Charles Vacquerie
Il ne sera pas dit que ce jeune homme, ô deuil !
Se sera de ses mains ouvert l’affreux cercueil
-
-
-
- Où séjourne l’ombre abhorrée,
- Où séjourne l’ombre abhorrée,
-
-
Hélas ! et qu’il aura lui-même dans la mort
De ses jours généreux, encor pleins jusqu’au bord,
-
-
-
- Renversé la coupe dorée,
- Renversé la coupe dorée,
-
-
Et que sa mère, pâle et perdant la raison,
Aura vu rapporter au seuil de sa maison,
-
-
-
- Sous un suaire aux plis funèbres,
- Sous un suaire aux plis funèbres,
-
-
Ce fils, naguère encor pareil au jour qui naît,
Maintenant blême et froid, tel que la mort venait
-
-
-
- De le faire pour les ténèbres ;
- De le faire pour les ténèbres ;
-
-
Il ne sera pas dit qu’il sera mort ainsi,
Qu’il aura, cœur profond et par l’amour saisi,
-
-
-
- Donné sa vie à ma colombe,
- Donné sa vie à ma colombe,
-
-
Et qu’il l’aura suivie au lieu morne et voilé,
Sans que la voix du père à genoux ait parlé
-
-
-
- À cet âme dans cette tombe !
- À cet âme dans cette tombe !
-
-
En présence de tant d’amour et de vertu,
Il ne sera pas dit que je me serai tu,
-
-
-
- Moi qu’attendent les maux sans nombre !
- Moi qu’attendent les maux sans nombre !
-
-
Que je n’aurai point mis sur sa bière un flambeau,
Et que je n’aurai pas devant son noir tombeau
-
-
-
- Fait asseoir une strophe sombre !
-
-
N’ayant pu la sauver, il a voulu mourir.
Sois béni, toi qui, jeune, à l’âge où vient s’offrir
-
-
-
- L’espérance joyeuse encore,
- L’espérance joyeuse encore,
-
-
Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps,
Ayant devant les yeux l’azur de tes vingt ans
-
-
-
- Et le sourire de l’aurore,
- Et le sourire de l’aurore,
-
-
À tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs,
Aux nouvelles amours, aux oublieux désirs
-
-
-
- Par qui toute peine est bannie,
- Par qui toute peine est bannie,
-
-
À l’avenir, trésor des jours à peine éclos,
À la vie, au soleil, préféras sous les flots
-
-
-
- L’étreinte de cette agonie !
- L’étreinte de cette agonie !
-
-
Oh ! quelle sombre joie à cet être charmant
De se voir embrassée au suprême moment
-
-
-
- Par ton doux désespoir fidèle !
- Par ton doux désespoir fidèle !
-
-
La pauvre âme a souri dans l’angoisse, en sentant
À travers l’eau sinistre et l’effroyable instant
-
-
-
- Que tu t’en venais avec elle !
- Que tu t’en venais avec elle !
-
-
Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs.
— Que fais-tu ? disait-elle. — Et lui disait : — Tu meurs ;
-
-
-
- Il faut bien aussi que je meure ! —
- Il faut bien aussi que je meure ! —
-
-
Et, les bras enlacés, doux couple frissonnant,
Ils se sont en allés dans l’ombre ; et, maintenant,
-
-
-
- On entend le fleuve qui pleure.
- On entend le fleuve qui pleure.
-
-
Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux
Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux,
-
-
-
- Qu’à jamais l’aube en ta nuit brille !
- Qu’à jamais l’aube en ta nuit brille !
-
-
Aie à jamais sur toit l’ombre de Dieu penché !
Sois béni sous la pierre où te voilà couché !
-
-
-
- Dors, mon fils, auprès de ma fille !
-
-
Sois béni ! que la brise et que l’oiseau des bois,
Passants mystérieux, de leur plus douce voix
-
-
-
- Te parlent dans ta maison sombre !
- Te parlent dans ta maison sombre !
-
-
Que la source te pleure avec sa goutte d’eau !
Que le frais liseron se glisse en ton tombeau
-
-
-
- Comme une caresse de l’ombre !
- Comme une caresse de l’ombre !
-
-
Oh ! s’immoler, sortir avec l’ange qui sort,
Suivre ce qu’on aima dans l’horreur de la mort,
-
-
-
- Dans le sépulcre ou sur les claies,
- Dans le sépulcre ou sur les claies,
-
-
Donner ses jours, son sang et ses illusions !… —
Jésus baise en pleurant ces saintes actions
-
-
-
- Avec les lèvres de ses plaies.
- Avec les lèvres de ses plaies.
-
-
Rien n’égale ici-bas, rien n’atteint sous les cieux
Ces héros, doucement saignants et radieux,
-
-
-
- Amour, qui n’ont que toi pour règle ;
- Amour, qui n’ont que toi pour règle ;
-
-
Le génie à l’œil fixe, au vaste élan vainqueur,
Lui-même est dépassé par ces essors du cœur ;
-
-
-
- L’ange vole plus haut que l’aigle.
- L’ange vole plus haut que l’aigle.
-
-
Dors ! — Ô mes douloureux et sombres bien-aimés !
Dormez le chaste hymen du sépulcre ! dormez !
-
-
-
- Dormez au bruit du flot qui gronde,
- Dormez au bruit du flot qui gronde,
-
-
Tandis que l’homme souffre, et que le vent lointain
Chasse les noirs vivants à travers le destin,
-
-
-
- Et les marins à travers l’onde !
- Et les marins à travers l’onde !
-
-
Ou plutôt, car la mort n’est pas un lourd sommeil,
Envolez-vous tous deux dans l’abîme vermeil,
-
-
-
- Dans les profonds gouffres de joie,
- Dans les profonds gouffres de joie,
-
-
Où le juste qui meurt semble un soleil levant,
Où la mort au front pâle est comme un lys vivant,
-
-
-
- Où l’ange frissonnant flamboie !
-
-
Fuyez, mes doux oiseaux ! évadez-vous tous deux
Loin de notre nuit froide et loin du mal hideux !
-
-
-
- Franchissez l’éther d’un coup d’aile !
- Franchissez l’éther d’un coup d’aile !
-
-
Volez loin de ce monde, âpre hiver sans clarté,
Vers cette radieuse et bleue éternité,
-
-
-
- Dont l’âme humaine est l’hirondelle !
- Dont l’âme humaine est l’hirondelle !
-
-
Ô chers êtres absents, on ne vous verra plus
Marcher au vert penchant des coteaux chevelus,
-
-
-
- Disant tout bas de douces choses !
- Disant tout bas de douces choses !
-
-
Dans le mois des chansons, des nids et des lilas,
Vous n’irez plus semant des sourires, hélas !
-
-
-
- Vous n’irez plus cueillant des roses !
- Vous n’irez plus cueillant des roses !
-
-
On ne vous verra plus, dans ces sentiers joyeux,
Errer, et, comme si vous évitiez les yeux
-
-
-
- De l’horizon vaste et superbe,
- De l’horizon vaste et superbe,
-
-
Chercher l’obscur asile et le taillis profond
Où passent des rayons qui tremblent, et qui font
-
-
-
- Des taches de soleil sur l’herbe !
- Des taches de soleil sur l’herbe !
-
-
Villequier, Caudebec, et tous ces frais vallons,
Ne vous entendront plus vous écrier : — Allons,
-
-
-
- Le vent est bon, la Seine est belle ! —
- Le vent est bon, la Seine est belle ! —
-
-
Comme ces lieux charmants vont être pleins d’ennui !
Les hardis goëlands ne diront plus : — C’est lui !
-
-
-
- Les fleurs ne diront plus : — C’est elle !
- Les fleurs ne diront plus : — C’est elle !
-
-
Dieu, qui ferme la vie et rouvre l’idéal,
Fait flotter à jamais votre lit nuptial
-
-
-
- Sous le grand dôme aux clairs pilastres ;
- Sous le grand dôme aux clairs pilastres ;
-
-
En vous prenant la terre, il vous prit les douleurs,
Ce père souriant, pour les champs pleins de fleurs,
-
-
-
- Vous donne les cieux remplis d’astres !
-
-
Allez des esprits purs accroître la tribu.
De cette coupe amère où vous n’avez pas bu,
-
-
-
- Hélas ! nous viderons le reste.
- Hélas ! nous viderons le reste.
-
-
Pendant que nous pleurons, de sanglots abreuvés,
Vous, heureux, enivrés de vous-mêmes, vivez
-
-
-
- Dans l’éblouissement céleste !
- Dans l’éblouissement céleste !
-
-
Vivez ! aimez ! ayez les bonheurs infinis.
Oh ! les anges pensifs, bénissant et bénis,
-
-
-
- Savent seuls, sous les sacrés voiles,
- Savent seuls, sous les sacrés voiles,
-
-
Ce qu’il entre d’extase, et d’ombre, et de ciel bleu,
Dans l’éternel baiser de deux âmes que Dieu
-
-
-
- Tout à coup change en deux étoiles !
-
-
-
- Jersey, 4 septembre 1852.