Charlotte Corday

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Charlotte Corday

1840


Introduction[modifier]

Il y a quelques années, un voyageur se mit en marche sur la route de Caen.

Il était parti, un jour de printemps, pour visiter les lieux habités par Charlotte Corday.

On traverse, avant d’arriver à Caen, un pays fertile et couvert d’arbres à fruits. La Normandie est un vaste pommier ; à l’ombre de ce pommier s’étend une prairie sans fin, où paissent à l’abandon de grands bœufs et de belles vaches nonchalantes qui ont de l’herbe jusqu’au-dessus des flancs. Quelquefois même ces herbes sont si hautes que, dans certains prés, les bêtes errantes ou agenouillées laissent apercevoir seulement le bout de leurs cornes. Les paysannes qu’on rencontre se ressentent de cette abondance ; quelques-unes allaitent de leurs puissantes mamelles de beaux enfants frais et joufflus qui leur sourient bravement. Les hommes gardent leurs troupeaux ou passent la herse sur les glèbes grasses et molles à l’aide de forts chevaux, dont la croupe gris-pommelé ressemble, pour la couleur, au ciel de Normandie. Comme on était alors au mois de juin, les pommiers fleuris couvraient la route d’une neige fine et odorante que le vent chassait par bouffées sur des nappes de verdure.

Ces arbres prenaient le long de la route mille formes extraordinaires : les uns, à demi renversés, laissaient pendre tout d’un côté leur chevelure blanche et poudrée à fleurs, tandis que d’autres relevaient superbement la tête et s’alignaient avec ordre devant notre passage, comme des soldats un jour de revue. Quelques propriétaires leur donnaient en marchant sur la route un regard d’espérance : ces fleurs promettaient des fruits, et la récolte des pommes est la vendange de la Normandie.

J’eus occasion, chemin faisant, d’observer, jusque dans les détails les plus minutieux, les mœurs normandes, qui sont surtout entachées d’avarice et de chicane. De Paris à Mantes, on lit sur les méchantes auberges de la route cette formule consacrée : « Ici on » DONNE « à boire et à manger. » Passé Mantes, les aubergistes normands, qui craignent d’être pris au mot, font écrire sur leurs volets : « Ici on » VEND « à boire et à manger. »

Je me consolai des habitants sur la nature, qui, sans être très variée, avait un caractère de force, de fécondité et d’abondance tout nouveau pour moi ; la terre me surprenait par ses largesses ; on eût dit la vieille mère Cybèle, avec son teint fauve et ses grappes de mamelles gonflées de lait.

Caen s’annonce de loin par une futaie de flèches d’églises et de clochers. Je fis mon entrée par la grande route, un dimanche qu’il tonnait ; les faubourgs se montrèrent à moi dans un orage, au chant des cloches, au croassement des corbeaux et aux grondements de la foudre. C’était un jour favorable pour voir cette ville ancienne et curieuse ; je visitai les églises, je remarquai de vieilles maisons encadrées dans une bordure de bois bizarrement sculptée, j’admirai la forme singulière de la ville, qui dessine un fer à cheval. La Providence ou le hasard se plaît quelquefois à écrire l’histoire avec des lignes de maçonnerie : tout le monde sait que Caen, sous Guillaume-le-Conquérant, et à plusieurs autres reprises, donna aux Anglais de violents coups de pieds de cheval dont l’Angleterre garde la marque.

Caen était avant tout, pour moi, la ville de Charlotte Corday. Humble pèlerin, je venais retrouver quelques traces de sa vie dans les lieux habités par cette femme historique, et jamais pieux visiteur de Notre-Dame del Pilar ou de Sainte-Ursule, tout chargé de coquilles, n’eut plus de dévotion pour sa sainte. Je cherchais son souffle dans l’air, sa voix dans le bruit du vent ou des feuilles, la marque de ses pieds sur le sable ; mais je ne tardai pas à reconnaître que ses pas étaient effacés du sable, et sa mémoire du cœur des hommes.

Je m’adressai à tout venant :

— Monsieur, pourriez-vous m’indiquer, dans la ville, la maison qu’habitait Charlotte Corday ?

— Monsieur, voici celle de Malherbe.

— Ce n’est pas cela que je vous demande.

— Un grand poète, monsieur !

« Enfin Malherbe vint ! » 

— Je vous parle de Charlotte Corday.

— Si vous êtes curieux de connaître les deux salamandres de pierre qui surmontaient l’entrée…

— Monsieur, peu m’importe. Ainsi vous ne pouvez me donner sur elle aucun renseignement ?

— Si fait. François Malherbe était le fils d’un conseiller au bailliage…

— Ah ! faites-moi grâce de votre Malherbe, le plus sec et le plus filandreux rimeur que je sache.

D’autres me répondaient gravement :

— Je ne connais pas cette dame-là dans la ville ; adressez-vous au bureau de poste.

Cette indifférence me navra. Soyez donc femme ; ayez pour vous la jeunesse, la beauté, l’amour ; sacrifiez tout cela à une action que vous croyez généreuse, pour que, trente ans plus tard, un étranger vienne parler de vous, sur le sol même que vous avez foulé, sans réveiller aucun souvenir dans le cœur de vos concitoyens ! Les hommes de la terreur étaient plus justes envers cette femme : ils voulaient faire abattre sa maison, y semer du sel, et planter sur la place vide un poteau, avec cette inscription : « Ici fut la maison de Charlotte Corday ! »

Dans le mouvement de réaction thermidorienne, il avait été question d’élever, au milieu de la ville de Caen, un monument à cette femme extraordinaire. Ce projet n’eut pas de suite. Il faut s’en réjouir ; car une statue en l’honneur de Charlotte Corday, aurait été, sous ce règne sanglant des idées modérées, un monument élevé à l’assassinat. Puisse le monument que vous consacre ici l’auteur, bien fragile, bien pauvre et bien éphémère sans doute, de papier et non de bronze, ranimer quelque mémoire autour de votre nom, ô Charlotte ! Mais une mémoire pure qui dégage l’intention du fait, et qui pardonne à votre grand cœur sans amnistier votre main.

Cette ignorance des habitants de Caen et le peu de souvenir que Charlotte Corday a laissé dans la ville s’expliquent, au reste, par la vie ordinaire et cachée qu’elle y menait avant ce grand coup d’éclat dont Paris fut le théâtre. Mademoiselle Marie-Charlotte de Corday, petite-fille de Pierre Corneille, sortait d’une famille noble, mais ruinée. Il y a dans les familles des décadences qui répètent en petit celles des empires ; chaque jour, quelque chose se détache des prospérités anciennes ; la pente qui mène à la misère se fait plus rapide ; les enfants se séparent des pères, les pères des enfants ; tout va ainsi dépérissant jusqu’à une catastrophe dernière et théâtrale, qui abaisse le rideau sur une mort violente.

Charlotte était née dans un village, à Saint-Saturnin-les-Ligneries ou les Vignaux. Elle passa, comme Jeanne d’Arc, sa première enfance au milieu des champs : vêtue d’une robe de toile rouge, les épaules et les bras nus, elle courait, les cheveux au vent, sous la forêt de pommiers qui borde la route. On m’a montré sa maison ; la toiture de chaume a été renouvelée par de la tuile.

Il y a une cour avec un pommier au milieu, une cloche, un puits, un mur qui l’enclot, et une touffe de lierre qui jette son manteau sur l’épaule du mur.

On montre aussi près de Saint-Saturnin une source perdue sous des osiers et des joncs ; quelques vieillards m’ont assuré avoir vu Charlotte, encore enfant, y puiser de l’eau dans le creux de sa main. Ce ruisseau obscur et perdu sous l’herbe, mais qui sort sans doute quelque part de sa solitude et de son silence, pour se mêler aux torrents écumeux, et souvent même aux combats des hommes, m’a semblé une image touchante de la vie de Charlotte Corday ; calme et limpide à l’ombre des branches, mais troublée plus tard si profondément dans nos grandes villes, au contact des révolutions.

Charlotte Corday quitta la vie des champs, cette vie libre et charmante au grand air, pour entrer à Caen au couvent de la Sainte-Trinité, dont était abbesse madame de Belzunce. Cet établissement, fondé par la reine Mathilde, femme de Guillaume-le-Conquérant, avait acquis, avec le temps, de grands revenus et de hautes prérogatives. Les religieuses, soumises à la règle de saint Benoît, portaient le vêtement noir, excepté la guimpe et le bandeau, qui étaient blancs. Elles vivaient sous le même toit, mais sans clôture, et pouvaient prendre chez elles une ou deux pensionnaires. Charlotte Corday fut reçue dans le couvent, avec sa sœur, par madame de Lauvagny, leur tante, qui avait fait ses vœux. Les bâtiments vastes et superbes s’étendaient au dos d’une petite colline, avec des jardins, des cours et des oratoires. L’église, qui subsiste encore, et qu’on répare à cette heure, est un édifice très curieux, dans le style anglo-normand ; son extérieur froid, grave, recueilli, peu ouvert de portes et de fenêtres, lui donne l’air d’une nonne en prière et voilée. Quand nous visitâmes cette église, c’était le soir ; quelques ouvriers, occupés aux cintres du portail, laissaient tomber leurs derniers coups de marteaux ; un vol perpétuel de corbeaux couronnait les tours, où le vent s’engouffrait avec des gémissements ; la lune se levait derrière dans un nuage blanc, comme une pâle religieuse dans sa guimpe de batiste ; je compris alors le jour mélancolique que la vue des lieux jette sur les souvenirs de l’histoire. Charlotte Corday a dû prendre à l’Abbaye-des-Dames cette tournure d’esprit sombre et sévère qui, excitée plus tard par les événements, éclata en une action tragique.

Je tiens d’une vieille religieuse, que mademoiselle Corday se jeta d’abord dans la dévotion avec toute l’ardeur d’une tête exaltée. Seulement elle mêlait à ce zèle un fond d’orgueil et d’obstination qui lui attira souvent les réprimandes de sa tante. Elle apprit dans la maison à écrire, à faire de la musique et à dessiner, mais elle témoigna toujours beaucoup de répugnance pour les autres travaux de femme ; cette main virile n’était pas faite pour tenir l’aiguille. Quand elle eut accompli sa dix-septième année, comme ses goûts n’étaient point arrêtés sur le cloître, et que la révolution, encore lointaine il est vrai, mais déjà menaçante, détournait beaucoup de femmes de la vie religieuse, mademoiselle de Corday quitta l’abbaye de la Trinité pour habiter à Caen la maison de madame de Bretteville. Après de longues démarches, je suis enfin parvenu à découvrir cette maison où s’écoulèrent les années sérieuses et adultes de Charlotte Corday ; elle est située rue Saint-Jean, n° 148, vis-à-v0is la rue des Carmes ; quoique réparée à neuf, cette maison a subi peu de changements, et il est aisé de deviner son ancienne forme sous les nouvelles retouches. J’ai d’ailleurs été aidé dans ce travail, sur les lieux, par le propriétaire, M. Lebidois. Cette maison, cachée au fond d’une petite cour, a un caractère singulièrement historique ; on comprend qu’une résolution sombre, méditée et terrible, ait pu mûrir sous ces toits humides et recouverts d’une crasse de mousse, dans une chambre mal éclairée, devant une fenêtre morne et solitaire, où la pensée n’était jamais distraite par le spectacle de la rue. Les changements, ou, si vous voulez, les réparations, consistent, comme de rigueur, en un badigeon à la chaux qui a recouvert la pierre ; les anciens vitraux de la fenêtre, à compartiments et à mailles de plomb, ont été remplacés par un châssis à grands verres de Bohême ; la cour, autrefois pavée en grès, est maintenant dallée, pour empêcher l’herbe d’y croître et l’humidité de suinter ; le soleil n’y luit presque jamais ; ces lieux sévères et froids m’ont paru attristés d’une ombre éternelle. L’escalier massif qui mène à la chambre de mademoiselle de Corday, est en pierre, avec une rampe à volute. Comme un moine italien colle ses lèvres aux marches de la Scala-Santa, moi, simple voyageur, j’attachai quelques instants mes regards attristés aux marches rigides de cet escalier de pierre, que Charlotte Corday descendit, le mardi 9 juillet 1793, pour ne plus jamais le remonter.

J’ai aussi été servi dans cette visite des localités par les souvenirs d’un ancien tourneur en bois, qui, alors enfant, occupait avec sa mère la boutique située sur le devant de la rue. — Je la vois encore, me disait-il, dans ce coin de la cour du côté du puits, avec une amazone bleue, un chapeau de feutre conique et relevé de rubans, une gaze posée sur les seins ; c’était une fière et belle personne qui ne chantait pas comme les autres filles, qui riait peu, et qui passait son temps à lire.

Le seul souvenir, en effet, que Charlotte Corday ait laissé dans la ville de Caen, est un souvenir de beauté studieuse et grave ; cette remarque nous semble d’autant plus importante que presque toutes les femmes du pays sont belles. Seules, en France, elles savent porter leur tête : cela tient aux casques, aux pyramides et aux cathédrales, aux obélisques, et généralement à toutes ces constructions de dentelles nouées sous le cou, qui forment la toilette du dimanche. Caen touche de près au pays de Caux, cette Géorgie de la France. Je profitai de mon voyage à Caen pour aller voir la mer, qui est à quatre lieues de la ville. Je pris le chemin de la Délivrande ; c’est une route large, plate et uniforme, comme toutes les routes de la Normandie ; quelques flèches d’église, qui se dressent de temps en temps au-dessus des villages couchés au loin dans la plaine, font cependant lever çà et là dans la tête du voyageur, de grandes pensées.

J’arrivai par un beau ciel à la Délivrande. L’église, qui a donné son nom au village, possède une statue miraculeuse de la sainte Vierge, devant laquelle les pêcheurs suspendent leurs vestes humides d’eau salée et des débris de voile après un orage. De la Délivrande à Courseulles il n’y a plus qu’une demi-lieue : on ne tarde pas à recevoir dans la figure une brise fraîche et mouillée, et à entendre un bruit dans le lointain : c’est le souffle de la voix de l’Océan.

La terre, engraissée d’algues et de plantes salées que la mer en son flux pousse vers le rivage, étale aux yeux une végétation plus riche qu’aux environs de Caen. Un sainfoin ardent y croît par larges nappes qui rougissent au soleil comme des champs de charbon allumés. De grands oiseaux marins fendent l’air et se poursuivent en jetant des cris.

Courseulles est un gros bourg avec une flèche d’église fort élancée et entourée de tombeaux : il y a deux choses bien placées au bord de la mer, c’est une flèche d’église et un cimetière : — le mât éternel et le port.

Ce bourg dérobe entièrement le spectacle des eaux ; on n’aperçoit la mer que quand on l’a tout à fait à ses pieds. Il était deux heures ; je vis l’Océan dans son flux. Il emplissait jusqu’aux bords le bassin de sable que Dieu lui a donné pour le contenir. Le vent venait de tomber, et les vagues apportées vers le rivage par la seule force de cette grande masse d’eau venaient s’y briser lourdement : c’était un mouvement mécanique plein de monotonie et de grandeur. On a tort de croire la mer plus belle à voir quand elle s’agite que quand elle reste calme : rien, au contraire, n’égale alors la force et la majesté de cette reine, terrible jusque dans son sourire.

Sur le rivage, il y avait un cheval en liberté qui broutait du sainfoin dans un champ. Il s’interrompait de temps en temps pour regarder les flots et pour hennir. Quoique accoutumé sans doute à ce spectacle, le noble animal contemplait la mer dans son flux avec une grave surprise. Il fallait cet accompagnement au tableau ; les anciens l’avaient bien compris, eux qui ont fait sortir le cheval de la terre sous un coup du trident de Neptune.

La mer est elle-même, en effet, une fougueuse cavale tenue en frein par la main de Dieu.

Nous n’étions que deux hommes sur le sable, moi et un prêtre qui lisait son bréviaire en se promenant. Le bruit des versets saints se mêlait sur ses lèvres au murmure éternel de l’Océan débordé. Je me pris alors à envier, moi pauvre voyageur inquiet et tumultueux, le sort de ce prêtre qui passe sa vie uniforme, sérieuse et calme, entre l’Océan et la Bible, ces deux mers.

On ne découvrait aucun vaisseau, et j’avoue que je ne m’en plaignais pas, au contraire : tout ce qui m’eût rappelé l’homme, l’industrie et le commerce, m’eût gêné dans ce moment-là. J’aime mieux la mer abandonnée à elle-même, le grand désert d’eau, que cette forêt de mâts à laquelle on donne le nom de port. Il faut à la mer la solitude : on ne peut alors la regarder, sombre et immense qu’elle est, sans penser à cette grande mélancolie de l’esprit de Dieu porté sur les flots. Je regardais profondément ce grand spectacle, quand le prêtre, qui avait fini de réciter ses vêpres à demi voix, vint s’asseoir à côté de moi sur le sable. C’était un homme qui penchait vers l’éternité ; quelques mèches de cheveux blancs tombaient sur sa soutane noire, et ses mains ridées agrafèrent soigneusement la fermeture du bréviaire.

— Vous êtes artiste ? me demanda-t-il ; vous venez sans doute visiter nos sites et nos points de vue ?

— Non, lui dis-je, je suis venu à Caen pour recueillir quelques renseignements sur une femme.

— Pourriez-vous me dire son nom ?

— L’histoire la nomme Charlotte Corday.

Le vieillard prit un air réfléchi, et sembla fouiller quelques instants dans sa mémoire.

— Oui, me dit-il enfin, je l’ai vue.

Ce prêtre me sembla plus beau qu’auparavant ; je le pressai d’un regard curieux.

— C’est bien cela, reprit-il, comme déroulant dans sa tête la chaîne rouillée de ses souvenirs ; j’étais alors sous-diacre ; je venais vers trois heures réciter l’office au bord de l’Océan. Un jour, je vis, à peu près à la place où nous sommes, une jeune fille assise qui lisait. La mer était mauvaise ; le vent soufflait par bourrasques et jetait de grosses vagues sur le sable. Les yeux de la jeune fille quittèrent bientôt son livre pour s’arrêter sur le spectacle bouleversé des flots. Elle resta plus d’une heure dans une attitude pensive et recueillie. Comme j’avais fini mes devoirs, je m’approchai d’elle. Un regard indiscret jeté au livre qu’elle tenait négligemment sur ses genoux, m’apprit que c’était un ouvrage de Raynal. Je me souvins alors d’avoir rencontré cette demoiselle à Caen, à l’hôtel de Faudoas, où elle avait une grande réputation d’esprit. Comme elle semblait absorbée dans une sombre méditation, j’attendais qu’elle tournât ses yeux vers moi, pour rompre le silence. Elle me reconnut quoique nous ne nous fussions vus qu’une seule fois.

— Quel grand spectacle, me dit-elle, que celui de la mer ! — Oui, surtout, lui répondis-je, quand elle est comme aujourd’hui, mutine et turbulente. — Oh ! reprit-elle, celle-ci au moins s’apaise et rentre dans le devoir au moindre signe du Créateur ; mais il est un autre océan furieux dont rien ne peut réfréner l’audace. — Lequel ? lui dis-je. — C’est le peuple, répondit- elle.

Nous gardâmes un moment le silence ; un léger crépuscule commençait à descendre sur l’Océan, et des brumes violettes fumaient à l’horizon.

Le prêtre continua :

— Oui, lui dis-je en reprenant son idée, le flot révolté respecte au moins la limite que le doigt de Dieu lui a prescrite : « Huc usque venies et non ibis amplius », tandis que le flot populaire, une fois lâché et sorti de son repos, ne connaît plus aucune borne.

Elle parut longtemps réfléchir ; puis, rejetant en arrière ses longs cheveux châtains et prenant un air inspiré qui m’éblouit :

— Que savez-vous, me répondit-elle d’une voix forte, si ce flot, qui vous paraît si terrible et si menaçant, ne s’arrêtera pas seulement devant le doigt d’une femme ?

— Lorsque ce que vous savez arriva, ajouta le vieillard, je me souvins de cette parole.

Depuis quelques instants je regardais instinctivement cette vaste mer qu’avait regardée Charlotte Corday.

— Oui, c’était une femme de grand cœur, ajouta le prêtre comme se parlant à lui-même, mais la religion défend de tuer : « Abhorret Ecclesia a sanguine ».

Le vieux prêtre s’éloigna. Mes yeux restèrent attachés sur la vaste mer, d’où je cherchais, pour ainsi dire, à dégager une image de femme.

Charlotte Corday vivait solitairement à Caen, chez sa tante. Elle passait presque tout son temps à la lecture de Plutarque, de Jean-Jacques Rousseau et de Corneille, ses auteurs de prédilection. C’était une âme dévouée et sensible à toutes influences ; la philosophie du dernier siècle en fit une héroïne : le christianisme en eût fait une sainte.

Elle était surtout liée, à Caen, avec… Léonore de Faudoas, sa camarade d’enfance, guillotinée à seize ans.

Mademoiselle de Corday fréquentait avec sa tante les premières maisons de la ville, où elle passait pour une fille instruite et aimable. On blâmait seulement ses manières, qui semblaient un peu masculines pour le temps ; ses amies, c’est-à-dire ses rivales, disaient que c’était un garçon déguisé en demoiselle. Cette disposition à sortir de son sexe lui venait sans doute de la force et de l’exaltation de ses sentiments. Elle préludait sans le savoir aux femmes fortes du dix-neuvième siècle, madame de Staël et Georges Sand.

J’ai vu à Caen un vieillard qu’on me donna pour avoir été épris dans sa jeunesse de Charlotte Corday. « C’était, me dit-il, une de ces femmes belles et imposantes qu’on aime à l’adoration, sans jamais oser leur dire qu’on les aime. Elle avait les cheveux et les sourcils châtains, le tour du visage de forme ovale, le nez profilé avec grâce, le teint d’une fraîcheur de rose, la bouche bien garnie, les seins d’une Vénus (les hommes d’alors voyaient Vénus partout), les mains blanches et effilées comme une Italienne. Mais ce qu’elle possédait encore de plus remarquable et ce qui allait le mieux au cœur de toute sa personne, c’était la voix. Figurez-vous un timbre angélique : si l’on pouvait noter la parole comme on fait du chant, je vous la rendrais sensible maintenant sur le papier, tant cette voix m’est restée dans l’oreille. Je rencontrais quelquefois mademoiselle de Corday à l’hôtel de Faudoas. Elle parlait rarement et semblait beaucoup réfléchir. C’était une créature parfaite et pleine de grâces, qu’on eût pu surnommer à juste titre la vierge des Girondins. »

Le gouvernement révolutionnaire, sachant l’empire qu’exerce la beauté, s’appliqua de toute ses forces à effacer cette auréole du nom de Charlotte Corday. Il fit insérer les lignes suivantes dans la « Gazette nationale », avec ordre aux feuilles de province de les reproduire : « Cette femme, qu’on a dit fort jolie, n’était pas jolie : c’était une « virago » plus charnue que fraîche, avec un maintien hommasse et une stature garçonnière, sans grâce, malpropre, comme le sont presque tous les philosophes et les beaux esprits femelles. Sa tête était une furie de lectures de toute espèce. Sa figure était dure, insolente, érysipélateuse et commune ; mais une peau blanche et sanguine, de l’embonpoint, de la jeunesse, et une évidence fameuse, voilà de quoi être belle dans un interrogatoire… Charlotte Corday avait vingt-cinq ans ; c’est être, dans nos mœurs, presque vieille fille. »

Malgré tous ces efforts, la vérité a prévalu, et la tête de Charlotte Corday est restée belle sous les injures de certaines feuilles de la Montagne, comme sous les soufflets du bourreau.

Les affections politiques de mademoiselle de Corday se rattachaient toutes au parti de la Gironde, dont Marat se montra l’ennemi le plus acharné. Depuis six mois, les déclamations de la feuille l’« Ami du peuple » portaient sur Buzot, sur Dumouriez, sur Lafayette, sur Barbaroux. Marat était le Caton de la révolution française ; la conclusion de toutes les diatribes de sa feuille, de tous ses discours à la tribune, était : Donc il faut détruire la Gironde.

On sait qu’avec cette patience et cette ténacité qui, dans les temps de révolution, équivalent au génie, Marat vint à bout de son œuvre. Il « passa », comme il le dit lui-même, « le balai » dans la Convention.

Comme je tenais à recueillir tous les témoignages, je hasardai, dès mon retour à Paris, une visite chez la sœur de Marat qui vit encore. Elle a, dit-on, refusé autrefois de se marier, pour ne point perdre un nom dont elle se fait gloire.

C’était un jour de pluie.

Rue de la Barillerie, n° 32 (c’est l’adresse que m’avait indiquée le grand statuaire David), je rencontrai une allée étroite et sombre, gardée par une porte basse. Sur le mur, je lus ces mots : « Le portier est au deuxième. » Je montai.

Au second étage, je demandai mademoiselle Marat. Le portier et sa femme s’entre-regardèrent en silence. — C’est ici ? — Oui, monsieur. — Elle est chez elle ? — Toujours ; cette pauvre fille est paralysée des jambes. — À quel étage ? — Au « cintième », la porte à droite.

La femme du portier, qui jusque-là m’avait regardé sans rien dire, ajouta d’une voix goguenarde : — Ce n’est pas une jeune fille, oui-dà !

Je continuai à monter. L’escalier devenait de plus en plus raide. Les murs sans badigeon étalaient au grand jour la sale nudité du plâtre. Arrivé tout en haut devant une porte mal close, je frappai. Après quelques instants d’attente durant lesquels je donnai un dernier coup d’œil au délabrement des lieux, on ouvrit. Je demeurai frappé de stupeur. L’être qui venait d’ouvrir et qui me regardait, c’était Marat.

On m’avait averti de cette ressemblance presque surnaturelle entre le frère et la sœur, mais je ne la croyais pas possible à ce degré-là. Son vêtement douteux prêtait encore à l’illusion. Elle était coiffée d’une serviette blanche qui laissait passer très peu de cheveux. Cette serviette me fit souvenir que Marat avait la tête ainsi couverte, quand il fut tué dans son bain.

Je fis la question d’usage : — Mademoiselle Marat ?

Elle fixa sur moi deux yeux noirs et perçants. — C’est ici, entrez.

Elle me fit passer par un cabinet sombre où l’on voyait confusément une manière de lit. Ce cabinet donnait dans une chambre unique, assez propre, mais misérable. Il y avait pour tous meubles, trois chaises, une table, une cage où chantaient deux serins, et une armoire ouverte qui contenait quelques livres. L’une des vitres de la fenêtre ayant été brisée, on l’avait remplacée par une feuille de papier huileuse qui jetait dans la chambre, par le temps de pluie qu’il faisait, un jour gras et terne.

Je ne pus m’empêcher, en voyant toute cette misère, de songer au désintéressement de ces rois révolutionnaires qui avaient tenu dans leurs mains toutes les fortunes avec toutes les têtes, et qui étaient morts laissant leur veuve ou leur sœur, au cinquième étage, dans une mansarde, sans linge et peut-être sans feu l’hiver.

La sœur de Marat se plaça dans une chaise à bras et m’invita à m’asseoir à côté d’elle. Je lui dis mon nom. Quand elle fut instruite du but de ma visite, je hasardai quelques questions sur son frère. Elle me parla, je l’avoue, plutôt de la révolution que de Marat. Je fus surpris de trouver sous les vêtements et les dehors d’une femme du peuple, un langage assez correct, précis et véhément. J’y reconnus toutes les idées et souvent même les expressions de son frère. Aussi me faisait-elle, au jour taciturne qui régnait dans cette chambre, un effet particulier. La terreur qui s’attache aux hommes et aux choses de 93 me pénétrait peu à peu. J’avais froid. Cette femme me paraissait moins la sœur de Marat que son ombre. Je l’écoutai en silence.

Les paroles qui tombaient de sa bouche étaient à la vérité des paroles rigides. — On ne fonde pas, me disait-elle, une république avec de l’or ni avec des ambitions, mais avec des vertus. Il faut « moraliser » le peuple. Une république veut des hommes purs que l’attrait des richesses et les séductions des femmes trouvent inflexibles. Il n’y a pas d’autre gloire sur la terre que de travailler pour le maintien des devoirs et des lois. Cicéron est grand parce qu’il a déjoué les desseins de Catilina et défendu la liberté de Rome. Mon frère lui-même ne m’est quelque chose que parce qu’il a travaillé toute sa vie à détruire les factions et à établir le bien du peuple, autrement je le renierais. Monsieur, retenez bien ceci : ce n’est pas la liberté d’un parti qu’il faut vouloir, c’est la liberté de tous, et cette liberté-là ne s’acquiert que par des mœurs austères. Il faut savoir au besoin sacrifier sa vie et celle de ses concitoyens pour maintenir le bien général. Mon frère est mort à l’œuvre. On aura beau faire, l’on n’effacera pas sa mémoire.

Elle me parla ensuite de Robespierre avec amertume : — Il n’y avait rien de commun, ajouta-t-elle, entre lui et Marat. Si mon frère eût vécu, les têtes de Danton et de Camille Desmoulins ne seraient pas tombées.

Interrogée si son frère avait été vraiment médecin des écuries du comte d’Artois : — Oui, me dit-elle, c’est la vérité. Aussi fut-il poursuivi plus tard par une foule de comtesses et de marquises qui venaient chez lui l’engager à déserter la cause du peuple. Le bruit courut même alors par la ville qu’il s’était vendu pour un château. Monsieur, ajouta-t-elle en me montrant avec orgueil son misérable réduit, regardez, je suis sa sœur et son unique héritière : voici mon château.

Je la surpris plusieurs fois à fixer sur moi des regards méfiants et inquisiteurs. L’humeur soupçonneuse des révolutionnaires de 93 ne s’était point endormie chez elle avec les années. Elle m’avoua même qu’elle avait besoin de renseignements sur mon « civisme ». Je la vis s’emporter aussi à quelques observations que je lui fis : c’était bien le sang de Marat. Les principes que son frère avaient défendus lui semblaient seuls dignes d’intérêt ; les détails de sa vie intime rentraient, selon elle, dans les conditions de l’homme, être calamiteux et passager, que la mort efface sous peu de terre.

J’obtins cependant d’elle, à force d’instances, quelques renseignements sur la vie et les habitudes de l’Ami du peuple.

Elle parla ensuite de Charlotte Corday comme d’une aventurière et d’une fille de mauvaise vie.

Je me levai pour sortir. — Monsieur, me dit-elle, revenez dans quinze jours, je vous donnerai d’autres détails, si je ne suis pas morte ; car, dans l’état de maladie et de vieillesse où vous me voyez, je m’éteindrai subitement. Un jour, demain peut-être, en ouvrant la porte, l’on me trouvera morte ; mais je ne m’en afflige aucunement ; la mort n’est un mal que pour ceux qui ont la conscience troublée. Moi, qui suis sur le bord de la fosse et qui vous parle, je sais qu’on quitte la vie sans regret quand on se sent pur. Mon frère est mort pauvre et victime de son dévouement à la patrie ; c’est là toute sa gloire.

Je sortis avec un poids sur le cœur. — Voilà des gens, me suis-je dit, qui voulaient le bien de l’humanité, qui poursuivirent ce rêve jusqu’à la mort avec un désintéressement héroïque, et qui ne sont guère arrivés (jusqu’ici du moins) qu’à une renommée sanglante, qu’à une œuvre éphémère.

— Oh ! c’est trop peu que de l’homme pour rien fonder de glorieux et de solide ; il faut que Dieu y mette la main !

Le caractère de Marat a été refait sur son crâne, sur sa figure, sur l’ensemble de son système physiologique.

Il reste de Marat un portrait peint et un masque de plâtre ; le portrait est de David ; le plâtre a été moulé sur la figure du mort. La tête de Marat, cette grande agitation calmée tout à coup par le froid de l’agonie, garde sur ses traits ravagés des traces anciennes de lassitude et d’altération ; les joues maigres et souffrantes se creusent en deux profonds puits de larmes, les lèvres molles se contractent amèrement. Il se mourait depuis longtemps, et Charlotte Corday n’a guère assassiné qu’un cadavre.

L’organisation de Marat l’appelait bien plutôt à la douceur et à la sensibilité qu’à la cruauté bestiale. Il avait la fibre délicate, la charnure molle, les lèvres épaisses (grand signe de bonté), la tête disposée à l’amour du genre humain ; le front n’était pas très élevé ; mais, outre ce qui dominait en Marat, c’était le tempérament révolutionnaire ; nous remarquerons, en passant, que les fronts énormes contiennent des facultés vastes, mais oisives ; les hommes d’action comme Richelieu, comme Robespierre, comme Saint-Just, ont le front renversé et coupant, le front en hache.

Ses opinions ont été rétablies entièrement sur ses écrits.

Marat se définissait lui-même le bouc émissaire qui se charge, en passant, de tous les maux et de toutes les puanteurs de l’humanité. Il y avait dix siècles d’oppression, de misère, de souffrance sur cet enfant du peuple, laid, maigre, contrefait, mal venu, qui retourne, impatient et irrité, sa dent contre ses maîtres. Ce petit homme, sur les pieds duquel toute une société a marché ; ce médecin, qui porte dans son corps malade et lépreux les ordures, la pâleur et la fièvre des hôpitaux ; ce journaliste inquiet, soupçonneux, méfiant, lâché dans la révolution comme un dogue vigilant dans une ville nouvelle et peu sûre pour y faire le guet ; cet œil du peuple, qui va rôdant çà et là pour découvrir les traîtres ; cet homme-anathème, qui prend sur sa tête maudite et calomniée tout l’odieux des mesures de sang, ne nous semble pas avoir été compris jusqu’à ce jour.

Sans doute, il eût été plus facile pour nous et plus vite fait de déclarer, selon l’opinion du vulgaire, Marat, « un tigre altéré de sang » ; cela nous eût épargné beaucoup de recherches, beaucoup de contradictions et beaucoup d’ennemis ; mais quoique nous fussions arrivé à cette étude avec le préjugé commun, nous n’avons pas tardé à nous trouver désarmé par la force du sentiment contraire. Toutes les idées qu’on se fait habituellement de Marat sont fausses. On le représente comme un tribun allant chercher ses paroles dans la boue du ruisseau, et Marat était, au contraire, un savant, un lettré, qui avait passé toute sa vie dans le cabinet, à des travaux de médecine, de science naturelle et d’histoire. Il y a quelques années, l’administration du Jardin-des-Plantes fit emplette d’une boîte contenant des instruments de physique ; par un hasard singulier, une partie de ces instruments avait servi à Marat pour ses expériences sur la lumière ; l’autre avait appartenu au comte de Provence, depuis Louis XVIII.

Si nous avons pris la peine de redresser les opinions fausses qui s’attachent à cet homme, ce n’est point pour le stérile et frivole plaisir d’avoir raison contre l’histoire ; mais c’est que derrière la haine affectée à Marat se cache une haine sourde et hypocrite contre la révolution. Trop longtemps on s’est servi du fantôme de la terreur, comme d’un épouvantail, pour écarter du nouveau mouvement politique les esprits faibles et timorés. Le moment est venu de dissiper ces ombres et de faire évanouir les nuages qui obscurcissent nos destinées. Sans prétendre imposer à l’avenir des hommes politiques de la nature de Robespierre et de Marat, car chaque âge amène avec de nouveaux besoins de nouvelles facultés, nous croyons qu’on doit rattacher l’œuvre de la démocratie à l’idée de ces grands philosophes de la Montagne.

Nul, certes, ne nous accusera de vouloir nous faire coupeur de têtes ; nous avons horreur du sang, et si nous désirons encore une réforme dans l’État, nous l’appelons par des moyens sages et pacifiques. Nous croyons même avoir fait preuve d’impartialité en rendant justice, dans notre livre, à des acteurs bien différents, qui ont dû se haïr et se mépriser les uns les autres durant leur vie. L’histoire, calme et grande, parce qu’elle est éternelle, ne peut descendre de ses hauteurs solennelles aux inimitiés passagères des partis ; tout en plaçant l’erreur d’un côté et la vérité de l’autre, elle doit peser avec une balance équitable le caractère et les actions des hommes. Nous sommes indulgent envers Louis XVI, tout en donnant raison à ses juges.

Nous avons vu beaucoup d’amis et d’ennemis de Marat qui ont vécu dans son intimité ; nous avons recueilli de leur bouche des témoignages curieux ; en vérité, nous croyons plutôt à cette tradition vivante qu’à l’histoire écrite : celle-là, en effet, n’a ni orgueil ni intérêt à tromper ; elle dit ce qu’elle a vu et rien de plus ; si la mémoire lui manque quelquefois, le sentiment qu’elle attache aux hommes et aux événements ne lui manque jamais, et c’est ce sentiment qu’il importe surtout de recueillir.

La plupart des spectateurs et quelques acteurs du grand drame de la révolution vivent encore ; ils se mêlent obscurément de nos jours à d’autres scènes mesquines et misérables. Vous avez peut-être remarqué, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, un petit homme cassé, qui, le dos en voûte, la tête clairsemée de rares cheveux gris, distribue aux musiciens de l’orchestre, à la lueur du gaz et en redingote marron, des papiers notés : c’est le gendarme qui, le 13 juillet 1793, arrêta Charlotte Corday.

Ce que nous avons lu de brochures, de pamphlets, de journaux révolutionnaires est effrayant ; il y a maintenant à Versailles un avocat, M. Deschiens, qui possède plusieurs chambrées de feuilles publiques (comme on disait alors), où nous avons promené nos doigts et nos yeux. À chaque grande époque historique, la Providence a soin de créer un homme (un, jamais plus) qui s’isole du mouvement général pour se livrer à des goûts en apparence bizarres.

La question que se faisait alors en s’éveillant l’avocat Deschiens n’était pas celle de tout le monde : « Qui l’emportera aujourd’hui de la Montagne ou de la Gironde ? Combien de têtes tomberont ? » Mais : « Combien paraîtra-t-il aujourd’hui de feuilles nouvelles ? »

Et il parcourait avec cette pensée les rues de Paris, achetant sur son chemin tous les papiers du jour dans la main des crieurs. Or, cet homme particulier a rendu là un grand service. S’il se fût laissé entraîner comme les autres à l’ambition de la tribune, nous aurions un pâle orateur de plus dans un temps qui regorge déjà de parleurs et d’hommes d’État ; tandis que nous rencontrerons un jour dans sa riche et précieuse collection tous les éléments pour écrire l’histoire.

Nous demandons pardon au public de le faire pénétrer ainsi dans le travail intérieur de notre livre ; mais une introduction nous semble une lettre d’ami adressée au lecteur, et l’on dit tout à ses amis.

On nous trouvera peut-être inconséquent d’élever sur le même plan Charlotte Corday et Marat, la Montagne et la Gironde ; mais au contraire, en politique, deux idées rivales et ennemies peuvent être représentées à un moment donné par deux grands caractères. Ceux qui croient rehausser l’action de Charlotte Corday en inventant, à propos de Marat, une caricature hideuse, l’abaissent positivement. Si, en effet, celui-ci eût été ce qu’on est convenu de le faire, un monstre stupidement féroce, un fou furieux, un moribond déjà à moitié noyé dans le sang de la nation avant que de l’être tout-à-fait dans son bain, c’eût été encore trop du bras d’une femme pour le pousser dans la tombe : il fallait laisser cette besogne à la lèpre ou au bourreau.

Nous n’avons plus qu’un mot à ajouter.

Nous avons à traiter une époque immense : la guerre sur toutes les frontières et avec tous les rois ; la guerre dans la Vendée ; la guerre à l’intérieur ; les factions mutinées à contenir ; une ancienne société à renverser ; une nouvelle à mettre au moule ; de la boue, de la gloire et du sang ; des hommes apparus soudainement aux affaires et disparus de même ; des rois dont la veille on ne savait pas les noms, et dont le règne finit le lendemain avec eux sur les planches d’un échafaud ; des héros qui luttent, des tribuns qui pérorent, des martyrs qui meurent ; une royauté qui s’en va, une souveraineté qui vient ; puis, au-dessus de tout cela, comme couronne à ce grand événement, un empire qui est plus qu’un empire, un homme qui est plus qu’un homme, Napoléon ! — Voilà ce que nos pères ont vu ; voilà ce qu’ils ont fait.

Quand on vient nous dire maintenant que notre siècle n’est bon à rien, ne le croyons pas, jeunes gens ! Il est trop près de son aîné pour ne pas avoir aussi ses révolutions et ses conquêtes dans un autre ordre de faits : nous devons tout renouveler, art, science, industrie, société, religion, tout, la pensée et la forme : — frères, comment ne ferions-nous pas de grandes choses, nous sommes les fils des géants !

Le Samaritain[modifier]

Le 11 juin 1784, un jeune voyageur monté sur un cheval noir à tous crins arriva, vers le soir, sur la place d’armes de Versailles. Tout dans ses manières annonçait un fils de famille. On admirait la grâce singulière et hardie dont il se tenait en selle. C’était le comte Henri de Belzunce.

Il descendit à l’hôtel du « Lion-d’Or ». Le comte était un gentilhomme de Normandie qui venait se faire présenter à la cour. Il tenait à la famille de M. l’évêque de Belzunce, qui s’était signalé, en 1721, dans la fameuse peste de Marseille.

Versailles était alors dans toutes ses pompes. Les plans symétriques et corrects de Le Nôtre, le mouvement des eaux dans les bassins de marbre, les bronzes des frères Keller, les massifs d’arbres, les gazons verts, les allées de vieux chênes qui avaient vu Louis XIV, Bossuet et Condé, jetèrent notre jeune voyageur dans une foule de souvenirs. Il se promenait à l’entrée de la salle des gardes, sur le passage qui conduit aux appartements du roi, quand il entendit les sentinelles crier autour de lui : « Chapeau bas, messieurs, chapeau bas ! » Henri crut, à ce vacarme, que Louis XVI allait paraître en personne, et il se rangea contre le mur, en se découvrant. Au lieu du roi, il vit venir une troupe de valets ; chacun d’eux portait un plat couvert d’une serviette, et tous répétaient : « Chapeau bas ! messieurs. » Henri comprit alors qu’on saluait le dîner du roi. Cet usage de se découvrir devant des plats avait quelque chose d’asiatique et d’idolâtre qui le blessa, si zélé partisan qu’il fût de la royauté.

Après avoir visité le parc, le comte se rendit à Versailles chez le duc de Brissac, grand chambellan du roi. C’était un homme très vain, mais un ancien ami de la famille, qui reçut Henri de Belzunce avec assez de bonne grâce. Il y avait justement, le soir même, spectacle à la cour. Le jeune comte pria le duc de l’y conduire. Sa toilette était fort présentable : habit de satin bleu à la garniture en nacre de perle, la veste glacée argent et or, la culotte et les bas de soie, deux montres avec des breloques, une épée, un chapeau à gance d’acier, du linge très fin et des souliers vernis, à talons rouges, avec des boucles de strass. Sa jolie figure prêtait à tout cela un charme particulier. Henri ne put retenir, en se regardant au miroir, un sourire et une larme : « Oh ! dit-il, si Geneviève pouvait me voir dans ce costume ! »

Le duc de Brissac fit monter son jeune protégé dans sa voiture, et le conduisit à ce grand palais de Versailles qu’une foule d’hommes de marbre ne peut venir à bout de peupler à cette heure, mais que la royauté de ce temps-là emplissait toute seule, sans effort. Il en est de ce palais comme des larges rues de Versailles, que les petites femmes d’alors, à grandes jupes, encombraient aisément ; tandis que maintenant ces rues ne peuvent plus loger qu’une hôtesse digne d’elles, la solitude.

Après avoir placé Henri au parterre, où étaient les jeunes hommes de qualité et les officiers des gardes, M. de Brissac le quitta pour aller remplir ses fonctions auprès du roi.

À la sortie du spectacle, Henri de Belzunce fut averti de se trouver sur le passage du roi. Le duc le présenta à Sa Majesté, qui, pleine de respect pour la mémoire de M. de Belzunce, évêque de Marseille, fit à Henri l’accueil le plus favorable.

— À quelle profession vous destinez-vous ?

— À celle des armes, Sire.

— C’est bien, je m’en entendrai avec votre protecteur, monsieur le comte ; vous aurez de mes nouvelles.

Henri salua le roi.

Il était une heure du matin.

Le comte, qui s’était un peu attardé à attendre le roi, se trouva, en sortant du château, seul sur la grande place d’Armes. La maison où il avait couché la nuit d’auparavant était close et éteinte. L’orgueil le retint d’aller chez le duc de Brissac, qui ne lui avait point proposé son toit. Versailles était si beau pendant la nuit, avec son château et ses massifs d’arbres détachés, au clair de lune, sur un fond de ténèbres, que le comte se plut à errer dans la ville endormie. On eût dit, au peu de bruit que faisait le sommeil du roi, une majesté couchée dans le cercueil. Henri de Belzunce ne craignait qu’une chose dans ce silence et cette obscurité, c’était de rencontrer à un coin de rue, debout et sévère, l’ombre de Louis XIV.

Or, à l’angle d’une ruelle, il se sentit en effet serré par le pas d’un homme : ce Louis XIV était un voleur de nuit. Henri le reconnut bientôt à l’estoc qu’il dégaina et au signe qu’il fit à trois de ses camarades enfoncés dans les crevasses d’un vieux mur. Henri de Belzunce, avec le courage imprudent du jeune homme, voulut tenir contre les quatre spadassins. Il se jeta en arrière et attendit de pied ferme. La rencontre des épées eut lieu avec beaucoup d’éclairs. Si habile que le comte eût la main, son arme était trop mince pour résister longtemps contre quatre fortes lames ; elle se rompit dans un écart : Henri se sentit alors percé à la cuisse et tomba.

Quand il revint à lui, il se trouva couché sur un lit à ciel et à rideaux de serge verte, dans une petite chambre tendue de ramages. Cette chambre appartenait à un jeune médecin de Versailles, qui, sortant tous les jours de grand matin, avait rencontré dans la rue Henri étendu à terre et baigné dans son sang. Déjà quelques habitants de la ville avaient passé devant le blessé sans faire semblant de le voir ; mais ce dernier s’arrêta, examina la plaie avec attention, et fit transporter chez lui le malheureux afin de le soigner jusqu’à ce qu’il fût rétabli. Pendant quelques jours le malade avait beaucoup souffert ; il commençait à se sentir mieux, grâce sans doute au traitement du médecin.

Ce jeune docteur était un petit homme bizarre. Tout, dans sa figure maigre et mobile, annonçait une grande agitation d’esprit. Il écrivait beaucoup et gardait pendant son travail une serviette mouillée sur le front. Quoique médecin des écuries du comte d’Artois, il se livrait plutôt à des recherches sur le feu et sur la lumière qu’à l’exercice de sa profession. Rien n’égalait son horreur du sang ; il lui en coûtait dans ses expériences de tuer un insecte.

Ce petit homme avait beaucoup voyagé, beaucoup souffert ; tout récemment encore il revenait d’Angleterre. « J’avais été, disait-il au comte Henri de Belzunce, pour influencer au moyen d’un écrit les élections du Parlement ; j’y travaillai, pendant trois mois, vingt-une heures par jour ; à peine j’en prenais deux de sommeil ; et, pour me tenir éveillé, je fis un usage si excessif de café à l’eau, que je faillis y laisser ma vie. Je tombai dans une sorte d’anéantissement ; toutes les facultés de mon âme étaient étonnées ; je restai treize jours en ce triste état, dont je ne sortis que par le secours de la musique. »

Il se plaignait amèrement des académies qui refusaient d’examiner ses travaux, et qui mettaient ses livres de physique à l’index. Détracteur du système de Newton, il se prétendait appelé à faire révolution dans la science.

Ses mœurs semblaient réglées. Il menait une vie très sobre, mangeait du riz comme un bonze, buvait peu de vin et faisait une grande consommation de café à l’eau. Il n’annonçait guère plus de trente ans. Son costume était celui de tous les jeunes docteurs de 1780 : habit noir, veste, culotte et bas de même, jabot et manchettes longues de dentelle, perruque à trois marteaux et le claque sous le bras ; mais tout cela lui allait autrement qu’aux autres et lui donnait l’air un peu grotesque.

Henri de Belzunce lui avait plu. Il l’avait traité comme son frère : lui cédant son lit, tandis qu’il couchait à terre sur un dur matelas, partageant avec lui sa chambre, le veillant la nuit, le soignant le jour ; et, malgré tout, le jeune comte ne pouvait se décider à le trouver aimable. Le regard de cet homme était, selon lui, méfiant, et son humeur volcanique. Quand on contredisait ses systèmes, il frappait la terre du pied et s’emportait en termes fort durs. Revenu au calme, il s’adoucissait envers son adversaire, mais tout en demeurant intraitable sur le fond des idées. Sa conversation était impétueuse. Le feu qu’il y mettait venait moins de la tête que du sang, qui, chez lui, s’allumait tout-à-coup ; cela, joint à des traits animés et souffrants, formait, avec sa petite taille, un ensemble particulier ; quiconque l’avait vu une fois ne l’oubliait plus.

Henri était d’un âge où le mal se répare en peu de temps, et quoique la lame eût attaqué profondément les chairs, il fut bientôt en état de se remettre en route. Avant de quitter son hôte, il voulut partager avec lui sa bourse ; le docteur refusa cette offre très rudement. Le comte lui dit qu’il ne prétendait nullement le payer avec de l’or des soins qu’il avait pris de sa sûreté, qu’il n’y ajouterait jamais trop de reconnaissance : mais en qualité d’hôte et de médecin, ajouta-t-il, vous avez fait des avances dans lesquelles il est juste que vous rentriez. — L’or, répondit le jeune docteur avec emphase, ne sert qu’à corrompre ; l’or est le salaire d’un flatteur, d’un baladin, d’un histrion, d’un mercenaire, d’un valet, d’un esclave. Oh ! si je pouvais ramasser tout ce qu’il y a d’or sur le monde pour l’engloutir d’un seul coup au fond de la mer, je croirais avoir rendu le plus grand des services à l’humanité.

— Au moins, je vais vous dire mon nom.

— Que me fait votre nom ! vous êtes homme, je pense ; il suffit : je vous devais aide et assistance.

— Je suis le comte Henri de Belzunce.

— Que m’importe votre titre, monsieur, et qui vous le demande ici ?

— C’est afin de nous souvenir l’un de l’autre, vous comme mon bienfaiteur, et moi comme votre obligé.

— Point de ces distinctions entre nous, s’il vous plaît ; ce que j’ai fait, vous seriez un lâche et un méchant de ne point l’avoir fait à ma place ; vous ne me devez pas de reconnaissance.

— Pourtant…

— Oh ! brisons là. Je n’hésiterais pas un jour, si le salut public l’exigeait, à vous reprendre cette vie que je viens de vous conserver avec tant de soin ; faites-en de même à mon égard.

— N’êtes-vous point mon ami ?

— L’amitié ne s’établit que sur le dévouement aux mêmes idées. Jusqu’ici je suis votre frère.

— Vous êtes dur, docteur ; mais vous m’avez sauvé la vie, et, en dépit de vous-même, je ne serai pas ingrat. Dites-moi votre nom.

— Mon nom ne fait rien à l’affaire. Mais, puisque vous tenez absolument à ce qu’il y ait un souvenir entre nous deux, voici un livre que je viens de mettre au jour ; gardez-le en mémoire de moi.

Henri reçut le livre du docteur et lui serra la main affectueusement ; celui-ci le lui rendit de même. Ils se séparèrent.

Quand Henri de Belzunce eut quitté le seuil de la maison, il eut la curiosité d’ouvrir son livre et d’en regarder le titre ; il lut :

« Recherches sur l’Électricité médicale », par M. MARAT.

La statue de Judith[modifier]

En 1789, les temps étaient changés. Deux régiments stationnaient à Caen dans la caserne dite de Vaucelles ; c’étaient le régiment d’Artois et le régiment de Bourbon. L’un tenait pour le peuple, dont il était aimé ; l’autre, composé de jeunes officiers attachés au parti royaliste et de soldats gagnés, inspirait dans la ville une grande défiance. La haine et les soupçons des bourgeois portaient principalement sur le comte Henri de Belzunce, major en second du régiment de Bourbon.

On s’attendait dans la ville à un conflit. Le 11 août, à dix heures et demie du soir, un habitant de la ville, M. Rossignol (pourquoi refuserions-nous de transmettre à la postérité le nom de cet honnête Caennais), commandant le poste bourgeois, et Gouis, autre Caennais, étant de faction au pont de Vaucelles, un officier du régiment de Bourbon se présente dans l’ombre. La sentinelle crie trois fois : Qui vive ?

Nuit et silence.

L’officier, à l’entrée du pont, avait dans les mains un fusil de chasse ; il brûle une amorce, mais le coup rate : il arme de nouveau ; avant qu’il ait le temps de faire feu, une balle de la sentinelle bourgeoise l’abat, la face contre terre.

Le coup de feu de la sentinelle allume au même moment une horrible agitation dans toute la ville. Le poste bourgeois pousse le cri d’alarme ; on sonne le tocsin ; on bat le tambour par toutes les rues ; le canon éclate avec un bruit de ville qui se défonce. Caen, surpris par tout ce tumulte au milieu de son sommeil, s’émeut éperdument ; des lumières étoilent toutes les fenêtres des maisons ; les bourgeois regardent en bonnet de coton dans la rue et s’informent entre eux de ce qui se passe ; des paysans, étonnés de tout ce bruit, arrivent d’une lieue à la ronde avec des faux. Bientôt tout le monde est dehors. On se dit généralement que la garnison va faire un mouvement sur la ville et qu’il faut la prévenir. Le cri : « Aux armes ! » s’élève de toute cette foule en désordre. On court au château ; on force les portes et on s’empare, sans résistance, de tout ce qui s’y trouve : poudre, fusils, sabres, pistolets, canons ; le régiment d’Artois se joint à la milice bourgeoise ; on allume des torches pour éclairer les voies. Toute cette multitude armée marche alors vers la caserne.

Le régiment de Bourbon se tenait dans la cour de la caserne. Il était sous les armes. Tout le peuple, mêlé de bourgeois, arrive devant la grille qu’il trouve fermée. Il éclate en cris de : « Vive la nation ! » À ce cri menaçant et forcené qui courait sur toutes les têtes, le régiment répond d’une seule voix par celui de : « Vive Bourbon ! »

On conduit le comte à l’hôtel-de-ville. Un gros de garde bourgeoise le serrait étroitement. Le peuple suivait. L’ancien hôtel-de-ville, sur la place Saint-Pierre, est un des plus gracieux édifices de la renaissance, avec de frêles colonnettes, des clochetons aériens, des frises merveilleuses, des fenêtres à cadre de pierre brodée au ciseau, des fantaisies curieuses d’oiseaux, de griffons, de têtes de singes incrustées sur les murs ; dans la cour, il y avait alors, et il y a encore aujourd’hui, deux statues colossales, l’une de David tenant à la main la tête de Goliath, l’autre de Judith.

Le comité, voulant mettre la tête de Henri de Belzunce à l’abri des fureurs de la multitude, et jugeant l’hôtel-de-ville trop peu fortifié, donna ordre de le conduire au château. Le château de Caen, bâti par Guillaume-le-Conquérant dans la seconde moitié du XIe siècle, était une citadelle entourée de gros murs, avec un pont-levis, un donjon et une église ; le donjon a été abattu. Il fallait traverser, pour y arriver de l’hôtel-de-ville, deux places et une ruelle dite le Montoir du château. Le bruit courut alors qu’il y avait une galerie souterraine qui conduisait du château à l’Abbaye-aux-Dames, et que madame de Belzunce, tante du comte Henri de Belzunce et abbesse de la maison, avait assemblé le chapitre, pendant la nuit, pour mettre aux voix la proposition de recevoir le prisonnier dans le couvent. Elle espérait que la colère du peuple s’arrêterait devant un asile regardé jusque-là comme inviolable. Une fois dans les murs de l’abbaye, le comte aurait trouvé d’ailleurs aisément des moyens de fuite. Mais les jeunes religieuses n’osant pas sans doute se prononcer et les vieilles craignant l’entrée de quelque nouveau comte Ory dans le couvent, la proposition fut rejetée.

Transportons-nous maintenant rue Froide, devant l’église Saint-Sauveur, dans une tabagie de pauvre et triste apparence. Les tables sont encore humides de cidre ; quelques pots de grès à couvercles d’étain, des gobelets renversés, des écuelles de plomb, des os à demi rongés dans des assiettes de faïence, étaient les restes d’un souper vorace. Du reste, la salle est vide : une chandelle jaune à la mèche longue et à la lumière terne grésille sur une table. Un homme entre mystérieusement avec une femme. L’homme est armé d’un fusil qu’il dépose dans un coin ; la femme, couverte d’un manteau et dans l’ombre, ne laisse voir que ses yeux, qui sont noirs, et ses mains qui sont blanches. Ses doigts brillent étoilés de bagues.

— Tu m’as donné rendez-vous ici, dit l’homme d’une voix rude et après s’être fait apporter un pot de cidre ; que me veux-tu ?

— Je veux la tête du comte de Belzunce.

— Que t’a donc fait ce gentilhomme pour vouloir sa mort ?

— Ce qu’il m’a fait ! répondit-elle avec un rire éclatant et amer, il m’a fait ce que je suis, une fille perdue, avilie, malheureuse, damnée ; le front dans le déshonneur, le cœur dans la boue. Voilà !

L’histoire de cette jeune fille était connue dans toute la ville. Quand le jeune officier avait fait son entrée à Caen, Geneviève (c’était son nom) était belle et sage. Elle gagnait sa vie à broder des dentelles, une pauvre vie, des colifichets, des rubans et du pain. Un jour, elle se laissa prendre aux beaux yeux du comte. Celui-ci l’aima, puis la quitta. Geneviève ne put s’en consoler ; fille perdue, elle continua son triste métier désespérément et avec colère. Elle aimait toujours le comte d’une haine jalouse. Sa vengeance était sourde, patiente, inexorable ; elle couvait de sinistres projets sous les caresses vendues et les baisers amers. Celui avec qui Geneviève avait rendez-vous cette nuit-là, était un voleur, un braconnier ; il faisait mine de l’aimer, et pour lui la vie d’un homme était peu de chose.

— Puisque tu y tiens, reprit-il, soit ! Je tirerai sur cet oiseau ; mais embrasse-moi, petite ! Geneviève le baisa sur la joue avec une horrible grimace ; — une tête pour un baiser ! L’homme et la femme sortirent.

Cependant il semblait qu’un démon acharné et invisible soufflât sa rage sur la tête du prisonnier. On parlait de dénonciations venues de Paris. Quelques soldats débauchés, disent les royalistes, par les bourgeois avaient déposé contre leur chef. Il s’en trouva même qui déclarèrent avoir reçu du comte l’ordre d’arracher la médaille à ceux du régiment d’Artois. Tous ces bruits étaient encore envenimés par des propos de femmes : une fille du quartier Saint-Sauveur déclara tenir de son amant, sergent au régiment de Bourbon, que l’intention de leur chef était depuis longtemps de faire un mouvement sur la ville.

Pendant ce temps-là Gouis, la sentinelle du pont de Vaucelles qui avait tiré sur l’officier, était porté en triomphe à travers la ville comme un sauveur. Le peuple, toujours grondé et courroucé, serrait de plus en plus les abords du château. Les flots pressés et turbulents de cette marée humaine battaient à grand bruit les portes solidement fermées. Il commençait à faire jour. Deux soldats du régiment de Bourbon, qui avaient sans doute pris le parti de leur chef, furent amenés, sur ces entrefaites et par ordre du comité, dans la prison du château. Il fallut leur entrouvrir les portes. Le peuple amassé à l’entrée profita de cette ouverture pour faire irruption dans la cour. Le cri : « À la prison ! à la prison ! » se détache alors de ce râle lugubre et confus qui est le bruit naturel de l’émeute. Toute cette foule armée se précipite dans le donjon du château.

Le comte Henri de Belzunce, pâle et défait par les horreurs d’une pareille nuit, reçoit, au fond de son cachot, le choc impétueux de ce courant qui a brisé ses écluses. Sans répondre aux attaques et aux mauvais traitements, il demande d’une voix ferme à être conduit à l’hôtel-de-ville, devant le comité. Le cri : « À l’hôtel-de-ville ! » ayant aussitôt gagné toute cette multitude, on y conduit le prisonnier. C’est une seconde voie douloureuse : on lui fait descendre, le Montoir du château, la place du Marché au bois, et l’angle d’une petite rue. Henri de Belzunce, maltraité en chemin par des hommes sans entrailles qui lui jetaient des injures et des cailloux sur la tête, s’adresse alors aux femmes, pour demander grâce : « Femmes de la nation, s’écrie-t-il, ayez pitié de moi, ayez pitié de ma jeunesse, ayez pitié de ma mère ! »

Puis, voyant qu’il n’y avait plus de pitié pour lui dans le cœur des femmes, il jugea alors que tout était perdu, et se résigna. Arrivé sur la place Saint-Pierre, devant l’hôtel-de-ville, le cortège s’arrêta à cause de la foule, qui grossissait toujours et encombrait les voies. L’église, les maisons, la place, étaient noires de têtes. L’hôtel-de-ville regardait avec ses fenêtres entrouvertes. Il était dix heures du matin. Alors un coup de feu partit, l’on ne sait d’où, et frappa le comte d’une balle à l’endroit du cœur. Il tomba. Au même instant, toute cette multitude en démence se précipite sur son cadavre.

Des actes de la cruauté la plus dégoûtante se consomment à froid sur les restes encore tièdes de la victime. On dépouille le mort, on l’insulte, on lui crache à la face ; sa tête est coupée et mise au bout d’une pique ; ses membres, divisés et attachés à des bâtons, sont promenés par ces furieux dans toutes les rues de la ville. Une femme (le lecteur a nommé Geneviève) lui ouvre la poitrine avec des ciseaux, en tire le cœur entre ses mains ensanglantées, et l’emporte. Il y avait, mêlés à toutes ces fureurs populaires, des haines ou des amours qui ne sont ni de l’homme ni de la femme.

Nous avons parlé plus haut d’une statue de Judith qui se trouve à Caen dans la cour de l’hôtel-de-ville ; c’est une belle et forte femme, qui tient le glaive d’une main et de l’autre une tête coupée ; au moment où Henri de Belzunce tomba sur la place, devant les fenêtres de l’hôtel-de-ville, cette statue mystérieuse remua ses lèvres de pierre, et, les cheveux au vent, la jambe nue, le sein droit soulevé hors de sa robe, murmura tout bas : Mort à Holopherne ! – De la ville de Caen, devait sortir plus tard une vengeance de femme contre celui qu’on croyait être le chef des excès révolutionnaires.

Le souterrain[modifier]

Marat était le bouc émissaire de la révolution ; on rejetait sur sa tête la responsabilité de tous les actes odieux et sanguinaires que la guerre civile faisait commettre alors dans le royaume. Cela tenait à l’influence de sa feuille l’« Ami du peuple ». Marat est le premier qui ait élevé le journal à l’état de puissance. Roi des ateliers et des faubourgs, l’Ami du peuple n’en tenait pas moins sa cour au fond d’une cave. Un lourd pavé lui servait à fixer d’aplomb le tonneau qui lui tenait lieu de table pour écrire. C’était la cave de l’ancienne abbaye des Cordeliers.

Ce soir-là Marat était particulièrement triste. Une main, sans doute connue, frappa à l’entrée du caveau trois coups : le proscrit écouta avec défiance ; une voix de femme, douce et claire, se fit entendre : « C’est moi ! ouvrez ! » Marat ouvrit. Une jeune fille, blonde, svelte et jolie, entra avec un petit sourire aux lèvres. Elle portait à son bras un panier en jonc gonflé de quelques provisions de bouche, du riz, des fruits secs et une bouteille de café à l’eau ; c’était le souper du captif. Cette fille était la comédienne Fleury.

Marat l’avait connue à Versailles. Elle était l’obligée d’un homme qui avait d’abord accueilli dans sa maison l’Ami du peuple poursuivi par les agents de l’autorité, mais qui n’avait pas tardé à prendre ombrage des soins dévoués et gracieux que mademoiselle Fleury prodiguait à son hôte. Aussi venait-elle en secret le visiter dans son caveau. Il n’y avait pourtant rien que de pur et d’honnête dans les rapports de Marat avec cette jeune comédienne. Elle avait beaucoup souffert, pauvre fille abandonnée au théâtre dès ses premières années ; il lui en restait une pitié intarissable pour les malheureux. Mademoiselle Fleury trouvait un charme triste et doux à venir de temps en temps défaire son masque rose et soyeux, sous lequel il y avait des larmes, auprès du masque de fer de Marat.

Il y avait entre cet homme et cette femme une haute conformité de position : tous les deux étaient mis à l’index ; l’une comme actrice, et l’autre comme factieux. Marat avait déjà déclaré dans sa feuille qu’à ses yeux « l’actrice la plus galante valait bien une catin de cour. » La comédienne Fleury, opprimée sous le fardeau du mépris, favorisait de tous ses vœux le succès d’une révolution juste et humaine, qui devait bannir du monde les préjugés ; elle espérait s’affranchir par ce moyen des affronts sanglants que les femmes du monde jetaient en riant à la tête des femmes de théâtre. Comme Marat était l’un des avocats les plus fervents de la cause du peuple, mademoiselle Fleury aimait à l’entendre parler de l’avenir ; pauvre Samaritaine montrée au doigt, rejetée du monde, mal vue et proscrite, elle ouvrait son cœur à la foi de ce nouveau messie qui promettait de faire rentrer tous les hommes et toutes les femmes dans une même famille.

C’est ainsi que la révolution française, en s’élevant, trouva dans les cœurs des larmes amères dont elle forma ses orages, des vengeances dont elle grossit sa foudre.

Mademoiselle Fleury mit ses mains dans celles de Marat, qui les pressa tendrement : mais voyant les doigts meurtris et le poignet marqué d’un cercle noir :

— Qu’est-ce que ceci ? lui demanda-t-il. — Ce n’est rien, dit-elle en rougissant.

Marat, portant alors les yeux au col frais et délicat de la jeune comédienne, le vit également affligé de taches livides et d’égratignures.

— Oh ! je devine, s’écria-t-il avec emportement ; cet homme atroce recommence sur vous ses traitements odieux. N’est-ce donc pas assez que la tyrannie appuie depuis seize ans son genou contre ma gorge, faut-il encore que je rencontre la trace de ses ongles sur une femme que j’aime ! Les moyens qu’emploie ce monstre pour vous retenir à l’attache sont révoltants, il faut leur résister. Ouvrez une croisée, appelez du secours, et traduisez devant les juges l’homme brutal qui abuse si lâchement de votre timidité.

— Hélas ! ce misérable me retient par des liens autrement puissants et difficiles à rompre que ceux de la terreur : il connaît votre retraite, et il me menace, si je l’abandonne, de vous livrer.

— Et c’est pour moi que vous souffrez ! Infortuné que je suis, j’étends mes maux et mes persécutions à tout ce qui me touche. Aussi je vais partir.

— Vous partez, ô mon Dieu ! que vais-je devenir alors ?

— Ne craignez rien je ne vous abandonnerai pas, faible et désarmée, aux fureurs de cet homme : je vais demain l’intimider par les menaces de ma feuille ; il faudra bien que cet obscur misérable cède devant l’autorité de l’Ami du peuple, puisque mes plaintes et mes colères vont jusque dans leurs châteaux pâlir le front des rois.

— Vous êtes bon, Marat.

— Je suis juste. Toute ma vie, j’ai juré de combattre la tyrannie sous toutes ses formes : celle qui s’attaque à un sexe faible et sans défense m’a toujours semblé la plus révoltante de toutes ; je l’ai poursuivie dans le temps avec courage ; au milieu d’un siècle prude et corrompu, j’ai osé écrire en faveur des filles perdues par amour ; j’en ai recueilli beaucoup de blâme et d’ironie, mais je suis d’avance résigné à tout. Au reste, j’ai déjà ma récompense : les affligées viennent à moi. Dernièrement, une jeune et belle femme se présente dans ma maison en habits de religieuse : son costume m’étonne ; son air naïf, ses manières aisées, un sentiment mélancolique répandu sur sa figure fraîche et avenante, m’intéressent. Elle m’apprend qu’elle s’est échappée, la nuit, par la tour de l’abbaye de Panthemont, d’où un homme l’a tirée à force de bras. Cette démarche gaillarde avait été provoquée chez elle par les méchancetés des autres sœurs ; je me fis l’avocat de cette pauvre fille, et je réussis à lui faire rendre sa liberté.

— Mais pourquoi vous en aller, Marat ?

— L’histoire de ma vie depuis l’instant où j’ai pris la plume pour défendre la patrie contre ses maîtres est si fertile en événements singuliers, en mouvements tumultueux, en succès, en coups du sort ; j’ai été l’objet de tant d’attentats, de tant d’outrages, de tant de diffamations ; j’ai été environné de tant de périls, je leur ai échappé d’une manière si peu commune, qu’il n’est peut-être aucun roman au monde plus tourmenté que cette histoire. J’ai mené ce genre de vie huit mois entiers, sans me plaindre un instant, sans regretter ni repos ni plaisir, sans tenir aucun compte de la perte de mon état, de ma santé, de mon avenir, sans pâlir à la vue du glaive toujours levé ; maintenant je suis las. Je vais m’éloigner de la France. Hélas ! j’aurais été protégé, caressé, fêté, si j’avais voulu seulement vendre mon silence. Au lieu de l’or et des faveurs que je n’ai pas, j’ai quelques dettes qui viennent de l’impression de ma feuille, je vais abandonner à mes créanciers le peu qui me reste. Abhorré des grands et des hommes en place, noté dans tous les cabinets ministériels comme un monstre à étouffer, peut-être ne tarderai-je pas à être oublié du peuple, pour lequel je me suis fait anathème ! Au reste, quelque affreux qu’ait été mon sort pendant ma longue captivité, toujours poursuivi, errant dans les rues au milieu de la nuit, ne dormant jamais qu’une paire de pistolets sous mon chevet, travaillant avec les ténèbres humides des caves sur la tête, et quelque sombre encore que soit la perspective ouverte devant moi, je ne regretterai pas ces sacrifices, et je ne me repentirai pas du bien que j’ai voulu faire aux hommes.

— Oh ! dit la comédienne en joignant les mains, si les autres vous oublient, moi, Marat, je ne vous oublierai pas.

Et ils se séparèrent.

À peine mademoiselle Fleury avait-elle disparu, qu’un mouvement extraordinaire se fit dans le souterrain : un pan de mur qui séparait cette chambre nocturne d’un autre caveau, vint à s’écrouler. Marat, stupéfait du bruit et de la nature de l’éboulement, aperçut alors dans le caveau voisin, à la lueur d’une autre lampe, un vieillard aussi effrayé que lui-même ; cela ressemblait à une vision. Les deux hôtes de ces lieux profonds se regardaient avec des yeux pleins de défiance et de surprise.

Marat fit quelques pas vers l’inconnu.

— Seriez-vous, lui dit-il en lui montrant le bout d’un pistolet, un agent de la police envoyé pour me prendre ?

— J’allais, répondit le vieillard tout tremblant, vous faire exactement la même question.

— Je ne suis ni un agent ni un espion : je suis l’Ami du peuple.

— Et moi, reprit le vieillard invité à la confiance par l’air perçant et résolu de son camarade, je suis l’ancien supérieur des Cordeliers.

— Les persécutions des ennemis de la liberté m’ont contraint à chercher un asile au fond des caves ; j’entoure ma tête de ténèbres pour la sauver du billot.

— Quand les ordres religieux furent abolis, le troupeau de mes moines se dispersa ; le couvent, envahi par les sectaires des idées nouvelles, fut déclaré propriété nationale. Je ne savais où aller. L’idée me vint que ma tête serait plus en sûreté dans une demeure dont je connaissais les mystères et les détours. J’éprouvais d’ailleurs un déchirement de cœur à me séparer de ces vieux murs avec lesquels j’avais vécu depuis l’âge le plus tendre. Une vieille femme qui croit en Dieu se chargea de pourvoir à ma nourriture. J’attends ainsi dans la retraite et la prière des jours meilleurs. Je vois maintenant que nous sommes tous les deux intéressés à garder mutuellement le secret sur notre manière de vivre. Quoique ennemis, vous n’avez rien à craindre de moi, et je n’ai rien à craindre de vous.

— Votre ennemi ! et pourquoi ? Il est vrai que nous ne pensons sans doute pas de la même manière ; mais vos préjugés tiennent à l’éducation que vous avez reçue, à la robe que vous portez, à votre âge. Je souffre pour une cause bien différente de la vôtre ; c’est égal : la souffrance est déjà un lien. N’y eût-il de commun entre nous que ces ténèbres glacées, ce silence et ces transes de mort qu’une pareille obscurité porte sans cesse au fond du cœur, cela suffit pour désarmer nos ressentiments personnels. Les hommes ne se touchent jamais de si près que par l’infortune.

Marat aussitôt proposa au vieillard de partager avec lui son modique souper. Ils rompirent le pain en signe de fraternité. Tout le reste de la nuit ces deux hommes réfléchirent à la bizarrerie du destin qui les réunissait sous la même voûte humide : l’un pour avoir voulu résister à la révolution, l’autre pour son impatience à franchir les obstacles que rencontrait le mouvement populaire. C’est ainsi que la liberté fait souvent sentir les mêmes rigueurs à ses ennemis et à ses amis.

Le Juif errant[modifier]

Marat avait annoncé son départ à la comédienne Fleury : il partit. La prudence le voulait ainsi ; car, le surlendemain, une descente d’alguazils dans la cave du couvent des Cordeliers faillit le faire tomber aux mains de la justice ; il s’était échappé par une issue secrète et s’était dirigé de nuit sur Versailles. Il errait sans pouvoir trouver d’asile et sans oser confier sa tête à ses anciens amis, dans les rues ténébreuses, lorsque, vaincu par la marche et par le froid, il se laissa tomber de découragement contre une borne.

Dans ce moment, un prêtre passa à côté de lui, dans l’ombre ; il avait une simple soutane de drap noir, de gros souliers à cordons de cuir et des guêtres ; il venait de porter le saint viatique à un mourant : c’était le curé Bassal.

Ce curé s’approcha de Marat.

— Passez, monsieur l’abbé, lui dit celui-ci avec un sourire amer ; je suis calviniste.

— Je ne passerai pas, dit le prêtre, devant un homme qui n’a pas d’asile pour la nuit ; car je me souviens que mon maître était de même errant dans les rues de Jérusalem et qu’il n’avait point où reposer sa tête.

— Je vous dis que je suis hérétique.

— Mon fils, toutes les religions sont sœurs. Je vous offre ma maison. Il n’y a devant Dieu ni prêtres ni hérétiques, ni pauvres ni riches, ni maîtres ni esclaves : il n’y a que des enfants d’une même famille, que des brebis d’un même troupeau. Jésus-Christ, mon maître, mangeait avec les Samaritains et les pécheurs.

Marat suivit l’abbé Bassal dans son modeste presbytère ; c’était une petite maison couverte de tuiles, dans une rue déserte, avec une treille qui laissait tomber au vent d’automne ses dernières feuilles. Une vieille servante vint ouvrir ; elle tenait une lanterne à la main, et était suivie du chien de la maison, qui courut, joyeux et caressant, embarrasser sa tête dans la soutane du prêtre. Un frugal repas était servi sur une table de chêne sans nappe, mais nette et luisante de propreté ; l’abbé Bassal invita Marat à partager avec lui une tranche de viande et quelques fruits du jardin. Pendant le souper, la conversation tomba sur les événements : Marat blâma hautement la conduite et les travaux de l’assemblée.

« Le décret contre les émigrés, par exemple, me semble absurde ; on devrait au contraire favoriser le départ de tous ces ennemis intraitables de la chose publique. Laissons la France se purger d’elle-même. Loin de là, on garde de force dans l’État des hommes intéressés par leur naissance et par leur fortune à se révolter sans cesse contre la révolution ; c’est vouloir se condamner plus tard à verser du sang. La création du papier-monnaie sera également une source de ruine pour les petits rentiers. Quant aux biens de l’Église, je voudrais qu’on en fît trois parts : l’une serait conservée aux ministres de la religion ; l’autre acquitterait les dettes de l’État ; la troisième serait distribuée par petits lots aux malheureux. Les biens de l’Église étaient le domaine des pauvres : ils devraient leur revenir. On en ferait ainsi des citoyens utiles, et on les rattacherait fortement à la révolution. »

— Vos vues sont très sages, monsieur Marat ; ce sont aussi les miennes, ou plutôt ce sont celles de mon maître. Quand, aux portes d’une cité, vous voyez des pauvres en haillons, secouez vos vêtements et passez, car cette ville n’est pas chrétienne ; quand vous entendez le claquement des fouets sur le dos des esclaves, fuyez, fuyez, car c’est le Christ qu’on flagelle ! Quand vous apercevez du sang le long des murs ou sur le pavé des rues, tournez la face et dites : « Seigneur, vous n’êtes pas là ! » Le pauvre, l’opprimé, le bourreau, trois hommes de trop dans les sociétés à venir. Jésus n’a traversé la crèche, le prétoire et le calvaire que pour les éviter aux autres hommes : la peine de mort aurait dû s’arrêter à lui, stupéfaite et épouvantée du mauvais coup qu’elle venait de faire. Ne trouvez-vous pas avec moi qu’il eût été beau dans le monde que le supplice eût fini au gibet sacré, et que le dernier pendu fût un Dieu ?

— Je me suis toujours prononcé contre la peine de mort, et je reconnais avec vous toute la beauté de la morale chrétienne. Si la religion influait sur le prince comme sur les sujets, cet esprit de charité que prêche l’Évangile adoucirait sans doute l’exercice de la puissance. J’ai depuis longtemps admiré à Rome le Mont-de-Piété, établissement vraiment humain, où la foi vient, les mains pleines d’aumônes et de bonnes œuvres, au secours des nécessités du peuple. Nos institutions politiques ne sauraient même s’élever à la sublimité de nos institutions religieuses ; mais, pour être toujours juste et vraie, la religion doit tendre à rendre l’homme citoyen.

— C’est aussi ce qui arrive maintenant, monsieur Marat ; le christianisme passe de l’Église à la société : les états-généraux sont des conciles ; la révolution est l’Évangile armé. Le peuple tend à élever désormais par la force ses croyances à l’état de formules politiques : celui-là est le premier rapporteur des « droits de l’homme », qui a dit : « Vous êtes tous frères, et vous avez un Père qui est là-haut ». Jésus-Christ, pendant le cours de sa vie, n’a cessé de fronder les pharisiens, qui étaient les grands du peuple ; les prêtres, qui dévoraient la substance du pauvre ; les docteurs, qui, enflés d’une science vaine, humiliaient les faibles d’esprit ; or ces mêmes hommes existent, sous d’autres noms ou d’autres formes, dans nos sociétés modernes, et avec les mêmes abus : si Jésus-Christ revenait demain sur la terre, nos prêtres d’à présent le recrucifieraient !

— C’est pour cela qu’ils m’ont en horreur, reprit Marat ; j’attaque chaque jour ouvertement leur avarice, leur hypocrisie, leur domination : il y a beaucoup à changer à votre culte.

— Je le pense comme vous ; mais ne conviendrez-vous pas avec moi que la main du prêtre, en jetant la même cendre sur tous les fronts et déposant le même pain consacré sur toutes les bouches, n’a pas peu contribué, dans les temps d’ignorance, à préparer les esprits au sentiment de l’égalité ? Au reste, je crois avec vous qu’il y a beaucoup à retrancher des pompes de notre culte.

Le temps vient et il est déjà venu où Dieu doit être adoré en esprit et en vérité.

— Vous avez des idées trop avancées pour votre état, monsieur l’abbé, je crains bien que vous ne soyez, comme moi, persécuté par les vôtres.

Je garde ces idées pour moi ; je n’ai aucune ambition, et je manque des moyens de me produire. Seulement je m’associe de tous mes vœux à la sainte cause de notre révolution et à celle de ses défenseurs.

— Marat, soyez ferme et patient : il y a deux pages dans la vie de tous les rénovateurs de l’humanité, l’une écrite avec des larmes de sang, l’autre avec de la gloire : hier et demain.

— Un enfant du peuple qui vient au monde dans une étable, un ouvrier qui travaille jusqu’à trente ans à charpenter du bois, un juif que les autres peuples de la terre repoussent et méprisent, un esclave qui paie la dîme à César, un misérable, traité par les siens de fou, d’ivrogne, de blasphémateur ; un vagabond qui n’a pas où passer la nuit, un séditieux battu de verges devant un peuple qui rit, une tête de malfaiteur bonne pour le soufflet et le crachat, un chef de bande attaché à la croix, un cadavre jeté en terre les mains traversées de clous et le flanc troué, — voilà ce que c’était hier ; voici ce que ce sera demain : — un mort tout puissant et glorieux que les sentinelles juives n’ont pu retenir dans sa tombe, un supplicié qui fait mettre le monde à genoux devant son gibet, un ressuscité qui a vaincu les efforts de ses bourreaux.

— Hier c’était à peine un homme, demain c’est un Dieu.

Comme il commençait à se faire tard, Marat monta, conduit par la vieille servante, dans une petite chambre où il y avait un lit préparé avec des draps blancs. Il dormit tranquillement jusqu’au lendemain ; les hommes de police ne seraient pas venus chercher l’Ami du peuple chez un curé. Au matin, il fit ses adieux à son hôte : l’abbé Bassal ne le laissa aller qu’après avoir obtenu de Marat la promesse de venir chercher asile dans sa maison toutes les fois que sa tête serait en danger.

Marat prit le chemin de la Normandie. Son intention était de gagner les bords de l’Océan ; il espérait trouver une barque ou un vaisseau qui le jetterait de nuit en Angleterre. Son voyage fut une suite d’alertes et de périls. Depuis quelques jours, il errait sous un faux nom autour de la ville de Caen, lorsque, étant sorti un matin dans la campagne, il vit venir à lui, le long d’un étroit sentier ouvert dans les seigles, une jeune fille fraîche et naïve. L’allée était étroite, et comme l’inconnue marchait d’un pas léger, le voyageur se rangea de côté pour lui céder le passage. La jolie promeneuse, voyant un homme vêtu d’habits grossiers et couvert de poussière, la barbe inculte, les ongles noirs, les joues creuses, les yeux méfiants, un chapeau déformé et un bâton à la main, le prit pour un pauvre qui demandait l’aumône, et, approchant sa main du chapeau, y laissa tomber un écu. — Je ne demande pas l’aumône, dit l’étranger ; je vous saluais.

La jeune fille, mortifiée et toute rouge, retira l’écu du chapeau.

— Au reste, reprit-il, je ressemble plutôt, dans l’état où je suis, à un mendiant qu’à un voyageur ; j’ai tant souffert en route !

— D’où venez-vous donc ?

— De Paris.

— Seriez-vous, par hasard, une victime de notre révolution ?

— Vous l’avez dit.

— Peut-être sortez-vous de prison ?

— Voici deux ans que je n’avais pas vu la lumière du soleil ni la verdure des champs.

En disant ces mots, Marat respira une abondante bouffée d’air, avec la joie et les efforts de poitrine d’un homme enfermé depuis dix-huit mois au fond des caves.

— Et comment vont les affaires à Paris ? demanda l’inconnue.

— Mal.

— Il y a, dit-on, un homme, du nom de Marat, qui gâte notre belle cause, par les excès monstrueux de sa feuille. L’homme garda le silence.

— Avez-vous un asile à Caen ? reprit la jeune fille.

— Non, je rôde autour de la ville, couchant, la nuit, sous un arbre ou au bord d’un fossé. Je n’oserais me confier à un aubergiste, et je ne connais personne dans la ville.

— Si j’étais libre, je vous offrirais un asile, car j’admire notre révolution généreuse, et je m’intéresse, sans les connaître, à tout ceux qui souffrent pour elle ; mais je suis logée chez une vieille tante royaliste qui vous ferait mauvais accueil ; adressez-vous de ma part à madame T…, rue du Rempart ; c’est une bonne et courageuse femme qui attire chez elle tous les proscrits.

— Votre nom ! demanda Marat.

— Charlotte, répondit-elle.

Marat alla demander asile à l’adresse qu’on lui avait indiquée. Au milieu de toute cette vie errante, il ne négligeait pas pour cela la rédaction de sa feuille, qui continuait à paraître tous les jours. Les articles qu’il envoyait à l’ »Ami du peuple », depuis la rencontre qu’il avait faite étaient d’une extrême douceur et d’une justice parfaite ; la beauté humanise. Les lecteurs ne purent revenir de ces articles, et déclarèrent Marat vendu.

Le lendemain, qui était un dimanche, Marat se hasarda à se promener par la ville ; en passant devant l’église Saint-Jean, il vit des femmes et des hommes qui sortaient de la messe. Ce « reste de superstition » l’irrita ; il entra dans l’église, tête haute, pour fronder les assistants. La messe venait de finir ; les femmes repliaient leur livre ; les cierges, mal éteints, fumaient encore sur l’autel, et le prêtre descendait la dernière marche, emportant le calice sous son voile de soie. Marat, en entrant, jeta à l’autel et aux assistants un regard plein d’audace ; il allait se promener autour de l’église avec un air de défi et de sarcasme, quand il avisa, à l’ombre d’un pilier, la jeune fille de la veille à genoux sur le bord d’un banc, avec sa vieille tante. À cette vue, le rire amer commencé sur les lèvres de Marat s’évanouit. La jeune fille se leva pour sortir, et donna son bras à sa tante, qui s’éloigna lentement. Alors Marat s’approcha malgré lui du banc ; une force d’en haut le saisit, ses genoux se ployèrent à l’endroit où avaient posé ceux de Charlotte ; son front orgueilleux, levé pour la menace et l’outrage, s’abaissa comme celui d’un enfant sous l’influence douce de la prière ; l’anathème, l’esprit fort, le réformé qui, par conviction et par devoir, avait fait la guerre à l’église, joignit ses mains tremblantes, et murmura d’une voix basse : « Mon Dieu, mon Dieu ! ayez pitié de moi ! » Marat se releva du banc, étourdi et confus de ce qu’il venait de faire : « Oh ! se dit-il à lui-même, si l’on m’avait vu ! »

Le buveur de sang[modifier]

Si jamais révolution dans le monde eut un but généreux, ce fut sans contredit celle de 93. Comment ne point s’intéresser à un événement et à des hommes qui vous disent avec une naïveté sublime : « Je n’ai vu partout jusqu’ici que les riches trompeurs et les pauvres trompés. Je me fais gloire d’être le défenseur des derniers et de mourir en républicain. » Les chefs n’étaient pourtant point tous d’accord sur ce but ; les Girondins, par exemple, voulaient organiser la victoire au profit de la bourgeoisie : la république ne se présentait guère à leur esprit que sous la forme d’une oligarchie puissante qui aurait mis les intérêts du tiers-état à la place des anciens intérêts de la noblesse. Les Montagnards, au contraire, prétendaient constituer la révolution pour le peuple. Mais de tous ceux qui combattaient alors dans leurs rangs, nul n’avait plus de souci de la classe pauvre que Marat. Son œuvre, à lui, n’était pas l’affranchissement d’un parti, mais de la nation tout entière. Or, au nombre des servitudes que la révolution française devait tuer et abolir pour toujours, il plaçait sans hésiter la misère. Le peu d’instants que lui laissaient les fonctions publiques et ses devoirs d’écrivain étaient consacrés par lui à la visite des hôpitaux et des prisons. Médecin, il tâtait le pouls, dans ces sombres repaires du vice et de l’indigence, aux maladies morales et physiques qui ravagent notre société.

Ce jour-là, Marat était sorti de bon matin, et remontait les quais de ce pas inégal et précipité, qui lui était propre, quand il fut dérangé dans sa marche par la rencontre de Camille Desmoulins.

— Ah ! le voilà ! s’écria celui-ci avec cette surprise qu’excitait toujours, même parmi ses amis, l’aspect singulier de Marat.

— Oui, dit Marat, je vais de ce pas au tribunal.

— Au tribunal ! serais-tu donc incriminé ?

— Non, reprit Marat, je vais défendre un prévenu.

— Toi ! le grand accusateur révolutionnaire !

— Oui, l’accusateur du riche, mais le défenseur du pauvre. Ils marchèrent ensemble quelque temps.

— Ah çà ! demanda Camille, tu vas me raconter cette histoire ; tu n’es point chargé de défendre, il me semble, mais de guérir ; avocat et médecin, tu cumules. Marat lui expliqua en peu de mots qu’un homme d’âge, poussé par la faim à commettre un vol, avait été arrêté. Sur le point de subir son jugement, il avait refusé le secours de tout avocat, disant qu’il ne voulait être défendu que par l’Ami du peuple. Marat se rendait à la prière de ce malheureux. Les deux amis se séparèrent à la porte du tribunal. Marat entra. Un homme grand, maigre, exténué, livide, simplement vêtu d’une blouse de toile, venait d’être amené entre deux gardes. Après un interrogatoire banal qui n’apprit rien à l’assemblée, et auquel l’accusé répondait d’une voix morne, Marat obtint la parole.

« Citoyens !

« Pour que la société ait le droit de condamner un homme, il faut qu’elle lui ait offert et garanti un sort préférable à l’état de nature. Autrement, si, ne tenant à l’ordre établi que par ses désavantages et ses rigueurs, il s’en affranchit violemment, cet homme ne fait que reprendre à la société les droits qu’il avait aliénés sans raison.

— Monsieur Marat ! s’écria à ce début le président indigné, vous prétendez donc ici justifier le vol et l’assassinat ?

— Je ne justifie rien, reprit celui-ci, continuant son discours ; mais je soutiens que, dans votre société injuste et partiale, vous ne partez point d’une base légitime pour réprimer les délits. S’il faut que, pour se maintenir, la société force ses membres à respecter l’ordre établi, avant tout, elle doit les mettre à couvert des tentations du besoin. Quel sort chez vous jusqu’ici que celui du bas peuple ! Il voit dans l’État une classe d’hommes heureux dont il ne fait point partie ; il trouve la sûreté établie pour eux et non pour lui ; il sent que leur âme peut s’élever, et que la sienne est contrainte de s’abaisser sans cesse. Que dis-je ? travaux, périls, privations, jeûnes, mépris, insultes, outrages de toute espèce, voilà le sort affreux qui l’attend.

Oui, je le dis hautement en votre présence : partout le gouvernement lui-même force les pauvres au crime, en leur ôtant les moyens de subsister. Il est tel pays où, dès que la récolte manque, le laboureur se voit ruiné pour toujours ; s’il n’a de quoi payer les impôts dont il est accablé, on lui enlève impitoyablement jusqu’à la paille de son lit. Ainsi réduit à la mendicité par les exactions des traitants, révolté de la dureté des riches, éconduit de toutes parts, et désespéré par le cri de ses enfants qui lui demandent du pain, il n’a d’autre ressource que d’aller attendre les passants au coin d’un bois.

Laissez-moi donc vous adresser, au nom de mon client, ce discours que les décisions du barreau repoussent, je le sais, mais auquel, je crois, la raison et le sens commun n’ont rien de sage à répondre. Suis-je coupable ? je l’ignore ; mais ce que je n’ignore pas, c’est que je n’ai rien fait que je n’aie dû faire. Le soin de sa propre conversation est le premier des devoirs de l’homme ; vous-mêmes n’en connaissez point au-dessus : qui vole pour vivre, tant qu’il ne peut faire autrement, ne fait qu’user de ses droits. Vous m’imputez d’avoir troublé l’ordre de la société. Eh ! que m’importe à moi cet ordre prétendu, qui toujours me fut si funeste ? Que vous prêchiez la soumission aux lois, vous à qui elles assurent la domination sur tant de malheureux, le moyen d’en être surpris ! Observez-les donc, ces lois, puisque vous leur devez votre bien-être. Mais que dois-je à la société, moi qui ne la connais que par ses horreurs ? Et ne me dites pas que tous ses membres, jouissant des mêmes prérogatives, peuvent en tirer les mêmes avantages : le contraire n’est que trop évident. Comparez votre sort au nôtre : tandis que vous coulez tranquillement vos jours au sein des délices, du faste, des grandeurs, nous sommes exposés pour vous aux injures du temps, aux fatigues, à la faim ; pour multiplier vos jouissances, ce n’est pas assez d’arroser la terre de notre sueur, nous l’arrosons encore de nos larmes : qu’avez-vous donc fait pour être si heureux à nos dépens ? Infortunés que nous sommes, si du moins il y avait un terme à nos maux ! mais le sort du pauvre est irrévocablement fixé ; et, sans quelque coup du hasard, la misère est le lot éternel du misérable. Qui ne connaît les avantages que la fortune assure à ses favoris ? Ils ont beau n’avoir ni talents, ni mérite, ni vertus, tout s’aplanit devant eux au gré de leurs souhaits. C’est au riche que sont réservées les grandes entreprises, l’équipement des flottes, l’approvisionnement des armées, la gestion des revenus publics, le privilège exclusif de piller l’État ; c’est au riche que sont réservées les entreprises lucratives, l’établissement des manufactures, l’armement des vaisseaux, les spéculations de commerce. Il faut de l’or pour amasser de l’or : quand il manque, rien n’y supplée. Même dans les classes les moins élevées, c’est pour l’homme aisé que sont les professions honnêtes, les arts de luxe, les arts libéraux ; mais c’est pour le pauvre que sont les métiers vils, les métiers périlleux, les métiers dégoûtants ; telle est l’aversion vouée à la pauvreté, qu’on la repousse de toutes parts, et que partout on encourage ceux qui n’ont pas besoin d’encouragement. Il fallait travailler, direz-vous ; cela est bientôt dit ; mais le pouvais-je ? Réduit à l’indigence par l’injustice d’un voisin puissant, en vain ai-je cherché un asile sous le chaume ; arraché de la charrue par la cruelle maladie qui me consume, et à charge au maître que je servais, il ne me resta pour subsister que la ressource de mendier mon pain : cette triste ressource même est venue à me manquer. Couvert de haillons et couché sur la paille, chaque jour j’étalais l’affligeant spectacle de mes plaies ; quel cœur s’est ouvert à la pitié ?

Désespéré par vos refus, manquant de tout, et pressé par la faim, j’ai profité de l’obscurité de la nuit pour arracher d’un passant un faible secours que la dureté me refusait ; et parce que j’ai usé des droits de la nature, vous m’envoyez au supplice ! Condamnez-moi, puisqu’il le faut pour assurer vos injustes possessions ; au milieu des tourments que je vais endurer, mon unique consolation sera de reprocher au ciel de m’avoir fait naître parmi vous. Mais non, hommes justes, je vois couler vos larmes, et je vous entends crier d’une commune voix, QU’IL SOIT ABSOUS ! Oui, sans doute, il doit l’être… »

Il le fut. Le tribunal, déconcerté par cette défense dangereuse sans doute et mal fondée en droit, mais qui partait d’un cœur ému, par le cri de détresse que Marat, cette voix du pauvre, avait jeté dans l’âme de tous les assistants, vota la mise en liberté du prévenu, qui, attendri jusqu’aux larmes et les mains jointes, se retira en bénissant l’Ami du peuple.

Les Girondins à Caen[modifier]

Nous ne reviendrons pas sur la journée du 31 mai, ni sur la part que prit Marat à cet événement, qui décida du sort de la révolution. La Gironde écroulée sema de ses ruines le nord de la France. Treize députés proscrits se réfugièrent à Caen : c’étaient Buzot, Salles, Pétion, Gorsas, Louvet, Meillan, Lesage, Duchâtel, Valady, Larivière, de Cussy et Barbaroux ; ils occupèrent, rue des Carmes, l’hôtel de l’Intendance. À quoi s’occupaient dans leur exil les députés proscrits ? Ils faisaient des chansons. Et quelles chansons, grand Dieu !

Marat entre… à sa vue
Le bon Dieu Brissotin,
De sa mère éperdue
Se cache dans le sein.
— Père éternel, dit-il, quel être épouvantable !
Ah ! fais-le rentrer en enfer.
Attends que je sois au désert
Pour m’envoyer le diable.

Faire de méchants vers, porter, au milieu de gais festins, des toasts à la patrie, attirer chez eux les jolies femmes de la ville, voilà ce que les Girondins appelaient « élever un temple aux vertus civiques. »

Tout en faisant de bons repas et en fréquentant la meilleure société de la ville, Buzot, Barbaroux, Louvet, avaient cependant organisé un comité d’insurrection contre la république. Ils rédigeaient des placards, des ordres du jour. Le général Félix Wimpfen, qui se trouvait alors investi du commandement de l’armée dite des côtes de Cherbourg, menaçait de se rendre à Paris à la tête de 60 mille Normands. C’était là que résidait la force matérielle de l’insurrection fédéraliste. Les orateurs de la Gironde ouvrirent, dans l’église de l’ancienne Abbaye-aux-Hommes, un prêche public auquel les habitants de Caen et des environs s’empressaient de se rendre le dimanche. Ils vantaient avec un enthousiasme calculé les charmes d’une liberté douce, tempérée par les lois et pure de sang humain. Leurs déclamations portaient surtout contre la Montagne, qu’ils représentaient comme un amas de crimes et d’atrocités.

Quoique mademoiselle de Corday vécût dans la retraite avec sa tante, elle ne laissait pas que d’aller en soirée dans quelques maisons de la ville, surtout quand elle prévoyait y trouver un des apôtres de la Gironde. Ces hommes aimables et brillants tenaient presque partout le sceptre de la conversation. Mademoiselle de Corday les écoutait avec son cœur. On voyait en quelque sorte le resplendissement du visage animé de l’orateur sur celui de la jeune fille.

Mademoiselle de Corday était la seule républicaine de sa famille : elle avait été amenée à l’amour de la liberté par la lecture de Raynal et aussi par les sentiments généreux de son âme. Son père, noble et attaché au parti royaliste, voyait avec peine ce qu’il nommait les égarements de sa fille ; ses deux frères émigrés la reniaient ; sa sœur, plus âgée qu’elle de deux ans, la pressait de revenir aux « bons principes » ; mais Charlotte demeura inébranlable dans ses idées révolutionnaires. C’est à cette différence d’opinion et à l’état de gêne où se trouvait alors la maison de Corday qu’il faut attribuer le séjour de Charlotte à Caen, chez une vieille tante, dont elle subissait sans doute à contrecœur la compagnie et la générosité. L’éducation qu’on recevait avant 1789 dans les collèges et les couvents était en parfaite opposition avec la société chrétienne et monarchique où l’élève devait bientôt entrer. On y proposait sans cesse à son admiration les exemples de héros et de femmes païennes se dévouant à la mort pour punir les tyrans. Charlotte Corday conçut, toute jeune, une vénération exaltée pour les… Picharis, les Porcia, les Clélie, et toutes ces femmes grecques ou romaines qui se levaient, dans son esprit, le poignard à la main, sur le cadavre encore fumant de leur ennemi. La lecture de Plutarque, de Jean-Jacques Rousseau, de Raynal, de Pierre Corneille, la confirma dans ses idées ; elle ne voyait rien au-dessus du dévouement à la patrie. Toutes les vertus antiques, le courage, le mépris de la mort, la haine des tyrans, entrèrent dans son cœur excité ; et comme la forme du visage suit toujours le mouvement de l’âme, mademoiselle Charlotte de Corday prit bientôt un air de tête classique et une beauté toute romaine.

Petite-fille de Pierre Corneille, elle avait d’ailleurs dans les veines quelques gouttes du sang républicain de son aïeul : elle composa une tragédie à sa manière dont elle fut à la fois l’auteur et l’héroïne.

La révolution de 89 avait créé dans les âmes une passion nouvelle et inconnue qui absorbait toutes les autres passions, c’était celle du bien public. Nos vertus et nos vices, et en général le tempérament humain suivent ces influences climatériques des sociétés. Charlotte Corday avait détaché son amour des faiblesses de son sexe, pour le porter tout entier sur ce grand événement français, qui contenait alors l’avenir du monde.

Plus mademoiselle de Corday était attachée à la révolution, plus elle avait en horreur les hommes qui, sous prétexte de civisme, l’ensanglantaient, disait- elle, entre leurs mains impures et féroces. Elle était à Caen lorsque le jeune major Henri de Belzunce y fut massacré par la populace. Peut-être vit-elle tomber ce pâle et beau jeune homme sur la place de l’Hôtel-de-Ville ; peut-être rencontra-t-elle ses membres sanglants qu’on promenait par les rues, avec des chansons obscènes ; peut-être lui présenta-t-on au bout d’une pique, comme à plusieurs femmes de Caen, qui en ont gardé des pâleurs et des convulsions, la tête froide, et défigurée du comte à baiser.

Barbaroux trouva moyen de s’introduire chez mademoiselle de Corday, avec laquelle il eut des entrevues tolérées par la vieille tante. Il entrait, pour n’être point remarqué, par la boutique d’un tourneur en bois, qui avait une porte de derrière sur la petite cour où l’escalier de madame de Bretteville et de sa nièce prenait naissance. Il n’y avait que la rue à traverser pour aller de cette maison à l’hôtel de l’Intendance, où nous avons dit que Barbaroux était logé avec les autres Girondins. Une mâle conversation s’engageait entre elle et lui durant de longues heures dans une chambre assombrie par les vitraux à mailles de plomb et par les murs de la maison voisine. Charlotte recueillait une à une au fond de son cœur les paroles de son maître, et Barbaroux de son côté se retirait avec la joie d’être compris par une âme dans laquelle il croyait retrouver son image. Barbaroux se répétait dans mademoiselle de Corday comme dans un miroir où l’on aime à se voir en beau. Quelquefois ils marchaient ensemble sous les arbres solitaires du Cours, cette promenade de Caen où, suivant l’usage des villes de province, on ne se promène guère ; mademoiselle de Corday lui disait, en renversant de côté sa jolie tête : « Je vous écoute et je m’appuie à votre bras en silence ; car notre rôle, à nous autres femmes, est de nous retenir à vous qui êtes forts ; nos cheveux longs et bouclés sont comme ces branches grimpantes et ces folles attaches de la vigne qui cherchent l’ormeau, je m’abandonne à vos conseils et à votre bras dans ces temps d’orage, certaine que la grandeur et la sainteté de notre cause élèvera notre amitié au dessus de toute faiblesse. »

Le départ[modifier]

Depuis le séjour des Girondins à Caen, mademoiselle de Corday semblait animée du désir de se sacrifier à la révolution. Le propre de l’amour chaste et magnanime est de détacher de la vie ; un plus grand que nous l’a dit : « Qui sait aimer, sait mourir. » Quoique le département du Calvados tînt pour la Gironde et qu’une sorte de Vendée républicaine s’organisât dans le nord de la France, des bandes d’hommes farouches parcouraient depuis quelques mois les rues de Caen. Ces hommes jetaient la terreur dans toute la ville par leurs visages féroces ; ils chantaient d’ignobles chansons et dansaient une danse forcenée autour d’une image de Marat.

Comme toutes les âmes fortes qui embrassent la société dans leurs haines ou leurs amours, Charlotte Corday s’imagina que délivrer la Gironde des mains des Montagnards, c’était délivrer le pays. Le lendemain, elle se rencontra à l’hôtel Saint-Ouen avec quelques-uns des députés transfuges. Mademoiselle de Corday garda, comme de coutume, un silence passionné ; elle écoutait attentivement et recueillait une à une dans son cœur les paroles des orateurs girondins. Barbaroux présenta un tableau sombre et lamentable des maux de la nation : « Sans une nouvelle Jeanne d’Arc, s’écria-t-il en finissant, sans quelque libératrice envoyée du ciel, sans un miracle inattendu, c’en est fait de la France ! » Ces derniers mots fixèrent irrévocablement la destinée de Charlotte Corday. Elle crut que le ciel l’appelait par cette bouche aimée à se dévouer pour son pays. La beauté, ce magnétisme qui séduit et soumet les hommes eux-mêmes, ne pouvait manquer, rattachée ici au visage animé de l’orateur, d’entraîner une femme, encore jeune, et sujette, malgré elle, aux influences de son sexe. Jamais le meurtre ne prit, pour s’insinuer dans une tête exaltée, des formes les plus innocentes ; il se présente à elle sous les attraits de l’éloquence ; il revient à sa pensée durant ces heures silencieuses où la lune conseille les nobles dévouements ; il se drape dans les sentiments les plus élevés, l’humanité, le patriotisme, l’amour de la paix. Charlotte Corday vit l’assassinat en beau.

Il n’y a pas de terme dans le Code pénal, ni peut-être dans la langue, pour rendre cette provocation tacite et douteuse. Nous comptons sur l’imagination pénétrante de nos lectrices pour nous deviner. Charlotte Corday, quoique influencée amoureusement par Barbaroux, crut jusqu’au bout n’obéir qu’au mouvement héroïque de sauver la patrie. Dans le cœur des femmes, l’amour, par suite de l’éducation fausse et guindée qu’on leur donne, n’ose pas se découvrir franchement ; le plus noble des sentiments eut besoin de se déguiser ici sous mille prétextes spécieux, pour ne point faire rougir celle dont il guida le bras.

Barbaroux, détruit par les coups de Marat, ne cessait de le représenter comme la tête hideuse de la Montagne : « Cet homme, disait-il, a la lèpre à l’âme ; il boit le sang de la France pour prolonger ses jours odieux et gangrenés. Tant que la France ne sera point débarrassée de ce monstre, l’anarchie avec toutes ses horreurs dévorera ses enfants. »

Il prêchait même une croisade contre « cet ennemi public. » Les feuilles girondines ne cessaient de répéter que la France était descendue dans la fosse aux lions. Elles nommaient Marat comme le chef des égorgeurs. On s’imaginait à Caen qu’il était toute la Montagne. On se le figurait hideux. Obsédée de ces images, Charlotte Corday voyait passer durant ses insomnies la tête du monstre devant ses yeux ouverts. L’hallucination était pressante, tenace ; une voix lui disait : « C’est à toi de sauver la France ! » Le 7 juillet, une armée de volontaires se forma, au son du tambour, sur la grande place de Caen : mademoiselle de Corday assistait avec un visage charmé à cet enrôlement de fédéralistes.

— Ces soldats vont donc marcher sur Paris ? dit-elle à Pétion.

— Est-ce que vous seriez fâchée s’ils ne partaient pas ? répondit celui-ci.

— Je vous ferai repentir, reprit-elle, du soupçon que vous manifestez sur mes sentiments. Puis elle réfléchit intérieurement que tant de braves gens, venant à Paris pour chercher la tête d’un homme, c’était de trop ; il ne mérite pas tant d’honneur, se dit-elle ; il suffit de la main d’une femme.

Cette pensée la décida tout à fait. Depuis quelques jours, madame de Bretteville trouvait à sa nièce un visage extraordinaire. Étant entrée, un soir, dans sa chambre, elle trouva sur la table une vieille bible ouverte, et lut ces mots soulignés au crayon : « Judith sortit de la ville, parée d’une beauté merveilleuse dont le Seigneur lui avait fait cadeau, pour se rendre à la tente d’Olopherne[1]. »

Une autre fois, sa douce et sérieuse tête se couvrit d’un nuage de colère à voir deux bourgeois de la ville, assis devant une table, qui se divertissaient aux cartes :

— Vous jouez, leur dit-elle, et la patrie se meurt ! Du reste, elle ne confia son projet à personne. Le mardi 9 juillet, elle se rendit, au matin, à l’hôtel de l’Intendance, accompagnée d’un domestique. Mademoiselle de Corday fit demander Barbaroux : cette dernière entrevue fut déchirante pour le cœur de la pauvre fille. Elle prit l’air le plus froid et le plus indifférent qu’elle put trouver, s’ouvrit à Barbaroux sur son voyage, mais sans lui en découvrir le motif, le pria de lui remettre une lettre pour Du Perret, afin d’obtenir des papiers nécessaires à l’une de ses amies d’enfance, nommée Marie Forbin. Au milieu de ses lents et secs préparatifs de départ, elle retenait à grand-peine, sur le bord de ses lèvres, des adieux plus tendres, que la séparation éternelle qui devait les suivre aurait sans doute rendus excusables. Déjà le secret terrible qu’elle enfermait dans sa frêle poitrine de femme allait lui échapper : elle ne se sentait presque plus maîtresse de ses larmes, et les larmes auraient été un aveu, et la main généreuse de Barbaroux aurait sans doute retenu le bras de Charlotte Corday sur le bord de cette résolution mortelle, quand Pétion vint traverser le salon où ils s’entretenaient tête-à-tête.

— Comment ! voilà une belle aristocrate, dit-il, qui vient voir des républicains !

— Vous me jugez aujourd’hui sans me connaître, citoyen Pétion, répondit-elle ; un jour, vous saurez qui je suis.

Comme toujours, Pétion et Barbaroux ne s’aperçurent du sens de ces paroles qu’après l’événement. Mademoiselle de Corday sortit de l’hôtel de l’Intendance pour rentrer dans sa chambre ; après avoir rangé ses livres et s’être chargée de son carton de dessins, elle prit congé de sa tante, sous prétexte d’aller voir faner le foin dans la campagne. Puis elle descendit l’escalier de pierre de sa maison qui donnait dans la petite cour ; sur les dernières marches, elle trouva assis et souriant un bel enfant blond, aujourd’hui un vieillard, qui aimait les images : « Tiens, dit-elle en lui remettant son carton de dessins, voilà pour toi, Robert, sois bien sage et embrasse-moi : tu ne me verras plus. » Et elle partit.

L’hôtel de la Providence[modifier]

Le jeudi 11 juillet 1793, vers l’heure de midi, une femme descendit à l’hôtel de la Providence, rue des Vieux-Augustins, à Paris. Cette femme, d’une stature forte et pourtant légère, annonçait à peu près vingt-cinq ans. La poussière qui couvrait ses vêtements en désordre témoignait qu’elle venait de faire un assez long voyage, et qu’elle sortait de voiture. Louise Graulier, lui adressa, par prudence, et un peu par curiosité, diverses questions :

— D’où venez-vous ainsi, citoyenne ?

— De Caen, répondit-elle.

— Alors, remarqua l’hôtesse, vous devez savoir des nouvelles. Est-il vrai qu’une force armée partie de votre ville marche dans ce moment sur Paris ?

— Je me suis trouvée sur la place de Caen le jour où l’on a battu la générale pour venir à Paris, reprit l’inconnue avec un demi-sourire : il n’y avait pas trente personnes.

— Mais quel motif, citoyenne, peut vous amener toute seule, et encore jeune, dans notre ville, au milieu des choses terribles qui s’y passent ?

— Je n’y suis que pour quelques jours. Je voudrais obtenir des papiers nécessaires à l’une de mes amies d’enfance. Après quoi, je m’en retournerai.

— Vous connaissez donc du monde à Paris ?

— J’ai une lettre de recommandation pour le citoyen Du Perret.

— Le député à la Convention ?

— Oui, je compte m’y faire conduire demain matin.

L’hôtesse se crut suffisamment éclairée. Il est vrai de dire que la figure de l’inconnue n’avait rien de suspect ; ses manières franches et son air ouvert lui gagnaient volontiers la confiance. Elle témoigna être très fatiguée de la route, et demanda qu’on mît tout de suite des draps blancs à son lit. Le garçon de l’hôtel monta avec elle dans une chambre, où il prépara tout ce qu’il fallait pour le sommeil de la citoyenne et pour sa toilette du lendemain.

Pendant ce temps, la belle voyageuse lui demanda ce qu’on pensait du « petit » Marat. — Les patriotes, répondit celui-ci, l’estiment beaucoup ; mais les aristocrates le détestent.

Elle lui donna ensuite commission de lui acheter du papier, des plumes et de l’encre. À cinq heures, elle s’enferma dans sa chambre préparée pour la nuit, se coucha, et dormit jusqu’au lendemain d’un profond sommeil ; elle avait eu soin de retirer la clé. À huit heures, elle s’éveilla, et se fit conduire chez Du Perret, qui tenait au parti de la Gironde ; il avait refusé de suivre ses frères à Caen, et se sentait le courage de rester à son poste, malgré les périls qui environnaient sa tête.

La toilette de la voyageuse la faisait remarquer : elle portait un bonnet à ailes de papillon, un corsage bleu de ciel et une jupe rouge, avec un ruban vert dans les cheveux. Mais c’était surtout sa figure qui attirait les regards ; reposée de ses fatigues de voyage par le sommeil de la nuit, elle avait le teint d’une fraîcheur et d’un éclat fort séduisants. Peut-être était-elle un peu forte, selon les idées étroites que nous nous faisons de la beauté, et avait-elle l’air trop décidé ; mais son embonpoint ne gênait en rien sa marche, et la résolution de ses traits donnait à son visage sévère et noble un air romain qui était du plus grand style. Toute sa personne offrait un mélange harmonieux de la grâce de la femme avec l’énergie et la majesté de l’homme. C’était la première fois qu’elle venait à Paris. Elle avait eu, la veille, toutes sortes de peines à se débarrasser de quelques voyageurs qui, l’ayant vue endormie dans la voiture, s’étaient épris d’elle et voulaient l’accompagner à son hôtel. Elle s’était tirée de leurs mains en leur donnant un faux nom et une fausse adresse. Elle fut étonnée de ne pas trouver à la grande ville l’air morne et consterné qu’elle se figurait ; de loin, elle s’en faisait une tout autre image. Paris se représentait dans sa tête, lorsqu’elle était partie de Caen, sous les couleurs les plus sombres ; elle croyait, d’après les récits de la province, voir les fenêtres fermées, les rues désertes, les toilettes des femmes éteintes et amorties par la crainte d’attirer les yeux du comité de surveillance, les travaux suspendus, les boutiques sans marchands, les promenades sans promeneurs, les palais sans habitants, les églises sans Dieu.

La capitale, en un mot, s’offrait à elle, vue de cinquante lieues de distance, comme obscurcie par l’ombre de la mort ; au lieu de ces scènes de deuil et de désolation qu’elle cherchait avec ses yeux effrayés, elle ne rencontrait que l’image paisible d’une cité s’éveillant le matin, toute fraîche et tout alerte pour les travaux de la journée ; les ouvriers allaient gaiement à leur besogne ; les vieilles femmes, leur pot de fer-blanc à la main, faisaient cercle autour des laitières ; les portières balayaient le devant des maisons et s’arrêtaient pour caqueter avec les voisines ; les garçons de boutique faisaient joyeusement la cour aux filles ; les fenêtres s’ouvraient une à une, comme des yeux qui s’éveillent pour recevoir l’air frais du matin ; quoiqu’il fût encore de bonne heure, des femmes en élégante toilette de ville parcouraient les rues ; des rentiers oisifs et souriants marchaient le long des allées vertes du Palais-Royal ; de petits oiseaux chantaient dans les feuillages ou becquetaient des miettes de pain sur le sable ; l’or, toujours avide de se montrer, étalait aux vitres des bijoutiers son éclat indiscret, comme s’il n’eût rien à craindre du pillage ni de l’émeute ; la journée promettait d’être belle ; tout était azur, sérénité, repos, dans le ciel et sur les visages.

Ceci déconcerta un moment la jeune étrangère. Rien n’était plus fait, en vérité, pour dissiper les idées injustes sur le régime révolutionnaire que l’insouciance et le calme des habitants ; l’émeute passée tout rentrait aussitôt dans le devoir ; on eût dit un ruisseau qui aurait lavé les rues. Jamais, du reste, la ville n’eut une physionomie si gaie : les spectacles étaient suivis avec fureur ; les fêtes et les réjouissances publiques attiraient une foule incroyable ; le Palais-Égalité avait un air de joie que l’éclairage au gaz et les somptuosités récentes n’ont pu réveiller : une nuée de femmes, de filles, de jeunes gens s’ébattaient ensemble dans les avenues, avec des propos égrillards, et sans s’inquiéter du reste ; les bourgeois amenaient leur famille prendre des glaces en plein air ou manger des gaufres : c’était, dans tout le jardin, un mouvement de promeneurs, de limonadiers portant des plateaux chargés de groseille ou de citron, de petits Savoyards jouant de l’orgue et chantant pour aider la générosité des buveurs de bière accoudés sur les tables vertes. L’été se mettait bravement de la partie, tandis que le sang des citoyens coulait sur la guillotine, les feuilles ne laissaient pas que de verdoyer gaiement, les fleurs de fleurir, les oiseaux de chanter, le ciel d’être bleu. La nature, dit-on, se soucie peu de l’homme.

Quand la jeune femme, arrivée de Caen pour affaires, se présenta à la porte de Du Perret, elle trouva dans l’antichambre une des filles de ce député, qui lui dit que son père était absent, et qui l’invita à revenir vers le soir. Elle se retira, contrariée, laissant aux mains de mademoiselle Du Perret un paquet sous pli à l’adresse de son père. Le soir, Du Perret était à table avec quelques amis ; le dîner touchait au dessert quand une jeune femme entra délibérément, et, se tournant vers ce député :

— Est-ce au citoyen Du Perret que j’ai l’honneur de parler ?

— À lui-même.

— J’aurais à vous entretenir en particulier d’une affaire.

Du Perret pousse de la main une porte, et entre avec cette inconnue dans une chambre voisine. Il avait oublié d’ouvrir le paquet remis, le matin, aux soins de sa fille, en sorte qu’il ignorait tout à fait le but de cette visite mystérieuse. Ce paquet était resté sur la cheminée, dans une chemise de papier blanc, avec un large cachet de cire rouge. La jeune femme expliqua en peu de mots qu’elle arrivait de Caen, que le paquet contenait une lettre de Barbaroux avec des brochures, et qu’elle avait recours à la complaisance du citoyen pour la mener chez le ministre. Du Perret lui représenta qu’il ne pouvait dans le moment quitter ses amis qui étaient à table, et l’invita elle-même à se « rafraîchir ».

— Non, dit-elle ; demain, si vous voulez vous donner la peine de passer chez moi dans la matinée, nous irons ensemble chez le ministre.

— Volontiers ; mais il me faudrait pour cela savoir votre adresse. À ces mots, elle tire de sa poche une carte imprimée où on lisait en grosses lettres : HOTEL DE LA PROVIDENCE, « rue des Vieux-Augustins ».

— Et votre nom, je vous prie ? L’inconnue fouilla de nouveau dans sa poche et tira un crayon avec lequel elle écrit son nom sur la carte : CHARLOTTE CORDAY.

— Je n’ai plus qu’un mot à vous dire, ajouta-t-elle gravement et avec un air solennel : citoyen Du Perret, j’ai un conseil à vous donner ; détachez-vous de l’assemblée, vous n’y faites rien. Allez à Caen, allez rejoindre vos frères.

— Mon poste est à Paris, répondit fièrement Du Perret ; je ne le quitterai pas.

— Vous faites une sottise ; croyez-moi, fuyez avant demain soir, car la colère du ciel va fondre sur la ville. »

Du Perret la reconduisit sur le palier. En entrant dans la salle où dînaient ses amis :

— La plaisante aventure ! s’écria-t-il, avec la surprise et l’inquiétude dans les yeux ; cette femme m’a l’air d’une intrigante ; par les propos qu’elle m’a tenus, elle m’a paru extraordinaire ; j’ai vu dans ses raisons, dans son allure, dans sa contenance, quelque chose de singulier qui me confond.

— Hôtel de la Providence, dit un des convives en souriant, après avoir lu l’adresse sur la carte laissée par cette femme ; prends garde, mon ami, il y a du mystérieux et du providentiel là-dessous. Du Perret, après un instant de réflexion : Au reste, je saurai demain ce que c’est.

Le malade[modifier]

Marat, depuis quelques jours, avait adressé à la Convention une lettre finissant par ces mots : « Accablé d’affaires, chargé de la défense d’une foule d’opprimés, et détenu chez moi par une indisposition très grave, je ne puis quitter mon lit pour me rendre à l’assemblée. »

Il était malade. Les obstacles apportés par les événements, les partis et les passions des hommes à la marche du bien public le jetaient dans des accès de fureur qui lui brûlaient le sang, et qui menaçaient de couvrir ses membres d’une lèpre vive.

La révolution était sur cet homme la robe de Déjanire : elle le consumait. Marat n’en continuait pas moins ses travaux : doué de cette activité dévorante qui ne le quitta qu’à la mort, il surveillait de son lit tous les mouvements de la république.

L’Ami du peuple n’avait d’ailleurs pas l’autorité que lui prêtent ses ennemis. Son influence était toute personnelle et toute morale ; simple journaliste, simple député à la Convention nationale, où il n’était applaudi que du dehors, il n’a jamais tenu en main les rênes du gouvernement révolutionnaire. Le centre de la seule puissance réelle qu’il exerçât était à l’Hôtel-de-Ville, encore n’y occupait-il qu’une tribune. Consulté, obéi quelquefois, il régnait uniquement sur les esprits.

Ce matin-là, on lui apporta la liste des citoyens arrêtés par ordre de la commune : Marat la parcourut des yeux avec attention. Lorsqu’il voulait attirer les yeux de la justice sur un des détenus, il faisait une croix sur la liste au-dessous du nom ; l’un des membres du comité était assis au pied du lit, sur une chaise :

— Charles… qu’est-ce que cet homme ? demanda Marat.

— Citoyen, c’est un prétendu savant que tu devrais connaître mieux que nous, et dont le comité a pensé que l’arrestation te serait agréable.

En effet, ce M. Charles, professeur de physique, n’avait cessé d’être l’ennemi acharné de Marat ; il le persiflait autrefois dans ses cours publics, le tournait en ridicule dans ses livres, lui faisait fermer la porte des journaux et des académies, le piquait, en un mot, de mille coups d’épingles à cet endroit de l’amour-propre que les savants ont tous si sensible et si irritable : le moment était venu de lui faire payer cher ces vexations ; Marat avait sa vengeance sous la main.

— Pour qui me prenez-vous donc ? s’écria-t-il alors, se levant avec fureur sur son séant. Me croyez-vous l’âme assez basse pour me laisser guider par le ressentiment d’un outrage dans l’« épuration » que nous faisons de la France ? Ce Charles est un misérable qui m’a lâchement maltraité dans ma jeunesse. Je méprise les méchants, mais je les plains encore plus que je ne les méprise ; tant qu’ils restent hommes privés, tant que leurs menées n’entraînent pas la ruine des autres, je gémis tout bas sur leur corruption, mais je serais au désespoir de faire tomber un cheveu de leur tête.

Je vais écrire au ministre pour qu’on mette cet homme en liberté.

Il était onze heures, la femme de grand cœur qui remplissait auprès de Marat les devoirs d’épouse légitime et de garde malade lui servit un breuvage amer dans une modeste tasse de faïence. Quoique son influence se fût de beaucoup accrue depuis la chute de la Gironde, Marat n’en continuait pas moins le même genre de vie laborieuse et dure. Cet homme, par l’austérité de ses mœurs, était un anachorète et un saint, mais un saint d’un ordre d’autant plus désintéressé que tout en croyant à l’immortalité de l’âme, il ne damnait personne au-delà du tombeau.

— Vous voyez, dit-il, si ceux qui me représentent comme un ambitieux se trompent ! J’ai, au contraire, des goûts simples et sévères qui s’allient mal avec les grandeurs : en bonne santé, je sais être heureux avec un potage au riz, quelques tasses de café, ma plume et des instruments de physique. D’autres m’ont prêté des vues d’intérêt ; mais ceux qui me connaissent savent que je ne pourrais voir souffrir un malheureux sans partager avec lui le nécessaire. J’aime, d’ailleurs, la pauvreté par goût et parce qu’elle conseille les vertus plébéiennes. J’arrivai à la révolution avec des idées faites. Les mœurs que notre gouvernement s’efforce d’établir étaient depuis longtemps dans mon caractère, et je ne voudrais pas, pour tout au monde, en sortir.

On entendit un coup de sonnette, et, le temps d’aller ouvrir, Marat écrivit quelques mots au ministre pour le citoyen Charles dont la tête était en danger. Entra le curé Bassal. Depuis la nuit où ils s’étaient rencontrés dans les rues de Versailles, une réelle sympathie d’idées unissait ce prêtre à l’Ami du peuple.

— Ah ! dit Marat en souriant, ces abbés viennent toujours sournoisement au lit des malades comme pour leur voler leur âme. Le prêtre s’assit ; leur entretien porta encore une fois sur les principes de la révolution ; Bassal soutenait que toute la constitution était dans l’Évangile.

— Peut-être, reprenait Marat ; mais l’humilité chrétienne, qui met sans cesse l’homme en présence de son néant, ouvre nécessairement dans l’Église une entrée à la servitude. Sans défiance, sans crainte, sans artifice, sans colère, sans désir de vengeance, un vrai chrétien est à la discrétion du premier venu. L’esprit de l’Évangile est un esprit de paix, de douceur, de charité ; ses disciples en sont animés même pour leurs ennemis. Quand on les frappe sur une joue, ils doivent présenter l’autre joue ; quand on leur ôte la robe, ils doivent encore donner le manteau ; quand on les contraint de marcher une lieue, ils doivent en marcher deux. Toujours résignés, ils souffrent en silence, tendent les mains au ciel et prient pour leur bourreau. Ce n’est pas avec de tels hommes qu’on fait les révolutions et qu’on remonte à l’indépendance. Pour se conserver libres, il faut avoir sans cesse les yeux ouverts sur les méchants ; il faut résister aux attentats des ennemis publics, et désarmer les complots des fourbes endormeurs, qui veulent tenir le monde sous le sommeil de l’asservissement. Il ne faut pas remettre le glaive dans le fourreau, mais le tenir toujours dans la main prêt à frapper les traîtres.

— Prenez garde, Marat, reprit l’abbé Bassal, de blâmer injustement une mesure de précaution prise par la Providence : cet esprit d’humilité et de résignation dont vous parlez était dans les commencements un contrepoids utile aux principes révolutionnaires que Jésus-Christ venait apporter dans le monde.

Si les peuples s’étaient révoltés avant l’heure contre leurs maîtres, ils auraient succombé dans la lutte. La Providence leur a donné, dans les âges de foi, ce frein de la patience, de la douceur et de la soumission, afin de laisser aux germes de la liberté le temps de prendre leur développement.

L’esprit révolutionnaire de l’Évangile travaillait dans le monde à l’insu même de ses disciples, et le jour où l’esclave se leva pour rompre ses fers, il les trouva déjà rongés et mordus par dix-huit siècles de christianisme. La révolution est sortie de nos cloîtres et de nos églises ; ces mêmes cloches qui invitaient doucement à la prière, agitèrent, quand le jour de la grande révolte fut venu, leurs voix d’airain et crièrent : Aux armes ! car, comme vous l’avez dit vous-même quelque part, le soin de son indépendance est le premier devoir religieux de l’homme.

Depuis quelques instants, Marat se tordait dans ses draps : sa poitrine, enflammée par les veilles, laissait sortir avec peine une haleine rare et sifflante. « Oh ! dit-il, j’ai du soufre allumé dans les poumons ! » À ces mots, il fut pris d’un accès de toux mordante et sèche qui couvrit toute sa figure terreuse d’un nuage pourpre. « Oui, reprit-il en s’essuyant le visage, je vais bientôt mourir, mon ami ; je voudrais savoir s’il y a quelque chose là- haut. » Bassal qui, par profession, avait un peu la manie de prêcher, lui fit un long sermon sur l’immortalité de l’âme. « Toutes ces choses, reprit Marat, doivent être écrites quelque part dans la nature ; mais Dieu tient le doigt sur le livre. J’ai passé toute ma vie à chercher l’homme au-delà du tombeau et à poursuivre l’âme dans ses destinées éternelles. Je m’en vais, malgré cela, l’œil plein de ténèbres. Je n’ai rien vu distinctement dans ce sombre rayonnement de l’avenir. Après tout, je ne crains rien de Dieu : j’ai fait l’œuvre qu’il m’a imposée. Ma vocation était de me constituer anathème pour mes frères, je l’ai subie : j’ai renoncé aux plaisirs de l’étude, aux douceurs de la famille, au repos de la vie. J’ai porté l’abnégation de moi-même jusqu’à immoler mes goûts et mes affections au bonheur public ; j’ai vécu trois ans au milieu des privations, des alarmes, des embûches ; j’ai versé mon sang goutte à goutte ; je me suis résigné à avoir sans cesse devant les yeux l’image de la mort. Offert en holocauste au ciel et à la patrie, j’ai senti le couteau m’entrer lentement dans la gorge. Je suis abreuvé, je suis las ; je vais mourir. Doué d’un caractère ardent, impétueux et tenace, j’ai quelquefois cédé, à la vue des complots de nos ennemis, aux élans d’une indignation fatale ; mais, à mesure que le spectacle des désordres s’éloignait, mon cœur, moins agité, inspirait à ma plume un ton moins terrible. Je m’en vais les mains nettes de sang. Le tribunal révolutionnaire a fonctionné jusqu’ici avec une extrême réserve ; notre république naissante compte à peine deux cents exécutions capitales. Il est vrai que j’ai demandé dans ma feuille et à la tribune qu’on déployât des mesures énergiques contre les ennemis de l’humanité, mais est-ce ma faute si Dieu a mis dans mon cœur, pour accomplir ses desseins, une de ces vertus homicides qui ont l’incorruptibilité et le tranchant du glaive ? Je suis intraitable aux méchants, aux oppresseurs, aux fourbes ; il faut que je me brise contre eux ou que je les détruise. Si les morts revenaient, maintenant qu’ils sont dégagés des intérêts et des passions, ils reconnaîtraient avec moi que leur perte était nécessaire au monde. »

Le curé Bassal agita la tête en signe de doute.

« J’ai mes défauts, reprit Marat ; je suis d’une franchise qui va souvent jusqu’à la dureté ; j’ai peut-être le malheur d’attacher trop d’importance au bien que je voudrais faire ; je suis trop aisément les états de mon imagination sombre et souterraine : je m’en accuse à Dieu et aux hommes. — Allons, dit l’abbé Bassal, je vois que vous allez bientôt vous confesser, Marat. » Il sortit après avoir serré la main de son ami.

À la porte, il rencontra le médecin qui venait soigner Marat. « Eh bien ! comment allons-nous ? demanda le docteur en entrant. »

— Mal, répondit Marat avec un mouvement de tête amer. Le médecin tenait le doigt sur le bras du malade ; il lui annonça en même temps qu’une nouvelle contre-révolution, qui avait son centre à Caen, se formait dans le nord de la France. À cette nouvelle, une fièvre subite gonfla le pouls et le fit battre précipitamment. Marat était entré dans une de ces fureurs dangereuses que lui inspirait le désir du bien, mais qui étaient souvent fertiles en malheurs.

— Il faudra encore vous saigner, dit le docteur.

C’était la troisième fois depuis huit jours qu’on ouvrait la veine au malade. Il y avait un calcul dans ce traitement ; on pensait que les transports de l’Ami du peuple lui venaient d’une sorte de fièvre chaude ; le sang enlevé à Marat était, dans l’idée de son confrère, autant de sang de moins tiré à la nation.

Cependant la maladie de Marat faisait, depuis quelques jours, événement. Le 12 juillet, après-midi, la société des Jacobins, dont il ne pouvait plus suivre les séances, avait envoyé, en son nom, Maure et David pour lui rendre visite. Marat, quoique très dangereusement malade, était entouré dans ce moment-là de papiers et de journaux. Sa main « échappée » tenait une plume ; il écrivait ses dernières pensées : « Vous voyez, mes amis, leur dit-il, je travaille au salut public. »

Il demeurait presque toute la journée et toute la nuit dans le bain ; la fraîcheur de l’eau calmait un peu les douleurs cuisantes qui s’étendaient sur tous ses membres. L’activité indomptable de Marat résistait à la souffrance avec une énergie désespérée. Ce petit homme, hâve et amaigri jusqu’aux os, semblait, à le voir, le spectre du peuple s’agitant jusque dans la mort.

« L’homme, dit-il aux deux députés qui étaient ses amis, n’est pas fait pour le calme. La nature nous montre, tout au contraire, qu’elle l’a formé pour le travail et le mouvement, jusqu’au terme de cette vie, bien courte, elle lui a préparé un lit où il doit si longtemps reposer ; le cercueil nous avertit de nous hâter et de nous agiter le plus possible vers le bien public avant que le soleil ne vienne. » Les deux députés se retirèrent sous le coup de l’admiration et de la douleur. « Nous venons de voir notre frère Marat, dit Maure en rentrant à la séance ; la maladie qui le mine ne prendra jamais les membres du côté droit : c’est beaucoup de patriotisme pressé, resserré dans un petit corps. Voilà ce qui le tue. »

Les hommes ne dépérissent pas ainsi au hasard ; quand ils s’effacent, c’est que leur œuvre est faite. Il ne faut presque rien alors pour les tuer. Ceux contre lesquels n’ont jamais rien pu, jusque-là, ni la guerre civile, ni les embûches de leurs ennemis, ni les tempêtes des assemblées nationales, ni le glaive des lois, ni l’échafaud, ni le poignard, meurent pour une goutte de sang tombée au cœur, ou pour une blessure de femme.

Le 13 juillet[modifier]

Le 12 juillet au soir, en sortant de chez Du Perret pour rentrer à son hôtel, Charlotte Corday traversa le Palais-Royal. Il faisait encore grand jour ; le soleil couchant versait le long des galeries, sur les boutiques, une lumière rougeâtre et folle qui les faisait étinceler. Il y avait surtout un magasin de coutellerie qui détachait à cru sur ses vitres de cristal des lames d’acier fort brillantes ; Charlotte Corday s’arrêta. Après avoir regardé quelques minutes tous ces instruments meurtriers et tranchants, elle entra dans la boutique. Il y avait en étalage un grand couteau à manche d’ébène, dont Charlotte Corday essaya la lame avec le doigt. Ce couteau, fraîchement effilé, avait sa gaine à côté de lui dans la montre. On en demanda trois francs ; elle les donna. Charlotte Corday cacha ce couteau avec la gaine sous le fichu rouge qui recouvrait sa gorge. Comme la soirée était belle, elle entra dans le jardin et s’assit sur un banc, à l’ombre des marronniers. Un enfant s’amusait aux alentours à ramasser du sable dans son tablier rouge. La figure de l’inconnue lui plaît ; il s’avance, il sourit, il tourne autour du banc avec des minauderies (la beauté attire à elle les enfants.) Puis enfin, devenu tout à fait familier, il renverse bravement sur les genoux de « la dame » sa petite tête blonde et bouclée. Charlotte le prend alors dans ses bras, et fixe sur l’enfant un regard mélancolique. Une foule de pensées tendres et profondes sortent, pour elle, aux brises du soir fraichissantes, de la vue de ce petit être assis innocemment sur ses genoux. Elle songe malgré elle aux joies de la maternité, à la famille, à l’amour ; elle se dit que peut-être c’est folie d’immoler à de vaines chimères le bonheur doux et facile que lui offre la nature. Les agitations où la jettent, depuis six mois, les événements et les affaires publiques se calment dans le regard limpide de cette petite créature : elle se surprend les yeux pleins de larmes devant son sourire ingénu ; de frais et joyeux souvenirs de cet âge lui reviennent follement au cœur. À la vue de tant de sérénité, de grâce, d’oubli, de pardon de tout, peints sur le visage de l’enfant, elle sent sa féroce résolution mollir et sa vengeance lui échapper des mains.

Cependant les petits doigts fureteurs et curieux de l’enfant, qui fouillaient depuis un instant sous le fichu rouge de Charlotte, en tirent, pour jouer, le sinistre couteau… À cette vue, elle pâlit, se lève, jette autour d’elle un regard inquiet, dépose l’enfant à terre et s’éloigne, rentrant le couteau sous le fichu et le fatal secret dans son sein. À la sortie du jardin, elle rencontre un cocher de fiacre dont les chevaux attendaient au repos devant la porte d’une maison. « Citoyen cocher, lui dit-elle, où demeure le citoyen Marat ? s’il te plaît. — Rue des Cordeliers, n° 30. » Et de peur que cette femme ne vienne à oublier l’adresse, il l’écrit lui-même au crayon sur un chiffon de papier blanc. Ceci fait, Charlotte Corday rentre à son hôtel.

Le lendemain, Du Perret vint à son hôtel, comme il le lui avait promis ; après avoir devisé avec elle environ un quart d’heure, il la conduisit au ministère. Charlotte Corday ne put retirer des mains de l’administration les papiers de son amie. Elle prit alors congé de Du Perret, en le remerciant et en lui faisant défense de revenir la voir. « Vous savez ce que je vous ai dit hier, ajouta-t-elle ; fuyez au plus vite ; fuyez avant ce soir, car demain il ne serait plus temps. »

Après avoir satisfait à l’amitié, Charlotte Corday tourna ses forces et toutes ses résolutions vers le véritable but de son voyage. Elle avait adressé le matin, par la poste, la lettre suivante à Marat :

« Citoyen,

« J’arrive de Caen. Votre amour pour la patrie me fait présumer que vous connaîtrez avec plaisir les malheureux événements de cette partie de la République. Je me présenterai chez vous vers une heure. Ayez la bonté de me recevoir et de m’accorder un moment d’entretien ; je vous mettrai à même de rendre un grand service à la France.

« CHARLOTTE CORDAY. »

Il y avait ici une intention perfide, et comme une lame de couteau cachée sous cette dernière phrase. Mademoiselle de Corday n’ayant point reçu de réponse, reprit la plume vers quatre heures du soir :

« Je vous ai écrit ce matin, Marat ; avez-vous reçu ma lettre ? Je ne puis le croire, puisqu’on m’a refusé votre porte. J’espère que demain vous m’accorderez une entrevue. Je vous le répète : j’arrive de Caen, j’ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D’ailleurs, je suis persécutée pour la cause de la liberté ; je suis malheureuse : il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection.

« CHARLOTTE CORDAY. »

Le billet écrit, elle le plia et le mit dans son sein. Ce second écrit devait être remis à la gouvernante de Marat, dans le cas où il aurait fait refuser sa porte. À sept heures moins un quart, Charlotte Corday monta dans un fiacre sur la place des Victoires : « Où allons-nous ? demanda le cocher. — Rue des Cordeliers, n° 30, » répondit une voix douce et claire comme celle d’un enfant.

La maison de Marat[modifier]

Le fiacre, lancé au petit trot, s’arrêta, après une course d’un quart d’heure, devant une maison froide et terne ; c’est là, suivant le langage des Girondins, que le monstre de la Montagne avait établi son repaire. La maison de Marat, rue des Cordeliers, 30 (aujourd’hui rue de l’École-de-Médecine, 18), est encore debout ; elle ne manque pas de caractère. Cette masse monolithe, percée d’assez hautes fenêtres, frappe le regard par son aspect solitaire, rigide et morne. Il y a une physionomie pour les habitations comme pour les hommes. Cette maison, sans doute à cause de son air particulier, avait été choisie entre toutes par la Providence pour servir de témoin et de sombre décor à l’une des scènes les plus tragiques du grand drame de la révolution. Elle a bien subi, depuis ce temps-là, quelques réparations ; mais on aurait beau la blanchir, on ne lui ôterait pas sa tristesse ; avant le soir du 13 juillet, cette tristesse était un pressentiment ; depuis, c’est un souvenir. On lit encore sur le mur, en lettres pâles : « ou la m… » ; c’est le reste de cette inscription redoutable : « La fraternité, l’indivisibilité ou la mort. »

Hélas ! ce grand mot, dans lequel tous les autres viennent se perdre, finit par s’effacer lui-même sous la lime du temps ; un ancien a dit : « La mort meurt, « mors moritur ». » Une bordure de bois peinte en noir encadre l’entrée sur la rue et donne à toute la maison l’air d’être en deuil ; une sorte de vestibule carré, avec une mauvaise loge de portière à droite, conduit à une petite cour humide où le pavé tout crasseux de mousse envoie à la surface comme une sueur froide dans les temps de pluie. Cette cour est bornée par une aile de bâtiment entachée de moisissures et de lézardes. Il y a un puits à l’un des angles. Un escalier à marches de pierre huileuses prend naissance sur la droite, et conduit, appuyé d’une rampe de fer, à un palier assez large, éclairé par un double vasistas. Sous l’escalier, l’œil plonge dans un renfoncement sordide, où s’entassent pêle-mêle de vieux ustensiles de ménage, et où s’ouvrent confusément des portes de caves, comme des bouches ténébreuses. Cette maison était marquée pour un événement sinistre.

Charlotte descendit, alerte et pimpante, du fiacre arrêté devant la porte cochère. Les voisins se souvinrent plus tard de s’être surpris à regarder dans la rue une jeune femme qui sortait de voiture, avec un ruban vert dans les cheveux. Elle eut d’abord à affronter dans sa loge une portière à mine bourrue, vrai cerbère femelle, qui, sachant son locataire obsédé et malade, refusait impitoyablement l’entrée de la maison. Charlotte Corday fit instance. Soumise par ce ton pressant et résolu, la portière la laissa monter. Marat occupait le premier étage. L’escalier débouche sur un long palier, au bout duquel on aperçoit, à côté d’une porte peinte en jaune, une fenêtre de cuisine obscure et garnie de barres de fer. Cette sombre grille dut vivement émouvoir l’imagination de Charlotte Corday, qui se figurait Marat dans son logement comme une bête fauve dans sa cage. Elle s’arrêta devant la porte à main gauche, près de cette fenêtre grillée, qui la regardait avec un air menaçant ; c’était là. Un certain froid la prit au cœur ; derrière cette légère cloison se tenait son ennemi ; derrière cette planche était aussi, tout dressé et menaçant, son avenir à elle, l’échafaud ! Il était encore temps de reculer, de retourner à Caen ou de faire voile vers l’Angleterre ; il y avait sous les arbres de la Normandie, ou sur les côtes blanchissantes de la Grande-Bretagne, des plaisirs faciles et permis qui l’attendaient, jeune et belle femme, entre leurs bras amoureux. La lutte qu’elle allait engager avec Marat était une de ces luttes irrévocables où le vainqueur laisse, comme l’abeille, sa vie dans la plaie qu’il a faite. Le seuil de cette porte franchi, il n’y avait plus moyen de jamais revenir sur ses pas ; cette porte où elle allait frapper était la porte de son tombeau. Elle hésita : la main la plus courageuse aurait frémi devant cette entrée redoutable, au-dessus de laquelle était écrite, en lettres visibles pour l’imagination frappée de cette femme, la terrible sentence des damnés : « Laissez à la porte toute espérance ! » Elle avait bien rêvé, le coup fait, de s’enfuir et de chercher à gagner un port de mer ; mais c’était une chance si douteuse, un fil si léger et si fragile pour y suspendre tout le poids de son crime, qu’en vérité elle n’y comptait guère. Heurter le bois de cette porte, c’était éveiller le bruit sourd et terrible que rend la planche du cercueil quand on y touche. Et puis, il y a quelque chose d’horrible dans le moment de calme qui précède une action furieuse et violente comme le meurtre d’un homme. Elle sentait le besoin de rassembler toutes ses forces pour soulever, avec ses mains blanches et délicates, le couteau ; elle se tenait droite et immobile comme la statue de Judith ; sa main pesait cent livres. Cependant, quelqu’un montant derrière elle dans l’escalier, et la résolution immuable qu’elle avait formée au fond du cœur l’emportant, les hésitations de ce bras vengeur et troublé devant cette porte fatale cessèrent : sept heures venaient de sonner. Charlotte Corday frappa.

Une voix de sirène[modifier]

Marat était couché dans son bain. Le cabinet où siégeait la baignoire était pauvrement éclairé par une fenêtre à guillotine qui prenait jour sur la cour. Il y avait pour tout meuble un billot de bois sur lequel étaient jetés pêle-mêle des papiers, des plumes et un encrier de plomb : Marat écrivait. Il signait son nom au bas d’une pétition au ministre, en faveur d’une pauvre veuve, mère de quatre enfants, qui avait réclamé le secours de l’ami du peuple.

Depuis quelques jours, Marat, comme nous l’avons dit, ne pouvait se tenir hors de l’eau sans être dévoré par des souffrances aiguës ; ce petit homme volcanique et agité s’essayait à prendre, dans la baignoire, l’attitude et le repos du cercueil où il allait bientôt dormir.

Dans ces moments de solitude, Marat, en proie aux horreurs d’une mort prochaine qui s’avançait lentement et à pas certains sur son corps en dissolution, avait le cœur percé par un glaive intérieur ; il saignait en dedans d’une blessure profonde et incurable. Toute sa vie, cet homme avait renfermé sa souffrance en lui-même.

Aux approches du tombeau, ses douleurs sortaient en foule de son sein déchiré et le suffoquaient. Il passa un regard morne sur sa vie de crucifié. Au souvenir des maux endurés pour la cause de la Révolution, il se demanda s’il n’aurait pas mieux fait de rester aux travaux calmes et sérieux de la science. Il rentra en esprit dans sa petite chambre de Versailles, où les oiseaux venaient becqueter les miettes de pain sur le bord de la fenêtre, et où les arbres voisins jetaient leur ombrage vert. Puis, il s’interrogea tristement sur le peu de joie sombre et mêlée d’écume qu’apportait au cœur, dans les orages civils, la toute puissance du succès. Marat, ce persécuté qui, avec le temps, s’était fait persécuteur, offrait dans ce moment-là un exemple frappant et terrible de ce qu’il avait écrit lui-même autrefois : « On serait tenté d’accuser le ciel et de nier sa justice, si l’on n’était un peu consolé en voyant les affreux tyrans partager eux-mêmes les maux qu’ils font souffrir aux autres. »

Ce grand exécuteur des justices divines était tombé aux mains froides et douloureuses du dernier supplice : le sang du 2 septembre retombait sur son cœur : la maladie se montrait pour lui dure et raffinée, elle jouait avec son corps expirant comme avec une victime privilégiée qui avait à expier dans une seule mort toutes les morts violentes avec lesquelles l’influence populaire de sa feuille lui avait fait contracter une sorte de complicité morale.

Dieu purifie par le charbon ardent et par le lit d’épines, avant de les retirer du monde, ceux sur qui est tombée la mission odieuse d’« épurer » le monde par le glaive.

Tout à coup, Marat entend dans l’antichambre la voix sibyllique de sa femme, en combat avec une autre voix très jeune, dont le timbre clair et séduisant vient le frapper dans son bain.

— Le citoyen Marat ?

— C’est ici ; mais il n’y est pas.

— J’aurais absolument besoin de le voir ; j’arrive de Caen ; je lui ai écrit ce matin.

— On vous dit qu’il ne peut recevoir : il est souffrant. Revenez un autre jour.

— Je vous prie en grâce de lui dire mon nom. Il doit avoir reçu de moi une lettre. Je suis sûre qu’il ne me refusera pas une courte entrevue. La femme de Marat, nature pâle et nerveuse, résistait avec douceur, mais, toujours intraitable ; déjà Charlotte Corday reprenait, en murmurant, le chemin de la porte, qu’on semblait avoir hâte de lui refermer.

Cependant une douce émotion était venue au cœur de Marat avec cette voix si fraîche. Il lui sembla ne pas l’entendre pour la première fois ; cette voix adolescente le reporta en arrière vers les années printanières et meilleures de sa jeunesse. Touché d’un timbre si pur, qui semblait la musique naturelle d’une belle âme, il appela son amie :

— Laissez entrer, lui dit-il.

— Mais citoyen, vous êtes accablé d’affaires, vous souffrez : le médecin vous a défendu de recevoir.

— Les médecins sont des ignorants qui ne peuvent rien pour me guérir : je ne veux pas subir leur joug.

— D’ailleurs, vous ne devez pas accueillir comme cela, chez vous, le premier venu. Il court des bruits d’assassinat : vous savez vous-même que les royalistes et les girondins se remuent. Marat, vous m’avez dit, un jour, que vous deviez mourir de la main d’une femme.

Une vieille servante de Marat, nommée Catherine, qui se piquait de sorcellerie, et annonçait l’avenir, lui avait prédit une mort violente : « Défiez-vous, avait-elle ajouté, des jeunes filles en fichu rouge. »

— Il est vrai, reprit Marat, après un silence et avec un sourire amer ; mais je ne crois pas à ces sottises : les femmes ne m’aiment pas assez pour me tuer.

— Ainsi je vais renvoyer cette importune.

— Non, vous dis-je, laissez entrer ; cette fille vient de Caen, où sont les députés rebelles ; elle m’a écrit ce matin : elle est malheureuse.

Marat appuya sur ces derniers mots. Sa femme alors obéit en murmurant, et fit entrer l’inconnue dans le cabinet où était la baignoire. Quand Charlotte Corday entra, Marat avait la tête penchée sur sa poitrine nue.

Le cabinet sombre où entrait Charlotte Corday est rejeté sur le derrière de la maison ; un silence morne y règne jour et nuit ; une fenêtre, alors à compartiments massifs et à verres obscurs, recevait comme nous l’avons dit, la lumière de la cour. La femme se tint immobile près de la baignoire. La présence de la Gironde et de la Montagne, dans la personne de Charlotte Corday et de Marat, allait amener une lutte terrible entre les deux ennemis : Charlotte porte déjà la victoire dans ses grands yeux éblouissants, dans sa santé robuste, dans l’éclat de son teint, dans son bras magnifique, au bout de sa main ferme et résolue. Marat est couché dans le bain, les bras étendus ; un drap blanc, jeté négligemment, tapisse l’intérieur de la baignoire. On dirait un linceul. La femme est debout ; elle regarde fixement ; sa figure a cette beauté extraordinaire et fatale que donne l’audace d’une grande action. La vieille servante referme la porte de ce cabinet sombre et étroit, où Charlotte Corday touche presque Marat.

Le cadavre[modifier]

Un grand cri sort tout à coup du cabinet où était Marat : « À moi, ma chère amie, à moi ! » Et ayant poussé ce cri, il tourna la tête de côté et expira. La gouvernante et quelques femmes de la maison se précipitent vers la baignoire ; elles trouvent Marat perdant le sang à gros bouillons par le côté, les yeux ouverts, remuant la langue et ne pouvant tirer aucune parole. Un couteau qui avait servi à commettre le crime était tombé à terre, non loin de la baignoire. Charlotte Corday se tenait debout à côté de la fenêtre ; dans le premier moment, elle avait porté la main à ses cheveux : calme, sévère et hautaine, elle semble maintenant retenue auprès du cadavre par une sorte de vertige. L’orgueil du succès, le sentiment de l’immense chose qu’elle venait de faire, la plongent dans un enivrement mortel ; tuer Marat, c’était tuer le roi plébéien de la révolution.

Le commissionnaire Laurent Basse, qui était occupé dans la maison à plier les numéros du journal de Marat, accourt aux cris que poussent les femmes ; il aperçoit alors dans l’ombre une jeune et belle fille qui tournait le dos à la baignoire ; pour l’empêcher de sortir, il lui barre le passage avec des chaises, et lui en porte même un coup à la tête.

Charlotte Corday étourdie chancela ; puis, avec un mouvement de reins magnifique, un jet puissant de la taille et cette énergie nerveuse du jarret qu’on admire aux tableaux de Judith, elle fit un pas vers la fenêtre ; mais les autres femmes se précipitèrent sur elle et lui attachèrent les mains. La femme de Marat, accourue la première au cri du mourant, raconte alors avoir trouvé l’assassin debout contre un rideau dans l’antichambre, et l’avoir prise à la tête.

Ce qui fendait tous les cœurs, ce qui déconcertait Charlotte Corday elle-même, c’était le désespoir de cette malheureuse ; échevelée, livide, elle se lançait sur l’assassin malgré les bras qui cherchaient à la retenir. Le spectacle de cette douleur si vraie était la plus éloquente condamnation de l’acte qui venait d’être commis. La Providence attache au crime un châtiment, selon la nature des personnes. Charlotte Corday, dans ce moment-là, fut punie par son cœur.

Un chirurgien, qui occupait l’étage au-dessus dans la même maison, Jean Pelletan, était descendu en toute hâte ; il s’approcha de la baignoire teinte de sang. Marat avait les yeux fixes ; une large blessure ouvrait, au milieu du sein découvert, deux lèvres humides et mornes. Le bras droit, échappé de la baignoire, traînait à terre. Le chirurgien chercha quelque reste de pouls sur le bras de Marat ; mais ne lui en trouvant pas, il donna ordre de le transporter dans sa chambre à coucher. On tira Marat hors de la baignoire ; tout son corps était trempé d’eau mêlé à du sang ; des gouttes abondantes tombèrent à terre pendant le trajet, et marquèrent, du cabinet à la chambre à coucher, une longue traînée. On posa le cadavre sur un lit.

Le commissaire du quartier Saint-André-des-Arts ayant été instruit, par la clameur publique, d’un assassinat commis rue des Cordeliers, n° 30, arriva sur-le-champ. Il trouva, au premier étage, dans l’antichambre, plusieurs hommes armés et une femme dont on tenait les mains. Il entra ensuite dans un cabinet où il y avait une baignoire dont l’eau rougie et agitée commençait à se calmer. À côté de la baignoire, il vit une grande quantité de sang sur le carreau. Un homme venait d’être tué là.

On conduisit le commissaire dans une autre chambre[2], qui prenait vue sur la rue par deux croisées à grands verres de Bohême ; à gauche de la porte était un lit, et sur ce lit le cadavre de Marat.

La figure offrait des traces de douleurs anciennes et profondes ; une dernière contorsion d’agonie avait jeté les traits de côté. Une large blessure saignait à la poitrine du mort.

Le chirurgien montrait cette blessure au commissaire, et lui expliquait en termes techniques, en y posant le doigt, les ravages qu’avait causés la lame du couteau : « Le coup porté, lui disait-il, a pénétré la clavicule du côté droit, entre la première et la seconde vraie côte, et cela si profondément, que l’index a fait écart pour pénétrer de toute sa longueur à travers le poumon blessé, et que, d’après la position des organes, il est probable que le tronc des carotides a été ouvert ; ce qu’indique encore la perte de sang qui a causé la mort, et qui sortait à flots de la plaie, au rapport des assistants. »

Et ayant regardé à côté du lit, ils y trouvèrent encore du sang.

On apporta un couteau à manche d’ébène, dont la lame était fraîchement émoulue : le commissaire l’essaya à la blessure, qui se trouva être la gaine exacte du couteau.

Étant alors retourné dans l’antichambre, le commissaire y trouva la femme dont on tenait les mains, et, l’ayant fait passer dans le salon, il l’interrogea.

Elle dit ses noms, reconnut le couteau, et avoua elle-même avoir tué Marat.

Mystère[modifier]

On ne sait rien de ce qui se passa entre Charlotte Corday et Marat : ce sombre cabinet où était la baignoire ne laissa sortir aucune parole ; mais au bout de quelques minutes, il avait rejeté dehors un cadavre et une femme accusée de meurtre.

Les circonstances de ce sombre duel, dont un des deux adversaires fut réduit à l’éternel silence, ne nous sont point parvenus. On ne doit pas en effet, s’en rapporter au récit fait par Charlotte Corday. Elle avait un trop grand rôle à soutenir dans cette tragédie pour s’y montrer tout à fait désintéressée de sa gloire personnelle. Il est contre toute vraisemblance que Marat ait écrit sur une liste les noms des députés réfugiés à Caen, au fur et à mesure que Charlotte les lui indiquait ; il est faux qu’il ait ajouté : « C’est bien : ils iront tous à la guillotine. »

Nous avons entre les mains une lettre inédite de mademoiselle Julie Candeille qui prétend tenir de la gouvernante de Marat quelques détails curieux ; cette femme, par prudence, et, selon la lettre, par jalousie, venait de temps en temps écouter à la porte : Marat aurait, suivant ce récit, dans un moment d’abandon ou par mégarde, touché le bras de Charlotte Corday. À ce geste familier que cette jeune fille prit pour une insulte de la part de son ennemi mortel, le visage de Charlotte indignée se couvrit d’une vive rougeur, et sa main, qui fouillait depuis quelques instants sous son fichu, en tira un couteau dont elle enfonça la lame très avant dans le corps de Marat.

Si la tradition mêle un sentiment romanesque à ces crises révolutionnaires, c’est qu’en effet la patrie et la liberté avaient jeté alors dans les têtes, des vengeances, des spasmes, des transports, des fureurs jalouses qui ressemblaient fort aux égarements du cœur. Dans toutes les grandes choses, il y a de l’amour, et par conséquent de la folie : la révolution fut un délire ; mais toutes ces sublimes démences ont leur raison plus haut, dans l’intelligence calme qui gouverne le monde.

Cependant, tous les citoyens zélés du quartier Saint-André-des-Arts commençaient à s’émouvoir ; la nouvelle de l’assassinat parvint bientôt aux Cordeliers. Une pièce de vers où Marat était égalé aux demi-dieux et à tous les grands bienfaiteurs de l’humanité fut affichée ce soir-là à sa porte, et couverte pendant la nuit de cent vingt signatures. Nous citerions cette pièce si les vers en étaient meilleurs.

L’interrogatoire[modifier]

Cependant le salon où Charlotte Corday subissait les questions du commissaire Guellard se remplissait de moment en moment : Maure, Legendre, Chabot, Drouet et quelques autres députés à la Convention étaient accourus au bruit de la mort de Marat. Des gardes contenaient le peuple au dehors et défendaient l’entrée de la porte. Guellard ayant donné ordre de fouiller l’accusée, on trouva dans ses poches un passeport[3], des assignats, de l’argent, une lettre à l’adresse de Marat, une montre d’or ; mais ayant mis la main sous son fichu, on en tira une gaine en chagrin ; le commissaire présenta à cette gaine la lame du couteau, qui y entra sans résistance. L’accusée avait les mains liées étroitement. L’ex-capucin Chabot, qui promenait depuis quelques instants sur elle un regard luxurieux, avança la main vers la gorge de cette femme… Croyant voir dans ce geste un horrible outrage, Charlotte Corday se retire vivement, et un éclair terrible s’allume dans ses yeux. Mais par une méprise involontaire, elle trahit alors ce qu’elle cherchait à préserver. Dans le premier mouvement d’alarme elle avait jeté avec tant de fureur ses épaules en arrière, que les cordons, les épingles et les boutons qui retenaient son corsage rompirent brusquement ; elle se trouva tout-à-fait découverte devant le regard curieux des assistants. Par un instinct charmant de femme surprise dans ses mystères, elle abaissa sur ses deux genoux ses seins effarouchés, et forma, gracieusement accroupie à terre, une statue de Vénus pudique. Les trésors que ce mouvement subit avait mis à nu et que Charlotte Corday s’efforçait en vain de cacher entre ses deux genoux, étaient d’une beauté parfaite ; mais la figure de la patiente semblait si alarmée, la rose de la pudeur colorait si saintement son front, ses grands yeux abaissés regardaient par dessus l’épaule avec tant de dignité, que nul des hommes les moins délicats qui assistaient à cette scène ne se permit un geste, un sourire.

Charlotte Corday avait les mains attachées ; elle demanda, en les présentant à ses bourreaux, qu’on les lui déliât, pour qu’elle pût se rhabiller ; il n’y avait point là de femme, son embarras était extrême : celui qui remplit ce devoir était si près d’elle ! C’était Harmand de la Meuse. Quand on lui eut dégagé les mains, elle se tourna en face du mur et répara à la hâte le désordre pénible de sa toilette.

On était fort avant dans la nuit : quelques chandelles ternes grésillaient dans le salon. Cette obscurité lui permit de rentrer sous le voile les secrets de son sexe, sans que le regard des hommes ait eu le temps de les profaner. Pendant tout ce débat, le billet qui, caché dans le sein de Charlotte Corday, avait attiré le regard et la main d’un des commissaires, était tombé à terre. Chabot le ramassa. C’était un bulletin du Calvados, où se trouvait écrit à la plume le nom de Barbaroux. On profita du moment où elle avait les mains libres pour lui faire signer son interrogatoire. Elle en demanda lecture ; mademoiselle Corday écoutait avec calme ; quand le sens de ses réponses lui semblait altéré, elle priait de le rétablir ; quand on lui présenta la plume, elle la reçut entre ses doigts blancs et oisifs comme ceux d’une fille de qualité, et, la manche relevée, elle écrivit d’une main ferme son nom au bas du procès-verbal.

« Messieurs, dit-elle ensuite en présentant aux hommes de justice ses poignets délicats, tout rouges et meurtris par les cordes étroitement serrées à vif sur la peau, s’il vous est indifférent de me faire souffrir avant de mourir, je vous prierai de permettre que je rabatte mes manches ou que je mette des gants sous les liens que vous me préparez. »

Les assistants étaient touchés malgré eux de la beauté extraordinaire de cette femme, qui, simple, terrible et grave, rayonnait dans l’ombre de la chambre comme une vision. On lui permit de rabattre ses manches, et de passer des gants. Nous avons dit que Charlotte avait été dépouillée de l’argent et des bijoux qu’elle portait sur elle : Chabot parut vouloir se réserver sa montre ; elle lui dit, avec plus d’esprit qu’on n’en a d’ordinaire dans de telles circonstances : « laissez-la moi, oubliez-vous que les capucins font vœu de pauvreté. » Interrogée ensuite sur les motifs qui l’avaient fait agir, elle ne sortit pas de cette réponse : « Ayant vu la guerre civile s’allumer dans toute la France, et persuadée que Marat était le principal auteur des désastres, j’ai préféré faire le sacrifice de ma vie, pour sauver mon pays. » Le moment était venu de faire subir à l’accusée la confrontation avec le cadavre. Elle passa, accompagnée des hommes de justice, dans la chambre à coucher. Chabot éclaira, un chandelier à la main, le lit où était étendu Marat. Cette chose nue et morte se détachait dans l’ombre sous un ton de lumière blafarde qui la rendait encore plus horrible. À cette vue, la femme se troubla. La plaie ouverte à la gorge du mort avait cessé de jeter du sang ; elle était là, béante et morne, sous les yeux de Charlotte Corday, comme une bouche qui l’accusait :

« Eh bien ! oui, dit-elle, avec une voix émue et pressée d’en finir, c’est moi qui l’ai tué ! »

À ces mots, elle tourna le dos au cadavre et traversa le salon d’un pas résolu ; en passant dans l’antichambre, elle jeta un regard au cabinet où était la baignoire. Drouet et Chabot furent chargés de la conduire dans un fiacre à la Conciergerie. Il était trois heures du matin. Charlotte Corday descendit de l’escalier entre deux gendarmes. Un nombreux rassemblement, formé, à la chute du jour, devant la porte de la rue, n’avait pu être dissipé. Des cris menaçants retentissaient au dehors et demandaient la mort de l’assassin. Au moment où Charlotte Corday monta dans le fiacre, l’indignation de la foule éclata ; quelques furieux suivirent la voiture et cherchèrent à arrêter la tête des chevaux ; mais Drouet ayant mis la figure à la portière et ayant commandé AU NOM DE LA LOI, toute cette multitude lancée s’arrêta et garda le silence. Ceci prouve combien ceux qui se représentent l’autorité détruite en 93 sont dans l’erreur. La couronne ne constitue pas le pouvoir ; le signe n’est pas la chose.

À ces cris, Charlotte Corday qui s’attendait toujours qu’elle allait être massacrée, s’évanouit.

Le lit de parade[modifier]

Une grande nouvelle saisit la ville de Paris à son réveil : Marat vient d’être assassiné par une femme ! L’aube, si matinale au mois de juillet, éclairait à demi les rues désertes. Quelques groupes mornes se formaient sur les places. Les ouvriers, qui sortent les premiers, furent instruits d’abord ; en descendant de chez eux pour recommencer leurs travaux de la veille, ils rencontrèrent ces mots placardés aux murs : « Peuple, Marat est mort, tu n’as plus d’ami. » La consternation fut profonde. Ces paroles se répétaient sur un ton lugubre de la ville aux faubourgs : « Marat est mort ! » Le peuple avait une figure désolée. Les enfants versèrent des pleurs ; les femmes des halles poussèrent des cris de désespoir ; les sans-culottes frémirent ; ce fut une tristesse amère et terrible, la tristesse du lion. Marat était aimé. Cette mort brutale le releva encore dans le cœur des malheureux. Le peuple, naturellement porté à la superstition, fit un dieu de Marat. Une sorte de culte s’établit autour de sa mémoire ; on attachait son buste et son portrait sur le devant des maisons ; les parents donnèrent son nom à leurs enfants ; des images représentant un cœur percé coururent entre toutes les mains avec cette inscription : « Cœur de Jésus, cœur de Marat, ayez pitié de nous ! »

Dans les clubs, la nouvelle de la mort de Marat fut accueillie par des sanglots, des cris et des marques de douleur désordonnées. On couvrit son buste, aux Jacobins, d’un laurier et d’un crêpe. La Convention s’était réunie dès le matin. À l’ouverture de la séance, le président, d’une voix basse et émue : « Citoyens, un grand crime a été commis hier sur la personne d’un des représentants du peuple : Marat n’est plus. » Ces douloureuses paroles, prononcées lentement, tombèrent dans le silence de la salle. On entendit ensuite les discours des sections, qui, par la bouche de leurs orateurs, vinrent témoigner à l’assemblée leurs regrets et leurs chagrins sur la perte qu’elles venaient de faire. Il s’y mêlait des éloges vrais et sentis pour le mort. « Où es-tu, David ? s’écria l’un d’eux. Tu as transporté sur la toile l’image de Lepelletier mourant ; il te reste encore un tableau à faire ! »

David, de sa place : « Aussi, le ferai-je ! »

On entendit ensuite, de la bouche de Chabot, le récit des événements qui s’étaient passés la veille. Il parla de Charlotte Corday.

« Cette femme a l’audace du crime peinte sur sa figure. Avec de l’esprit, des grâces, une taille et un port superbes, elle paraît être d’un courage à tout entreprendre. Quoiqu’elle ait eu, pendant un quart d’heure, les moyens de se détruire, elle n’en a point fait usage ; et, lorsqu’on lui a dit qu’elle porterait sa tête sur l’échafaud, elle a répondu par un sourire de mépris. »

Une descente avait été ordonnée, la veille au soir, chez Du Perret ; on avait saisi tous ses papiers. Il apprit alors que Marat venait d’être assassiné par les mains d’une femme ; il se souvint alors de celle qu’il avait conduite le matin chez le ministre, et qu’il avait quittée la veille avec un pressentiment. Il savait maintenant « ce que c’était ». Du Perret essaya, au milieu des murmures, une justification difficile devant des juges prévenus contre l’accusée et aveuglés par la douleur. Une lettre de Barbaroux, remise par les mains de Charlotte Corday, fut trouvée dans les papiers saisis chez Du Perret ; la lecture de cette pièce séditieuse acheva de le perdre.

En voici le contenu : « Je t’adresse, mon cher bon ami, quelques ouvrages qu’il faut répandre. Il y a un ouvrage de Salles sur la constitution ; c’est celui qui, dans ce moment, produira le plus prompt effet. Il faut en faire un grand nombre d’exemplaires. Je t’écris par la voie de Rouen, pour t’intéresser à une affaire qui regarde une de nos concitoyennes. Il s’agit seulement de retirer du ministère de l’intérieur des pièces que tu lui rendras. La citoyenne qui te remettra ce paquet s’intéresse à cette même affaire. Tâche de lui procurer accès auprès du ministre. Adieu, je t’embrasse.

« P.S. Ici tout va bien ; nous ne tarderons pas à être sous les murs de Paris. »

Cependant on se préparait à rendre les derniers devoirs aux restes du mort. Le mardi au soir, le corps embaumé de Marat fut exposé dans l’ancienne église des Cordeliers. Un grand concours d’hommes et de femmes se pressait à ce spectacle. On voyait la baignoire où Marat avait reçu le coup mortel, et à côté de la baignoire, le drap et la chemise tout rouges de sang. Quelques femmes fondaient en pleurs. De rares flambeaux éclairaient l’église. Marat, étendu dans sa baignoire comme sur un lit de mort, avait gardé sur sa figure froide et inanimée ce cri de douleur dans lequel il avait laissé sa vie.

La Convention vint en masse jeter des fleurs sur le cadavre. On entendit un grand nombre de discours : « Hommes faibles et égarés, s’écria Drouet, vous qui n’osiez élever vos regards jusqu’à lui, approchez, contemplez les restes sanglants d’un citoyen que vous n’avez cessé d’outrager pendant sa vie. »

Cette cérémonie lugubre se prolongea très avant dans la nuit.

La Conciergerie[modifier]

Charlotte Corday, sauvée des mains de la multitude par l’intervention des magistrats, fut conduite d’abord à l’Abbaye, où elle subit un interrogatoire.

De l’Abbaye on la transporta à la Conciergerie. Comme la nuit était avancée, et qu’elle avait besoin de sommeil, elle pria les deux gendarmes qui la gardaient de se retirer. Ceux-ci répondirent qu’ils manqueraient à leur devoir, et qu’ils avaient reçu l’ordre de veiller sur la prisonnière nuit et jour. « C’est fort bien le jour, répondit-elle, mais la nuit… » Elle se coucha le plus modestement qu’elle put, et dormit jusqu’à l’aube d’un sommeil calme. Le sourire rose de l’innocence était sur ses joues ; sa bouche entr’ouverte laissait passer un souffle doux et uniforme ; son sein, voilé avec précaution, s’enflait et s’abaissait régulièrement sans qu’aucun remords parût le troubler ; au matin elle passa, en s’éveillant, ses mains sur ses yeux, et demanda à ses gardes quel temps il faisait. L’un d’eux ayant levé la tête vers les barreaux qui obscurcissaient la fenêtre :

— Le ciel me semble pur, répondit-il.

— Mon cœur est de même, reprit Charlotte Corday ; il n’y a pas de nuage.

Elle répara le plus décemment qu’elle put sa toilette.

La sérénité de son visage ne se démentit pas un instant. Elle croyait avoir rendu un grand service à la France en la délivrant de Marat.

Il faut regarder son action du point de vue où s’est placé Charlotte Corday ; quand même il se tromperait dans ses calculs, celui qui croit immoler un tyran mérite d’être jugé avec indulgence et avec gravité, surtout lorsque la nation offensée a pris sa justice sur le cou de l’assassin.

Si quelque chose même nous afflige, c’est l’illusion parfaite où vécut Charlotte Corday jusqu’à son dernier soupir. Elle crut avoir rétabli la paix en France. Elle s’imagina que son audace allait arrêter court la marche sanglante des événements, comme si cette terrible Montagne, qui tenait depuis deux mois contre les armées étrangères et la guerre civile, pouvait alors reculer devant un coup de couteau. Ce n’était pas les hommes qu’il eût fallu tuer pour en finir avec la terreur : c’étaient les idées révolutionnaires, et celles-là ne meurent pas de la piqûre d’une femme.

Pour apprécier tout ce qu’avait de frivole et de dangereux le dessein de Charlotte Corday, nous n’avons qu’à regarder aux résultats : elle croyait fermer le puits de la terreur, et plus que tout autre elle contribua, sans le vouloir, à en élargir l’ouverture.

Sachons toutefois ménager les femmes ; dans le mauvais état de nos institutions, elles sont plus sujettes que nous par faiblesse et par ignorance, à des fautes que le peuple, dans un premier moment de colère, a droit de punir, mais que l’histoire admire par le côté du dévouement. Voilà ce qui sauve Charlotte Corday aux yeux de tous les esprits élevés et sincères.

Le 16 au soir, Charlotte Corday écrivit, dans sa prison, deux lettres.

La première était adressée à Barbaroux. « Citoyen, vous avez désiré que je vous fisse connaître le détail de mon voyage, je ne vous ferai point grâce de la moindre anecdote ; je suis partie avec des voyageurs que j’ai bientôt reconnus pour de francs montagnards. Leurs propos, aussi sots que leurs personnes, étaient désagréables, m’ont bien vite ennuyée. Je les ai laissés parler tout leur content, et je me suis endormie. Un de ces messieurs, qui aime probablement les femmes dormantes, a voulu me persuader, à mon réveil, que j’étais la fille d’un homme que je n’ai jamais vu, et que j’avais un nom dont je n’ai jamais entendu parler. Il a fini par m’offrir son cœur et sa main, et voulait partir à l’instant pour me demander à mon père. Ces messieurs ont fait tout ce qu’ils ont pu pour savoir mon nom et mon adresse à Paris ; mais j’ai refusé de le dire, et j’ai été fidèle à cette maxime de mon cher et vertueux Raynal : qu’« on ne doit pas la vérité à ses tyrans ». Arrivée à Paris, je fus loger rue des Vieux-Augustins, hôtel de la Providence. Je fus ensuite trouver Du Perret, votre ami. Je ne sais comment le comité de sûreté générale a été instruit de la conférence que j’avais eue avec lui. Vous connaissez l’âme ferme de ce dernier : il leur a répondu la vérité ; j’ai confirmé sa déposition par la mienne : il n’y a rien contre lui ; mais sa fermeté est un crime. Je l’ai engagé à vous aller trouver : il est trop têtu. Le croirez-vous ? Fauchet est en prison comme mon complice, lui qui ignorait mon existence. J’ai été interrogé par Chabot et par Legendre. Chabot avait l’air d’un fou ; Legendre voulait m’avoir vue chez lui le matin, moi qui n’ai jamais songé à cet homme. Je ne lui connais pas d’assez grands talents pour être le tyran de son pays, et je ne voulais pas punir tout le monde. Au reste, on n’est guère content de n’avoir qu’une femme sans conséquence à offrir aux mânes du « grand homme ». Pardon, ô hommes ! ce mot déshonore votre espèce : c’était une bête féroce qui allait dévorer le reste de la France par le feu de la guerre civile. Maintenant, « vive la paix ! » Grâce au ciel, il n’était pas né Français. Je crois qu’on a imprimé les dernières paroles de Marat. Je doute qu’il en ait proféré : mais voici les dernières qu’il m’a dites, après avoir reçu vos noms à tous, et ceux des administrateurs du Calvados qui sont à Évreux : il me dit, pour me consoler, que « dans peu de jours il vous ferait guillotiner à Paris ! » Ces derniers mots décidèrent de son sort. Si le département met sa figure en face de celle de Saint-Fargeau, il pourra faire graver ces paroles en lettres d’or.

« J’avoue que j’ai employé un artifice perfide pour qu’il pût me recevoir. Je comptais en partant de Caen le sacrifier sur la cime de la Montagne de la Convention nationale ; mais il n’y allait plus.

« À Paris, l’on ne conçoit pas comment une femme inutile, dont la plus longue vie ne serait bonne à rien, peut sacrifier sa vie de sang-froid pour sauver son pays. Je m’attendais bien à mourir à l’instant. Des hommes courageux et vraiment au-dessus de tout éloge m’ont préservée des fureurs bien excusables des malheureux que j’avais faits. Comme j’étais de sang-froid, j’ai souffert des cris de quelques femmes ; mais qui sauve sa patrie ne s’aperçoit pas de ce qu’il en coûte. Puisse la paix s’établir aussitôt que je le désire ! Voilà un grand criminel à bas ; sans cela nous ne l’aurions jamais eue. Je jouis de la paix depuis deux jours. Le bonheur de mon pays fait le mien.

« Je ne doute pas que l’on ne tourmente mon père, qui a déjà bien assez de ma perte pour l’affliger. Je lui écrivis dernièrement que, redoutant le feu de la guerre civile, j’irais en Angleterre. Alors mon projet était de garder l’« incognito » sur la mort de Marat, et je voulais laisser les Parisiens chercher inutilement mon nom. Je vous prie, citoyen et vos collègues, de prendre la défense de mes parents, si on les inquiète. Je n’ai jamais haï qu’un seul être, et j’ai fait voir mon caractère ; ceux qui me regretteront se réjouiront de me voir dans les Champs-Élysées avec les Brutus et quelques anciens ; car les modernes ne me tentent pas, ils sont si vils ! Il est peu de vrais patriotes qui sachent mourir pour leur pays : ils sont presque tous égoïstes. Ici on m’a transférée à la Conciergerie, et ces messieurs du grand jury m’ont promis de vous envoyer ma lettre. Je continue donc :

« J’ai subi un long interrogatoire : je vous prie de vous le procurer, s’il est rendu public. J’avais sur moi, lors de mon arrestation, une adresse aux Amis de la Paix : je ne puis vous l’envoyer ; j’en demanderais la publication, je crois, bien en vain. J’avais une idée, hier au soir, de faire hommage de mon portrait au département du Calvados ; mais le comité de salut public, à qui je l’avais demandé, ne m’a point répondu ; et maintenant il est trop tard.

« Il me faut un défenseur, c’est la règle. J’ai pris le mien sur la Montagne : c’est Doulcet Pontecoulant. J’imagine qu’il refusera cet honneur : cela ne lui donnerait cependant guère d’ouvrage. J’ai pensé demander Robespierre ou Chabot.

« C’est demain à huit heures que l’on me juge. Probablement à midi « j’aurais vécu », pour parler le langage romain. On doit croire à la valeur des habitants du Calvados, puisque les femmes mêmes de ce pays sont capables de fermeté. Au reste, j’ignore comment se passeront les derniers moments de ma vie, et c’est la fin qui couronne l’œuvre. Je n’ai pas besoin d’affecter d’insensibilité sur mon sort, car jusqu’ici je n’ai point la moindre crainte de la mort. Je n’estimai jamais la vie que par l’utilité dont elle devait être. J’espère que demain Du Perret et Fauchet seront mis en liberté. On prétend que ce dernier m’a conduite à la Convention dans une tribune. De quoi se mêle-t-il d’y conduire des femmes ? Comme député, il ne devait point être aux tribunes, et comme évêque, il ne devait point être avec des femmes. Ainsi, c’est une correction. Mais Du Perret n’a aucun reproche à se faire. Marat n’ira point au Panthéon ; il le méritait pourtant bien. Je vous charge de recueillir les pièces propres à faire son oraison funèbre. J’espère que vous n’oublierez point l’affaire de madame Forbin. Voici son adresse, s’il est besoin de lui écrire :

« Alexandrine Forbin, à Mendrene, par Zurich, en Suisse. » Je vous prie de lui dire que je l’aime de tout mon cœur.

« Je vais écrire un mot à papa. Je ne dis rien à mes autres amis ; je ne leur demande qu’un prompt oubli : leur affliction déshonorerait ma mémoire. Dites au général Wimpffen que je crois lui avoir aidé à gagner plus d’une bataille, en lui facilitant la paix.

« Adieu, citoyen ! je me recommande aux Amis de la Paix.

« Les prisonniers de la Conciergerie, loin de m’injurier comme les personnes des rues, avaient l’air de me plaindre. Le malheur rend toujours compatissant : c’est ma dernière réflexion.

« CORDAY. » 

Elle écrivit ensuite une autre lettre à son père :

« Pardonnez-moi, mon cher papa, d’avoir disposé de mon existence sans votre permission : j’ai vengé bien d’innocentes victimes, j’ai prévenu bien d’autres désastres ; le peuple, un jour désabusé, se réjouira d’être délivré d’un tyran ; si j’ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c’est que j’espérais garder l’incognito ; mais j’en ai reconnu l’impossibilité.

J’espère que vous ne serez point tourmenté ; en tous cas, je crois que vous auriez des défenseurs à Caen ; j’ai pris pour défenseur Gustave Doulcet : un tel attentat ne permet pas de défense, c’est pour la forme. Adieu, mon cher papa ; je vous prie de m’oublier ou plutôt de vous réjouir de mon sort, la cause en est belle. J’embrasse ma sœur, que j’aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parents. N’oubliez pas ce vers de Corneille :

Le crime fait la honte et non pas l’échafaud.

« C’est demain, à huit heures, que l’on me juge. Ce 16 juillet.

« CORDAY. » 

La main qui a tracé ces deux lettres était plutôt faite pour jeter avec la plume de nobles et gracieuses idées sur le papier, que pour écrire avec la pointe d’un couteau sur la poitrine d’un mourant. Remarquons surtout que ces deux lettres démentent les motifs intéressés qu’on a donnés à l’action de Charlotte Corday ; il n’est entré directement dans sa résolution d’autre amour que celui de son pays.

Le tableau de David[modifier]

Cependant la France continuait ses honneurs à la mémoire de Marat. La place de l’Observatoire changea son nom contre celui de l’Ami-du-Peuple ; la rue des Cordeliers, aujourd’hui rue de l’École-de-Médecine, où il avait succombé, prit également le nom de rue Marat ; cette inscription fut gravée en gros caractères sur des pierres de la Bastille. Depuis cinquante ans notre ville est un livre dont vainqueurs et vaincus écrivent ou grattent tour à tour les pages ; celle de la rue des Cordeliers, toute tachée de sang, gardera, à défaut du nom, le souvenir de Marat ; les ruisseaux débordés de la réaction ne parviendront jamais à l’effacer.

La Convention décida qu’elle assisterait au convoi de Marat ; son cœur fut enfermé dans l’urne la plus riche et la plus précieuse du garde-meuble de la couronne ; la section des Cordeliers vint demander à conserver ses froides reliques, sous un tombeau de gazon, dans l’ancien jardin de l’Abbaye. Il était juste qu’une brise douce et empreinte de l’odeur âcre des feuilles vînt rafraîchir dans son lit de mort ce fougueux tribun qui avait brûlé son sang à servir la révolution. Marat était mort pauvre ; on trouva chez lui vingt-cinq sous en assignats. Sa maison de la rue des Cordeliers garda pendant quelques jours le deuil et la solitude que la mort laisse après elle ; le moment où l’on descendit le cadavre dans la cour pour le transporter à l’Abbaye fut déchirant ; la sœur de Marat, debout à une fenêtre ouverte, étendait, en pleurant, ses bras vers le ciel, pour montrer le séjour des bienheureux où venait de s’envoler l’âme du martyr.

Un grand concours de peuple assistait à cette scène touchante. Une lettre mystérieuse fut trouvée, dit-on, à côté de la baignoire : « Les barbares, mon ami, ne m’ont pas voulu laisser la douceur de mourir dans vos bras ; j’emporte avec moi la consolante idée que je resterai éternellement gravé dans votre cœur. Ce petit présent, tout lugubre qu’il est, vous fera souvenir du meilleur de vos amis ; porte-le en mémoire de moi. « Et »[4] vous jusqu’à mon dernier soupir. » Ce billet était adressé à Gusman. Il n’est guère probable que Marat ait eu la force de tracer des mots à la plume après le coup mortel ; cependant ce billet est bien de son écriture. Faut-il l’attribuer plutôt à un sombre pressentiment, et croire qu’il a été écrit dans le bain, avant l’événement, par la main languissante du malade ? Marat, dans le peuple, passait pour prophète : on trouva, après sa mort, qu’il avait prédit la fuite du roi, les sourdes menées de Mirabeau et la défection de Dumouriez. On découvrit également à côté de la baignoire deux numéros de l’« Ami du Peuple » tachés de sang : « Je suis prêt, avait souvent répété Marat dans sa feuille, à signer de ma mort ce que j’avance. »

Cependant David avait pris l’engagement de peindre Marat tué dans son bain. Il songeait ardemment à remplir sa promesse. Nuit et jour il travaillait avec une verve intarissable ; l’ouvrage sortit enfin de l’atelier. Sous sa main révolutionnaire, le pinceau avait heureusement « reproduit les traits chéris du vertueux Ami du peuple. » Le peintre a eu soin d’écarter de son sujet « le personnage » et le mélodrame. Au moment où l’artiste prend sa scène, le coup est porté : Marat a cessé de vivre ; le couteau est tombé à terre ; la femme a disparu. C’est dans les ressources de son art que David a cherché l’effet et le mouvement. Jamais le pinceau n’a poursuivi si avant la vérité dans la chair, et cela sans effort, sans secousse, sans perte d’haleine ; une lumière drue et fluide éclaire d’un seul jet les bras nus du cadavre ; la poitrine pleine d’ombre s’obscurcit puissamment ; la plaie, furieusement ouverte à la gorge, vient de se calmer ; la tête semble endormie dans la mort comme dans le sommeil ; l’art de ce temps-là était plus spiritualiste qu’on ne le croit généralement ; la révolution sortit avant tout d’un mouvement d’idées ; elle fut jusqu’au bout pleine d’agitation et de grandeur ; et toute grande chose porte à Dieu.

De tous les ouvrages sortis de la main de David, celui-ci est le plus dans le sentiment moderne ; c’est l’art comme nous le voulons, nous fils du mouvement et de la forme, comme nous le sentons avec nos entrailles chrétiennes, émues et déchirées depuis dix-huit siècles par les inquiétudes de l’avenir. À côté de la baignoire est le gros billot de bois où Marat exécutait les ennemis de la révolution avec une plume trempée dans un encrier de plomb. Le couteau, honteux et humilié du crime qu’il vient de commettre, traîne misérablement à terre : voilà tout ce qu’il reste du combat ; la main qui a plongé la lame dans la blessure s’est retirée ; ce couteau, d’ailleurs, en dit assez. Quand David eut terminé son tableau, quand il eut peint l’homme tué, quand il eut tiré de cette chair palpitante le cri de la mort, quand il eut éclairé tout cela d’une lumière tragique, alors il prit son pinceau et écrivit au bas ces mots simples et touchants qu’on a eu tort d’effacer : « David à son ami Marat. »

Cette toile fut exposée pendant quelques jours sur un autel dans la cour du Louvre ; on lisait cette inscription : « Ne pouvant le corrompre, ils l’ont assassiné ! » Un crêpe et une couronne d’immortelles surmontaient la peinture.

« Voilà ! dit David, quand on eut découvert aux yeux de la foule curieuse et empressée l’image de Marat ; je l’ai peint du cœur. »

Combien de rois puissants, comblés de richesses et assis sur le trône, n’ont pas obtenu après leur mort l’honneur que reçut de son ami ce tribun dont la mémoire fait horreur aux hommes faibles, ce « monstre atrabilaire, ce fou, ce lépreux ! »

— Vous avez beau dire, cette toile de David, c’est l’immortalité pour Marat.

Le jugement[modifier]

Le mercredi 17 juillet, à huit heures du matin, Charlotte Corday fut conduite au tribunal. La salle était envahie depuis le lever du jour par une foule immense ; une lumière triste, et particulière aux chambres de justice,éclairait les visages moroses du jury ; sur un siège à part s’élevait l’accusateur public, le sombre Fouquier-Tainville. Charlotte Corday s’avança avec une dignité calme vers le banc des accusés. Sa toilette était simple et même négligée ; ses longs cheveux bruns coulaient d’un modeste bonnet jusque sur ses épaules ; un fichu jeté à l’abandon sur son cou laissait entrevoir, par une légère ouverture, la naissance des seins, et une jupe rouge, assez étroitement collée aux hanches, complétait tout son costume. La plus riche toilette de Charlotte Corday était sa beauté ; tous les regards se portaient avec intérêt vers cette noble figure de femme qui, par l’éclat modeste de ses yeux, et les roses de la pudeur écloses sur ses joues, par sa contenance ferme et modeste, déconcerta un instant ses ennemis eux-mêmes. Jamais l’innocence ne prit des traits si purs, un maintien si convenable, un air de candeur à la fois si austère et si déterminé, pour paraître devant ses juges. On eût dit un ange descendu du ciel. Elle se tenait debout, les yeux baissés. Fouquier-Tainville fit lire par le greffier l’acte d’accusation. Charlotte Corday l’écouta sans donner la moindre marque de faiblesse. Elle paraissait avoir oublié qu’elle était intéressée dans ce procès.

Le président lui fit ensuite les questions d’usage :

— Votre nom ?

— Marie-Charlotte Corday.

— Votre pays ?

— Je suis née sur la paroisse de Saint-Saturnin-des-Ligneries.

— Votre âge ?

— Vingt-cinq ans moins quinze jours.

— Votre domicile ?

— Je demeurais ci-devant à Caen.

— Avez-vous un défenseur ?

— J’avais choisi un ami, mais, n’en ayant point entendu parler depuis : je présume qu’il n’a pas eu le courage d’accepter ma défense.

Cet ami était Doulcet de Pontecoulant, que mademoiselle de Corday avait eu occasion de rencontrer à Caen, chez la supérieure de l’Abbaye-aux-Dames, quand elle y était pensionnaire. Alors le président ayant aperçu dans la salle un avocat qui y était amené par d’autres affaires, dit à l’accusée : « Le tribunal vous nomme d’office, pour défenseur, le citoyen Chauveau La Garde. » Celui-ci monta alors à sa place.

On procéda à l’audition des témoins. Une femme d’environ 30 ans, la citoyenne Évrard, surnommée la veuve de Marat vint déposer en habits noirs devant le tribunal ; elle finit en ces termes : « Un cri parti du cabinet de Marat m’a fait accourir ; j’ai appelé les voisins, et les voisins étant venus, j’ai couru vers Marat : il m’a regardée sans rien dire ; j’ai aidé à le sortir du bain ; alors il a expiré… »

Ici Charlotte Corday, à qui ce tableau de l’agonie de Marat déplaisait sans doute, interrompt le témoin : « Oui, c’est moi qui l’ai tué ! » À ces mots, un silence indéfinissable glace toute l’assemblée. Alors le président, de son siège :

— Qui vous a engagée à commettre cet assassinat ?

— Ses crimes.

— Qu’entendez-vous par ses crimes ?

— Les malheurs dont il a été la cause depuis la révolution.

— Quels sont ceux qui vous ont engagée à commettre cet assassinat ?

— Personne.

— Une telle idée a dû, cependant, vous être suggérée par quelqu’un ?

— On exécute mal ce qu’on n’a pas conçu soi-même.

Depuis quelques instants le dialogue s’était élevé à la hauteur d’une scène de Corneille : Tout l’auditoire admirait. Charlotte Corday était sublime dans sa simplicité : ses yeux gris-bleus jetaient un grand éclat, tempéré par de longs cils presque toujours abaissés modestement ; son port magnifique, ses belles épaules, les plans larges et développés de sa poitrine saillante, donnaient à son attitude calme une certaine fierté romaine qui était d’un effet fort imposant. Sa figure se tenait toujours à l’unisson des sentiments que sa bouche exprimait ; ses traits mobiles suivaient l’âme avec une prestesse et une fidélité charmantes, dans ses moindres émotions qu’accompagnait merveilleusement sa belle voix. Aux yeux même de ceux qui désapprouvaient son crime. Charlotte Corday était dans ce moment-là une femme d’une nature rare et supérieure.

On continua à entendre les témoins. Charlotte Corday écoutait avec sang-froid leurs dépositions : — Je vous somme, reprit le président, de déclarer ce que vous avez à répondre. — Rien, dit-elle, tous ces faits sont vrais. Cet aveu sortit de sa bouche avec une majesté infinie. Depuis quelques instants son visage avait repris l’air de mélancolie et de réflexion qui lui était naturel, et qu’accompagnaient si bien ses longs cheveux épars ; il y avait de la Niobé dans cette belle tête de femme, déjà toute pâle et tout assombri par sa mort prochaine.

Mademoiselle de Corday, ayant remarqué dans l’auditoire un artiste qui dessinait son portrait au crayon, se tourna de son côté sans affectation et par manière de complaisance. Cette liberté d’esprit, qui ne l’abandonna pas un instant, était, pour les assistants, d’un caractère infiniment triste. On s’intéressait d’autant plus à cette jeune beauté désintéressée, qui livrait avec insouciance ses charmes et sa fraîcheur au fatal couteau.

Le président continua ses questions :

— Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ?

— Je n’ai rien à dire, sinon que j’ai réussi. Et une mâle fierté anima son visage.

— Comment avez-vous pu regarder Marat comme la cause de tous les maux qui désolent la France, lui qui n’a cessé de démasquer les traîtres et les conspirateurs ?

— Il n’y a qu’à Paris où l’on ait les yeux fascinés sur le compte de Marat ; dans les autres villes, on le regarde comme un monstre.

— Comment avez-vous pu regarder Marat comme un monstre, lui qui ne vous a laissé introduire chez lui que par un acte d’humanité, parce que vous lui avez écrit que vous étiez malheureuse et persécutée ?

— Que m’importe s’il se montre humain envers moi, si c’est un monstre envers les autres !

— Croyez- vous avoir tué tous les Marat ?

— Non ; mais celui-là est mort, les autres auront peur, peut-être.

Cette femme semblait, dans ce moment-là, le juge de ses juges ; ses yeux pleins d’éclairs foudroyaient la salle ; qu’elle était grande ! Le propre des belles époques est de créer dans tous les partis des âmes supérieures ; il fallait cette noble et majestueuse figure de femme en face de l’ombre de Marat ; aux hommes forts la Providence n’envoie pas des assassins vulgaires. Ici un huissier apporte le couteau à gaine dont Charlotte Corday s’était servie pour tuer Marat dans son bain, et le présente à l’accusée. Sa figure, qui avait gardé jusque-là une sérénité imperturbable, se trouble ; une émotion subite fait monter à ses joues un épais nuage ; elle détourne la vue, et, repoussant le couteau avec la main, elle dit, d’une voix entrecoupée :

— Je le reconnais, je le reconnais. Le président reprend son interrogatoire :

— Y avait-il longtemps que vous aviez formé ce projet ?

— Depuis l’affaire du 31 mai, jour de l’arrestation des députés.

— Comment saviez-vous que Marat était un anarchiste ?

— Je savais qu’il pervertissait la France. J’ai tué un homme pour en sauver cent mille.

Cette réponse, qu’accompagnait une inflexion de voix particulière, saisit l’assemblée. Jamais l’héroïsme n’avait pris, pour se montrer aux hommes, des formes à la fois plus simples et plus entraînantes. L’illusion où était Charlotte Corday rendait alors son action excusable et son dévouement sublime. La salle était pleine de sanglots. On eût voulu jeter des couronnes sur cette tête promise à la mort.

Le président continue :

— Quelles étaient vos opinions avant l’arrivée des députés à Caen ?

— J’étais républicaine bien avant la révolution, et je n’ai jamais manqué d’énergie.

— Qu’entendez-vous par énergie ?

— Mettre l’intérêt particulier de côté, et savoir se sacrifier pour sa patrie.

— Était-ce à un prêtre assermenté ou inassermenté que vous alliez à confesse à Caen ?

— Je n’allais jamais à confesse.

— Ne vous êtes-vous point essayée avant de porter le coup à Marat ?

— J’ai frappé comme cela s’est trouvé, c’est un hasard.

Alors l’accusateur public :

— Il est cependant prouvé, par le rapport des hommes de l’art, que, si vous eussiez porté le coup en long au lieu de le porter en large, vous n’eussiez point tué Marat.

— Oh ! le monstre ! il me prend pour un assassin ! Cette réponse, jetée d’une voix émue dans le silence de l’auditoire, termina la séance comme par un coup de foudre. Alors, l’accusateur public prit ses conclusions ; cet homme sait toujours d’avance ce qu’il doit dire : il n’a, pour rester dans « les devoirs » de sa charge, qu’à réclamer la tête de l’accusé. Charlotte Corday l’écouta avec gravité ; elle releva même, quand il eut fini, un regard impassible vers son bourreau ; il y avait moins de ressentiment que de pardon sur son noble visage, naturellement si doux. Le président ajouta, d’une voix banale : « Les débats sont terminés, le défenseur a la parole. » Chauveau La Garde se lève. Avant qu’il n’ait ouvert la bouche, on entend d’abord dans l’assemblée un bruit sourd et confus, comme de stupeur, et puis, ensuite, comme un silence de mort qui le glaça jusqu’aux entrailles.

L’accusée seule semblait inébranlable ; son visage était toujours le même ; seulement elle tournait ses regards vers son défenseur, de manière à lui faire entendre qu’elle ne voulait pas être justifiée. Cependant, quand il se fut un peu remis, l’avocat parla en ces termes : « L’accusée avoue avec sang-froid l’horrible attentat qu’elle a commis ; elle en avoue tranquillement la longue préméditation et les circonstances les plus affreuses ; en un mot, elle avoue tout et ne cherche pas même à se justifier. Voilà, citoyens jurés, sa défense tout entière. Ce calme imperturbable et cette entière abnégation de soi-même, qui n’annoncent aucun remords en présence de la mort même, ne sont pas dans la nature. Ils ne peuvent s’expliquer que par l’exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main. C’est à vous, citoyens jurés, à décider de quel poids doit être cette considération morale dans la balance de la justice. Je m’en rapporte à votre prudence. »

À mesure que l’orateur parlait, un air de satisfaction croissante brillait sur le visage de l’accusée ; quand il eut fini, elle lui exprima, par un demi-sourire, sa joie de n’avoir point été humiliée sous le ton plaintif et suppliant de la défense. La grande âme de Corneille avait passé tout entière dans cette héroïne de sa famille.

Le jury se retira pour délibérer, et rentra au bout d’un quart d’heure dans la salle. La sentence était portée. Le tribunal prononça la confiscation des biens et la condamnation à mort. Le président, après avoir signifié l’arrêt, demanda à l’accusée si elle n’avait rien à dire sur l’application de la loi. Charlotte ne répondit que par un sourire de dédain. Puis s’étant fait conduire par les gendarmes vers son défenseur, elle lui adressa la parole avec beaucoup de douceur et de grâce : « Monsieur, lui dit-elle, je vous remercie bien du courage avec lequel vous m’avez défendue d’une manière digne de vous et de moi. Ces messieurs (et elle se tourna vers ses juges) me confisquent mon argent… mais je veux vous donner un témoignage de ma reconnaissance ; je dois quelque chose à la prison, je vous charge d’acquitter mes dettes. » Charlotte Corday fut reconduite à la prison de la Conciergerie.

Comme elle avait laissé apercevoir, par mégarde, au moment où elle montait sur le banc des accusés, la naissance des seins, on lisait le lendemain dans les journaux : « Cette femme a laissé voir sur le fait de sa gorge qu’elle était au-dessus des puérilités de son sexe. » Ce langage des passions n’a point obscurci l’auréole empreinte au front de Charlotte Corday. Blâmez l’action de cette femme ; tuez-la même, puisque vos lois l’exigent : mais du moins ne l’insultez pas !

La Conciergerie[modifier]

Comme elle descendait de voiture, Charlotte Corday rencontra à la Conciergerie un confesseur qui vint au-devant d’elle, et qui la salua humblement.

— Remerciez, lui dit-elle, de leur attention pour moi les personnes qui vous ont envoyé ; mais je n’ai pas besoin de votre ministère. Le prêtre se retira. La condamnée était si douce, elle paraissait si fermement résolue à affronter l’échafaud, qu’on jugea inutile de lui lier les mains. En rentrant dans la prison, Charlotte Corday aperçut aux barreaux de la fenêtre un billet qui tenait par un fil à un caillou lancé du dehors. Elle profita d’un moment de distraction de ses gardes pour en prendre lecture : « Charlotte, âme sublime, fille incomparable ! tes vertus et ton héroïsme sont au-dessus d’une plume aussi grossière que la mienne. Je t’ai voué un culte qui ne finira qu’avec la vie. Si demain, ange marchant à la mort, tu rencontres sur ta route un regard humblement tendre, un jeune homme ému qui te suive de ses regrets et de son admiration, ce regard sera le mien, ce jeune homme ce sera moi. L’histoire a-t-elle ton semblable, ô Charlotte ! Triomphe, France ! triomphe, Caen ! Tu as produit une héroïne dont on chercherait en vain la rivale à Rome ou à Sparte. Ton souvenir, ô fille de la France, ne sera jamais perdu pour mon cœur : il m’encourage à aimer cette patrie dont je suis le fils adoptif ; je n’aurai plus besoin désormais de me ressouvenir des héros de l’antiquité, il me suffira de penser à Charlotte Corday ! Oui, j’aime cette patrie pour laquelle tu voulus mourir ; j’aime le supplice, depuis que les barbares t’y ont condamnée : la seule idée d’aller à la même mort que toi me fera mépriser la puissance de mes bourreaux. J’étais venu chercher ici le règne de la douce liberté ; mais je trouve partout l’oppression du mérite et de la vertu, le triomphe de l’ignorance et du crime. Je suis las de vivre au milieu des horreurs qui se commettent sous mes yeux : il ne me reste plus que l’espérance de mourir sur l’échafaud honoré de ton sang. Tu me pardonneras, Charlotte, s’il m’est impossible de montrer dans mes derniers moments le même courage et la même énergie que toi ; je me réjouis de ta supériorité, car n’est-il pas juste que l’objet adoré soit au-dessus de l’adorateur ? »

« ADAM LUX. »

À la lecture de ce billet, Charlotte Corday fut émue aux larmes. Il y avait au monde un homme qui l’aimait. C’était comme un soutien et un ange envoyé dans sa prison pour élever le calice amer jusqu’à ses lèvres. Cet amour la ramena sur la douce et verte nature, sur le ciel bleu, sur les bois, les fleurs et les champs moissonnés qu’elle ne reverrait plus. Elle pensa que le bonheur lui aurait été si facile à deux, au bord des ruisseaux de la Normandie, sous un toit de chaume ! Elle fit un triste retour sur sa solitude, sur sa prison, sur sa mort prochaine.

Des hirondelles passaient dans le ciel en battant de l’aile. Elle réfléchit tristement aux contrées lointaines que ces oiseaux voyageurs allaient regagner de leur aile rapide vers la fin de l’automne, et qu’elle ne visiterait jamais. Il lui sembla que quelques-uns prenaient le chemin des lieux où elle était née. Elle les chargea de dire adieu pour elle au vieux clocher de l’église, à sa petite maison couverte en tuiles, et au cimetière en ruine où elle ne reposerait pas, misérable exécutée à mort. Il y avait pourtant sur les tombes de beaux lits de mousse et de fougère qu’elle regrettait, et où la lune laissait tomber, le soir, ses rayons mélancoliques. Elle en vint presque à douter d’elle-même et de l’avenir. Elle se demanda si la brebis ou l’oiseau ne laissent pas plus de leur toison ou de leur duvet aux bruyères et aux rosiers épineux des sentiers que les actions héroïques ne laissent de traces sur la mémoire aride des hommes, vaste plaine de sable où tout s’efface. Morne et découragée, elle s’interrogea sur ce qui plaît le mieux à Dieu, du bras qui immole les tyrans, ou du cœur qui aime ; et une voix lui répondit, voix fausse et égoïste sans doute : « Charlotte, n’avez point choisi la meilleure part. » Son cœur était brisé. Elle prit une plume pour répondre à cet inconnu. Depuis quelques minutes Charlotte Corday écrivait ; une mélancolie accablante s’était emparée d’elle ; de temps en temps elle appuyait sa tête sur sa main ; des larmes tombaient de ses yeux et mouillaient le papier ; elle n’avait encore tracé que les premières lignes, lorsqu’elle entendit un homme derrière elle, Charlotte Corday se retourna.

— Déjà ! fit-elle, étonnée. Laissez-moi seulement finir cette lettre. Alors l’homme pour toute réponse :

— Fille Corday, à la charrette !

L’échafaud[modifier]

Charlotte Corday retrouva tout son calme et toute sa sérénité en face de la mort. L’instant de faiblesse qu’elle avait subi n’eut que Dieu pour témoin ; c’était un léger tribut payé à la nature, elle en revint tout à coup et sans effort à cette naïve insouciance qui, le matin même, avait étonné ses juges.

Charlotte Corday fut exécutée le soir du jour de sa condamnation à mort. Le gouvernement révolutionnaire ne laissait pas languir ses victimes ; en rendant la peine de mort plus expéditive et plus succincte, il lui avait ôté ce caractère de vengeance que lui donnaient, sous la monarchie, les lenteurs et les raffinements du supplice. La loi ne se venge plus, elle punit.

Sept heures venaient de sonner ; c’était le moment où Charlotte Corday avait été trouver Marat. Elle ne témoigna aucun remords ; sa conscience semblait en repos comme celle d’un enfant ; elle ne crut pas même avoir besoin d’appuyer son innocence par le pardon descendu du ciel. Elle avait refusé le prêtre, elle ne recula pas devant le bourreau. On commença la toilette de la victime. Charlotte Corday pria pour qu’on ne lui coupât point les cheveux ; on les lui releva seulement par derrière pour ne point amortir le fil du couteau. On lui passa ensuite une chemise rouge (c’était le signe que la loi infligeait alors aux assassins), et on lui lia les mains derrière le dos.

Elle supporta ces apprêts horribles sans témoigner la moindre émotion ; un sourire bienveillant pour tous ceux qui l’approchaient entrouvrait doucement ses lèvres. On lui demanda encore une fois si elle ne reconnaissait pas enfin avoir commis un crime, et si elle n’en avait aucun remords.

— Je ne puis pas me repentir de ma conduite, répondit-elle ; je m’élèverai sur l’échafaud avec satisfaction ; je mourrai contente ; j’ai rayé de la liste des hommes un monstre qui les déshonorait par toutes sortes de crimes. Elle monta dans le fatal tombereau que les prisonniers nommaient dans ce temps-là, en termes de Conciergerie : « la bière des vivants. »

Le cheval, habitué au voyage qu’il faisait alors régulièrement, se mit en marche pesamment, et franchit la grille de la Conciergerie. Charlotte Corday rencontra, en sortant, des visages féroces et des bouches indignées qui vomissaient sur elle une nuée d’injures.

La voix de sa conscience, plus forte que la voix de toute cette foule irritée, la soutint au-dessus du remords et de l’abattement, elle alla à la mort comme Jeanne d’Arc, sans s’émouvoir des huées de ses ennemis.

Cependant, dans la rue Saint-Honoré se tenait depuis quelques heures, attendant le sombre cortège, un jeune homme mêlé à la foule ; on le nommait de deux beaux noms, Adam Lux : – le premier homme et la lumière. Il était envoyé de Mayence auprès de la Convention nationale pour solliciter la réunion de cette ville à la république française. Adam Lux avait reçu de sa mère, sous le ciel gris de l’Allemagne, une âme belle et rêveuse, qui se trouvait étrangère et comme dépareillée sur la terre. Il n’avait pas encore vingt ans. Docteur en philosophie à Mayence, il avait étudié, comme mademoiselle de Corday, à l’école de Jean-Jacques Rousseau ; il était plein d’espoir et d’illusions ; il avait dans le cœur cette poésie vague et flottante qui tourne, dans les temps modernes, à l’amour du genre humain : il attendait la venue d’une nouvelle ère pour tous les peuples du monde. Les hommes d’élite étaient, à la fin du XVIIIe siècle, dans la position des Juifs lorsque le petit Enfant naquit à Bethléem ; ils avaient l’inquiétude d’un changement dans l’ordre de leurs destinées ; ils s’imaginaient que le sol, jusque-là dur et ingrat, allait s’amollir en une terre bienfaisante d’où s’écouleraient le lait et le miel. Le jeune docteur vint, comme autrefois étaient venus les mages, visiter la révolution naissante à son berceau. À Paris, son rêve se brisa, ses illusions tombèrent. Au lieu de cet Éden de la liberté qu’il se figurait, il trouva une terre trempée de larmes et mouillée de sang : il s’imaginait cueillir la liberté en fleur, et sa main n’en rencontra que les épines qui le déchirèrent. Alors le découragement le prit : il voulut mourir.

Si nous étions un romancier habile, nous aurions « préparé » peu à peu, et selon une loi de gradation savante, l’arrivée un peu tardive de ce nouveau personnage dans notre récit ; mais nous aimons mieux être historien et sincère ; or, dans l’histoire comme dans notre livre, la vie d’Adam Lux n’a qu’un chapitre : elle commence et finit à la mort de Charlotte Corday. Depuis quelques heures, comme nous l’avons dit, il faisait station dans la rue Saint-Honoré toute grosse de peuple : son imagination se représentait d’avance une héroïne fière et courageuse allant sans faiblesse au devant de la mort ; mais quel fut son étonnement quand il la vit s’approcher sur la charrette avec un air de douceur et de bienveillance ! Outre l’intrépidité qu’il attendait, il rencontra, avec une surprise mêlée de larmes, ces beaux yeux bien modestes, voilés de longs cils, ce long regard tendre et pénétrant, ces étincelles vives et humides qui sortaient mollement de ses prunelles et qui allaient à l’âme ; yeux charmants qui auraient adouci des bêtes fauves, derniers regards d’un ange tombé sur la terre ! – Adam Lux ne se sentait plus vivre : tout son cœur suivait le cahot monotone et funèbre de cette horrible voiture amenant à la mort tout ce qu’il avait jamais aimé.

Lorsque Charlotte Corday passa, leurs regards se rencontrèrent ; elle remarqua le visage rêveur et poétique de ce beau jeune homme blond qui se détachait mélancoliquement sur le fonds sombre et tumultueux de cette tourbe grossière ; elle remarqua les sentiments qui sortaient en silence de ses lèvres tremblantes et amoureuses ; elle remarqua le ruban vert qu’il portait à son habit ; et tous les deux alors mirent plus de choses dans ce regard rapide qu’on ne s’en confierait pendant mille ans à se parler tête-à-tête au fond des bois. Un regard ! un double rayon de l’âme croisé et confondu l’un dans l’autre avec la vivacité de l’éclair, voilà, en effet, tout ce que ces deux amants, gardés à vue et séparés par des hommes armés, avaient dans ce moment-là pour mêler ensemble leur vie et leur éternité. Ce coup d’œil rapide suffit cependant pour relever le courage de Charlotte Corday, qui commençait à faiblir devant la rage sans cesse croissante des insulteurs ; elle avait besoin, dans cette fosse aux lions, d’un ange qui étendit autour d’elle ses ailes blanches et pures. Elle reprit avec une sérénité nouvelle et inaltérable le cours de son affreux voyage. Que lui faisait maintenant toute cette multitude injurieuse et courroucée ? Parmi toutes ces têtes soulevées contre elle comme des vagues furieuses, il y en avait une qui l’aimait : elle ne voyait plus que celle-là. Quand elle arriva sur la place de la Révolution, une grande clameur sortit de toutes les rues voisines.

L’échafaud était dressé au milieu de la place. Charlotte Corday se montra douce et gracieuse envers la mort comme elle l’avait été envers ses ennemis. Son visage garda toute sa sérénité ; elle n’avait jamais été si belle. Ses longs cheveux tombaient négligemment sur son cou ; son front calme et fier opposait une douce pâleur aux propos féroces de la populace ; ses lèvres vermeilles respiraient la fraîcheur d’une conscience pure ; sa tenue était à la fois simple, modeste et simple ; ses joues avaient conservé toutes leurs roses ; la mort embellit, car la mort rapproche de Dieu.

Il était sept heures et demie, l’heure où Marat expira dans son bain. Charlotte Corday monta d’un pas ferme les degrés de la guillotine. Elle ne chancela pas sur les planches glissantes et humides où le sang d’un roi avait coulé. Cependant elle n’avait pas là, comme le fils de saint Louis, un bras envoyé de Dieu pour la soutenir. Elle était abandonnée à toute la faiblesse humaine. Pas de main à côté d’elle pour lui montrer le bleu séjour des justes, pas de voix pour lui dire : « Montez au ciel ! » Et malgré tout cela, cette femme ne tremble pas. Son visage est toujours le même. Une noble et sage insouciance la soutient en face de la mort. À l’exemple de ces fiers Romains qui finissaient l’existence comme un rêve, elle ne mourra pas ; elle aura vécu.

Adam Lux avait suivi le cortège. Il était au pied de l’échafaud ; il la voyait, elle, son bien, son trésor, son paradis, son idole, horriblement maniée par un bourreau. Il attachait des yeux fous sur cette fille délicate bien née, bien faite, bien élevée, sur cette vierge modeste livrée aux brutalités de ces hommes, et il se demandait avec angoisse s’il ne descendrait rien du ciel pour la sauver. Ô triste et douloureux spectacle que celui de cet amour attardé qui cherche son objet toute sa vie dans un monde désert, et qui le rencontre à la fin, quand il n’est plus temps, quand, entre ses embrassements et la femme qu’il a rêvée se dresse, menaçant et armé de toutes pièces, l’échafaud !

Cependant Charlotte Corday parut se recueillir. Peut-être envoya-t-elle vers Dieu cette voix intérieure qui fait descendre le pardon ; peut-être éleva-t-elle sa prière dans ses beaux yeux vers le ciel ; mais, nous le disons à regret, aucune prière sur sa bouche ; aucun autel, pas même l’échafaud où cette femme agenouille sur les marches son repentir ou son innocence.

Ô philosophie du dernier siècle, que tu étais sèche ! Il est vrai qu’au pied de ce même échafaud la Providence avait amené ce qu’il y a de plus grand, de plus auguste et de plus saint dans le monde après la foi, un amour pur et malheureux. Adam Lux était là ; l’amant remplaçait le prêtre. Il remplissait les dernières fonctions auprès de cette condamnée à mort ; il était le regard élevé en haut qui fait descendre la grâce, la main étendue qui dit : « Âme chrétienne, montez au ciel ! » Cependant, le peuple ne cessait de se répandre en clameurs furieuses.

Charlotte Corday gardait toujours, devant cette indignation populaire et devant le couteau suspendu en haut de la hideuse machine, la même grâce inaltérable ; elle montra jusqu’au bout à la guillotine un visage calme et indulgent ; elle fut douce envers le supplice. Seulement, au moment où le valet du bourreau lui arracha l’ample fichu blanc qu’elle avait sur le cou, et mit brutalement à nu ses seins et ses épaules, sa pudeur de femme s’indigna, et un léger nuage rose monta jusqu’à son visage. Qu’elle était belle dans ce moment-là ! Ce mouvement de pudeur offensée fut réprimé aussitôt ; son visage reprit toute sa sérénité ; la crainte ni la colère n’entraient pour rien dans le sentiment qui l’avait fait rougir. Oh ! comment le cœur des hommes qui étaient là ne s’émut-il pas devant un si touchant spectacle ? Tant de grâce, d’esprit, de beauté d’âme, traînés brutalement sur le plancher d’un échafaud ; de douces mains blanches faites pour tenir la plume ou le crayon avec élégance, nouées de grosses cordes ; un cou frais et délicat où les anges du ciel auraient voulu semer des baisers, livré froidement au couperet ; quelle scène !

N’est-on pas tenté, à la vue de ces justices nécessaires, mais horribles, de maudire, malgré leurs bienfaits, les révolutions qui ont mis le poignard au bras de cette femme ? Cette florissante santé d’enfant élevée dans les champs et au grand air, ce luxe de beauté puissante et vivace, cette fraîcheur d’un teint plein de roses, ces longs cheveux épars, cet éclat d’un regard vif et bleu tempéré par l’ombre d’épais cils, produisaient, avec la morne guillotine qui allait détruire tout cela, un effet horrible. Oh ! quand donc les hommes comprendront-ils qu’il ne faut pas défaire ce que Dieu a fait ? Cette fraîche et belle créature, née pour de chastes amours, ce trésor d’esprit et de beauté dont la possession élèverait jusqu’au ciel ce pâle et désolé jeune homme qui se tord là-bas dans la foule, voilà ce que la société jette impitoyablement au bourreau, pour travailler là-dessus et en faire ce je ne sais quoi qu’on appelle un cadavre ! Debout sur la guillotine, Charlotte Corday promenait autour d’elle ses regards pour la dernière fois. Comme on était en été, il faisait encore grand jour ; les massifs des Tuileries et des Champs-Élysées secouaient au vent du soir la poussière engagée dans leurs longues ramures ; à la vue de ces arbres qui envoyaient leur fraîcheur et leur âcre parfum jusque sur la guillotine, Charlotte Corday dut se ressouvenir alors des verts feuillages de la Normandie. Pareille à la vierge de Domrémy, elle retrouva de douces voix de son enfance dans ces feuilles agitées ; mais, plus forte que Jeanne d’Arc, elle ne pleura pas. Le ciel était noir ; de gros nuages qui s’amoncelaient depuis quelques heures sur la place menaçaient de crever. Déjà quelques gouttes de pluie, chassées par le vent, rayaient le fond du tableau.

Alors, sur cette place inondée de monde, devant le palais des Tuileries en deuil, à l’endroit même où le sang d’un roi avait coulé, une belle et intelligente tête de femme, à un mouvement de l’exécuteur et devant une multitude bruyante, tomba. Il se fit aussitôt dans la foule un grand silence.

Cependant, la guillotine était abreuvée. L’orage éclata tout-à-fait. Une pluie abondante descendit à larges gouttes. Quand un pareil sang a coulé sur les planches de l’échafaud et sur le pavé d’une ville, il faut l’eau du ciel pour le laver. La loi était satisfaite : cependant un valet de guillotine, Legros (ceci vaut bien qu’on le nomme), prit la pâle tête de la morte par ses longs cheveux, et la souffleta trois fois devant tout le peuple. La tête rougit, belle et indignée sous cet affront ; le sentiment revint sur les joues éteintes pour accuser cet homme. Un sourd murmure s’éleva alors de la foule. On désapprouva cette vengeance tardive et basse. Le peuple de la révolution, le peuple de la ville voulait qu’on punit, et il était sans pitié pour ses ennemis ; mais au moins il n’outrageait pas ses ennemis morts : il n’y avait qu’un bourreau capable de cette lâcheté. L’ombre de Marat s’en indigna.

Ce valet de bourreau fut puni par le comité révolutionnaire : puisse-t-il l’avoir été plus tard par sa conscience ! Cependant le peuple se retira sous une impression qui tenait de la force et de la justice ; il emportait l’horreur du crime commis sur Marat, et le souvenir du courage, de la décence et de la beauté de cette jeune femme à qui le bourreau avait tranché la tête.

Le mariage[modifier]

Adam Lux quitta le lieu de l’exécution la mort dans l’âme. Nuit et jour il voyait cette tête pâle et parfaitement belle au bout de la main du bourreau. La terre lui semblait un lieu d’horreur dont les monstres étaient les maîtres, et où les hommes ne pouvaient plus habiter. Ce blond rêveur, détaché en lumière sur le fond orageux d’une révolution, était une de ces âmes venues trop tôt, qui ne trouvaient pas dans leur siècle le calme qu’il leur faudrait pour mûrir. Les hommes manqués sont prévus par la Providence, comme les grains avortés par le semeur. Mais au fond, rien ne se perd dans le monde ; les natures mélancoliques et méditatives se continuent dans d’autres natures ; les sentiments se transmettent ; les âmes prématurées ressemblent à ces fruits qui tombent de l’arbre, en annonçant pour bientôt d’autres fruits. Un jour nous apprendrons peut-être que les rêveries douces et solitaires d’un penseur font plus pour le mouvement de l’humanité que les agitations ambitieuses d’un homme d’action. Adam Lux était une lumière fugitive, un météore qui devait bientôt s’éteindre : mais qui sait si ces feux nocturnes et risqués avant l’heure ne sont pas les précurseurs nécessaires de l’aurore ? Il était venu faire trois choses au monde : penser, aimer et mourir. À la vue de Charlotte Corday traînée dans l’horrible charrette, « son cœur se remplit d’émotions violentes qui lui avaient été inconnues jusqu’alors ; émotions dont la douceur égalait l’amertume, et dont le sentiment ne s’effaça qu’avec son dernier soupir. » Depuis que le Christ y a trempé ses lèvres, l’amour n’est plus une coupe, c’est un calice. Ce sentiment plein de fiel et dont Adam Lux s’était abreuvé jusqu’au cœur lui fit trouver un grand dégoût à la vie ; il ne pouvait demeurer dans un monde où celle qu’il aimait n’était plus. Il aspirait à rejoindre son âme à cette âme sœur de la sienne, il voulait la suivre dans son vol vers l’immortalité.

Lorsque Charlotte Corday avait été jetée dans les prisons, un homme était accouru ; il avait demandé, avec larmes et les mains jointes, à subir pour elle le châtiment qu’on lui préparait. Il ne put rien obtenir des geôliers impitoyables, et se retira consterné.

Cet homme était Adam Lux. Il voulait maintenant lui offrir en holocauste une vie qu’il n’avait pu employer à la sauver. Le regard de cette femme lui était resté dans l’âme et l’appelait au ciel. Cet amour malheureux, commencé trop tard sur la terre et brusquement rompu par l’échafaud jeté en travers, avait besoin de se continuer ailleurs. Comme Adam Lux était docteur en philosophie, il se fit à lui-même de longs raisonnements pour se prouver que l’homme ne se laisse pas tout entier dans la mort, et que l’âme emporte, en sortant du monde, des sentiments impérissables qu’elle poursuit au-delà du tombeau. S’il y a une passion dans le cœur de l’homme qui fasse croire à l’immortalité, c’est sans contredit celle de l’amour. Autrement, comment la chaleur du dévouement survivrait-elle à la flamme éteinte ? et que signifieraient ces désirs éternels de s’unir à l’objet aimé, si celui-ci n’était réellement qu’un peu de cendres en mouvement, avec les apparences de la vie ? Et puis, toutes les grandes époques comme celle de 93 sont religieuses ; elles envoient les hommes au devant de la mort avec des sentiments purs et sublimes qui lui enlèvent la victoire : « O mors, ubi est victoria tua ? » Quelques jours après le supplice de Charlotte Corday, le jeune député extraordinaire de Mayence, qui représentait par la candeur de son visage la blonde Allemagne aux yeux bleus, adressa au comité de surveillance l’écrit suivant : « Je déteste le meurtre et je n’y prêterai jamais les mains. Quand il s’adresse surtout à un représentant du peuple, l’assassinat prend un caractère que je ne saurais louer. Mais je n’en rends pas moins justice au courage sublime et à la vertu exaltée. Prenons dès ce moment les sentiments qu’aura sur Charlotte Corday la postérité toujours équitable. Une fille délicate, bien née, bien faite, bien élevée, animée d’un amour ardent de la patrie en danger, se croit obligée de s’immoler pour la sauver, en ôtant la vie à un homme qu’elle croit la source des malheurs publics. Elle prend cette résolution le 2 juin, s’y affermit le 7 juillet, quitte son foyer paisible ; elle ne se confie à personne ; malgré la chaleur excessive, elle fait un grand voyage à ce dessein ; elle arrive, elle exécute un projet qui, selon ses espérances, devait sauver la vie à des milliers d’hommes. Elle prévoyait son sort, elle ne pense pas à la suite ; elle garde toujours sa fermeté, sa présence d’esprit, sa douceur, depuis le commencement de son emprisonnement, pendant quatre jours, jusqu’à son dernier soupir. Depuis son départ de la prison jusqu’à l’échafaud, elle garda la même fermeté, la même douceur inexprimable. Sur sa charrette, n’ayant ni appui, ni consolateur, elle était exposée aux huées continuelles. Ses regards, toujours les mêmes, semblaient quelquefois parcourir cette multitude pour chercher s’il n’y avait pas un humain… Elle monta sur l’échafaud… elle expira…, et sa grande âme s’éleva au sein des Catons et des Brutus. Elle s’éleva, et laissa à tout homme digne de ce nom des souvenirs, à moi des douleurs et des regrets intarissables. Je vote pour qu’au lieu même de sa mort l’immortelle Charlotte Corday ait une statue avec cette inscription :

Plus grande que Brutus ![modifier]

« Paris, le 19 juillet 1793, l’an deuxième de la république une et indivisible.

« ADAM LUX, citoyen français. »

La nature de cet écrit produisit sur le comité l’effet qu’Adam Lux en espérait : on l’envoya arrêter par deux gendarmes. Il entra en prison avec une joie exaltée : « Je vais donc enfin mourir, s’écria-t-il, pour Charlotte Corday ! » Devant ses juges, Adam Lux n’essaya aucunement de se justifier ; au contraire, il semblait avoir peur de la clémence : « Faites-moi, leur dit-il, faites-moi l’honneur de votre guillotine, qui désormais, par le sang pur versé le 17 juillet, a perdu à mes yeux toute son ignominie. » Les juges le condamnèrent à mort. Adam Lux les aurait embrassés de reconnaissance. C’était le jour le plus heureux de sa vie. Il rentra à la Conciergerie avec une grande allégresse : « Réjouissez-vous, dit-il aux autres captifs, je vais sortir de prison, je vais rompre mes fers.

— Seriez-vous acquitté ? lui demandèrent ceux-ci avec un air d’envie.

— Oui, reprit-il, acquitté de l’existence, vous l’avez dit ; car depuis qu’elle n’y est plus, la prison, pour moi, c’est ce monde inhabitable ; la vie, c’est la mort. Demain je vivrai. »

Pendant la nuit, les prisonniers jouèrent entre eux, comme ils en avaient l’habitude, de petits drames, moitié sinistres, moitié bouffons. L’échafaud intervenait toujours dans le dénouement de ces pièces « à action » ; les acteurs répétaient d’avance leur rôle en petit comité, afin de le soutenir convenablement quand le jour de la grande représentation arrivait. Il y avait de tout dans ces mystères, comme dans la société d’alors en révolution : du sang, des larmes, du grotesque, du sublime ; on imitait Chaumette, on parodiait Louis XVI.

Une lampe terne éclairait funèbrement les murs de la salle. Cette nuit-là, on joua la mort de Marat. Madame Roland fit Charlotte Corday ; Adam Lux en devint presque amoureux en souvenir de la morte. Après cette scène tragique, on monta une petite comédie où tous les prisonniers avaient un rôle de circonstance. Marat, descendu dans les enfers, recevait leurs ombres à mesure qu’elles arrivaient, et marquait leur nom au crayon, avec une note, sur une liste qu’il devait remettre à Satan. C’était une dénonciation sur chacun d’eux en particulier. Cette plaisanterie, dans le goût du moment, amusait fort les prisonniers ; la gaieté française, dit-on, ne se démentit jamais ; nous croyons qu’on dirait plus juste si l’on disait : l’humanité ne se dément jamais ; elle ne peut supporter longtemps la douleur sans lui donner le change, et c’est une de nos faiblesses d’avoir plus besoin de rire au milieu de nos plus grands maux qu’au sein de nos prospérités. Chaque prisonnier paraissait à son tour devant la barre et déclinait ses noms à Marat. Madame Roland, Adam Lux et tous les autres vinrent successivement. Enfin, une figure inconnue et morne se présenta ; on ne l’avait pas encore vue dans la prison, ou du moins on ne la remit pas tout d’abord, à la clarté indécise de la lampe.

— Ton nom ? demanda l’acteur qui faisait Marat. L’homme répondit, les bras pendants et d’une voix sombre :

— Le bourreau. C’était lui. Le jour commençait à poindre :

— Je viens chercher, dit-il, en regardant sur la liste, le nommé Adam Lux.

— Merci, dit celui-ci en se détachant du groupe des prisonniers. C’est moi. Ceci fit le dénouement du drame. On cessa de « jouer » pour se dire adieu. Pendant le peu de jours qu’Adam Lux avait passés en prison, il s’était fait aimer de tous ses compagnons de misère. C’était une douce et excellente nature, un de ces êtres inoffensifs qui ne gênent personne sous le soleil, mais que la société va blesser dans leur solitude et leurs rêverie ; car ici-bas il n’y a guère de milieu : il faut broyer les autres ou en être broyé. Tous les prisonniers pleuraient : Adam Lux les consola.

— La vie, leur dit-il, n’est un bien ou un mal que par l’usage qu’on en fait : je ne saurais plus comment m’en servir. La mort m’a ôté, le 17 juillet, tout ce qui pouvait m’y rattacher. Laissez-moi me réunir gaiement à Charlotte Corday. Ce fut alors une admiration unanime ; quelques prisonniers lui baisèrent les mains.

— Regardez, leur dit-il, en leur montrant sa figure qui rayonnait d’une joie céleste, si j’ai l’air d’un patient ou d’un bienheureux ! Il prit un air de toilette, coucha ses longs cheveux sur le front, secoua le collet de son habit et attacha à sa boutonnière le ruban vert tombé du bonnet de Charlotte Corday : comme l’amour est un culte, il a ses superstitions. Adam Lux suivit le bourreau. Il monta sur la guillotine le même courage, la même douceur, le même mépris du supplice que son modèle. Seulement quelque chose de plus exalté brillait dans ses yeux. Il porta sa tête à la mort avec enthousiasme.

Les planches sur lesquelles il montait lui semblaient saintes depuis qu’un tel sang y avait coulé ; à peine s’il osait y poser ses pieds respectueux ; il se demandait intérieurement d’où lui venait cet honneur de monter aussi haut qu’elle vers les cieux. Pour Charlotte Corday, la guillotine était indifférente ; pour Adam Lux elle était complaisante et aimable, puisqu’elle le réunissait à l’objet de tous ses désirs. Il mourut charmé ! il aurait voulu baiser ce fer qui avait touché le cou de Charlotte Corday ; il lui présenta le sien avec délices. « Je ne te demande qu’une chose, dit-il au bourreau qui le liait sur la fatale planche, c’est de donner à ma tête abattue autant de soufflets que tu en as donné à celle de Charlotte Corday. »

Le fatal couteau tomba avec la tête. Toute la multitude se retira en silence. Aussi finit cette cérémonie touchante et triste qui réunit l’amant à la femme aimée. Ce ne fut pas une exécution. La foule en emporta une impression à la fois amère et douce. Il fallait un autel pour joindre les mains à ces deux beaux fiancés qui se cherchaient d’un monde à l’autre, et, dans ce temps, l’autel, c’était l’échafaud.

L’apothéose[modifier]

Charlotte Corday, en tuant Marat, lui rendit le plus grand service qu’on pût alors rendre à cet homme. Il commençait à s’éteindre, son absence de la Convention où il ne jouait plus aucun rôle, son idée fixe de dictature, la maladie qui le minait, tout contribuait à détourner de sa personne l’attention publique. Sa mort violente le ressuscita dans le cœur des multitudes.

Marat, remercie cette fille ! Une loi défendait d’accorder l’apothéose avant cent ans à partir du jour du décès ; mais on décida que, par ses travaux, par les services qu’il avait rendus à la patrie, par les persécutions qui avaient agité sa misérable vie, par sa mort violente et précoce, Marat avait devancé l’immortalité.

David, le 24 brumaire, s’était levé à la Convention, et il avait dit : « Depuis longtemps le peuple redemandait son ami ; autant qu’il était en moi, je l’ai fait revivre sur la toile. Vos regards, citoyens, en parcourant les traits livides et ensanglantés de Marat, vous rappelleront à vos devoirs.

« Votre infatigable confrère est mort ; il est mort sans même avoir de quoi se faire enterrer ! Postérité, tu le vengeras ! Tu diras à ceux qui l’appellent buveur de sang, que, pauvre, souffrant[,] humilié, Marat n’a jamais bu que ses larmes. Et toi, mon frère, du fond de ton tombeau, réjouis-toi, et ne regrette pas ta dépouille mortelle, nous allons lui donner l’immortalité ! Je vote pour Marat les honneurs du Panthéon. »

L’assemblée rendit aussitôt le décret. On plaça le portrait de Marat, peint par David, dans la salle des séances. Son ombre revenait en quelque sorte s’asseoir au milieu de la Montagne. Chaque jour on prononçait son nom. « Il y a quelque chose de terrible, s’écriait Saint-Just, dans l’amour sacré de la patrie. Il est tellement exclusif, qu’il immole tout sans pitié, sans frayeur, sans respect humain, à l’intérêt public : il précipite Manlius, il entraîne Régulus à Carthage, pousse un Romain dans un abîme, et jette Marat au Panthéon, victime de son dévouement ! »

La république était pleine d’audace ; elle avait fait un culte à son usage : l’homme qui venait de conquérir la foudre se crut un instant le pouvoir de soumettre Dieu. Toutefois, les cérémonies de ce temps-là avaient toujours quelque réminiscence chrétienne ; elles se souvenaient que, l’homme étant immortel, on doit des honneurs à ses dépouilles, comme aux ruines que l’âme laisse sur la terre après elle. Marat reposait, en attendant les voûtes du temple, dans le jardin des Cordeliers, sous la verdure des arbres. On lui avait élevé un autel ; des femmes venaient lui jeter des fleurs ; des services funèbres se célébraient dans toutes les sections ; mais ces honneurs solitaires ne faisaient que préluder à l’apothéose, qui eut enfin lieu le 31 septembre, [sic] deux mois après le 9 thermidor. Ce fut un jour de fête ; deux autels s’élevaient sur la place du carrousel ; il y avait aussi une bicoque où figuraient le buste de Marat, sa lampe, sa baignoire et son écritoire de plomb.

La lampe était celle qui avait éclairé les veilles laborieuses de cet écrivain, elle s’était éteinte avant le jour, comme son maître, après avoir longtemps brûlé, comme lui, pour la révolution. La Convention se rendit en silence au lieu où était le cercueil. La chemise sanglante de la victime, le corps couché tout de son long sur son lit funèbre et recouvert d’un drap noir ; le couteau teint encore de son sang, la sœur du trépassé, morne et chancelante au pied de sa tombe, tout cela formait une scène imposante et triste qui jetait les spectateurs dans le recueillement. Après un instant de réflexion muette, le président monta près du mort et posa sur son cercueil une couronne de feuilles de chêne. C’était la seconde que l’on décernait à Marat. Cette cérémonie d’apothéose reportait en arrière les esprits et les souvenirs vers cette autre marche glorieuse qui amena Marat couronné au sein de la Convention : mais, cette fois, le triomphateur manquait au triomphe. Alors le cortège se mit en marche. Un détachement de cavalerie, précédé de sapeurs et de canonniers, ouvrit les voies ; il était suivi de tambours voilés qui prolongeaient leurs roulements sourds de moment en moment ; un grand nombre d’élèves de l’École de Mars marchaient derrière eux pêle-mêle. Le char s’élevait pompeusement, ombragé de quatorze drapeaux, et s’avançait au pas des chevaux entre quatorze soldats blessés sur le champ de bataille, des groupes de mères éplorées conduisant des enfants par la main, des veuves, des pauvres, des vieillards, suivaient lentement le corps de Marat.

La foule était immense ; de jeunes filles voilées s’avançaient, chemin faisant, vers le cercueil, pour y semer des fleurs ; une femme qui avait de longs cheveux dénoués les coupa devant tout le monde et les jeta, comme un trophée, sur le drap noir ! le cœur se remplissait, pendant cette marche lente et glorieuse, d’émotions diverses ; la nouvelle d’une victoire remportée par les Français devant les murs de Maëstricht acheva de couronner la fête ; il fallait le bruit du canon de l’ennemi sur les restes de ce vainqueur pacifique, qui avait détrôné les rois par l’artillerie de la raison et de la justice. Il y eut plusieurs stations : on entendit un grand nombre de discours ; quelques-uns retracèrent avec bonheur les principaux traits de la vie de Marat ; mais de tous ces orateurs, le plus éloquent dans son silence, c’était le mort. Une foule d’instructions solides et graves sortaient effectivement du char funèbre aux salves interrompues des caisses militaires recouvertes de drap noir : ce savant inquiet, parti d’en bas pour détrôner Newton, et qui était arriver à renverser Louis XVI ; ce juge d’un roi condamné à mort, qu’une femme à son tour avait jugé ; cet enfant du peuple traîné avec des honneurs souverains par les mains de ses frères vers le Panthéon, au moment où l’on dispersait la cendre des majestés de Saint-Denis ; tout cela remplissait la cérémonie funèbre de ces grandes et mélancoliques pensées que la tombe seule peut contenir.

Au théâtre de la Porte-Saint-Martin, un orateur harangua le mort pour lui demander s’il était satisfait des honneurs qu’on lui rendait. À ces mots, le cercueil fit semblant de s’ouvrir, un homme se dressa tout droit et à demi nu dans son linceul : c’était l’ombre de Marat qui venait remercier les Français et les encourager à mourir comme lui pour la révolution. Ce mouvement fit grande frayeur, mais le cortège ne tarda pas à se remettre en route. Dans les intervalles de silence que laissait le bruit du tambour, on récitait à demi voix et sur un ton de psalmodie lugubre : « Marat, l’ami du peuple, Marat, le consolateur des affligés, Marat, le père des malheureux, ayez pitié de nous ! »

Enfin, on vit blanchir de loin la façade du Panthéon ; le cortège arriva sur la place à trois heures et demie. Au moment où l’on descendait du char le cercueil de l’« Ami du peuple », on rejetait du temple, par une porte latérale, « les restes impurs du royaliste Mirabeau. »

Marat avait toujours été l’ennemi acharné de Mirabeau ; ces deux hommes se rencontraient maintenant face à face dans la mort, l’un poussant l’autre, 93 chassant devant lui 89 : les hommes et les époques vont se détrônant, de nos jours, jusque dans l’éternité. Mirabeau, les mains liées dans le linceul, céda sa place au nouveau venu, à ce folliculaire à peine remarqué de son temps, mais que le flux des événements avait amené peu à peu jusqu’aux marches du Panthéon.

S’il est permis de prêter encore un reste de vie sourde et latente aux cadavres, l’entrevue de ces deux hommes dut être solennelle ; Mirabeau, qui savait les vicissitudes de la gloire, a dû prédire alors à son successeur un avenir tumultueux ; car les tombeaux ont aussi leurs destinées : « habent sua fata sepulcra ». Marat, en effet, devait être à son tour chassé du Panthéon et sa cendre jetée au vent, suite inévitable des révolutions qui, par leur flux et leur reflux, agitent les hommes jusque dans la mort.

La mémoire de ces grands tribuns, longtemps ballottée, ne se reposera qu’après des siècles ; on lui rendra alors le calme dont elle a besoin pour se montrer sévèrement aux hommes et mériter leur justice. En attendant, une idée de terreur reste de nos jours attachée au nom de Marat, mais, comme dit Saint-Just : « Il n’y a que les hommes faibles et méchants que l’équité terrible épouvante. » Pour nous, qui voyons plutôt l’avenir que le présent, nous suivons avec respect au Panthéon les restes d’un des plus ardents défenseurs de notre révolution si fertile en miracles, de cette révolution qui put dire : « J’ai trouvé les rois et les maîtres du monde assis sur leurs trônes ; j’ai repassé, et ils n’étaient déjà plus. » Marat est un de ces génies incomplets, rongés aux flancs par le vautour, dévorés de misères, qui se lèvent un jour pour délivrer en eux l’humanité souffrante, et qu’on assomme parce qu’ils effraient la tranquille existence des heureux de ce monde.

Cette terreur attachée à la mémoire de Marat touchait au merveilleux. L’Ami du peuple, cette grande épouvante des aristocrates, les poursuivra, disait-on, encore du fond de son sépulcre. On fit courir le bruit que son ombre revenait la nuit dans la bicoque où étaient sa lampe, son buste, sa baignoire, et où l’on plaçait tous les soirs une sentinelle. La vérité est qu’un matin le poste du Louvre étant venu relever de sa faction un jeune gentilhomme nommé d’Estigny, qui avait passé la nuit près des objets conservés religieusement, on le trouva mort.

À dater de ce jour, on cessa de garder la baignoire et les objets qui retraçaient aux yeux le souvenir de Marat.


  1. M. De Lamartine nous a fait l’honneur, dans son Histoire des Girondins, de nous emprunter quelques détails authentiques, recueillis sur les lieux ; je dois pourtant avertir que parmi ces détails il en est quelques-uns d’inventés. Je dis cela surtout à propos du verset de Judith. (Note de l’Éditeur).
  2. L’appartement a subi quelques légers changements de forme et de destination. L’ancien salon de Marat sert aujourd’hui de salle de réunion pour un cours public : la chambre à coucher et la cuisine ont gardé leur ancien caractère ; le plafond est très haut ; une lumière froide et sans soleil descend des fenêtres ; le plancher du cabinet où Marat prenait son bain a été recouvert d’une couleur rouge ; le sang n’y paraît plus.
  3. « Laissez passer la citoyenne Marie Corday, domiciliée à Caen, département du Calvados, âgée de vingt-quatre ans, taille de cinq pieds un pouce, cheveux et sourcils châtains, yeux gris, front élevé, nez long, bouche moyenne, menton rond fourchu, visage ovale. » Il en est de cette pièce officielle comme de tous les signalements administratifs, qui ne signalent jamais rien et à travers lesquels il est impossible de reconnaître une figure, tant les traits en sont communs et peu accusés.
  4. Sans doute pour à.