Chant d’amour (Lamartine)
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Naples, 1822.
- Si tu pouvais jamais égaler, ô ma lyre,
- Le doux frémissement des ailes du zéphyre
- À travers les rameaux,
- À travers les rameaux,
- Ou l’onde qui murmure en caressant ces rives,
- Ou le roucoulement des colombes plaintives,
- Jouant aux bords des eaux ;
- Jouant aux bords des eaux ;
- Si, comme ce roseau qu’un souffle heureux anime,
- Tes cordes exhalaient ce langage sublime,
- Divin secret des cieux,
- Divin secret des cieux,
- Que, dans le pur séjour où l’esprit seul s’envole,
- Les anges amoureux se parlent sans parole,
- Comme les yeux aux yeux ;
- Comme les yeux aux yeux ;
- Si de ta douce voix la flexible harmonie,
- Caressant doucement une âme épanouie
- Au souffle de l’amour,
- Au souffle de l’amour,
- La berçait mollement sur de vagues images,
- Comme le vent du ciel fait flotter les nuages
- Dans la pourpre du jour :
- Dans la pourpre du jour :
- Tandis que sur les fleurs mon amante sommeille,
- Ma voix murmurerait tout bas à son oreille
- Des soupirs, des accords,
- Des soupirs, des accords,
- Aussi purs que l’extase où son regard me plonge,
- Aussi doux que le son que nous apporte un songe
- Des ineffables bords !
- Des ineffables bords !
- Ouvre les yeux, dirais-je, ô ma seule lumière !
- Laisse-moi, laisse-moi lire dans ta paupière
- Ma vie et ton amour !
- Ma vie et ton amour !
- Ton regard languissant est plus cher à mon âme
- Que le premier rayon de la céleste flamme
- Aux yeux privés du jour.
- Aux yeux privés du jour.
- .................................................
- Un de ses bras fléchit sous son cou qui le presse,
- L’autre sur son beau front retombe avec mollesse,
- Et le couvre à demi :
- Et le couvre à demi :
- Telle, pour sommeiller, la blanche tourterelle
- Courbe son cou d’albâtre et ramène son aile
- Sur son oeil endormi !
- Sur son oeil endormi !
- Le doux gémissement de son sein qui respire
- Se mêle au bruit plaintif de l’onde qui soupire
- À flots harmonieux ;
- À flots harmonieux ;
- Et l’ombre de ses cils, que le zéphyr soulève,
- Flotte légèrement comme l’ombre d’un rêve
- Qui passe sur ses yeux !
- Qui passe sur ses yeux !
- .................................................
- Que ton sommeil est doux, ô vierge ! ô ma colombe !
- Comme d’un cours égal ton sein monte et retombe
- Avec un long soupir !
- Avec un long soupir !
- Deux vagues que blanchit le rayon de la lune,
- D’un mouvement moins doux viennent l’une après l’une
- Murmurer et mourir !
- Murmurer et mourir !
- Laisse-moi respirer sur ces lèvres vermeilles
- Ce souffle parfumé !...Qu’ai-je fait ? Tu t’éveilles :
- L’azur voilé des cieux
- L’azur voilé des cieux
- Vient chercher doucement ta timide paupière ;
- Mais toi, ton doux regard, en voyant la lumière,
- N’a cherché que mes yeux !
- N’a cherché que mes yeux !
- Ah ! que nos longs regards se suivent, se prolongent,
- Comme deux purs rayons l’un dans l’autre se plongent,
- Et portent tour à tour
- Et portent tour à tour
- Dans le cœur l’un de l’autre une tremblante flamme,
- Ce jour intérieur que donne seul à l’âme
- Le regard de l’amour !
- Le regard de l’amour !
- Jusqu’à ce qu’une larme aux bords de ta paupière,
- De son nuage errant te cachant la lumière,
- Vienne baigner tes yeux,
- Vienne baigner tes yeux,
- Comme on voit, au réveil d’une charmante aurore,
- Les larmes du matin, qu’elle attire et colore,
- L’ombrager dans les cieux.
- L’ombrager dans les cieux.
- .................................................
- Parle-moi ! Que ta voix me touche !
- Chaque parole sur ta bouche
- Est un écho mélodieux !
- Quand ta voix meurt dans mon oreille,
- Mon âme résonne et s’éveille,
- Comme un temple à la voix des dieux !
- Un souffle, un mot, puis un silence,
- C’est assez : mon âme devance
- Le sens interrompu des mots,
- Et comprend ta voix fugitive,
- Comme le gazon de la rive
- Comprend le murmure des flots.
- Un son qui sur ta bouche expire,
- Une plainte, un demi-sourire,
- Mon cœur entend tout sans effort :
- Tel, en passant par une lyre,
- Le souffle même du zéphyre
- Devient un ravissant accord !
- ...........................
- Pourquoi sous tes cheveux me cacher ton visage ?
- Laisse mes doigts jaloux écarter ce nuage :
- Rougis-tu d’être belle, ô charme de mes yeux ?
- L’aurore, ainsi que toi, de ses roses s’ombrage.
- Pudeur ! honte céleste ! instinct mystérieux,
- Ce qui brille le plus se voile davantage ;
- Comme si la beauté, cette divine image,
- N’était faite que pour les cieux !
- N’était faite que pour les cieux !
- Tes yeux sont deux sources vives
- Où vient se peindre un ciel pur,
- Quand les rameaux de leurs rives
- Leur découvrent son azur.
- Dans ce miroir retracées,
- Chacune de tes pensées
- Jette en passant son éclair,
- Comme on voit sur l’eau limpide
- Flotter l’image rapide
- Des cygnes qui fendent l’air !
- Ton front, que ton voile ombrage
- Et découvre tour à tour,
- Est une nuit sans nuage
- Prête à recevoir le jour ;
- Ta bouche, qui va sourire,
- Est l’onde qui se retire
- Au souffle errant du zéphyr,
- Et, sur ces bords qu’elle quitte,
- Laisse au regard qu’elle invite,
- Compter les perles d’Ophyr !
- Ton cou, penché sur l’épaule,
- Tombe sous son doux fardeau,
- Comme les branches du saule
- Sous le poids d’un passereau ;
- Ton sein, que l’oeil voit à peine
- Soulevant à chaque haleine
- Le poids léger de ton cœur,
- Est comme deux tourterelles
- Qui font palpiter leurs ailes
- Dans la main de l’oiseleur.
- Tes deux mains sont deux corbeilles
- Qui laissent passer le jour ;
- Tes doigts de roses vermeilles
- En couronnent le contour.
- Sur le gazon qui l’embrasse
- Ton pied se pose, et la grâce,
- Comme un divin instrument,
- Aux sons égaux d’une lyre
- Semble accorder et conduire
- Ton plus léger mouvement.
- ........................
- Pourquoi de tes regards percer ainsi mon âme ?
- Baisse, oh ! baisse tes yeux pleins d’une chaste flamme :
- Baisse-les, ou je meurs.
- Baisse-les, ou je meurs.
- Viens plutôt, lève-toi ! Mets ta main dans la mienne,
- Que mon bras arrondi t’entoure et te soutienne
- Sur ces tapis de fleurs.
- Sur ces tapis de fleurs.
- ............................................
- Aux bords d’un lac d’azur il est une colline
- Dont le front verdoyant légèrement s’incline
- Pour contempler les eaux ;
- Pour contempler les eaux ;
- Le regard du soleil tout le jour la caresse,
- Et l’haleine de l’onde y fait flotter sans cesse
- Les ombres des rameaux.
- Les ombres des rameaux.
- Entourant de ses plis deux chênes qu’elle embrasse,
- Une vigne sauvage à leurs rameaux s’enlace,
- Et, couronnant leurs fronts,
- Et, couronnant leurs fronts,
- De sa pâle verdure éclaircit leur feuillage,
- Puis sur des champs coupés de lumière et d’ombrage
- Court en riants festons.
- Court en riants festons.
- Là, dans les flancs creusés d’un rocher qui surplombe,
- S’ouvre une grotte obscure, un nid où la colombe
- Aime à gémir d’amour ;
- Aime à gémir d’amour ;
- La vigne, le figuier, la voilent, la tapissent,
- Et les rayons du ciel, qui lentement s’y glissent,
- Y mesurent le jour.
- Y mesurent le jour.
- La nuit et la fraîcheur de ces ombres discrètes
- Conservent plus longtemps aux pâles violettes
- Leurs timides couleurs ;
- Leurs timides couleurs ;
- Une source plaintive en habite la voûte,
- Et semble sur vos fronts distiller goutte à goutte
- Des accords et des pleurs.
- Des accords et des pleurs.
- Le regard, à travers ce rideau de verdure,
- Ne voit rien que le ciel et l’onde qu’il azure ;
- Et sur le sein des eaux
- Et sur le sein des eaux
- Les voiles du pêcheur, qui, couvrant sa nacelle,
- Fendent ce ciel limpide, et battent comme l’aile
- Des rapides oiseaux.
- Des rapides oiseaux.
- L’oreille n’entend rien qu’une vague plaintive
- Qui, comme un long baiser, murmure sur sa rive,
- Ou la voix des zéphyrs,
- Ou la voix des zéphyrs,
- Ou les sons cadencés que gémit Philomèle,
- Ou l’écho du rocher, dont un soupir se mêle
- À nos propres soupirs.
- À nos propres soupirs.
- .....................
- Viens, cherchons cette ombre propice
- Jusqu’à l’heure où de ce séjour
- Les fleurs fermeront leur calice
- Aux regards languissants du jour.
- Voilà ton ciel, ô mon étoile !
- Soulève, oh ! soulève ce voile,
- Éclaire la nuit de ces lieux ;
- Parle, chante, rêve, soupire,
- Pourvu que mon regard attire
- Un regard errant de tes yeux.
- Laisse-moi parsemer de roses
- La tendre mousse où tu t’assieds,
- Et près du lit où tu reposes
- Laisse-moi m’asseoir à tes pieds.
- Heureux le gazon que tu foules,
- Et le bouton dont tu déroules
- Sous tes doigts les fraîches couleurs !
- Heureuses ces coupes vermeilles
- Que pressent tes lèvres, pareilles
- Aux frelons qui tètent les fleurs !
- Si l’onde des lis que tu cueilles
- Roule les calices flétris,
- Des tiges que ta bouche effeuille
- Si le vent m’apporte un débris,
- Si ta bouche qui se dénoue
- Vient, en ondulant sur ma joue,
- De ma lèvre effleurer le bord ;
- Si ton souffle léger résonne,
- Je sens sur mon front qui frissonne
- Passer les ailes de la mort.
- Souviens-toi de l’heure bénie
- Où les dieux, d’une tendre main,
- Te répandirent sur ma vie
- Comme l’ombre sur le chemin.
- Depuis cette heure fortunée,
- Ma vie à ta vie enchaînée,
- Qui s’écoule comme un seul jour,
- Est une coupe toujours pleine,
- Où mes lèvres à longue haleine
- Puisent l’innocence et l’amour.
- Ah ! lorsque mon front qui s’incline
- Chargé d’une douce langueur,
- S’endort bercé sur ta poitrine
- Par le mouvement de ton cœur...
- .............................
- Un jour, le temps jaloux, d’une haleine glacée,
- Fanera tes couleurs comme une fleur passée
- Sur ces lits de gazon ;
- Sur ces lits de gazon ;
- Et sa main flétrira sur tes charmantes lèvres
- Ces rapides baisers, hélas ! dont tu me sèvres
- Dans leur fraîche saison.
- Dans leur fraîche saison.
- Mais quand tes yeux, voilés d’un nuage de larmes,
- De ces jours écoulés qui t’ont ravi tes charmes
- Pleureront la rigueur ;
- Pleureront la rigueur ;
- Quand dans ton souvenir, dans l’onde du rivage
- Tu chercheras en vain ta ravissante image,
- Regarde dans mon cœur !
- Regarde dans mon cœur !
- Là ta beauté fleurit pour des siècles sans nombre ;
- Là ton doux souvenir veille à jamais à l’ombre
- De ma fidélité,
- De ma fidélité,
- Comme une lampe d’or dont une vierge sainte
- Protège avec la main, en traversant l’enceinte,
- La tremblante clarté.
- La tremblante clarté.
- Et quand la mort viendra, d’un autre amour suivie,
- Éteindre en souriant de notre double vie
- L’un et l’autre flambeau,
- L’un et l’autre flambeau,
- Qu’elle étende ma couche à côté de la tienne,
- Et que ta main fidèle embrasse encor la mienne
- Dans le lit du tombeau.
- Dans le lit du tombeau.
- Ou plutôt puissions-nous passer sur cette terre,
- Comme on voit en automne un couple solitaire
- De cygnes amoureux
- De cygnes amoureux
- Partir, en s’embrassant, du nid qui les rassemble,
- Et vers les doux climats qu’ils vont chercher ensemble
- S’envoler deux à deux.