Dernières années à Paris
Lorsque parut la seconde édition des Fleurs du mal, on peut dire que Baudelaire était en pleine possession de la renommée. Les critiques amères et injustes, dont le livre avait été l’objet, lors de sa première apparition, s’étaient tues à ce second avènement. L’auteur et l’œuvre avaient profité à ces premières attaques qui consolident le succès par la résistance. Ceux qui ont vu Baudelaire à ce moment de sa vie, souriant, frais, jeune encore sous ses longs cheveux blanchissants, ont pu reconnaître en lui l’action salutaire et calmante du temps et de la faveur conquise. Les inimitiés désarmaient ; des sympathies nouvelles, jeunes, venaient à lui. Lorsqu’à la fin de la journée, il descendait sur le boulevard, il trouvait sur son passage toutes les mains ouvertes, et il les serrait toutes, mesurant son exquise politesse sur le degré d’habitude, ou de familiarité. Sous cette impression de bienveillance générale, les âpretés, les méfiances de sa jeunesse avaient disparu. Il était devenu plus qu’indulgent, débonnaire, patient à la sottise et à la contradictions. Chacun trouvait en lui un causeur charmant, commode, suggestif, bon vivant, inoffensif pour tous, paternel et de bon conseil pour les jeunes. Les ouvrages qu’il publia de l’une à l’autre édition des Fleurs du mal, et après la seconde, les Paradis artificiels, le Salon de 1859, la Notice sur Théophile Gautier, les Caricaturistes français et étrangers, les troisième et quatrième volumes de la traduction des œuvres d’Edgar Poë, Aventures de Gordon Pym et Eureka, l’étude sur Constantin Guys et l’étude ― sur Delacroix, enfin les Poëmes en prose, œuvre originale, commencée à l’imitation ou mieux à l’émulation des Fantaisies de Louis Bertrand, mais à laquelle le génie particulier de l’émule enleva bientôt tout caractère d’imitation, tous ces ouvrages, aussi variés que nombreux, fortifièrent le succès du poëte et engraissèrent son laurier. Je ne saurais laisser passer sans mention spéciale le Salon de 1859, qui fut peu remarqué à cause du peu de publicité du recueil, d’ailleurs très-estimable, où il parut. Ce travail, plus développé que les autres œuvres du même genre publiées par Baudelaire (il a soixante pages de Revue, d’un texte compacte), est écrit avec une maturité, une sérénité parfaites. C’est comme le dernier mot, l’expression suprême des idées d’un poëte et d’un littérateur sur l’art contemporain ; c’est le bilan des enthousiasmes, des illusions et aussi des déceptions que nous ont causés, à tous, les artistes dont nous nous sommes tour à tour épris et détachés. L’auteur a mêlé à ses jugements des biographies, des anecdotes, des rêveries poétiques et philosophiques, qui font l’office et l’effet des intermèdes de musique dans une comédie. Au ton dont il parle de ses justiciables, sculpteurs, peintres, graveurs, dessinateurs, on sent qu’il les a aimés et qu’il s’est associé à leur destinée et à leurs efforts. Je note une page saisissante sur l’infortuné Méryon, dont le talent mystérieux et pathétique allait à l’âme de Baudelaire ; plus loin une recommandation chaleureuse et insistante pour un jeune peintre de marines, qu’il avait connu au Havre, M. Boudin. Il est pris de repentirs à l’endroit de tels peintres qu’il avait fort malmenés dans sa jeunesse ; et en même temps il réclame contre l’ingratitude du public envers des artistes bruyamment applaudis il y a trente ans, et depuis lors mis en oubli. C’est une histoire, et c’est une confession. Je ne crois pas que nulle part ailleurs on ait parlé plus complètement, avec une éloquence plus ingénieuse et plus de sympathie des campagnes de l’art contemporain.
Ainsi, il s’acheminait vers cette vie de repos, ordonnée et calme, à laquelle il aspirait depuis longtemps. La petite maison de sa mère à Honfleur et son jardin de fleurs suspendu au bord de la Manche lui apparaissaient comme le nid, comme la retraite prédestinée. Il y expédiait peu à peu les collections de dessins et d’estampes, les tableaux, les livres dont il faisait acquisition dans ses promenades, ou qu’il recevait en présent de ses amis. Selon son projet, sa vie devait se partager entre ces deux séjours : il irait se reposer de l’agitation de Paris en face d’un horizon immuable, au bruit cadencé de l’Océan, de cette mer qu’il avait tant aimée et tant chantée. Il travaillerait là régulièrement, sans trouble, à loisir ; puis, las de solitude et d’infini, il reviendrait chercher la distraction et l’excitation nécessaires pour remettre son esprit en haleine. Il réglerait ici ses affaires avec les éditeurs et les journaux, ferait ses recettes, paierait ses créanciers ; il reverrait le Louvre, les boulevards, les théâtres, visiterait ses amis, et, sa curiosité amusée, ses oreilles repues, il retournerait dans son ermitage. Le plan n’était pas seulement admirable ; il était sage et pratique.
Hélas ! comme le dit Théophile Gautier aux dernières pages de sa biographie d’Honoré de Balzac : « C’était trop beau ! » Baudelaire aussi devait justifier la superstition des musulmans, qui redoutent, comme un avant-coureur de calamités, la plénitude du bonheur.