présentations sont faites…
Il s’asseoit sur une des chaises volantes qui se trouvent près du canapé, Adrienne s’asseoit sur l’autre.
Saint-Florimond, à part. — Comment, les présentations sont faites ! Mais qu’est-ce qu’il est, lui ?
Angèle, à part. — Eh bien, il s’installe… (Haut.) Pardon, Monsieur…
Camaret. — Ah ! C’est juste ! (Se levant et se présentant.) Capitaine Camaret, du 175e de ligne.
Singleton, qui est assis sur le canapé avec Mauricette et Chamel, bondissant. — En garnison à Clermont ?
Camaret. — Oui, Monsieur, je dois même y retourner tout à l’heure, car je suis chargé des réservistes !
Singleton. — Mais alors, mon capitaine, vous êtes mon capitaine !
Camaret. — Votre capitaine ?
Chamel. — Son capitaine ! vous êtes son capitaine ?
Singleton. — Oui ! J’entre justement dans votre régiment !
Adrienne. — Ah ! vous êtes bleu ?
Singleton. — Bleu !
Adrienne. — Conscrit, enfin !
Singleton. — Non, mademoiselle ! réserviste !
Camaret. — En vérité !
Ils s’asseyent tous dans l’ordre suivant : Mauricette, Singleton, Chamel (tous trois sur le canapé) ; Adrienne, Camaret, tous les deux à droite du canapé sur les chaises volantes et tournant le dos à Saint-Florimond et Angèle qui sont sur le devant de la scène près de la table : Angèle au n° 6, Saint-Florimond au n° 7.
Saint-Florimond, à part. — Ah çà ! est-ce qu’ils vont causer longtemps comme ça de leurs petites affaires ? Qu’est-ce qu’il nous veut, le capitaine ?
Mauricette. — Ah ! bien, monsieur son capitaine, je vous le recommande, alors, parce que c’est mon petit mari !
Camaret. — Vraiment, madame !
Mauricette. Oui, monsieur, depuis quinze jours.
Adrienne. — Comment, madame, vous êtes mariée depuis quinze jours ?
Mauricette. — Oui, mademoiselle ! (Tapotant sur les joues de Singleton.) N’est-ce pas que tu es mon petit mari ?
Chamel, — Foyons !… Mauricette (À Camaret.) Ce sont des moineaux !…
Saint-Florimond, qui est resté debout à droite pendant ce qui précède, avec Angèle, s’approchant timidement. — Pardon, mais…
Chamel. — Chut !… Attendez (À Camaret.) Permettez-moi, mon capitaine, puisque vous êtes si aimable… de m’associer à la demande de ma fille, je ne suis pas connu de vous…
Camaret. — Monsieur… ?
Chamel. — Chamel !
Camaret. — Mes compliments, monsieur !
Chamel. — Si vous pouviez être chentil pour le petit… che vous le recommande !
Camaret. — Mais comment donc ! (À Singleton.) — Vous pouvez compter sur moi, monsieur !
Singleton. — Ah ! mon capitaine, vous êtes trop aimable.
Camaret. — Mais c’est bien le moins !
Mauricette. — Et puis, n’est-ce pas, mon capitaine, vous ferez bien attention qu’il mette ses gilets de flanelle.
Camaret, souriant. — Ah ! ça, mademoiselle…
Mauricette. — Ah ! si ! C’est qu’il n’est pas sérieux !… C’est un enfant !
Angèle, à Camaret, s’approchant. — Pardon, monsieur, mais tout ça ne nous dit pas ce qui nous vaut le plaisir de votre visite.
Camaret. — C’est juste, madame !… (Il se lève ainsi que tous les autres personnages. Chamel et Singleton remontent au fond et regardent les tableaux. Adrienne s’approche de Mauricette qui est toujours au n° 1) Voici la chose en deux mots : je fais le plus grand cas du talent de M. Champignol !
Angèle. — Ah ! monsieur ! Vous êtes trop aimable pour mon mari !
Camaret. — Je ne suis pas le seul… Tout le monde lui trouve beaucoup de talent !
Saint-Florimond. — Ah ! oui, beaucoup de talent, beaucoup de talent !
Camaret. — Hein ?
Angèle, bas à Saint-Florimond. — Taisez-vous donc, vous !
Camaret, à Part. — Il n’est pas modeste ! (Haut.) Alors, voilà, monsieur !… Il m’est venu l’idée de vous demander de faire le portrait de ma fille.
Saint-Florimond. — Hein ! moi !
Camaret. — Oui !… parce qu’étant menacé de m’en séparer d’un jour à l’autre… vous comprenez, il faut bien que je songe à la marier, cette enfant !
Mauricette. — Comment, mademoiselle, vous pensez à vous marier ?
Adrienne. — Mon Dieu, oui, madame, il est question de me faire permuter.
Camaret. — On s’occupe même déjà de lui présenter des prétendants !… ou des prétendus !…
Adrienne, bas à Mauricette. — Oui, mais c’est bien peine perdue, allez ! parce que moi, j’ai ma petite idée !
Mauricette. — Ah !
Adrienne. — Oui ! chut !
Charlotte, paraissant au fond et introduisant Célestin, — Tenez ! Voyez dans le tas, monsieur.
Célestin, descendant au n° 3. — Ah ! mon oncle.
Camaret, à Angèle. — Je vous demande pardon, madame, c’est mon neuveu Célestin, le fils de ma sœur.
Saint-Florimond, à part. — Qu’est-ce qu’il veut que ça nous fasse ?
Célestin. — Monsieur… madame… vous m’excuserez… mais j’étais si heureux de connaître l’atelier de M. Champignol…
Camaret. — Que j’ai pris sur moi de lui dire de venir !
Angèle. — Vous avez bien fait, monsieur !
Célestin, se retournant et remontant. — Oh ! c’est superbe ; c’est superbe ! (Se cognant contre Mauricette qui est remontée avec Adrienne.) Oh ! pardon, madame !
Adrienne, le présentant à Mauricette. — Mon cousin Célestin, madame…
Mauricette. — Monsieur…
Adrienne, bas. — Vous le trouvez beau ?
Mauricette. — Mais… pas mal, certainement !… (À part.) Ah ! la voilà son idée !…
Elle va rejoindre Singleton et Chamel au fond à gauche.
Camaret, à droite, à Saint-Florimond. — Je vous disais donc qu’au moment de marier ma fille, je voudrais en conserver un souvenir.
Adrienne, à Célestin. — Vous entendez ! on veut me marier !
Célestin. — Oui ! oui ! J’entends.
Adrienne, à part, avec un soupir mélodramatique, remontant vers le fond avec Célestin. — Rien !
À ce moment, tous les personnages sont placés de la façon suivante : Camaret, Saint-Florimond, Angèle. Tous les trois à l’avant-scène devant la porte de droite. Tous les autres personnages groupés diversement au fond à gauche, causant à voix basse ou regardant les tableaux.
Camaret, à droite, continuant, à Saint-Florimond. — … Un souvenir qui serait signé de votre main.
Saint-Florimond. — Certainement, capitaine… je… (À part.) Mais sapristi ! Je ne peux pourtant pas faire le portrait de sa fille.
Angèle. — C’est que mon mari a beaucoup de travaux pour le moment.
Camaret. — Ah ! un portrait est vite fait… et puis je ne demande pas une chose énorme. (Remontant et prenant la toile qui est placée à l’envers sur la chaise à gauche de la porte du fond. Redescendant.) Tenez ! vous ferez ma fille comme ça !
Il retourne la toile qui représente une Vénus sortant de l’onde.
Saint-Florimond, riant en montrant la toile. — Comme ça ?
Camaret, la regardant, éclatant de rire. — Ah ! non ! de cette grandeur !
Saint-Florimond. — Ah ! bien !
Camaret, regardant la toile. — Ah ! tiens, c’est amusant, ça ! Est-ce que c’est beau ?
Saint-Florimond. — Dame !… vous voyez !
Camaret. — Oh ! vous savez, moi, je n’y connais rien… un tableau, un chromo, pour moi, c’est quif-quif.
Angèle. — Mais je croyais que vous faisiez le plus grand cas des tableaux de M. Champignol !
Camaret. — J’en fais le plus grand cas pour le cas qu’on en fait !… Vous savez, au fond… on n’achète pas les tableaux parce qu’on les aime, on les aime parce qu’on les achète…
Il va porter la toile sur la chaise du fond.
Saint-Florimond. — Ah ! bien !
Camaret, redescendant au n° 2. — pourvu que vous fassiez ma fille ressemblante…
Chamel, redescendant. — Oh ! il la fera… il a tant de talent !… Voulez-vous que je vous montre un petit groquis…
Saint-Florimond. — Ah ! non ! Eh ! là !
Chamel. — Mais si, regardez !
Il va chercher le croquis sur le canapé : tous les personnages redescendent en scène dans l’ordre suivant : Mauricette, Singleton, Chamel, Camaret, Saint-Florimond, Angèle. Adrienne et Célestin restent au fond.
Camaret, examinant le croquis. — Oh ! oui, c’est curieux, la grosse dame surtout.
Saint-Florimond. — Hein ! quoi !… Quelle grosse dame ?
Chamel, froissé, lui reprenant le croquis et le reportant sur le canapé, en passant derrière Singleton et Mauricette. — C’est la "Roche qui tremble"
Camaret. — Ah ! c’est la "Roche qui tremble" ! Charmant ! charmant ! Eh bien, puisque tout est entendu, mon cher monsieur Champignol, nous viendrons poser vendredi.
Saint-Florimond. — Vendredi, c’est que…
Camaret. — Vous ne pouvez pas ?… Eh bien, jeudi.
Saint-Florimond. — Mais non, mais non !
Camaret — Mais si, mais si… enchanté, monsieur Champignol d’avoir fait votre connaissance et celle de madame également… désolé de vous quitter, mais je suis obligé d’aller prendre mon train pour Clermont.
Saint-Florimond. — Faites donc !… Faites donc !
Camaret, à Adrienne. — Allons, fillette ! Viens, Célestin !
Adrienne et Célestin. — Monsieur… Madame…
Singleton. — Mon capitaine, alors je peux compter…
Camaret. — Mais oui ! mais oui ! C’est entendu !
Il remonte vers le fond, à la suite d’Adrienne et de Célestin.
Chamel, remontant, — Ah ! mais, nous vous accompagnons.
Mauricette, remontant. — Et n’est-ce pas, mon capitaine, soignez-le bien !
Camaret. — Oui, oui !…
Adrienne, à Mauricette. — Au revoir, madame. (Ils sortent par le fond dans l’ordre suivant : ler, Célestin et Adrienne, 2e, Camaret, 3e, Chamel, 4e, Singleton et Mauricette.) Au revoir, madame, monsieur… et…
Le reste je perd à la cantonnade.
[modifier] Scène XIII
Saint-Florimond, Angèle, puis Chamel, Singleton, Mauricette
Saint-Florimond, à droite de la porte du fond, — Eh bien ! nous voilà bien… un portrait ! un portrait à faire !
Angèle, à gauche de la porte. — Comment vous tirerez-vous de tout ça quand il reviendra ?
Saint-Florimond, descendant. — Mais je ne sais pas… J’irai le trouver… je lui dirai qu’au lieu qu’il vienne chez moi, j’irai chez lui !
Angèle, descendant. — Mais le portrait ?…
Saint-Florimond. — Eh bien, je le ferai ! J’apprendrai à dessiner !
Angèle. — Ce sera du joli !… Oh ! là ! là !
Chamel, rentrant avec Singleton et Mauricette et descendant entre Angèle et Saint-Florimond pendant que Mauricette et Singleton descendent aux nos 1 et 2. — Oh ! quel charmant capitaine ! Vous savez, Singleton, vous avez de la chance d’être tombé sur un capitaine comme ça… ce qu’il va vous gâter !
Le coucou sonne dix heures.
Singleton. — Ah ! mon Dieu ! déjà dix heures !… Beau-père, nous allons dire adieu au cousin et à la cousine ! Nous n’avons que le temps d’aller prendre le train pour Clermont.
Chamel. — C’est chuste !… Je vous demande pardon, mes amis, de ne pas rester plus longtemps. (Allant au n° 3 en passant derrière Angèle. À Mauricette.) Allons, viens, Mauricette !… Allons chercher nos manteaux, nos chapeaux !
Mauricette, se dirigeant vers la porte de gauche en passant derrière le canapé, — Voilà, papa !
Chamel, à Saint-Florimond et à Angèle devant le canapé. — Croyez que je suis désolé !…
Saint-Florimond. — Et nous donc !… (Le poussant vers la porte de gauche en passant devant le canapé.) Mais restez donc !… restez donc !…
Chamel sort par la porte de gauche à la suite de Mauricette et Singleton.
[modifier] Scène XIV
Saint-Florimond, Angèle, puis Charlotte et les gendarmes
Angèle. — Ouf !… Ils s’en vont !… Maintenant, à votre tour d’en faire autant ; allez mettre votre veston !… Il est là, tenez, dans ma chambre.
Saint-Florimond. — Oui, J’y cours.
Il entre dans la chambre de droite.
Angèle, redescendant à droite devant la table. — Ah ! quelle journée ! Ah ! quelle journée ! Ah ! quelle journée !
Charlotte, entrant du fond, suivie de deux gendarmes. — Entrez !…
Angèle. — Des gendarmes !
Le Brigadier, s’avançant. — M. Champignol, s’il vous plaît ?
Le deuxième gendarme reste sur le pas de la porte.
Angèle. M. Champignol !… Qu’est-ce que vous lui voulez ?
Le Brigadier, gagnant le milieu de la scène au fond. — Je suis chargé de venir opérer l’arrestation du territorial Champignol.
Angèle. — Mon mari !… Arrêter M. Champignol ?…
Le Brigadier. — Oui, madame, comme insoumis !
Angèle. — Ah ! c’est trop fort !
Le Brigadier. — Où est-il, madame ?
Angèle. — Eh ! monsieur, il n’est pas ici, il est en voyage.
Charlotte, qui est restée au fond à droite, descendant au n° 3. — Comment, en voyage !
Angèle. — Ah ! taisez-vous ! taisez-vous !
Charlotte remonte et sort par le fond.
Le Brigadier. — Désolé, madame, mais dans ce cas, je vais fouiller l’appartement.
Angèle. — Fouiller l’appartement !
Chamel, entrant de gauche suivi de Singleton et de Mauricette, leurs paquets à la main et descendant devant le canapé au n° 3, pendant que Mauricette descend au n° 1 et Singleton au n° 2. — Allons ! venez…. Des chendarmes !
Angèle. — Allons ! bon, mon oncle !
Le Brigadier. — C’est sans doute vous, qui êtes monsieur Champignol ?
Chamel. — Moi ! chamais de la vie !
Le Brigadier. — Vous en êtes sûr ?
Chamel. — Tiens !… parbleu !… (Montrant Saint-Florimond qui entre de droite, habillé.) Le. voilà, Champignol.
Saint-Florimond passe devant la table et va au n° 4.
Le Brigadier, — Lui ! (Au gendarme qui l’accompagne.) Gendarme, emparez-vous de ce monsieur.
Tous. — De lui !
Saint-Florimond. — Moi !
Le Brigadier. — Allons ! allons ! un peu vite et ne répliquons pas !
Angèle. — Mais non, messieurs, c’est impossible !
Le Brigadier, — Désolé, madame, mais c’est la consigne !… Je dois amener à son corps, où il devrait être depuis trois jours, le territorial Champignol.
Singleton. — Comment, vous faites vos treize jours ?
Saint-Florimond. — Mais non ! Mais pas du tout !
Le Brigadier. — Allons ! voyons !… voulez-vous venir !
Saint-Florimond. — Jamais de la vie !
Il gagne la gauche devant Singleton et Chamel.
Le Brigadier, au gendarme. — Eh bien ! allons ! Empoignez-moi cet homme !
Le gendarme descend en scène et empoigne Saint-Florimond.
Saint-Florimond, — Mais, gendarme…
Le Brigadier. — En route pour Clermont !
Tous. — Pour Clermont !
Ils entraînent Saint-Florimond qui se débat.
Chamel. — Au revoir, ma nièce ! Oh ! ce pauvre Champignol !
Singleton, — Allons, beau-père, nous sommes en retard !
Mauricette. — Au revoir, cousine !
Ils sortent par le fond dans l’ordre suivant : 1er, Singleton, 2e, Mauricette, 3e, Chamel.
[modifier] Scène XV
Angèle, Charlotte, puis Joseph
Angèle, descendant à l’avant-scène à gauche. — Ah ! non, ça, c’est le coup de la fin ! Arrêté, lui, à la place de mon mari !
Charlotte, entrant du fond et descendant au n° 2. — Dites donc, madame, qu’est-ce que ça veut dire tout ça ?
Angèle. — Ça ne vous regarde pas ! Allez me chercher mon chapeau, mon manteau !
Charlotte. — Bien, madame. Elle sort.
Angèle. — Oui, c’est le seul parti à prendre ! Courir à Clermont ! mon mari n’est pas là. J’éviterai peut-être un scandale.
Charlotte, rentrant avec le chapeau et le manteau. — Voilà le chapeau, madame.
Angèle, mettant son chapeau. — Bien ! Et maintenant, je vous donne vos huit jours, vous partirez ce soir.
Charlotte. — Madame me chasse !… mais pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
Angèle, elle remonte vers la porte du fond. — Ce qui m’a plu.
Charlotte, pleurant, gagnant la gauche. — Ce qui y a plu ! C’est parce que j’ai fait ce qu’y a plu qu’elle me met à la porte ?
Joseph, entrant du fond avec sa casquette sur la tête et voyant Angèle habillée pour sortir, il se place à droite de la porte du fond pour laisser passer Angèle. — Madame sort ?
Angèle. — Oui, ma malle est en bas ? (Geste affirmatif de Joseph,) C’est bien ! Je pars pour Paramé. Ne m’attendez pas ce soir… (À part) Ah ! quelle aventure !
Elle sort par le fond.
[modifier] Scène XVI
Joseph, Charlotte, puis Champignol
Joseph, à Charlotte. — Dites donc, la petite, est-ce vrai ce qu’on m’a dit en bas, qu’il est venu deux gendarmes pour arrêter monsieur ?
Charlotte, pleurant à l’avant-scène de gauche. — Est-ce que je sais, moi ! Je m’en moque pas mal !
Joseph, s’approchant de Charlotte. — Qu’est-ce que vous avez ?
Charlotte, éclatant en sanglots. J’ai qu’on m’a fichue à la porte.
Joseph. — Allons ! allons ! Voyons la belle enfant !
Il veut lui prendre la taille.
Charlotte, lui donnant une tape et passant au n° 2 — Ah ! bas les pattes !… Vous n’êtes pas banquier, n’est-ce pas ? Eh bien ! Je ne vous céderai pas !… Je vas faire mes paquets et remporter mes œufs !
Elle sort par le fond en pleurant.
Joseph. — Pauvre petite !… Ah ! c’est égal ; en voilà une affaire, les gendarmes qui sont venus chercher Monsieur !… Ils ont dû partir bredouille ! C’est ça qui va lui faire une histoire…
Voix de Champignol, au fond. — Joseph ! Joseph !
Joseph. — Hein ! Monsieur Champignol !
Champignol, entrant du fond en costume de voyage, un sac de nuit dans une main et dans l’autre une boîte à couleurs, un chevalet et un pinchard. — Ouf ! me voilà de retour ! Venez vite, Joseph ! Débarrassez-moi !
Joseph, au fond, à gauche de la porte. — Ce n’est pas la peine, Monsieur. Il faut que Monsieur parte tout de suite, tout de suite…
Champignol. — Partir !… Pourquoi faire ?…
Joseph. — Pour faire ses treize jours… les gendarmes sortent d’ici… Monsieur est déserteur !
Champignol. — Hein ?
Joseph, lui prenant son sac de nuit et lui donnant à. la place qui est au fond à gauche. — Voici votre valise !
Champignol. — Ma femme, où est-elle ?
Joseph. — Madame ? Elle n’est pas là ! Partez, Monsieur, partez !
Champignol. — Mais où est mon corps ? Où est-ce ?
Joseph. — À Clermont, Monsieur… 175e de ligne.
Champignol. — Je me sauve… Mais donnez-moi une toile, si je veux peindre là-bas…
Joseph, prenant une toile au fond et la lui glissant sous le bras. — Voilà, Monsieur.
Champignol. — Merci ! — Oh ! là ! là ! Et moi qui croyais que j’allais être tranquille ! Ah ! quelle aventure !
Il sort en courant.
RIDEAU
[modifier] Acte II
L’entrée du baraquement. Au premier plan,'à droite, une première baraque avec une porte vitrée. — Le deuxième plan est libre et figure l’entrée du baraquement. — Au troisième plan, autre baraque placée obliquement et parallèlement à la première, avec une porte surmontée des mots suivants : "corps de garde". — Au fond, face au public, une dernière baraque partant de la droite et allant jusqu’au milieu de la scène. — La partie gauche de cette baraque forme comme un hangar sous lequel des tables et des chaises sont disposées. — Dans la partie droite, une porte face au public, et au-dessus de cette porte, les mots suivants : "cantine du 175e de ligne" — Entre la cantine et le corps de garde, un passage libre. — À gauche, premier plan, la façade de l’Hôtel du Cheval Blanc, avec une grande porte d’entrée au milieu, — Au dessus, une fenêtre avec balcon et, fixée à ce balcon, l’enseigne de l’hôtel. — Au deuxième et au troisième plan, du même côté, deux entrées séparées par un bouquet d’arbres. — Au fond, entre l’hôtel et la cantine, fond de paysage boisé et montagneux, où serpente la rivière "La Brèche". — Un banc devant la cantine. — Autre banc à droite entre la porte de la première baraque et l’entrée du baraquement.
[modifier] Scène première
Ledoux, adjudant ; Grosbon, caporal ; Bélouette, sergent ; Pinçon, fort de la Halle ; Badin, marchand de billets ; Bloquet, Lavalanche, Lafauchette, banquier ; Prince de Valence, Benoît.
Au lever du rideau, les réservistes sont placés sur deux rangs, face au public, dans des costumes divers, les uns en civil, les autres en costumes panachés, redingotes, pantalons de civil, avec un képi comme coiffure ; en blouse et pantalon rouge, ou bien encore pantalon de civil et capote militaire. Ils sont placés dans l’ordre suivant : un territorial, Pinçon, Lafauchette, Lavalanche, le Prince, Badin, quatre réservistes.
Ledoux, sur le devant de la scène, sa liste d’appel à la main. — Dubois !
Dubois. — Présent !
Ledoux. — Planchet !
Planchet. — …sent !
Ledoux. — Champignol ! (Silence.) Eh bien ! Champignol !
Bélouette. — Puni de prison, mon lieutenant.
Ledoux. — Ah ! oui ! C’est l’insoumis ! ce territorial qui a été amené hier par la gendarmerie. Et maintenant, les réservistes ! (Appelant.) Benoît !
Benoît. — Présent !
Ledoux. — Pinçon !
Pinçon. — Présent !
Ledoux. — Lafauchette !
Lafauchette, très poli, tenue d’homme du monde, chapeau melon, très élégant, sortant d’un pas hors du rang et saluant. — Me voici ?
Ledoux. — "Me voici" ! Qu’est-ce que ça veut dire "Me voici" ?
Lafauchette. — Mais ça veut dire que je suis ici !
Ledoux. — Ne faites donc pas le malin, vous, l’homme au melon ! vous n’entendez pas vos camarades qui répondent : "présent" !
Lafauchette. — Je croyais…
Ledoux. — On ne croit pas !… on répond "présent !" (Lafauchette regagne sa place dans le rang. Appelant.) Singleton ! (Silence.) Singleton ! Eh bien ! il n’est pas là, Singleton ?
Bélouette, appelant. — Singleton ! Singleton !
[modifier] Scène II
Les Mêmes, Mauricette, Singleton, Chamel
Mauricette, sortant précipitamment de l’Hôtel du Cheval-Blanc, suivie de Singleton en civil, puis de Chamel, — Ah ! mon Dieu ! voilà l’appel ! Dépêche-toi, tu vas te faire punir !
Elle fait passer Singleton devant elle.
Singleton, passant au numéro 3. — Voilà ! Voilà !
Ledoux. — Eh bien ! vous, arrivez-vous ?
Chamel, passant au numéro 3. — Pardon, Monsieur ! Permettez-moi d’intercéder pour lui… je suis son beau-père.
Ledoux, passant derrière Chamel et allant au numéro 3. — Fichez-moi la paix, vous !
Chamel. — Bien, Monsieur.
Mauricette, embrassant Singleton. — Au revoir, mon chéri !
Singleton. — Adieu, ma mignonne !
Ledoux. — Eh bien ! dites-donc, là-bas, vous n’avez pas fini ?
Singleton se place dans le rang, entre Pinçon et Lafauchette.
Chamel, à Ledoux, indiquant Mauricette et Singleton. — C’est des moineaux !… c’est des moineaux !
Ledoux. — Qu’est-ce que vous dites ?
Chamel, interloqué. — Rien ! (Passant devant Ledoux, Singleton et Mauricette, et se dirigeant vers l’hôtel. À Mauricette.) Viens ! Mauricette ! il n’est pas poli, le commandant !
Il entre à l’hôtel suivi de Mauricette, Mauricette en sortant, envoie à Singleton un baiser que Ledoux, qui est en face d’elle, croit adressé à lui. Flatté, il salue Mauricette, puis se retourne et se trouve en face de Singleton qui envoie aussi un baiser à sa femme et qu’il reçoit dans le nez.
Ledoux, à Singleton. — Tâchez donc de vous tenir un peu. (Temps.) Mon garçon, il faudra vous habituer à être plus exact.
Singleton. — Mais, j’étais avec ma femme, mon lieutenant !
Ledoux, toujours au numéro 1, à l’extrémité gauche de la scène. — Bélouette, à l’extrémité droite. — Quand on est militaire, on n’a plus de femme. On la laisse aux civils. Allons ! Voyons ! placez-vous dans le rang : vous avez de la chance que le capitaine ne soit pas là.
Singleton. — Oh ! le capitaine, il ne me dira rien ! nous sommes très bien ensemble.
Ledoux. — C’est bien, silence.
Singleton. — Ainsi, j’ai passé avec lui la journée d’hier.
Ledoux. — Assez ! silence, je vous dis ! Qu’est-ce qui m’a fichu des cosaques comme ça ? (Traversant la scène et allant à Bélouette.) Il y a trois jours, c’était l’arrivée des territoriaux ; aujourd’hui, voilà les réservistes qui viennent s’ajouter… Nous n’en sortirons pas !
Singleton, à Lafauchette, son voisin dans le rang. — Je le ferai attraper par le capitaine.
Lafauchette. — Et vous ferez bien !
Voix de Camaret, au fond. — L’adjudant !… où est l’adjudant ?
Ledoux. — Oh ! le capitaine !
[modifier] Scène III
Les Mêmes, Camaret
Camaret, venant de droite, second plan, entrée du baraquement et passant au n° 2 à Ledoux. — Ah ! vous voilà, vous ! je viens de visiter le baraquement : les chambres ne sont pas balayées ; les lits sont mal faits, les planches à pain ne sont pas essuyées.
Ledoux, aux réservistes. — Vous entendez, vous autres ?
Camaret, — Il n’y a pas de "vous autres", c’est à vous que je m’adresse, adjudant !
Lafauchette, à part, dans le rang. — C’est bien fait, on l’attrape à son tour.
Camaret, à Lafauchette. — Et puis, ne riez pas, vous, le numéro 5. (À l’adjudant.) Que je n’aie plus à le dire, n’est-ce pas ?
Lafauchette, bas à Singleton dans le rang. — Dites donc, il n’a pas l’air commode, le capitaine.
Singleton. — Si. Très brave homme, je vous recommanderai.
Lafauchette. — Ah ! s’il vous plaît !
Camaret, à Ledoux. — Ah ! voilà les réservistes.
Ledoux. — Oui, mon capitaine ; à partir d’ici ; (Il indique le côté droit du rang.) les autres sont des territoriaux.
Camaret. — Ah ! oui ! je les connais.
Singleton, qui a fait des signes d’intelligence avec le capitaine, à part. — C’est drôle, il me regarde et il n’a pas l’air de me remettre.
Il fait de nouveau bonjour de la main en toussant un peu pour se faire reconnaître.
Camaret. — Qu’est-ce que vous avez, le petit maigre, là-bas ! Vous avez des tics ?
Singleton. — Non, mon Capitaine, je vous dis bonjour.
Camaret. — Ah ! Vous me dites bonjour ! (À Ledoux.) Vous marquerez deux jours à cet homme-là pour dire bonjour à son capitaine.
Singleton, à part. — Il ne me reconnaît donc pas ! (À Camaret.) Singleton !
Camaret. — Parfaitement ! Singleton… Adjudant ! Monsieur a l’obligeance de vous dire son nom : Singleton ! vous lui marquerez quatre jours.
Singleton. — Ah ! bien, elle est raide !
Lafauchette, bas à Singleton. — Dites donc, vous ne me recommanderez pas.
Camaret, à Ledoux. — Qu’est-ce que vous faisiez ?
Ledoux. — J’étais en train de faire l’appel des réservistes, mon Capitaine !
Camaret. — Recommencez, à partir des réservistes.
Ledoux, reprenant l’appel. — Benoît !
Benoît. — Présent !
Ledoux. — Pinçon !
Pinçon, costume de fort de la-halle. — Présent !
Ledoux. — Lafauchette !
Lafauchette. — Présent !
Il fait un pas hors du rang, en saluant.
Camaret. — Rentrez dans le rang. (Allant à Lafauchette.) Il marque mieux que les autres, celui-là. Votre profession ?
Lafauchette. — Coulissier.
Camaret, avec mépris. — Ah ! Cabotin ! pfut !
Il descend à gauche, près de Ledoux, toujours au numéro 2.
Lafauchette, à part. — Comment cabotin !
Camaret, à Ledoux. — Allons, continuez !
Ledoux, appelant. — Singleton !
Singleton. — Présent !
Ledoux. — Bloquet !
Bloquet. — Présent !
Ledoux. — Valence !
Le Prince, ôtant son chapeau. — Pardon, Prince.
Camaret. — Quoi, prince ! prince de quoi ? prince de qui ?
Le Prince. — Prince de Valence !
Camaret. — Ah ! vous êtes prince ! Et qu’est-ce que vous faites en dehors de ça ?
Le Prince. — Rien !
Camaret. — Ah ! vous êtes un prince qui ne faites rien ! (À Ledoux.) Eh bien ! il faudra apprendre à ce prince-là à faire quelque chose !
Il descend au milieu.
Ledoux, appelant. — Badin !
Badin, gros homme, en paletot, chapeau haut-de-forme. — Présent !
Camaret, se retournant, apercevant Badin et allant à lui. — Pristi ! vous vous portez bien, vous ?
Badin. — Pas mal ! je vous remercie ; mon Capitaine aussi ?…
Camaret. — Je vous ferai voir à la salle de police si je me porte bien. Votre métier ?
Badin. — Marchand de billets.
Camaret. — Quoi, marchand de billets — billets de quoi ?
Badin. — Billets de spectacles.
Camaret. — Ah ! c’est vous qui embêtez le public comme ça à la porte des théâtres ! Adjudant, si cet homme-là ne va pas droit, vous le fourrerez dedans !
Ledoux. — Bien, mon Capitaine ! (Appelant.) Lavalanche !
Lavalanche. — Présent !
Camaret, à Lavalanche. — Eh bien ! jeune homme, vous me ferez le plaisir de faire couper vos papillottes. (il montre ses accroche-cœur.) D’ailleurs, adjudant, il faudra me passer tous ces hommes-là à la tondeuse. Allons, faites former le cercle !
Ledoux. — À droite, à gauche, formez le cercle !
Les réservistes exécutent le mouvement et forment un arc. Ledoux est à l’extrémité gauche. Bélouette à l’extrémité droite. Camaret se trouve au milieu.
Camaret, — Réservistes, nous sommes appelés à passer vingt-huit jours ensemble : beaucoup d’entre vous, j’en suis sûr, arrivent avec des idées préconçues, franchissent avec terreur le seuil de la chambrée. Je tiens à vous dire que rien ne justifie cette terreur. Vous ne devez pas perdre de vue, au contraire, que le régiment n’est qu’une grande famille. Vous ne devez voir dans vos chefs qu’autant de pères hiérarchiques. Le colonel est le père de son régiment, le capitaine, le père de sa compagnie : c’est donc vous dire que je serai pour vous… un père !
Lafauchette, à part. — Brave homme !…
Camaret, sans transition. — Le premier qui se tiendra mal à l’exercice aura deux jours de salle de police ; le premier qui répondra à une observation, trois jours ; le premier qui aura un brosseur, deux jours de prison ; le premier qui sera surpris en état d’ébriété, huit jours de prison, ainsi de suite… (Tout le monde est atterré.) Et maintenant, je compte sur vous pour me donner toutes les satisfactions, comme vous pouvez compter sur moi pour vous rendre cette période d’instruction aussi douce que possible…
Lafauchette. — Très bien !
Camaret, sur le même ton, à Ledoux, montrant Lafauchette. — … Adjudant, vous marquerez deux jours de salle de police à cet homme-là pour ne pas écouter quand je parle.
Ledoux — Bien, mon Capitaine !
Camaret. — J’ai dit ! Rompez.
Ledoux, commandant. — Sur le centre, alignement !
Les réservistes exécutent le mouvement et se trouvent alignés dans le fond, comme précédemment.
Camaret, à Ledoux. — Allez voir si on peut mener les hommes au magasin pour les habiller !
Ledoux, sortant par la droite, troisième plan entre la cantine et le corps de garde, en passant derrière Camaret. — Bien, mon Capitaine !
Camaret. — Allez ! Repos !
Il fait signe à Bélouette de s’approcher et lui parle à voix basse pendant ce qui suit.
Singleton. — Ouf ! !
Lafauchette. — Dites donc ! Il n’est pas commode, votre capitaine !
Singleton. — Non ! Eh bien, dans le monde, ce n’est pas du tour le même homme.
Badin, regardant à droite. — Ah ! qu’est-ce que c’est que ce gradé qui vient-là ?
Bloquet. — C’est un commandant.
Bélouette fait le salut militaire à Camaret et remonte au fond, à droite, devant les réservistes.
[modifier] Scène IV
Les Mêmes, Fourrageot
Fourrageot, venant de droite, deuxième plan, entrée du baraquement. — Le capitaine Camaret n’est pas là ?
Camaret. — Voilà, mon Commandant !
Fourrageot, allant à Camaret, n° 2. — Eh bien ! Capitaine, vous avez tous vos réservistes ?
Camaret. — Oui, mon Commandant !
Fourrageot. — Ils ne sont pas encore habillés ?
Camaret. — Je viens justement d’envoyer au magasin d’habillement, mon Commandant !
Fourrageot, passe devant Camaret et va au n° 1. — Bien, bien, bien !
Camaret, à Ledoux qui vient du troisième plan et descend en scène. — Eh bien ?
Ledoux. — On attend les hommes, mon Capitaine.
Camaret. — C’est bien, emmenez-les !
Fourrageot. — C’est ça, je passerai la revue dans une heure, Capitaine.
Camaret, saluant. — Bien, mon Commandant !
Fourrageot sort par la gauche, deuxième plan, derrière l’hôtel.
Ledoux, aux réservistes. C