Charles Baudelaire, sa vie et son œuvre/V

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Cependant les poésies, l’œuvre principale de Baudelaire, restaient inédites, au moins comme livre, car de nombreux extraits en avaient déjà paru dans les journaux et dans les revues. La publication en avait été souvent annoncée sous des titres divers. D’abord sur la couverture du Salon de 1846, sous le titre des Lesbiennes. Au même endroit se trouve annoncé le Catéchisme de la Femme aimée, livre qui n’a jamais été fait, et dont il n’a paru qu’un échantillon dans le Corsaire-Satan [1]. En 1850, un journal d’éducation, le Magasin des Familles, publia deux pièces : le Châtiment de l’Orgueil et le Vin des honnêtes gens, avec cette annonce : ― Ces deux morceaux inédits sont tirés d’un livre intitulé LES LIMBES, qui paraîtra très prochainement, et qui est destiné à représenter les agitations et les mélancolies de la jeunesse moderne.

Le titre de Fleurs du Mal, qui fut donné à Baudelaire par un ami, a été pris pour la première fois en tête d’un long extrait publié dans la Revue des Deux-Mondes [2], et accompagné d’une note prudente et timorée qui ressemblait à un désaveu ou à une excuse, et que Baudelaire garda longtemps sur le cœur.

Voici cette note qu’on peut être curieux de relire aujourd’hui :

« En publiant les vers qu’on va lire, nous croyons montrer une fois de plus combien l’esprit qui nous anime est favorable aux essais, aux tentatives dans les sens les plus divers. Ce qui nous paraît ici mériter l’intérêt, c’est l’expansion vive et curieuse, même dans sa violence, de quelques défaillances, de quelques douleurs morales que, sans les partager, ni les discuter, on doit tenir à connaître, comme un des signes de notre temps. Il nous semble d’ailleurs qu’il est des cas où la publicité n’est pas seulement un encouragement ; où elle peut avoir l’influence d’un conseil utile, et appeler le vrai talent à se dégager, à se fortifier, en élargissant ses voies, en étendant son horizon. »

Ainsi donc, en publiant les vers de Baudelaire, la Revue des Deux-Mondes se flattait de travailler à son amendement et peut-être à sa pénitence. Elle espérait l’amener à correction, en lui faisant peur de sa propre image dans le miroir de ses pages. Quand donc les directeurs de Revue guériront-ils de cette illusion d’être des directeurs d’âmes et des professeurs de littérature ? Et que penser encore de cette prétention de montrer un encouragement dans la publicité d’une Revue ? Qui donc, aujourd’hui qu’il n’est plus, peut passer pour avoir le plus honoré l’autre, de la Revue des Deux-Mondes en publiant les vers de Baudelaire, ou de Baudelaire en donnant ses vers à la Revue des Deux-Mondes ?


En 1857, un de nos amis se fit éditeur. Auguste P. Malassis, élève de l’École des Chartes en 1848, s’était mêlé au monde de la littérature et des journaux, et y avait noué connaissance avec quelques-uns des écrivains de son âge : Chennevières, Champfleury, Nadar, et particulièrement avec Baudelaire. La mort de son père, imprimeur à Alençon, lui fit quitter Paris pour aller prendre la direction des ateliers paternels, vieille maison quatre fois séculaire, et qui peut montrer des brevets signés de Marguerite de Valois. Au bout de deux ans, Malassis, esprit très-actif, commença à trouver trop de loisirs dans la vie de province. Ses presses, uniquement occupées par le journal du département et par les impressions de la préfecture, chômaient six mois de l’année. Il eut l’idée d’employer la morte-saison à l’impression d’ouvrages de son choix, anciens et modernes, où il pût mettre plus de goût et d’intérêt que n’en comporte la composition d’un ―journal de province et d’actes administratifs.

Son coup d’essai, son prospectus fut cette charmante édition des Odes funambulesques, ― je parle, bien entendu, de l’édition anonyme de 1857, ― que les catalogues cotent actuellement au quadruple du prix d’origine, etoù l’éditeur sut mettre l’élégance typographique en parfait accord avec le talent― du poëte.

En ce temps-là, on s’en souvient, après le hideux carnaval de la librairie à quatre sous, à deux sous, à un franc, un réveil de l’art typographique s’organisait dans les provinces. Perrin à Lyon, Herrissey à Évreux, d’autres encore à Lille et à Strasbourg, publiaient des livres confectionnés avec un goût un peu pédant peut-être, excessif comme toutes les réactions, mais que les amateurs adoptaient et s’habituaient à payer cher. Malassis se plaça à côté d’eux. Sans tomber dans les excès de l’archaïsme et de la typographie calligraphique, il fabriqua pour trois francs, pour quatre francs, pour deux francs, de jolis volumes, solidement imprimés sur bon papier, avec’ titres en rouge et ornés de fleurons, d’initiales et de culs-de-lampe d’un bon choix. Plus tard, il y joignit des frontispices gravés par Braquemond ; qui peut dater de ces premières relations avec Malassis cette résurrection de l’eau-forte, dont il a été le promoteur et dont il a recueilli la gloire. Ces petits livres ont fait leur chemin vers les.bibliothèques soignées. Il y a aujourd’hui des collectionneurs d’éditions-Malassis, qui perdent le sommeil pour une plaquette qui leur manque. C’est aller bien loin dans le dilettantisme ; mais, extravagance à part, on peut dire que ces éditions, sagement et honnêtement conditionnées, étaient bien selon le goût et le besoin du temps où elles parurent, suffisamment jolies et pas trop chères. On doit regretter aussi que l’éditeur n’ait pas su allier au sentiment de l’art qu’il avait à un haut degré, un peu de cet esprit positif du négociant qui assure la durée des entreprises. Il faut le regretter pour sa propre fortune et aussi pour les auteurs dont il avait formé sa clientèle, et qui n’oublieront jamais l’essor que pendant un moment il a donné à leurs travaux. Esprit très-lettré et érudit, Aug. Malassis aimait la littérature et s’y connaissait (pour son malheur, diront quelques-uns ; pour son honneur, dis-je). On en peut juger par le catalogue de ses éditions et par la place qui y est donnée, à la forme suprême et par excellence, à la pure essence des littératures, à la poésie. En six ans, de 1857 à 1862, il a publié : ― Les Odes funambulesques, les poésies complètes de Théodore de Banville, et les poésies complètes de Leconte de Lisle ; les Poésies barbares, du même ; deux éditions des Fleurs du Mal ; les Émaux et Camées de Théophile Gautier ; les poésies complètes de Sainte-Beuve ; les Améthystes de Th. de Banville, et vingt autres recueils de poésies de différents auteurs anciens et modernes ; auxquels s’adjoignent les Portraits du XVIIIe siècle de Charles Monselet ; les Contes et les Lettres satiriques et critiques d’Hippolyte Babou ; la vie d’Honoré de Balzac de Théophile Gautier ; les Paradis artificiels de Charles Baudelaire ; les Essais sur l’Epoque actuelle d’Émile Montégut ; les Esquisses parisiennes et. la Mer de Nice de Théodore de Banville ; les romans illustrés de Champfleury ;une suite de mémoires et de documents sur la Révolution française ; une Histoire de la presse en huit volumes, etc., etc. Malassis serait peut-être riche aujourd’hui s’il avait profité des prix élevés qu’ont acquis ses éditions depuis qu’il a cessé d’être libraire.


Les Fleurs du Mal ont été publiées au commencement de l’été de 1857. Je retrouve parmi des notes de cette année des épreuves corrigées avec la ponctualité et la véhémence que Baudelaire apportait à cette opération. Malassis a conservé tout un dossier de ces épreuves, avec la correspondance à laquelle elles ont donné lieu, et qui serait curieuse à consulter aujourd’hui. On y verrait quelle importance Baudelaire attachait à l’exécution de ses œuvres ; importance proportionnelle aux soins qu’elles lui avaient coûté. Les Fleurs du Mal furent reçues dans le public lettré et artiste comme un livre attendu et dont les fragments déjà parus dans les journaux avaient excité une vive curiosité.

En parlant de ce livre, j’éviterais vainement un souvenir qui s’y attache indissolublement, celui du procès et de la condamnation qu’il a encourus. Ce procès causa à Baudelaire un étonnement naïf. Il ne pouvait comprendre, ainsi qu’il l’a écrit plus tard, qu’un ouvrage d’une si haute spiritualité pût être l’objet d’une poursuite judiciaire. Il se sentit blessé dans sa dignité de poète, d’écrivain respectueux de son art et de lui-même par cette accusation, dont les termes le confondaient avec qui, grands dieux ! avec les misérables agents du vice et de la débauche, avec des orduriers, des cyniques, avec des propagateurs d’infamies. ; car la loi n’a qu’un même mot pour caractériser les licences de l’art, les vertueuses indignations du poëte, et les méfaits de la crapule éhontée et débordée. Tout cela s’appelle indistinctement : attentats aux mœurs ! Oui, si Juvénal et Dante lui-même revenaient au monde, et Michel-Ange, et Titien, ils iraient s’asseoir sur les mêmes bancs où comparaissent les profanateurs de la jeunesse et les colporteurs d’estampes licencieuses.

En sortant de cette audience, je demandai à Baudelaire étourdi de sa condamnation. ― Vous vous attendiez à être acquitté ?

― Acquitté ! me dit-il, j’attendais qu’on me ferait réparation d’honneur

Pour lui, ce procès ne fut jamais qu’un malentendu. Et nous-même, sans manquer au respect dû à la magistrature et à ses arrêts, ne pourrions-nous exprimer notre étonnement de cette assimilation d’un excès de littérature à une violence bestiales, d’une fantaisie artistique à un trafic clandestin ? Dans un tel procès, ne semble-t-il pas que le premier devoir du tribunal dût être de se récuser et d’en référer à un mieux instruit ? Quoi ! dans un débat commercial, à propos d’une contestation de prix, ou de salaire, l’expertise serait de droit ; et on ne l’invoquerait pas pour un délit relevant d’un art dont les juges ignorent les éléments ? Une statue est apportée devant le tribunal : elle est nue ; et dans nos climats la nudité est considérée comme indécente et coupable. Aussi les juges condamnent ou vont-ils condamner. Vient un artiste qui leur démontre que la statue est un chef-d’œuvre ; qu’elle fait honneur au temps et au pays, et que sa place est dans un musée public, pour servir de modèle et d’enseignement à la jeunesse ; et la statue, tout à l’heure réprouvée, est portée au Louvre, et son auteur récompensé et honoré. Que pourrait penser un tribunal de la Vénus couchée ou de la Danaë du Titien ? Que dirait-il de la Léda de Michel-Ange, de l’Antiope de Corrége, des Néréides de Rubens, de l’Andromède de Puget ? La loi à la main, il les déclarerait déshonnêtes et punissables.

De même, dans un poëme, le magistrat est frappé d’un mot cru qui le blesse ; il est saisi dune expression forte qui fait image à son esprit ; et il condamne. Que voulez-vous qu’il fasse ? Il entend un infortuné s’écrier : ― Dieu n’existe pas ! Et il conclut que l’auteur est un impie. Où est le poëte-expert qui lui dira que ce cri n’est là que pour exprimer le délire d’un malheureux au désespoir ; que telle image est admirable, que tel mot choquant est bien en sa place ? qui lui expliquera ce que c’est que le relief et la couleur dans la phrase poétique-, ce que c’est que les privilèges et les droits de l’art ; comment il importe à la dignité et à la logique des langues que de certaines propriétés, bannies par décence du langage usuel, soient maintenues et conservées dans le discours écrit, etc., etc., etc. ?

Pour Baudelaire, l’expertise était toute faite. Les meilleures plumes, les esprits les plus graves avaient déjà plaidé pour lui. ― « Nous le laissons sous la caution du Dante ! » avait dit Édouard. Thierry en finissant son admirable feuilleton du Moniteur universel. D’autres articles, dont le procès commencé suspendit la publication, celui, entre autres, de Barbe y d’Aurevilly dans le Pays, avaient révélé, en le développant, le vrai sens du livre et caractérisé le génie du poëte. Ajoutons, pour l’exemple, que M. Paulin Limayrac, alors chargé de la critique littéraire au Constitutionnel, avait écrit, comme ab irato, un manifeste, où, tout en rendant justice au talent, il protestait contre les tendances du livre. Mais en apprenant que les Fleurs du Mal étaient poursuivies, M. Limayrac s’était souvenu qu’il avait été auteur et poëte, et, très-noblement, avait retiré son article.

Baudelaire ne fut pas défendu. Son avocat, homme de talent d’ailleurs, très-intelligent et très-dévoué, s’épuisa dans la discussion des mots incriminés, de leur valeur, de leur portée. C’était s’égarer. Sur ce terrain, qui était celui de l’accusation, on devait être battu. Pour vaincre, il fallait, ce me semble, transporter la défense dans des régions plus élevées. C’était le cas peut-être, si l’on me passe cette comparaison ambitieuse, de se souvenir du plaidoyer d’Hypérides, et d’enlever la bienveillance des juges en leur montrant au grand jour la beauté de l’œuvre accusée.

« Qui donc ; aurais-je dit d’abord, est cet homme que voici devant vous ? Est-ce un de ces écrivains sans conscience et sans vergogne, vivant au jour le jour et servant le public au gré de sa fantaisie et de son indiscrétion ? Est-ce un étourdi se jetant dans le scandale par amour de la publicité ? un impatient de l’obscurité cherchant le succès aux dépens de l’honneur et de la dignité ? Non ; c’est un homme mûri par l’étude et la méditation. Son nom ne se lit qu’en bon endroit ; ses ambitions sont nobles ; ses amitiés sont illustres. Ce n’est ni un pamphlétaire, ni un journaliste, ni un feuilletonnier ; c’est un littérateur, et un littérateur dans la plus noble acception du mot, un poëte. »

Mais, avant tout, c’est un homme du meilleur monde. Le deuil qu’il porte, c’est celui de son beau-père, un officier général qui fut deux fois ambassadeur. Son père, professeur émérite, esprit lettré et artiste, était l’ami de tout ce qu’il y avait de distingué en son temps dans les lettres et dans les arts, et avait rempli des fonctions élevées de l’ordre administratif. Ses antécédents ? C’est d’abord deux livres d’art, deux traités d’esthétique, dont l’un, le second, passe, au sentiment des meilleurs juges, pour un véritable catéchisme de peinture moderne. C’est ensuite une traduction laborieuse et méritoire des œuvres du plus étrange et du plus étonnant génie du Nouveau-Monde, travail admirable, unique peut-être, qui a conquis l’approbation des deux nations, et où l’interprète a peut-être dépassé l’original. Sur le mérite de cet ouvrage, je pourrais citer témoignages sur témoignages ; j’en ai les mains pleines ; je n’en citerai qu’un seul, celui d’un journal anglais, qui dernièrement disait qu’Edgar Poë était heureux d’avoir trouvé à son service à la fois la science d’un linguiste et l’enthousiasme d’un poëte. Voilà par quels travaux mon client a préparé l’avènement de ce livre qu’on voudrait vous faire trouver coupable. Voilà les garants que nous avons de la noblesse de son esprit et de son amour pour les belles études. »

Puis, passant au livre lui-même, j’aurais dit ― « A quoi bon éplucher un recueil de poëmes comme un pamphlet ou une brochure politique ? Sommes-nous compétents, d’ailleurs ? Avons-nous qualité pour décider de la valeur d’une œuvre dont les mérites nous échappent’ ? Qui sait si un poëte émérite ne nous montrerait pas des beautés là où nous trouvons des délits ? Ce que je sais, c’est que ce livre m’a ému, qu’il m’a transporté hors de moi-même dans des régions sereines et lumineuses où mon esprit n’était jamais monté ; c’est que ces peintures, nettes et franches, cruelles même parfois, m’ont fait rougir des vices de mon temps, sans me faire jamais détester les coupables, car une pitié profonde circule à travers ces pages indignées d’un satiriste humain et charitable. »

Et là-dessus j’aurais ouvert le livre ; et avec l’émotion du souvenir et de l’admiration reconnaissante, j’aurais récité, par exemple, les belles stances qui finissent la pièce intitulée : Bénédiction, et qui font un hymne si éloquent à la souffrance et à la résignation du poëte :


 
Vers le ciel où son œil voit un trône splendide,
Le poëte serein lève ses bras pieux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l’aspect des peuples furieux.

Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés,
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés !

Je sais que vous gardez une place au poëte
Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,
Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
Des Trônes, des Vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers ;
Et qu’il faut, pour tresser ma couronne mystique,
Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Montés par votre main, ne pourraient pas suffire
A ce beau diadème éblouissant et clair.

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs.


J’aurais lu encore cet admirable sonnet, l’Ennemi, qui est comme le testament même du poëte ; j’aurais lu ce final fulgurant et tumultueux, ― un final à la Beethowen ― des Femmes damnées (descendez, descendez, lamentables victimes).

J’aurais lu ces pièces où palpite la sympathie pour les infortunés et les humbles, l’Ame du Vin, la Mort des pauvres. Puis, posant le livre, j’aurais dit : « ― Est-ce assez beau ? Est― ce assez beau, M. le procureur impérial ? Et vous qui réclamez contre nous un « avertissement, » que ne pouvez-vous avertir tous les poëtes de l’empire d’avoir à nous donner souvent de pareils vers ! »

« Et prenez garde, aurais-je ajouté. Ce règne sans doute est un grand règne. Il a l’éclat, il a la force ; il a l’ambition de toutes les gloires. Il en est une cependant qui jusqu’ici lui résiste, celle qui perpétue les autres et dore d’un rayon durable le règne d’un Louis XIV et le règne d’un François Ier. Celle-là, c’est le poëte qui la donne. Ne découragez donc pas les poëtes. Vous en tenez un ; gardez-vous de l’humilier. »

C’est ainsi que j’aurais parlé, fort de ma conscience et assuré du consentement de tous. Et si, par ces franches paroles, je n’avais pas emporté l’acquittement de mon client, j’aurais eu du moins la satisfaction de le défendre sur son terrain et sans le faire descendre de son rang.

J’ai dit que Baudelaire n’avait pas été défendu : il l’a été cependant. Sa meilleure défense fut la contenance embarrassée du ministère public. En apprenant le nom du magistrat distingué qui devait soutenir l’accusation, les amis de Baudelaire avaient pris confiance. Le souvenir récent d’un procès fameux, où le jeune substitut s’était élevé très-haut, leur faisait espérer qu’ayant affaire à un poëte, il se départirait des minuties de l’enquête et de la roideur du réquisitoire. On s’attendait à le voir planer et se maintenir à la hauteur d’un procès poétique. En l’entendant, il nous fallut rabattre un peu de cet espoir. Au lieu de généraliser la cause et de s’en tenir à des considérations de haute morale, M. P*** s’acharna sur des mots, sur des images ; il proposa des équivoques, des sens mystérieux auxquels l’auteur n’avait pas songé, atténuant ses sévérités par des protestations d’indulgence naïve : ― « Mon Dieu ! je ne demande pas la tête de M. Baudelaire ! je demande un avertissement seulement.... »

Un avertissement ? Et n’était-ce pas le plus dur qu’on pût trouver que cette comparution sur ces bancs infâmes où s’étaient assis avant lui des malfaiteurs, des filous, des filles publiques, des marchands de photographies obscènes ? Quoi ! Il était là ce poëte, cet honnête homme, essuyant avec son habit cette poussière immonde ! et ce n’était pas assez pour vous ?

On se rappelle quelle fut l’issue du procès. On écarta le grief d’outrage à la morale religieuse, et six pièces furent retranchées de ce volume qui en contenait cent. Un illustre académicien, fort attentif au débat, faisait remarquer au condamné les termes du considérant : ― Attendu que si le poëte.... « ― Notez bien ce mot, disait-il. Point d’accusé ; le poëte !.... le poëte ! Tout est là ! »

Il triomphait de cette nuance. Baudelaire, lui, ne triomphait pas du tout. Pourtant, i1 ne fit point appel. Peut-être, après cette première épreuve, n’espérait-il pas un succès plus heureux devant une autre juridiction ; et peut-être sentait-il que la justice se dégagerait d’autant moins envers lui qu’elle manquait des lumières nécessaires pour le bien juger.

J’ai déjà dit quelles étaient ses impressions en sortant de l’audience. Ce procès lui resta sur le cœur comme un affront.

Lorsque, plus tard, après le succès de la seconde édition du livre, l’éditeur en voulut donner une troisième, plus ornée et faite à plus grands frais que les précédentes [3], Baudelaire eut la tentation de s’expliquer devant le public. On a retrouvé dans ses cartons trois projets de préface, ébauchés dans des tons différents. Tous trois accusent la lassitude, le dégoût de critiques injustes, un abandon de soi-même et de tout, qui fait peine, si l’on longe que sans doute le mal envahissant y avait part ; car ces courtes ébauches, incomplètes et inconséquentes nous sont revenues de Bruxelles. « S’il y a, » est-il dit, « quelque gloire à n’être pas compris, ou à ne l’être que très-peu, l’auteur de ce petit livre peut se vanter de l’avoir acquise et méritée d’un seul coup. Offert plusieurs fois à divers éditeurs qui le repoussèrent avec horreur, poursuivi et mutilé en 1857 par suite d’un malentendu fort bizarre, lentement rajeuni (?), accru et fortifié pendant quelques années de silence, disparu de nouveau grâce à mon insouciance, ce produit de la Muse des derniers jours, encore avivé par quelques nouvelles touches violentes, ose affronter encore aujourd’hui, pour la troisième fois, le soleil de la sottise.... « Ce livre restera sur toute votre vie comme une tache, » me prédisait dès le commencement un de mes amis. En effet, toutes mes mésaventures lui ont jusqu’à présent donné raison. Mais j’ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l’eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin. » Ces derniers mots donnent la clef des inconséquences dont s’indignaient les simples, et qui n’étaient que forfanteries et mystifications.

Ce qui lui tenait le plus au cœur, c’était le « malentendu » qui lui avait fait attribuer par bon nombre de gens les vices et les crimes qu’il avait dépeints ou analysés. Autant vaudrait accuser de régicide un peintre qui aurait représenté la mort de Céfar. N’ai-je pas entendu moi-même un brave homme porter sérieusement au décompte des mérites de Baudelaire le fait d’avoir maltraité un pauvre vitrier qui n’avait pas de verres de couleur à lui vendre ? Le naïf lecteur de journaux avait pris au positif la fable du Vitrier dans les Poëmes en prose ! Combien d’autres ont tout aussi logiquement accusé l’auteur des Fleurs du mal de férocité, de blasphème, de dépravation et d’hypocrisie religieuse ! Ces accusations, qui l’amusaient lorsqu’elles lui étaient jetées directement dans la discussion par un adversaire irrité et dupe de ses artifices de rhétorique, avaient fini par le lasser lorsqu’il s’était vu composer une légende d’abomination. Il avait été choqué, lors du procès, de trouver si peu d’intelligence ou de bonne foi chez de certains juges de la presse, les uns myopes, les autres tartufes de vertu. Aussi, dans les trois ébauches dont nous parlons ; le projet de se disculper est-il aussitôt retiré qu’annoncé.« Peut-être, dit-il, le ferai-je un jour pour quelques-uns et à une dizaine d’exemplaires » Et encore ce projet ainsi amendé et restreint dans son exécution lui parait-il bientôt superflu. « A quoi bon ?.... Puisque ceux dont l’opinion m’importe m’ont déjà compris, et que les autres ne comprendront jamais ? »

Ce qu’on peut regretter le plus de ce projet abandonné, c’est l’exposition que Baudelaire avait voulu faire de sa méthode et de sa doctrine poétiques. Cette partie, dont le développement eût été si intéressant, gît à l’état de sommaire ou d’enoncé, en quelques lignes, sur un simple feuillet de papier :


Comment la poésie touche à la musique par une prosodie dont les racines plongent plus avant dans l’âme humaine que ne l’indique aucune théorie classique ;

Que la poésie française possède, comme les langues latine et anglaise, une prosodie mystérieuse ―et méconnue ;

Pourquoi tout poëte qui ne sait pas au juste combien chaque mot comporte de rimes, est incapable d’exprimer une idée quelconque ; Que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l’art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante ; qu’elle peut monter à pic vers le ciel sans s’essouffler, ou descendre perpendiculairement vers l’enfer avec la vélocité de toute pesanteur ; qu’elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zig-zag, en figurant une série d’angles superposés ;

Que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique par la possibilité d’exprimer toute sensation de suavité ou d’amertume, de béatitude ou d’horreur, par l’accouplement de tel substantif avec tel adjectif analogue ou contraire.


Ici revient, comme application de ses principes, la prétention d’enseigner à tous venants, et en vingt leçons, l’art d’écrire convenablement une tragédie ou un poëme épique.

« Je me propose, ajoute Baudelaire, pour vérifier de nouveau l’excellence de ma méthode, de l’appliquer prochainement à la célébration des jouissances de la dévotion et des ivresses de la gloire militaire, bien que je ne les aie jamais connues [4].... »

Essaierons-nous à notre tour cette justification à laquelle Baudelaire avait renoncé par fatigue et par ennui ?

Assurément ce n’est pas le courage qui nous manquerait, et les éléments ne nous feraient pas défaut. Si nous ne l’entreprenons point, c’est qu’il nous semble que ce n’en est plus la peine. Les Fleurs du mal ont gagné leur procès en appel au tribunal de la littérature et de l’opinion publique. Les magnifiques plaidoyers de Théophile Gautier, les approbations, tant publiques que particulières, des maîtres de la poésie contemporaine, de Victor Hugo, de Sainte-Beuve, d’Émile Deschamps, etc., etc., ont effacé jusqu’au souvenir de ce « malentendu, » dont notre ami avait été si vivement choqué. Reste le livre, déformais serein et inattaquable, et dont les blessures ont été richement réparées par de nouvelles pousses. Livre, sinon classique, du moins classé, les Fleurs du mal n’ont plus besoin d’être défendues.



[modifier] Notes

  1. Maximes consolantes sur l’amour (Corsaire-Satan du 3 juin 1846.)
  2. Numéro du 1er juin 1855. Les pièces inférées, qui toutes se retrouvent (moins une) sous le même titre, étaient : — Au lecteurRéversibilitéLe Tonneau dela haineConfessionL’Aube spirituelleLa VoluptéVoyage à CythèreA la belle aux cheveux d’or (l’Irréparable) — L’Invitation au voyage — Mœsta et errabunda — La ClocheL’EnnemiLa Vie antérieureLe SpleenRemords posthumesLe GuignonLa BéatriceL’Amour et le crâne.
  3. Il devait y avoir un frontispice, des têtes de pages, des culs-de-lampe, etc., dessinés par Braquemont et historiés de devises latines composées par Baudelaire lui-même. Les dessins ont été faits ; ils existent et n’ont point servi.
  4. « Tâche difficile, écrit-il ailleurs, que de s’élever vers cette insensibilité divine ! car, moi-même, malgré les plus louables efforts, je n’ai su résister au désir de plaire à mes contemporains, ainsi que l’attestent en quelques endroits, apposées comme un fard, certaines basses flatteries adressées à la démocratie ; j’avais mis même quelques ordures pour me faire pardonner la tristesse de mon sujet. Mais meilleurs les journalistes s’étant montrés ingrats envers ces caresses, j’en ai supprimé la trace, autant qu’il m’a été possible, dans cette nouvelle édition. »



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