Choix des poésies de Ronsard (éd. Nerval)

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Choix des poésies de Ronsard (éd. Nerval)
Choix des poésies de Ronsard, Du Bellay, Baïf, Belleau, Dubartas, Chassignet, Desportes, Regnier, Texte établi par Gérard de Nerval, Bureau de la Bibliothèque choisie, 1830 (pp. np-317).
BIBLIOTHÈQUE

CHOISIE

PAR UNE SOCIETE DE GENS DE LETTRES

SOUS LA DIRECTION DE M. LAURENTIE

VE SECTION.

CHOIX DE POÉSIES.



Tous les ouvrages publiés par la Bibliothèque choisie sont la propriété des éditeurs ; chaque volume est empreint de son cachet : le contre-facteur sera poursuivi suivant la rigueur des lois.

CHOIX

DES POÉSIES

DE RONSARD,

DUBELLAY, BAÏF, BELLEAU, DUBARTAS, CHASSIGNET,

DESPORTES, REGNIER ;

PRECEDE D’UNE INTRODUCTION

PAR M. GÉRARD.

Imprimerie de Béthune.

PARIS.

BUREAU DE LA BIBLIOTHÈQUE CHOISIE,

RUE Férou, N° 283

MéQUIGNON-HAVArD, RUE des Saints Peres, N 103

BRICON, RUE du VIEUX-COLOMBIER, N° 19.

1830




INTRODUCTION.




Il s’agite actuellement en littérature une question fort importante : on demande si la poésie moderne peut retirer quelque fruit de l’étude des écrivains françois, antérieurs, au dix septième siècle.

L’Académie des Jeux Floraux avoit même indiqué ce sujet pour son prix d’éloquence de cette année ; et l’on sent bien que si une académie de province hasarde une pareille question, c’est que le statu quo de Malherbe et de Boileau menace terriblement ruine.

J’ignore si le procès-verbal annuel des Jeux Floraux est déjà publié : à Paris nous ne le voyons guère ; mais un journal de province, qui donnoit dernièrement quelques détails sur ce concours, nous apprend que le morceau couronné répondoit affirmativement à la question.

Elle y étoit vue de haut et traitée largement, comme on dit aujourd’hui : « Le moyen âge, s’écrioit le Lauréat, déborde sur nous par la littérature.... L’imagination peut seule rouvrir les sources du génie ; elle s’est précipitée sur les temps barbares ; elle y a cherché les vivantes puissances du moyen âge, le christianisme, la chevalerie, les querelles religieuses, les révolutions politiques, etc… » Mais l’accessit étoit d’un avis bien contraire ; toute la poésie possible, à son sens, étoit contenue dans le grand siècle : au delà, rien que barbarie et confusion...., quelques épigrammes de Marot exceptées ; rien que l’on pût comprendre avant Ronsard, et quatre vers de lisibles, tout au plus, chez celui-ci (d’après Laharpe). Puis l’accessit tançoit vertement ces novateurs rétrogrades qui veulent nous ramener à l’enfance de la poésie, nous proposant pour modèles des poètes barbares qui n’avoient pas la moindre teinture des littératures anciennes, comme si les inimitables écrivains du siècle de Louis XIV n’étoient pas les seuls dignes d’être imités !

Travaillez, jeunes lauréats, travaillez ; il se peut que chacun de vous ait raison : que l’un nous offre des compositions où revive tout ce moyen âge qu’il dépeint si bien, que l’autre surpasse, s’il peut, les illustres modèles qu’il se propose… Mais qu’il les surpasse, entendez-vous ? car il est impossible d’admettre une littérature qui ne soit pas progressive. Regardez-y à deux fois : c’est une terrible prétention que celle de perfectionner Racine, et cependant la question est là.

Franchement, je vois chez le jeune novateur plus de conscience d’artiste, jointe à plus de modestie : il respecte trop nos grands auteurs pour se hasarder dans le genre qu’ils ont si glorieusement occupé ; il se propose des modèles moins supérieurs dans une littérature peu frayée, et qui n’a atteint aucune sorte de perfection : ces modèles, il peut sans trop d’or-gueil espérer de les effacer, heureux s’il dotoit notre siècle d’une source féconde d’inspiration et communiquent à d’autres l’envie de le sur- passer lui-même dans cette entreprise.

Car il faut l’avouer, avec tout le respect pos- sible pour les auteurs du grand siècle, ils ont trop resserré le cercle des.compositions poéti- ques ; sûrs pour eux-mêmes de ne jamais man- quer d’espace et de matériaux, ils n’ont point songé à ceux qui leur succéderoient, ils ont dérobé leurs neveux^ selon l’expression du Mé- tromane : au point qu’il ne nous reste que deux partis à prendre, ou de les surpasser, ainsi que je viens de dire, ou de poursuivre une littérature d’imitation servile qui ira jusqu’où ellepourra ; c’est-à-dire qui ressemblera à celte suite de dessins si connue, où par des copies successi- ves et dégradées, on parvient à faire du profil d’Apollon une tête hideuse de grenouille.

De pareilles observations sont bien vieilles, sans doute, mais il ne faut pas se lasser de les remettre devant les yeux du public, puisqu’il y a des gens qui ne se lassent pas de répéter les aophismes qu’elles ont réfutés depuis long- temps. En général, on paroit trop craindre, en littérature, de redire sans cesse les bonnes raisons ; on écrit trop pour ceux qui savent ; et il arrive de la que les nouveaux au- diteurs qui surviennent tous les jours à cette grande querelle, ou ne comprennent point une discussion déjà-avancée, ou s’indignent de voir tout à coup, et sans savoir pourquoi, re- mettre en question des principes adoptés de- puis des siècles.

Il ne s’agit donc pas (loin de nous une telle pensée !) de déprécier le mérite de tant de grands écrivains à qui la France doit sa gloire % mais n’espérant point de faire mieux qu’eux, de chercher à faire autrement, et d’aborder tous les genres de littérature dont ils ne se sont point emparés.

Et ce n’est pas à dire qu’il faille pour cela imiter les étrangers. Mais seulement suivre l’exemple qu’ils nous ont donné, en étudiant profondément nos poètes primitifs, comme ils. ont fait des leurs.

Car toute littérature primitive est nationale, n’étant créée que pour répondre à un besoin, et conformément au caractère et aux mœurs du peuple qui l’adopte ; d’où il suit que, de même qu’une graine contient un arbre entier, les premiers essais d’une littérature renferment tous les germes de son développement futur, de son développement complet et définitif.

Il suffit pour faire comprendre ceci, de rappeler ce qui s’est passé chez nos voisins : après des littératures d’imitation ’étrangère, comme étoit notre littérature dite classique, après le siècle de Pope et d’Adisson, après ce- lui de Vieland et de Lessing, quelques gens à courte vue ont pu croire que tout étoit dit pour l’Angleterre et pour l’Allemagne....

Toutl excepté les chefs-d’œuvre de Walter- Scott et de Byron, excepté ceux de Schiller et de Gpèthe ; les uns, produits spontanés de leur époque et de leur sol ; les autres, nouveaux et forts rejetons de la souche antique : tous abreuvés à la source des traditions, des ù>pi - rations primitives, de leur patrie, plutôt qu’à celle de Phypocrènc.

Ainsi, que personne ne dise à l’art : tu n’i- ras pas plus loin 1 au siècle, tune peux dé- pusser les siècles qui t’ont précédé !.. C’est là ce que prétendoit l’antiquité en posant les bornes d’Hercule : le moyen âge les a méprisées et il a découvert un monde.

Pqut-étre ne reste-t-rl plus de mondes à dé- couvrir ; peut-^tre le domaine de l’intelligence est-il au complet aujourd’hui et que l’on peut en faire le tour, comme du globe : mais il ne suffit pas que tout soit découvert ; dans ce cas même, il faut cultiver, il faut perfectionner ce qui est resté inculte ou imparfait. Que de plaines existent que la culture auroit rendues fécondes ! que de riches matériaux, auxquels il n’a manqué que d’être mis en œuvre par des mains habiles ! que de ruines d« monu- ments inachevés.... Voilà ce qui s’offre à nous, et dans notre patrie même, à nous qui nous étions bornés si long-temps à dessiner magni- fiquement quelques jardins royaux, à les en - corabrer de plantes et d’arbres étrangers con- servés à grand ? frais, à les surcharger de dieux de pierre, à les décorer de jets d’eau et d’ar- bres taillés en portiques.

Mais arrêtons nous ici, de peur qu’en com- battant trop vivement le préjugé qui défend à la littérature françoise, comme mouvement

rétrograde, un retour d’étude et d’investiga- tion vers son origine, nous ne paroissions nous escrimer contre un fantôme, ou frapper dans Pair comme Entelle : le principe étoit plus con- testé au temps où un célèbre écrivain allemand envisageoit ainsi l’avenir de la poésie fran- çoise.

» Si la poésie (nous traduisons M. Schlegel), pouvoit plus tard refleurir en France, je crois que cela ne seroit point par l’imitation des Anglois ni d’aucun autre peuple ; mais par un retour à l’esprit poétique ; en général, et en particulier à la littérature françoise des temps anciens. L’imitation ne conduira jamais la poésie d’une nation à son but définitif, et sur- tout l’imitation d’une littérature étrangère pan- venue au plus grand développement intellec- tuel et moral dont elle est susceptible : mais.il suffit à chaque peuple de remonter à la source de sa poésie, et à ses traditions populaires, pour y distinguer, et ce qui lui appartient en propre et ce qui lui appartient en commun avec les autres peuples. Ainsi, l’inspiration religieuse est ouverte à tous, et toujours il en sort une poésie nouvelle, convenable à tous les esprits et à tous les temps : c’est ce qu’a compris Lamartine, dont les ouvrages an- noncent à la France une nouvelle ère poé- tique, etc.

Mais avions nous en effet une littérature avant BTalherbe ? observent quelques irrésolus, qui n’ont suivi de cours de littérature que celui de Laharpe. — Pour le vulgaire des lecteurs, non ! Pour ceux qui voudroient voir Rabelais et Montaigne mis en françois moderne ; pour ceux à qui le style de La Fontaine et de Molière paroit tant soit peu négligé, non ! Mais pour ces intrépides amateurs de poésie et de langue fran- çoise, que n’effraie pas un mot vieilli, que n’égaie pas une expression triviale ou naïve, que ne démontent point les oncques, les ainçois et les ores, oui ! Pour les étrangers qui ont puisé tant de fois à cette source, oui !... Du reste, ils ne craignent point de le reconnoitrc 1, et rient bien fort de voir souvent nos écrivains s’accuser humblement d’avoir pris chez eux des idées qu’eux mêmes avaient dérobées à nos ancêtres.

Mais avant d’aller plus loin, posons la ques- tion de manière à la faire mieux comprendre, et profitons pour cela de la division indiquée par M. Sainte-Beuve, dans son excellent tableau de la poésie au seizième siècle, qui attribue à l’école de Ronsard, et non pas à Malherbe,

1 Tous les critiques étrangers s’accordent sur ce point. Citons entre mille un passage d’une revue an- glaise, rapporté tout récemment par le Mercure, et qui faisoit partie d’un article où notre littérature étott fort maltraitée : « Il seroit injuste cependant de ne point reconnoltre que ce fut aux François que l’Europe dut sa première impulsion poétique, et que la littérature romane, qui distingue le génie de l’Eu- rope moderne du génie classique de l’antiquité, naquit avec les trottveurs et les conteurs du nord do là France, les jongleurs et les ménestrels de Provence. l’établissement du système classique en France ; on n’avoit pas jusques-là appuyé assez sur cette circonstance, à cause du peu de cas que l’on faisoit,àtort, des poètes du seizième siècle. Nous dirons donc maintenant : existoit-il une littérature nationale avant Ronsard ? mais une littérature complète, capable par elle- même, et à elle seule, d’inspirer des hommes de génie, et d’alimenter de vastes conceptions ? Unesimple énumération va nous prouver qu’elle existoit : qu’elle existoit, divisée en deux par- ties bien distinctes, comme la nation elle-même, et dont par conséquent Tune que les critiques allemands appellent littérature chevaleresque sembloit devoir son origine aux Normands, aux Bretons, aux Provençaux et peut-être aux Francs (la noblesse s’en empara), dont l’autre, native du cœur même de la France, et es- sentiellement populaire est assez bien carac- térisée par l’épithète de gauloise

La première comprend : les poèmes histo- ’ riques, tels que les roumans de Hou ( Rollon ) et du Brut y la Philippide,le combat des trente Bretons, etc. ; lés poèmes chevaleresques, tels que le St.-Graal, Tristan, Partenopev, Lance-» lot, etc. ; les poèmes allégoriques, tels que le roman de la Rose^ du Renard, etc., et enfin toute la poésie légère, chansons, ballades, lais, chants royaux, plus la poésie provençale ou y romane toute entjère.

La seconde comprend les mystères, mora- lités et farces (y compris Patelin)) les fabliaux, contes, facéties, livres satyriques, noels, etc., toutes œuvres où le plaisant dominoit, mais qui ne laissent pas d’offrir souvent des mor- ceaux profonds ou sublimes, et des enseigne- mens d’une haute morale parmi des flots de gaité frivole et licencieuse.

Hé bien ! qui n’eut promis.l’avenir à une littérature aussi forte, aussi variée dans ses élémens, et qui ne s’étonnera de la voir tout à coup renversée, presque sans combat, par une poignée de novateurs qui prétendoiënt ressusciter la Rome morte depuis seize cents ans, la Rome romaine, et la ramener victo- rieuse, avec ses costumes, ses formes et ses dieux, chez un peuple duàiord, à moitié com- posé de nations germaniques, et dans une so- ciété toute chrétienne : ces novateurs, c’étoient Ronsard et les poètes. de son école ; le mou- vement imprimé par eux aux lettres s’est con- tinué jusqu’à nos jours.

Ce seroit perdre de vue le plan de ce vo- lume que de nous occuper à faire l’histoire de la décadence de la haute poésie en France ; car elle étoit vraiment en décadence au siècle de Ronsard ; flétrie dans ses germes, morte sans avoir’acquis le développement auquel elle sembloit destinée ; tout cela, parce qu’elle n’a- voit trouvé pour l’employer que des poètes de cour qui n’en tir oient que des chants de fêtes d’adulation et de fade galanterie $ tout cela> faute d’hommes de génie qui sussent la com- prendre, et en mettre en œuvre les riches ma- tériaux. Ces hommes de génie se sont rencon- trés cependant chez les étrangers, et l’Italie surtout nous doit ses plus grands poètes du moyen âgé : mais chez nous, à quoi avoient abouti les hautes promesses des douzième et prose illustrée par les Joinville, les Frolssart et les Rabelais : mais, Marot éteint, son école n’étoit pas de taille à le continuer : ce fut elle cependant qui opposa à Ronsard la plus sé- rieuse résistance, et certes, bien qu’elle ne comptât plus d’hommes supérieurs, elle étoit assez forte sur l’épi gramme : la tenaille de Mellin x, qui pinçoit si fort Ronsard au milieu dé sa gloire, a fait proverbe.

Je ne sais si le peu de phrases que je viens de hasarder suffit pour montrer la littérature d’alors dans cet état d’interrègne qui suit la mort d’un grand génie, ou la fin d’une brillante époque littéraire, comme cela s’est vu plu- sieurs fois depuis ; je ne sais si l’on se repré- sente bien le troupeau des écrivains du second ordre se tournant inquiet à droite et à gauche et cherchant un guide : les uns fidèles à la mémoire des grands hommes qui ne sont plus et laissant dans les rangs une place pour leu ombre ; les autres tourmentés d’un vague dé

1 Mellin de Saint-Gelais. treizième siècles ? A je ne sais quelle poésie rî-f dicule, où la contrainte métrique, où des tours de force en fait de rime, tenoient lieu de couleur et de poésie ; à de fades et obscurs poèmes allégoriques, à des légendes lourdes et diffuses, à d’arides récits historiques rimes, tout cela recouvert d’un langage poétique, plus vieux de cent ans que la prose et le langage usuel, car les rimeurs d’alors imitoient si ser- vilement les poètes qui les avoient précédés, qu’ils en conservoient même la langue suran- née. Aussi, tout le monde s’étoit dégoûté de la poésie dans les genres sérieux, et l’on ne ô’oceupojt plus qu’à traduire les poèmes et ro- mans du douzième siècle dans cette prose qui çroissoit tous les jours eh grâce ex en vigueur. Enfin, il fut décidé que la langue françoise n’étoit pas propre à la haute poésie, et les sa- vans se hâtèrent de profiter de cet arrêt, pour prétendre qu’on ne devoit plus la traiter qu’en vers latins et en vers grecs.

Quant à la poésie populaire, grâce à Villon et à Marat, elle a voit marché de front avec la sir d’innovation qui se produit an essaia ri- dicules ; les plus sages faisant des théories et des traductions.... Tout à coup un homme àpparoît, à la voix forte, et dépassant la foule de la tête : celle-ci se sépare en deux partis, la lutte s’engage ; et le géant finit par triom- pher, jusqu’à ce qu’un plus adroit lui saute sur les épaules et soit seul proclamé très-grand.

Mais n’anticipons pas : nous sommes en i549> et à peu de mois de distance apparoissènt 7a défense et ; illustration de la langue fntnçoise 1, et les premières odes pindariques de Pierre de Ronsard.

La défense de la langue françoise, par J. Dubeïlay, l’un des compagnons et des élèves de Ronsard, est un manifeste contre ceux qui prètendoient que la langue fijançôise étoit trop pauvre pour la poésie, qu’il falloit la lais- ser au peuple, et n’écrire qu’en vers grecs et latins ; Dubeïlay leur répond : « que les, lan-

1 Pari. D. B. A. ( Joachim Dubeïlay. )Paris, Àr- noul Àngclier, i549< Lo privilège date de ï548. gués ne sont pas,nées d’elles-mêmes en façon d’herbes, racines et arbres ; les unes infirmés et débiles en leurs espérances ; les autres saines et robustes, et plus aptes à porter le faix des conceptions humaines, mais que toute leur vertu est née au,monde, du vouloir et arbitre des mortels. C’est pourquoi on ne doit ainsi louer une langue et blâmer l’autre, vti qu’elles viennent toutes d’une même source et origine : c’est la fantaisie des hommes ; et ont été for- mées d’un même jugement à une même fin : c’est pour signifier entre nous les conceptions et intelligences de l’esprit. Il est vrai que par succession de temps, les Unes pour avoir été plus curieusement réglées sont devenues plus riches que les autres ; mais cela ne se doit at- tribuer à la félicité desdites langues ; mais au seul artifice et industrie des hommes. A ce propos, je ne puis assez blâmer la sotte arro ganec et témérité d’aucuns de notre nation, qui n’étant rien moins que grecs ou latins dé- prisent ou rejettent d’un sourcil plus que stoï- que, toutes choses écrites en François. »

Il continue en prouvant que la langue fràn-» eise ne doit pas être appelée barbare, et re- herche cependant pourquoi elle n’est pas si riche que les langues grecque et latine : « on le doit attribuer à l’ignorance de nos ancêtres, qui, ayant en plus grande recommandation le bien faire que le bien-dire, se sont privés de la gloire de leurs bienfaits, et nous du fruit de l’imitation d’iceux, et par le même moyen, nous ont laissé notre langue si pauvre et nue, qu’elle a besoin des ornemens, et> s’il faut par- ler ainsi, des plumes d’autrui. Mais qui vou- droit dire que la grecque et romaine eussent toujours été en l’excellence qu’on les a vues au temps d’Horace et de Démosthène, de Virgile et de Cicéron ? Et si ces auteurs eussent jugé que jamais pour quelque diligence et culture qu’on y eût pu faire, elles n’eussent su pro- duire plus grand fruit, se fussent-ils tant ef«v J forcés de les mettre au point où nous le£> voyons maintenant ? Ainsi puisse dire de notre langue qui commence encore à fleurir, sans fructifier ; cela, certainement, non pour le défaut de sa nature Aussi apte à engendrer que les autres, mais par la faute .de ceux qui l’ont eu en garde et ne l’ont Cultivée à suffi- sance. Que si les anciens Romains eussent été aussi négligés à la culture de leur langue, quand premièrement elle commença à pulluler ; pour certain, en si peu de temps elle ne fût devenue si grande ; mais eux en guise de bons agriculteurs^ l’ont premièrement transmuée d’un lieu sauvage dans un lieu domestique ^ puis, afin que plutôt et mieux elle pût fructi- fier, coupant à l’entour les inutiles rameaux, l’ont pour échange d’iceux restaurée de ra- meaux francs et domestiques, magistralement tirés de la langue grecque, lesquels soudaine - ment se sont si bien entés et faits semblables à leurs troncs, que désormais ils n’apparois-t- sent plus adoptifs, mais naturels. »

Suit une diatribe contre les traducteurs qui abondoient alors, comme il arrive,toujours à de pareilles époques littéraires. Dubeïlay pré tend «que ce labeur de traduire n’est pas un moyen suffisant pour élever notre vulgaire

Pégal des autres plus fameuses langues. Que faut-il donc ? Imiter ! imiter les Romains, comme ils ont fait des Grecs ; comme Cicéron a imité Démosthène, et Virgile, Homère. »

Nous venons de voir ce qu’il pense des fai- seurs de vers latins, et des traducteurs ; voici maintenant pour les imitateurs de la vieille lit- térature : « Et certes, comme ce n’est point chose vicieuse, mais grandement louable, d’em- prunter d’une langue étrangère les sentences et les mots, et les approprier à la sienne : aussi, est-ce chose grandement à reprendre, voire odieuse à tout lecteur de libérale nature, de voir en une même langue une telle imita- tion, comme celle d’aucuns savans mêmes, qui s’estiment être des meilleurs plus ils ressem- blent un Héroet ou un Marot. Je t’admoneste donc, ô toi, qui désires l’accroissement de ta langue et veux y exceller, de n’imiter à pied levé, comme naguère a dit quelqu’un, les plus fameux auteurs d’icelle ; chose certainement aussi vicieuse, comme de nul profit à notre vulgaire, vu que ce n’est autre chose, sinom lui donner ce qui étoit à lui. »

Il jette un regard sur l’avenir et ne croit pas qu’il faille désespérer d’égaler les Grecs et les Romains : « Et comme Homère se plai- gnoit que de son temps les corps étoienttrop petits, il ne faut point dire que les esprits mo- dernes ne sont à comparer aux anciens ; l’ar- chitecture, Part du navigateur et autres in- ventions antiques, certainement sont admi- rables, et non si grandes toutefois qu’on doive estimer les cieux et la nature d’y avoir dé- pensé toute leur vertu, vigueur, et industrie. Je ne produirai pour témoins de ce que je dis l’imprimerie,.sœur des muses et dixième d’elles, et cette non moins admirable ; que pernicieuse foudre d’artillerie ; avec tant d’autres non an- tiques inventions qui montrent véritablement que par le long cours des siècles, les esprits des hommes ne sont point si abâtardis qu’on voudroit bien dire. Mais j’entends encore quel- que opiniâtre s’écrier : ta langue tarde trop à recevoir sa perfection ; et je dis que ce retar- dement ne prouve point qu’elle ne puisse la recevoir ; je dis encore qu’elle se pourra tenir certain de la garder longuement, l’ayant acquise avec si longue peine : suivant la loi de nature qui a voulu que tout arbre qui naît fleurit et fructifie bientôt, bientôt aussi vieil- lisse et meure, et au contraire que celui là dure par longues années, qui a longuement travaillé à jeter ses racines. »

Ici finit le premier livre où il n’a été encore question que de la langue et du style poétique : dans le second, la question est abordée plus franche \ent, et l’intention de renverser l’âd ciènne littérature et d’y substituer les formes antiques est exprimée avec plus d’audace tv

«Je penserai avoir beaucoup mérite 1 dèà miens si je leur montré seulement du doigt lé chemiri qu’ils-’doivent suivre potir atteindre ; à l’èxeellenee des anciens : mettons aonc péuv le commencement ce que noué avons, ce mé semble, assez proUVê au "rèmietflivré. C’est qlie sans l’imitation dès Grecs et ftomàins, nOuS né pouvons donner à noWé langue l’ex- cellence et lumière des autres plus fameuses. Je sais que beaucoup më reprendront devoir osé, le premier des François, introduire quasi une nouvelle poésie, ou no se tiendroient plai~ nement satisfaits, tant pour Ja brièveté dont j’ai voulu user que pour la diversité des esprits dont (es uns trouvent bon ce que les autres trouvent mouvais, Marot me plaît, dit quel- qu’un ; parce qu’il est facile et ne s’éloigne point de la commune manière de parler ; IJéroè’t, dit quclqu’autre, parce, que tousses vers sont doctes, graye$ et éla,tmre>} les Autres d’un aufte se délectent, Quant h moi telle supersti- tion ne mVppjnt retiré de mon entreprise, p$|ee. que j’ai toujours, estimé, notre poésie françoise ftre capable de quelque plps haut et merTeilléUx, style que celui dont nous nous gommes si longuement contentés i Disons donc brièvement quç nous semble de nos pp&es françois. ; i

« p^tp^sle^ anciens poètes françois,. quasi un seul.9 Quiljaump de ïiQris et Jean de Meun% son{ digues, d’être lus,, non tant ppur ce qu’il

1 Auteurs du roman de la Rose. y ait en eux beaucoup de choses qui se doi- vent itniter des modernes, que pour y voir quasi Une première image de la langue fran- çoise, vénérable pour son antiquité. Je ne doute point que tous les pères crieroient la honte être perdue si j’osois reprendre ou émendcr quelque chose en ceux que jeunes ils ont appris, ce que je né veux faire’ aussi ;màis bien s6ù~ tiens-je que celui-là est trop grand admirateur de l’ancienneté qui veut défraùdér les je unes dé leur "gloire méritée : n’estimant rien ; sinon, ce que la mort a sacré, comme si : le{ temps ainsi que les vïns’rèndoit les poésies meilleures. Les plus récents, môme ceux qui ont été nom- més’ par -’Clément Màrot en une cèWaine epi- gramme à Saitil, sont assez connus 1 pdr leurs œuvres ; j’y renvoie les lecteurs pour en faire jugement.»

Il continue par quelqiiës’ loùan^ë^ et téau- cbUjyàë critiqués des auteurs du temps, et re- vient" à son premier direi qu’il faut’ïmiter lés anciens, « et non point les auteurs f ra’nçois ppur ce qu en ceux-ci on ne sauroit prendre que bien peu, comme la peau et la éouleurj tandis qu’en ceux-là on peut prendre la chair, les Os, les nerfs et le sang. »

» Lis donc, et relis premièrement, ô poète futur, les exemplaires grecs et latins : puis, me laisse toutes ce^ vieilles poésies franchises aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouan Î comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons et autres telles épice- ries qui corrompent le goût de notre langue, et ne servent sinon à porter témoignage dé notre ignorance. Jette-toi à ces plaisants épigrara- mes,non point comme font aujourd’hui un tas de faiseurs de contes nouveaux qui en un dixàin sont contcns n’avoir rien’ dit qui vaille aux neuf premiers vers, : pourvu qu’au dixième ’ il y ait le petit mot pour rire,’mais à "l’imitation d’un ’Martial ; ou de quelque antre biènVJap- prouvé ; si la’ lascivité rie tévplaft, :>nïêiè le pro- fitable avec lé doUx ;’distille avec un style cou- lant, et non scabreux dé tendres élégies, à l’exemple d’un Ovide, d’un Tibulle et d’un Properce ; y entremêlant quelquefois de ces fables anciennes, non petit ornement de poésie. Chante-moi ces odes inconnues encore de la langue françoise, d’un luth bien accordé au son de la lyre grecque et romaine, et qu’il n’y ait rien où apparoisse quelque vestige de rare et antique érudition. Quant aux épltres, ce n’est un poème qui puisse grandement enrichir notre vulgaire, parce qu’elles sont volontiers de choses, familières et domestiques, si tu ne les voulons faire à l’imitation d’élégies comme jQyiçle» ou sentencieuses et graves cpmme Ho- race ; autant te dis-je des satyres que lés t>anr çois,, je ne sais, comment, put nommé coqs à î$ne> auxquelles je té conseillé aussi peu l’exercer, si ce n’est à l’exemple des anciens en versJae>oïques, et s,ou§ ce nom 4e satyre, y t ;axer ^oçle^tçnient les vices 4e. toa temps et pardp^per aux noms de^ye^onnes yicieus.es. ^uaspour ceqi goraçe, qui,selon QuintiJien, Jtjenjt le premier lieu enjre lçs satyrique$. fiontferxpçi çps beaux s#çnet$ ; non moins

1 Sonne-moi ces sonnets . Ceci est un trait du mau- vais goût d’alors, auquel le jeune novateur h ?â pu docte que plaisante invention italienne, pour lequel tu as Pétrarque et quelques modernes Italiens. Chante-moi d’une musette bien réson- nante les plaisantes églogues ruétiqués à Pexenl- ple de Théocrite et de Virgile. Quailt aux co- médies et tragédies, si les rois et lés répu- bliques les vouloient restituer en leur ancienne dignité qu’ont usurpée lès farces et moralités, je serois bien d’opinion que tu t’y employasses, et si tu lé veux faire pour l’ornement de la langue, tu sais où tu en dois trouver lés arche- types. »

Je ne crois pas qu’on me reproehë d’avbir cite tout entier ce chapitre où là révolution littéraire ost si audacieusement proclamée ; il est curieux d’assister à cette démolition com- plète d’une littérature du moyen âgé, au profit de tous les genres de composition dé l’anti-

entièrement se soustraire. Nous trouvons plus haut : Distille avec un style, Ronsard .lui-même a cédé quelquefois à ce plaisir de jouer sur les mots : Dorât qui tedore le langage frânçois ; Mellin aux paroles de miel, etc. quité et la réaction aualogue qui s’opère au- jourd’hui doit lui donner un nouvel intérêt. .Dubeïlay conseille encore l’introduction dans la langue françoise de mots composés du latin et du grec, recommandant principalement de s’en servir dans les arts et slences libérales. Il recommande, avec plus dé «raison, l’étude du langage figuré dont la poésie : françoise avpit jusqu’alors peu de connoissance ; il pro- pose de plus quelques nouvelles alliandes de mots accueillies depuis presque toutes : « d’user hardiment de l’infinitif pour le nom, comme Y aller, le chantery le vivre y le mourir ; de l’ad- jectif substantivé, comme le vide de l’air ; le frais deJ’ombre, Vépaù des forêts,è des verbes et des participes, qui de leur, nature n ?oht ppint d’infinitifs après eux, avec dès infinitifs, comme : tremblant de mourir pour craignant de mourir, etc. Garde-toi encore de tomber en un vice commun, même aux plus excèlïehs de notre langue ; c’est l’omission des articles. » «Je ne veux oublier TémeiVdation, partie certes la plus utile de nos études ; son office est d’ajouter, ôter, ou changer à loisir ce que la première impétuosité et ardeur d’écrire n’avoit permis de faire ; il est nécessaire de re- mettre à part nos écrits nouveaux nés, les re- voir souvent, et en la manière des ouïs, leur donner forme, à force de lécher. Il ne faut pourtant y être trop superstitieux, ou, comme les éléphans, leurs petits, être dix ans à enfan- ter ses vers. Surtout nous convient avoir quel- ques gens savans et fidèles compagnons qui puissent connoitre nos fautes et ne craignent pas de blesser notre papier avec leurs ongles. Encore té veux-je avertir de hanter quelquefois’ non-seulement les savans, mais aussi toutes sortes d’ouvriers et gens mécaniques, savoir leurs in- ventions, les noms des matières et ternies usités en leurs arts et métiers pour tirer de là de belles comparaisons et descriptions de toutes choses, » Vous semble-t-il pas, messieurs, qui êtes si ennemis de votre langue, que notre poète ainsi armé puisse sortir en campagne, et se montrer sur les rangs avec les braves esca^ cirons grecs et romains. Et Vous autres si mal équipés, dont l’ignorance a donné le ridicule nom de rimeur à notre langue, oserez-vous bien endurer le soleil, la poudre et le dange- reux labeur de ce combat ? Je suis d’avis que vous vous retiriez au bagage avec les pages et laquais, ou bien (car j’ai pitié de vous) sous les frais ombrages, entre les dames et daraoi selles où vos beaux et mignons écrits, non de plus longue durée que votre vie, seront re- çus, admirés et adorés. Que plût aux Muses pour le bien que je veux à notre langue que vos ineptes œuvres fussent bannies non seu- lement, comme elles le sont des bibliothè- ques des saVans, mais de toute la France» »

On voit que les disputes littéraires de ce temps n’étoient pas moins animées qu’elles le sont aujourd’hui. Dubeïlay s’écrie qu’il faudroit que tous les rois amateurs de leur langue, dé- fendissent d’imprimer les œuvres de ces igno- rans.

« Ohl combien je désire voir sécher Gës printemps, châtier ces petites jeunesses, rabattre descoups d’essai, tarir ces fontaines ^ bref abolir ces beaux titres suffisans pour dégoûter tout lecteur savant d’en lire davantage ! Je ne souhaite pas moins que ces dépourvus, tes humbles e - pérants’/ces bannis de Liesse, ces esclaves, ces traverseurs l, soient renvoyés à la tdbie rOndé, et ces belles, petites devises aux gentilshommes et damoiselles, d’où On les a empruntées. Que dirai-je plus ? Je supplié à Phébus Apollon, que la France, après avoir été si longuement stérile, grosse de lui, enfanté bientôt un poète dont le luth bien résonnant fasse tarir ces en- roués cornemuses, non autrement que les gre- nouilles quand on jette une pierre en leur ma- rais 9 »

1 Allusion aux ridicules surnoms que prcnoient les poètes du temps : l’Humble espérant ( Jehan le Blond ) ; tè Banni de Liesse ( François Habert) ; PEs- clave fortuné ( Michel d’Afaibbise) ; le Traversent dei voies périlleuses (Jehan BoUchet). Il y avoit encore le Solitaire (Jehan Gohorry )$ t’Esperonnier de disci- pline ( Antoine de Saix ), etc., etc,

Il s’agit la de Pierre de Ronsard, annoncé comme le Messie par ce nouveau St.-Jean. ttubeltay a-t-il voulu é sUr lé préhum de tàortsard avec cette-figure de Ja pierret Ce serait peul-ètrte aller trop loin que de le supposer >

Après une nouvelle exhortation aux Fran- çois d’écrire en leur langue, Dubeïlay finit ainsi : « Or nous voici, grâce à Dieu, après beaucoup de périls et de flots étrangers, ren- dus au port à sûreté. Nous avons échappé du milieu des Grecs et au travers des escadrons romains, pénétré jusqu’au sein de la France, tant désirée France. Là, donc, François, mar- chez courageusement vers cette superbe cité romaine, et de ses serves dépouilles ornez vos temples et autels. Ne craignez plus ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille, qui sous ombre de bonne foi vous surprennent tous nus comptant la rançon du Capitole. Donnez en cette Grèce menteresse et y se- mez encore un coup la fameuse nation des Gallogrecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et ne craignez plus ce muet Apollon ni ses faux oracles. Vous souvienne dé votre ancienne Marseille,SecondeAthènes ; et 4ç votre Hercule gallique tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne atta «hée à sa langue. »

C’est un livre bien remarquable que ce livre de Dubeïlay ; c’est un de ceux qui jettent le plus do jour sur l’histoire de la littérature françoise, et peut-étrejj aussi le moins connu de tous les traités écrits sur ce sujet i je ne sache pas qu’au- cun auteur s’en soit servi 1 depuis deux siècles, si ce n’est M. Sainte-Beuve qui en a donné uno analyse. Je n’aurois pas hasardé cette citation, beaucoup plus longue encore, si je ne.la re- gardois comme l’histoire la plus exacte que l’on puisse faire de l’école de Rons^d.

En effet, tout est là : à voir comme les ré- formes prêchées, les théories développées dans la Défense et illustration de la langue françoise 9 ont été fidèlement adoptées depuis et mises en pratique dam tous leurs points, il est môme difficile de douter qu’elle ne soit l’œuvre.dc cette école toute’entière : je veux dire de Ron- sard, Ponlus de Thiard, Rémi Belleau, Etienne Jodelle, J. Antoine de Baïf, qui joints à Du- beïlay, composoîent.ce qu’on appela depuis la Pléiade. Du reste, la plupart de ces auteurs

1 II est à remarquer que l’Illustration ne parle no avoient déjà écrit beaucoup d’ouvrages dans le système prêché par Dubéllay, bien qu’ils né lés eussent point fait encore imprimer : de plus il est question des odes dans Y Illustration, et Ronsard dit plus tard dans une préface avoir le premier introduit le mot ode dans la langue françoise ; ce qu’on n’a jamais contesté.

Mais soit que ce livre ait été de plusieurs mains, soit qu’une seule plume ait exprimé les vœux et les doctrines de toute une association de poètes, il porte l’empreinte de la plus com- plète ignorance de l’anoienne littérature fran- çoise ou de la plus criante injustice. Tout le mé« pris que Dubeïlay professe à juste titre, envers les poètes de son temps imitateurs des vieux poètes, y est, à grand tort, reporté aussi sur ceux-là qui n’en pouvoient mais. C’est comme si, aujourd’hui, on en youloit aux auteurs du grand siècle de la platitude des rimeurs moder- nes qui marchent sous leur mvocat’.On.

minatlvement d’aucun d’entre eux ; plusieurs cepen- dant étoient déjà cortnUfe. Urne semble que DUbèllày n’auroit pas manqué de citer ses amis, s’il eût porté seul la parole.

Se peut-il que Dubellay, qui recommande si fort d’enter sur le tronc national prêt à périr des branches étrangères, ne songe point même qu’une meilleure culture puisse lui rendre la vie et ne le croie pas susceptible de porter des fruits par lui-même. Il conseille de faire des mots d’après le grec et le latin, comme si les sources eussent manqué pour en composer de nouveaux d’après le vieux François seul ; il appuie sur l’introduction des odes, élégies, satyres y etc., comme si toutes ces formes poétiques n’avoient pas existé déjà sous d’autres noms ; du poème antique, comme si les chroniques normandes et les romans chevaleresques n’en remplissoient pas toutes les conditions, appropriées de plus au caractère et à l’histoire du moyen âge ; de la tragédie, comme s’il eut manqué aux mystères autre chose que d’être traités par des hommes de génie pour devenir la tragédie du moyen âge, plus libre et plus vraie que l’ancienne. Supposons en effet un instant lés plus grands poètes étrangers et les plus opposés au système classique de l’an- tiquité, nés en France au seizième siècle ; et dans la même situation que Dubeïlay et ses amis.. Croyez-vous qu’ils n’eussent pas été là, et avec les seules ressources et les éléinens existans alors dans la littérature françoise, ce qu’ils furent à différentes époques et dans dif- féreus pays ? Croyez-vous que l’Arioste n’eût pas aussi bien composé son Roland furieux avec nos fabliaux et nos poèmes chevaleres- ques ; Shakespear, ses drames avec nos ro- mans, nos chroniques, nos farces et même nos mystères ; Le Tasse, sa Jérusalem, avec nos livres de chevalerie et les éblouissantes couleurs poétiques de notre littérature ro- mane, etc. Mais les poètes de la reforme classique n’étoient point de cette taille, et peut-être est-il injuste de vouloir ^qu’ils aient vu dans l’ancienne littérature françoise, ce que ces grands hommes y ont vu, avec le regard du génie, et ce que nous n’y voyons aujour- d’hui sans doute que par eux. Au moins. rien ne peut-il justifier ce supei V, dédain qui fait prononcer aux poètes de la Pléiade, qu’il n’y a absolument rien avant eux, non seulement dans les genres sérieux, mais dans tous ; ne tenant pas plus compte de Rutebœuf que de Charles d’Anjou, de Villon que de Charles d’Orléans de Clément Marot que de Saint-Gelais, et de’ Rabelais que de Joinville et de Froissart dans la prose. Sans cette ardeur d’exclure, de ne rebâtir que sur des ruines, on ne peut nier que l’étude et même l’imitation momentanée de la littérature antique, n’eussent pu être, dans lés circonstances d’alors, très favorables aux progrès de la nôtre et de notre langue aussi ; mais l’excès a tout gâté : de la forme on a passé au fond ; on ne s’est pas contenté d’introduire le poème antique, on a voulu qu’il dit l’histoire des anciens et non la nôtre ; la tragédie, on a voulu qu’elle ne célébrât que les infortunes des illustres familles d’OEdir)e et d’Agamemnon : on a amené la poésie à ne reconnoitre et n’invoquer d’auto :> dieux que ceux de la mythologie : en un mot cette expé- dition présentée si adroitement par Dubeltey comme une conquête sur les étrangers, n’a fait au contraire, que le amener vainqueurs dans no s murs ; elle a tendu à effacer petit à petit notre caractère de nation, à nous faire rougir de nos usages et même de notre langue au profit de l’antiquité, à nous amener, en un mot, à ce comble de ridicule, qu’au xixe siècle même nous représentions encore nos rpis et nos héros en costumes romains, séduits que nous sommes par de fausses idées de goût et de convenance. Bon Dieu ! que diront un jour nos arrière-neveux en découvrant des pierres sépulchrales de chrétiens, qui portent pour lé- gende : Dus MANIBUS ! ’ des monuments où il est inscrit, s MDCCCXXX ° ANNO, RÉGNANTE CAROLO

DEGJMO, PRXFEÇTU8 ET £D1I ?OSUERUNGT, etC a.

1 Quelques-un.es ne portent que D. M. au sommet de la légende ; mais il n’y en a peut-être pas le q^art où il ne soit question den mânes du défunt. Que d’observations de ce genre il y auroit encore à faire 1

Écoutons Paul Courier, à propos des inscrip-

tions latines Î < Caméra compotorum leur paroissoit «beaucoup plus beau que ta Chambre des comptés : » cette manie dura, et même n’a poh.it passé ; des

Ne seront-ils pas fondés à croire qu en l’an i83o> ] la domination romaine subsistait encore en i France ; de même qu’en lisant quelques lam- beaux échappés au temps de notre poésie, ils pourront se persuader que le paganisme étoit aussi notre religion dominante ? C’est certai- nement à ce défaut d’accord et de sympathie de la littérature classique avec nos mœurs et notre caractère national, qu’il faut attribuer, outre les ridicules anomalies que je viens de citer en partie, le peu de popularité qu’elle a obtenu.

Voici urté digression qui m’entraîne bien loin : j’y ai jeté au hasard quelques raisons déjà rebattues, il y en a dés volumes de beau- coup meilleures ; et cependant que de gens re- fusent encore de s’y rendre ! Une tendance plus raisonnable se fait, il est vrai, remarquer depuis quelques années , on se met à lire un

inscriptions nous disent en mots de Cicéron qu’ici est le Marché-Neuf ou bien la Place-aux Veaux. »

1 Il est a espérer que la révolution de 93 aura peu d’histoire de France ; et quand dans les collèges on sera parvenu à la savoir presque aussi bien que l’histoire ancienne, et quand aussi on consacrera à l’étude de la langue françoise quelques heures arrachées au : grec et au latin, un grand progrès sera sans doute accompli pour l’esprit national, et peut-être s’en suivra t-il moins de dédain pour la vieille littérature françoise, car tout cela se.tient.

J’ai accusé l’école de Ronsard de nous avoir imposé une littérature classique quand nous pouvions fort bien nous en passer, et surtout de nous l’avoir imposée si exclusive, si dédai- gneuse de tout le passé qui étoit à nous ; mais à considérer ses travaux et ses innovations

donné lieu à la dernière explosion de l’imitation des anciens, et que nous en aurons fini cette fois avec les Léonidas, et lesBrutus, et les Régulus,et les grandes odes pindariques, et les consuls, et les tribuns, et toute la défroque de la république romaine ajustée au xixe siècle ; c’est quelque chose déjà pour nous que d’avoir le coq gaulois en place de l’aigle clas- sique. sous un autre point de vue, celui des progrès : du style et de la couleur poétique, il faut avouer que nous lui devons beaucoup de re- connoissance ; il faut avouer que dans tous les genres qui ne demandent pas une grande force de création, dans tous les genres de poésie gracieuse et légère, elle a surpassé et les poètes qui i’avoient précédée, et beaucoup de ceux qui l’ont suivie. Dans ces sortes de composi- tions aussi l’imitation classique est moins sen- sible : les petites odes de Ronsard, par exem- ple, semblent la plupart inspirées plutôt par les chansons du xn° siècle qu’elles surpassent souvent encore en naïveté et en fraîcheur ; ses sonnets aussi, et quelques-unes de ses élé- gies sont empreintes du véritable sentiment poétique, si rare quoi qu’on dise, que tout le xviu 8 siècle, tout riche qu’il est en poésies di- verses, semble en être absolumeut dénué.

Mais pour faire sentir les immenses progrès que Ronsard a fait faire à la langue poétique, si pâle jusqu’à lui dans les genres sérieux, il est bon de donner une idée de ce qu’elle étoit àu moment qu’il l’a prise. Pour cela, je trans- cris au hasard le début d un poème publié la même année que ses ôdès Jiiridarîques, et par un dès auteurs les plus estimés du temps. ( Pandore, par Guillaume de Tours. )

O dieu Phoebus, des saints poètes père,
Du grand tonnant la lignée tant clère,
Qui sus ton chef à perruque dorée
Portes les fleurs de Daphnes transmuée
Dans un laurier toujours verd qu’on blasonne,
Car tu t’en ceints, et en fais ta couronne.
Viens, viens à nous, viens ici en la guise
Qu’eu Hdlicon > haute montagne sise
Très hautement les doctes sœurs enseignes
I4 des pieds nus dansantes aux enseignes
Do leur gaîté, tout autour des autiers
De ton parent Jupiter et au tiers
Toi réjoui de douce mélodie
Les adoucis et de ta poésie ;
Sois ci présent, et au labeur et peino
De toi chantant donne joyeux étrenno
De bien ditter et lui donne faveur,
Car il nous plait la fable qui n’est moindre
D’aùltrcSfoarrez intexer et la joindre

Que bien ditta Astreus sainct poète, etc.

En vérité, rien cjui surpasse oes vers, dans toute la haute poésie d’alors ; si quelqu’un en doute, qu’il lise encore lés hymnes deMarot, de Marot si poète dans les genres plaisans, et il verra quel abîme existoit entre le style élevé et le style gracieux et naïf. Maintenant jugez de quelle admiration le public de i55o dût se sentir saisi en entendant des strophes pareilles à celles que je vais citer, et qui faisoient partie d’une ode pindarique où le poète racontoit la guerre des dieux contré les titans ».

Bellone eut la tête couverte
D’un acier, sur qui rechignoit
De Méduse la gueule ouverte,
Qui pleine de flammes.groghoitî

1 Cette ode étoit contenue dans le recueil intitulé : Les quatre premiers Livres d’odes do JP. de Ronsard vondomois, ensemble et son Boccaigc ; Paris, G. Cavel- lat, i556.

Ronsard avoit déjà publié sêparénïërit l’année préoédcntc, VHymno do France » Paris^ Vâscoaan, et VHymno do la pain, G. Gavetlat^ i54§. Ces trois pièces très-rares ne sont point indiquées sur le cata-

En sa dextre elle enta la hache
Par qui les rois sont irrités, -
Alors que, dépite, elle arrache
Les vieilles tours de leurs cités !
Adonc le Père puissant,
Qui de nerfs roidis s’efforce l
Ne mit en oubli la force
De son foudre rougissant :
Mi-courbant la tête en bas,
Et bien haut levant le bras,
Contre eux guigna sa tempête,
Laquelle, en les foudroyant,
Silfloit, aigu-tournoyant,
Comme un fuseau sur leur tête.

De feu, les deux piliers du monde,
Brûlés jusqu’au fond, chanceloient :
Le ciel ardoit, la terre et l’onde
Tout pétillants étinceloient, etc.

La langue est encore la même que dans le morceau cité plus haut ; mais quelle différence dans la vigueur du style et l’éclat de la pensée logue dé la Bibliothèque royale, ce qui a fait com- mettre à tous les bibliographes une erreur de date touohapA la publication des premiers écrits de Ron- sard.

Hé bien l veut-on savoir tout d’un coup à quoi s’en tenir sur les progrès que Ronsard a fait faire à la langue poétique, qu’on rapproche ce fragment, composé dans ses premières années, des vers suivans, composés dix ans après, pour l’avènement au trône de Charles IX. Ce sont quelques-uns des conseils qu’il lui adresse :

Ne vous montrez jamais pompeusement vêtu ;
L’habillement des rois est la seule vertu :
Que votre corps reluise en vertus glorieuses,
Non par habits chargés de pierres précieuses.
D’amis plus que d’argent montrez-vous désireux,
Les princes sans amis sont toujours malheureux ;
Aimez les gens de bien, ayant toujours envie
De ressembler à ceux qui sont de bonne vio ;
Punissez les malins et les séditieux :
Ne soyez point chagrin, dépit, ni furieux,
Mais honnête et gaillard, portant sur le visage
De votre gentille Ame un gentil témoignage.

Or, sire, pour autant que nul n’a le pouvoir
De châtier les rois qui font mal leur devoir,
Corrigez-vous vous-même, afin que la justice
De Dieu qui est plus grand vos fautes ne punisse.
Je dis co puissant Dieu, dont la force est partout»

Qui conduit l’univers de l’un à l’autre bout,
Et fait, à tous humains ses justices égales,
Autant aux laboureurs qu’aux personnes royales.
Lequel nous supplions vous tenir en sa loi,
Et vous aimer autant qu’il fit David son roi,
Et rendre pomme à lui votre sceptre tranquille,
Car sans l’aide de Dieu la force est inutile.

On pourra juger d’après ces vers, dont le style est en général celui dé tous les discours de Ronsard, combien est ridicule l’accusation d’obscurité et de dureté qui depuis deux siècles flétrit ses poésies ; et il nous sera de plus loisi- ble d’avancer que La Harpe ne les avoit jamais lues, lorsqu’il s’écrie qu’on ne peut pas lire et comprendre quatre véis de suite dé Ronsard Qu’on me permette dé citer encore une de ses élégies, qui sans être partout aussi pure que le morceau précédent, lui est supérieure, ce me semble, sous le rapport de la poésie :

1 A MARIE»

Six ansétoient coulés, et la septième année
Étoit presques entière en ses pas retournée,

Quand loin d’affection de désir et d’amour,
En pure liberté je passois tout le jour,
Et franc de tout souci qui les âmes dévore,
Je dormpis dès le soir jusqu’au point de l’aurore ;
Car seul, maître de moi, j’allois plein de loisir
Oîi le pied me portoit, conduit de mon desiv,
Ayant toujours aux mains, pour me servir de guide,
Aristotc ou Platon, ou le docte Euripide,
Mes bons hôtes muets, qui ne fâchent jamais ;
Ainsi je les reprends, ainsi je les remets.
O douce compagnie, et utile et honnête l
Un autre en caquetant m’étourdiroit la tête.

Puis, du livre ennuyé, je regardois les fleurs,
Feuilles, tiges, rameaux, espèces et couleurs ;
Et rentreepupement de leurs formes diverses,
Peintes de cent façons, jaunes, rouges et perses\
Ne me pouvant soûler, ainsi qu’en un tableau,
D’admirer la nature et ce qu’elle a de beau,
Et de dire en passant aux fleurettes écloses :
Celui est presque Dieu qui connoît toutes choses,
Écarté du vulgaire et loin des courtisans
De fraude et de malice, impudens artisans.

Tantôt j’erro 18 seulet par les forêts sauvages

1 Bleues,

Sur les bords éniailiés des peinturés rivages,
Tantôt par les rochers reculés et déserts,
Tantôt par les taillis, verte maison des cerfs. ’
J’aimois le cours suivi d’une longue rivière,
A voir onde sur onde allonger sa carrière,
Et flot à l’autre flot en roulant s’attacher ;
Et penché Sur le bords, me plaisoit d’y pêcher,
Étant plus réjoui d’une chasse muette,
Troubler des écaillés la demeure secrète,
Tirer avec la ligne en tremblant emporté
Le crédule poisson pris à l’haim appâté,
Qu’un grand prince n’est aise ayant pris à la chasse
Un cerf qu’en haletant tout un jour il pourchasse i
Heureux si vous eussiez d’un mutuel émoi
Pris l’appât amoureux aussi bien comme moi»...
Las l couché dessus l’herbe en mes discours je pense
Que pour aimer beaucoup j’ai peu de récompense,
Et que mettre son cœu$ aux dames si avant,
C’est vouloir peindre en l’onde et arrêter le vent.
M’assurant toutefois qu’alors que le vieil âge
Aura, comme sorcier, changé votre visage »
Et lorsque vos cheveux deviendront argentés,
Et que vos yeux d’amour ne seront plus hantés,
Que toujours vous aurez, quelque soin qui vous touche,
En l’esprit mes écrits, mon nom en votre bouche.


Le lecteur doit être bien surpris de ne point rencontrer là cette muse en françois parlant grec et latin contre laquelle Boileàu s’escrime si rudement, de fort bien comprendre ce patois que jargonnoit Ronsard à la cour des Valois, et de ne le point trouver si éloigné qu’il croyoit du beau françois d’aujourd’hui : c’est qu’il n’est pas en littérature de plus étrange destinée que celle de Ronsard : idole d’un ^iècle éclairé ; il- lustré de l’admiration d’hommes tels que les de Thou, les L’Hospital, les Pasquier, les Sca- liger ; proclamé plus tard par Montaigne l’égal des plus grands poètes anciens, traduit dans toutes les langues, entouré d’une considération telle, que le Tasse, dans un voyage à Paris, ambitionna l’avantage de lui être présenté ; ho- noré à sa mort de funérailles presque royales et des regrets de la France entière, il sembloit devoir, selon l’expression .de M. Sainte-Beuve, entrer dans la postérité comme dans un temple. Non 1 la postérité est venue, et elle a convaincu ’ le seizième siècle de mensonge et de mauvais . goût, elle a livré au rire et à l’injure les mor- ceaux de l’idole brisée, et des dieux ne tveaux se sont substitués à la trop célèbre Pléiade en se parant de ses dépouilles.

La Pléiade, soit : qu’importent tous cespoètes à la suite, qui sont Baïf, Belleau, Ponthus, sous Ronsard ; qui sont Racan, Segrais, Sarra- zin, sous Malherbe ; qui sont Desmahis, Bernis, Villette, sous Voltaire, etc.. Mais pour Ronsard il y a encore une postérité : et aujourd’hui sur- tout qu’on remet tout en question, et que les hautes renommées sont pesées, comme les âmes aux enfers, nues, dépouillées de toutes les pré- ventions, favorables ou non, avec lesquelles elles s’étaient présentées à nous, qui sait si Malherbe se trouvera encore de poids àrepré senter le père de la poésie classique ; ce né e- roit point là lé seul arrêt dé feôîleau tju’aùrOit cassé l’avenir. ’ ’ -, ; «

Nous n’exprimons ici qu’un vœu de justice et’ d’ordre, selon nous, et noUs h^Vonsxfas jugé l’école dé RoûSard assez’’ fkvOraBiéinënt pour qu’on nous soupçonne dé partialité. Si notre cônvicHon est erronée, ce tyfe’ sera -pa$ faute d’avoir examiné les pièces du procès, faute d’avoir feuilleté des livres oubliés depuis près de trois cents ans, Si tous les auteurs d’histoires littéraires avoient eu cette conscience, on n’au- roit pas vu des erreurs grossières se perpétuer dans mille volumes différens, composés les uns sur les autres ; on n’auroit pas vu des juge- ra ens définitifs se fonder sur d’aigres et par- tiales critiques échappées à l’acharnement mo- mentané d’une lutte littéraire, ni de hautes réputations s’échafauder avec des œuvres ad- mirées sur parole.

Non, sans doute, nous ne sommes pas indui- gens envers l’école de Ronsard : et en effet, on ne peut que s’indigner, au premier abord, de l’espèce de despotisme qu’elle a introduit en littérature, de cet orgueil avec lequel elle pro- nonçoit le odiprofanum vulgus d’Horace > re- poussant toute popularité comme une injure, et n’estimant rien que le noble, et sacrifiant toujours à Part le naturel et le vrai. Ainsi’-au- cun poète n’a célébré davantage et la nature et le printemps que ne l’ont fait ceux du sei- zième siècle, et croyez-vous qu’ils aient jamais songé à demander des inspirations à la nature et au printemps ? Jamais ! Ils.se contentoient de rassembler ce que l’antiquité avoit dit de plus gracieux sur ce sujet, et d’en composer un tout, digne.d’être apprécié par les connoisseurs ; il ar ri voit de là qu’ils se gardoient de leur mieux d’avoir une pensée à eux, et cela est tellement vrai, que les savans commentaires.dont on ho- norait leurs œuvres ne s’attachoient qu’à y dé- couvrir le plus possible d’imitations de l’anti- quité. Ces poètes ressembloient en cela beau- coup à certains peintres qui ne composent leurs tableaux que d’après ceux des maîtres, imitant un bras chez celui-ci, une tête chez cet autre, une draperie chez un troisième, le tout pour là plus grande gloire de l ;art, et qui traitent d’ignorans ceux qui se hasardent à leur de- mander s’il ne vaudroit pas mieux’imiter tout bonnement la nature. " $U i : ’

Puis après ces réflexions qui vous affectent désagréablement à la première lecture des œuvres de la Pléiade, une lecture/plus parti culière vous réconcilie avec elle Ï les principes ne valent rien ; l’ensemble est défectueux, d’accord ; et faux et ridicule ; mais on se laisse aller à admirer certaines parties des détails ; ce style primitif et verdissant assaisonne si bien de vieilles pensées déjà bannales chez les Grecs et les Romains, qu’elles ont pour nous tout le charme de la nouveauté : quoi de plus re- battu, par exemple, que cette espèce de syl- logisme sur lequel est fondée l’odelette de Ronsard i Mignonne, allons voir si la rose, etc. Hé bien ! la mise en œuvre en a fait l’un des morceaux les plus frais et les plus gracieux de notre poésie légère. Celle de Belleau, intitulée : Avril, toute composée au reste d’idées com- munes, n’en ravit pas moins quiconque a de la poésie dans le cœur : qui pourroit dire en combien de façons est retournée dans beaucoup d’autres pièces l’éterrieîle comparaisontfes fleurs et des amours qui ne durent qu’un printemps ; et tant d’autres lieux communs que toutes les poésies fugitives nous offrent’ encore àujour- d%^\}\. :J^i^ien.\ nous autres François, qui attachons toujours moins de prix aux choses, qu’à la manière dont elles sont dites, nous nous en laissons charmer, ainsi que d’un ac- cord mille fois entendu, si l’instrument qui le répète est mélodieux.

Voici pour la plus grande partie de l’école de Ronsard ; la part du maître doit être plus vaste s toutes ses pensées à lui ne viennent pas de l’antiquité ; tout ne se borne pas dans ses écrits à la grâce et à la naïveté de l’expression : on taillerait aisément chez lui plusieurs poètes fort remarquables et fort distincts, et peut-être suffiroit-il pour cela d’attribuer à chacun d’eux quelques années successives de sa vie. Le poète pindarique se présente d’abord : c’est au style de celui-là qu’ont pu s’adresser avec le plus d.ç justice les reproches d’obscurité, d’hellé nissne, dç latinisme et d’enflure qui se sont perpétués sans examen jusqu’à ïious de notice en notice : l’étude des autres poètes Jdu temps

Nous nous occuperons plus en détail des diflfé- rens auteurs du xvi« siècle dans le volume o\ii cou- tlètidraiés poésies dé ceux du xvu«, atyi de vM$êr mieux la filiation des écoles diverses entre ellesc "" auroit cependant prouvé que ce style existoit avant lui : cette fureur de faire des mots d’a- près les anciens a été attaquée par Rabelais, bien avant l’apparition de Ronsard et de ses amis ; au total il s’en trouve peu chez eux qui ne fussent en usage déjà. Leur principale affaire étoit l’introduction des formes classi- ques, et bien qu’ils aient aussi, recommandé celle des mots, il ne paroit pas qu’ils s’en soient occupés beaucoup, et qu’ils aient même employé les premiers ces doubles mots qu’on a représenté comme si fréquens dans leur style.

Voici venir maintenant le poète amoureux et anacréontiqiie : à lui s’adressent les observa- tions faites une page plus haut, et c’est celui- là qui a le plus fait école : vers les derniers temps, il tourne à l’élégie, et là seulement peu de ses imitateurs ont pu l’atteindre à cause de la supériorité avec .laquelle il y manie l’a- lexandrin, employé fort peu avant ; lui, et qu’il a immensément perfectionné. ; itii

Ceci nous conduit à la der/iièro époqUtJ duraient de Ronsard, et cev mé senible à la pjus brillante, bien que la moins célébrée.

Ses discours contiennent en germe l’épitre et la satire régulière, et mieux que tout cela une perfection de style qui étonne plus qu’on ne peut dire. Mais aussi combien peu do poètes l’ont immédiatement suivi dans cette région supérieure ! Régnier seulement s’y présente long-temps après, et on ne se doute guère de tout ce qu’il doit à celui qu’il avouoit hau- tement pour son maître.

Dans les discours surtout se déploie cet alexandrin fort et bien rempli, dont Corneille eut depuis !e secret, et qui fait contraster son style avec celui de Racine d’une manière si remarquable : il est singulier qu’un étranger, M. Scblegel, ait fait le premier cette observa- tion : «Je regarde comme incontestable, dit-il, quelle grand Corneille appartienne ^encore à certains égards, pour la langue surtout, à cette ancienne école de Ronsard, ou du moitts la rappelle souvent. » On se convaincra $ien aisé- ment de cette vérité en ? Usant les de Ronsard et surtout celui des misèresidu^émps^ Depuis peu d’années, quélq[Uesi|)bèfteiy èl

Victor Hugo surtout, paraissent avoir étudié cette versification énergique et brillante de Ronsard, dégoûtés qu’ils étoient [de l’autre : j’entends la versification racinienne, si belle à son commencement, et que depuis on a tant usée et aplatie à force de la limer et de la polir. Elle n’étoit point usée au contraire celle de Ronsard et’ de Corneille, mais rouillée seule- ment, faute d’avoir servi.

Ronsard mort, après toute une vie de triom- phes incontestés, ses disciples, tels que les gé- néraux d’Alexandre, se partagèrent tout son empire, et achevèrent paisiblement d’asservir ce monde littéraire, dont certainement sans lui ils n’eussent pas fait la conquête. Mais, pour en conserver long-temps la possession, il eût fallu, ou qu’eux-mêmes ne fussent pas aussi secondaires qu’ils étoient, ou. qu’un maî- tre nouveau étendit sur torçs ces,petits souve- rains une main révérée et protectrice. Cela ne fut pas ; et dès-lors on dût prévoir, au$ ? divi- sions qui éclatèrent, aux prétentions qui surgi- rent, à la froideur et à l’hésitation du public en- vers les œuvres nouvelles, Pimminëncë d’une ré- volution analogue à celle de 1549, dont le grand souvenir de Ronsard, qui survivoit encore craint dés uns et Vénéré du plus grand nombre, pouvoit seul retarder l’explosion de quelques années.

Enfin Malherbe vint ! et la lutté commença. Certes ! il étoit alors beaucoup plus aisé que du temps de Ronsard et de Dubeïlay de fori- der en France Une littérature originale : la langue poétique étoit toute faite, grâce à qux ; et, bien que nous nous soyions élevé contre la poésie antique substituée par eux à une poésie du moyen âge, rions ne pensons pas que cela eût nui à Un homme de génie, à un véritable réformateur venu immédiatement après eux ; cet homme de génie iië se présenta pas : de là tout le mal : le mouvement imprimé dans le sens classique, qui eût pif même être dé quel- que utilité comme secondaire’j’fbt-pèrârciéùx\ parée qu’il domina tdut : là réforme pfétëhdùé de Malherbe ne éonsistà àbsolÛn)éhf qu’à le régulariser, et c’est de cette b^érailbn qu’ft a tiré toute sa gloire ;

Vil ne s’agit dans tout ceci que dé principes gé-

On sentoit bien dès ce temps-là combien cette réforme annoncée si pompeusement étoit mesquine, et conçue d’après des vues étroites. Régnier surtout, Régnier, poète d’une toute autre force que Malherbe, et qui n’eut que le tort d^tre trop modeste, et de se contenter d’exceller dans un genre à lui, sans se mettre à la tête d’aucune école, tance celle de Mal- herbe avec une sorte dé mépris :

Cependant leur savoir ne s’étend seulement ’
Qu’à regratter un mot douteux au jugement ;
Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphtongue,.
Épier si des vers, la rime est brève PU longue,
Ou bien si la voyelle à l’autre s’unissant »
Ne rend point à l’oreille un vers trop languissant,
Et laissent sur le verd le noble dé l’ouvrage.

(Voy. oute la satire intit. : le Critique outré )

Tout cela est très^vrai. Malherbe réfprmpitejv grammairien, en, éplueheur,4é mMts, et.non, vpas en poète ; et ;, malgré tQnté&sesJnvectfres,

néraux. ’Nous avançons que le système classique 3t été fatal aux auteurs des deux siècles derniers, sans’ porter du reste aucune atteinte à leur gloire et ati ; mérite de leurs écrits. contre Ronsard, il ne songeoit pas même qu’il y eût à sortir du chemin qu’a voient frayé les poètes de la Pléiade, ni par un retour à la vieille littérature nationale, ni par la création d’une littérature nouvelle, fondée sur les mœurs et les besoins du temps, ce qui, dans ces deux cas, eût probablement amené à un même résultat. Toute sa prétention à lui fut do puri- fier le fleuve : qui couldit du limon que rouloient ses ondes, ce qu’il ne put faire sans lui enlever aussi en partie l’or ^t les, germes pr4cieus qui s’ytrouVolèht mêlés : aussi voyez ce qu’a été là poésie après lui i je dis la poésie.

L’art>. toujours l’art ^ froid,’ calculé, jairi^ de douce rêverie,jamais de yëritao|jb_..’8ëAtK i^éMreligieux, rien que la nafuréf^UirUmé- diatement inspiré : le correct, le beau exclusi- vement ; une nobléssè’unifbrïûè’ dé ï>éiïsWet expression j C’est Cr^susl qui aie ^d^tté ! el^ger ëri Or tbui & qï^ibfôucHëi Û&îdéV e^ J& branle est donn,é à la poésie, çjassjqup à-^ôixtaiUe seul y> résistera , aussi’ Bojleau ;

?oublieite«t-il dans son art poétique.’ > q 


PIERRE DE RONSARD.
ODES.

ODE PREMIÈRE.
A J. DAURAT.


Mon Daurat, nos ans coulent
Comme les eaux qui roulent
D’un cours sempiternel ;
La Mort pour sa séquelle
Nous ameine avec elle
Un exil éternel.

Nulle humaine prière
Ne repousse en arrière

Le bateau de Charon,
Quand l’ame nue arrive
Vagabonde en la ribe
De Styx et d’Acheron.

Toutes choses mondaines,
Qui Testent nerfs et veines,
La mort égale prend,
Soient pauvres ou soient princes
Dessus toutes provinces
Sa main large s’étend.

Qu’à bon droit Prométhée,
Pour sa fraude inventée,
Souffre un tourment cruel
Qu’un aigle sur la roche
Luy ronge d’un bec croche
Son cœur perpétuel !

Depuis qu’il eut robée
La flamme prohibée
Pour les Dieux despiter,
Les bandes incognues
Des fièvres sont venues
Nostre terre habiter.

Et la mort despiteute ;

Auparavant boiteuse,
Fut légère d’aller ;
D’aîles mal ordonnées,
Aux hommes non données,
Dédale coupa l’air.

La maudite Pandore
Fut forgée, et encore
Astrée s’envoya,
Et la boîte féconde
Peupla le pauvre monde
De tant de maux qu’il a.







ODE II.




Dieu vous gard, messagers fidelles
Du printemps, vistes arondelles,
Huppes, coucous, rossignolets,
Tourtres, et vous oiseaux sauvages
Qui de cent sortes de ramages
Animez les bois verdelets !

Dieu vous gard, belles paquerettes,
Belles roses, belles fleurettes,
Et vous, boutons jadis cognus
Du sang d’Ajax et de Narcisse,
Et vous, thym, anis et melisse,
Vous soyez les bien revenus !

Dieu vous gard, troupe diaprée
Des papillons, qui par la prée
Les douces herbes suçotez,
Et vous, nouvel essain d’abeilles,
Qui les fleurs jaunes et vermeilles
De vostre bouche baisotez !


Cent mille fois je resalue
Vostre belle et douce venue :
O que j’aime ceste saison,
Et ce doux caquet des rivages,
Au prix des vents et des orages
Qui m’enfermoient en la maison !







ODE III.




MIGNONNE, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu, ceste vesprée,
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las ! las ! ses beautez laissé cheoir !
O vrayement marastre nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusque au soir !

Donc, si vous me croyez, Mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse ;
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.





ODE IV.




Bel Aubespin fleurissant.

Verdissant

Le long de ce beau rivage.
Tu es vestu jusqu’au bas

Des longs bras

D’une lambrunche sauvage.

Deux camps de rouges fourmis

Se sont mis

En garnison sous ta souche ;
Dans les pertuis de ton tronc.

Tout du long,

Les avettes[1] ont leur couche.

Le chantre rossignolet

Nouvelet,

Courtisant sa bien-aimée,
Pour ses amours alléger.

Vient loger

Tous les ans en ta ramée.


Sur ta cime il fait son ny

Tout uny

De mousse et de fine soye,
Où ses petits escloront,

Qui seront

De mes mains la douce proye.

Or vy, gentil Aubespin,

Vy sans fin

Vy sans que jamais tonnerre,
Ou la coignée, ou les vents,
Ou les temps,

Te puissent ruer par terre.




ODE V.




Sur tous parfums j’ayme la rose
Dessur l’espine en may desclose,
Et l’odeur de la belle fleur
Qui de sa première couleur
Pare la terre quand la glace
Et l’hyver au soleil font place. .

Les autres boutons vermeillets,
La giroflée et les œillets,
Et le bel esmail qui varie
L’honneur gemmé d’une prairie,
En mille lustres s’esclatant,
Ensemble ne me plaisent tant
Que fait la rose pourperette,
Et de mars la blanche fleurette.

Que sçauray-je pour le doux flair
Que je sens au moyen de l’air,
Prier pour voua deux autre chose,

Sinon que toy, bouton de rose,
Du teint de honte accompagné,
Sois tousjours en may rebaigné
De la rosée qui doux-glisse
Et jamais juin ne te fanisse ?

Ny à toy, fleurette de mars,
jamais l’hyver, lors que tu pars
Hors de la terre, ne te face
Pancher morte dessus la place ;
Ains tousjours, maugré la froideur,
Puisse-tu de ta souëive odeur
Nous annoncer que l’an se vire
Plus doux vers nous, et que Zéphyre,
Après le tour du fascheux temps,
Nous ramène le beau printemps.





ODE VI.
DE L'ÉLECTION DE SON SÉPULCHRE




ANTRES, et vous fontaines, .
De ces roches hautaines .
Qui tombez contre-bas

D’un glissant pas ;


Et vous, forêts et ondes
Par ces prez vagabondes,
Et vous, rives et bois,

Oyez ma vois.


Quand le ciel et mon heure
Jugèrent que je meure,
Ravi du beau séjour

Du commun jour,


Je défens qu’on ne rompe
Le marbre pour la pompe

Do vouloir mon tombeatr-

Basfir plus beau.


Mais bien je veux qu’un arbre
M’ombrage en lieu d’un marbre
Arbre qui soit couvert
Tousjours de verd.

De moi puisse la terre
Engendrer un lierre,
M’embrassant en maint tour

Tout à l’entour ;


Et la vigne tortisse
Mon sépulchre embellisse,
Faisant de toutes parts

Un ombre espars.


Là viendront chaque année
A ma feste ordonnée,
Avecques leurs toreaux

Les pastoureaux ;


Puis ayans fait l’office
Du dévot sacrifice,
Parlans à l’Isle ainsi,

Diront ceci :


Que tu es renommée
D’estre tombe nommée
D’un de qui l’univers

Chante les vers !


Qui oncques en sa vie
Ne fut brûlé d’envie
D’acquérir les honneurs

Des grands seigneurs


N’y n’enseigna l’usage
De l’amoureux breuvage,
Ny l’art des anciens

Magiciens !


Mais bien à nos campagnes
Fit ... les soeurs compagnes
Foulantes l’herbe aux sons

De ses chansons.


Car il fit a sa lyre
Si bons accords eslire,
Qu’il orna de ses chants

Nous et nos champs.


En douce manne tombe
A jamais sur sa tombe,

Et l’humeur que produit

En may la nuit.


Tout à l'entour l’emmure _
L’herbe et l’eau qui murmure,
L’un tousjours verdoyant,

L’autre ondoyant.


Et nous ayant mémoire
De sa fameuse gloire,
Luy ferons comme à Pan

Honneur chaque an.


Ainsi dira la troupe,
Versant de mainte coupe
Le sang d un agnelet

Avec du lait.


Desaur moy qu à l'heure
Seray par la demeure
Où les heureux espris

Ont leur pourpris.


La gresle ne la nège
N’ont tels lieux pour leur siège,
Ne la foudre oncques là

Ne dévala.

Mais bien constante y dure
L’immortelle verdure,
Et constant en tout temps
  Le beau printemps.



ODE VII.

AH Dieu 1 que malheureux noua sommes !
Ah Dieu 1 que de mau en un temps
Offensent la race des hommes, i
Semblable aux fueilles du printemps,
Qi^lvertes dessua l'arbre croissant,
Puis elles, l’automne suivant,
SeichêS’i terre n’apparoissent
Qu’un jouet remoqué du vent.

Vrayement l’espérance est mesohanto
D’un faux masque ejle noua déçoit, .’
Et tousjours pipant elle enchante
Le pauvre sot qui la reçoit j
Mais le sage, qui ne se fie
Qu’en la plua seure vérité /
Sçait que le tout de nostre vie
N’est rien que pure vanité.

Tandis que la crespe jouvence
La fleur des beaux ans nous produit,

Jamais lé jeime ;en,|ant«ne pénae i
A la vieillesse qui leisuît i ^f ! -
Ne jamais l’homnie heût^aç n’espère
De se voir-tomberen m^soiief,
Sinon alors que la ’misère’ :<’ v ;i ;
Desjà luy pend dessus le chef.

Homme débile et misérable !
Pauvre abusé l ne sçais-tu jpas ’
Que la jeunesse est peu durable,
Et que la mort^guide nos pas, -i
Et que nôstre fangeuse masse %
Si tost s’osvanouit en rieny ’ ’ ; ’
Qu’à grand peine avons noua l’espace
De gouster la douceur’du bien ?

Le destin et la parque noire
En tous âges sillent nos yeux :
Jeunes et vietïx ils meihènt boire
Les flots du lac oublivieux
Mesmôs les rois 1, foudres de guerre,
Despouillez de veinés el d’os,
Ainsi que vachers sous la terre
Viendront au thrône de Minos.

C’est pitié quo do nostre vie :
Par lés eaux l’avare marchant,

Se voit sa chère amé ravie,
Le soudart par le fer trènchânt ;
Celuy par Un procès se ruine ,
Et se bannist du doux sommeil,
Et l’autre ai5cueilly.de famine
Perd la lumière du Soleil.

Bref, on ne voit chose qui vive
Sans estre serve de douleur ;
Mais sur tout la race chétive
Des hommes fojsonne en malheur,
Du malheur nous sommes la proye :
Aussi Phoebus ne vouloit pas
Pour eux à bon droit devant Troye
Se mettre aux dangers des combats.

Ah l que maudite soit l’asnesse
Laquelle pour trouver de l’eau,
Au serpent donna la jeunesse,
Qui tous les ans change de peau !
Jeunesse que, le populaire
De Jupiter avoit receu
Pour loyer de n’avoir sçeu taire
Le secret larrécin du feu.

Dès ce jour devint enlaidie
Par luy la santé des humains

De vieillesse et de maladie,
Des hommes hostes inhumains :
Et dès ce jour il fist entendre
Le bruit de son foudre nouveau,
Et depuis n’a cessé d’espandre
Les dons de son mauvais tonneau.



ODE VIII.
A LA HAYE.


Ceux qui semoient par sus leur dos
De nostre grand’Mère les os
Dans les déserts des vuides terres
Pour r’animer le genre humain ;
Tousjours ne jettoient de leur main
La dure semence des pierres.

Mais, bien aucunefois ruoiéht y
Des diamans qui se muoient,
Changeans leur dur en la naissance
D'un peuple rare et précieux,
Qui encore de ses ayeux
Donne aujourd’huy la cognoissance.

Ton beau rayon qui brille ioy,
Monstre qu’un diamant ainsi.
Muant en toy sa forme claire ,
L’estre semblable t’a donné ;
Car des pierres tu n’es point né
Comme fui Ce gros populaire.

Il a l’esprit dur et plombé,
Tousjours vers la terré courbé,
Jamais au beau ne dresse l’aile :
Le tien s’élève sainctement ;
Balancé d’un vol hautement
Autour de toute chose belle. ’

Les Amours n’aiment tant les pleurs,
La mousche ne suit tant les fleurs,
Ne les vainqueurs tant les couronnes,
La Haye, comme tu poursuis
Les doctes Muses que tu Suis
Comme tes plus chères mignonnes.

Nul mieux que toy parmy les bois
Ne contrefait leur belle vois,
Et nul par les roches hautaines
Ne les va mieux accompagnant,
Ne mieux près d’elles se baignant
Sous le crystal de leurs fontaines.

ODE IX.
A LA FÔRET DE GASTINE.


COUCHE sous tes ombrages vers,

Gastine, je te chante,

Autant que les Grecs par leurs vers,

La forest d’Erymanthe.


Car malin celer je ne puis

A la race future

De combien obligé je suis

A ta belle verdure.


Toy qui sous l’abri de tes bois

Ravy d’espiit m’amuses ;

Toy qui fais qu’à toutes les fois

Me respondent les Muses ;


Toy par qui de l’importun un

Tout franc je me délivre,

Lorsqu'en toi je me pers bien loin,

Parlant avec un livre.


Tes boccages soient toujours pleins

D’amoureuses brigades.

De satyres et de sylvains,

La crainte des Naïades ;


En toy habite désormais

Des Muses le collège,

Et ton bois ne sente jamais

La flamme sacrilège.

ODE X.

A GUILLAUME DES AUTELS.

DES AUTELS, qui redoré
Le langage François,
Oye ces vers qui honoré
Mon terroir vandômois.

0 terre fortunée,
Des Muses le séjour !
Que le cours de l’année
Serène d’un beau jour !

En toy le ciel non chiche,
Prodiguant son bon-heur,
A de la borne riche
Renversé tout l’honneur.

Deux, longs tertres te ceignent,
Qui de leur flanc hardi

Les aquilons contraignent -
Et les vents du midi.

Sur l’un Gastine saincte,
Mère des demy-dieux,
Sa tête de verd peinte
Envoyé jusqu’aux cieux ;

Et sur l’autre prend vïe
Maint beau cep dont le vin
Porte bien peu d’envie
Au vignoble angevin.

Le Loir tard à la fuite
En soy s’esbanoyant,
D’eau lentement conduite
Tes champs va tournoyant ;

Et rend en prez fertile .
Le paya traversé
Par l’honneur qui distile
De son limon versé.

Bien qu’on n’y voye querre
Par flots injurieux
De quelque estrange terre
L’or tant laborieux ;

Et la gemme pechéfe ^,>’
M ftÔrient si cher
Chez toy ne soit cherchée
Par l’avare nocher.

L’Inde pourtant ne pense
Te veincre : car les dieux
D’une autre récompense
Te fortunent bien mieux

La Justice grand’èrre .,
S’enfuyant d’icy bas,
Imprima sur la terre ’
Le dernier de ses pas ;

Et s’encore à ceste heure
De l'antique saison
Quelque vertu demeure,
Tu es bien sa maison.

Bref, quelque part que j’erre,
Tant le ciel m’y soit dous,
Ce petit coin de terre,
Me rira par sus tous.

Là je veux que la Parque
Tranche mon fatal fil,

Et m’envoya en la barque
De perdurable exil ;

Là te faudra respandre
Maintes larmes parmy
Les ombres et la cendre
De Ronsard ton amy.



ODEXk

VURSORS ces roses enj^l viii
"Èh ce bon via versons ces roses,
m h îvoaal’un à l’autre, afin .#
Qu’ai œur nos tristesses encloses,
 Prenne ,’ en bpivant quelque fin.
La belle Iiose du printemps,
Aubert, âdtnonesteibs hommes

Passer joyeusement le temps,
Et pétulant q ’6 jeunes nous sommes
EshattrVla fleur de nos ans
Tout aim>i qu’elle dé fleurit,
Fa nie en une mâtiné . ;
Ainsi nôslre âge se flestrit,
Las l et en moins d’une journée
Le printemps d’un homu e périt 1

Ne vois-tu pas hier Briiiot ?’
Parlant et faisant bonne chère,

Oui las i âu|ourd«i4^«ft »0
- BVmSueu de poudr%eûj no.biqp

.Nul ne desrobe son trespas :
» fjWronWre tout en & nasse j
Boiset pauvres tombent la bas :.
Mais cependant le temps »e passe,
„ ftBseVetjeneteohantepa» !
La Rose est l’honneur d’uspourpris,.
U Rose est des Heurs là pWs belle,
Et dessus tonte» a ;le pris i
C’est pour cela que )e l’appelle
Ija«ioictâde(ljfpils.
ha Rose est le bouquet d’Amour,
ta Rose ost,lele« des Charités,
ta Rose blanchit tout autour
Au matin «M pe>4< Petile 8 ’ .
Qu’elle ompruntcdu poiuct du jour.
EsMl "en «ans elle de beau, ?
La Rose enl.hellU toutes choses,
Vôuus do Roses a la peau,
Et l’Aurore a les doigts de Roses,
Et le lrÉt le soleil nouveau. {x

Que le mien en soit couronné,
Ce m’est un l’aurier do victoire :
Sus, appelons le deux fois né [2],
Le bon père, et le faisons boire,
De cent Roses environné.







ODE XII.




Ma douce jouvence est passée,
Ma premiere force est cassée,
J’ai la dent noire et le chef blanc,
Mes nerfs sont dissous, et mes veines,
Tant j’ai le corps froid, ne sont pleines,
Que d’une eau rousse en lieu de sang.

Adieu ma lyre, adieu fillettes,
Jadis mes douces amourettes,
Adieu je sens venir ma fin :
Nul passetemps de ma jeunesse
Ne m’accompagne en la vieillesse,
Que le feu, le lict et le vin.

J’ai la teste toute estourdie
De trop d’ans et de maladie,
De tous costez le soin me mord :
Et soit que j’aille ou que je tarde,
Tousjours après moy je regarde
Si je verray venir la mort,


Qui doit, ce me semble, à toute heure
Me mener là bas, où demeure
Je ne sçay quel Pluton, qui tient
Ouvert à tous venans un antre
Où bien facilement on entre,
Mais d’où jamais on ne revient.







ODE XIII.




La mercerie que je porte,
Bertran, est bien d’une autre sorte
Que celle que l’usurier vend
Dedans ses boutiques avares,
Ou celles des Indes barbares
Qui enflent l’orgueil du Levant.

Ma douce navire immortelle
Ne se charge de drogue telle :
Et telle de moy tu n’attens,
Ou si tu l’attends tu t’abuses :
Je suis le trafiqueur des Muses,
Et de leurs biens maistres du temps.

Leur marchandise ne s’estalle
Au plus offrant dans une halle,
Leur bien en vente n’est point mis,
Et pour l’or il ne s’abandonne :
Sans plus, libéral je le donne
A qui me plaist de mes amis.


Reçoy donque ceste largesse,
Et croy que c’est une richesse
Qui par le temps ne s’use pas ;
Mais contre le temps elle dure,
Et de siècle en siècle plus dure,
Ne donne point aux vers d’appas.







ODE XIV.




Mon neveu, sui la vertu :
Le jeune homme revestu
De la science honnorable
Aux peuples en chacun lieu
Apparoist un demi-dieu
Pour son sçavoir vénérable.

Sois courtois, sois généreux,
Sois en guerre valeureux ;
Aux petit ne fais injures ;
Mais, si un grand te fait tort,
Souhaitte plustost la mort
Que d’un seul point tu l’endures.

Jamais en nulle saison
Ne cagnarde en ta maison ;
voy les terres estrangères :
Faisant service à ton roy,
Et garde tousjours la loy
Que souloient garder tes pères.


Ne sois menteur ny paillard,
Yvrongne ny babillard ;
Fay que ta jeunesse caute
Soit vieille devant le temps ;
Si bien ces vers tu entens,
Tu ne feras jamais faute.







ODE XV.




Les Muses lièrent un jour
De chaisnes de roses Amour,
Et, pour le garder, le donnèrent
Aux Grâces et à la Beauté,
Qui, voyant sa desloyauté,
Sus Parnasse l’emprisonnèrent.

Si tost que Vénus l’entendit,
Son beau ceston elle vendit
A Vulcan, pour la délivrance
De son enfant, et tout soudain,
Ayant l’argent dedans la main ;
Fit aux Muses la révérence :

Muses, déesses des chansons,
Quand il faudrait quatre rançons
Pour mon enfant, je les apporte :
Délivrez mon fils prisonnier.
Mais les Muses l’ont fait lier
D’une chaisne encore plus forte.


Courage donques, amoureux,
Vous ne serez plus langoureux :
Amour est au bout de ses ruses,
Plus n’oseroit ce faux garçon
Vous refuser quelque chanson,
Puis qu’il est prisonnier des Muses.



ODE XVI.
SUR LA MORT
DE
MARGUERITE DE FRANCE,

SOEUR DU ROY FRANÇOIS I,f.
BiEN-HKt/EBosB et chaste cendre,
Que la mort a fait descendre
Dessous l’oubly du tombeau 1
Tombeau qui vrayment enserre
Tout ce qû’avoit nostre terre
D’honneur, dé gr.âce et de beau !
Gomme les herbes fleuries
Sont les honneurs des prairies,
Et des prez les ruisseleta,
De l’orme la vigne aimée »
Des booages la ramée,
Des champs tes bleds nouvèlets ;

Ainsi tu fus, ô princesse 1
( Ainçois plustost, ô déesse 1 )
Tu fus la perle et l’honneur
Des princesses de tiostro Âge,
Soit en splendeur de lignage,
Soit en biens, soit en bon-heur 1
Il ne faut point qu’on te face
.Un sépulchre qui embrasse
Mille,termes en un rond,
Pompeux d’ouvrages antiques,
Et brave en pilliers doriques
Élevés à double front.
L’airain, le marbre et le cuivre
s Font tant seulement revivre
Ceux .qui meurent sans renom,
Et desquels la sépulture.
Presse sous mesme clôsture
Le corps, la vie et le nom.
Mais toy, dont la,renommée
Porte d’une aile’animée
Par le monde tes valeurs,
Mieux que ces poinct.e.8 superbes
Te plaisent les douces herbes, <- ’
Les fontaines et les fleurs,

Vous, pasteurs, que la Garonne
D’un demi-tour environne,
Au milieu do vos prez vers,
Faites sa tombe nouvelle,
Gravez un tableau sus elle
Du long cercle de ces vers :
Ici la Royne sommeille
Des roynes la nompareille,
Qui si doucement chanta,
C’est la Royne MAHGUKRITR,
La plus belle fleur d’élite.
Qu’onque l’Aurore enfanta.
Puis sonnez vos cornemuses,
Et menez au bal les Muses
En un cerne tout autour,
Soit aux jours de la froidure,
Ou quand la jeune verdure
Fera son nouveau retour.
Aux rais cornus de la lune
Assemblez sous la nuict brune,
Sur les bords d’un rujsselet,
Vos nymphes et VQS driades,
Donnez-luy dix mille aubades
Au doux,son du flageolet.

Tous les ans soit recouverte
De gazon sa tombe verte,
Et qu’un ruisseau murmurant,
Neuf fois recourbant ses ondes,
De neuf torches vagabondes
Aille sa tombe emmurant.
Dites à vos brebiettes :
Fuyez-vous-en, camùsettea ;
Gaignez l’ombre de ce bois ;
Ne broutez en ceste préc :
Toute l’herbe en est sacrée <
A la nymphe de Valois.
Dites qu’à tout jamais tumbt
La maune dessus sa tombe ;
Dites aux filles dû ciel :
Venez, mousches mesnagères,
Pliez vos ailea légères »
Faites icy vostre miel.
Dites-leur ; troupes mignonnes,
Que vos liqueurs seraient bonnes,
, Si leur douceur égaloit
La douceur de aa parole,
Lors que sa voix douce et molle
Plus douce que miel coutoit 1

Dites queles mains avares
N’ont pillé des lieux barbares
Telle MAAODBRITB encor :"
Qui fut par son excellence
L’Orient de nostre France,
Ses Indes et son trésor.
Ombragez d’herbes la terre,
Tapissez-la de lierre ;
Plantez un cyprès aussi ;
Et notez dedans à force,
Sur la nouailleuse escorce
De rechef ces vera ici :
Pasteurs, si quelqu’un souhète
D’estre fait nouveau poète,
Dorme au frais de ces rameaux :
Il le sera sans qu’il ronge
Le laurier, ou qu’il se plonge
Sous l’eau des tertres jumeaux.
Semez après mille roses,
Mille fleurettes descloses,
Versez du miel et du laict ;
Et, pour annuel office,
Respandcz en sacrifice
Le sang d’un blanc aignelet.

Faites encore à ta gloire,
Pour en fcster la mémoire,
Mille jeux et mille fsbâts :
Vostre royne samcte et grande
Du haut du cieivous le commande :
Pasteurs, n’y faillezdonc pas.
Iô, 16, MÀRGOBRITB,
Soit que ton esprit habite
Sur la nue, ou dans lc9 champs
Que le long oubli couronne,
6y ma lyre qui te sonne,
Et favorise mes chants.

ODE XVII.
AU ROY HENRY,

JB te veux bastir unepçle,
La maçonnant à]a mode
De tes palais honorez,
Qui pour parade ont l’entrée
Et de porfire accoustrée.
Et de hauts piliers dorez ;.
Afin que le front de l’œuvre -
Du premier regard descçeuvre
Tous les trésors du dedans.
Je veux peindre en telle sorte
Tes vertus dessur la porte
Merveille des regardans.
Sur deux termes de mémoire
Je veux graver la victoire
Dont l’Anglois fut combatu,

Et veux encor y portraire
Les batailles de ton père,
Soustenu deta vertu.
Lorsque ton jeune courage
S’opposa contre la rage
De l’empereur despité,
 Se ventant d’avoir la foudre
Dont il briserait en poudre
Paris, ta grande cité.
Le conseil et la vaillance,
Par une égale balance 1,
Toujours Veillent à l’entpur
Des affaires qui Sont’pleines
D^tjn labyrinthe de peines,
» S%ntresuivan8 à leur tour.

i Ce que la faveur céltfte
Par toy nous rend manifeste,
Comme n’ayant desdaigné,
D%ès ta première jeunesse/’’
De conseil et de prouesse
Toujours estre accompagné,

Aussi, prince, ta main forte
A fait voir en mainte sorte

L’impuissance d’éviter
Les efforts de ton armée,
Quand ta colère,enflammée
Justement Veut s’irriter.
Des’Sœurs la plus ancienne
Sur la roche thespienne i
Dont je suis le citoyen,
Me garde une voix hardie,
Afin^que brave je die
L’autheûr de ton sangtroyen.
De celle aux peuples estranges
Je spnneray tes louanges,
Lorsque ton bras belliqUeur
Aura foudroyé le monde,
Et que Thétis de son onde
Te confessera Vainqueur.
Les Muses ont à leur corde
Deux tons divers t l’un s’accorde
Aux trompettes des grands rois ;
L’autre,plus bas, ne s’allie ’
Qu’au luth mignard de Thalie,,
Touché doucement des dois.
De ce bas ton je te chante

Maintenant, et si me vante
De ne sonner jamais roy
Qui en bonté te ressemble,
Ne prince qui soit ensemble
Si preux et sçavant que toy.
Sus donc, FHANCB, ouvre la bouche
Au son du luth que je touche :
Dy que le ciel t’a donné
Un roy dispos à combattre, t
Et prompt par les lois d’abattre
Le péché désordonné.
Et toy, vendomdisolyre,
Mieux que devant faut eslire
Un vers pour te marier±
Afin que tu face croire
Que véritable est la gloire
Qu’on t’a voulu dédier.
Tu resjouys nostre prince,
Tu contentes sa province,
Et mille furent espris
De contrefaire ta grâce,"
, Et, suivansfa mesmc trace,
Ont voulu gaigner le prix.

Mais, ô Phébus 1 authorise
Mon chant et le favorise,
Qui ose entonner le loz
De ce grapd rpy qui^tfhonore,
Et ses beaux blasons décore
De l’arc qui charge ton dos.
Et fay cant que sa bautesse,
Daigne voir ma petitesse,
Qui vient des rives du Loir
Criant sa forceet justice,
Afin que l’âgé qui glisse,
Ne les mette à nonchaloir ;
Et qui doit chanter la gloire
De sa future victoire,
S’elle advient) car, en tout lieu,
De la chose non tissue
L’heureuse fin et l’issue
Se cache en la main de Dieu.




DISCOURS.

DISCOURS.


A CHARLES IX.

SIHB, ce n’est pas tout que d’estro roy de France,
Il faut que lavertu honore vostre enfance. .
Un roy, sans la vertu, porte le sceptre en vain,
Qui ne luy sert sinon d’un fardeau dans la main.
On conte que Thétis, la fètnme de Pelée,
Après avoir la peau de soii eiifant brùslée,
Pour le rendre immortel, le prit en son giron,
Et de(nu]t l ?0nporta dans l’antre de CJhlfon ’
Ghiron, noblèjcentaure, afin de» ;luj ap^èndrÔJ-
Les pluSrares vertus dès sa jeunesse tendre,
Et de solence et d’art son.Achille honorer : x
Un roy, pour estre grand, ne doit rien ignorer.
Il ne doit seulement sçavoir l’art de la guerre,
De garder lea cités ou les ruer parterre ;
Car lea prinoea mieux nés n’éé|iment leur vertu

Procéder ny de sang ny de glaive pointu,
Ny de harnois ferrés qui les peuples étonnent,
Mais parles beaux mestiers que les Muses nous donnent.
Quand les Muses, qui sont filles de Jupiter,
fôont les roya. sont issus, les rbys daignent chanter,
Elles les font marcher en toute révérence,
Loin de leur majesté banissant l’ignorance ;
Et leur sage leçon leur apprend à sçavoir
Juger de leurs sujets seulement à les voir.
Telle science açut le jeune prince Achille ;
Puis sçavant et vaillant fit. trébucher Troïlle
Sur le champ phrygien, et fit mourir encor
Devant le mur troyen le magnanime Hector ;
Il tua Sarpedon, tua Pentasilée,
Et par luy la cité d’Ilion fut bruslée.
Connoiasez Phonneste homme humblement revestu,

Et discernez le vice imitant la vertu ;
Puis sondez vostre cœur, pour en vertus acoroistre.
Il faut, dit Apollon, soy-mesme se connoistre ;
Celuy qui se connoist est seul maistre d^.soy,
Et sans avoir royaume il est vrayment un roy.
Commencez donc ainsi ; puis si-tost que par l’âge
Vous serez homme fait de corps et de courage,

Il Faudra de’ vous-mesme apprendre à commander,
A ouïr vos sujets, les voir, et demander,
Les connoistre par nom, et leur faite justice>
Honorer la vertu, et corriger le vice.
Mal-heureux sont les roys qui fondent leur appui
Sur l’aide d’un commis l qui par les yeux d’autruy
Voyant l’état du peuple, eritendcnt par l’oreille t y
D’un flatteur mensonger qui leur conte merveille 1
Aussi, pour estre roy, vous ne devez penser
Vouloir, comme un tyran, vos sujets offenser :
Ainsi que nostre corps vostre corpfc est de boue.
Des petits et des grands la fortune se joue :
Tous les regrets mondains se font et se défont,
Et au gré de fortune ils viennent et s’en vont,
Et ne durent non plus qu’une flamme allumée,
Qui soudain est éprise et soudain consumée.
Or, Sire, imitez Dieu, lequel vous a donné
Le sceptre, et vous a fait un grand roy couronné
Faites miséricorde à celuy qui supplie ;
Punissez l’orgueilleux qui s’arme en sa folie ;
Ne poussez par faveur un homme en dignité, ’
Mais choisissez celuy qui l’aura mérité, :
Ne baillez, pour argent, ny états ny offices ;
Ne donnez au hasard les vaoans bénéfices ;

Ne souffrez près de vous hy flatteurs ny vanteurs.
Fuyez ces plaisans fous qui ne sont que menteurs,
Et n’endurez jamais que les langues légères
Médisent des seigneurs des terres estrangères.
Ne soyez point moqueur ny trop haut à la main,
Vous souvenant toujours que vous estes humain ;
Ayez autour de vous personnes vénérables,
Et les oyez parler volontiers à vos tables.
Soyez leur auditeur, comme fut votre àyeul,
Ce grand François qui vit encores au cercueil.
Ne souffrez que les grands blessent le populaire ;
Ne souffrez que le peuple aux grands puisse déplaire ;
Gouvernez vostre argent par sagesse et raison :
Le prince qui ne peut gouverner sa maison,
Sa femme, ses enfanta et son bien domestique.,
Ne saurait gouverner une grand’république.

Pensez long-temps avant que faire aucuns édits ;
Mais si-tost qu’ils seront devant le peuple dits,
Qu’ils soient pour tout jamais d’invincible puissance ;
Autrement vos décrets sentiraient leur enfance.’
Ne vous montrez jamais pompeusement vestu ;
L’habillement des roys est la seule vertu :
Que vostre corps reluise en vertus glorieuses,
Non par habits chargés de pierres précieuses.

D’amis plus que d’argent monstrez-vous désireux :
Les princes sans amis sont tousjburs malheureux ;
Aimez les gens dé bien, ayant tousjours envie
De ressembler à ceux qui sont de bonne vie.
Punissez les malins et les séditieux :
Ne soyez point-chagrin, dçspit ny furieux,
Mais honneste et gaillard, portant sur le visage
De vostre gentille âme un gentil témoignage.
Or, Sire, pour autant que nul n’a le pouvoir
De chastier les roys qui font mal leur devoir,
Corrigez-vous vous-niésme, afin que la justice
De Dieu qui est plus grand, vos fautes ne punisse. ’
Je di ce puissant Dieu dont la force est partout,
Qui conduit l’univers de l’un à l’autre bout,
Et fait à tous humains ses justices égales,
Autant aux laboureurs qu’aux personnes royales.
Lequel nous supplions vous tenir en sa loy,
Et vous aimer autant qu’il fit David son roy,
Et rendre comme à luy vostre sceptre tranquille ;
Sans la faveur de Dieu, la force est inutile.

A CATHERINE DE MÉDICIS.
PROMESSE.

C’ESTÛÏÏ au point du jour les songé» certains
D’un faux imaginer n’abusent les humains,
Par là pojpt# de corne entrez en nos pensées,
Des labcurl journaliers débiles et lassées,
Songes qui, s^ns tromper par une vanité,
Dessous un voîlc obscur monstrent là vérité.
Ainsy qua j& ^om^Js, ddhnant re|os à l’amc,
En songFm’appàrdt l’image d^unedanie
Qui monsfroir à son jrort n’estré point de bas lieu,
Ains sembloit, à la voir, sœur ou femme d’un dieu ;
Ses cheveux cstoient beaux., et lès traits de sa face
Monstroient diversement je ne scay quelle grâce
Qui dontoit les plus fiers, et d’un tour de ses yeux
Euat appaisô la mer et seréné les cieux. }

Elle.portoit au front une majesté sainte,
Sa bouche on souriant de roses cstoit peinte :
Elle, es toit vénérable, et quand elle parloit
Un parler emmiellé de saj^yre couloit ;
Elle avoit le sein beau, latalllo droite et belle ;
Et, soit qu’elle marehast, soit qu’on approchas d’elle,
Soit riant, soit parlant, soit en mouvant le pas,
Devisant, discourant, elle’avait des apas,
Dea rets, des hameçons, et de la glu pour prendre
Les crédules esprits qui la voulaient attendre :
Car on no peut fuyr, si tost qu’on l’aperçoit,
Que de son doux attrait prisonnier on ne soit :
Tant elle a|^ moyens, d’engins et de manières
Pour captiver à soy les âmes prisonnières !
Sa robe estoit dorée à boutçtos par devant,
Elle avoit en ses mains des ballons pleins de vqnt,
Des sacs pleins dq fumée, et dp bouteilles pleines
D’honneurs et de faveurs, et de paroles, vaines :
Si quelque homme advisé lés" cassait dç la jnain,
En lieu d’un ferme corps n’en sôt^pit que du y^in,
Telle oiilleufe se void es torrens des, vallées >
Quand le dos escumeux des ondes enîpqllées
S’enflent dessous la pluye eoboHteiUes qui font
Une monstre d’un rien» pute en rien>se deffont.
Autour de ceste nymphe erroit une grand’ bande

Qui d’un bruit importun mille choses demande}
Seigneurs, soldats, marchans, courtisans, mariniers)
Les uns vont les premiers, les autres les derniers,
Selon le bon, visage et selon la caresse
Que leur fait en riant cette bravo déesse ;
Elle allâicte un chacun d’espérance,et pourtant
Sans estre contenté, chacun s’en va content ;
Elle donne à ceux-ci tan^st une accolade,
Tantost uni clin de teste,’et tantost Une œillade ; ^
Aux autres elle donné et faveurs et honneurs,
Et de petits 1 valets en fait de grands seigneurs.
A son co8tè pendille une grande escarcelle
Large, profortdief, creuse, où ceste jlamoiselle
Descouvroit sa boutique et en monstroit le front
Tout riche d’apparence,à la façon que font
Les marchans plus rusés, afin qu’on eust envie,
Voyan| ; l’oiùbre du bien, de luy sacrer là vie.N
Dedans césfe, escarcelle estoienj les éveschez ;
Abbayes, priéuréz, marquisats et duchez.y -
Comfë|’, goùvérifêMienS^ pensions ; et «ans ordre
Pendoit au fond du sac Saint-Micrjel et son-drdreT,
Crédits, faveurs y honneursy estais petits et hauts,
Gonnestabies et pairs, mareschaux, àdmiraux,,
Chanceliers, presidens, et autre m ni nt office
Qu’elle promet afin qu’on luy face semée/

Tous les peuples estolent envieux et ardans
D’empoigner l’escarcelle et de fouiller dedans ;
Admiroient son enfleure, et avoient l’âme esmeuo
D’extrême ambition si tost qu’ils l’avoient veue,
Ils ne pensoient qu’en elle, et sans plusieurs desseins
Estoient de la surprendre et d’y mettre les mains ;
Et pour ce ils accouraient autour de l’escarcelle
Gomme guespéS autour d’une grappe nouvelle :
Quand quelqu’un murmuroit, la dame l’appaisoit,
Car de sa gibecière’un leurre elle faisoit,
Qu’elle monatroit au peuple,^t com me légère,
Aux uns estoit marastre, aux autres tstoit mère. v
L’un devenoit content sans attendre qu’un jour,
L’autre attendoit vingt ans ( misérable séjour),
. L’autre dix, l’autre cinq, puis, aU lieu d’Un office,
Estât ou pension, remboursoit leur service
Ou bien d’un Aliénait, ou bien,It m’en souvient ;
Mais telle souvenance eh souvenir ne vient.

Le peuple ce pendant soUfiloit à grossebaleine,
Qui suant, et pressant, et courant,mettoitpeine
De çoùrtizer^fi Nymphe, et d ?teéo^u|^dônté,
Sans craindre le travail luy pendoit m côsté.

En pompe devant ellé^éstoit dame fortune, # ’
Qui, sourde, aveuglé>sotte^et|ans raison aucuney
Par le mi lieu du peu pKe à l’a v%n ;tçre al lojt,

Abaissant et haussant tous ceux qu’elle voulpit,
Et folle et variable, et pleine de malice,
Mesprisoit la vertu, et chérissoit le vice.
Au bruit do telle gent, qui murmuroit plus haut
Qu’un grand torrent d’hyver, je m’esveille en sursaut,
Et, voyant près mon lict une dame’Si belle,
Je m’enquicrs de son nom, et devisé àveo elle :’
Déesse, approche- toy, conte -m oy tavertu, ^
D’où es-tu ? d’où Yiensjj|u î et où te Jogeivfcuî
A voir tîmt seulement ta brave contenance,
D’un paùvro laboureur tu n’as pris ta naissance ;
Tes mains, ton front, ta facéy et tes yeux ne sont pas
Semblables aux mortels qui naissent ici-bas.
Ainsi je luy demtmde, et ainsi la déesse
Me féspond à 3on tour ; Atoi, je^uis Promesse
Dent le pqiiypir hautain, superbe et spacieux -
Gomi9jajp,^pir la merV en la ferre e^aijx oâeux i >
La trç^l^jlVtu vojs inç s|i|t à la par-oje,» ;
Et, poUrtm petit mot qqi de n\a ^puche vpl«,
Je suis crainte et servie, et si puis esbranler ;
Le cœur des plus cônstans m’ayant’ ouy parler :
J’hàbilé ces palais et ces mâigons’roylles,
Je loge en ces chasteaux^ej eïbçqé grandes salles .
Qui ont les soliveaux afpntel etdorez,

Surjerbes en piliers de matbro élabourez ;
Les rois, les empereurs, les seigneurs et les princes
Ne peuvent rien sans moy : je garde leurs provinces,
Je flatte leurs sujets ; et, puissante, je fais
La guerre quand je veux, les trêves et la paix 7 ;
Je détruy les cités, je perds les républiques,
Je corromps la justice et les loix politiques ;
Je fay ce que je veux, tout tremble dessous moy,
Et ma seule parole est plus forte qu’un rôy.
Le soldat pour moy seule abandonne ta. vie,
Celle du marinier des ondes est ravie,
Flottant à mon service ; et tout homme s ça Vaut,
Pour penser m’acquérir, met la plume en avant.
Le barbu philosophe en son cœur me désire,
Le théologien en ma faveur respire,
Le poëte est à moy, à moy l’historien,
L’architecte et le peintre, et le musicien.
L’advoçat en mon nom preste su conscience ;
Le brave courtisan se détruit de dépense,
Le spt prote notaire ioy vient poi|jr> m’a voir,
Mesme les cardinaux sont joyeu deme voir ;
Le président, amy de là loy plus sévère,
Le grave conseiller m’estime et me révèrèi,

J’ay tous jours au cpstè pendu quelque impôrtuii,
Jç hé chasse personne, et retiens un ohacuny " ;n j

Non pas également ; car les uns je colloque
Aux suprêmes honneurs, des autres je me mooque :
Joies tiens en suspens ; puis, quand ils sont grisons,
Mourir je les renvoyé auprès de leurs tisons :
Les autres finement je déçcy d’une ruse,
Les autres doucement je pipe d’une excuse ;
Je flatte en commandant, et tellement je sçay
Mesler bien à propos le faux avec le vray,
Que, paissant un chacun d’une vaine espérance,
Chacun est asseuré sans avoir àsseurance.
Or, si tu veux me suivrez et venir de ma part,
Je n’usërày vers toy dèrràude ny de fard,
Je te tièhdrày parole, et ailras en peu d’heure
Comme ççux jjye tu vois la fortune meilleure :
T il es trop écolier : laisse tout et me siiy, v
Et deviens habile homme à l’exemple d’autruy. "
3 e suis, je n’en mens point, bien aise quafrd je trol&pé
Cesfardéscourtisansenflés de tïpjixîépompe, ’V
Qui toujours importuns à mes oreilles sont ;
Mais, honteuse y je^rte une vergongUe au frôpt ?
Quand il me faut trorrîpçr par trop d’ingratitude’
Ou les hommes de guerre, ou les homrneô/d’étude ;
Les uns gardent le sceptre, et lé^autrèa^es rois ;r
Eternisentl’honneur par une docte vois :
Je craies plu s les derniers, (^’autant que blanche ou noire
IlSÎ0rtt^omme il leur ptait, des.homnies la méritoire ; 1

J’ay tousjours bon vouloir, mais tousjours je ne puis
Gontenter un chacun, tant quelquefois je suis
D’affaires accablée ; et alors, comme sage,
Je me sers au besoin d’un gracieux langage,
Pour retenir les cœurs des sujets ; autrement
Je perdrois mon crédit en un petit moment.
La- parole, Ronsard, est la seule magie : -
L’âme par la parole est conduite et régie ;
Eto’est le seul moyen qui mon nom fait vainqueur»
Gar tousjours la parole est maistresse du cœur.
Dieu mesme, qui tout peut, ne sçauroit jamais faire
Que sa volonté puisse à tous hommes complaire :
L’un désire la pluye, et l’autre le beau temps,
Et jamais ici ba3 on ne les vôid.côntens :
Mais une heure à la fin accomplit toutes choses ;
Tousjours une saison ne produit pas les roses,
\ Et de tous les hyrnainsle sort n’est pas égal, "
Il faut l’un aprjis l’autre endurer bien et mal :,
Et l’homme qui se deult d’une telle àvanture
, l’écho contre les lois du ciel et dé nature.
Ainsi dho\t Promesse ; et. je lUy respondi : .
^Oifyisage effronté, impudent et hardi 1 ’V
Aj)rèj m’avoiivtrompé quinze ans sans récompense
De tarit 1 de beau labeurs dont j’honore là France,

Me veux-tu re-trompor ? Va-t’en, je te promots
Par mon sainct Apollon de ne t’aimcr jamais :
Ge n’est pas d’aujoiird’huy que ton fard je découvre.
Je t’ay mille fois veue en ces salles du Louvre,
Et tu m’as mille fois, par ton langage beau,
Pipé à Saint-Germain et à Fontainebleau,
Et en ces grand’s maisons superbes et royales,
Où jamais on no Voit les promesses loyales. - :
Pour ce va»t’en d’ici, câi\ je te hay plus fort
( Et certes à bon droit ) que jo ne hay la mort.
Tu as, oomirie une ingrate impudente et rusée
De tes apas trompeurs ma jeunesse abusée :
Tu m’as nourri d’espoirs, tu m’as fait asseurer, ;
Tu m’as fait espérer^ pour me désespérer.
De toy, cruelle, ingrate y et digne de martyre,
Qui me donnes la baye, et ne t’en fais que rire,
Tu ne gardes jamais ny parole ny foy ;
Ce n’est que’pipericet mensonge que toy,
Qtfë fard, que vanité, et, pour les cœurs attraire,
Tu penses d’une sorte » et parlea.au contraire.
Tu as à ton service un tas de courtisans,
De moqueurs, de flatteurs, de menteurs, de plaîsans,
Tes valets ëhontez, qui sont faits à ta guise :
L’un en.faisant le fin toutes choses déguise,
L’autre-fait l’entendu, et l’autre le rusé i > : ..$ < l
Ainsi l’homme de bien est tousjours abusé. . ^
Mal-heureyxest oeluy qui te suit, pour se faire

Le jouet de ta fraude, et fable du vulgaire.
Tant s’on faut que jo vueille k tes loix me ranger,
Que je ne vouqrois pas deux heures te loger,
Ny voir ny caresser. Sors d’ici, piperesse :
Tu portes à grand tort l’état d’une déesse.
Ainsi tout furieux la nymphe je tançois, .
Quand elle me rospond que j’estoisun françois»
Inconstant et léger, etvraymeht un poète,
Qui a le cerveau creux et la teste mal faite. .
Il faut, ce me disoit, corrompre ton destin,
Changer ton naturel, te lever au matin,
Te coucher à mi-nuict, et apprendre a te taire,
Et qui plus est, Ronsar à n’estre volontaire.
Il faut les grands seigneurs courtiser et chercher,
Yenir à leur lever, venir à leur coucher,
Se trouver à leur table, et discourir un conte,
Estre bon importun, et n’avoir point honte.
Voilà le vray ojho^mn que tu 4ois retenir, v
Situ veux prqmptementauxjio.nueùrs parvenir,
Et non faire des vers, ou jouer’sur la lyre ;
Ce sont pauvres mestiers dopt on ne fait que rire.
Au temps deorois passés j ?avois le front tfcenteur,
Le parler d’un trompeur, les yeux d’un affronteur.
Maintenant je suis ferme et pleine d’asseurarîce :

Gar aujourd’huy la royne a toute ma puissance ;
Elle aie cœur entier) magnanime et,hautaiu,
Et sa seule parole èst.\w arrêt certain ;
Sa bouche est un oracle, et sa voix, prononcée
Gomme celle d’un dieu, ne dément sa pensée ;
Avant que de promettre, elle songe long-temps ;
Après avoir prbruis ses 1 propos sont constans,
Et Pimpcîrtunité ïfôla sçauroit combattre ;
Car de prd ;mettr^ :àidèùx , ou à trois ou à quatre ?
C’est signo d’inconstance, et le cœur généreux
Ne doit jamais promettre un mesme bien à deux.
Ceste royne, de biens et d’honneurs couronnée,
Ne veut comme autrefois se voir importunée, .
Ou que par là prière on forô^son plaisir :
Sa providence veut cl le-mesme choisir x
Les lidmmes vertueux,^t en crédit les mettre,
Les-faisant bienheureux ayant queleur pronïetlre :
Et c’est le vrây iuoVe^f d’avoir des serviteurs £ ’v .
Et non pas d’avancer des 80tsny de s flatteurs,
Quispht^toujr^e^o’is’.’.élëVés’eçiia’torte
Qu’un marmouzet tffljjftr, qui rechignant sùppôrlte,
Ce ;£eiublè^ to’ût le fais &une voûte et’cojifliîen
Qu’il semble tout portWj, son dos ne pOrte rien :
U ne faitjfûe la naine, ^ifeeux d’ouvette gueulé^
La toute(Je sôn4poidi ;so porto toutes seule. v^

Or, si la Muse a fait enfanter ton cerveau,
Estreine sa grandeur d’un ouvrage nouveau ;
Et tout ainsi qu’on void en mieux changer l’année,
Tu pourras voir changer en mieux ta destinée.

Ainsi disait Promesse, et bien loin de mes yeux,
S’enfuyant de mon lict, se perdit dans les cieux.



HARANGUE
DU DUC DE GUISE
AUX SOLDATS DR MKTZ, LE JOUR DR I/ASSAUT.

Sus, courage, soldats !... Imitez vos ayeux :
Encore Dieu nou3 aime, encore tfieu ses yeux
N’a détourné de nous ny denostre entreprise, ^
Ainçois plus que devant la Gaule favorise :
La Gaule il favorise et favorisera .^J& ? :
Tant que nostro bon roy son gouverneur sera J^HL
Doncques ne craignez pas tel peuple de gendarmés ;
Mais, chacun se fiant plus en Dieu qu’en ses armes,
Droit oppose sa pique au devant du guerrier
Qui viendra sur la brèche au’.combat le ; premier 1 ^
Chacun de vous s’arrange en bon ordre en" sa place,
Et, prodiguant sa vie, après la mort la fasse
Plus claire que le jour 1 "Vous n’estes pas, soldars f
’ Ignorâns de garder là^brêche des rentipars,,K
Et les mura assiégés d’une effroyable bande ; ’,

Encore il vous souvient des murs de la Mirandc
Et de ceux-là de Parme » et vous souvient aussi
Dé ceux-là de Péronne et ceux de Landreci :
Où tous vos ennemis qui vos forces tentèrent,
Rien, sinon deshonneur, chez eux ne remportèrent.
Nul n’aura par nos mains récompense ny prix,
Si son lieu le premier sur la brèche il n’a pris :
Fust-il beau comme un ange, du pardessus la trope
Apparust-il horrible en un corps de cyclope ;
Sur^vontast-il au cours le vent thréicicn, -
Et de riches.trésors le grand roy phrygien,
Eust-il le bras de Mars, la langue de Mercure,
Et se fust tout le ciel et toute la nature
Empeschéz pour lé faire accompli.en tout point,
S’il n’est brave au combat je ne l’estime point.
Nqn, je n’ignore pas qu’une belle victoire,
D’àg^en ftgfë coulant, jn’ét.ernisé la gîSjre
Des hommes combattans soient jeunes ou soient vieux,
Et, de tèrre’ :enlevez, ne les envoie aux cieux ;
Mais certes Enyon la guerrière déesse. ’
Gënt fpisiplus quelles vieux estfme un,e jeunesse
Qdjbrusle de coniblttre, etvqui në^ait éiîcôr
A î’entour du menton que jaunir d’Un poil d’or. .
Geste jeunesse ! ’, mordarit ;ses lèvres d’ire,
Et ? grlrVçàntÛé^fitreurj’à so^mesrlfe s’irîspire ’
Une âme Valeureuse, et sent dédans 1b cœur

Je ne sçay quel effort qui desdaigne la peur.
Cette jeunesse-là, tousjours brave, s’essaye
De se voir entrouvrir l’estpmac d’une playe,
Combattant la première, et mieux voudroit se voir
Mourir de mille morts qu’au dos la recevoir.
C’est vergogne de voir couché dans la poussière
Un jeune homme fuyant, et navré par derrière,
’Ayant le dos béant d’ulcères apparens 1
Geluy vrayment honnit ses fils et ses parens,
Longue fable,du peuple, et la cruelle parque
Passe son nom et luy dans une même barque.
Mais celuy qui premier s’opposànt à l’effort
Des vaillans ennemis, meurt d’une belle mort,
Tenant encore au poing sa picque vengeresse ;
A l’heure qu’on J’enterre, une dolente presse,
Chantant du trépassé la gloire et les valeurs,
Reschauffc e corps froid d’une tiède eau de pleurs.
Si quelqu’un de la troupe en combattant évite
La mort cent fois cherchée, et qu’ensemble il incite
Son prochain compagnon à choquer vivement,
Ou vrayment à mourir l’arme au poing bravement ;
Le peuple dans la rue honorera sa face,
Et venant au sénat, chacun luy fera place, ’
L’honorant comme un Dieu, et n’aura son pareil,
Premier en la bataille, et premier au conseil.

Le couard au contraire, enlaidy d’une honte,
Ne sera rien sinon un populaire conte,
Et peut estre banny de son païs natif,
Pour sa couardeté, vagabond, fugitif,
Portant ses fils au col, d’huis en huis ira querre
Son misérable pain en quelque estrange terre,
Et de haillons vestu, et privé de bonheur,
N’osera plus hanter les gens dignes d’honneur ;
Et sa race à jamais, fust-elle décorée
De noble bisayeux, sera deshonorée.

Pour ce, faites-vous preux : bien qu’ soit ordonné
Du naturel destin que tout ce qui est né
Vestu d’os et de nerfs, soit quelque jour la proye
De la mort mange-tout, et que, mesmes à Troye
Achille et Sarpédon, enfans de dieux, n’ont pas,
Non plus que fit Thersite, évité le trespas.

Mourons, amis, mourons ! Il vaut mieux, pour défendre
Nous et nostre païs l’ame vaillante rendre,
L’âme vaillante rendre au dessus du rempart,
D’un grand coup de canon faussez de part en part,
Ou d’un grand coup de pique accourcir nostre vie,
Que languir vieux au lit, mattez de maladie.

Courage donc, soldats ! Ne craignez point la mort !
La mort ne peut tuer l’homme vaillant et fort ;

Lr. mort tant seulement par les Combats vient mordre
Je ne scay quels couards qdi û’osent tenir ordre.
Tenez donques bon ordre 9 et gardez vostre rang,
Pressez l’un contre l’autre, et collez flanc à flanc,
Pied contre pied fichez, et teste contre teste,
Bataillez bravement, et crestc contre creste :
Tienne le canonnier le canon comme il faut
Droitement contre ceux qui viendront à l’assaut ; "
Bref, que chacun de vous à son état regarde,
Le hallebardier tienne au poing sa hallebarde,
Sa pique le piquier, et le haqueMitier
Couché dessus le ventre, exerce son mestier.
Orj si quelqu’un de vous m’aperçoit le visage
Tant soit pâle de peur, ou faillir de courage,
Je ne veux qu’en flattant il me vienne excuser ;
Ains, je luy veux donner ediigé de m’accuser.
(Ce que n’advienne, 6 Dieu 1 que l’un de vous me facel)
Car je ne veux icy, non non I tenir la place
D’un prince seulement, mais d’un simple soldait,
Couché tout le premier sur le front du rempart.

A CHARLES
CARDINAL DE LORRAINE.
JUSTICE.

DIEU fit naistre Justice en l’âged’or çà bas,
Quand le peuple innocent encor ne vivoit pas
Comme il fait en péché, et quand le vice encore
N’avait passé les borda de la boite à Pandore ;
’Quand ces mots tien et mien eu usage n’estoient,
Et quand les laboureurs du soo ne tourmentoient
Ulcérant par sillons, les entrailles encloses
Des champs,qui produisaient de leur gré toutes choses ;
Et quand les mariniers ne pâlissoient encor
Sur le dos de Téthys pour amasser de l’or.
Geste Justice adonc, bien qu’elle fust déesse,
S’apparoissoit au peuple au milieu de la presse,
Et en les caressant, les assembloît le jour, N

Au milieu d’une rue, ou dans un carrefour,
Les preschant et priant d’éviter la malice,
Et de garder entre eux une saincte police ;
Fuyr procès, débats, querelle $ inimitié,
Et d’aimer charité, paix, concorde et pitié.
La loy n’éstoit encor en airain engiravée,
Et le juge n’avoit sa chaire encor levée
Haute dans un palais ; et debout au parquet,
Encores ne vendoit l’advocat son caquet
Pour damner l’innocent et sauver le coupable.
Cette seule déesse au peuple vénérable
Les faisoit gens de bien, et, sans aucune peur,
Des lois leur engravoit l’équité dans le cœur,
Qu’ils gardoient de leur gré ; mais toute chose passe,
Et rien ferme no dure en oeste terre.basse
Si tost que la malice ail monde eut commencé
Son trac, t que jà l’or se monstroit effacé.
Pâlissant en argent sa teinture première,
Plus Justice n’éstoit aux hommes familière
Comme elle souloit estre, et ne vouloit hanter
Le peuple qui deejà tendôit à se gaster,
Et plus visiblement le jour parmy la rue
Les hommes ne preschpit : mais vestant une nue,
Hurlante en piteux cris, son visage voila,’
Et bien loing des citez es forests «’envola ;

Car elle desdaignoit d’estre icy bas suivie
Des hommes forlignans de leur première vie.
Aussi tpst que la nuiçtles ombres amenôit,
Elle quittoit les bois, et pleurante venoit
Crier sur le sommet des villes les plus hautes,
Pour effroyer le peuple et reprendre ses fautes »
Tousjours le menaçant qu’il ne la yerroit plus,
Et qu’elle s’en irolt à son père là sus.
a L’œil de Dieu,ce disoit, toutes choses regarde,
» Il voit tout, il sait tout, et sur tout il prend garde ;
» Il sera courroucé de quoy vous me chassez :
oPour ce repentez-vous de vos péchez passez : x
»I1 vous, fera pardon, il est Dieu débonnaire,
» Et comme les humains ne tient p assa colère :
» Sinon, de pis en pis, au feste parviendrez -
» De tout vice e^écrab^e, fit puis vous apprendrez
P Après le chastiment de vos âmes mesebantès,
o Combien les mains de)Dieu acmt dures et tranchantes.
Ainsi toute la nuict la Jusjtice crioit
Sur le haut des citez, qui le peuple effroyoit,
Et leur faisoit trembler le cœur en la poitrine,
Craignant de leurs péchez la vengeance divine.
Mais ce peuple mourut ; et après luy nasquit
Un autre de son sang qui plus mçschànt vesquit,

Lors le siècle de fer régna par tout ; le monde,
Et l’Or que despiteux de la fosse profonde
Ici haut envoya lès Furies, à fin
De pressurer au cœur des hommes leur venin.
Adonc fraude et procès envahirent la terre,
Poison, rancœur, débat, et l’homicide guerre,
Qui, faisant craqueter le fer entre ses mains,
Mardi oit pesantement sur le chef des humains,
Et tranchoit sous l’acier de sa hache meurtrière
Des vieux siècles passez la concorde première.
Ce que voyant Justice, ardente de.fureur,
Contre le meschant peuple empoisonné d’erreur,
Qui, pour suivre discord, rompoit les lois tranquilles,
Vint ericores de nuict se ^ anter sur les villes :
OU plus, comme devant, le peuple ne pria,
Mais d’une horrible voix hurlante s’escria
Si effroyablement que les murs et les places "
Et les maisons trembloient au bruit de ses menaces.
«Meschant peuple avorton, disoit-elle, est-ce ainsi
«Qu’à moy fille de Dieu tu rends un grand-merci
 De t’a voir si long-temps couvé dessous nies ailes,
»Te nourrissant du laict de mes propres mammelles ?
» Je m’envole de terre, adieu, meschant, adieu ;
» Adieu, peuple maudit ; je t’assculre que Dieu
«Vengera mon départ d’une horrible tempeste.

oQue jà desjà son bras eslancc sur ta teste.
 Las l où tu soulois vivre en repos plantureux,
»Tu vivras désormais en travailjtoalheureux ;
» Il faudra que les bœufs aux champs tu aiguillonnes,
»Et que du soc aigu la terre tu sillonnes,
»Et que soir et matin le labeur de ta main
» Nourrisse par sueur ta misérable faim :
«Pour la punition de tes fautes malhies
«Les champs rie produiront que ronces et qu’espines :
»Le printemps qui souloit te rire tous les jours,
» Se changeant en hy ver perdra son premier cours,
» Et sera départi en vapeurs chaleureuses,
» Qui halleront ton corps de fiâmes douloureuses,
»En frimas et en pluye et en glace qui doit
» Faire transir bien tost ton pauvre corps de froid.
»Ton chef deviendra blanc en la fleur de jeunesse,
»Et jamais n’atteindras les bornes de vieillesse,
» Comme ne méritant par ton faict vicieux
«De jouir longuement de la clarté des cieux.
» Si peu que tu vivras tu vivras en moleste,
»Et tousjours une fièvre, un catarre, une peste
» Te suivront sans parler venans tous à la fois :
» Dieu les faisant muets desrobcra leur vois,
» Afin que sans mot dire ils te happent à l’heure
» Que tu estimeras ta vie estre plus séure.
» Qui pis est, indigence et la famine aussi

 Hostes de ton hostel, te donneront souci.
» Dieu te fera mourir au milieu des bataille»
» Accablé l’un sur l’autre, et fera les murailles
» De tes grandes citez dessous terre abysmer,
o Et la foudre perdra tes navires en mer.
» Si le peuple m’eust creue, il eust sans nulle peine
» Heureusement franchi ceste carrière humaine,
»Et fust mort tout ainsi que ceux à qui les yeux
» S’endorment dans le hot d’un sommeil gracieux :
«Mais il vivra toujours en douleur asservie’,
’ » Fraudé des passetemps et des biens de la vie :
«Puis à la fin la mort entouraient et en deuil
«Dans un lict angoisseux luy viendra fermer l’œil ;
» Qui plus est, ce grand Dieu qui de son cœur a cure,
» En voira ses démons couverts de nue obscure
» Par le monde cspier les vicieux, à fin
» De les faire mourir d’une mauvaise fin ;
»Et lors i\n vain regret rongera ta poitrine,
»Et ton cœur, deschiré d’une mordante épine,
» De quoy tu m’as chassé au lieu de me chérir,
» Qui te soulois ingrat, si chèrement nourrir, D
Ainsy pleuroit Justice, et d’une robe blanche
Se voilant tout le chef jusqu’au bas de la hanche,
Avec ses autres sœurs, quittant ce val mondain
Au ciel s’en retourna d’un vol prompt et^soudain-r

A LA HAYE.

Si j’estois à renaistre au ventre de ma mère,,
( Ayant comme j’ai fait, pratiqué la misère
De cestç pauvre vie, et les maux journaliers
Qui sont des cœurs humains compaignonsfamiliers ),
Et que la Parque dure en filant me vint dire :
Lequel, veux-tu, Ronsard, des animaux esîire,
Pour vivre à ton plaisir ? Certes j’aimerois mieux
Revivre en un oiseau et voler par les cieux,
Tout plein de liberté : avoir un beau plumage
Bigarré de couleurs, et chanter mon ramage
De tailliz en tailliz, de buissons en buissons,
Et aux nymphes des bois apprendre mqs chansons,
Et de mon beo cornu parmy les champs me paistre,
Que par deux fois un homme en ce monde renaistre.
J’aimerois mieux vestirun poisson escaillé,
Et fendre de Téthys le séjour esmaillé
De bleu meslé de pers, et du ply de l’eschine
Flotter de vague en vague au gré de la marUic :

Puis, au plus chaud du jour sortant du fond des eaux,
Paresseux, me ranger aux monstrueux troupeaux
Du vieil berger Protée, ot dormir sur le sable,
Que me voir derechef un homme misérable.
J’aimerois mieux renaistre en un cerf bocager,
Portant un arbre au front, ayant le corps léger
Et les ergots fourchus, et seul et solitaire,
Faire auprès de ma biche es buissons mon repaire,
Saulter parmy les fleurs, errer à mon plaisir,
Et me laisser conduire à mon premier désir,
Et la frescheur des bois et des fontaines suivre,
Que me voir derechef en un homme revivre.
De tous les animaux le plus lourd animal
C’est l’hommej le sujet d’infortune et de mal,
Qui endure en vivant là peine que Tentale,
Là bas endure mort dedans l’onde infernale,
Et celle de Sisyphe et celle d’Ixion.
Vif, son enfer il porte v ou par ambition,
Ou par crainte de mort, qui tousjours le tourmente,
Et plus un mal finist et plus l’autre s’augmente.
Toutefois à l’ouyr discrètement parler,
Vous diriez que sa gloire au ciel s’en doit voler,
Tant il fait en parlant de la beste entendue ;
Ignorant que les dieux lliyont trop cher vendue

Nostre pauvre raison qui malheureux lofait,
D’autant( que par-sus tous il s’estime parfait.
Geste pauvre raison le conduit à la guerre,
Et dedans du sapin luy fait tourner la terre
A la mercy du vent, et si luy fait encor
Pour extrême malheur chercher les mines d’or :
Ou le fait gouverneur des royales provinces,
Et qui pis est le meine au service des princes :
Luy apprend les mestiers dont il n’avoit besoin,
Et comme d’un poinçon l’aiguillonne de soin :
Et, pour trop raisonner, misérable il demeure
Sans se pouvoir garder qu’à la fin il ne meure.
Au contraire, les cerfs qui n’ont point de raison,
Les poissons, les oiseaux, sont, sans comparaison,
Trop plus heureuxque nous, quisàns soin et sanspeinc,
Errent de tous costez où le plaisir les meine :
Ils boivent de l’eau claire, et se paissent du fruict
Que 1 a terre sans art d’elle mesme a produict.
Que sert (dit Salomon) toutes choses entendre,
’Rechercher la nature et la vouloir comprendre,
Mourir dessus un livre et vouloir tout sçavoir,
Vouloir parler de tout et toutes choses voir,
Et vouloir nostre esprit par ëstude contraindre
A monter jusqu’au ciel ou il ne peut atteindre ?

Tout n’est que vanité et pure vanité :
Tel désir est bourreau de nostre humanité.
Car si nous cognoissionè nostre pauvre nature,,
Et que nous sommés faits d’une matière impure,
Et mesmc que le ciel se monstre amy plus dous,
Et père plus-bénin aux animaux qu’à nous,
Qui pleurons en naissant, et qui par le supplice
D’estre au berceau liez (comme si cefust vice
De sortir hors du ventre), à vivre commençons,
Et tousjours en tourmens là vie nous passons.
Las l si nous cognoissions que nous n’avons point d’ailes
Pour Voler au séjour des choses éternelles,
Nous ne serions jamais soingneux ny curieux
D’apprendre les secrets eslôingncrz de nos yeux :
Ains contents de la terre et des traces humaines,
Vivrions sans affecter des choses si hautaines 1
Mais que sçauroit voir l’homme au monde de nouveau ?
C’est tousjburs mÇsme hyVer et mesme renouveau^
Mesme esté^hiesme automne,et lesmesmesannée»
Sont tousjours pas à pas par ordre retournées»
\ - ’’
Ce soleil qui reluit luy-mesmè reluisoit.
Quand le bon Josué son peuple cunduisolt ;
Et nostre lune aussi c’estoit la lune mesme,
Qui luisoit à Noé : et la voûte suprême
Du ciel qui tout contient, c’est ceste mesme-là,
Où sur le char- flambant Hélie s’envola.

Ce qui est a esté, et cela qui doit estre,
De ce qui est passé doit recevoir son estre :
Le fait sera desfait, et puis sera refait, ’
Et puis estant refait se verra redesfait ;
Bref, ce n’est qu’inconstance et que pure mensonge
De nostre^pauvre vie ainçois de nostre songe.
L’homme n’est que misère et doit mourir exprès,
Afin que par sa mort un autre vive après c
L’un meurt, l’autre revit, et toujours la naissance
Par la corruption engendre une autre essence.
Mais tout ainsi 9 la Haye, honneur do nostre temps,
Qu’entre les animaux par les champs habitans,
S’en trouvent quelques-uns qui en prudence valent
Plus quêteurs cômpaignons, et les hommes égalent
De sagesse et d’esprit t souvente fois aussi,
Entre cent millions d’hommes qu ; sont toy,
S’en trouve quelques-uns qui dans leurs cœurs assemble
Tant de rares vertus, qu’aux grands dieux ils ressemblcn
Comme toy bien appris, bien sage et bien discret,
Qui m’as diminué bien souvent le regret
De vivre trop icy ; car, quand un soin me fasche,
Je me descouvre à toy, et mon cœur je te laschc.
Lors de mes passions, desquelles je me deuls,
Tu gouvernes la bride, et je vais où tu veux.
Tout ainsi qu’il advient quand une tourbe csmue

Qui de çà, qui de là mutine se remue,
De courroux forcenée, et d’un bras ftirieux,
Gaillous, fiâmes et dards, fait voler jusqu’aux cieux :
Si de fortune alors un grave personnage
Survient en telle esmeùte, elle abat son courage,
Et d’oreille dressée escoute et se tient coy,
Voyant ce sage front paroistre devant soy, .
Qui doucement la tance, et d’un ; gracieux dire
Flatté son cœur, félon, et tempère son ire.
Ainsi lors que mon sens, de ma’ raison vainqueur,
De mille passions me tourmente le cœur,
Tu luy serres le frein, corriges son audace,
Abaisses sa fureur, et le tiens en sa place ;
Puis, me pa.ilaut de Pieu, tù m’enlèves l’esprit
A’cognpistre par foy cme c’est que Jés^s-Çlmst,
Et comme par sa mort de laîîriortftousTaeljv^éy r
Et par SQÛsajng nous fait éternellement vivre,
Enceppiqçt de ^ v^ixplus d^ucèqijele^iel,
Tu me mis"ducorps, et m’ém portera^ojil| ;
Tu rompts Êqes payions, etée^l nr^|^^g^cJp^v
Que rien plus sainct que l’homme au mon^ne peut naistre.

À HENRI III.

TOUT le cœur me débat d’une frayeur^ nouvelle :
J’entends dessus Parnasse Apollon qui m’appelle ;
J’oy sa lyre et 80n arc branler àsoricosté.
Quelque’ pâft que mon pied vagabond soit porté,
Ses lauriers me font place, et sens ma fantaisie,
Errante entre les dieux, se soûler (l’ambroisie.
Fuyez, peuple, fuyez ; des muses lavory,
J’entre, sacré poète, au palais de IJenry
Pour^nàhter ’ses honneurs ; afin o|jre, dès l’aurore,
De l’occident, de l’outs^etdu rivage more,
Sa vertu soit cogncue, et qu’on cognoissè aussi v
Qu’un si grand prince avoit méflchàhsbnS^iitS0u>cy.

J’ay lés^eujc esblouisvtout le cerveau me tremble,
Jfayl’^8t.ômacpànth()ïs, ;j’avise, ce me semble s
JSiïHechautdéscitezunefemmedebout,/’ .
Qui voittout, qui oyt tout, et^qtii déclaré tout.
Elle a cent yeux au front,^ent oreilles en teste ;
Dans les voûtes du ciel son visage elle àrreste,

Et de ses pieds en terre elle presse lès monts,
Une trompette enflant de ses larges poumons.
Je voy le peuple à foulé accourir auprès d’elle ;
Le peuple volontiers se paist d’une nouvelle
Elle va commencer : il m’en faut approcher ;
Le temps ne se doit perdre, il n’y a rien si cher.
Peuples qui m’escoutez penduz à ma parole,
N !estimezines propos d’une femme qui v/ole . .
Mais que chaoun y donne aussi ferme crédit
Que si les chesnes vieux d’Épiré 1’aVoien.t dit.
La déesse, ennemie aux testes trop superbes,
Qui les grandetirségaleà la basseUr des herbes,
Qui dédaigne la^ pompe et le fard d^s humains,
A chastié l’orgdeilrdes Franjgoi£vpar leurs mains.
Eu , arrogans de vpi ? ^ujrs fôiles i^pp pn|ée>
Du |en|^e îa^ lo|tutfe hei||e^sçmiB^ souillées,
D’abonder insolêns en sucëez dé bon-heur,
D’obsc^rpir leuçs^ voislis.d’émues e| d’honneur,
Créais con^rejë ©fe{ çlHmo^àudace trop grande,
N’avôient crainte de Dieu qui aux sceptres commande ;
Ains, contre sa graffdeur obstinait le soucy,
Avoient coUtre sa main le courage ettçjujcy.

Quand la bonne Adrastie, en vengeant telle injure,
Citez contre citez de factions conjure,
Fit le soc et le coutre en a ripe s transformer,
De leurs vaisseaux rompus pava toute la mer,
Les plaines, de leurs os, reuversa les murailles,
Et mistlèur propre glaive en leurs propres entrailles ;
Si que leur sang vingt ans aux meurtres a fourny,
Et David ne vit bno son peuple si puny.
Maintenant la déesse incline à leur prière,
Douce, ne jette plus leurs plaintes en arrière ;
Mais, pour gûarir nos maux, nous fait présent d’ujyrpy
Qu’en lieu de Jupiter le ciel voudroit pour soy ;
Qui, par mille vertus en son âme logées,
Des roys ses devanciers les fautes a purgées,
Ainsi qu’une victime expiaot le forfait
Que le peuple à commis, et qu’elle n’a pas fait.
Si tost lc.èouvernaj ne.tourne la navire
Errante au gré dtf.vqnt que le peuple-se vire
VeVs les jâceurs de son prince f et tasche d’imiter
Lé roy qui va devant afin de l’inviter. ^ ’
Ny prispn ? ny pii||n^ la iière menaco ^,
^Dç 1^ cord| pu4u feu > ny la lp^ ^lftjjface
DÎtaénat .cirçpourjpFé ne rjpiîssent tarfëJejscœurs
Du peuple à la vertu, que font les bonnes mceUrs
Dujf^ince vénérable, et quand le sceptre égale

La bonne et juste vie à la force royale
Pour atteindre au sommet d’une telle équité,
Il faut la piété joincte à la charité,,
Et la religion dont re-lioz nous"sommes, v
Tant elle est agréable et aux dieux et aux hommes l
La loy ( toile d’areigne ) est trop faible, çt ne peut
Le prince envelopper, si luy-mesme ne Veut
S’enrheter de bon cœur, fa croyant estre faite "
De Dieu, et non de l’homme à plaisir contrefaite,
S’il ne la garantit, si premier ne la suit,
SÏ luy-mesme et les siens par elle ne conduit.
Quand le jeune fénix sur son épaule tendre
Porte le lict funèbre et l’odoreuse cendre,
Reliques de son père, et plante en appareil
Le tombeau paternel au temple du Soleil, ’
Les piseanx esbahis, en quelque part qu’il nage ’
De ses ailes ramant, admirent son imàKéV
Non pour lui voir le ^rp4^’^9Cç$"^^ peint,
Non pour le voir si beau,i^is pouVce qq’iiest saint,.
Oiseau religieux aux,manes,dé sonate y ."’ ? t ’
Tant de la piété nature bonne irvj^e P’~ > ’
A planté dès le naistre en l’ajr ef ^ans les eaux
La Vivace semence ez cœurs des animjuïx l

Donques le peuple suit les traces de son maistre ;
Il pend de ses façons, il imile, et veut estre
Son disciple, et tousjours pour exemple l’avoir,
Et se former en luy ainsi qu’en un miroir.
Gela que le soudart aux épaules ferrées,
Que le cheval flanqué de bardes acérées
Ne,peut faire par force, Amour le fait seulet,
Sans assembler ny camp ny vestir corselet ; ’
Les vassaux et les roys de mutuels offices
Se combattent entre-eux, les vassaux par services,
Les roys par la bonté ; le peuple désarmé,
Aime toujours son roy quand il s’en voit aimé.
Il sertxl’u.nfranc vouloir, quand il n’est nécessaire
Qu on le face servir ; plus un roy déhonnaire
Luy veut lascher la bride, et moins il est outré,
Plus luy-mesme la^serre, et sert dé son bon gré,
Se met la testé au joug, sous lequel il s’efforce,
Qu’il sçcou’foit du col s’ori luy mettoit par.force.
 "J ..
G’est àl«ors que le prince en vertus{va devant,
Qu’il monstre le "chemin au peuple le suivant > :
Qu’il fait ce qu’il commande, et de la loy su près me
Rend la ri^eur pjus douce, obéissant luy-mosmp >
Et tant il est d’honneur et de louangejj&spoipct,
Que pardonriarit à tous ne se pardonne poinU

Quel sujet ne seroit dévot et charitable
Sous un roy piéteux f Quel sujet misérable,
Voudroit de ses ayeux consommer les thrésors
Pour homme efféminer par délices son corps ’
D’habits pompeux de sbye élabourez à peine,v
Quand le prince n’auroit qu’un vestoment de laine ?
Et qu’il retrancherait par édicts redoutez
Les fertiles moissons des prdes voluptez.
Car porter en son âme une humble modestie,
C’est à mon gré des roys la meilleure partie.
Le prince guerroyant doit partout foudroyer :
Celuy qui se maintient doit jjien souvent ployer.
L’un tient la rame au poing, l’autre cspie à la hurie ;
En l’un est la prudence, en l’autre est la fortune.
Tousjours l’humilité gaigne les cœurs de tous ;
Au contraire l’orgueil attize le courrous
Mais ainsi.que le jour descouvre toutes choses
Que l’ombre du sommeil en ses bras tenoit closes,
Brigandages, larcins, et tout ce que la nuit
Renferme de mauvais quand le soleil ne luit,
Ainsi nous espérons que les guerres civiles,
Licences de spldats, saccagemens de villë|,
Qui régnoient sans frayeur de vostre majesfé, %’
S’enfuiront esblouis devabt vostre clairté.

Chacun d’un œil veillant vos actions contemple ;
Vous estes la lumière assise au front du temple.
Si elle reluit bien, vostre sceptre luira ;
Si elle reluit mal, le Sceptre périra.
1 11 faut bien commencer : celuy qui bien commence,
Son ouvragé entrepris de beaucoup il avance.
Sire, commencez bien à vostre advènement ;
De tout acte la fin suit le commencement.
Il faut bien enfourner ; car telle qu’est l’entrée,
Volontiers telle fin s’est toujours rencontrée.
Vous ne venez en France à passer une mer
Qui soir/tranquille et calme, et bonaceà ramer :
Elle est du haut en bas de factions enflée,
Et de religions diversement soufflée ;
Elle a le coçur mutin ; toutefois il ne faut
D’un bastoh violant corriger son défaut ;
31/autvavep le temps en son sens la réduire ;
D’un chashment forcé le meschant devient pire
31 faut un bon timon pour se sçavoir guider,
-Bien calfeutrer sa hef, $a voile bien gujn.der ;
Lia certaine boursolïè est d’adoucir lès taillés,
JEstre amateur de, rfaix, e^non pas de batailles,
Avoir un bon conseil, sa justice ordonner,
î^ayer ses créanciers, jamais pemâçohner,
Estre sobre en habits j estre prince aqcpïntâblei

Et n’ouyr ny flatteurs ny menteurs à sa table.
On espère de vous comme d’un bon marchand,
Qui un riche butin aux Indes Va cherchant,
Et retourne chargé d’une opulente proye,
Heureux par le travail çVuue si longue voye ;
Il rapporte de l’or, et non pas de l’airain.
Aussi vous auriez fait si long voyage en vain,
Veu le Rhin, Je Danube., et la grande Allomaigne,
La Polongpe que Mars et l’hyver accompaignp»
Vienne qui au ciel se brave de l’honneur
D’avoir se, eu repousservle camp du Grand-Seigneur,
Venise marinière et Ferrare la forte,’ .. :’ ’
Thurin qui fut François, etSavoyc qui porte,
Ainsi que fait Atlas, sur sa teste les cieux ;.-<.
En vain vous auriez veu tant d’hommes, tant de lieux,
Si vuide de profit en une barque vaine
Vous retourniez en France après si longue peine.,
Il faut faire, mon prince, ainsi qu’Ulysse fît,
Qui dés peuples cpgnus sut faire son profit.
Mais q^py.l-prince inveincify lejprt mijin’à^aitjîstrê
Si docte o^ue jVjpïss€ enseigner lin teî^aisjrej ;
En disçpurs si hautain^ jen é dôy m’empescher,
Et ne vèùxTaireMci Poffiçe depr|s cher. >’
Ma langue Se taira ; vp$ jertnons ordinaires ^, -
La edmplainte du peuple,et ;Vo^\rp1ro^e^affaires .

Vous prescheront assez i ce papier seulement
S’en-va vous saluer, et sçavoir humblement
De vostre majesté, si vous, son nouveau maistre,
Le pourrez par, sa muse encores recognoistrc.
Il n’a pas l’Italie en poste traversé
Sur un cheval poussif, suant et harassé,
Qui a cent fois tombé son maistre par la course ;
11 n’a vendu son bien afin’ d’enfler sa bourse,-
Pour Vous aller trouver i et pour parler à vous,
Pour vous baiser les mains, embrasser vos genous,
Adorer vostre face ; il’ne le saurait faire ;
Son humeur fantastique est aux autres contraire ;
Ceux qui n’ont quele corps sont nez pour tel» iriestiers ;.
Ceux qui n’çmt cjjie l’esprit ne le font volontiers.
Je ne suis courtizan ny vendeur de fumées,
Je n’ajr d’ambition les veines allumées, .
Je né sçaurois mentir ; ie ne puis timbrasser
Genous, ny baiser mains, ny suivre,. ny presser, <
AdorerJuPhifeter" : je suis trop fantasque ;
Mon humeur d escolier^ ma rustique,.
Me devroilât excuser, llJa sinj^licité .
Trouvoit aujourd’huy placée entre la vanité.
C’est à VQUS, mon grand prince, à supporter ma faute,
Et irie louer d’avoir l’âme superbe et haute,

Et l’esprit non servil, comme ayant de Henry,
Vostre père, et de vous trente ans esté nourry.
Un gentil chevalier qui aime’de nature
A nourrir des haras, s’il trouve d’aventure
Un coursier généreux, qui, courant des premiers,
Couronne son seigneur de palme et de lauriers,
Et, couvert de sueur, d’cscume et de poussière,
Rapporte à la maison le prix de la carrière :
Quand ses membres sont froids, débiles et perclus,
Que vieillesse Passant, que vieil il ne court plus,
N’ayant rien du passé que la monstre honorable ;
Son bon maistre le loge au plus haut de l’estable,
Luy denné avoine et fqin, soigneux de le panser,
Ètïd’avoir bien servi le fait récompenser ;
 L’appelle -par son nom, et si quelqu’un arrive
Dit : Voyez ce cheval dpnt l’haleine poussive
Et d’ahan maintenant > bat.ses flancs à l’entour,
J’estojs monté dessus au camp de Montci^lour,
Je l’avais àJfarnac ; mais tout eh fin se cr%rge.
Et lors le^ïe^&puïiipr,qurent^Rîj sa l|ï^ï|^,
HannisSant et frappant la terre se>$puriV, ^
Et bénit son $ï(jfneu||pi si bien le noifrrfo

A PIERRE L’ESCOT.

PUISQUE Dieu ne m’a fait pour supporter les armes,
Et mourir tout sanglant au milieu des alarmes,
En imitant les faits de mes premiers ayeux,
Je ne veux cependant demeurer ocieux :
Mais comme je pourray je veux laisser mémoire
Que j’allay Sur Parnasse acquérir de la gloire,
Afin que mon renom, des siècles non velncu,
Rechante à mes neveux qu’autrefdis j’ay vescu
Caressé d’Apollon et des muses aimées,
Que j’ay plus que ma vie en mon âge estimées :
Pour elles à trente ans j’avois le chef grison,
Maigre, p^le, desfait, enclos en la prison
D’une rAélajicholique et rhumatique éstudé,
Renfrogné, mal.courtois, sombre, pensif et rude,
Afin qu’en mé tuant je péUsse recevoir
Quelque peu’ dé" renom pour u# peu de sçâvoir.
Je fussouventefQÎs retancé’de mon pèréiv
Voyant que j’aimôis trop les deux filles d’Homère,

Et les enfans de ceux qui doctement ont sçcu
Enfanter en papier ce qu’ils avoient conçeu ;
Et me disoit ainsy : Pauvre sot ! tu t’amuses
A courtiser en vain Apollon et les muses :
Que te sçauroit donner ce beau chantre Apollon, ’
Qu’une lyre, un archet, une corde, un fredon,
Qui se répand au vent ainsi qu’une fumée,
Ou comme poudre en l’air vainement consumée P
Que te sçauroient donner lés muses, qui n’ont rien,
Sinon autour du chef je ne sçais quel lien
De myrte, de lierre, ou d’une amorce vaine <
Rallecher tout un jour au bord d’une fontaine ;
Ou dedans nn viel antre, afin d’y reposer,
Ton cerveau mal rassis et béant composer
Des vers qui te feront, comme plein de manie,
Appeler un bon fol en toute compagnie ?
Laisse ce froid mestier, qui jamais en avant
N’a poussé l’artizan tant y fust il sçaVant ;
Mais, avec sa fureur, qu’il appelle divine,
Meurt tousjours acoucilly d’une palle famine.
Homère, que tu tiens si souvent en les mains J
Qu’en ton cerveau niai sain comme Dieu tu te peins,
N’eust jamais un liard". si bien que sa vielle
Et sa muse, qu’on dit qui eust la voix si belle,
Ne le sceurent nourrir, et faljoit quFsa fain
D’hmsen huis mendiast lé misérable pain.

Laissc-moy, pauvre sot l cesto science folle :
Hante-moy le.palais, caressemoy Barthole,
Et d’une voix dorée, au milieu d’un parquet,
Aux dépens d’un pauvre homme exerce ton caquet ;
Et, fumeux et gueux, d’une bouche tonnante,
Devant, un président mets-moy ta langue en vente :
On peut, par ce moyen » aux riphessés monter,
Et se faire du peuple en tous lieux borineter.
Ou bien embrasse^moy l’argenteuse science
Dont le gage Hipocras eust tant d’expérjençe,
Grand honneur de son isle ; encor que son mestier
Soit venu d’Apollon, il s’est fsjif héritier s
Des biens et ejes honneurs, et à la poésie, f
Sa sœur, n’a rien laissé qo/ une 1 lyre moisie. |i
Ainsi en me tançant mort père me disoit, :f^y
Tantost, quand Je soleil nprs^ detl’çaJ^épnduisoit V
SeS poursjers galopp^ns parla £énfjbje tre.tte,
Tantost qu1m|jï versée spir^i^ploiigeoit sa çfrarrettev
Où ^auiet>ïq#a^ che^ux,
Greuse^èt plciuè%repilnd l’eirlfe^^&IWrValfliâ

0 qu’il est mal aisé de forcer la nature 1
Tousjours quelque géhie, ou l’influence dure
D’un astre nous invite à suivre maugré tous
Le dessein qu’en naissant il versa dessus nous.

Pour menace ou prière, ou courtoise requeste
Que mon père me flst, il ne fçeut de ma teste
Oster la rçojèsie ï et plus il^metançoit, t ^
Pltfs â^re des vers ma fifre w axe poussoit. >.
Je n’a vois pas douze, an squ’au profond des vallées»
Dans les hautes forests’desSommes reculléçs «
Dans les antres secrets do frayeur tout cou vers,
Sans avoir soin de rien je composois mes vers
Écho me répondoit, et fantastiques fée|
Autour, do mpy dan soient à cotes xdesgrafées.

Je fus premièrement curieux dp Jatin ;
Mais voyant fjàfeffet que mon cruel destin
Ne m’avoit d^xtremtnt popr le latin’fait naistre,
Je me fis touto^rançois, aimant certes mieux estre
En ma langue ou second, ou lé tiers» ou premier,
Que d’es|re sans honneur à Rome le dernier. v

Dono suivant ma nature au , muses inclinée,
Sans contraindre ou forger ma propre destinée,
J’enrichy nPfcfri FfanlS j,ef ptkgp &èft d’avoir,
En servant mon pays, plus d’honneur que d’avoir.

PISCOURS
DES MISÈRES DE CE TEMPS.
A CATHERINE DE MÉDICIS.

Si depuis que le monde a pris commencement»
Lé vice d’Agé en âge ayoit accroissement.
Cinq mille ans sont passez que l’extrême malice .
Eust surmonté le peuple» et tout ne fust que vice.
Mais puisque nous voyons lés hommes en tous lieux
Vivre l’un vertueux et l’autre vicieux,
Il nous faut confesser que le vice, difforme
N’est pas victorieux ; mais suit la mesme forme
Qu’il reçut dès le jour que l’homme fut VeBtu
(Ainsi que d’un habit)de vice et de vertu.
Ny mesme la vertu ne s’est point augmentée ;
31 elle s’augmentolf» sa force fust montée

Au plus haut période, et tout seroit icy
Vertueux et parfait : ce quKn’est pas ainsi.
Or comme il plaist aux lois» aux princes et à l’âge,
Quelquefois la vertu abonde davantage, ^
Le vice quelquefois, et l’un en se haussant,
Va de son compagnon le crédit rabaissant, :
Puis il est rabaissé ! afin que leur puissance
Ne prenne entre le peuple une entière croissance.
Ainsi plaist au Seigneur de nous exerciter,
Et entre bien et mal laisser l’homme habiter.
Comme le marinier qui conduit son voyage..
Tantost par le beau temps et tantost par l’orage.
Vous ( Royno ) dont l’esprit se repàist quelquefois <,
De lire et d’escouter l’histoire dés François,
Vous B.àyO|B4( en voyant tan|.de fait^méi&orables)
Que lés siècles passez no furent pas semblables.

Un tel roy fut cruel, l’autre ne le fut pas t
 L’ambition d’Un tel oausa mille débats ;
Un tel fut ignorant » l’autre prudent et sage ;
L’autre n’eut point do cœur, l’autre trop de courage ;
Tels que furent les roys, tels furent les sujets ;
Car les roys sont tousjours des peuples lès objets.

Il faut.donc dès jeunesse instruire bien un prince, v
Afin qu’avec prudencg 11 tie’Mie sa p^1^06
Il faut premièrement qu’il ait devant lesi yeux
La craiji|ft djun seul ÏHeu, jpxu ilf^>.itjrîôy^igux ;
Vers l’église approuvée, et-q|| pfpir)0^e cj^iigé
Lafoy de ses ayeuls pour en prendre une csïrange :
Ainsi.quenous voyons instruire nostre. roy,
Qui par vostre vertu n’a point clu^ngé de loy.
Lasl ma Dame, en ce temps que le cruel orage
Menace les François d’un si piteux naufrage,
Que la gresje et la,pluye,et la fureur dcAcleux
Ont irrité la mer desvvcnts séditieux,
Et que l’astre jumeâulie daigne plus reluire,
Prenez le gouvernail de ce pauvre navire ;
Et maugié la tempestc, et le cVûl&l effort
De la mer et des vents, condujSe -lé à bon port.
Lafrânee^à jointes maitiivous éh prie et reprie,
Las 1 qui sera bien tost et proye et mocquerie
Des princes ëstrangers, s’il ne Vous plaist en bref
Par vostre authoritéappaiser son meschef.

Ha 1 que diront là bas sous les tombes poudreuses
De tant de vaillants rois les âmes généreuses ?
Que/dira Pharamond, Clodion et Clovis ?
Nos Pépins, nos Cartels » nos Charles, nos Louis >

Quikde leur propre sang à tous périls de guerre
Ont acquis à leur fils urfe si bielle terre t
Que dironyan,|de %cs çt t|n{ :’d’holni#08 guerrier
Qui sont morts^d’u^e playe au combat les premiers,
Et pour France ont souffer^tfatU,de labeurs extrêmes,
La voyant aijjourd’huy destruirp par soy-mesmesf
Ils se repentiront d’avoir tant travaillé,
14 Àsôailly, défendu, guerroyé, bataillé,
Pour un peuple fîiutin, divisé de courage,
Qui perd ; en se jouant un «i bel he^ritige.. .

. MADAMB, je serois ^u de plpmb ou de bois»
Si moy,que la nature a fait naistre François».
Aux raées à venir je ne contois la (peine
Et l’extrême malheur dont notre Franoe est pleine»
Je veux de siècle en siècle au monde publier» ^
D’une plume de fer sur un papier d’acier,
Que ses propres enfants l’ont prise et dévestue,
Et jusque à la mort vilainement batue.
Elle semble au marchand accueilli do malheur,
Lequel au coing d’un bois, Yencontrc le volleur,

Quj contre l’estomac luy teftd la main armée, .
Tant il à l’âme au corps d’ôvârioô ;affaniée !

Et n’est pas seulement content de luy piller
La bourse et le cheval ; il le fait despouiller,
Le bat et le tourmente, et d’une dague essaye
De luy chasser du corps l’ame par une playe ;
Puis, en le voyant mort, se sourit de ses coups,
Et le laisse manger aux mâtins et aux loups.

Si est-ce que de Dieu la juste intelligence
Court après le meurtrier et en prend la vengeance ;
Et dessus une roue, après mille travaux,
Sert aux hommes d'exemple et de proie aux corbeaux.

Mais ces nouveaux chrestiens qui la France ont pillée,
Volée,assassinée, à force dépouillée,
Et de cent mille coups l’estomac ont battu
(Comme si brigandage estoit une vertu),
Vivent sans chastimept, et, à les ouyr dire,
C’est Dieu qui les conduit, et ne s’en font que rire.

Ils ont le cœur si haut, si superbe et si fier,
Qu’ils osent au combat leur maistre desfier,
Ils se disent de Dieu les mignons ; et au reste
Qu’ils sont les héritiers du royaume céleste.
Les pauvres insensés 1 qui ne cognoissent pas
Que Dieu, père commun des hommes d’ici-bas,

Veuf sauver un chllcun, et qu à ses créatures^ ;^
De Son grau d paradis il ouvre les ’c jpstut es :
Certes béâuéoup^pvliicle et beaucoup de vains lieux,
Et de sièges serôiéntsans âmes dans les cieux,
Et paradiiserPit une plaine déserte i ’ ^
Si pourépjcsetile|ient Importe estoit ouverte. j.
Or ces .braves vanteurs, controiïvez fils de Dieu,
En la dextre ont le glaive et eh l’autre le feu ;
Et comme furieux q’uiirappent et enragent,
Voilent les temples saints et les villes’saccagent.
Etquoil brùle^m|ispnji^p|ller ;et ; brigander, <
Tuf% assassitièf, |ar force opmmarider^
N’bbéyr plus aux roys, amasser des armées,,
Appelez-vous cela,églises réformées ?^ ’
Jésus, que seulement vous confessez ioy
De bouche et^ri^o^|ô|ur, n^faisoitjpas airfsy ;
Et slint Panll^prp&nànf n’a|ôit ^ pouç toutes armas,
SI non l’hifrai litè, lçs j eusnes el tés larm et ;
Et les^Pèrcfr martyrs, aux plus dures saisons v
Des tyfans, nes’arhiôient sinon que d’oraisons,,t’"’’
Bien qu’un ange du ciel, à leur moindre prière,
En soufflant eust rué les tyrans enrrrière. ;
Par pree on ne sauroit paradis violer ;

Jésus, nous a monstre le chemin d’y aller. .
Armez de patience il faut suivre sa voye,
Non amasser up çâmp, et s’enrichir de proye. .
Voulez-vpUs ressembler à ces foU^lbigepis
Qui plantèrent leur sectç avecque le harnois ?
Ou à ces Ariens qui par leur frénaisie
Firent, perdre.aux chrestiens les villes de l’Asie ?
Ou à Zuingle qui fut en guerre desconfit,
Chef deceux que le duo de Lorraine des fi t.
Vous estes pr^dic ans enpossession d’estre ’
Tousjours bajtus.» tue ?. £°8lre wy, vostre maistre
Bien tost à vostre dam vous le,fera sentir,
Et lors vous sentirez que peut le repentir.
Pourtant vous exercez vos malices cruelles,
Et de l’Apocalypse estes les sauterelles,
Lesquelles aussi tost que le puits fut ouvert
D’enfer, par qui le ciel de nues fut couvert,
Avecque la famée en laWre sortirent,
Et des fiers scorpions la puissance vestirent.
Èlï’s avoient face d’homme, et portoient de grands dents
Tout ainsi que lyons affamez et mordans»
Leur manière d’aller en marchant sur la terre
Sembloit chevaux armez qui courent à la guerre,
Ainsi qu’ardentement vous courez aux combats,

Et villes et chasteaux renversez contre-bas. ;%
Ell’s avoient de fin or les couronnes aux testes,
Ce sont vus morions relnisans par les crestès :
 rEîi’s avoient tout le corps de plastronrenfermez,
Les vostres sont tousjours de corselets, armez
Comme d’un scorpion meurtrière estait leur queue »
Meurtriers vos pistolets, vos mains et vostre veue :
Perdant estait leur maistre, et le vostre a perdu
Le sceptre que nos Rois avoient tant défendu.
Vous ressemblez encore à ces jeunes vipères,
Qui ouvrent en naissant le ventre de leurs mères, ’
Ainsi éh avortant vous avez fait monrrir
La France vostre mère au lieu de la nourrir.
DeBèze, je te prie, escoute ma parole
Que tu estimeras d’une personne folle .
S’il te plaist toutefois de juger sainement,
Après m’avoir ouy tii diras autrement» .
La terre qu’aujourd’huy tu remplis toute d’armes
Et de nouveaux chrestiens desguisez en gendarmes,
(0 traistre piété 1) qui du pillage ardents
Naissent dessous ta voix » tout ainsi que des dents
Du grand serpent thébain les hommes, qui muèrent
Le limon en couteaux desquels s’entretinrent»
Et nea et demi-nez se firent tcus périr,

Si qu’un mesme soleil lés vit naistre et mourir....
Ce n’est pas une terre allemande ou gothique,
Ny. une région tartare ny scytique :
C’est celle bit tu nasquis, cjui douce te receut
Alors qu’à Vezelày ta m ère te cbnceut,
Celle qui rà nptirry et qui t’aïait apprendre
La science et les arts dès ta jeunesse tendre,
Pour luy faite service et pour eh bien user,
Et non, comme tu fais, afin d’en abuser.
Si tu es envers elle enfant de bon courage,
Tandis que tu le peux,’ rensduy’ son nourrissage,
Retire tes’sbldaUv et âuLaô Genevois
(Comme chose exécrable) enfonce leurs harnois.
Ne presche plus en France une doctrine armée,
Un Christ empistolé tout noircy de fumée.
Qui comme un Mehemet va portant en la main
Un large coutelas rouge de saughumain.
Cela déplalst à Dieu, cela dèplaist au Prince :
Gela n’est qu’un appaat qui tiré la province
A la sédition, laquelle dessous toi.
Pour avoir libertâ pe voudra plus de roi.

0 heureuse la gent que la mort fortunée
A depuis neuf cents ans sous là tombe emmenée 1
Heureux k$p£rcs vieux des bons siècles passez
Qui sont saus varier en lçur foy trespàsiez, v
Ains que de tant d’abus l’ÉgHsèfpst malade 1 \
Qui n’ouïrent jamais parler d’OEcolampade,
De Zuingle, de Buccher, de Luther, de Calvin ; i
Mais sans rien innover du service divin,
Ont vesqa longuement, puis d’une vie heureuse
En Jésus ont rendu, leur ame gérîéregse.
Las, pauvre France, hélas 1 comme une opinion
Diverse a corrompu ta,première unjon i
Tes enfants qui devroient te garder, te travaillent,
Et pour un po^l deboup entre cux-mesmes bataillent,
Et comme réprouves d’un courage meschant,
Contre ton estomac tournent le fer tranchant.
Madame, il faut chasser cos gourmandes Harpies,
Je dy ces importuns, qui ks gaffes remplies ’,
De cent mille morceaux tendppt toujours la main,
Et tant plus ils sont saouls tant plus meprent de faim,
Esponges de la cour, qui specent et qui tirent,
Plus ils crèvent de biens » et plus ils en désirent.
O vous, doctes prélats, poussez du Sainct-Esprit,

Qui estes assemblez au nom de Jésus-Chrjst,
Et taschez sainctement par une voye utile,
De conduire l’Église à l’accord d’un concile,
Vous mésmes les premiers, prélats, réformez-vous,
Et comme vrais pasteurs faites la guerre aux loups :
Chassez l’ambition, la richesse excessive,
Arrachez de vos cœurs la jeunesse lascive,
Soyez sobres à table, et sobres en propos >
De vos troupeaux commis cherchez-moi le repos,
Non le vostre, prélats, car vostre vray office
Est prescher, remonstrer, et chastier le vice.

Vos grandeurs, vos honneurs, vos gloires desppuillez,
Soyez-moi de vertus non de soye habillez ;
Ayez chaste le corps, simple la conscience,
Soit de nuyct, soit de jour, apprenez la science :
Gardez entre le peuple une humble dignité,
Et joignez la douceur avec la gravité.

Ne vous entremeslez des affaires mondaines,
Fuyez la cour des rois et leurs faveurs soudaines,
Qui périssent plutost qu’un brandon allumé
Qu’on void tantost reluire, et tantost consumé.

Allez faire la cour à vos pauvres ouailles,
Faites que vostre voix entre par leurs oreilles,

Tenez-vous près du parc, et ne laissez entier
Les loups en vostre clos, faute de vous monstrer.

Si de nous réformer vous avez quelque envie, x
Réformés les premiers vos biens et vostre vie,
Et alors le troupeau qui dessous vous vivra,
Réformé comme vous de bon cœur vous suivra.

Vous, juges des citez, qui d’une main égale
Devriez administrer la justice royale,
Cent et cent fois le jour mettez devant vos yeux.
Que l’erreur qui pullule en nos séditieux
Est vostre seule faute t et sans vos entreprises,
Que nos villes jamais^n’eussent esté surprises.

Si vous eussiez puni par le glaive trenchant
Le huguenot mutin, l’hérétique meschant,
Le peuple fust en paix ; mais vostre connivence
A perdu la justice et l’empire de France.

Il faut sans avoir peur des princes ny des roys, .
Tenir droit la balance » et ne trahir les lois
De Dieu » qui sur le fait des justices prends garde,
Et assis aux sommets des citez vous regarde ! -
11 perce vos maisons de son œil tout-voyant,
Et grand juge, cognoist le juge fourvoyant
Par présent alléché, ou celuy qui paç crainte,
Corrompt la majesté de la justice saincte.

Et vous nobles aussi, mes propos entendez »
Qui faussement séduits vous estes desbandez
Du service de Dieu s veuillez vous recognoistre,
Servir vostre païs, et le roy vostre maistre ;
Posez lés armes bas : espérez-vous honneur
D’avoir osté le sceptre au roy vostre seigneur f
Et d’avoir desrobé par armés la province
D’un jeune roy mineur vostre naturel prince ?
Vos pères ont receu de nos rois sus ayeux
Les honneurs et lés biens qui vous font glorieux,
Et d’eux avez receu en titro la Noblesse,
Pour avoir dpsspus eux monstre vostre prouesse,
Soit chassant l’Espagnol, ou cbmbattnùtl’Apglois,
Afin de maintenir lé sceptre dés BVançoiâ »
Vous mesmes aujoiïrd’huy le voulez vous destruire,
Après quo vostre sang on a fondé l’empire fr
Telle fureur n’esî point aux tigrés ny aux ours, »
Qui 8’entre-aiment l’un l’autre, et se donnent secours
Et pour garder leur race en armes se iernuent.
Les François seulement se pillent et se tuent,
Et la terré en leur sang baignent de tous ooslez »
Afin que d’autre main ils ne soierit surmontez»
La foy (ce dites-vous) nous fait prendre les armes 1
Si la religion est cause des allarmcs,
Des incurtseset du sang que vous yoVsca icyA

Hé I qui de telle fpyvopdrpit aypjrspi|cy 1
Si par fer et par feu» par pjpmb» parppugre npire
Les spnges de Calvin nous voulez faire crdfye ?
Si vous eussiez esté simples comme devant,
Sans.aller les faveurs des princes poursuivant :
Si vous n’eussiez païlé que d’amender l’Église, l ’ ’
Que d’oster les abus de l’avare prestrise,
Je vous eusse suivi, et n’eusse pas esté
Le moindre des suivans qui ton ont escouté.
Mais voyant vos couteaux, vos soldats» vos gendarmes,
Voyant qpe vous plantez vostre foy parles armes»
$t qijpvpiïs n’avez plufceste sjmpjtciié,
Que vopspor.tie.ai au fro^en toute humilité »
J’ai pensé que Satan, qui les hommes attise
D’ambition, cstoùohef de vostre entreprise.
L’pôp^iiinèe de mieux, le désir de vous vpir
En dignité plusïaute et plus riche en pouvoir,
Vo^K^i^Mvypôdteôrds» vos ^dprelles privées,,
Sont çÛUÔO que vos malns sont do sang abreu vécs,
Non la religionf qui sans plus ne vous sert
Que d’un inasqùe emprunté qu’on void au descouvert.
Et vous nobles aussi qui n’avez repopeée
A la foy qui vous dst par l’Église anpopcéc,

Soustenez vostre roy, mettez luy derechef
Le sceptre dans la main, et la couronne au chef,
N’espargnez vostre sang, vos biens ny vostre vie :
Heureux celui qui meurt pour garder sa patrie !



RÉPONSE
DE PIERRE DE RONSARD
AUX INJURES ET CALOMNIES DR JE NE SÇAY
QUEL PRÉDICANTEAU ET MINISTREAU DE GENÈVE.

Qirov ? tu jappes, mastin, afin de m’cffroyer,
Qui n’osois ny gronder, ny mordre, n’aboyer,
Sans parole » sans vois, sans poumons, sano haleine,
Quand ce grand due vivoit, ce laurier de Lorraine,
Qu’en violant le droict et divin et humain,
Tu as assassiné d’une traistreuse main,
Et maintenant enflé par la mort d’un tel homme,
Tu m es dis de mon nom que la France renomme.
Ton cœur bien qu’arrogant de peur devoit fallir,
Au soûl bruit de ce,nom, me venant assaillir,
Laborieux athlète et poudreux d’exercice,

Qui ne tremble jamais pour un petit novice.
Tes escrits sont tesmoins que tu m’as dcsrobé.
Du fardeau du larcin ton dos est tout courbé :
Tu en rougis de honte, et en ta conscience
Père tu me cognois, d’une telle science. %
Si quelque bonté loge encore dans coedr,
Tu sens d’une furie une lente vigueur, -
Un vengeur aiguillon qui de toi lie s’absente
D’avoir, osé blasmer la personne innocente ;
Sçachaht bien que tu ments et que je ne suis point
Des vices entaché dont ta rage me poingt. .
Or je te laisse en paix » car je ne veux descendre
En noise contré toy ; r.y moins les armes prendre :
Tu esfoible pour moi » si je veux escrimer
Du baston qui me fait par l’EuropeUstimer.
Mais si ce grand guerrier, et grand soldat de Bèze,
Se présente au combat » mon cœur sautera d’aizè.

D’un si fort ennemi Je seray glorieux,
Et Dieu sçait qui des deux sera victorieux
Hardy je plantéray mes pas dessus l’arène,
Je roidiray mes pas » souillant à grosse halènë,
Et happant, et servant, suint et haletant,
Du matin jusqu’au soir Je l’iray combattant,
Saris deslier les mains, ni cestes ni cour rayes,
Que tous deux ne soyons cnyvrés de nos playcs.

À luy seul je ’désire àu ; oom batj m’attaclier,
J e luy seray le fan, qui le fpra moucher
Furieux par mes vers, comme en une.prairie >
On void un grand taureau forcené, de furie
Qui court et par rochers 1» par bois et par estangs,
Quand le tandmportdn lui tourmente les flancs
Mais certescontre toy j’ayperdu le. courage »
Qui as rapetassé devines,vois ton ouvrage. : ’
Je m’assatidrois moy mesme, et ton larcin a fait
Que je suis demeuréicontent et. satisfait.
Toutesfois brèvement il me plaist derespondre
A quelqu’un de tes points faciles à confondre :
Et si tu as 8puoi ;d’0.u)’r-la vérité,
Je jure du grand Dieu l’immense déité,
Que je diray le vrây sans.fard ny sans injure :,
Car d’éstie injurieux ce n’est pas ma nature ;
Je te laisse cet art duquel tu os vescu,
Et veux quant à ce rjoint de toy estre veincu. ^
Orsus, mopfi :èreen.ÇJhri8t,,tu disque je suis prestre :
J’atteste ’l’Éternel que je .le vouclrois estre,
Et avoir,tout.létpb^JF etja.dos empesché
Dessous la pesanteur d’une bonne ôyesché : ..
Lors j’auroy la couronne à bon droiqt sur la teste :
Qu’un rasoir blanchiroit/le soir d’une grand’feste,

Ouverte, large V longue, allant jusques au. front, .
En forme d’un croissant qui tout se courbe en rond.
Je seroia révéré, je tiendrais bonne table,
Non vivant comme toy» ministre misérable,
Pauvre sot prénMcant, à qui l’ambition
Dresse au cœur une roue et te fait Ixion,
Te fait dedansics eaux un altéré Tantale,
Te fait souffrir la peine à ce voleur égale
Qui remonte et repousse aux enfers un rocher
Dont tu as pris tpjp nom : car qui ypudroit chercher
Dedans ton estomac ; qui d’un rocher approche,
En lieu d’un cceùr humain on verroit une roche .
Tu es bien malheureux d’injurier celuy
Qui ne te fit jamais ou|rage n’y ennuy.
Mais afin qu’on, cpgpoisse au vray qu’en tes escolcs
Il n’y a qûp JJroçatd^,’ qu’injures et paroles,
Que nulle charité ta doctrine ne sent,
Disciple de Satan tu blasûies l’innocent.
Laisse respondrp ceux que je tonohe en mon livre »
Ils ont l’cspdt gaillardV ils me saliront poursuivre
be couplet à céûplet .v tu leur fais déshonneur
D’estre dessûr ié%r gloire ainsi entrepreneur.

Tu fais du bon valet, ou l’esprit fantastique

De mes démons poursuit ton cerveau lunatique,
Qui te rend lou-garou (car, à ce que je v’oy,
Tu as veu les/rabas encore mieux que moy), ’
Ou bien en releôchant ma brusque poésie,
La panique fureur ta cervelle a saisie.
Si tu veux confesser que lou-garou tu sois,, ]
Hoste mélancoliq’ des tombeaux et des croix,
Pour te donner plaisir, vray’montje te confesse
Que je suis prestre-raz, que j’ay dit la grand’messe :
Mais devant que parler, il faut exorciser. ’
Ton démon qui te fait mes démons mespriser.
Fuyez, peuples, fuyez, que personne n’approche,
Sauvez-vous en l’Église, allez sonner la clooho
A son dru et menu, faites flamber du feu,
Faites un cerne en rond, murmuriez peu à peu
Quelque baise oraison, et mettez en la bouche
Sept ou neuf grains do sel, de peur qu’il no vous touche.
Le voicy, je le voy escumant et bavant,
Il se roule en arrière, il se roule en ayant,
Affreux, hideux, bourbeux : une espaissp fumée
Ondoyé do sa gorge en fiâmes allumée s
Il a le diable au corps, ses yeux cavez dpdans,
Sans prunelle et sans blanq, reluisent comme ardans,
Qui par les nuicts d’hyver a fiâmes vagabondes»

En errant font noyer les passans dans les ondes :
Jl a le museau tors et le dos hérissé
Ainsi qu’un gros m asti n des dogues pelisse.
Fuyez, peuples, fuyez : non, attendez la beste,
Apportez ceste estolle, il faut prendre sa teste,
Et luy serrer le col, il faut semer espais
Sur luy de l’eau béniste avec un asperges,
Il faut faire des croix en long sur son eschinc.
Je tiens le monstre pris ; voyez comme il chemine
Sur les pieds de derrière, et comme il ne veut pas»
Rebellant ; à l’estolle, accompagner mes pas 1
Sus» sus, prestres, frappez dessus la beste prise.
Que par fqrco on le traisne aux degrez de l’église.
Ainsi le gros ni asti n dos enfers fut trainé,
Quand il sentit son col par Alcide enchaîné :
Mais si tost que du jour apperceut la lumière,
Béant il s’accula dedans une poussière,
Et veautrant son corps par i’espals des sablons,
Tantost alloit avant, tantost à reculons : >
Puis poussif se faisant traîner à toute force,
Avoit en mille nœuds toute la chair entorco,
Tirant le col arrière i Hercule qui se mit
En courroux, estrangla le mastin, qui vomit 1
Du gosier suffoqué une bave escumeuse »
Dont nasquit l’acouit, herbe très-venimeuse.

Ainsi ce loup-garou un venin vomira,
Quand de son estomac le diable s’enfuira’.
Ha Dieu, qu’il est vilain 1 il rend desjà sa gorge
Aussi large qu’on void les soufflets d’une forge,
Qu’un boiteux marèschal estante quand il faut
Frapper à tour de bras Sur l’enclume un fer chaut.

Voyez combien d’humeurs différentes luy sortent,
Qui de son naturel les qualités l’apportent :
La rouge que voylà le fit présomptueux,
Ceste verte le fit mutin tumultueux,
Et ceste humeur noirastre et triste de nature
Est celle qui pippoit les hommes d’imposture :
La rousse que voylà le faisoit impudent,
Boufon, injurieux, brocardeur et mordant,
Et l’autre que voicy visqueuse, espaisse et noire,
Le rendoit par sus tous hargneux au Consistoire
Je me fasche de voir ce meschant animal
Vomir tant de venins, tout le cœur m’en fait mal.

Je pense, à voir son front, qu’il n’a peint de cervelle,
Je m’en vois luy sonder le chef d’une esprouvelle
Certes il n’en a point, le fer est bien avant
Et en lieu de cerveau ce n’est plein que de vent

Hélas j’en ay pitié, si faut-il qu’on le traitte,
Il faut que chez Tony il fasse une diette,

Ou bien que lo greffier, comme >Wh Astolphe, en bref
Luy soufle d’un çorhétlé sens dédans le chef, :
S’il vepl.qttpla.swHpip^r f-jamajsîj^lgevifiWïe1..
11 faut que par ri.euf jours fle,ulemppt il s’âhs^iepne
(Non pa^4e.m,angerchaîr^Ry^Pb
Mais cîp,lire etdpfifoiregu^mwm çleÇalfjip,,,
Abjurer soaorreuj^,... :,,
Ne traîner p}us a.u cprp.stlqpp au,e, inj^rje^se »
Ne tourmenter plus Dieu d’opinions, et lors
Sa premièrç sapté luy va repérer a,u corps.
Or sus, changeons jprôpos, et parlons d’autre chose
Tu dis qufupe sourdesse à m on oreille closp :
Tu te’ mocques de moy ot me Viens blasonner
Pour un pauvre Accident que Dieu me Veut donner.
Nouvel évangéllsté, insensé, plein d’outrage,
Vray enfant de Satan, dy moy en quel passage A
Tu trouvés qu’un chreslien (s’il n’est bieri 1 enragé)
Se doive OPinriie toi mooquér d’un affligé i
Ta langue^bnstre bieh aux brocards quelle rue »
Que tu portés, au corps urie aiive bien tortue »
Quoy ? est-ce \ë pïOflt, et lofruict que tu’fais,
En préscnant l’Évangile où tu ne crèus jamais ?
Que tu le moctJUés bien de l’Ëscriture sainte,
Ayant le Cocu^ meschant,’ct là pôidlê feinta !

Quoy f mocquer l’affligé sans, t’a voir irrité,
Est-ce pas estre athée et plein d’impiété ?
Tu tp pleins d’autre part que ma vie estlascive>
En délices, en jeux » en vices excessive ;
. Tu mens meschantement, si tu m’avois suivy
Deux mois, tu sçaurois bien en quel état je vy. ’
Or je veux que ma vie en écrit ajspfcrôissë »
Afin que pour menteur tin chaoun te coghoisse.
M’éyeiliant au matin, devant que faire rien
J’invoque l’Eternel, le père de tout bien,
Le priant humblement de me donner sa grâce»
Et que le jour naissant sans l’offenser se passe :
Qu’il chasse tôïite secte et toute erreur dé moy»
 Qu’il me veuille garder en ma première foy.
Sans entreprendre rien qui blesse ma province»
Très-huinble observateur des lolx et de mon Prince .
Après je.sors du Hot et quand je suis vestu,
Je me range à l’étude et apprens la vertu »
Composant et lisant, suivant ma destinée.
Qui s’est dès igon enfance aux Muses in plinée :
Quatre ou cinq heures çeul Je m’arreste enfermé f-
Puis sentant .mon esprit de trop lire assommé »
J’abandonne lo livre et m’en vais à l’église ;
Au retour pour plaisir une heure jo de vis o »\

De là je viens disner, faisant sobre repas,
Je rends grâces à Dieu : au reste je m’esbas.
Car si l’après-disnéè est plaçante et sereine,
Je m’en vais pourmencr tantost parmy la plaine,
Tantost en un il 1 âge, et tantost en un bois,
Et tantost par les lieux solitaires et cois. »
J’ayme fort les jardins qui sentent le sauvage^
J’ayme le flot de l’eau qui gazouille au rivage.
Là, devisant sur l’herbe avec un mien amy,
Je me suis par les fleurs bien souvent endormy.
A l’ombrage d’un saule, ou lisant dans un livre,
J’ày cherché le moyen de me faire revivre’,
Tout pur d’ambition ».et4des soucis cuisans,
Misérables bourreaux d’un tas de médisans »
Qui font (comme ravis) les prophètes en France,
Pippans les grands seigneurs d’une belle apparence.

Mais quand le ciel est triste et tout noir d’épaisseur »
Et qu’il ne fait aux champs uy plaisant ny bien seur»
Je cherche compagnie, où je joue à la prime»
Je voltige, ou je saute, ou je lutte, ou j’escrime,
Je dy le mol pour rir«, et à la vérité
Je ne loge chez moy trop de sévérité.
Puis quand ia nuict brunetto a rangé les étoiles»

Encourtinant le ciel et la terre de voile,
Sans soucy je me couche, et là levant les yeux,
Et la bouche et le cœur vers la voute des cieux,
Je fais mon oraison, priant la bonté haute
De vouloir pardonner doucement à ma faute :
Au reste je ne suis ny mutin ny meschant,
Qui fais croire ma loy par le glaive trenchant ;
Voilà comme je vy : si ta vie est meilleure,
Je n’en suis envieux, et soit à la bonne heure.






SONNETS

ET

POÉSIES DIVERSES.




SONNETS

ET

POÉSIES DIVERSES.




I.

——

A MARIE STUART.


Encore que la mer de bien loin nous sépare,
Si est-ce que l’esclair de vostre beau soleil,
De vostre œil qui n’a point au monde de pareil,
Jamais loin de mon cœur par le temps ne s’égare.

Royne qni enfermez une royne si rare,
Adoucissez vostre ire et changez de conseil :

Le soleil se levant et allant ail sommeil
Ne voit point en la terre un acte si barbare.

Peuples vous forlignez, aux armes nonchalants,
De vos ayeux Renaulds, Lancelots et Rolands,
Qui prenoient d’un grand cœur pour les dames querelle,

Les gardoient, les sauvoient : mais vous n’avez, François,
Encore osé toucher ni vestir le harnois,
Pour oster de servage une royne si belle.







II.

——

A CATHERINE DE MÉDICIS.


Depuis la mort du bon prince mon maistre,
Vostre mary, mon seigneur et mon roy,
J’ai tant receu de langueur et d’esmoy,
Qu’avecques luy presque je me sens estre.

Un nouveau deuil en mon cœur je sens naistre,
Quand près de vous, Madame, je ne voy
Sa Majesté, qui faisoit cas de moy,
Et qui pour sien me daignoit recognoistre.

En regardant de toutes parts icy,
Je ne voy rien que larmes et soucy ;
Toute tristesse a sa mort ensuivie :

Ses serviteurs portent noire couleur
Pour son trépas, et je la porte au cœur,
Non pour un an, mais pour toute la vie.





III.


Je veux lire en trois jours l’Iliade d’Homère ;
Et pour ce, Corydon, ferme bien l’huis sur moi :
Si rien me vient troubler, je t’assure ma foy,
Tu sentiras combien pesante est ma colère.

Je ne veux seulement que nostre chambrière
Vienne faire mon lict, ton compagnon, ny toy :
Je veux trois jours entiers demeurer à requoy,
Pour folastrer après une semaine entière.

Mais si quelqu’un venoit de la part de Cassandre,
Ouvre luy tost la porte, et ne le fais attendre,
Soudain entre en ma chambre et me vien accoustrer :

Je veux tant seulement à luy seul me monstrer ;
Au reste, si un Dieu vouloit pour moi descendre
Du ciel, ferme la porte et ne le laisse entrer.





IV.

——

A MARIE.


Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, devisant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous esmerveillant,
Ronsard me célébroit du temps que j’estois belle,

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Desjà sous le labeur à demy sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille resveillant,
Bénissant vostre nom de louange immortelle.

Je seray sous la terre, et fantosme sans os
Par les ombres myrtheux je prendray mon repos,
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et vostre fier desdain ;
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

V.

JK songeois assoupi de la nuict endormie,
Qu’un sépulchre entre-ouvert s’apparoissoit à moi
La mort gisoit dedans toute pallc d’effroy,
Dessus estait escrit : LB TOMBBAU DE MARIE.,
Espouvanté du songe, en sursaut je m’cscrie :
Amour est donc sujet’à nostre humaine loy 1
11 a perdu son règne, et le meilleur de soy
Puisque par une mort sa puissance est périe.
Je n’avois achevé, qu’au point du jour voicy
Un passant à ma porte adeulé de soucy,
Qui de la triste mort m’annonça la nouvelle.
Pren courage, mon ame, il faut suivre sa fin,
Je l’enten dans le ciel comme elle nous appelle :
Mes pieds avec les siens ont fait mesme chemin.

VI.

COMMB on Voit sur la branche au mois de may la rose :
En sa-belle jeunes.se, en sa première fleur
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’aube de ses pleurs au poinct du jour l’arrose
La grâce dans sa fueille et l’amour se repose,
Embasmant les jardins et les arbres d’odeur :
Mais battue ou de pluye, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt fueille à fueille desclose.
Ainsi en ta première et jeune 1 nouveauté,
Quand la terre et le ciel hônoroient ta beauté,
L Parque t’a tuée, et cendre tu reposes.
Pour obsèques rççoy mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de laict, ce panier plein de fleurs,
Afin que vifet mort ton corps ne soir que roses.
12.

VII.

JB voy tousjours le traict de cette belle face
Dont le corps est en terre, et l’esprit est aux deux,
Soit que je veille ou dorme, Amour ingénieux
En cent mille façons devant moi le repasse.
Elle qui n’a souci de ceste terre basse,
Et qui boit du nectar assise outre les dieux,
Daigne souvent revoir mon estât soucieux,
Et en songe, appaiser la mort qui me menace.
Je songe que la nuict elle me prend la main,
Se faschant de me voir si long temps la survivre r
Me tire, et fait semblant que de mon voile humain
Veut rompre le fardeau pour estre plus délivre :
Mais partant de mon Ijct son vol est si soudain
Et si prompt vers le ciel, que je ne la puis suivre^

VIII.

ËPITAPHE DE MARIE.

Gv reposent les os de ma belle Marie,
Qui me fit pour Anjou quitter mon Vandomois,
Qui m’enivra le cœur au plus verd de mes mois,
Qui fut toute mon tout, mon bien et mon envie.
En sa tombe repose honneur et courtoisie,
Et la jeune beauté qu’en l’aine je sentais,
Et le flambeau d’Amour, ses traicts et son carquois T
Et ensemble mon cœur, mes pensers et ma vie.
Tu es, belle Marie, un bel astre des cieux :
Les anges tous ravis se paissent de tes yeux »
La terre te regrette, ô beauté-sans seconde 1
Maintenant tu es vive, et je suis mort d’cnnuy :
Malheureux qui se fie en l’attente d’autruy i
Trois amis m’ont trompé, toy, l’amour et le monde.

ÉLÉGIE
 ;SUR 14 MORT V&MiMB.
Cm> que tu es malicieux l
Qu| flust pqusfc qy,e ce beaux yeux
Qui.mo fais.pjept si douce guerre.,
Ces mains, ceste bouche et ce front
Qui prirent tu on cœur et quil’qnt,
Ne fussent maintenant que terre ?
Hélas | où est ce doux parler,
Ce voir, cet ouyr, cet aller,
Ce ri^ qui me fajsoit apprendrç
Que c’est qu’aimer ? hà.t.4p.4X &AlsI
Ha » doux, desda&s, vous, nfestes, plus,
Vous n’estes plus qu’un peu de cendre l
Hélas, où est ceste beauté »
Ce printemps, ceste nouveauté,
Qui n’aura jamais de seconde !

Du ciel tous les dons elle avoit :
Aussi parfaite ne dovoit
Long-temps demeurer on ce monde. ’
Je n’ay regret en son trespas,
Comme prest de suivre ses pas.
Du chef les arbres elle touche :
Et je vy 1 et je n’ay sinon
Pour réconfort que son beau nom,
Qui si doux me sonne en la bouche 1
Toutesfois en moy je la sens
Encore l’objet de mes sens
Comme à l’heure qu’elle estait vive :
Ny mort ne me peut retarder,
Ny tombeau ne me peut garder
Que par penser je ne là suive.
Si je n’eusse eu l’esprit chargé
De vaine erreur , prenant congé
De sa belle et vive figure,
Oyant sa voix, qui sonnôit mieux
Que de coùstume, et ses beaux yeux,
Qui reluteoient outre mesure ;
Et «on soupir qui m’embrasoit,
J’eusse bien veu qu’ell’ me disoit :

Or, soûle toy de mon vlsnge,
Si jamais tu en eus souoy ;
Tu ne me verras plus ioy %
Je m’en vay faire un long voyage l
Depuis j’ay vescu de soucy,
Et du regret qui m’a transy,
Comblé de passions estranges.
Je ne desguise mes ennuis :
Tu vois l’estat auquel je suis,
Du ciel assise entra les anges.
> Hà 1 belle arae tu es là haut
Auprès du bien qui point ne faut >
De rien du monde désireuse »
vEn liberté, moy en prison :
Encore n’est-ce pas raison
Que tu sois seule bien-heureuse.
/ Le sort doit tousjours estre égal ;
Si j’ai pour toy souffert du mal,
Tu me dois part de ta lumière ;
Mais franche de mortel lien,
Tu as seule emporté le bien,
Ne me laissant que la misère.
En ton age le plus gaillard

Tu as seul laissé ton Ronsard,
Dans le ciel trop tost retournée,
Perdant beauté, grace et couleur,
Tout ainsi qu’une belle fleur
Qui ne vit qu’une matinée.



L’MOUETTE
OAIETÉ.

HÉ Dieu 1 que je porte d’envie
Aux plaisirs de ta douce vie,
Alouette, qui de l’amour
Dégoizcs dès le point du jour »
Secouant en l’air la rosée
Dont ta.plume est toute arrosée !
Devant que Phébus soit levé
Tu enlèves toh corps lavé
Pour l’essuyer près de la nue»
Trémoussant d’une aile menue ;
Et te sourdant à petits bons,
Tu dis en l’air de si doux sons
Composez de ta tire lire,,
Qu’il n’est amant qui ne désire»

T’oyant èhanterau rénouveau
Comme toy devenir oiseau»

Quand ton chant t’a bipn amusée,
De l’air tu tombes en fusée
Qu’une jeune fillette au soir
De sa quenouille laisse orieoir,
Quand au foyer elle sommeille
Frappant son soin de son aureille
Et son tors fuseau délié
Loin main roulé à son pié :
Ainsi tu roules, alouette,
Ma donceletto, mignonnette,
Qui plus qu’un rossignol me plais
Chantant en un bocage épais, .

Tu vis sans offenser personne,
Ton bec innocent ne moissonne
Le froment, comme ces,oiseaux
Qui font aux hommes mille maux,
Soit que le bled-fougent en gerbe,
Ou sôit qu ils !l égralnént en herbe :
Mais tu vis par les sillons vers,’
De petits fourmis et de vers,
Ou d’une mouche » ou d’une achée »
Tu portes auxtemS la bêchée,
A tes fils non encore ailés,

D’un blond duvet emmantelés. r
A tort les fables des poètes,
Vous accusent, vous, alouettes,
D’avoir vostre père hay„
Jadis jusqu’à l’avoir trahi,
Coupant de^sa teste royale.
La blonde perruque fatale,
En laquelle un poil il portait
1 En qui toute sa force estait.
Mais quoy, voua n’estes.pas seulettes
A qui la langue des poètes .
Ait fait grand tort : dedans les bois
Le rossignol à haute voix,
Caché.dessous quelque verdure,
Se plajnt d’eux, et leur dit injure.
. Si fait bien l’arondelle aussi, t
Quand elle chante son cossi :
Ne laissez pds pourtant de dire
Mieux que devant la tirelire,
. Et faites crever par.dépit
Ces menteurs de Ce qu’ils ont dit.
Ne laissez pour cela de vivre
Joyeusement, et de poursuivre
A chaque retour du printemps
Vos~ accoutumez pnsse-tenips :

Ainsi j’amais la main pillarde
D’une pastourelle mignarde,
Parmy les sillons espiant,
Vostre nouveau nid pépiant,
Quand vous chantez ne le dérobe
Ou dans sa cage ou sous sa robe.
Vivez oiseaux, et youS haussez ^
Tousjours en l’air, et annoncez
De vostre chant et de vostre aile
Que le printemps se renouvelle.

LES DERNIERS VERS
DR
PIERRE DE RONSARD.
STANCES.

J’AY parié ma vie en dévidant la trame
Que Clothon me filoit entre-malade et sain,
Et tantost la santé se logeoit en mon sein,
Tantost la maladie, extresme fléau de l’ame.

La goutte jà vieillard me bourrela les veines,
Les muscles et les nerfs, exécrable douleur 1
Monstrant en cent façons, par cent diverses peines,
Que l’homme n’est sinon lesubject de malheur»

L’un meurt en son printemps, l’autre attend la vieillesse
Le treSpas est tout un, les accidens divers :
Le yray thrésor de l’homme est la simple jennesse,
Le reste de nos ans ne sont que des hyvers.
Pour long-temps conserver telle richesse entière,
Ne force ta nature, ains ensuy la raison. :
Fuy l’amour et le vin, des vices la matière »
Grand loyer t’en demeure en la vieille saison.
La jeunesse des dieux aux hommes n’est donnée
Pour gouspiller sa fleur : ainsi qu’on voit fanir
La rose par le chaud, ainsi mal gouvernée
La jeunesse s’enfuit sans jamais revenir.




JOACHIM DUBELLAY.

JOAÇrt
DE L’IMMORTAWtË,
DES POÈTES 1.
ODÉ.,

CELUI-CI quiert, par les dangers,
L’honneur du fer victorieux}
Celui-là, par flots étrangers,
Le soin de l’or laborieux ;
L’un aux clameurs du palais s’cstudie ;
L’autre le> vient de la faveur $en difr.
Mais moi, que les Grâces chérissent,
Je hais les Jblens que l’on adore »
Je hais les honneur !qui périssent
Et le soin qui les dœufs dévore :

Rien ne me plaist» fors ce qui peut déplaire
Au jugement du rude populaire.
Les lauriers pris des fronts sçavans
M’ont jà fait compagnon des dieux :
Les ardens satyres èuivans
Les nymphes des rustiques lieux,
Me font aimer, loin des connus rivages,
La sainte horreur de leurs antres sauvages.
Par le ciel errer je m’attends »
D’une aisle encor non usitée,
Et ne sera guère ldhg-temps
La terre par moi habitée. N
Plus grand qu’Envie, à ces superbes villes
Je laisserai leurs tempestes civiles.
Je volerai depuis l’Aurore
Jusqu’à la grand’mère des eaux ; .
Et de l’Ours à l’épaule more, >
5 Le plus blanc de tous les oiseaux.
Je ne craindrai, sortant de ce beau jour,
L’épaisse nuit du ténébreux séjour.
De mourir ne suis en émoi »
Selon la loi du sort humain ;
Car la meilleure part de moi

Ne craint point la fatale main.
Craigne la mort la Fortune et l’Envie,
A qui les dieux n’ont donné qu’une vie !

arrière tout funèbre chant,
Arrière tout marbre et peinture ;
Mes cendrés ne vont point cherchant
Les vains honneurs de sépulture,
Pour n^lôtre errant cent ans à.l’ënviron
Des tristes bords de l’avare Âchéron,
Mon nom, du vil peuple inconnu,
N’ira sous terre inhonoré ;
Les sœurs du mont deux fois cornu
M’ont d’un sépulcre décoré
Qui fie craint point les aquilons puïssans,
Ni le longcours des siècles renaissans.

LE RETOUR DU PRINTEMPS.
À J. DAURAT.

DE l’hiver .la.triste.froidure
Va sa rigueur adoucissant,
Et des eaux.réçorcesi. dure
Au doux zéphL .amollissant.
Les oiseaux par les bois
Ouvrent à ceste fois
Leurs gosiers étrécis :
Et plus sous dur8 ;glassons
v Ne sentent les poissons
Leurs manoirs raccourcis.
La froide humeur des monts chenus
Enfle déjà le cours des fleuves ;
Déjà les cheveux sont venus

Aux forests si longuement veuves.
La terre, au ciel riant,
Va sort teint variant
De mainte couleur vive :
Le ciel 1, pour lui complaire,
Orne sa face claire
De grand’ beauté naïve.
Or, est temps que l’on se couronne
De l’arbre’à Vénus-consacré,
Ou que sa tête on environne %
j)es fleurs qui viennent de leur gré.
Qu’on donne au vent aussi
Cet importun souci’
Qui tant nous fait la guerre ;
Que l’on aille Sautant,
Que l’on aille heurtant
D’un pied libre la ferre.
Voici déjà l’été qui tonne,
Chaqsele perdurable ver ;
L’été, le fructueux automne ;
L’automne, le frileux hiver.
Mais les lunes volages
Réparent ces dommages ;
Et nous, hélas 1 nous, hommes,
Quand descendons aux lieux

De nos ancestres vieux,
Ombre et poudre nous sommes,

Pouf quoi dono avons-nous envie
Du soin qui los cœurs riînge et fend P
Le terme bref de notre vie
Long espoir avoir nous défend.
Ce que les destinées. ’ <
Nous donnent c-0 journées, J
Estimons que c’est gain. 1
 Que sçajs-tu si les cjeux } ;
1 Octroirpnt à tes.yeux ,
De voir un lendemain ?

ODE.

QU’IL FAUT ÉCfiïfiE DANS SA LANGUE.
. -Qui grec et latirifeut écrire >
Semble un Icare, un Phaéton ;
f Et semble, à le voir, qu’il désire
A la mer donner nouveau nom.
Il y lipTet de l’eau » ce me semble,
Etvpareil (peut-estre ) encore est
A ceb|i quf|tttb0i8lisseln^ie
Pour le porériéâ Ipôrèst. r
 - Princesse ? jè^fe W$ft£ f>°jnt suivre ?
 ! D’inMtêjfe met les dangers, -
r Aimait infeux entre les miens vivre
Que mourir ohé» les étrangers^

Mieux vaut que lès si v on précède,
Le nom d’Aohllle poursuivant,
Que d’être ailleurs un D(omède,
Voire un Thersite bien souvent.
Quel siècle éteindra ta mémoire »
C Bocoacé 1 Et quels durs hivers
Pourront jamais sécher la gloire,
Pétrarque, de tes lauriers verdsî
Qui verra la vostre muette» /
Dante, Bcmbe, à lVsprit hautain ?
Qui fera taire la musette
Du pasteur NéapoJUUtojÈ l
Le Lot, le Loir», flSmvre et Garonne,
A vos bords vous direfc le, nom.,
’De ceux que là docte couronne
Éternise d’un haut renom.
Et inoi ( si pQprtajjit mon délire
Ne me déçoit )^tô|pï6JÀset$»
Loire, et je jure que ta lyre, »" .
Si je Vis,n0 mourra jamais. ; ; .....

LA CHANSON
DU VANNEUR DE BLÉ.

A vous, troupe légère,
’ Qui d’aisle passagère»
Par le mohdevvd !ez, ,
Et d’un sifflant murmure
.., L’ombrageuse verdure
Doucement csbranlez.
J’offre ces violettes,

Ces lys et ces fleurettes,
Et ces roses ioi\/.. y
Ces vermeillettes roses, ;
yout fraîchement escloses, .%. .
Et pes œillets aussi :
x De vostre douce haleine
.Bsventez ceste plaine,

Esventez ce séjour,
Cependant que j’ahanne [3]
A mon blé que je vanne
A la chaleur du jour.







SONNET.


Las ! où est maintenant ce mespris de fortune ?
Où est-ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cet honneste désir de l’immortalité,
Et ceste belle flamme au peuple non commune ?

Où sont ces doux plaisirs qu’au soir, sous la nuit brune
Les muses me donnoient, alors qu’en liberté,
Dessus le verd tapis d’un rivage écarté,
Je les menois danser au rayon de la lune ?

Maintenant la fortune est maistresse de moi,
Et mon cœur, qui souloit estre maistre de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuyent :

De la postérité je n’ai plus de souci,
Cest divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,
Et les muses de moi, comme estranges, s’ennuyent.

SONNET.

NOVYBAIT venu, qui cherche Rome en Home >
Et rien de Rome en RQUAQ n’aperçois,
Ces vieux palais, ces vieux aros (Jue tu vois,’’
Et ces vieux murs » c’est ce que Rome on nomme

Voi quel orgueil, quelle ruioe, et comme
Celle qui mit le monde souS ses loix, :v
Pour dompter tout » se dompta quelquefois,
Et devint proie au temps qui tout consommer
Rome de Rome est le seul monument ;
Et Rome, Rome » a vaincu seulement. . -
Le Tybre seul, qui vçrs la mer s’edfuit,

Rçste de Rome} ah ! mondaine inconstance £
sijré qui. elt fermé e«t par le temps 4 . ;
Et ce qui fuit au temps fait résistance.

SONNET.

Ni la fureur de la flamme enragée,
Ni le tranchant du fer viotorieu^,
Ni le dégât du soldat furieux, -
Qui tant dé fois » Rome » t’a saccagée ;
Ni coup sur coup ta fortune changée,
Ni le ronger des siècles enVieux i
Ni le dépit des hommes et’ des dieux,
Ni contre toi ta puissance rangée ;
Ni l’ébransler de» Vçmts impétueux,
Ni Je débor^ de ce dieu tortueux ; ^- :
Qui tant de fois t’a couvert do son on.de,
N’ont tellement]tpn orgueil aba ! s>» ^ ’ /
Que Jla, grapdeuc d» riep^qi^’ila. t$i£t :lais^ ®
Ne faèWencôr émerveiller le monde» H :

LE POETE COURTISAN.

Js ne veux point ici du maistre d’Alexandre,
Touchant l’art poétic, les préceptes t’apprendre :
Tu n’apprendras ddrçoi comment jouer il faut,
Les misères des rois dessus un échaffaud :
Je ne t’enseigne l’art de l’humble comédie,
NI du méonien la muse plus hardie :
Bref je né montre ici, d’ur) vers horacien,
Les vices et vertu !^U pôeme ancien ; .
Je ne dépeins aussi le poëte du vide ’ ; ^
La cour est mon auteur, mon exemple, mon guide.
Je te veux peindre ici, comme un bon artisan,
De toutes ses coulcursi’Apolloacourtisan,
Ou la longueur surtout il convient qj|è /je fuie ;
C ar dé’ tout.long ouvrage h la cour on s’ennuie.
Celui donc qui ësf te £caf il se faut tenter -
Avaçt ^ue^PpnU^iéftée à là co^r fe ésenter)^
Pour ce gentil métier, ir faut que, de jeunesse,
Aux rusestét façons de/la cour il se dresse.
i AUutioD à. Vida. ^

Ce précepte est commun, ; car qui vout s’avancer
A la cour, de bonne heure il convient commencer.
Je ne veux que long-ternes,à l’étude il palllsse ;
Je ne veux que resveur sur le livre il vieillisse,
Feuilletant, studiant, tous les soirs et matins,
Les exemplaires grecs et les auteurs latins ;
Pour un vers allonger que ses ongles il ronge,
Ou qu’il frappe sur table, ou qu’il resve, ou qu’il songe,
Se brouillant le cerveau de penaemens divers, 1
Pour tirer déjà tête un misérable vers,
Qui ne rapporte, ingrat 1 qu’une longue risée
Partout où l’ignorance est plus autorisée.
Toi donc qui as choisi le chemin le plus court, \,
Voift être mis au rang des sçavans de la cour,
Sans mascher le laurier, ni sans prendre la peine
’ De sôlrjger au Parnasse, et boire à la fontaine
Que le ofâival volant çle son pied fit jaillir,
Faisant ce que je dis tu ne poârWjaillir.
Je veux» en premier HeU, que, sans suivre la trace,
Comme font quelques-uns» d’un Pindare et Horace,
Et sm| Vtfùlôir, comme eux, voler si hautement,
l^ !lmip(e naturel tu suivelseule’fnent.
Ce procès tant mené, et qui^e.ncorejdure, v
Lequel des deux vaut mieux,"oti lfart oii la4nature»

En matière de vers à la cour est vuidé ;
Car il s’agit ici que tusoycs guidé
Par le seul naturel,.sans art et sans doctrine,
Fors cet art qui apprend affaire bonne mine ;
Car un petit sonnet qui n’a rien que le son,
Un dixain à propos, bu bien une chanson,
Un rondeau bien troussé avec une ballade, /
( Du temps qu’elle coùroit) vaut mieux qu’une Iliade.
Laisscmoi doncque là ces latins et grégeois,
Qui ne servent de rien au poète françois,
Et soit la seule cour ton Virgile et Homère,
Puisqu’elle est, coin tne on dit,des bon s esprits la mère,
La cour te fournira d’argumens sufflsans,
Baseras estimé entre les mieux disans.
JeVeux qu’aux grands seigneurs tu donnes des devises,
Je veux-que ils chansons en musique soie.nl mises,
Et, afin que les grands parlent Souvent dé toi,
Je veux que l’on les chante en la chambre du roi.
x Un sopnct ^ propos, un petit épigramme
En fâveurd’uqgrând prince, ou tie quelque gra’nd’dam e
Ne sera pas mauvais, mais gârdertoi d’user
De môra. durs et nouveaux » quipuissemfamuser
Tant soit peU le usant fcar la douceur du style
Fait qUc i’indocte v$WaWx’ oreilles distille :
Et ne tant s’enquérir s’il éSt’bién Ou’màl fait ;

Car le Vers plus coulant est le vers plus parfait.
Dès qu’un nouveau poète a la cour se présente,
Je veux qu’à l’aborder finemeht on le tente ;
Car, s’il est ignorant, tu sçauras bian choisir
Lieu et temps à propos pour en donner plaisir : ’
Tu produiras partout ceste beste, et, en somme,
Aux dépens d’un tel sot tu seras galant homme.
S’il est homme sçavant, il te faut dextrement
Le mener par lé nez, le louer sobrement,
Et d’un petit|ouri8 et branlëmént de teste,
Devant les grands seigneurs, lui faire quelque feste ;
Le présenter au roi,’ et dire qu’il 1 fait bieh,
Et qu’ila mérité qu’on lui fasse du bien.
Ainsi,$tehânt toujours le pauVfe homme sous bride,
Tu te feras valoir’éh lui servant de guide ;
Et combien que tu sors d’envie époinçonné,
Tu ne seras pour tel toutefois soupçonné.
Je te veux ënseigrfer Wn autre point notable,
Pour ce o^ue de la cô’Ur l’écblé o’estla table :
Si tu veux proniptëmëntën horihe’ur’patvénir,
C’est où plus sagement il të’iaUt maintenir ; ;
Il faut toujoursavoir le pèfit mbfrpôiïrlire ;
Il faut des lieux communs qu’à tout propos on tire,
Passer^çe £m«0m ne sçait » etrse montrer gavant
En ce que l’on a lu deux ; ou trois soirs de Va n t.

Mais qui des grands seigneurs veut acquérir la grâce ;
11 no faut que les vers seulement il embrasse ;
Il faut d’autres propos son style déguiser,
Et ne leur faut toujours des loties deviser.
Bref, pour être en cet art des premiers de ton âge,
Si tu veux finement jouer ton personnage,
Entre les courtisans du sçavant tu feras, I
Et entre les sâvans courtisan tu seras. ’
Pour ce, te faut choisir matière convenable,
Qui rende son auteur au lecteur agréable,
Et qui de leur plaisir t’apporte Quelque fruit ;
Encore pourras-tu faire courir le bruit
Que si tu n’en avois commandement c\u. prince,
Tu" ne Pexposerois aux ; yeux de ta province
Mais te contenterois de le tenir secret j ...,,
Car ce que tu en fais est à ton grand regret.
Et, à la vérité, la ruse coutumière,
Et la meilleure, c’est ne rien mettre en lumière :

Mais jugeant librement des œuvres d’un chacun,
Ne se rendre sujet au jugement d’aucun j »<
De peur que quelque fol te rendo la pareille,
S’il gagne, commue toi» des grandi princes l’oreille.
Tel estoit de son temps le premier estimé, ^
Duquel si l’on eust lu quelque ouvrage imprimé,

Ileust renouvelle peut-être la risée
De la Montagne enceinte » et sa muse, prisée
Si haut auparavant, eust perdu, comme on dit,
La réputation Cju’on lui donne à crédit.
Retiens doncque ce point ; et si tu m’en veux croire,
Au jugement commun ne hazarde ta gloire :
Sois’ sage, sois content du jugement de ceux
Lesquels trouvent tout bon, auxquels plaire tu veux,
Qui peuvent t’avancert’en état et offices,
Qui te peuvent donner de riches bénéfices,
Non ce venf^populaire et ce frivole bruit,
Qui, de beaucoup de peine, apporte peu de fruit.
Ce faisant, tu tiendras le lieu d’un Anstarque,
Et entre les sçavans seras comme un monarque.
Tu s_eras bien venu entre les grands seigneurs,
Desquels tu recevras les biens et les honneurs,
Et noIS la pauvreté des Muses l’héritage,
Laquelle est à ceux-là réservée en partage,
Qui dédaignant la cour» fascheux et mal-plaisans,
Pour allonger leur gloire, accourcissent leurs ans.




J. A. DE BAÏF.



LES ROSES.

AU SIEUR GUIBERT.

Guibert, qui la vertu chéris,
Afin que l’âge à venir sache
Que ma Muse ingrate ne caché
Le nom de ses plus favoris ;
Prends de ses roses le chapeau,
A qui chaleur ni gelée
N’ostera ce qu’il a de beau
Pour honorer ta renommée.

Au mois que tout est en vigueur,
Un jour que la blanche lumière

Poignoit, comme elle est coustumière,
Soufflant la piquante fraîcheur
Je, m’en allois me promeant
Autour des planches compassées ;
Un chemin, puis l’autre prenant
A travers les sentes dressées.

Je vis la rosée tenir
Pendant sous les herbes penchantes,
Et sur les cimes verdissantes
Se concréer et contenir
Je vis sous la clarté nouvelle
Les fraisches fleurs s’épanouir,
Je vis les rosiers s’esjouir,
Cultivés d’une façon belle.

Mais en peu d’espace de temps,
Les fleurons des rosés naissantes,
Diversement s’épardjjëàntes
Par compas se vont départans
L’un de l'étroit bouton couvert,
Se cache sous sa verte feuille,
L’autre par le bout entrouvert
Pousse l’écarlate vermeille.

Bientost après il a desclos
Du bouton riant l’excellence,

Décelant la drue semence ;
Du saffran qu’il tenait enclos.
Lui qui tantost resplendissant,
Montrait toute sa chevelure»
Le voici, pâle, et flestrissant,
Qui perd l'honneur de sa feuillure.

Je m’esmerveillois en pensant
Comme l’âge, ajnsi larronnesse,
Ravît la fuitive jeunesse
Des roses vieilles en naissant :
Quand voici l’incarnate fleur
Ainsi que j’en parle s’effeuille,
Et, couverte de sa rougeur,
La terre en éclate vermeille.

De toutes ces formes l’effet
Et tant de soudaines nuances,
Et telles diverses naissances,
Un jour les fait et les défait.
O nature, nous nous plaignons
Que des fleurs la grâce est si brève,
Et qu’aussitost que les voyons,
Un malheur tes dons nous enlève.

Un seul bien ces fleurettes ont,
Combien qu’en peu de temps périssent,

Par succès elles refleurissent,
Et leur saison plus longue font
Fille, viens la rose cueillir
Tandis que se fleur est nouvelle ;
Souviens-toi qu’il te faut vieillir
Et que tu flestriras comme elle.

A SOI-MESME.

Baïf, si tu veux savoir

Quel avoir

Pourroit bien heureux te rendre
En ce douteux vivre-ci,

Oy ceci,

Et tu le pourras apprendre.

0 chétif ! cet heur, hélas !

Tu n’as pas !

Et ta fortune est trop dure !
Mais ce qu’on ne peut changer

Est léger,

Si constamment on l’endure.

Un bien tout acquis trouver ;

N’éprouver,

Pour l’avoir aucune peine :
Un champ ne trompant ton vœu :

D’un bon feu

Ta maison tousjours sereine :

N’avoir que faire au palais

Ni aux plaids :

Loin de cour, l’esprit tranquille,
Les membres gaillards et forts

En un corps

Bien sain, dispos et agile.

Geste simplesse entre gens

Se rangeans

Sous une amitié sortable :
Un vivre passable et coi

A requoi,

Sans trop surcharger la table :

Passer gaiement les rnuicts,

Hors d’ennuis ;

 Toutefois n’estre pas ivre :
Un lict qui ne te déçoit ;

Mais qui soit ;

Chaste, et de noises délivre :

Estre content de ton bien,

Et plus rien

Ne désirer ni prétendre ;
Sans souhaits, sans crainte aussi,

Hors souci,

Ton heure dernière attendre.

AMOUR OISEAU.

UN enfant oiseleur, jadis en un bocage,
Giboyant aux oiseaux, vit dessus le branchage
D’un houx, Amour assis ; et l’ayant apperçu,
Il a dedans son cœur un grand plaisir conçu :
Car l’oiseau sembloit grand. Ses gluaux il appreste :
L’attend» et le chevale, et guettant à sa queste,
Tasche de l’asseurer, ainsi qu’il sauteloit.
Enfin, il s’ennuya de quoi si mal alloit
Toute sa chasse vaine ; et ses gluaux il rue,
Et va vers un vieillard assis à la charrue,
Qui lui avoit appris le mestier d’oiseleur ;
Se plaint et parle à lui, lui conte son malheur ;
Lui monstre Amour branché. Le vieillard lui va dire,
Hochant son chef grisou et se ridant de rire :
« Laisse, laisse, garçon, cesse de pourchasser
La chasse que tu fais ; garde-toi de chasser
Après un tel oiseau. Telle proie est mauvaise.
Tant que tu la lairras, tu seras à ton aise ;

Mais si à l’âge d’homme une fois tu atteins,
Cet oiseau qui te fuit, et de qui tu te plains
Comme trop sautelant, de son motif s’appreste,
Venant à l’impourvu, se planter sur ta teste. »

LE CALCUL DE LA VIE.

Tu as cent ans et davantage :
Mais calcule de tout ton âge,
Combien en eut ton créancier,
Combien tes folles amourettes,
Combien tes affaires secrètes,
Combien ton pauvre tenancier.

Combien tes procès ordinaires,
Combien tes valets mercenaires,
Combien ton aller et venir ;
Ajoute aussi tes maladies,
Ajoute encore tes folies,
Si tu pouvois t’en souvenir :

Et tout cela qui, sans usage,
S’en est allé pour ton dommage :
Si tout cela tu en rabas,
Te verras avoir moins d’années
Que tu ne t’en étois données,
Et que tout jeune tu t’en vas.




REMI BELLEAU.



ODE
POUR LA PAIX.


QUITTE le ciel, belle Astrée,
En France tant désirée,
Viens faire ici ton séjour

A ton tour :

Assez les flammes civile
Ont couru dedans nos villes,
Sous le fer et la fureur ;
Assez la pâle famine,
Et la peste et la ruine
Ont ébranlé ton bonheur.

Le rocher ni la tempeste
Tousjours ne pend sur la teste ?
Du pilote paslissant

Frémissant :

La nue épaisse en fumée,
Tousjours ne se fond armée
De feu, de soufre et d’éclair ;
Quelquefois après l’orage,
Elle fourbit le nuage
Et le rend luisant et clair.

Monstre nous ta face belle
En ceste saison nouvelle : .
En pitié regarde nous

D’un œil doux !

Que dans ta main que j’honore,
Au soir l’épi se redore !
Viens plus gracieux encor
Que n’est l’étoile qui guide
Le soleil, quand parle vuide
Il étend son crespe d’or !

Que le ciel à ta venue
Épanche une douce nue
De parfums, et de senteurs ;

Et d’odeurs,

De miel, de manne sucrée,
Tant, que la France enivrée,
Soit grosse d’un beau printemps ;
D’un printemps qui tousjours dure,

Et qui surmonte l’injure
Et les outrages du temps !

Sois donc, Seigneur, la défense
Et le rempart de la France,
Nourrissant nostre grand roi

En ta loi,

Et que dans ta main maistresse
Croisse sa tendre jeunesse,
Lui servant de guide encor
Pour le dresser en la voie
Comme Apollon devant Troye
S’avançoit devant Hector !

REMI BELLBAU.
AMOUR
PICQUÉ DUNE MOUCHE A MIEL.
ODE,

AMOTJR ne voyoit pas enclose
Entre les replis de la rose
Une mouche à miel, qui soudain
En l’un de ses doigts lé vint poindre :
Le mignon commence à se plaindre,
Voyant enfler sa blanche main.
Aussi tost à Venus la belle
Fuyant il vol$& tire d’aile,
Mère, dit-il, o’est fait de moi,
C’en est fait, et faut qu’à coste heure,

Navré jusques au cœur je meure,
S secouru no suis de toi.
Navré je suis en cesta sorte,
D’un petit serpenteau qui porte
Deux ailerons dessus le dos,
Aux champs une abeille on l’appelle t
Voyet donc raa playe cruelle,
Lasi il m’a,picqué jusqu’à l’os.
Mignon (dist Vénus) si la, pointe
Htupe mouc¥Q fcmjeJ,teUe atteinte
Droit au coam (coinBHfc ju$ ) ftit-,
Combien sor^Jhavrez çlava.uiage
Ceux qui s^^lsopinds de ta rage,
Et qui sont blesses de ton trait ?

AVRIL.

Avril, l’honneur et des bois
Et des mois ;
Avril, la douce espérance
Des fruits qui, sous le coton
Du bouton ;
Nourrissent leur jeune enfance

Avril, l’honneur des prez vers,
Jaunes, pers,
Qui, d’une humeur bigarrée,
Émaillent de mille fleurs
De couleurs
Leur parure diaprée.

Avril, l’honneur des Soupirs
Des Zéphirs,
Qui sous le vent de leur aile
Dressent encore ès forêts

De doux rets,
Pour ravir Flore la belle ;

Avril, c’est ta douce main
Qui du sein
De la nature desserre
Une moisson de senteurs
Et de fleurs
Embaumant l’air et la terre ;

Avril, la grâce et le ris
De Cypris
Le flair et la douce haleine ;
Avril, le parfum des dieux
Qui des cieux
Sentent l’odeur de la plaine :

C’est toi, courtois et gentil,
Qui d’exil
Retires ces passagères,
Ces arondelles qui vont
Et qui sont
Du printemps les messagères

L’aubépine, et l’églantin,
Et le thym,
L’œillet, le lis, et les roses,

En ceste belle saison,
A foison,
Montrent leurs robes escloses.

Le gentil rossignolet,
Doucelet,
Découpe, dessous l’ombrage,
Mille fredons babillards,
Fretillards,
Au doux son de son ramage.

Mai vantera ses fraischeurs,
Ses fruits meurs,
Et sa féconde rosée,
La manne, le sucre doux,
Le miel roux
Dont sa grâce est arrosée.

Mais moi je donne ma vois
À ce mois
Qui prend le surnon do celles
Qui de l’escumeuse mer
Vit germer
Sa naissance maternelle.




DUBARTAS.


== DUBARTAS ==

DESCRIPTION
DU JARDIN D’ÉDEN.

Si je dis que tousjours, d’une face seraine,
Le Ciel d’un seul coup d’œil embrassoit cette plaine ;
Que des rochers cambrés le doux miel distilloit ;
Que le lait nourricier par les champs ruisseloit ;
Que les ronces avoient mesme odeur que les roses ;
Que tout terroir portoit en tout temps toutes choses,
Et sous mesmes rameaux, cent et cent fruits divers
Pendoient en mesme temps ni trop meurs ni trop vers,
Que le plus aigu fruit et l’herbe plus amère
Égaloit en douceur le sucre de Madère ;

Si je dis que l’orage, en son cours violent
Des fleuves ne souilloit le cristal doux-coulant,
Fleuves qui surmontoient en bon goust le breuvage

Qui du Cretois Cérathe honore le rivage,
Que les sombres forêts des myrtes amoureux,
Des prophètes lauriers, des palmiers généreux,
Ne s’effeuilloient jamais, ains leur nouveau feuillage
Voûtoit mille berceaux, fertiles en ombrage,
Où cent sortes d’oiseaux nuit et jour s’esbatoient,
S’entrefaisoient l’amour, sauteloient, voletoient,
Et mariant leurs tons aux doux accents des anges,
Chantoient et l’heur d’Adam et de Dieu les louanges :
Car pour lors les corbeaux, loriots et hibous
Ayoîent des rossignols le chant doctement doux,
Et Iesrdôux rossignols avoient la voix divine
D’Orphée et d’Amphion, d’Arion et de Line...
Si je dis que Phébus n’y faisoit arriver
L’esté par son retour, par âa fuite l’hiver,,
Mais l’amoureux printemps tenoit tousjours fleuries
Des doux-fleurans vallons les riantes prairies ;
Que le robuste Adam ne sentoit point son corps
Aggravé des autans, ni t oidi par les nords, ’ :
Mais d’un doux ventelet l’haleine musquétéc,
Coula nt en la forest par l’Étèltfel plantée, ^
Donnoit vigueur au èorps, à la terre verdeur,
A la verdure fleurs, aux fleurs une aime odeur ;
Qu’au jour la nuit prêtoit son humeur nourricière -^
Et le jour a la nuit moitié de sa lumière.,
Que la grc’sle jamais n’httérbit les moissons ;

Que les frimais, la neige et les luisans glaçons
N’envieillissoient les champs s qu’un éclatant orage
N’esoarteloit les monts ; qu’un pluvieux ravage
N’amaigrissoit la terre, ains les champs produisoient
Les fécondes vapeurs qui leur face arrosoient,
Je ne pense mentir : plutost, honteux, j’accuse
D’indoote pauvreté ma bégayante muse
Si tu veux en deux mots la louer comme il faut,
Dis que c’est le portrait du paradis d’en haut,
Où nostre ayeui a voit, Ô merveilles estrangesjy >
Dieu pour entre-parleur, pour ministres les Anges

LE DÉLUGEi

L’AMAS des ea,u.x du ciel, joint à nos basses eau ,
Des mqnts plus sourcilleux dérobant les coupeaux,
Auroit uoyé ce tout, si, triomphant de l’onde,
Noé n’eust comme enclos dans peu d’arbres le monde,
Bâtissant une nef, et par mille travaux,
Conservant là-dedans tout genre d’animaux.
Ils n’y furent entrés, que dans l’obscure grotte
Du matin roi des vents, le Tout puissant, garotte
L’aquilon chasse-nue, et met pour quelque temps
La bride sur le col aux forcenés autans.
. D’une aile toute moite ils commencent leur course ;
Chaque poil de leur barbe est une humide source,
De nues une nuit enveloppe leur front ;
Leur crin froid et neigeux, tout en pluie se fond,
Et pressant de leur main l’épaisseur des nuages,
Les font crever en pluie, en éclairs, en orages.
Les torrents écumeux, les fleuves, les ruisseaux,
S’enflent en un moment : jà les confuses eaux
Perdent leurs premiers bords, et dans la mer salée

Ravageant les moissons, courent bride avalée.
La terre tremble toute, et tressaillant de peur,
Dans ses veines ne laisse une goutte d’humeur :
Et toi, toi-même, ô, ciel lies écluses débondes
De tes larges marets, pour dégorger les ondes ’
Sur ta sœur, qui vivant, et sans honte et sans loi,
Se plaisoit seulement à déplaire à ton roi.

Jà la terre se perd, jà Néree est sans marge ;
Les fleuves ne vont plus se perdre en la mer large)/ v
Eux-mêmes sont la mer ; tant d’océans divers r
Ne font jq^’un océan : même cet univers,
N’est rien qu’un grand étang,qui veut joindre son onde
Au demeurant des eaux répandu sur le monde.
L’estourgeon côtoyant les cimes des châteaux
S’esmerveille de voir tant de toits sous lès eaux.
Le manat, le mular, s’allongent sur les croupes
Ou naguère broutoient les sautelantes troupes
Des ouvres porte-barbe, et les dauphins camus
Des arbres montagnards rasent les chefs ramus.
Rien ne sert au lévrier, au cerf, à la tigresse,
Au lièvre, au cavalot, sa plus prompte vitesse ;
Plus il cherche la terre, et plus et plus, hélas !
Il la sent, effrayé, se perdre sous ses pas.
Le bièvre, la tortue, et le fier crocodile,
Qui jadis jouissoient d’un double domicile,
N’ont que l’eau pour maison ; les loups et les agneaux,

Les, lions etles daims, voguent dessus les eaux,", .
Flanc a flanc, sans soupçon» Le vautour, l’hirondelle,
Après avoir Ion g-temps combattu de leur aile
Contre un trépas certain, enfin tombent lassés, .
N’ayant où se percher, dans Les flots courroucés
Quant aux pauvres humains, pendant que celui gagne
La pointe d’une tour, l’autre d’une montagne, i
T’autre pressant un cèdre, ou des pieds, ou des mains.
Gravit jusqu’aux sommets des rameaux incertains.
Mais las Mes flotB montans à mesure qu’ils montent,
Dès que leur chef pâroît, aussitôt le surmontent ; ’
L’un flotte sur des ais, encore ml-dormant,
L’autre de pieds et bras va sans cesse ramant,
Ayant vu s’abîmer ses germaines, sa mère,
Le plus cher de ses fils, sa compagne et son père :
Mais enfin il se rend, jà lad de trop ramer j
A la discrétioMe l’infidèle mer.
Tout, tout meurt à ce coup mais lès Parques cruelles,
Qui jadis, pour trancher lés choses les plus belles,
S’arin oient de cent ha mois, n’ont ores pour bourreaux
Qu§ les efforts baveux des bouillonnantes eau .
"Tandis la sainte nef, sur l’échine azurée
Du superbe océan, navlgeoit assurée,
Bien que sans mat, sans rame, et loin, loin de tout port,
Car l’Éternel étolt son pilote et son nord ;
Trois fois cinquante jours, le général naufrage
Dévasta l’univers ; enfin d’un tel ravage

L’Immortel attendri n’eût pas sonné sitôt
’ L^retraite des eaux, que soudain flot sur flot %-
plies vont s’écouler, tous les fleuves s’abaissent ;
La mer rentre en prison, les montagnes renaissent ;
Les bois montrent déjà leurs limo’nneux rameaux,
Jà la campagne croît par le décroit des eaux ;
Et bref la seule main du Dieu darde-tonnerre
Montre la terre au ciel, et le ciel à la terre.

LE SACRIFICE D’ABRAHAM.

DIEU avoit d it ; Abram, c’est ton Dieu qui demande
Le sang d’Isac, ton fils ; que ton bras le répande.
Le malheureux Abram, qui dormoit à demi,
Voit, ou bien pense voir un fantôme ennemi,
S’enfonce entre deux draps,)tremble,et ne peut à peine
D’un grand quart d’heure après reprendreson haleine.
Au son de ces deux mots, ce père infortuné,
D’étonnemout saisi, demeure consterné :
Une froide ’sueur de tout son corps dégoutte ;
La parole lui manque, il n’oit, Une voit goûte :
Que je tue un ami, que je souille, inhumain,
Dans le sang de mon fils, ma parricide main ?
Mais, hôïasl de quel filsP d’Isao, mon fils unique,
Dont la douceur répond à sa face angélique l
v Qu’un détestable autel je trempe de son sang,
D’un sang qui jaillira du flanc né de mon flanc ?
Ahl que ne peut le mien suffire à ta vengeance,
Grand Dieu l je l’épandrois avec reconnoissance.
Je ne porte aueun fruit /semblable au chêne creux,
Ébranlé, contrefait, dépouillé de cheveux,

Et qui n’étant moins sec dehors que dans la terre,
Ne sert que d’écbalas au gravissant lierre.
Mon bras, pourras-tu bien, pourras-tu, cruel bras,
Enfoncer da^le cœur d’Isàc ton coutelas ?
Qui, moi, que je défasse I ô félonie extrême T
Que je défasse, hélasl ce que j’ai ; iWit moi-même ?
Que j’ouvre sa poitrine" ;’,et que d’un bras sanglant,
J’en arrache ;, cruel, son cœur encor tremblant’ ?
Quoil o’est’l’ordre de Dieu ? DieU, colonne éternelle
De foi, de vérité, sera doncinfidelle ?
$]prè8 avoir juré par ton éternité,r
Que mon fils peuplera de sa postérité
La terre oh je voyage, et qu’a jamais sa grâce
Veut par Isac’, mon fils, éterniser ma race ;
Or il commandera que presque en son berceau,
J’étouffe dé injè mains l’innocent jouvenceau ?
Dieu fera’guerre à Dieu ? sa voix sera traîstresse ?
ïltson commandement combattra sa promesse ?
Dieu m’apprendra lui-même à lui manquer de foi ?
Faut-il tantost braver, tàntost suivre sa ïoi ?
Abram : lasi sur ton Dieu, tu veux trop entreprendre ;
Celui qui lé phénix ravive dé sa cendré,
Et du tombeau luisant du ûleur vermisseau,
Pour l’ornement des rois, fait renaître un oiseau,
Oublîra-t-il Isac, la sainte pépinière
De sa future église, et l’unique lumière
Qui fera jour au monde ? Hé 1 ne pourra-t-il pas

Lui redonne ? la vie au milieu du trépas ?
Mais Dieu défend le meurtre ; oui, Dieu ce tendre père
Ne déteste rien tant qu’un homme sanguinaire.
Homme, ne sonde point les abîmes profonds
Des jugemens de Dieu ; ils n’ont rive ni fonds.
Contiens-toi dans ;les bords d’une sobre sagesse ;
Admire seulement ce qu’encor la faiblesse
De ta fol ne comprend : Dieu, ce maître des rois,
Comme, législateur, est au-dessus des loix.
Ha 1 profane penser 1 et quoi donquef j’estime
Qu’il désire, cruel, une humaine victime ?
Qu’il se plaise à rôder, à l’entour d’un bûcher,
Four humer notre odeur et paître notre chair 1
Non, non,il ne veut pas que l’innocent périsse,
Il veut qu’un repentir serve de sacrifice.
Démons, vous seuls mués en anges de clarté,
Voulez faire mon Dieu auteur do cruauté.
, Comme le pin soufflé et du nord et du not,
Tantôt coule de-cà, de-là panohe tantôt ;
Et bruit en éclatant une vive racine ;
Ici se l>rise une autre j il s’élève, il s’incline,
Jouet de deux tyrans, il veut et ne pouj choir,
Et chancellant, ne sait quel maître il doit avoir.
Tel Abram combattu par l’amour et le aèle,
Est or’ père inhumain, ores père fidèle,
Ou l’esprit, ou ta chair gagnant le plus haut Heu,

Lent à tuer son fils, froid à déplaire à Dieu.
Enfin il dit ainsi : C’est Dieu, c’est Dieu lui-même,
Que j’ai vu si souvent ; c’est ce bon Dieu qui m’aime»
Me garde, me soutient ; c’est sans doute sa voix,
Sa voix même qui m’a consolé tant de foie ;
Dieu requiert de ma main ce triste sacrifice ;
Il faut, quoiqu’il en soit, qu’à sa voix j’obéisse.
Lors il marche au saint mont ; et tremblant et sans voix,
Il monte avec son fils chargé du sacré bois.
Mon père, dit Isac, voici bien et la flamme,
Et le bois desséché, e t la tranchante lame ;
Mais où est la victime ? Hé 1 monte, ô mon cher cœur,
Et remets, dit Abram, ce qui reste ait Seigneur.
Mais las l Abram pâlit, sitôt que la victime
Eut attaché sel yeux à la pierreuse cime
Et toi, pauvre Isaac, tu„ partes sur ton dos
ï^e bois qui en brûlant doit consumer tes os,
Et tu te rends, hélasI sans être atteint de crime,
D’un même sacrifice et ministre et victime.

Grand Dieu, s’écrie Abram 1 ô père malheureux,
Mais méchant to ensemble, hé quel sort rigoureux
Nous pousse en tôt abîme, oh faut que misérable
Pour être vraiment saint, je me rende coupable ?
Il marche néanmoins, et surmontant le mont,
Consolé par la foi, il serène son front J .
Ainsi ni plus ni moins que l’étoile argentine,

Qui naguère a lavé sa face en la marine.
Il bâtit son autel, le bûcher est dressé,
Et le bras de son fils d’une corde est pressé.
Mon père, dit Isac, mon père, mon bon père,
Eh quoi ? vous me montrez vetre face sévère 1
Mon père, hé 1 dites moi, quels apprêts sont ceci ?|
O cruauté nouvelle rest-ce donques ainsi
Que par moi vous devez être ayeul de Ces princes,
Qui braves dompteront ces fertiles provinces,
Et que je dois remplir,.,saintement glorieux,
Ce bas monde de rois, et d’étoiles lès cieux ?
Mon père, écoutez-moi ; non, non, je ne désire
Détourner, orateur, le tourment de votre ire :
Moissonnez hardiment le grain par vqus semé ;
Venez ; ôtez la vie à#otre bicn-aimê ;
Enivrez de mon sang ce g^zon exécrable ;
Puisque ma mort vous plaît, ma mort m’est agréable.
Mais quel est mon forfait qui nous rende, ô rigueur l
Moi la victime, et vous le sacrificateur ?
Faites-moi souvenir d’une faute si grande,
fe Afin qu’après, mon’Dieu, pardon je vous demande :
Afin que mon forfait soit pardonné papous,
Que vous viviez content, et que je meure absous.
Mon fils, reprit Abram, non, ce n’est pas un crime,
C’est le vouloir divin qui t’a rendu victime.

Dieu, notre Dieu t’appelle, et ne veux qu’ici-bas
Tu passes, en longueur, de la vie au trépas.
Que crains-tu, mon amour ? ô ma joie plus grande !
O mon fils, que crains-tu ? l’immortel le commande
Dociles à sa voix, ne nous informons pas
Comment sage il fera germer de ton trépas
Tant de sceptres promis ; celui qui t’a fait naître,
Contre nature peut te redonner un être.
Reçois donc, ô mon fils, non plus mien, mais de Dieu,
Et le dernier baiser, et le dernier adieu.

Ha l puisque Dieu le veut, que vous aussi, mon père,
Le voulez, je le veux ; ô mort non tant sévère
Qu’honorable pour moi ! viens t’en, bâte le pas 1
Je vois les cieux ouverts, et Dieu" me tend les bras.
Allons t courons a lui, et d’un brave courago
Soutenons la fureur d’un passager orage»
Quoi ? votre bras hésite à porter ces grancts coups,
Hé 1 ne me pleurez plus, je ne suis plus à vous ;
J’étois à l’Éternel même avant ma naissance,
ous m’avez, possédé par sa seule indulgence ?
Vous reddfèi, si près d’une si belle fin 1
Vous voulet que mon cm, en fuyant votre main
Avecque votre joug, le joug de Dicusccouo,
Et que de sa parole impudent je me joue ?
Oh fuirai-je sa main ? Le ciel est sa maison,

Son marche-pied la terré : et l’obscure prison
Du peuple criminel’, qui aux enfers soupire,
Est la bute des traits que décoche son ire.
De lui dépend mon heur, de lui dépend mon bien,
Et je n’ai pour franchir autre autel que le sien.
Hélas 1 ne pleurez plus, ce~salnt gazon demande <
Plus de sang que de pleurs ; il faut et que l’offrande
Et que l’offrant encôr," poussés de piété,
Rendent libre ce coup, fait par nécessité.
Montrons que nous avons demeuré dans l’école
Moi de vous, vous de Dieu, et qu^encor sa parole,
Qui forma, qui soutient, qui conduit l’univers,
Mène à son but le saint, et traîne le pervers.
Cclnf qui n’aime Dieu plus que toute sa race
Entre les fils de Pleji ne mérite avoir placé ;
Et qui Veut laboûïelr tic Dieu le champ fécond
Ne doit tourner jamais on ai :{ère le front.
Ainsi le père hébreu serène son visa^,
Et prononce ces mots : Courage, Abra.n, courage i
La chair,le monde, Adam, sont du tout nicHts en toi :
Eq toi vit seulement Dieu, l’esprit et la foi.
Abram l s’écria Dieu, c’en est assez ; demeure ;
Rengaine ton acier : je ne veux qu’Isac meure ;
J’ai dota piété fait un essai parfait ;
Il me suffit : je prends le vouloir pour l’effet.

Lors Abram loue Dieu, sur le champ désenlace
La trop chère victime, et remet, en sa place,
Un agneau qui, conduit par miracle en ce lieu,
Sur l’autel verdissant verse son sang à Dieu.

SONNET.

CB roc voûté par art, par nature ou par l’âge,
Ce roc de Taracon hébergea quelquefois
Les géans qui roulpicnt les montagnes de Foix,
Dont tant d’os excessifs rendent sûr témoignage»
Saturne,grand faucheur, tems constamment volage,
Qui, changes à ton gré et les mœurs et les lois,
Nf>n sans cause à deux fronts on t’a peint autrefois :
Car tout change sous toi chaque heure de visage.
Jadis les fiers brigands, du pays plat bannis,
Des bourgades chassés, dans les villes punis,
Avaient tant seulement des grottes pour asyles.
Ores ’ les innocens, peureux, Be vont oacher
Ou dans un bois épais, ou sous un oreux rocher,
Et les plus grandSvVoleurs commandent dans les villes.
1 Maintenant.




J. B. CHASSIGNET.

J. B. tlHAiitèNIT.
ODE SACRÉE.

DAIONB me regarder des yeux dota clémence ;
Ne me corrige point, séigoéttr, dans ta vengean<|&.
Et suspends sur mon chef ton courroux, endurci ;
Mais touché des accents de ma plainte éplorée,
Évo que | p ère doux, m a cause d éplorée
Du siège o é justiceau trosne dé merci»
Seigneur, si de tes mains les ouvrages nous sommes ;
Pardonne’aw criminels comme père des hommes.
Et non point comme auteur de leur iniquité :
Siérôlt -il pas bien mieux a ta divine essence
D’effacer le péohé par ta grande clémence
Qu’effacer le pécheur par t A «évérité P
Tire-moi des langueurs qui me suivent sans nombre,
Comme les corps humains sont suivis de leur ombre,
Plutost par ta bonté que par ton jugement ;


HlS J. É&£HASJ&lèrfET
Et retourne sur moi les yeux de ton visage,
Tels qu’il luisent en toi, quand tu portes l’image
Non d’un juge irrité, mais d’un père clément.
Que si tu veux, seigneur, perdre ^créature,
Quel est celui de nous qui dans la sépulture,
Se souviendra de toi au royaume des morts ?
Est-ce dans le tombeau, dessous la terre noire
Que les corps sans esprit célèbrent de ta gloire
La renaissante hiptoire et les vivants accords ?
Qu’excessif et cruel est le mal qui me touche 1
Je n’ai plus pour parler de langue ni de bouche ;
Car ma bouche ne fait que se plaindre et gémir ;
Mon lit toutes les nuits est trempé de mes larmes ;
Ça et la combattu de diverses alarmes,
Quand tout le monde dort je ne puis m’endormir.
( ,»»..
Pourrois-je bien dormir, pécheur abominable,
Si mes yeux, devenus un fleuve inépuisable,
Ne font plus que pleurer mes immortels ennuis P
J’en ai trouble Ja vue, et leur prunelle éteinte
Devant mes ennemis, s’éblouissant de crainte,
Au lieu de voir des jours ne voit plus que des nuits.
Mais tu sais pardonner, et ta main tu retire,
Sitost qup nous cessons de provoquer ton ire ;


poto^vt»ivMsEs, <«ai7
Et o’esç ainsi> grand Dieu 1 que variant le sort,
- 9^B9ii^p#T :««iCïepStl|^ ’^^Cp^U^ÏMèfnt leurs gloires Y
De vergogne éperdiis \ voyent en nos victoires,
Leur honte et no| !Mft#^r,)to :3t ;r> vie et leur mort.
Ils se réjouissoient de nous voir en tristesse ;
Nos pleurs étqient leurs ris, nos pertes leur richesse,
Nos peines leur repos, nos hivers leur printemps.
Tous nos jou|âJdetem^e8te étéient leurs jaur^de cajnre
Nos plalsir^W ^,
Et nosîfN^lMuvieNjXile plua (deilaur te.m ;pg» <}
Mais en moins d’un moment confondus en leurs trames
Ils frémlssetiftidfeeirtUrï
Tant d’Injustes dessein ) conjure,nous projettes ;
A l,ceil]pav j1au’t«inbi :ougq, ^,la&ce plp^^p,, ;, o
Sera le plus doux fruit de leurs impiétés.

ODE SAGREJ| ; ^ Ji

VOIS-TU bien ces richards 8uperJ)^meét .jestus : v ./,-
De pourpré et d’escarlate ^ n i ?$f> > r ;\h- ; a. u^-
Qui donnent mille ébàtsà letfr/çhàir/â^élicat’p, n K-i
Mettant en leurs trésors leurs plus belles vertus»
Le frère toutefois’ne sauroittde la mfort- - î " ’" - ;
^ Sauvipfr sdu^prp^re>iVère,’ ?i u . ( i’b JUVJ
% présenter à Ûleu unedffrMdesiohèyefnoï ri > ;>
Qui réveille 1 un-mortel qul’aons la tombe dorr ;^
L’inviolable loi du destin lui desfend" ;
La mort aime carnage, x
Et frappe également l’rgùorânt et ÏS sage,
Le prudent etlS fol, le vieillard et l’enfant.
Et puis ces malheureux qui tant ont fait de pas,
Qui tant ont pris de peines
Pour garder leurs trésors, délaissent leurs domaines
Aux mnin« d’un héritier qtfjjja ne oonnoissent pas.


POESIES. Diy^BfJBS. aiQ
Leurs jardins si bienfaits,, leurs parterres si beaux,
v ^ Leur palais et leur grange, ....
Eschappent de leur main, et par un triste eschangc,
Au lieu de leurs maison^ j ils peuplent des tombeaux.
Cependant ils pensoient, perpétuant leur nom,
Qu’éternels en leurs races,
Ils pourroient prolonger, jusqu’aux dernières traces
Du mpnde consumé, leur gloire et leur renom.
Le bras Tout-puissant de l’enfer abymé,
Délivrera mon âme,
Me recevant à soi aussi tçst que la lamé
Revomira mon corps derechef animé.
Mais quand pour les méchants le jour s’esclipsera,
, rpejeurjriohesse altière :’ ?
Ils ne remporteront que les ais d’une bière,
Et leur gloire au tombeau ne les assistera.
Et soudain qu’ils seront,dans l’enfer arreatés,
Compagnons c\ei leurs pères,
Après avoir quitté leurs grandeurs passagères,
Us pleureront long-temps leurs courtes voluptés.


aao J> B. OHASSIO»»») r
ODESACRÉfe.
<. ......
SOIT que idu beau soleil la -p’è’tfuqtië empou^fôè :
Redore de ses rais ceste basse contrée ;
Soit que la nutf iii môhdoéûtcé les «tfuléurs, !
J’exalterai le jour, ta louange sacrée,s ",K
La nuit, je changerai ta ^rieèei tes valeurs^ v> "
Quoi l les ingrats pescheurs, dépourvus de science,
I|e se tourneront point devers ta sàpiehcé,
Ne reconnaîtront point tés hauts fàltsirfèrvéilleuxj
Innombrables hauts faits que p^réxîpèHônGé,
Tu révèle au petit et cache àWx^ ôiguèilléufe
Ils ne connolstront pas que les’ouvriers Jniqûéd
De toute impiété j fleurissent magnifiques, ’
Sur l’avril de leurs jours, en richesse et splendeur ;
Comme on voit au printemps, es éâmpâgnéSrùstl^iife»,
Les herbes s’esmailler de grâce et de verdeur.
Mais qu’ils meurent aussi au janvier de leur âge,


POÉSIES : DIVERSES ; ££I
Sans honneur, «ans crédit comme le vctd herbage ?
Se fane au premier froid de l’hiver casanier,,
Lorsqu’on le voit changer de. teint et dô vitfâge,j ’
Et perdre en un moment son lustré 1 printârjriiér. ’ ’
Pour moi, Seigneur, lavé dedahs l’huile d’olive
Ma face reprendra une couleur plus vive,
La bouche un teint plus gai, l’œil Un ris plus gaillard,
J’aurai le o^ef moins gris, la’marche plus Ëààtiye,
D’âge plus que de corps langôureui et vieillard !
Cependant l’homme droit fleurira de la sorte
Qu’auprès- déJ érièho flétirlt la pâlirie forte,
Que le cèdre fleurit au Liban bocageux ;
Le yent ni la chaleur aucun coup ne lui porte,
Verdoyant au milieu des hivers orageux.
La plante qui prendra dans la maison divine
Du Seigneur nostre Dieu, une ferme racine,
Se vestira de Heurs, parera de rameaux,
Sans redouter des vents la tèmpeste mutine,
Ni le chaud de l’esté ni le desbord des eaux.
Le cours du temps goulu ne pourra rien sur elle,
La jeunesse sera sans vieillir éternelle ;
Les oisillons du oiely viendront faire bruit ;’
Son ombre allégera le paysan qui pantèllc,
19’


Dqnnjuj, en sa, saison, et la feuille et le fruit. ^
Lés jplgQjeSie^ten^antleurs ^pinôs profondes, ; : »
£n la^jn/ijspR fle^ieu engendreront, fécondes, > . ;
Comme leurs devanciers, un grand nombre d’enfants,.
Sans qne cîesi IJRS. rongeurs, les courses ; vagabondes
Effacent la v^eqrde.lenrs.chefs triomphants, . ^i
es enfajjf p npuveaqxHQés, ; admirant la sagesse v
Par lès quatre climats dé ce bas univers,
La grandeur de sçs|a^,(lo^M^^ ?^ promesse
Qui provignânt les t>ons, extirpe les ; pervers» :


PO’&lfeâ DÏYRR8ES. i2&
ODE SACRÉE.
Tas ennemis i Seigneur, ont fait contre tes Saint /.
Maints captieux projets, maints sinistres desseins,
, Mainte noire entreprise ;,.
Et par,leurs faux conseils, ne tachent,. inhumains,,
Quéventertesconsells et pera ;rentonEglise.
Les habitants de Tyr, voire les Syriens.
Sont venus au secours des peuples anolens
Qui de Lot ont pris source,
Conspirant tous ensemble à trouver les moyens
D’arrêter les Hébreux au milieu de leur,course.
t
Conspirant tous ensemble è fourrager leurs champs ».
Butiner leurs cités, moissonner leurs marchands
Prpi^nerl^^auteli et r^peup^^^écliauts^,> .itli. s
Leurs berceaux d’orphelins et jours couches de veuves.
Mais vendange. Seigneur ;, ces nombreux bataHlonj,,
Comme autrefois Moab vit sur les verdi sillons


. Moissonner ses gens d’armes,
Quand Gédéon vainqueur gagnant Ses pavillons,
’ Divisa son butin et partagea tés armes,
Vendange-les, Seigneur, de la même façon
Que tu fauohas jadis au torxent de Cisson
Et Jabln et Sisarre,
Quand, l’épée au côté et la lance à l’arçon,
Ils menaçoient ïsaç d’un servage barbare. y .
i’ V --,> :’’, ;- ’. ],- i ; .’.’’’i’ " ’ ’ ’’ .’«"
» ’ V- ’ ’ . ’ ’ "
Leurs bande,s, autrefois si pompantes d’orgueil,
MorVeâpàrrril lès champVsans larme
Restèrent diffamées,
(Objet cruel à voirl) et n’eurent pour cercueil
Que le ventre glouton de bestes affamées.
Précipite leur troupe’vt6 Péré tôût^uissarit,
Comme du haut commet d’un roc âpre et gllasant
Comme un festu de paille ou,monte ou redescend,
Sôusïe souffle diveiVdo l^autan qui s’en joue,
Alors ils connoltrôht qu’è toi seul appûrtféht
Toutcê^uelûrondeuVdolateVfë’c’oO^lent,
v W" ;ttmtcepil#e^^ ’
Tout ce que la mer même en ses vagues retient,
T’appeîant :ieKSeigniBur du ciciet’At làteïrc. ’’ " ’

SQNNETv ;
Le temps ào.y.cwt^ jtq0ij ;TQn^^.^MÂfnw^isytirirr-, \
Mais aussU$)guem^^ yoiis «ejet ; ; ;.- .,’.. :
Que si vous e^ie^morts.e^ ; ?
Là où finit la yie,tc^esttoujpurs .fnUèrçi’ ? :,
Ce que^temp^ ki>1
N’estoltnoan,ïu$ kymhfwM awexplre^
Avant d’êtro^n^us^u, sein devotr^mère, j ;, ; i ;-., ? ;.,
Nul mem$aiYajn| :.fon joui» ; peut-qstro au mes.mç émps/ j
Que vous,rén,dez IJespr^f, mjlleautresraoitf^OQptenja}
Ressentent, $e la, m^ .<,,.
\F ’’" ’’’ ’
N’estlmerieïyouspa^,v7 ..,.. i /
D’aller sans aucun, jtiqtj ch^tife, etpensleifvpp^,, /
N’arrive Jam,ato ]fc, ofx vous coÇriezsans cesse» . ;

SONNET.

SAIS-TO que c’est de vivre f Autant comme passer
Un chemin tortueux’ ; ore le pied te Casse,
Le genou s affaiblist, le mouvement se lasse ;
Et la soif vient le teint de la lèvre effacer.
Tantost il t’y convient un tien ami laisser,
Tantost enterrer l’autre ; ore il faut que tu passe
Un torrent de douleur, et franchisses l’audace
D’un rocher sourcilleux, fascheux à traverser.
Parmi tant de destoors,’ il faut prendre carrière
Jusqu’au fort de la mort ; et fuyant en arrière,
Nous ne fuyons pourtant le tresp as qui nous suit.
Allons y à regret j l’Éternel nous y trais ne ;
Allons y de bon cœur, son vouloir nous y mène :
Plutôt qu’estre traisné, mieux vaut estre conduit




PH. DESPORTES.

PH. DESPORTES.
COMPLAINTE.

LA terre, paguères glacée,
Estw # dsyej^japfasée ?,
Son sein estem^eJitfe. fleurs ît
l4frtfe ;CB| e»Qftre !awP\\rpuj ; 4’eUej
Le ciel ritifleUiKPir.si^ejljç ;, IUt !1
Et moi j’en jugmefttp mes plem-s,,.
Ores l’amant sent dedans l’âme,
Pleuvoir4 8 beouxyeux.de s^ d^me
L’espoir^,^ipte ^juceme^ pojjn^ ;
Et ItaU, 4onR je pjeure J’abs^nçeV,
M’a priyé de toute aspàrapçe \
Las} je crams, et n’espère, .pojjqt. 1
O belle {jeunesse du monde,
1 Des désirs la source féconde,

Mère des nouvelles amours,
De tout l’univers reconnue,
Que mo sert ta douce venue,
Si mon hiver dure toujours ?
Reine des fleurs et ae l’année,
Toujours pompeuse et couronnée ;
Doux soûlas des cœurs oppressés,
Partout où tes grâces arrivent,
Les jeux et les plaisirs te suivent :
Les miens, où les as-tu laissés ?
Quand je vois tout le monde rire,
C’est lors tyù’à part je me retire,
Tout morne, en quelque lieu caché,
Comme la veuve tourterelle,
Perdant sa comparé fidèle,
Se branche sur un tronc séché.
Le coleil jamais ne m’éclaire ;
Toujours une horreur solitaire v
Couvre mes yeux de Son bandeau :
Je ne vois rien que des ténèbres ;
Je n’énténds que dés cris funèbres ;
Je n’aime rien que le tombeau !

CH4PJ§0N.

O bienheureux qui peut passer sa vie
Entre les siens, franc de haine et d’envie,.
Parmi les champs y les forêts et les bois,
Loin du tumulte et du bruit populaire,
Et qui ne vend sa liberté pour plaire
Aux passions dés princes et des rois 1
Il ne frémit quadd la mer courroucée,
Enfle ses flots, contrairement poussée
Des vents émus soufflant horriblement,
Et, quand la nuit à son aise il sommeille,
Une.trompette en sursaut ne l’éveille
Pour l’envoyor du lit au monument.
L’ambition son courage n’attise ;
D’un fard trompeur son âme il ne déguise ;
Il ne se plaît à violer sa foi ;
Les grands seigneurs sans cessé il n’importune t
Mais, en vivant content de sa fortune,

Il est sa cour, sa faveur et son roi.
J e vous rends grâce, 6 déités sacrées
Des monts, des eaux, d&jforêts et des prées,
Qui me privez de pensersVéucieux,
Et qui rende» ma volonté contente,
Chassant bien loin la misérable attente,
Et le désir des cœurs ambitieuxl
Dedans mes champs ra pensée est enclose ;
Si mon corps dort, mon esprit lu reposej
Un soin cruel ne le Va dévorant i’,
Au plu s matin la fraîcheur me soulage t
S’il fait trop chaud je me mets à l’ombrage
Et s’il fait froid je me chauffe en courant.
Si je ne loge en. ces maisons dorées,
Au front Sunèrhé aux vptyos peinturées
D’azur, d’émail, et de mille couleurs,
M on œil se paît des Ir^sqrs de Ja plaine,
Riche d’œiflètSiiJe lysVif marjolaine,
Et du beau teint des printannières fleurs.
Dans les palais enflés^de vaine pjpmpq».
L’ambition, la .faveur qui nbusf’trompe,
Et les soucia logent communément : ;
Dedans nos champs se retirent les fées,

Reines des bois, à tresses décoiffées,
Les jeux, l’amour et le contentement.
Ainsi vivant, rien n’est qui ne m’agrée,
J’ois des oiseaux la musique sacrée,
Quand au matin ils bénissent les deux,
Et le doux son des bruyantes fontaines,
Qui vont coulant de ces roches hautaines,
Pour arroser nos prés délicieux.
Que de plaisir de voir deux colombelles
Bec contre bec, en trémoussant des ailes,
Mille baisers se donner tour à tour f
Puis tout ravi de leur grâce naïve,
Dormir au frais d’une source d’eau vive,
Dont le dux bruit semble parler d’amour 1 -
Que de plaisir de voir sous la nuit brune,
Quand le soleil a fait place à la lune,
Au fond des bois les fées s’assembler,
Montrer au vent leur face découverte,
Danser, sauter, se donner cotte verte,
Et sous leur pas tout l’herbage trembler 1
Ainsi la nuit je contente mon âme :
Mais quand le jour de ses rais nous enflamme,
J’essaie encor mille autres jeux nouveaux :

Diversement mes plaisirs j’entrelace $
Tantost je pêche, ou je vais à la chasse,
Tantost je dresse embuscado aux oiseaux.
Douces brebis, mes fidèles compagnes,
Hayes, buissons, forêts, près et montagnes,
Soyez témoins de mon contentement.
Et vous, 6 dieux, faites, je YOUS supplie,
Que cependant que dures a ma vie,
Je ne connqisse un autre changement.

PoislKS D1VBMM.
A SAINTE AGATHE,
VIERGE ET MARTYR.

Quel saisissement do voit prendre
Les cœurs des bourreaux inhumains r
De voir que ta jeunesse tendre
Désarmât leurs cruelles mains ?
Plus s’accroît leur rage insensée/
Plus se voit ta ferce augmenter ;
Des tourments tu n’es point lassée :
"Eux sont las de se tourmenter.
Si rien te déplaît du"supplice,
C’est que tu l’estimes trop lent,
Et le feu de ton sacrifice
A ton gré n’est assez brûlant ;
Aussi, dans ta chartre inhumaine,
L’amant de ton cœur souhaité,
Du triomphe honore ta peinet
Et ta mort d’immortalité.

CHANSON.

DOUOB liberté désirée,
Déesse, où t’es-tu retirée, .
Me laissant en captivité ?
Hélas 1 de mol ne te détourne l
Retourne, ô liberté, retourne,
Retourne, ô douce liberté l
Ton départ m’a trop fait connoltre
Le bonheur qù je sôulOis être.’
Quand douée tu m’àllols guidant,
Hélasi sans languir davantage,
Je devois, si j’eusse été sage,
Perdre la vie en te perdant.
Depuis que tu t’es éloignée,
Ma pauvre âme est’accompagnée
De mille épineuses douleurs :
Un feu s’est épris en mes veines,
Et mes yeux, changés en fontaine»,
Versent du sang au lieu de pleurs.

Le repos, les Jeux la liesse,
Le peu de soin de la jeunesse,
Et tous les plaisirs m’ont laissé t
Maintenant rien ne me peut plaire,
Sinon, dévot et solitaire,
Adorer l’œil qui m’a blessé.
D’autre sujet je ne compose ;
Ma main n’éorit pk’s d’autre chose ;
Là, tout mon service est rendu ;
Je ne puis suivre une autre voie ;
Et le peu de temps que j’emploie
Ailleurs, je l’estime perdu.
Quel charme, ou quel dieu plein d’envie,
A changé ma première vie,
La comblant d’infidélité P
Et toi liberté désirée,
Déesse, où t’es-tu retirée ?
Retourne, ô douce liberté.
Les traits d’une jeune guerrière,
Un port céleste, une lumière,
Un esprit de gloire animé,
Haut discours, divines pensées,
Et mille vertu s amassées,
Sont les sorciers qui m’ont charmé.

Lasl dono sans profit je t’appelle,
Liberté préoleuse et belle 1
Mon cœur est trop fort arrêté.
En vain après toi je soupire,
Et crois que je te puis bien dire t
Pour jamais adieu, liberté 1

D’UNE FONTAINE.

CBTTH fontaine est froide, et son eau doux coulante,
A la couleur d’argent, semble parler d’amour,
Un herbage mollet reverdit tour à tour,., ’
Et les aunes font ombre à la chaleur brûlante.
Le feuillage obéit à Zéphyr qui l’éventé j
Soupirant amoureux en ce plaisant, séjour .
Le soleil clair de flamme est au milieu du jour,
Et la terre se fend de l’ardeur violente.
Passant, par le travail du long chemin lassé ;
Brûlé de la chaleur, et delà soif pressé,
Arrête en cette place où ton bonheur te mène ; :
L’agréable repos ton corps délassera ;
L’ombrage et le vent frais ton ardeur chassera,
Et ta soif te perdra dans l’eau de la Fontaine.

SONNET.

loi chût ici le jeune audacieux, ; s
Qui pour voler au del eut assea dé coUrtfge l
Ici tomba loti Corps dégttrhi dé plumage, ’
Laissant tous lé8 jjrandè’ dœurs dé fifl chute envieux.
O bienheureux travail d’un esprit glorieux,
Qui tire uri si grâhd gkln d’Un si j>etit domitiagé »
0 bièttheUretix malheur, plein de tant ÂN&àWtagd
Qu’il rende le taracu 1 flé ans Victorieux î
Un chemin si nouveau n’étonna sa jeunesse)
Le pouvoir lui faillit, mais don la hardiesse f ;
Il eut, pour le brûler, des astres lé plus beau ;
Il mourut poursuivant une haute aventure,
Le oiei fut son désir, la mer. sa> sépulture s
î$st-il plus beau dessein V ou plus riche tombeau t

SONNET.

RXGRHRCBB qui voudra les apparents honneurs,
Les pompes, les trésors, les faveurs variables,
Les lieux haut-élevez, les palais remarquables,
Retraites de pensers, d’ennuis et de douleurs.
J’aime mieux voir un pré bien tapissé de fleurs,
Arrosé de ruisseaux au vif-argent semblables,
Et tout encourtiné de buissons délectables,
Pour l’ombro et pour la soif durant les grant chaleurs.
Là, franc d’ambition, je vois couler ma vie,
Sans envier aucun, sans qu’on me porte envie,
Roi de tous mes désirs, content de mon parti.
Je ne m’enivre point d’une vaine espérance,
Fortune ne peut rien contre mon assurance,
Et mon repos d’esprit n’est jamais diverti.




J. BERTAUT.

J. BERTAUT.




ODE SACRÉE.




Bien heureux est celui qui, parmi les délices
Dont le monde a sucré le poison de ses vices,
Et parmi tant d’appâts à mal faire alléchants,
Régit si prudemment les désirs de son âme,
Que nul secret remords son courage n’entame
Pour avoir augmenté le nombre des méchants.

Qui n’admire en son cœur rien qui soit sous la lune ;
Qui ne fait point hommage au sceptre de fortune ;
Qui ne lui, laisse avoir nul empire sur soi ;
Qui vraiment et d’effet est ce qu’il veut paroistre ;
Qui de nul maistrisé, de soi-mesme est le maistre,
Régnant sur ses désirs, et leur donnant la loi ;

Qui, lisant jour et nuit des yeux de la pensée
La loi du Tout-Puissant en son âme tracée,
Conçoit de beaux désirs, produit de beaux effets,

Et de qui le courrage, abbrrant la vengeance,
D’un volontaire oubli noie en sa souvenance
Les torts qu’il a reçus et les biens qu’il a faits !

Cet homme là ressemble à ces belles olives
Qui du fameux Jourdain bordent les vertes rives,
Et de qui nul hiver la beauté ne destruit :
Les ruisselets d’eau vive autour d’elles gazouillent ;
Jamais leurs rameaux verts leur printemps ne despouillent ;
Et toujours il s’y trouve ou des fleurs ou du fruit.

Nul effroi, nulle peur en sursaut ne l’éveille :
Endormi, Dieu le garde ; éveillé, le conseille ;
Conduit tous ses desseins au port de son désir :
Puis fait qu’en terminant son heureuse vieillesse,
Ce qu’il semait en terre avec peine et tristesse,
Il le recueille au ciel en repos et plaisir.

Il n’en va pas ainsi de celui qui mesprise
Et la loi du Seigneur et la voix de l’Église,
Soi-mesme étant son dieu, son église et sa loi :
Sa plus parfaite joie en douleurs est féconde ;
Et, bien qu’il semble avoir son paradis au monde,
Il porte, malheureux, son enfer dedans soi.

Ni pompe, ni grandeur, ni gloire, ni puissance,
Ne sçauroient détourner le glaive de vengeance

Pendant dessus son chef aux mains de l’Éternel,
De qui l’inévitable et sévère justice
Fait qu’il est à toute heure, en un même suppliée,
Tesmoin, juge et bourreau, non moins que criminel.

Non, les fiers aquilons, de leur venteuse haleine,
Ne promènent pas mieux sur le dos d’une plaine
La paille rencontrée au champ du laboureur
Que Dieu le poursuivra sur le front de la terre,
Si jamais son pouvoir, lui déclarant la guerre,
Change sa patience en ardente fureur.

Puis, quand viendra le jour, le jour épouvantable,
Où les peuples, jugés par sa bouche équitable,
Seront de leurs forfaits eux-mêmes desceleurs ;
Alors le misérable, envoyé pour pasture
Au feu qui sert là bas aux âmes de torture,
Paira ses courts plaisirs d’éternelles douleurs.





CHANSON.




      Les cieux inexorables
      Me sont si rigoureux,
      Que les plus misérables,
Se comparant à moi, se trouveroient heureux.

      Mon lit est de mes larmes
      Trempé toutes les nuits,
      Et ne peuvent ses charmes,
Lors même que je dors, endormir mes ennuis.

      Si je fais quelque songe,
      J’en suis épouvanté ;
      Car même son mensonge
Exprime de mes maux la triste vérité.

      Toute paix, toute joie
      A pris de moi congé,

      Laissant mon âme en proie
A cent mille soucis dont mon cœur est rongé.

      L’ingratitude payé
      Ma fidèle amitié ;
      La calomnie essaye,
A rendre mes tourments indignes de pitié.

      En un cruel orage
      On me laisse périr ;
      Et, courant au naufrage,
Je vois chacun me plaindre, et nul me secourir.

      Et ce qui rend plus dure
      La misère où je vi,
      C’est ès maux que j’endure
La mémoire de l’heur que le ciel m’a ravi.

      Hélas ! il ne me reste
      De mes contentemens
      Qu’un souvenir funeste,
Qui me les convertit à toute heure en tourmens

      Le sort plein d’injustice
      M’ayant enfin rendu
      Ce reste un pur supplice,
Je serois plus heureux si j’avois tout perdu.


      Félicité passée
      Qui ne peux revenir,
      Tourment de ma pensée,
Que n’ai-je, en te perdant, perdu le souvenir !






REGNIER.

REGNIER.




SATIRES.

——

LA VIE DE LA COUR.


Marquis, que dois-je faire en cette incertitude ?
Dois-je, las de courir, me remettre à l’estude,
Lire Homère, Aristote, et, disciple nouveau,
Glaner ce que les Grecs ont de riche et de beau ;
Restes de ces moissons que Ronsard et Desportes
Ont remporté du champ sur leurs espaules fortes ;
Qu’ils ont comme leur propre en leur grange entassé,
Esgallant leurs honneurs aux honneurs du passé ?
Ou si continuant à courtiser mon maistre,
Je me dois jusqu’au bout d’espérance repaistre,
Courtisan morfondu, frénétique et resveur,

Portrait de la disgrâce et de la défaveur ;
Fuis, sans avoir du bien, troublé de resverie,
Mourir dessus un coffre en une hostellerie,
En Toscane, en Savoie, ou dans quelque autre lieu,
Sans pouvoir faire paix ou tresve avecque Dieu ?
Sans parler je t’entends : il faut suivre l’orage ;
Aussi bien on ne peut où choisir avantage.
Nous vivons à tastons, et dans ce monde ici
Souvent avecq’ travail on poursuit du souci :
Car les dieux, courroucez contre la race humaine,
Ont mis avecq’ les biens la sueur et la peine.
Le monde est un brelan où tout est confondu.
Tel pense avoir gaigné, qui souvent a perdu ;
Ainsi qu’en une blanque où par hazard on tire ;
Et qui voudroit choisir souvent prendroit le pire :
Tout despend du destin, qui, sans avoir égard,
Les faveurs et les biens en ce monde despart.

Mais puisqu’il est ainsi que le sort nous emporte,
Qui voudroit se bander contre une loi si forte ?
Suivons doncq’ sa conduite en cet aveuglement ;
Qui pèche avecq’ le ciel, pèche honorablement ;
Car penser s’affranchir, c’est une resverie :
La liberté, par songe en la terre est chérie.
Rien n’est libre en ce monde ; et chaque homme dépend,
Comtes, princes, sultans, de quelque autre plus grand.
Tous les hommes vivants sont ici bas esclaves ;

Mais suivant ce qu’ils sont, ils diffèrent d’entraves ;
Les uns les portent d’or, et les autres de fer :
Mais, n’en desplaise aux vieux, ni leur philosopher,
Ni tant de beaux escrits qu’on lit en leurs escoles
Pour s’affranchir l’esprit, ne sont que des paroles ;

Au joug nous sommes nez, et n’a jamais esté
Homme qu’on ait veu vivre en pleine liberté.

En vain me retirant enclos en une estude,
Penserois-je laisser le joug de servitude ;
Estant serf du désir d’apprendre et de sçavoir,
Je ne ferois sinon que changer de devoir.
C’est l’arrest de nature, et personne en ce monde
Ne sçauroit controler sa sagesse profonde.

Puis, que peut-il servir aux mortels ici bas,
Marquis, d’estre sçavants, ou de ne l’estre pas,
Si la science, pauvre, affreuse et mesprisée,
Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée :
Si les gens de latin des sots sont dénigrez,
Et si l’on n’est docteur sans prendre ses degrez ?
Pourveu qu’on soit morgant, qu’on bride sa moustache,
Qu’on frise ses cheveux, qu’on porte un grand panache,
Qu’on parle barragouin, et qu’on suive le vent,
En ce temps d’aujourd’hui l’on n’est que trop sçavant.

Du siècle les mignons, fils de la poulle blanche,
Retiennent à leur gré la fortune en la manche :
En crédit eslevez ils disposent de tout,
Et n’entreprennent rien qu’ils n’en viennent à bout :
Mais quoi ! me diras-tu, il t’en faut autant faire ;
Qui ose a peu souvent la fortune contraire :
Importune le Louvre et de jour et de nuict :
Perds pour t’assujettir et la table et le lict :
Sois entrant, effronté ; et sans cesse importune :
En ce temps l’impudence esléve la fortune.

Il est vrai ; mais pourtant je ne suis point d’avis
De desgager mes jours pour les rendre asservis,
Et sous un nouvel astre aller, nouveau pilote,
Conduire en autre mer mon navire qui flotte
Entre l’espoir du bien, et la peur du danger
De froisser mon attente en ce bord estranger.

Car pour dire le vray, c’est un pays estrange,
Où comme un vrai Protée à toute heure on se change,
Où les loix, par respect sages humainement,
Confondent le loyer avecq' le chastiment ;
Et pour un mesme fait, de mesme intelligense,
L’un est justicié, l’autre aura récompence.

Car selon l’intérest, le crédit ou l’appui,
Le crime se condamne et s’absout aujourd’hui.

Je le dis sans confondre, en ces aigres remarques,
La démence du roi, le miroir des monarques,
Qui, plus grand de vertu, de cœur et de renom,
S’est acquis de clément et la gloire et le nom.

Or, quant à ton conseil qu’à la cour je m’engage,
Je n’en ai pas l’esprit, non plus que le courage.
Il faut trop de sçavoir et de civilité,
Et, si j’ose en parler, trop de subtilité.
Ce n’est pas mon humeur : je suis mélancolique ;
Je ne suis point entrant ; ma façon est rustique ;
Et le surnom de bon me va-t-on reprochant,
D’autant que je n’ai pas l’esprit d’estre meschant.

Et puis, je ne sçaurois me forcer, ni me feindre ;
Trop libre en volonté, je ne me puis contraindre.
Je ne sçaurois flatter, et ne sçai point comment
Il faut se taire accort, ou parler faussement,
Bénir les favoris de geste et de parolles,
Parler de leurs ayeux au jour de Cerizolles,
Des hauts faits de leur race, et comme ils ont acquis
Ce titre avecq’ honneur de ducs et de marquis.

Je n’ai point tant d’esprit pour tant de menterie,
Et ne puis m’adonner à la cageollerie....

Il faut estre trop prompt, escrire à tous propos,

Perdre pour un sonnet et sommeil et repos.
Puis ma muse est trop chaste, et j’ai trop de courage,
Je ne puis pour autrui façonner un ouvrage.
Pour moi j’ai de la cour autant comme il m’en faut ;
Le vol de mon dessein ne s’estend point si haut !
De peu je suis content ; encore que mon maistre,
S’il lui plaisoit un jour mon travail reconnoistre,
Peut autant qu’autre prince, et a trop de moyen
D’eslever ma fortune et me faire du bien.
Ainsi que sa nature à la vertu facile
Promet que mon labeur ne doit estre inutile,
Et qu’il doit quelque jour, malgré le sort cuisant,
Mon service honorer d’un honneste présent ;
Honneste, et convenable à ma basse fortune,
Qui n’abaye et n’aspire, ainsi que la commune,
Après l’or du Pérou, ni ne tend aux honneurs
Que Rome départit aux vertus des seigneurs.
Que me sert de m’asseoir le premier à la table,
Si la faim d’en avoir me rend insatiable,
Et si le faix léger d’une double évesché,
Me rendant moins content, me rend plus empesché ;
Si la gloire et la charge à la peine adonnée
Rend souz l’ambition mon ame infortunée ?
Et quand la servitude a pris l’homme au colet,
J’estime que le prince est moins que son valet.
C’est pourquoi je ne tends à fortune si grande :
Loin de l’ambition, la raison me commande,

Et ne prétends avoir autre ohoio, sinon
Qu’un simple bénéfice, et quelque peu de nom,
Afin de pouvoir vivre aveo quelque asseurançe»
Et de m’osier mon bien que Ion ait conscience.
Alors vraiement heureux « les livrosfo uilletant,
Je rendrphi mon désir et mon esprit content
Car sans le revenu J’estude nous ahuso,
Et le corps ne se paist aux banquets de la musc.
Ses mets sont de sçavoir discourir par raison
Comme l’a me 8Q meut un temps en. aa prison ;
Et comme délivrée el|e monte divine
Au ciql, Heu o\e son estre et de son origine ;
Comme le ciel mobile., éternel en son cours,
Fail les siècles, les eus » et les mois, et les jqurs ;
Comme aux quatre éléments les matières encloses
Donnent, comme la mort» la vie ft toutes choses ;
CominQ premièrement les hommes disperse
Furent par l’harmonie en troupes amassez ;
Et comme la malice, en leur ame glissée»
Troubla de nos ayeux l’innocente, pensée ;
D’où nasquirent les loix, les hourga, et les cite ,
Pour servir dç gourmette fleurs ineschaneetQa ;
Comme ils furent enfin réduits sou un.empire \
Et beaucoup d’autres plats, qui seroient longsMiçe.
Et quand on en sçauroit ce que Platon en ^çait,
Marquis, tu n’en seroia pins gras, ni plus refait.
Car c’est une viande en esprit consommée,

Légère à l’estomaoh, ainsi que la fumée.

Sçais-tu, pour sçavoir bien, ce qu’il nous faut sçavoir ?
C’est s’affiner le goust, de cognoistre et de voir,
Apprendre dans le monde et lire dans la vie
D’autres seorets plus fins que de philosophie,
Et qu’avecq’la science il faut un bon esprit.

Or entends à ce point ce qu’Un Grec en escrit :
Jadis un loup, dit-il, que la faim espoinçonne,
Sortant hors de son fort rencontre une lionne,
Rugissante à l’aboi, et qui monstrôit aux dents
L’insatiable faim qu’elle avoit au-dedans.
Furieuse elle approche ; et le loup qui l’advise,
D’un langage flatteur lui parle et la courtise :
Car ce fut de tout temps que, ployant sous l’effort,
Le petit cède au grand, et le foible au plus fort.

Lui, dis-je, qui craignait que, faute d’autre proie,
La beste l’attaquast, ses ruses il emploie,
Mais enfin le bazard si bien le secourut,
Qu’un mulet gros et gras à leurs yeux apparut.
Ils cheminent dispos, croyant la table preste,
Et s’approchent tous deux assez près de la beste.
Le loup qui la cognoist, malin et deffiant,
Lui regardant aux pieds, lui partait en riant :
D’où es-tu ? qui es-tu ? quelle est ta nourriture,

Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature ?
Le mulet, étonné de ce nouveau discours,
De peur ingénieux, aux ruses eut recours ;
Et, comme les Normands, sans lui respondre, Voire !
Compère, ce dit-il, je n’ai point de mémoire,
Et comme sans esprit ma grand’mère me fit,
Suns m’en dire autre chose, au pied me l’escrivit,

Lors il lève la jambe au jarret ramassée ;
Et d’un œil innocent il couvroit sa pensée,
Se tenant suspendu sur les pieds en avant :
Le loup qui l’aperçoit se lève de devant,
S’excusant de ne lire avecq’ ceste parolle,
Que les loups de son temps n’alloient point à l’escolle.
Quand la chaude lionne, à qui l’ardente faim
Alloit précipitant la rage et le dessein,.
S’approche, plus sçavante, en volonté de lire.
Le mulet prend le temps, et du grand coup qu’il tire,
Lui enfonce la teste, et d’une autre façon,
Qu’elle ne sçavoit point, lui apprit sa leçon.

Alors le loup s’enfuit, voyant la beste morte,
Et de son ignorance ainsi se reconforte :
N’en desplaise aux docteurs, cordeliers, jacobins,
Pardieu, les plus grands clers ne sont pas les p1us fins





LA POÉSIE

TOUJOURS PAUVRE.


Motin, la muse est morte, ou la faveur pour elle.
En vain dessus Parnasse Apollon on appelle,
En vain par le veiller on acquiert du sçavoir,
Si fortune s’en mocque ; et s’on ne peut avoir
Ni honneur, ni crédit, non plus que si nos peines
Estoient fables du peuple inutiles et vaines.
Or va, romps-toi la teste ; et de jour et de nuict
Pallis dessus un livre, à l’appétit d’un bruict
Qui nous honore après que nous sommes souz terre,
Et de te voir paré de trois brins de lierre,
Comme s’il importait, estant ombres là-bas,
Que nostre nom vescust, ou qu’ils ne vescust pas.
Honneur hors de saison, inutile mérite,
Qui vivants nous trahit, et qui morts nous profite ;
Sans soin de l’avenir je te laisse le bien,
Qui vient à contre-poil alors qu’on ne sent rien,

Puis que vivant ici de nous on ne fait conte,
Et que nostre vertu engendre nostre honte.
Doncq’ par d’autres moyens à la cour familiers,
Par vice, ou par vertu, acqueronsjdes lauriers,
Puis qu’en ce monde ici on n’en fait différence,
Et que souvent par l’un l’autre se récompense.
Apprenons à mentir, mais d’une autre façon
Que ne fait Calliope, ombrageant sa chanson
Du voile d’une fable, afin que son mystère
Ne soit ouvert à vous, ni cognu du vulgaire.
Apprenons à mentir, nos propos desguiser,
A trahir nos amis, nos ennemis baiser ;
Faire la Cour aux grands, et dans leurs antichambres,
Le chapeau dans la main, nous tenir sur nos membresj
Sans oser ni cracher, ni toussir, ni s’asseoir,
Et, nous couchant au jour, leur donner le L soir.
Car puis que la fortune aveuglement dispose
De tout»’peut estre enfin aurons-nous quelque chose
Qui pourra destourner l’ingrate adversité {
Par un bien incertain à testons débité,
Comme ces courtisans qui, s’en faisant accroire,
N’ont point d’autre vertu, sinon de dire, Voire»
Or, laissons doncq’4a muse, Apollon, et ses Vers ;
Laissons le luth, la lyre, et ces outils divers

Dont Apollon nous flatte ; ingrate frénésie,
, Puis que pauvre et quuimande on voit la poésie,
Où j’ai par tant do nuicts mon travail occupé.
Mais quoi 1 je te pardonne ; et si tu m’as trompé,
La honte en soit au siècle, où, vivant d’âge eh âge,
Mon exemple rendra quelque autre esprit plus sage.
, Mais pour moi, mon ami, je suis fort mal payé
D’avoir suivi cet art. Si j^eusse estudié
Jeune, laborieux, sur un bano à l’escole,
Galien, Hippocrate, ou Jason, ouBarthole, ’’
Une cornette au col debout dans un parquet,
A tort et à travers je vendrois mon caquet.,..
Il est vrai que le ciel, qui me regarda naistre,
S’est de mon jugement tousjours rendu le maistre ;
Et bien que, jeune enfant, mon père me tançast,
Et de verges souvent mes chansons menaçast,
Me dhrmt de dépit, et bouffi de colère :
Badin, quitte ces vers ; et que penses tu faire ?
La muse est inutile ; et si ton onde a Sceu
S’avancer par cet art, tu t’y verras decou,
,Un mes me astre toujorn 1 Vesclaire en ccStc terre :
Mars tout ardent de. _uA nous menace de guerre,
Tout le monde frémit ; et ces grands mouvements
Couvent en leurs fureurs de piteux changements.

Penses-tu que lo luth, et la lire des poètes
S’accorde d’harmonie avccques les trompettes,
Les fifres, les tambours, le canon, et le fer,
Concert extravagant des musiques d’enfer ?
Toute chose a son règno ; et dans quelques années
D’un autre œil nous verrons les fîères destinées.
Les plus grands de ton temps, dans le sang aguerris,
Comme en Thrace seront brutalement nourris,’
Qui ru de s n’aimeront la lyre de la muse,
Non plus qu’une vièle ou qu’une cornemuse
Laisse donc ce mestier, et sage prens’ le soin
De t’acquérir un art qui te serve au besoin
Je ne sçais, mon ami, par quelle prescience,
Il eut de nos destins si claire cognoissance ;
Mais pour moi, je sçai bien que, sans en faire cas,
Je mesprisois son dire, et ne le croyois pas,
Bien que mon bon démon souvent me dist le mesmel
Mais quand la passion en nous est si extresme,
Lès advértissements n’ont ni force, ni lieu,
Et l’homme 1 croit à peine aux parOlles d’un Dieu.
Ainsi me tanç’oit-il d’une parolle esmeue.
Mais comme en se tournant je le perdois de yeue,
Je perdis la mémoire avécques ses discours,
Et resveur m’égarai tout seul par lés destours

Des antres et des bois, affreux et solitaires,
Où la muse, en dormant, m’enseignoit ses mystères,
M’apprenolt dos secrets, et, m’eschaufiant le sein,
De gloire et de renom relevoit mon dessein»
Inutile science, ingrate et mesprisée,
Qui sert de fable au peuple, et aux grands de risée l
Encor seroit-ce peu, si,sans estre avancé,
L’on avoit en cet art son âge despensé)
Après un vain honneur que le temps nous refuse ,
Et si moins que néant l’on n’estimoit la muse.
Eusses-tu plus de feu, plus de soin, et plus d’art
Que Jodélie n’eut onoq’, Desportes, ni Ronsard,
L’on te fera la moue, et pour fruict de ta peine :
Ce n’est, ce dira-t-on, qu’un poète à la douzaine.
Car en n’a plus le goust comme on l’eut autrefois.
Apollon est gesné par de sauvages lois
Qui retiennent sou& l’art sa nature offusquée,
Et de mainte figure est sa beauté masquée
Si pour savoir former quatre vers empoullez,
Faire tonner des mots mal joints et mal collez,
Ami, l’on estoit poète, on verroit (cas estranges l )
Les poètes’plus espais que mouches en,vandanges.
Or que dès t^ jeunesse Apollon t’ait appris,,
Que Calliope mesme ait tracé tes escrits,

Que le neveu d’Atlas les ait mis sur la lyre,
Qu’en l’antre Thespéan on ait daigné les lire,
Qu’ils tiennent du sçavoir de l’antique leçon,
Et qu’ils soient imprimez des mains de Pâtisson ;
Si quelqu’un les regarde, et ne leur sert d’obstacle,
Estime i mon ami, que c’est un grand miracle.
L’on a beau faire bien, et semer ses esçrits
De civette, bainjoin, de musc, et d’ambre gris ;
Qu’ils soient pleins, relevez, et graves à l’oreille ;
Qu’ils facent sourciller les doctes &i merveille »
Ne pense, pou ? ceU, est7re estimé moins foi,
Et sans argent comptant qu’on te preste UUUQQI,
Ny qu’on n’estime plus (humeur extravagante ! )
Un gros asne pourveu de mille escus de rente. .
Encore quelques grands, afin de faire voir,
De Mécène rivaux, qu’ils aiment le sçavoir,
Nous voyent de bon œil, et tenant une gaule,
Ainsi qu’à leurs chevaux nous en flattent l’espaule,
Avecquésbonne mine, et d’un langage doux
Nous disent souriant : Eh bien, que faictes-vous ?
Avez-vous point sur vous quelque chanson nouvelle ?
J’en vis ces jours passez de vous une si belle,
Que c’est pour en mourir : hai ma foi, je vois bien
Que vous ne m’aimez plus, vous ne me donnez rien.

Mais on lit à leurs yeux, et dans leur contenance,
Que la bouche ne parle ainsi que l’âme pense ;
Et que c’est, mon ami, un grimoire et des mots
Dont tous lés courtisans endorment les plus sots
Mais je ne m’apperçois que, tranchant dû preud’homme.
Mon temps en cent caquets sottement je consomme ;
Que mal instruit je porte en Brouage du sel,
Et mes coquilles vendre à ceux de Sainct-Michel.
Doncques, sans mettre enchère aux sottises du monde
Ni gloser les humeurs dé dame Frédegonde,
Je dirai librement, pour finir en deux mots,
Que la plus part des gens sont habillez en sots.





LE GOUT PARTICULIER

DÉCIDE DE TOUT.


Bertaut, c’est un grand cas, quoi que l’on puisse faire,
Il n’est moyen qu’un homme à chasqu’un puisse plaire,
Et fust-il plus parfaict que la perfection,
L’homme voit par les yeux de son affection.
Chasqu’un fait à son sens, dont sa raison s’escrime ;
Et tel blasme en autrui ce de quoi je l’estime.
Tout, suivant l’intellect, change d’ordre et de rang,
Les Mores aujourd’hui peignent le diable blanc.
Le sel est doux aux uns, le sucre amer aux autres ;
L’on reprend tes humeurs, ainsi qu’on fait les nostres :
Les critiques du temps m’appellent desbauché,
Que je suis jour et nuict aux plaisirs attaché,
Que j’y perds mon esprit, mon ame et ma jeunesse ;
Les autres, au rebours, accusent ta sagesse,
Et ce hautain desir qui te fait mespriser
Plaisirs, trésors, grandeurs, pour t’immortaliser ;

Et disent : Ô chétifs, qui, mourant sur un livre,
Pensez, seconds phénix, en vos cendres revivre,
Que vous estes trompez en vostre propre erreur !
Car, et vous, et vos vers, vivez par procureur.
Un livret tout moisi vit pour nous ; et encore,
Comme la mort vous fait, la taigne le dévore.
Ingrate vanité, dont l’homme se repaist,
Qui bâille après un bien qui sottement lui plaist !

Ainsi les actions aux langues sont sujettes.
Mais ces divers rapports sont de faibles sagettes,
Qui blessent seulement ceux qui sont mal armez ;
Non pas les bons esprits, à vaincre accoustumez,
Qui sçavent, avisez, avecques différence,
Séparer le vray bien du fard de l’apparence.
C’est un mal bien estrange au cerveau des humains,
Qui, suivant ce qu’ils sont malades ou plus sains,
Digèrent leur viande ; et selon leur nature,
Ils prennent ou mauvaise ou bonne nourriture.

Ce qui plaist à l’œil sain offense un chassieux ;
L’eau se jaunit en bile au corps d’un bilieux ;
Le sang d’un hydropique en pituite se change,
Et l’estomach gasté pourrit tout ce qu’il mange.
De la douce liqueur rosoyante du ciel,
L’une en fait le venin, et l’autre en fait le miel,
Ainsi c’est la nature et l’humeur des personnes,

Et non la qualité, qui rend les choses bonnes,

Or, sans me tourmenter des divers appétits,
Quels ils sont aux plus grands, et quels aux plus petits,
Je te veux discourir comme je trouve estrange
Le chemin d’où nous vient le blasme et la louange,
Et comme j’ai l’esprit de chimères brouillé
Voyant qu’un More noir m’appelle barbouillé,
Que les yeux de travers s’offencent que je lorgne,
Et que les Quinze-vingts disent que je suis borgne.

Mon oncle m’a conté que, monstrant à Ronsard
Tes vers estincelants et de lumière et d’art,
Il ne sceut que reprendre en ton apprentissage,
Sinon qu’il te jugeoit pour un poète trop sage.

Et ores au contraire on m’objecte à péché
Les humeurs qu’en ta muse il eust bien recherché.
Aussi je m’esmerveille, au feu que tu recelles,
Qu’un esprit si rassis ait des fougues si belles :
Car je tiens, comme lui, que le chaud élément
Qui donne ceste pointe au vif entendement,
Dont la verve s’eschauffe, et s’enflamme de sorte
Que ce feu dans le ciel sur les aisles remporte,
Soit le mesme qui rend le poète ardent et chaud,
Subject à ses plaisirs, de courage si haut,
Qu’il mesprise le peuple et les choses communes,

Et, bravant les faveurs, se mocque des fortunes ;
Qui le fait, desbauché, frénétique, resvant,
Porter la teste basse, et l’esprit dans le vent ;
Esgayer sa fureur parmi des précipices,
Et plus qu’à la raison sujet à ses caprices.
Faut-il doncq à présent s’étonner si je suis
Enclin à des humeurs qu’esviter je ne puis,
Où mon tempérament malgré moi me transporte,.
Et rend la raison foible où la nature est forte ?’
Mais que ce mal me dure il est bien mal aisé.
L’homme ne se rMaist pas d’estre toujours fraisé.
Chaque asge a ses façons ; et change de nature,
De sept ans en sept ans, nostre température :
Selon que le soleil se loge en nés maisons,
Se tournent nos humeurs, ainsi que nos saisons,,
Toute chose en vivant avec l’âsge s’altère.
Le desbauché se rit des sermon de son père t
Et dans vingt et cinq ans venant a se changer,
Retenu, vigilant, soigneux et ménager,
De ces mêmes discours ses fils il admoneste,
Qui ne font que s’en rire et qu’en hocher la teste.
Chaque asge a ses humeurs, son goust et ses plaisirs
Et, comme nostre poil, blanchissent nos désirs.
Nature ne peut pas l’asge en l’àsgc confondre Î
L’enfant qui sait desjà demander et réspondre,.

Qui marque assurément la terre de ses pas,
Avecques ses pareils se plaist en ses esbats :
Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d’aise,
Sans raison d’heure en heure il o’esnicut et’s’apaise.

Croissant l’asge en avant, sans soin de gouverneur,
Relevé, courageux, et cupide d’honneur,
Il se plaist aux chevaux, aux chiens, à la campagne ;
Facile au vice, il hait les vieux et les desdagne :
Rude à qui le reprend, paresseux a son bien,
Prodigue, despensier, il ne conserve rien ;
Hautain, audacieux, conseiller de soi-mesme,
Et d’un cœur obstiné se heurte à ce qu’il aime.
L’asge au soin se tournant, homme fait, il acquiert
Des biens et des amis, si le temps le requiert ;
Il masque ses discours comme sur un théâtre ;
Subtil, ambitieux, l’honneur il idolâtre :
Son esprit avisé prévient le repentir,
Et se gaçde d’un lieu difficile à sortir.
Maints fasoheux accidents surprennent sa vieillesse
Soit qu’a vecq’ du souci gaignant de la richesse :
Il s’en deifend l’usage, et craint de s’en servir,
Que tant plus il en a, moins s’en peut assouvir :
Ou soit qu’avecq froidour il face toute chose,
Imbécllle, douteux, qui voudroit et qui n’ose,

Dilâyant, qui tousjours al’œil.sur l’avenir ;
De léger il n’espère, et croit au souvenir ;
Il parle de son temps, difficile et sévère.
Censurant la jeunesse, use des droiets de père,
Il corrige ; il reprend, hargneux en ses façons,
Et veut que tous ses mojts sojent autant de leçons.
Voilà doncq , de par Dieu, comme tourne la vie »
Ainsi diversement aux’huineurs asservie,
Que chasque asge despart à chaque homme en vivant
De son tempérament la qualité suivant.
Et moi qui, jeune ençor[, en mes plaisirs, m’esgaie,
Il faudra que je change ; et, malgré que j’en aie,
Plus soigneux devenu, plus froid et plus rassis >
Que mes jeunes pensers cèdent aux vieux soucis ;
Que j’en paie l’eecot, rempli jusqu’à la gorge,
Et que j’en rende un jour les armes à saint George. .
Pères des siècles vieux, exemples de la Yie,
Dignes d’estre admirez d’une honorable envie,
(Si quelque beau désir vivoit ençor en nous),
Nous voyant de là haut, pères, qu’en dites-vous ?
Jadis, de vostre temps, la vertu simple, et pure,
Sans fard, sans fiction, imitoit sa nature,
Austère en ses façons, sévère en ses propos»
Qui dans un labeur juste esgayoit son repos ;
D’hommes vous faisant dieux, vous paissoit d’ambroisie,

Et donnoit place au ciel à vostre fantasie.
La lampe de son front partout vous esclairoit,
Et de toutes frayeurs vos esprits asseuroit ;
Et, sans penser aux biens où le vulgaire pense,
Elle estoit vostre prix et vostre récompense :
Où la nostre aujourd’hui qu’on révère ici bas,
Va la nuict dans le bal, et danse les cinq pas,
Àlonte un cheval de bois, fait dessus dés pommades ;
Talonne le genêt et le dresse aux passades ; ’
Chante des airs nouveaux, invente des balets,
Sçait escrire et porter ^es vers et les poulets ;
A l’œil tousjours au guet pour des tours de souplesse ;
Glose sur les habits et sur la gentillesse ;
Se plaist à l’entretien, commente les bons mots,
Et met à mesme prix les sages et les sots.
Et ce qui plus encor m’empoisonne de rage,
Est quand un charlatan relève son langage,
Et, de coquin, faisant le prince revestu,
Bastit un paranymphe à sa belle vertu ;
Et qu’il n’est crocheteur, ni courtaut de boutique,
Qui n’estime à vertu l’art où sa main s’applique ;
Et qui, paraphrasant sa gloire et son renom,
Entre les vertueux ne veuille avoir du nom.
Voilà comme à présent chacun l’adultériso,
Et forme une vertu comme il plaist à sa guise.

Elle est comme au marché dans les impressions t
Et, s’adjugcant aux taux de nos affections,
Fait que par le caprice, et non parle mérite,
Le biasme et la louange au hazârd se débite ; ?
Et peut un jeune sot, suivant ce qu’il conçoit,
Ou ce que par ses yeux son esprit en reçoit,
Donner son jugement, en dire ce qu’il pense,
Et mettre sans respect nostre honneur en’ balance.
Mais puisque c’est le temps, mesprisant les rumeurs
Du peuple, laissons là le monde en ses humeurs ; ’
Et si selon son goust un chacun en peut dire,
Mon goust sera, Bertaut, de n’en faire que rire.





L’IMPORTUN,

OU LE FASCHEUX.


Charles, de mes péchez j’ai bien fait pénitence.
Or toi, qui te cognois aux cas de conscience,
Juge si j’ai raison de penser estre absous.
J’oyois un de ces jours la messe à deux genoux,
Faisant mainte oraison, l’œil au ciel, les mains jointes,
Le cœur ouvert aux pleurs, et tout percé de pointes,
Qu’un dévot repentir eslançoit dedans moi,
Tremblant des peurs d’enfer, et tout bruslant de foi ;
Quand un jeune frisé, relevé de moustache,
De galoche, de botte, et d’un ample panache,
Me vint prendre, et me dit, pensant dire un bon mot :
Pour un poète du temps, vous estes trop dévot.
Moi, civil, je me lève, et le bon jour lui donne.
(Qu’heureux est le folastre, à la teste grisonne,
Qui brusquement eust dit, avecq’ une sangbieu :
Oui bien pour vous, monsieur, qui ne croyez en Dieu !)

Sotte discrétion l je voulus faire accroire
Qu’un poète n’est bizarre etfascheux qu’après boire.
J e baisse un peu la teste, et, tout modestement,
Je lui fis à la mode un petit compliment.
Lui, cOmmc bien appris, le mesme me sçcut rendre,
Et ceste courtoisie à si haut prix me vendre,
Que j’aimerois bien mieux, chargé d’âge et d’ennuis,
Me voir à Rome pauvre entre les mains des juifs.
Après tous ces propos, qu’on se dit d’arrivée,
D’un fardeau si esant ayant l’âme grevée,
Je chauvis de l’oreille, et, demeurant pensif),
L’eschine j’alongeois comme un asne rétif,
Minutant me sauver de ceste tirannie,
Il le juge à respect. O 1 sans cérémonie,
Je vous auppli, dit-il, vivons en compagnons.
Ayant, ainsi qu’un pot. les mains sur les roignons,
Il me pousse eu avant, me présente la porte,
Et, sans respect des eaincls, hors l’église il me porte
Aussi froid qu’un jaloux qui voit son corrival.
Sortis, il me demande : Estes-vous à chevalj ?
Avez-vous point ici quelqu’un de vostre troupe ?
Je suis tout seul, à pied. Lui, de m’offrir la croupe.
Moi, pour m’en dépestrer, lui dire tout exprès :
Je vous baise los mains ; je m’en vais ici près
Chez mon oncle disner.—O Dieu 1 le galand homme.
J’en suis. Et moi pour lors, comme un bœuf qu’on assomme

Je laisse oheoir la teste ; et bien peu s’en fallut,
Remettant par dépit en la mort mon salut,
Que je n’allasse lors la teste la première,
Me jetter du Pont-Neuf à bas en la rivière.
Insensible, il me traisne en la cour du palais,
Ou trouvant par hasard quelqu’un de ses valets,
Il l’appelle, et lui dit t Holàl hau I Ladre ville,
Qu’on ne m’attende point, je vais disner en ville.
Dieusçait si ce propos me traversa l’esprit 1
Encor n’est-ce pas tout : il tire un long escrit,
Que voyant je frémis. Lors, sans oagcolierie :
Monsieur, je ne m’entends à la chicannerle,
Ce lui di-je, feignant l’avoir veu de travors.
Aussi n’en est-ce pas ; ce sont de meschants vors,
( Je cogncu qu’il estoit véritable à son dire, )
Que, pour tuer le temps, je m’efforce d’escrire ;
Et pour un courtisan, quand vient l’occasion,
Je monstre que j’en sçais pour ma provision.
Il lit ; et se tournant brusquement par la place,
Les banquiers éstonnezédmiroient sa grlmaoe,
Et monstroient en riant qu’ils ne lui eussent pas
preste sur son minois quatre doubles ducats
( Que j’eusse bien donnés pour sortir de sa patte ).
Jel’escoute ; et durant que l’oreille il me flatte,
( Lo bon Dieu sait comment), à chaque fin de vers

Tout exprès je-disois quelque mot de travers.
Il poursuit, nonobstant, d’une fureur plus grande,
Et ne cessa jamais qu’il n’eust fait sa légende.
Mè voyant froidement ses œuvres advouer, -
Il lesscrre, etse metlui-mesme àselouer : -
Doncq’, pour un cavalier, n’est-ce pas quelque chose ?
Mais, monsieur, n’avez-vous jamais vu de ma prose ?
Moi de dire que si, tant je craignois qu’il eust .
Quelque procez-verbal qu’entendre il me falIUst.
Encore, dites-moi, en vostre conscience,
Pour un qui n’a du-tout acquis nulle science,
Ceci n’est-il pas rare ? Il est vrai, sur ma foi,
Lui dis-je sousriant. Lprs, se tournant vers moi,
M’a c col le à tour de bras, et, tout pétillant d’aise,
Doux comme une épousée, à la joue il me baise ;
Puis, me flattant l’espaule, il me fit librement
L’honneur que d’approuver mon petit jugement.
Après ceste caresse il rentre de plus belle :
Tantost il parle à l’un, tantost l’autre l’appelle..».
Il vint à reparler dessus le bruict qui court,
De la roine, du roi, des princes, de la cour ;
Que Paris est bien grand ; que le Pont-Neuf s’achève ;
Si plus en paix qu’en guerre un empire s’eslèvei
Il vint à définir que c’cstoit qu’amitié,
Et tant d’autres vertus, que c’en estoit pitié.

Mais il ne définiti tant il estoit novice,
Que l’indiscrétion est un si fasohëux vice,
Qu’il vaut bien mieux mourir de rage ou de regret,
Que de vivre à la gesne avecq’ un indiscret.
Tandis que ces discours me donnoientla torture,
Je sonde tous moyens pour.voir si d’aventure
Quelque bon accident eust-pu m’en retirer,
Et m’empescher enfin de me désespérer.
Voyant un président, je lui parle d’affaire ;
S’il avoit des procez, qu’il estoit nécessaire
D’estre toujours après ces messieurs bonneter ;
Qu’il ne laissast pour moi de les solliciter ;
Quant à lui qu’il estoit homme d’intelligence,
Qui sçavoit comme on perd son bien par négligence ;
Où marche Tinlérest qu’il faut ouvrir les yeux.
liai non, monsieur,dit-il, j’aimeroia beaucoup mieux
Perdre tout ce que j’ai que votre compagnie ;
Et se mist aussi-tost sur la cérémonie.
Moi, qui n’aime à débattre en ces fadaises-là,
Un temps sans lui parler ma langue vaciia»
Enfin je me remets sur les cajeollcries,
Lui dis (comme le roi estoit aux Tuillerics )
Ce qu’au Louvre on disou qu’il feroit ce jourd’hui ;
Qu’il dovroit se tenir tousjours auprès de lui.
24

Dieu sçait combien alors il me dit de sottises,
Parlant de ses hauts faits et de ses valllantises ;
Qu’il avoit tant servi, tant fait la faction,
Et n’avoit cependant auoune pension s
Mais qu’il se consoloit, en ce qu’au moins l’histoire,
Comme on fait son travail, ne desroboit sa gloire ;
Et s’y mit si avant, que je creu que mes jours
Dévoient plus tost finir que non pas son discours.
Mais comme Dieu voulut, après tant de demeures,
L’horloge du palais vint à frapper onze heures ;
Et lui, qui pour la soupe à voit l’esprit subtil y
A quelle heure monsieur vostre oncle dlsoe-t-il ?,
Alors peu s’en fallut, sans plus long-temps attendre,
Que de rage au gibet je ne m’allasse pendre.
Encor’ l’eussé-jé fait, estant .desespéré ;
Mais je crois que le ciel, contre moi conjuré,
Voulut que s’accompllst ceste aventure mienne
Que me dist, jeune enfant, une Bohémienne : -
Ni la peste, la faim, le scorbut ni la tous,i -
La fièvre, les venins, les larrons, ni les lous,
Ne tueront celui-ci ; mais l’importunlangàge t Ulà
D’unfasohèux t qu’il s’en garde, estant grand, s’il est sage.

Comme il contihuoit ceste vieille chanson,) "’ ’
Voici venir quelqu’un d’assez’pauvre faç^n , ; ’ :.v
Il se porte au devant, lui parle, le eajçôle >

Mais cet autre, à la fin se monta de parole :
Monsieur,c’est trop long-temps..«Tout ce que vous voudre
Voici l'arrest signé... Non, monsieur, vous viendrez....
Quand vous serez dedans ; vous serez à partie...
Et moi, qui cependant n’estois de la partie,
J’esquive doucement et m’en vais à grands pas,
La queue en loup qui fuit, et les yeux contre-bas,
Le cœur sautant de joie, et triste d’apparence.
Depuis aux bons agens j’ai porté révérence,
Comme à des gens d’honneur, par qui le ciel voulut
Que je receusse un jour le bien de mon salut.

Mais, craignant d’encourir vers toi le mesme vice
Que je blasme en autrui, je suis en ton service ;
Et pri Dieu qu’il nous garde en ce bas monde ici,
De faim, d’un importun ; de froid et de souci.

LE CRITIQUE OUTRÉ.

RAPIN, le favori d’Apollon et dès Muses,
Pendant qu’en leur mestier jour et nùlct tu t’amuses,
JEt que d’un vers nombreux, non encore chanté,
Tu to fais un chemin à l’immortalité,
Moi i qui h’âi ni l’esprit ni l’haleine assez forte
Pour té suivre de près et te servir d’escorte j
Je me contenterai, sans me précipiter,
D’admirer ton labeur, ne pouvant l’imiter ;
Et pour me satisfaire au désir qui me reste
De rendre cet hommage à chacun manifeste,
’Par ces vers j’en prends t acte, afin que l’advenir
De moi par ta vertu se puisse souvenir ;
Et que ceste mémoire à jamais s’entretienne.
Que ma musc imparfaite eut en honneur la tienne ;
Et que si j’eus l’esprit d’ignorance abbattu,
Je l’eus au moins si bon, que j’aimai ta vertu :
Contraire à ces resvéurs dont là muse insolente,
Censurant les plus vieux, arrogarriment se vante ’
De reformer les vers, non les tiedé seulement,

Mais veulent déterrer les Grecs du monument, i
Les Latins, les Hébreux, et toute l’antiquaille,
Et leur dire à leur nez qu’ils n’ont rien fait qui vaille. <
Ronsard en son mestier n’estoit qu’un apprentif,
11 avoit le cerveau fantastique et rétif : -
Desportes n’est pas net ; Dubellay trop facile ;
Belleau ne parle pas comme on parle à la ville ;
Il a des mots hargneux, bouffis et relever,
Qui du peuple aujourd’hui ne sont pas approuvez,
Commentiil nous faut donq’,pour faire une œuvre grande
Qui de la calomnie et du temps se deffende,
Qui trouve quelque place entre les bons autheurs,
Parler comme à sainot Jean parlent les crocheteursl
Encore je lé veux, pourveu qu’ils puissent faire
Que ce beau sçavoir entre en l’esprit du vulgaire,
Et quand les crocheteurs seront poètes fameux ^
Alors, sans me fascher, je parlerai comme eux.
Pensent-ils,des plus vieux offençarit la mémoire,
Par les mespris d’autrui s’acquérir de la gloire,
Et, pour quelque vieux mot, estraoge, ou de travers,
Prouver qu’ils ont raison de.censurer leurs vers ?
( Alors qu’une œuvre brille,et d’art et de science,
La verve quelquefois s’esgaie en la licence. )

Il semble, en leurs discours hautains et généreux,
Que le cheval volant ne soit fait que pour eux ;
Que Fhoebus à leur ton accorde sa viello ;
Que la mouche du Grec leurs lèvres emmielle ;
Qu’ils ont seuls ici-bas trouvé la pie au nit,
Et que des hauts esprits le leur est le zénit ;
Que seuls des grands secrets ils ont la cognoissance ;
Et disent librement que leur expérience
A rafiné les vers, fantastiques d’humeur,
Ainsi que les Gascons ont fait le point-d’honneur ;
Qu’eux tout seuls du bien dire ont trouvé la méthode,
Et que rien n’est parfaict s’il n’est fait à la mode.
Cependant leur sçavoir ne s’estend seulement
Qu’à regratter un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu’un gui ne heurte une diphtongue ;
Espier si des vers la rime est brève ou longue,
Ou bien si là voyelle à l’autre s’unissant
Ne rend point à l’oreille un vers trop languissant :
Et laissent sur le verd le noble de l’ouvrage.
Nul aiguillon divin n’cslève leur courage ;
Ils rampent bassement, ioibles d’inventions,.
Et n’osent, peu hardis i tenter les fictions, .
Froids à l’imaginer : car,’ s’ils font quelque chose,
C’est proser de la rime et rimer de la prose,
Que l’art lime et relime, et polit4de façon
Qu’elle rend à l’oreille un agréable son ;

Et voyant qu’un beau feu leur oervelle n’embrase,
Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase,
Affectent leur discours tout si relevé d’art,
Et peignent leurs défauts de couleurs et de fard.
Aussi je les compare à ces femmes jolies
Qui par les affiquets se rendent embellies,
Qui, gentes en habits, et fades en façons,
Parmi leur point coupé tendent leurs hameçons ;
Dont l’œil rit mollement avec afféterie,
Et de qui le parler n’est rien que flatterie ;
De rubans piolez s’agencent proprement,
Et toute leur beauté ne gist qu’en l’ornement ;
Leur visage reluit de ceruse et de pautre ;
Propres en leur coiffure un poil ne passe l’autre.
Mais les divins esprits, hautains et relevez,
Qui des eaux d’Hélicon ont les sens abreuvez ;
Ne sont tels : de chaleur leur ouvrage étincelle,
De leurs vers tout divins la grâce est naturelle :
Et c’est, comme on le voit, latparfaicte beauté,
Qui, contente de s,oi, laisse la nouveauté
Quel’art trouve au palais ou dans léblanc-d’Espagne :
Rien que le naturel sa grâce n’accompagne ;
Son ftxmt, lavé d’eau ;claire, esclate d’un beau teint,
De roses et de lys,la nature l’a peint ;
Et laissant là Mercure,qt toutes ses malices,
Les nonchalances sont ses plus grands artifice .

Or, Rapin, quant à mol, jo n’ai point tant d’esprit.
Je vais le grand chemin que mon oncle m’apprit,
Laissant là ces docteurs que les muses instruisent
En des arts tout nouveaux : et, s’ils font, comme ils disent
De ses fautes un livre aussi gros que le sien,
Telles je les croirai quand ils auront du bien,
Et que leur belle muse, à mordre si cuisante,
Leur don’ra, comme à lui, dix mille escus de rente,
De l’honneur, de l’estime, et quand par l’univers
Sur le lut de David on chantera leurs vers.
O débile raison i où est ores ta bride ?
Où ce flambeau qui sert aux personnes de guide ?
Contre la passion.trop foible est ton secours,
Et souvent, courtisane, après elle tu cours ;
Et, savourant l’appât que ton âm’j ensorcelle,
Tu ne vis qu’à son goust, et ne vis que par elle.
De là vient qu’un chascun, mesmes en son deffaut,
Pense avoir do l’esprit-plus qu’il rie lui eh faut.
Aussi rien n’est parti si bien par la nature
Que le sens ; c^r chacun en a sa fourniture.
Mais pour nous, moins hardis à crohVà nos "raisons,
Qui réglons nos esprits par les comparaisons
D’Une choSë àvèc’q’ l’autre, eépluchohs de la vie
L’action qui doit estre ou blasmée ou suivie ;
Qui criblons lé discours, au choix se variant ;
D’avecq la fausseté la vérité triant ;

( Tant que l’homme le peut) ; qui formons nos ouvrages
Aux moules si parfaicts do ces grands personnages
Qui, depuis deux mille ans, ont acquis le crédit
Qu’en vers rien n’est parfaict que ce qu’ils en ont dit ;
Devons-nous aujourd’hui, pour une erreur nouvelle
Que ces clercs dévoyés forment en leur cervelle,
Laisser légèrement la vieille opinion,
Et, suivant leur avis, oroire à leur passion.
Pour moi, les huguenots pourroient faire miracles,
Ressusciter les morts, rendre de vrais oracles,
Que je ne pourrois pas croire à leur vérité.
En toute opinion je fuis la nouveauté.
Aussi doit-on phlatost imiter nos vieux pères,
Que suivre des nouveaux les nouvelles chimères.
De mesme, en l’art divin de la Muse,- doit-on
Moins croire à leur esprit qu’à l’esprit de Platon.
Mais, Rapin, à leur goust si les ieùx sont profane ;’’
Si Virgile, le Tasse et Ronsard ont es asnes,
Sans perdre en ces discours le temps que nous perdons,
Allons comme eux, au champs et mangeons des chardons.
2 59

LA FOLIE EST GENERALE.

J’AI pris cent et cent fois la lanterne en la main,
Cherchant en plein midi, parmi le genre humain^
Un homme qui fust homme et defaiot et de mine,
Et qui pust’des vertus passer parl’estamine.,
Il n’est coin et recoin que je n’ayè tenté,
Depuis que la nature ici-bas m’a planté ;
Mais tant plus jo me lime, et plus je me rabote,
Je crois qu’à mon advis tout le monde radote,
Qu’il a la teste vuide et saris dessus dessous,
Ou qu’il faut qu’au rebours je sois l’un des plus fous ;
C’est de nostre folie un plaisant etratagesme, -
Se’flattant, de juger les autres par soi-mesme.

Ceux qui, pour.voyager, s’embarquent dessus l’eriu
Voyent aller la terre, et non pas leur .vaiseau.
Peut-estre, ainsi trompé, que faussement je Juge.
Touteafois si les fous ont leur sens pour refuge,
Je ne suis pas tenu de croire aux yeux d’aulruy :
Puis j’en sçaypour le moins autant ou plus que lui.

Voilà fort bien parlé, si l’on me vouloit croire.
Sotte présomption, vous m’enivroz sans boirel
Mais après,.en cherchant, avoir autant couru
Qu’aux advens de Noël fait le moine bourru,
Pour retrouver un homme envers qui la satire,
Sans flatter, ne trouvait que mordro et que redire,
Qui sçust d’un choix prudent toute chose espluchcr,
Ma foi, si ce n’est vous, je n’en vous plus chercher.
Or ce n’est point pour estro-oslevé do fortune :
Aux sages commo aux fous c’est chose assez commune ;
Elle avance un chacun sans raison et Sans choix ;
Les fous sont aux eschets les plus proches des rois.
Aussi mon jugement sur cela ne se fonde ;
Au compas des grandeurs je ne juge le monde :
L’eselat de ces grandeurs ne m’csbîouit led yeux.
Pour estre dans le ciel je n’estime les dieux,
Mais pour s’y maintenir, et gouverner.de sorte
Que ce tout en devoir règlement se comporte, # >
Et que leur providence également conduit >
Tout ce- que le solçil en la terre produit.
Des hommesj tout ainsi, je ne puis recognoÎ6tre,
Les grands, mais bien ceux-là qui méritent doTestrc,
Et do qui le mérite, indomtable en vertu, t )’-
Force les àoo’dens, et n’est point abattu ; ;... !
Non plus que des farceurs je n’en puis faire conte^

Ainsi que l’un descend, on voit que l’autre monte,
Selon ou plus ou moins quo dure le rolot ;
Et l’habit fait, sans plus, le maiitro ou le "valet.
De mesme est de ces gens dont la grandeur se joue :
Aujourd’hui gros), enflez, sur lo haut de la roua,
Ils font un personnage ; et der^iu renversez,
Chacun les met au rang des pécuez effacez»
La faveur est bizarre, à traiter indocile,
Sans arrest, inconstante, et d’humeur difficile ;
Avecq’ discrétion il la faut caresser t
L’un la perd bien souvent pour la trop embrasser,
Ou pour s’y fi or’ trop ; l’autre, par insolence,
Ou pour avoir trop peu ou trop de violence,
Ou pour se la promettre ou àe la dénier :
Enfin c’est un caprice estrange à manier.
Son amour est fragile et se rompt comme un verre,
Et fait aux plus matois donner du nez en terre.

Pour moi je n’ai point veu, parmi tant d’avancez,
Soit de ces /temps-loi, soit des siècles /passez, !
Homme que la fortune ait tasché d’introdulrp,
Qui durant le bon vent ait sceu se bien conduire.
Or d’estrè oinquantë ans aux honneurs Cslevé, ;i
Des grands et des petits dignement approuvé, >
Et de sa vertu propre aux malheurs faire obstacle,
Je n’ai point veu de sots ayOÏr fait ce miracle.
Aussi, pour discerner le bien d’avccqHô mal,

Voir tout, cognoistrc tout, d’un œil tousjours égal,
Manier dcxtrement les desseins de nos princes,
Respondrc à tant de gens de diverses provinces,
Estre des estrangers pour oracle tenu.
Prévoir tout accident avant qu’estre advenu,
Destourner par prudence une mauvaise affaire,
Ge n’est pas chose aisée, ou trop facile à faire.
Voilà comme on conserve avecques jugement
Ce qu’un autre dissipe et perd.imprudeminent.
Quand on se brusle au feu que soi-mésme on attise,
Ge n’est point accident, niais o’e.sfcnne sottise
Nous sommes du bonheur de nous medme artisans,
Et fabriquons nos jours ou faicbeux, ou plaisans.
La fortune est à nous, et n’est mauvaise ou bonne,
Que selon qu’on la[forme, ou bien qu’on se la donne.
A ce point le malheur, ami comme ennemi,
Trouvant au bord d’un puits un enfant endormi,
En risque d’y tomber, h son aide s’avance,.
En lui parlant) ainsi le reqveille et le tance i :
Sus, badin, levez-vonaxsi vous tombiez dedans,-
De douleur vos parons, comme vous iraprudens,
Croyant’en leur esprit que dé tout je dispose,
Diroient en oie blasmant que j’en serois In cause.
Ainsi nous séduisant d’une fausse couleur,
Souvent nous imputons nos fautes au malheur,

Qui n’en peut mais finals quoil l’on le prend à partie.
Et chacun de son tort cherche la garantie ;
Et nous ponsons bien fins, soit véritable ou faux,
Quand nous pouvons couvrir d’excuses nos deffauts.
Mais ainsi qu’aux petits, aux plus grands personnages,
Sondez tout jusqu’au fond : les fous ne sont pas sages.
Or c’est un grand chemin jadis assez frayé,
Qui des rimeurS françois ne fut oncq’ essayé :
Suivant les pas d’Horaco entrant en la oarrière,
Je trouve des humeursi do diverse manière, ;
Qui me pourroient donner subject do me mocquer :
Mais qu’est-il de besoin de les aller choquer ? -
Chacun, ainsi que moi, sa raison fortifie,
Et se forme à son goust ime philosophie :
Ils ont droit en leur cause ; et de la contester,
Je ne suis chicaneur, et n’aime disputer.

Gallét a sa raison ; et qui croira son dire,
Lehazard pourle moins lui promet un empire :
Toutesfois au contraire estant léger et net, ’
N’ayant que l’espérance et trois déz au cornet,
Comme sur un bon fonds de rente et do recettes,
Dessus sept bu quatorze» il assigne Ses dettes,
Et trouve sur cela qui lui fournit de quoi.
Ils ont une raison qui n’est raison pour moi ;
Que je ne puis comprendre, et qui bjçri l’examine

Est-ce vice ou vertu qui leur fureur domine l
L’un, alléché d’espoir do gagner vingt pour cent,
Ferme l’œil à Sa pcrto, et librement consent
Que l’autre le despouillo, et ses meubles engage,
Mcsme, s’il est besoin, baille son héritage.
Or le plus eot d’cntr’eux je m’en rapporte à lui,,
Pour l’un il perd son bien, l’autre celuid’autrui.
Pourtant c’est un trafic qui suit tousjours sa route,
Où bien moins qu’à la place on a fait banqueroute,
Et qui, dans le brelan se maintient bravement,
N’en desplaise aux arrests de nostre parlement.
Pensez-vous, ; sans avoir ses raisons toutes prestes,
Que le sieur de Provins persiste en ses.reques te s.
Et qu’il ait, sans espoir d’estre mieux à la court,
A son long balandran changé son manteau court,
Bien que, depuis vingt ans sa grimace importune
Ait à sa défaveur obstiné là fortune ?
«
Il n’est pas le Cousin, qui n’ait quelque raison.
De peur de réparer il laisse sa maison ;
Que son iict ne défonce,11 dort dessus la dure ;
Et n’a /crainte du chaud, que l’air pour couverture :
Ne se pouvant munir encontre tant de maux
Dont l’air intempéré fait guerre aux animaux,
Comme le chaud, lç froid, les frimas et la pluie,

Mille autres aecldens » bowrejwxf}e nostre yie ;
Lui, selon sa raison, souz eux il s’est soumis,
Et, forçant la nature,’Ules a pour amis
Il n’est point enrpmé pour dormir sur la terrée ;
Son poulmon enflammé ne touase le flaterrc »
Il ne craint ni les dents ni les défluxions,
Et son corps a, tout sain, libres fees fondions ;
En tout indifférent, tout est à son usage»
On dira qu’il est (ou p jé^oroi .qu’il nfesfc pas sage ;
QuoDiogèoeaussifustunfoUfletop^ point,
C’est.ce que leCoueio, comme moi ne croit point»
Ainsi ceste raison est une ëstrango bestet .
On l’a bonne selon qu’on a bonne la teste ;
Qu’on imagine bien, du sens comme de l’œil »
Pourgrain no prenant paille, ou Paris pour GorbeiUet

LE SOUPER RIDICULE.

Un de ces jours derniers, par des lieux détournez,
Je m’en allois resvant, le manteau sur le nez,
L’ame bizarrement de vapeurs occupée,
Comme un poète qui prend les vers à la pippée :
En ces songes, profonds où flottoit mon esprit,
Un homme par la main hazardément me prit,
Ainsi qu’on pourroit prendre un dormeur par l’oreille
Quand on veut qu’à minuit en sursaut il s’esveille.
Je passe outre d’aguét, sans en faire semblant,
Et m'en vàis à graud pas, tout froid et tout tremblant
Craignant de faire encor’, avecq’ma patience,
Des sottises d’autrui nouvelle pénitence.
Tout courtois il mo suit, et, d’un parler remis :
Quoi ! monsieur,estéee ainsi qu’qn, traite ses amis ?
Je m^tres^e, contraint ; d’uim |façpn cqn/use^j ; ?,
Groupant entre mes dents, je barbotte une excuse <
De vous dire son nom il ne garit de rien, >
Et vous jure au surplus qu’il est homme de bien ;
Que son cœur convoitcux d’smbition no crève,

Et pour ses factions qu’il n’ira point en Grève :
Car il aime la France, et ne souffriroit point,
Le bon seigneur qu’il est,.qu’on la mist en pourpoint.
Au compas du devoir il règle son courage,,
Et ne laisse en dépost pourtant son advantagc.
Selon le temps, il met ses partis en avant.
Alors que le roi passe il gaigrie le devant ;,
Et dans la gallerie, encor’ que tu lui parles,
Il te laissé au roi Jean, et s’en court au roi Charles
Mesme aux plus avancez demandant le pourquoi,
Il se met sur un pied, et sur le quant à moi ;
Et serolt bien fasché, le prince assis à table,
Qu’un autre en fust plus près, ou fist plus l’agréable ;
Qui plus suffisamment entrant sur le devis,
FÏ81’mieux le philosophe j ou dist mieux son aviàj
Qui dé chiens ou d’oiseaux eust plus d’expérience, ’
Ou qui déoldast mieux un cas de conscience { .
Puis dites, comme un sot qu’il est sans passion.

Sans gloser plus avant sur sa perfection,
Avecq’ mains hauts dlscours^de chiens, d’oiseaux, dc-botti
Que les valets de pied sont fort sujets aux crottes ;
Pour bien faire du pain, il faut bien enfourner ;
Si don Podré est venu, qu’il s’en peut retourner t
Le ciel nous fit ce bien qu’encor d’assez bonne heure
Nous vînmes au logis où ce monsieur demeure,
Où, sans historier le tout par le menu,

Il me dit : Vous soyez , monsieur, le bien-venu.
Après quelques propos, sans propos et sans suite,
Avecq’ un froid adieu je minute ma fuite,
Plus de peur d’accident que par discrétion.
Il commence un sermon de son affection, -
Me rit, me prend, m’embrasse avecq 1 cérémonie :
Quoi 1 vous ennuyez-vous en nostre compagnie ?
Non, non, mu foi, dit-il, il n’ira pas ainsi $,
Et, puisque je vous tiens, vous souperez ici. .
Je m’excuse ; il me force. Q Dieux ! quelle injustice l
Alors, mais, lasl trop tard je cogneu mon supplice :
Mais, pour l’avoir cogneu, je ne pëus l’esviter,
Tant le destin se plaist à me persécuter.

A peine à ces propos eût-il fermé la bouche,
Qu’il entre à l’estourdie un sot fait à la fourche,
Qui, pour nous saluer, laissant cheoir son chapeau,
Fit comme un entrechat avec un escabeau,
Trebuchant contre-bas, s’en va devant-derrière,
Et, grondant, se fascha qu’on estoit sans lumière
Pour nous faire, sans rire, avaler ce beau saut,
Le monsieur sur sa veue excuse ce deffaut,
Que iesgonsde sçavoir ont la visière tendre.
L’autre, se relevant, devanUious se vint rendre,
Moins honteux d’estre cheu que des’estre dressé ;
Etjui dcmandast-il s’il s’estoit point blessé,

Après mille discours dignes d’un grand volume,
On appelle uh valet ; la chandelle s’allume :
On apporte la nappe, et met-on’le couvert ;
Et suis parmi ces gens comme Un homme saris vert,
Qui fait, en rechignant, aussi maigre visage
Qu’un Renard que Martin porte au Louvre éîi sa cage.
Un long-temps sans parle je rôgorgeois d’ennui. :
Mais, n’estant point garand des sottises d’àntfui,
Je creus qu’il me falloit d’nne mauvaise affairé
En prendre seulement ce qui m’en pouvoit plaire.
Ainsi, considérant ces hommes et leurs soins,
Si je n’en disois mot, je n’en pensois pas moins ;
Et jugeai ce lourdaut, a son nez autentique,
Que c’estoit un pédant, animal domestique,
De qui la mine rogue, et le parler confus,
Les cheveux gras et longs, et les sourcils confus,
Faisoient par leur sçavoir, comme il faisoit entendre,
La figue sur le nez au pédant d’Alexandre.

Lors je fus asseuré do ée que j’avois éreu,
Qu’il n’est plus courtisai dé la 1 court si fécrëtf,
Pour faire l’entendu, qu’il n’ait, pour quoi qu’il vaille,
Un poète, un astrologue, où Quelque péWtitailïé,
Qui, durant ses amours, avec son bel esprit.
Couche de ses faveurs l’histoire pûrjéscfir.

Maintenant que l’on voit, et que je vous veux dire

Tout ce qui se fit là digne d’une satire,
Je croirois faire tort à ce docteur nouveau
Si je né lui donnois quelques traicts de pinceau.
Mais estant mauvais peintre, ainsi que mauvais poète,
Et que j’ai la cervelle et la main maladroite,
O Muse 1 je t’invoque. Emmieller-moi le bèc,
Et bande de tes mains les nerfs de ton rebec ;
Laisse-moi là Phoebus chercher son aventure ;
Laisse-moi son Bémol, prend là clef de nature ;
Et vien, simple, sans fard, nue, et sans ornement,
Pour accorder ma fluste aveccj ton instrument.
Di-moi comme sa race, autrefois ancienne,
Dedans Rome accoucha d’une patricienne >
D’où nasquit dix calons, et quatre-vingts préteurs,
Sans les historiens, et tous les orateurs.
Mais non ; venons à lui, dont la maussade mine
Ressemble un de ces dieux des couteaux de la Chine,
Et dont les beaux discours,’plaisamment estourdis,.
Feroient crever.de rire un sainct du paradis.
Son teint jaune, enfumé, de couleur de malade,,
Ferpit donner au diable et ceruse et pommade ;
Et n’est blano en Esnaigne à qui ce cormoran
Ne face renier la loi de PAlcoran.
Ses yeux, bordes de rouge, esgarez, sembloient est re,
L’un à Montmartre, et l’autre au chasteau deBiccstre :
Toutefois, redressant leur entre-pas tôrtu,
Ils guldoient la jeunesse au chemin de vertu.

Son nez haut relevé sembloit faire la nique
A l’Ovide Nason, au Scipion Nasique,
Où maints rubis balez, tous rougissants de vin,
Monstroient un HAC ITUR à la Pomme du pin…

Quant au reste du corps, il est de telle sorte
Qu’il semble que ses reins et son espaule torte
Facent guerre à sa teste, et par rébellion
Qu’ils eussent entassé Osse sur Pélion : :
Tellement qu’il n’a rien en tout son attelage
Qui ne suive au galop la trace du visage.

Pour sa robe, elle lut autre qu’elle n’estoit
Alors qu’Albert lé Grand aux festés la portoit ;
Mais tousjours recousant pièce à pièce nouvelle,
Depuis trente ans c’est elle, et si ce n’est pas elle
Ainsi que ce vaisseau des Grecs tant renommé,
Qui survescut au temps qui l’avoit consommé.
Une teigne affamée estoit sur ses espaules,
Qui traçoit en arabe Une carte dés Gaules.
Les pièces et les clous, semez de tous costez,
Hepréséntolènt les bourgs, les monts et les citez,
Les filets séparez, qui se tenoit à peine,
Imitoient les ruisseaux coulant dans une plaine.
Les Alpes, en jurant, lui grimpoient au collet ;
Et Savoi’ qui plus bas ne pend qu’à un filet.
Les puces et les poux, et telle autre quenaille,

Aux plaines d’alentour se mettoient en bataille,
Qui, les places d’autrui les armes usurpant,
Le titre disputoient au premier occupant,

Or dessouz ceste robbe illustre et vénérable,
Il avoit un jupon, non celui de Constable,
Mais un qui pour un temps suivit l’arrière-ban,
Quant en première nopce il servit de caban
Au croniqueur Turpin, lors que par la campagne
Il portoit l’arbalestre au bon roi Charlemagne.
Pour asseurer si c’est ou laine, ou soie, ou lin,
Il faut en devinaille estre maistre Gonin.

Sa ceinture honorable, ainsi que ses jartières.-
Furent d’un drap du Seau, mais j’entends des lizières
Qui sur maint cousturier jouèrent maint rollet ;
Mais pour l’heure présente ils saugloient le mulet.

Un mouchoir et des gants, avecq’ ignominie.,
Ainsi que des larrons pendus en compagnie »
Lui pondoient au costé, qui sembloient, en lambeaux,.
Crier, en se moquant » Vieux linges, vieux drapeaux,.
De l’autre, brimballoit une clef fort honneste,
Qui tire à sa cordelle une noix d’arbaleste

Ainsi ce personnage,.etv magnifique arroy,
Marchant PEDETENTIM, s’en vint jusques à moi,.

Qui sentis à son nez, à ses lèvres décloses,
Qu’il fleuroit bien plus fort mais non pas mieux que roses.

Il me parle latin, il allègue, il discourt,
Il réforme à son pied les humeurs de la court.
Qu’il a pour enseigner une belle manière ;
Qn’en son globo il a veu la matière première ;
Qu’Épicure est ivrongne, Hippocrate un bourreau,
Que Barthole et Jason ignorent le barreau ;
Que Virgile est passable, encor’ qu’en quolquos pages
Il méritait au Louvre eetrechifflô des pages ;
Que Pline est inégal ; Térence un peu joli
Mais surtout il estime un langage poli.

Ainsi sur chaque autheur il trouve de quoy mordre.
L’un n’a point de raison ’, et l’autre n’a point d’ordre ;
L’autfe avorte avant tomps des œuvres qu’il conçoit.
Or il vous prend Macrobe, et lui donne le fouet.
Cicéron,il s’en taist^ d’autant que l’on le orte
Le pain quotidien de la pédanterie.
Quant à son jugement)’ il est plus que parfait
Et l’immortalité n’aime que ce qu’il fait
Par hazard disputant ^ si quelqu’un lui réplique, :
Et qu’il soit à’ QUIA : Vous estes hérétique, !
Ou pour le moins fauteur ; ou, Vous ne sçavez point
Co qu’en mon manuscrit j’ai noté sur ce point.

Comme il n’est rien de simple, aussi rien n’est durable,
De pauvre on devient riche, et d'heureux misérable.
Tout se change ; qui fit qu'on change de discours.

Après mainte entretien, maint fours et maint rçfpurs,
Un.valet, 8olëvantle c&apWu’’âe ’
Nousi vint dire tout bàûlflup, la s$uppe estoit preste ]
Je cogneu qu’il est vrai ce èu’Hdmére en èscrit,
u i ? n’est rien qui si fort nous resyeille l’esprit ;
Car j’eus, au son des plats, I’amë plus altérée,
ue ne lauroit un chien au son de la curée ;
Mais, comme un jour cVfiiver oh le sûleU reluit.
Ma joie en moins d’un rien comme un ejciair s’enfuit.
Et lé ciel, qui 4es dents me rit à là/ pareille,,
Mo bailla sentiment lô lièvre par l’oreille.,
Et comme en une monstre, ou les passe-volants,
Pour se monstrer soldats, sont les plus insoléo ts, ; .
4 insi, .parmi ces gens, un gros valet d’estab le,
^Glorieux de porter les plats dessus la table,
D’un nez de majordome, et qui morgue la faim,
Entra, serviette au bras, et fricassée en main ;
Et,’ sanïrey jtëô’t dû tiédi dû dîoc^eïïrVntdésMûSsos,
On le tance ; il s’excuse ; et moi, tout résolu,
Puis qu’a nMftam le clèli’aVûit ainsiVôuttï) ’
Je tourne en raillerie uh si faschcûx mysièrè,
De sorte que monsieur m’obligea de s’en tairb,

Sur ce point on se lave ; et chacun en son rang
Se met dans une chaire, ou s’assied sur un banc,
Suivant ou son mérite, ou sa charge, ou sa race.
Des niais, sans prier, je me mets à la place,
Ou j’étois résolu, faisant autant que trois,
De boire et de manger comme aux veilles des rois.
Mais à si beau dessein défaillant la matière,
Je fus enfin contraint de ronger ma litière,
Comme un asne affamé, qui n a chardons, ni foin
N’ayant pour lors de quoi me saouler au besoin.

En forme d’eschiquier les plats rangés sur (able
N’avoient ni le maintien ni la grâce accostable ;
Et bien que nos dîneurs mangeassent en sergents,
La viande pourtant ne prioit point les gens
Mon docteur de menestré^en sa mine altérée,
Avoit deux fois autant de mains «jïtoriàré> ;
Et n’ésréit, quel qu’il fust, morceau dedans le plat.
Qui des yeux et des mains n’eust un escheq et mat.

Devant moi justement on plante un grand potage,
D’où les mousches à jeun se sauvoient à la nage,
Le brouet estoit maigre ; et n’est Nostradamus,
Qui, l’astrolabe en main ne demeurast camus,
Si, par galanterie, ou par sottise expresse
Il y pensoit trouver une estoile de graisse.
Pour moi, si j’eusse été sur la mer du Levant,

Où le vieux Louchali fendit si bien lo vent,
Quand Salnct-Marc s’habilla des enseignesde Thracer
Jo la comparerois au golphe de Patrasse : :
Pour ce. qu’on y voyoit en mille et mille parts,
Les mousches qui flottaient en guise de soldarls,
Qui, morts, sembloient encore dans les ondos salée»,
Embrasser les charbons des galères bruslées.

J’oi, ce semble, quelqu’un de ces nouveaux docteurs
Qui d’estoc et de taille estrillent les autheurs
Dire que ceste exemple est fort mal assortie
Homère, et non pas moi, t’en doit la garantie,
Qui dedans ses escrits, en de certains effets,
Les compare peut-estre aussi mal que je fais,

Mais retournons astable, où l’esclanche en cervelle
Des dents et du chalan separoit la querelle :
Et, sur la nappe allant de quartier en quartier,
Plus dru qu’une navette au travers d’un meslier,
Glissoit de main en main, où, sans perdre advantage ?
Ebrechant le Cousteau, tesmoignoit son courage ;
Et durant que brebis elle fut parmi nous,
Elle sçeut bravement se défendre des loups ;
Et de se conserver elle mit si bon ordre,
Que, morte de vieillesse, elle ne savoit mordre.

A quoi, glouton oiseau, du ventre renaissant
Du Ois du bon Japet, te vas-tu repaissant ?
Assez, et trop long-temps, soppoulmon tu gourmandes
La faim se renouvelle au change des viandes.
Laissant là ce larron, vieh ici désormais
Où la tripaille est frite en cent Portes do mets.
Or durant ce festin damoiselle Famine,
Avecq’ son nez étique, et sa mourante mine,
Ainsi que la cherté par esdict l’ordonna,
Faisoit un beau discours’ dessus la Lezlna ;
Et, nous torchant le bec, alléguoit Simonide,
Qui dit, pour estre sain, qu’il faut mascher à vuide.
Au reste, àmanger peu, monsieur mangeoit d’autant
Ou vin qu’A là 1 taverne on ne payoit contant ;
Et se faschoit qu’un Jean, blessé de la logique,
Lui barbôutlloit l’esprit d’un Bttoo sophistique.

Esmiant, quant à moi, du pain entre mes doigts,
A tout ce qu’on disoit doucet je m’uttôoVdô’ié,
Leur voyant de plot la cervelle eschauffée,
De peur, comme l’on dit, de courroucer la fée.

Mais à tant d’accidents l’un sur l’autre amassez,
8çachant qu’il èrt falloit fajrer letf péts basiez,
De rage, sans parler je m’en mordois la lèvre ;
Et n’est Job de dcspit, qui n’en eust pris la chèvre.
Car un limier boiteux, de galles damassé,

Qu’on a voit d’huile chaude et do souffre graissé,
Ainsi, commo un verrat enveloppé de fange,
Quand 6ous le corselet la crasse lui démange,
Se bouchonne par-tout : de mesme, en pareil cas,
Ce rongneux las d’aller,se frottQit à, mes bas}
Et, fust pour estriller ses galles et ses orottes,
De sa grâce il graissa mes chausses pour mes bottes,
Et si digne façon que lo fripier Martin,
Avecq’ sa malle-taohe y perdrôlt son latin.

Ainsi qu’en ce despit le sang m’eschauffolt l’ame,
Lo monsieur son pédant à son aide réclame,
Pour soudre l’argument ; quand d’un sçavant parler
Il est qui fait la moue aux chimères en l’air.
Le pédant tout fumeux do vin et de doctrine,
Respond, Dieu sait comment : le bon Jean se mutine :
Et sembloit quo la gloire > en oe gentil assaut,
Fust Û qui parlerait, non pas mieux, mais plus haut,
Ne croyez en parlant que’ l’un ou l’autre dorme.
Commentl|vo8trô argumentait l’un, n’est pas en forme
L’autre, tout hors de sens : mais o’est vous, malautru,
Qui faites le sçavant, et n’estes pas congru.
L’autre : monsieur le sot, je vous ferai bien taire.
Quoi ! comment ! Est-ce ainsi qu’on frappe Despauterre
Quelle incongruité 1 Vous mentez par les dents’.
Mais vous ?...,. Ainsi ces gens, à se pioquer ardents,
S’en vindrent du parler a tic tac, (orche lorgne »

Qui casse, le museau ; qui son rival esborgne ;
Qui jette un pain, un plat,une assiette, un couteau ;
Qui, pour une rondache, empoigne un escabeau.
L’un fait plus qu’il ne peut ; et l’autre plus qu’il n’ose.
Et pense, en les voyant, voir la métamorphose
Où les centaures saouz, au bourg atracien,
Voulurent, chauds de reins, faire nopces de chien ;
Et, cornus du bon père, encorner le Lapithe,
Qui leur fit à la fin enfiler la guérite,
Quand avecques des plats, des tréteaux, des tisons,
Par force les chassant mi-morts de ses maisons,
11 les fit gentiment, après la tragédie,
De chevaux devenir gros asnes d’Arcadie.

Nos gens en ce combat n’estoient moins inhumains,
Car chacun s’esorlmoit et des pieds et des mains ;
Et comme eux, tout sanglants en ces doctes alarmes,
La fureur aveuglée en main leur mit des armes.
Le bon Jean orie, au meurtre 1 e.t ce docteur, haraultl
Le monsieur dit :Tout beau ;l’on appelle Girault.
A ce nom, voyant l’homme et sa gentille, trongne,
En mémoire aussi-tost me tomba la Gascongne :
Je cours à mon manteau, je descends l’escalier,
Et laisse aveoq’ s. es gens monsieur le chevalier,
Qui vouloit mettre barre entre ceste canaille.
Ainsi, sans coup ferir, je sors de la bataille,
Sans parler de flambeau, ni sans faire Autre bruit,

Croyez qu’il n’étoit pas, O nuit ! jalouse nuict !
Car il sembloit qu’on eust aveuglé la nature ;
Et faisoit un noir brun , d’aussi bonne teinture
Que jamais on en vit sortir des Gobelins.
Argus pouvoit passer pour un des Quinze-vingts.
Qui pis est, il pleuvoit d’une telle manière,
Que les reins, par despit, me servoient de gouttière.
Et du haut des maisons tomboit un tel dégoût,
Que les chiens altérez pouvoient boire debout.


FIN.



TABLE.




pages.

Introduction 1


PIERRE DE RONSARD.

ODES.


Ode première, à J. Daurat 1

Ode II. Le retour du Printemps 6

Ode III. Mignonne, allons voir si la rose, etc. 8

Ode IV, à l’Aube-Épine 9

Ode V, sur les Fleurs 11

Ode VI. Ronsard choisit son sépulcre 13

Ode VII, sur les maux de la vie humaine 18

Ode VIII 22

Ode IX, à la forêt de Gastine 24

Ode X, à Des Autels 26

Ode XI, sur la Rose 30

Ode XII. Adieux de Ronsard aux plaisirs de la vie 33

Ode XIII. Excellence du commerce des Muses. 35

Ode XIV. Conseils 37

Ode XV. Amour prisonnier des Muses 39

Ode XVI, sur la mort de Marguerite de France, sœur de François Ier 41

Ode XVII, à Henri II 47


DISCOURS.


Discours à Charles IX 55

——— à Catherine de Médicis 60

Harangue du duc de Guise aux soldats de Metz, le jour de l’assaut 72

Discours à Charles, cardinal de Lorraine 77

——— à La Haye 83

——— à Henri III 89

——— à Pierre l’Escot 99

——— à Catherine de Médicis 103

Réponse de Ronsard aux injures et aux calomnies d’un ministre de Genève 118


SONNETS ET POÉSIES DIVERSES.


Sonnet I, à Marie-Stuart 133

Sonnet II, à Catherine de Médicis 135

Sonuet III. Ronsard demande trois jours de solitude 136

Sonnet IV, à Marie 137

Sonnent V. Songe 138

Sonnet VI. Sur la mort de Marie 139

Sonnet VII. Même sujet 140

Sonnet VIII. Épitaphe de Marie 141

Élégie sur la mort de Marie 144

Derniers vers de Pierre de Ronsard. Stances 148


JOACHIM DUBELLAY.


De l’Immortalité des poètes. Ode 133

Le Retour du Printemps 136

Qu’il faut écrire dans sa langue. Ode 159

La Chanson du Vanneur de Blé 161

Sonnet 162

Autre sonnet 163

Autre Sonnet 165

Le Poète Courtisan 166


J. A. DE BAIF.


Les Roses. Au sieur Guibert 175

Baïf, à lui-même 179

Amour oiseau 182

Le calcul de la vie 184


REMI BELLEAU.


Ode pour la paix 187

Amour piqué d’une mouche à miel 190

Avril 194


DUBARTAS.


Description du jardin d’Éden 298

Le déluge 200

Le Sacrifice d’Abraham 204

Sonnet 212


J. B. CHASSIGNET.


Ode sacrée 117

Autre 218

Autre 220

Autre 223

Sonnet 225

Autre 226

PH. DESPORTES.


Complainte 229

Chanson 231

A Sainte Agathe, vierge et martyre 235

Chanson 236

Sur une Fontaine 239

Sonnet 240

Autre 241


J. BERTAUT.


Ode sacrée 245

Chanson 248


REGNIER.

SATIRES.


La Vie de la cour 254

La Poésie toujours pauvre 262

Le goût particulier décide de tout 269

L’importun, ou le Fâcheux 277

Le critique outré 284

La folie est générale 290

Le Souper ridicule 297

FIN.



  1. Abeilles.
  2. Bacchus.
  3. Je fatigue, je travaille.
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