| ◄ | II ► |
La vie de Baudelaire méritait d’être écrite, parce qu’elle est le commentaire et le complément de son œuvre.
Il n’était pas de ces écrivains assidus et réguliers dont toute la vie se passe devant leur pupitre, et desquels, le livre fermé, il n’y a plus rien à dire.
Son œuvre, on l’a dit souvent, est bien lui-même ; mais il n’y est pas tout entier.
Derrière l’œuvre écrite et publiée il y a toute une œuvre parlée, agie, vécue, qu’il importe de connaître, parce qu’elle explique l’autre et en contient, comme il l’eût dit lui-même, la genèse.
Au rebours du commun des hommes qui travaillent avant de vivre et pour qui l’action est la récréation après le travail, Baudelaire vivait d’abord. Curieux, contemplateur, analyseur, il promenait sa pensée de spectacle en spectacle et de causerie en causerie. Il la nourrissait des objets extérieurs, l’éprouvait par la contradiction ; et 1’œuvre était ainsi le résumé de la vie, ou plutôt en était la fleur.
Son procédé était la concentration ; ce qui explique l’intensité d’effet qu’il obtenait dans des proportions restreintes, dans une demi-page de prose, ou dans un sonnet. Ainsi s’explique encore son goût passionné des méthodes de composition, son amour du plan et de la construction dans les ouvrages de l’esprit, son. étude constante des combinaisons et des procédés. Il y avait en lui quelque chose de la curiosité naïve de l’enfant qui casse ses joujoux pour voir comment ils sont faits. Il se délectait à la lecture de (article où Edgar Poë, son héros, son maître envié et chéri, expose impudemment, avec le sang-froid du prestidigitateur démontrant ses tours, comment, par quels moyens précis, positifs, mathématiques, il est parvenu à produire un effet d’épouvante et de délire dans son poëme du Corbeau). Baudelaire n’était certainement pas dupe du charlatanisme de cette genèse à posteriori Il l’approuvait même et l’admirait comme un bon piège tendu à la badauderie bourgeoise. Mais en pareil cas, lui, j’en suis sûr, il eût été de bonne foi. C’est très-sérieusement qu’il croyait aux miracles préparés, à la possibilité d’éveiller chez le lecteur, de propos délibéré et avec certitude, telle ou telle sensation. Cette conviction chez lui n’était qu’un corollaire de l’axiome célèbre de Théophile Gautier : « Un écrivain qu’une idée quelconque, tombant du ciel comme un aérolithe, trouve à court de termes pour l’exprimer, n’est pas un écrivain véritable. » Baudelaire eût dit volontiers : « Tout poëte qui ne sait pas être à volonté brillant, sublime, ou terrible, ou grotesque, ne mérite pas le nom de poëte. » Il s’est vanté plus d’une fois de tenir école de poésie et de rendre en vingt leçons le premier venu capable de faire convenablement des vers épiques ou lyriques. Il prétendait d’ailleurs qu’il existe des méthodes pour devenir original, et que le génie est affaire d’apprentissage. Erreurs d’un esprit supérieur qui juge tout le monde à la mesure de sa propre force, et qui imagine que ce qui lui réussit réussirait à tout autre. Il en est de ces croyances au génie volontaire et à l’originalité apprise, comme de cette réponse de M. Corot le paysagiste à quelqu’un qui lui demandait le moyen d’égaler son talent : ― « Regardez, et faites ce que vous aurez vu. » Le peintre, de très-bonne foi dans ce conseil, oubliait d’ajouter : Ayez mes yeux et mes doigts, et aussi mon intelligence. De même, Théophile Gautier, lorsqu’il formulait son désolant arrêt, méconnaissait le privilège du génie en imposant à tous comme un devoir ce qui n’est en lui qu’un don rare et magnifique ; et Baudelaire, en affirmant la didactique de l’originalité et du talent poétique, faisait d’abord abstraction de sa valeur personnelle. Et c’est toujours le fait des grammaires et des méthodes qui ne servent qu’à ceux qui les font, c’est-à-dire à ceux qui sont capables de les faire.
Ainsi qu’il l’a écrit lui-même de Théodore de Banville [1], Baudelaire « fut célèbre, tout jeune. » Il n’avait guère plus de vingt ans qu’on parlait déjà de lui dans le monde de la jeunesse littéraire et artistique comme d’un poëte « original », nourri de bonnes études et procédant des maîtres vigoureux et francs d’avant Louis XIV, particulièrement de Régnier. Cette descendance, au moins comme inspiration, n’était pas très-juste ; sous ce rapport, Baudelaire ne procédait de personne. Mais quant aux qualités d’exécution, de style, fermeté, netteté, précision, la parenté pouvait s’établir :
En ce temps-là déjà (1843-44) la plupart des pièces imprimées dans le volume des Fleurs du Mal étaient faites ; et douze ans plus tard, le poëte, en les publiant, n’eut rien à y changer. Il fut prématurément maître de son style et de son esprit.
À cet âge, où. l’on commence à vivre, Baudelaire avait déjà beaucoup vécu et conséquemment beaucoup pensé, beaucoup vu, beaucoup agi sur lui-même. Il avait voyagé au loin, dans ces contrées de l’Inde dont le paysage et le parfum obsédaient sa mémoire. Émancipé de bonne heure par la mort de son père, il s’était vu maître d’une petite fortune qui fondit entre ses mains et paya son apprentissage de curieux et d’artiste. Son esprit, activé par le déplacement et par l’expérience précoce de la vie, avait dès lors toute sa maturité ; les hardiesses que d’autres osent à peine rêver, il les avait réalisées et les imposait par l’ascendant d’une volonté éprouvée et qui défiait le ridicule.
Dans cette biographie d’un Esprit, je ne saurais me laisser engraver dans le sable fin de l’anecdote et du cancan. Pourtant, je dois le dire, ces singularités de costume, de mobilier, d’allures, ces bizarreries de langage et d’opinions, dont se formalisait l’hypocrite vanité des sots toujours offensés des coups portés à la banalité, n’indiquaient-elles pas déjà le parti pris de révolte et d’hostilité contre les conventions vulgaires qui éclate dans les Fleurs du Mal, un besoin de s’entretenir dans la lutte en provoquant journellement et en permanence l’étonnement et l’irritation du plus grand nombre ? C’était la vie mariée à la pensée, (union de l’action et du rêve, qu’il invoque dans un de les plus audacieux poëmes. Tout autre que lui fût mort des ridicules qu’il se donnait à plaisir, dont les effets le réjouissaient, et que lui faisait porter allégrement et comme des grâces la conscience inébranlable de sa valeur.
Ajoutons que ces extravagances, qui n’irritaient que les nigauds, n’ont jamais pesé à ses amis. On ne les subissait pas ; on s’en divertissait, on les savourait comme un condiment aux plaisirs de l’intimité.
C’était aussi pour lui un moyen d’épreuve sur les inconnus. Une question saugrenue, une affirmation paradoxale lui servaient à juger l’homme à qui il avait affaire ; et si au ton de la réponse et à la contenance il reconnaissait un pair, un initié, il redevenait aussitôt ce qu’il était naturellement, le meilleur et le plus franc des camarades.
Pendant cette phase inédite de sa vie, Baudelaire était seigneurialement logé dans une maison historique, ce fameux hôtel Pimodan consacré par le séjour de plusieurs notabilités littéraires et artistiques, et où Théophile Gautier a placé la scène d’un de ses contes, le Club des Haschichins. Il y habitait sous les combles un appartement de trois cent cinquante francs par an, composé, j’ai bonne mémoire ! de deux pièces et d’un cabinet. Je revois en ce moment la chambre principale, chambre à coucher et cabinet de travail, uniformément tendue sur les murs et au plafond d’un papier rouge et noir, et éclairée par une seule fenêtre dont les carreaux, jusqu’aux pénultièmes inclusivement, étaient dépolis, « afin de ne voir que le ciel », disait-il. Il était plus tard bien revenu de ces mélancolies éthérées, et aima plus que personne les maisons et les rues. Il dit quelque part : « J’ai eu longtemps devant ma fenêtre un cabaret rouge et vert qui était pour mes yeux une douleur délicieuse. » (Salon de 1846.)
Entre l’alcôve et la cheminée, je revois encore le portrait peint par Émile Deroy en 1843, et sur ― le mur opposé, au-dessus d’un divan toujours encombré de livres, la copie (réduite) des Femmes d’Alger, œuvre du même peintre, faite pour Baudelaire, et qu’il montrait avec orgueil. Qu’est devenue cette copie. restée belle dans mon souvenir ? Je l’ignore, et Baudelaire lui-même n’a jamais su me le dire. Le portrait heureusement a été sauvé et nous a conservé la physionomie de l’auteur des Fleurs du Mal dans son premier âge littéraire.
Disons un mot du pauvre Deroy, artiste de talent, mort jeune avant 1848 et qui a droit à une place dans les souvenirs de notre jeunesse. Il était fils de M. Isidore Deroy, lithographe, dont on connaît de nombreuses vues de Paris et de la Suisse. Je ne me rappelle pas de qui il était l’élève, ou si même il avouait un maître. Il se trouva tout doué, tout prêt lors de l’avénement des coloristes signalé par le triomphe de Delacroix et les premiers succès de Couture. Outre le portrait dont je parle, et cette copie, égarée ou perdue, des Femmes d’Alger, que Baudelaire prisait très-haut, il a laissé une étude d’après une petite chanteuse des rues [2], quelques portraits, parmi lesquels celui de M. de Banville, père du poëte, que l’on voit encore chez son fils, de Pierre Dupont, de Privat d’Anglemont, une étude de femme conservée par Nadar. Remarquablement organisé comme peintre, coloriste merveilleux, homme intelligent d’ailleurs et juge clairvoyant, il était, comme tous les hommes de valeur en lutte contre l’obscurité, assez peu généreux en paroles. La pauvreté, l’isolement l’avaient rendu méfiant et caustique. Il mourut triste et délaissé, peu regretté de ses confrères qu’il ne ménageait guère et à qui il faisait peur ; mais digne de sympathie pour ceux qui avaient apprécié son talent et qui croyaient à son avenir. Baudelaire l’aimait, tant pour les qualités d’artiste que pour son esprit ; il en avait fait son commensal. C’est par (intermédiaire de Deroy que j’ai fait connaissance avec Baudelaire, à l’occasion du Salon de 1845.
Revenons à ce portrait. qui nous rend un Baudelaire que peu de gens aujourd’hui ont connu, un Baudelaire barbu, ultrà-fashionable, et voué à l’habit noir.
La figure peinte en pleine pâte s’enlève partie sur un fond clair, partie sur une draperie d’un rouge sombre. La physionomie est inquiète ou plutôt inquiétante ; les yeux sont grand ouverts, les prunelles directes, les sourcils exhaussés ; les lèvres exsufflent, la bouche va parler ; une barbe vierge, drue et fine, frisotte à l’entour du menton et des joues. La chevelure, très-épaisse, fait touffe sur les tempes ; le corps, incliné fur le coude gauche, est serré dans un habit noir d’où s’échappent un bout de cravate blanche et des manchettes de mousseline plissée. Ajoutez à ce costume des bottes vernies, des gants clairs et un chapeau de dandy, et vous aurez au complet le Baudelaire d’alors, tel qu’on le rencontrait aux alentours de son île Saint-Louis, promenant dans ces quartiers déserts et pauvres un luxe de toilette inusité.
Il m’est impossible, en regardant cette peinture, de n’avoir pas aussitôt présent à la mémoire le portrait de Samuel Cramer dans la Fanfarlo nouvelle écrite à la même date, et dont le héros me semble l’exacte ressemblance de l’auteur. ― « Samuel a le front pur et noble, les yeux brillants comme des gouttes de café, le nez taquin et railleur, les lèvres impudentes et sensuelles, le menton carré et despote, la chevelure prétentieusement raphaëlesque... ». Quelques― pages plus loin, l’auteur revient à ce nez, trait essentiel et significatif dans la physionomie de Samuel et dans celle de son peintre : ― « Malgré son front trop haut, ses cheveux en forêt vierge, et son nez de priseur, elle le trouva presque bien, etc... »
Ce portrait, page d’histoire pour nous, ressuscite tout un passé de jeunesse poétique et espérante : les longues promenades au Luxembourg et au Louvre, les visites aux ateliers, les cafés esthétiques et les soirées de l’Odéon-Lireux. Autour de cette figure silencieuse, attestant dans son costume et dans sa pose les prétentions communes, surgit tout un essaim de jeunes visages Pierre Dupont, Th. de Banville, Levavasseur, Prarond, Aug. Dozon, Jules de la Madelène, Philippe de Chennevières, tous souriant au même espoir et professant la même ambition ; ambition innocente, mais démesurée, puisqu’elle est infinie, ridicule même selon quelques-uns, mais où il n’entrait du moins rien de vil ; car, j’en puis répondre, ni l’argent ni les « positions » n’étaient pour rien dans les rêves d’avenir en ce temps-là. Et, pour nous résumer sur ces souvenirs où nos regrets s’éterniseraient, disons que si les ambitions étaient grandes, la camaraderie était franche et gaie. On ne posait, si pose il y a, que pour le bourgeois ; et les habits funèbres et les chevelures désordonnées ne servaient que, comme les monstres que les Chinois portent à la guerre, d’épouvantails à l’ennemi.
Quant au portrait, Baudelaire, après l’avoir longtemps promené de logement en logement, s’en était dégoûté. « Je n’aime plus ces rapinades », disait-il. Et il en fit cadeau à un ami, qui l’a gardé.
[modifier] Notes
- ↑ Notice sur Théodore de Banville, au tome IV des Poëtes français. Gide-Hachette, 1862.
- ↑ Cette petite guitariste, qui circulait en ce temps-là dans le quartier latin, occupait beaucoup les esprits d’alors, peintre et poëtes ; c’est à elle que se rapporte la pièce des Stalactites de Th. De Banville, précisément intitulée ; À UNE PETITE CHANTEUSE DES RUES. C’est elle aussi, je le crois du moins, la MENDIANTE ROUSSE, des Fleurs du Mal.
| ◄ | II ► |

