Chronique de la quinzaine, 1840 – XXIII

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'Revue des Deux Mondes, tome 24, 1840
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Chronique de la quinzaine.- 30 novembre 1840



Histoire des classes nobles et des classes anoblies, par M. A. Granier de Cassagnac [1]

Le règne du paradoxe est un signe certain de décadence littéraire il annonce que les esprits, fatigués et flétris, ne prétendent plus à cette originalité qui est le fruit tardif des études consciencieuses, et se contentent de spéculer sur la paresse et la curiosité puérile des lecteurs. On ne se doute guère du nombre d’idées fausses en tous genres, de systèmes absurdes ou monstrueux, qui sont mis journellement en circulation. Les discuter serait une faute de tactique ; mieux vaut les laisser mourir, comme des bruits sans échos. Mais la protestation devient un devoir, lorsqu’un paradoxe est lancé dans le monde par un homme qui a de l’esprit et du savoir assez pour se faire écouter. A cet égard, M. Granier de Cassagnac est un des écrivains les plus dangereux de notre temps. Les défauts de sa manière, et ils sont nombreux, sont tous effacés par un genre de mérite qu’il possède à un degré remarquable, celui de tenir son lecteur constamment en éveil. Quand il ne commanderait pas l’attention par la grandeur des problèmes qu’il soulève et par le piquant des solutions qu’il hasarde, ce serait encore un spectacle assez curieux que de le voir glisser si lestement entre les contradictions, trancher un débat scientifique par une saillie, ou noyer une fantaisie dans un débordement de notes grecques et latines. Il rappelle un peu ces gens qu’une trop grande impatience d’être remarqués rend importuns : telle notion qu’on croyait parfaitement assise, il la déplace sans façon ; il donne des démentis aux siècles passés avec une intrépidité vraiment chevaleresque. Dans ses digressions capricieuses il se heurte aux sujets les plus divers, s’y meurtrit quelquefois, souvent aussi fait jaillir des étincelles lumineuses. Même intempérance dans l’exécution. Une conduit à une naïveté, et le sourire, d’approbation qu’avait obtenu l’auteur finit en un sourire ironique. En somme, après tant d’évolutions, il a fait peut-être un mauvais livre, à le considérer comme étude historique ; mais ce livre, on l’a lu jusqu’au bout et sans ennui, résultat qu’obtiennent fort rarement les très estimables auteurs de la plupart des bons livres qu’on ne lit pas du tout, parce qu’ils sont ennuyeux à périr.

M. Granier de Cassagnac a pris à tâche de démontrer que l’humanité a été divisée par le créateur en deux races dissemblables par leur essence et par leurs instincts, l’une faite pour le commandement et pour les loisirs féconds, l’autre condamnée à l’obéissance et aux travaux pénibles. L’histoire des classes ouvrières a été le premier point de cette thèse : l’histoire des classes nobles en est la contre-épreuve. II n’eût pas suffi à l’auteur de montrer qu’à l’origine des sociétés, les plus dévoués, les plus intelligens ou les plus forts, prennent nécessairement la direction des affaires communes, et fondent naturellement des aristocraties, en transmettant à leurs descendans la légitime influence qu’ils ont acquise. Ces faits ressortent de toutes les histoires connues, et les répéter ne serait pas dire du nouveau. M. Granier de Cassagnac avait mieux à faire en entrant en lice : il a soutenu envers et contre tous que la noblesse est une distinction naturelle, ineffaçable, un droit de suprématie conféré par la Providence à des êtres d’élite. Dans la crainte d’un malentendu il répète jusqu’à satiété que la noblesse est indépendante des qualités auxquelles elle se trouve souvent associée. « II importe beaucoup, dit-il, de faire cette distinction entre la noblesse et la gloire, entre la noblesse et la vertu, entre la noblesse et le talent : c’est que la gloire, la vertu et le talent, dépendent des appréciations humaines, et que la noblesse ne dépend de rien ; c’est qu’il y a ou qu’il n’y a pas gloire, vertu, talent, selon les mœurs, les religions et les principes, et que rien au monde ne peut faire qu’il y ait noblesse quand il n’y en a pas, et qu’il n’y en ait pas quand il y en a ; en un mot, c’est que la gloire, la vertu, le talent, sont des opinions, et que la noblesse est un fait. » Pour ne laisser aucun doute, l’auteur établit nettement la distinction entre la noblesse type, la noblesse incréée et existant par elle-même, et l’anoblissement, qui n’est à ses yeux, qu’une triste contrefaçon. Le noble ne doit sa qualité qu’à Dieu ; l’anobli, esclave émancipé, peut bien obtenir, à force de mérite ou d’intrigues, un titre et des prérogatives nobiliaires, mais aucun pouvoir humain ne saurait lui conférer la noblesse réelle, « qui est un avantage fait par la Providence à certaines familles. »

C’est revenir sans détour à la doctrine des castes. Au moins, dans l’Inde, cette doctrine est-elle conforme à la loi religieuse. Il est écrit dans le code de Manou que les brahmanes sont nés de la tête de Brahma, les guerriers de sa poitrine les ouvriers de son ventre, les esclaves de ses pieds. On croit encore que la terre est un lieu d’expiation pour les anges déchus, et que les plus coupables ayant beaucoup plus à expier, sont justement relégués dans les castes inférieures. Ce plan théologique justifie la hiérarchie rigoureuse de la société indienne. Mais comment concilier un système qui pose en principe l’inégalité originelle des hommes, avec la tradition biblique, qui déclare tous les hommes fils du même père céleste, avec le code évangélique, d’après lequel tous les chrétiens sont égaux devant Dieu, avec les travaux philosophiques, les maximes législatives de toutes les nations modernes, qui tendent à faire prévaloir l’égalité politique, en vertu du dogme religieux qui accorde des droits égaux à tous les membres de la famille humaine ? Nous nous attendions à une discussion piquante, à une sortie chevaleresque ; malheureusement, M. Granier de Cassagnac ne s’est pas trouvé en humeur de guerroyer sur ce terrain. « Nous laissons de côté, a-t-il dit (page 25), les idées du mosaïsme et du christianisme sur la noblesse, parce qu’elles veulent être longuement discutées à part, et nous passons directement aux opinions des poètes et des moralistes païens. »

Appel est donc fait à l’antiquité païenne. Homère, Euripide, Ménandre, Platon, Aristote, Horace, Ovide, Juvénal, Sénèque et plusieurs autres font cercle autour de M. Granier de Cassagnac. Mais il se trouve que ces conseillers, convoqués pour appuyer une thèse favorite, professent tous des opinions contraires. Euripide, « païen sceptique et sans religion, » déclare brutalement qu’être noble, cela revient à être riche. Socrate croit que la vraie noblesse consiste dans la sagesse ; Platon, dans la saine intelligence. Ménandre ose dire qu’on est toujours noble quand on est homme de bien, et toujours bâtard quand on est méchant. Aristote, toujours merveilleux dans ses définitions, dit que la noblesse est une ancienne tradition de puissance et de vertus. On est homme de qualité quand on a du mérite, suivant Ovide ; quand on a de l’argent, suivant Horace. Peu satisfait sans doute des païens, qui se permettent d’avoir sur la noblesse d’autres idées que les siennes, M. Granier de Cassagnac leur tourne le dos comme à des gens mal appris, et couronne son idée fixe par cette conclusion à laquelle il n’y a rien à répondre : « La noblesse est évidemment un fait. Or, il est loisible à chacun de se former sur ce fait l’opinion qui lui paraît convenable. Tout cela n’empêchera pas la noblesse d’exister et d’être ce qu’elle est. »

M. Granier de Cassagnac croit démontrer jusqu’à l’évidence le grand fait qu’il a découvert, en prouvant qu’un corps nobiliaire se forme à l’origine de toutes les sociétés, que partout il revêt les mêmes caractères extérieurs, les mêmes signes de distinction, que partout il accomplit les mêmes fonctions sociales, et en est récompensé par les mêmes prérogatives. Il est clair, et personne ne songerait à le contester, que, dans toute réunion d’hommes, ceux qui ont des facultés éminentes ne tardent pas à se faire accepter pour chefs, et qu’ensuite ils commandent le respect à la foule, en exposant à ses yeux des signes distinctifs de leur qualité. Maïs ce n’est pas parce qu’ils sont nobles de nature qu’ils gouvernent les peuples : c’est au contraire parce qu’ils ont acquis des droits à la reconnaissance populaire qu’ils font souche de noblesse. M. Granier de Cassagnac a pris constamment l’effet pour la cause. Les dissertations qui viennent à l’appui d’un système qui choque le bon sens ne sauraient pas être fort concluantes, et pourtant on perdrait à ne pas les lire. L’auteur pousse l’art de grouper les notes à un degré d’habileté qui nous a paru souvent suspect. Son érudition, trop abondante pour être toujours bien choisie, est néanmoins alerte, dégagée, fréquemment relevée, par des saillies, bien employée dans la trame correcte d’un bon style, assez spirituelle, nous le répétons, pour être dangereuses puisqu’elle donne de l’importance à des faits insignifians, et une apparence de nouveauté à des notions généralement répadues.

Par, exemple, dans son énumération des caractères extérieurs de la noblesse, M. de Cassagnac avance que : « le blason est un fait de tous les pays et de tous les temps. » Il est en effet assez naturel, surtout aux époques où l’art d’écrire est pu répandu, que les chefs choisissent un emblème qui leur serve de cachet dans les transactions civiles, et de signe de ralliement dans les combats. Mais ces emblèmes (insignia) constituent-ils une véritable science héraldique, comme celle qui, suivant l’opinion commune, ne se développa que vers le XIe siècle ? Les armoiries antiques avaient-elles, comme celles du moyen-age, une signification précise et en rapport avec la hiérarchie sociale ? M. Granier de Cassagnac ne paraît pas en douter. Pour lui, le blason est encore un fait naturel et nécessaire, et par conséquent vieux comme le monde. Il aurait pu s’appuyer du témoignage de certains voyageurs qui affirment que le tatouage des insulaires de la mer du Sud est de tous les blasons le plus expressif et le plus compliqué. Les devises et les emblèmes des gentilshommes grecs et romains constituaient donc un véritable langage héraldique, et il est bien entendu qu’Agamemnon portait d’azur à quarante-deux vires concentriques, avec trois guivres en sautoir. Mais, dans la revue des écussons complaisamment décrits par les poètes épiques et tragiques, il se trouve trois boucliers qui sortent de toutes les règles : c’est celui d’Hercule, dépeint par Hésiode, celui d’Achille, poème épisodique ciselé sur l’airain, et celui d’Énée, où Virgile a gravé prophétiquement les destinées de Rome. Ce n’est pas là une difficulté pour l’auteur. «  Il faut observer, dit-il (pag. 48), qu’Hercule et Achille étaient bâtards, et par conséquent qu’ils ne pouvaient pas avoir des armes de famille Nous en devons dire autant à l’occasion du bouclier d’Enée, bâtard aussi… » L’argument nous paraîtrait sans réplique, si M. Granier de Cassagnac n’avait dit à plusieurs reprises que la descendance divine était un signe de grande noblesse, et que, dans les bonnes maisons, on se rappelait avec orgueil que le sang des ancêtres avait été anobli par un mélange avec celui des dieux. «  La plupart des familles royales, a même ajoute l’auteur (pag. 23), les Erechtides à Athènes, les Héraclides à Sparte, les Pélopides à Argos, les Eacides à Phthie, descendaient des dieux. Romulus en descendait ; Jules César croyait en descendre etc. » Faut-il conclure que tous les princes de l’antiquité classique étaient issus de bâtards ? Il y a là une difflculté dont le nœud nous échappe ; mais, n’en doutons pas, il suffirait de la signaler à M. Granier de Cassagnac pour qu’il trouvât sur-le-champ une solution.

« La manière de se nommer, dit ensuite l’historien de la noblesse, est aussi une manière de se blasonner, car un gentilhomme n’est pas moins reconnaissable au nom dont il s’appelle qu’aux armes dont il se couvre. Il y avait donc nécessité d’écrire deux chapitres sur les noms propres, et ce ne sont pas les moins riches en révélations. Par exemple, tout le monde admet qu’un nom commun ou substantif est celui qui indique la qualité de toute une espèce, et que le nom propre est celui qui sert à désigner un individu. Il y a près de vingt siècles, hélas ! que Varron a débité cette hérésie, reproduite par tous les faiseurs de grammaire, et que l’Université laisse encore enseigner aux petits enfans. « Eh bien ! s’écrie M. Granier de Cassagnac, malgré l’autorité de Varron et des philologues qui l’ont suivi, la prétendue différence signalée entre les noms propres et les noms communs est un préjugé sans fondement et une erreur de fait ! Cette différence n’existe pas. Les noms propres et les noms communs sont absolument une seule et même chose. Cela vient de ce que les noms propres sont tous significatifs par eux-mêmes, c’est-à-dire qu’ils désignent des choses avant de désigner des personnes. » Nous avions cru jusqu’ici que la valeur grammaticale d’un mot est moins déterminée par sa signification intrinsèque que par son emploi dans le discours : nous étions dans l’erreur, et l’erreur est bien permise en pareille matière. Ecoutez ce qu’en pense M. Granier de Cassagnac (page 122) : « Peu de gens se font une idée exacte de ce que c’est qu’un nom propre. Si nous prenons pour exemple l’auteur du Cid, Pierre Corneille, il n’est presque personne qui ne s’imagine que son nom propre c’est Corneille. Eh bien ! c’est là une erreur. Corneille n’est pas le nom propre et personnel de l’auteur du Cid, puisque ce nom désigne également son frère, l’auteur du Comte d’Essex, comme il avait désigné son père et comme il a désigné ses descendans. Le nom propre de Corneille, c’est Pierre, parce que ce nom le désigne personnellement, directement, proprement, parmi les membres de sa famille. » 

M. Granier de Cassagnac, qui tient à prouver que tous les noms appellatifs ont été dans l’origine des épithètes appropriées aux individus, entonne une Interminable histoire de noms hébreux, grecs et latins avec leur interprétation littérale. Il nous révèle, par exemple, qu’Eusèbe veut dire pieux, et Mélanie, noire. Quant aux noms français, il les divise en sept catégories bien distinctes, applicables à trois classes d’hommes. La première est celle des gentilshommes ; les deux autres sont fournies par les esclaves ruraux, ancêtres de nos agriculteurs et par les esclaves industriels, dont l’affranchissement a fait les marchands et les ouvriers de nos villes. L’auteur prend la peine de nous expliquer comment les gentilshommes qui possédaient des provinces, des villes, des châteaux, des domaines, ont fait du nom de leur propriété celui de leur famille en y ajoutant la particule de. Les noms pris par les esclaves, à l’époque de leur affranchissement, forment les quatre dernières catégories. Les affranchis ruraux ont tiré leurs noms des localités où ils ont fait élection de domicile, comme Du mont ou De l’orme. Les affranchis industriels ont choisi les noms de leur métier, comme Maçon, Boucher, Barbier, etc. Les affranchis domestiques, n’ayant ni possessions ni métiers, ont été désignés par leurs qualités morales ou physiques : de là tant de Lebon, Ledoux, Leroux, de Legrand. Enfin, la dernière catégorie comprend ceux qui ont fait de leur de baptême celui de leur famille, comme Vincent, Laurent, Thomas, etc. Les noms dont on ne retrouve pas la signification sont ceux dont l’étymologie se perd dans quelque patois oublié. Telle est, suivant M. Granier de Cassagnac, la loi générale qui régit les noms propres, et d’après laquelle on peut décider souverainement si un individu est de bonne souche.

N’est-ce pas un temps fort regrettable que celui où le seigneur ne daignait pas reconnaître la personnalité de ses inférieurs en leur accordant un nom particulier, et se contentait d’appeler Boulanger celui qui pétrissait son pain, et Vigneron celui qui taillait sa vigne ? Mais les choses ont bien changé depuis ! M. Granier de Cassagnac fait remarquer judicieusement qu’il suffit de jeter les yeux sur le panorama des enseignes de Paris pour voir « qu’une foule de Charpentier sont devenus boulangers, et qu’une foule de Boulanger sont devenus charpentiers. Et il ajoute, avec un soupir de regret sans doute « Il y a même des Leblanc qui sont parfaitement noirs et des Legras qui sont parfaitement secs. Funeste effet des révolutions !

Après avoir décrit à sa manière les signes caractéristiques de la noblesse, l’auteur raconte le rôle qu’elle joue à l’origine des sociétés. Il montre la fille aînée des nations, c’est ainsi qu’il l’appelle, civilisant les peuples par des enseignemens religieux, organisant les armées, distribuant le travail par l’institution de la hiérarchie féodale, écrivant les langues et inaugurant les littératures. Cette seconde section, beaucoup plus estimable que la précédente, provoque moins audacieusement la critique. On y trouve bien encore quelques fantaisies paradoxales, comme la révision du procès de Socrate, et l’incroyable explication de la guerre du Péloponèse, qui fut, non pas, ainsi qu’on l’a pensé jusqu’ici, une lutte politique, mais une croisade de vingt-sept ans, dans laquelle « il s’agissait pour Sparte de venger Minerve, et pour Athènes de venger Neptune. » Les lecteurs de M. Granier de Cassagnac savent qu’il faut, avec lui, glisser de temps en temps sur quelques feuillets pour arriver aux pages sérieuses et instructives. Celles-ci sont en assez bon nombre dans les six chapitres consacrés au sacerdoce antique et aux institutions militaires. La triple face de la théologie païenne, prêchée par les prêtres, controversée par les philosophes et chantée par les poètes, l’organisation du clergé romain, le recrutement des armées primitives, et surtout le système d’armement usité à diverses époques, ont donné lieu à des recherches fécondes, à des aperçus vraiment nouveaux et attachans.

Les chapitres suivans, qui ne promettent pas moins qu’une théorie nouvelle du système féodal, sont moins irréprochables. L’auteur, qui paraît avoir pris la plume dans l’intérêt d’un dogme social plutôt que pour produire un livre vraiment historique, revient à sa méthode habituelle, qui consiste à prouver à la noblesse, élément providentiel et nécessaire, fleurit toujours et partout dans les mêmes conditions. De là, cette déclaration emphatique page 476) : il faut reconnaître que la féodalité est un fait de tous les pays et de tous les temps, de l’histoire ancienne et de l’histoire moderne, un fait juif, un fait grec, un fait romain, un fait barbare ! Cette affirmation est surprenante, beaucoup moins pourtant que le commentaire. M. Granier de Cassagnac, persuadé que le globe appartient en toute propriété aux nobles, déclare que la féodalité commence le jour où les nobles donnent leurs terres à bail. Nous n’exagérons pas. « Ce qui caractérise le fief dans sa valeur historique et dans sa fonction sociale, est-il dit (page 398), c’est de débarrasser les propriétaires des soucis de l’exploitation directe, et de les ériger à l’état de rentiers. » Or, comme les puissans de ce monde ont naturellement peu de goût pour l’exploitation directe et trouvent beaucoup plus commode de vivre de leurs revenus, il s’ensuit que la féodalité est un fait universel, et que nous-mêmes, sans nous en douter, nous sommes encore en plein régime féodal. Si, au lieu de s’en tenir à l’écorce ; M. Granier de Cassagnac allait plus souvent jusqu’au cœur du sujet qu’il aborde, il trouverait moins facilement des analogies et des ressemblances entre les faits et les ages les plus divers. La liberté qu’il prend sans cesse d’intervertir les classifications acceptées, de refondre les définitions, de frapper à son empreinte les notions qui ont eu cours avant lui, ne tarderait pas, si elle devenait générale, à replonger la science historique dans le chaos. Non, la féodalité n’est pas seulement une création de rentiers, et la location des terres, circonstance inévitable, aussi bien chez les anciens que chez nous-mêmes, n’est pas une constitution de fief. Ce qu’on est convenu d’appeler la féodalité, c’est un ensemble d’institutions en vertu, desquelles une hiérarchie générale des terres et des personnes devient la loi souveraine d’une nation. Sous le régime féodal, le territoire, au lieu d’être morcelé comme d’ordinaire en propriétés indépendantes, est concédé à des individus d’élite, à charge, acceptée par eux, d’accomplir certaines fonctions publiques et d’acquitter des redevances proportionnées à leur grade dans la hiérarchie sociale. Suivant ce système, la possession de la terre, quoique transmise héréditairement en réalité, n’est, aux termes de la constitution, qu’un usufruit révocable dès que le contrat est violé, ce qui constitue le cas de félonie. Chaque détenteur de fief, au lieu de s’appartenir pleinement, est dans la dépendance d’un supérieur immédiat. Le roi lui-même, placé au sommet de l’édifice et ne relevant que de Dieu, n’est pourtant qu’un usufruitier comme les autres, puisque l’inaliénabilité du domaine de la couronne est une des maximes fondamentales de la monarchie. Le seul propriétaire réel est donc la nation, au profit de laquelle tous les devoirs sociaux attachés à la jouissance du sol doivent être accomplis. Pour pénétrer l’esprit du contrat féodal, il suffit de se reporter à son origine. Les terres accordées viagèrement à titre de bénéfices furent d’abord la solde d’un service militaire ; l’étendue de chaque terre fut proportionnée au grade de celui qui la reçut, et nécessairement placée dans la mouvance de la terre concédée à l’officier supérieur. Ce fut ainsi qu’une discipline toute militaire s’introduisit dans la société civile, par l’inféodation successive des terres libres et patrimoniales. Les bénéfices féodaux, ayant représenté primitivement, comme nous l’avons dit, la solde attribuée à un service public, ne purent dans la suite être possédés que par ceux qui étaient aptes à l’accomplissement de ce service. Cette règle, dont le simple bon sens démontre la justesse, donne la clé de toute la législation féodale. Elle fait comprendre les restrictions apportées à l’aliénation des fiefs, la nécessité du consentement royal au mariage des femmes, qui, en portant leur fief en dot à des étrangers, auraient pu donner à leur suzerain des vassaux incommodes. Cette règle explique encore le retrait seigneurial par lequel un seigneur avait le droit de retirer un fief vendu, lorsqu’il était tombé dans des mains inhabiles ou dangereuses ; elle explique le fors-mariage, qui autorisait le seigneur à reprendre une partie des biens de son subordonné, lorsque celui-ci se mariait en dehors de la terre à laquelle il était attaché par son service, et la poursuite, c’est-à-dire le droit de poursuivre, comme un déserteur qui abandonne son poste, l’homme de main-morte qui se dérobait par la fuite à sa fonction, à moins qu’il ne se libérât par un désaveu, c’est-à-dire par un renoncement formel à la tutelle de son supérieur et aux faibles avantages qui en résultaient. Ce n’était pas alors l’homme qui disposait de la terre, mais la terre qui possédait l’homme, le seigneur châtelain aussi bien que le serf attaché à la glèbe, c’était pour ainsi dire la terre qui gouvernait et distribuait les fonctions. Telle fut la théorie générale de la féodalité, souvent faussée, il est vrai, par l’application. Certes il y a là, non pas simplement une création de rentiers, mais un système politique tout d’une pièce, particulier à cette époque intermédiaire qu’on nomme historiquement le moyen-âge. Il faudrait descendre à des détails qui seraient déplacés ici pour prouver que les divers modes d’exploitation usités chez les peuples anciens ont été sans rapport avec la constitution hiérarchique dont nous venons d’esquisser le plan [2]. Pour ne parler que des Romains, les terres du domaine de l’état étaient affermées à l’encan, et, pour en obtenir le bail, il suffisait d’être le dernier enchérisseur. Quant aux domaines privés, les propriétaires essayèrent successivement tous les genres de régie, et ces terres ne perdirent jamais leur qualité d’alleux, c’est-à-dire de terres libres et transmissibles à volonté, pas même à cette époque de dissolution où une ruse fiscale attacha les esclaves ruraux à la glèbe de chaque domaine. Les colonies militaires des anciens ont pu seules présenter quelques points de ressemblance avec les fiefs des temps postérieurs [3].

Il nous reste à apprécier l’œuvre intellectuelle de la noblesse. Dans son Histoire des Classes ouvrières, M. Granier de Cassagnac avait avancé que certains genres littéraires appartenaient exclusivement à la race noble, et que d’autres genres avaient été l’expression instinctive de l’engeance servile. Cette théorie, battue en brèche par une vigoureuse critique [4], a été si complètement ruinée, que l’auteur s’est retranché dans un autre paradoxe. Il s’en tient proclamer un « fait capital, qui est l’institution des langues écrites et la formation des littératures par les hommes de race noble. » En vertu de ce principe, M. Granier de Cassagnac a découvert que les écrivains bibliques étaient nobles. Malheureusement, il n’y avait pas de noblesse effective chez les Hébreux. La famille de Jacob, même lorsqu’elle eut formé une grande nation, ne compta jamais que des frères. Les malheureux s’attachèrent aux puissans à titre de serviteurs, mais ne devinrent jamais esclaves : ceux-ci étaient toujours d’origine étrangère. Moïse, qui avait observé en Égypte les déplorables effets du régime des castes, et détestait par instinct tout ce qui pouvait rappeler l’organisation égyptienne, s’était proposé de conserver autant que possible l’égalité fraternelle au sein du peuple de Dieu. Il avait prévu l’abus de l’influence sacerdotale en constituant la tribu de Lévi de telle sorte qu’elle ne put jamais devenir un corps politique La loi du jubilé devait prévenir l’accumulation des richesses dans les mêmes mains ; enfin, les distinctions honorifiques et transmissibles étaient si sévèrement proscrites, que les fils du législateur lui-même se retrouvèrent plus tard confondus parmi les plus humbles lévites, et dans un état de domesticité, honorable d’ailleurs, puisqu’elle les rattachait au service du temple. M. Granier de Cassagnac tranche d’un mot les difficultés qui ont si long-temps arrêté les critiques sacrés, au jet des auteurs bibliques, chroniqueurs ou hagiographes, en décidant « qu’il appartenaient tous à de grandes familles. » Mais, parmi les prophètes, il se trouve évidemment des hommes de rien. Encore une difficulté à enjamber, et l’auteur le fait de la meilleure grace du monde. Les prophètes étaient plus que des nobles : « c’étaient des hommes qui écrivaient directement sous l’inspiration de Dieu, et qui n’avaient pas besoin, comme ceux qui racontaient l’histoire et la politique du peuple hébreu, d’avoir été mêlés au maniement des affaires. » Nous ferons remarquer à notre tour que les écrits inspirés dont la réunion a formé le livre sacré des Hébreux, n’étaient pas les seules compositions qui eussent cours en Judée. Il y avait, et probablement en assez grand nombre, des chroniqueurs, des poètes, et surtout des faux prophètes, espèces d’orateurs populaires qui s’arrogeaient une mission politique sans inspiration, c’est-à-dire sans être suffisamment pénétrés du sentiment religieux qui était l’ame de la nationalité juive. M. Granier de Cassagnac, dont on connaît le grand talent divinatoire, aurait dû nous dire si toute cette littérature hébraïque était le fait des seuls gentilshommes. De sa part, une explication à ce sujet n’aurait pas manqué d’être piquante.

Transportons-nous en Grèce à la suite de l’auteur. Homère et Hésiode, nous dit-il, ont été assurément de bons gentilshommes ; sans cela, comment auraient-ils pu connaître la généalogie des maisons souveraines et leurs alliances, les rites mystérieux du culte, les usages des palais et des camps, le cérémonial des ambassades, le régime intérieur des gynécées ? Comment ils ont appris toutes ces choses, nous l’ignorons il nous semble seulement que, si l’auteur de l’Iliade, au lieu d’être un rhapsode errant, avait tenu un grand état de maison, il n’y aurait pas de doute aujourd’hui sur les circonstances de sa vie ; et, quant à Hésiode, nous savons que la tradition en a fait un pâtre inspiré qui mérita par son génie d’être associé au culte des Muses. Pour la plupart des autres écrivains grecs et surtout pour les plus célèbres, M. Granier de Cassagnac semble avoir pris à tâche de se réfuter lui-même, quoiqu’il fasse les efforts les plus divertissans pour anoblir ses protégés. L’origine d’Eschyle est inconnue, mais il n’était certainement pas de la classe du peuple, car il fut dans sa jeunesse en rapport avec les dieux, ancêtres des gentilshommes. Ceux qui ont dit que Sophocle était fils d’un forgeron l’ont calomnié. Ami de Périclès, général d’armée, et d’ailleurs « en relations familières avec les demi-dieux qui allaient, disait-on, le visiter à son foyer domestique, » il ne pouvait pas manquer d’être de bonne maison. Euripide n’aurait pas été choisi pour verser le vin dans une fête religieuse, s’il avait été réellement le fils d’un cabaretier et d’une marchande de légumes, comme les scholiastes l’ont rapporté. Quant à Aristophane, homme de fort mauvais ton, il aurait bien pu être de naissance obscure, ainsi que la plupart des poètes comiques. Au nombre des hommes lettrés de la Grèce, et surtout parmi les orateurs politiques, il se trouve beaucoup d’écrivains fils de marchands ou marchands eux-mêmes, à commencer par Solon. M. Granier de Cassagnac remarque à ce sujet que « les hommes de noble maison faisaient aussi le commerce à ces époques reculées. » Cette justification rappelle peu M. Jourdain, dont le père, excellent gentilhomme, échangeait, par pure obligeance, du drap à l’aune contre de l’argent. Nous ne pousserons pas plus loin ce contrôle ; il nous est beaucoup plus agréable de signaler au milieu de ce chapitre qu’il est fort difficile de prendre au sérieux de bonnes et savantes pages sur les annalistes religieux de l’ancienne Rome et sur les sources primitives de l’histoire romaine, méconnues par l’école sceptique de Niebuhr.

Une dernière objection va résumer en peu de mots nos critiques de détail. « La noblesse, a dit M. Granier de Cassagnac, repose sur une descendance d’aïeux libres il n’y a pas de noblesse dans une famille qui remonte à un affranchi. Cet axiome développé dans le courant du livre en est le thème principal. Eh bien ! il est prouvé que la noblesse ne peut se perpétuer qu’en ouvrant sans cesse ses rangs aux anoblis, qui ne sont autres que des affranchis, dans les idées de M. Granier de Cassagnac. L’extinction rapide des classes nobles est un fait des plus surprenans et des mieux prouvés par l’histoire et par la statistique. L’aristocratie des Eupatrides, si puissante à Athènes, donne à peine signe de vie après la guerre du Péloponnèse ; le pur sang dorien était presque épuisé à Sparte, six siècles après Lycurgue. L’anéantissement du patriciat romain est un fait généralement connu. La déperdition du sang noble paraît plus rapide encore chez les modernes que chez les anciens. Avant la révolution de 1789, les deux tiers de la noblesse française ne prouvaient pas deux siècles d’existence. La Franche-Comté, qui avait eu, au moyen-âge, jusqu’à deux mille familles féodales, n’en possédait plus qu’une vingtaine vers le milieu du siècle dernier. On a constaté récemment que, dans certaines provinces de Hollande, il ne reste plus une seule des familles anciennement inscrites sur les registres de l’ordre équestre. Enfin, sans chercher les exemples si loin, à Paris même, l’aristocratie de notre temps, la population riche qui réside dans les 2e, 10e, 3e et 1er arrondissemens, serait, après trois générations, réduite de plus de moitié, si elle ne se renouvelait constamment par son alliance avec des familles nouvellement enrichies [5]. Ces faits sont avérés, et la conclusion se présente d’elle-même. La noblesse, principe d’émulation, récompense des grands services, distinction souvent légitime et peut-être nécessaire dans les sociétés, n’est pourtant pas autre chose qu’un anoblissement perpétuel. Cette noblesse de race, qu’a rêvée M. Granier de Cassagnac, cette noblesse type, incréée et de fait divin, n’est qu’un être impossible, puisqu’il ne peut exister par lui-même ; insaisissable, puisqu’on ne voit pas quand il commence et quand il finit, et qu’il n’est peut-être pas une seule famille en Europe qui puisse prétendre avec certitude qu’elle ne sort pas d’un affranchi.Établir une classification générique parmi les hommes, soutenir que la noblesse est le résultat d’une supériorité décrétée par la Providence, c’est se faire l’apôtre d’une hérésie morale et d’un sophisme politique.

Nous nous montrons bien hostiles à cette pauvre noblesse. C’est qu’elle a aujourd’hui un tort réel à nos yeux. Elle a faussé l’incontestable talent de M. Granier de Cassagnac : elle l’a poussé à un affligeant gaspillage d’érudition et de style. Toutefois, l’histoire des classes nobles ne portera pas une atteinte grave à la réputation de son auteur. On sent trop bien qu’une intelligence aussi vive ne peut pas toujours rester au service du paradoxe, et, en relisant les pages saines et vigoureuses que M. Granier de Cassagnac a dirigées contre le paradoxal Niebuhr, on demeure persuadé qu’il serait capable de faire un excellent livre s’il lui prenait fantaisie de se réfuter lui-même.

A. COCHUT.

La chambre des députés, le pays, l’Europe, assistent depuis quatre jours à une lutte dont ils conserveront un souvenir long et mêlé. Au point de vue de l’art, c’est un combat de géans. Pour ne parler ici que des deux hommes qui dirigent les deux camps et attirent sur eux-mêmes tous les coups de l’ennemi, jamais M. Thiers et M. Guizot n’ont donné des preuves plus éclatantes de leur admirable talent, de cette rare puissance de tribune qui exalte les amis politiques de l’orateur et inspire aux adversaires eux-mêmes un sentiment involontaire de crainte et d’anxiété. Si on pouvait ne songer qu’à l’art, ne se préoccuper que des combattans, de la diversité de leur talent, de tout ce que cette diversité jette de piquant, d’inattendu, de grand, d’électrique, dans les vicissitudes du combat, on pourrait se réjouir de cette joute parlementaire, on pourrait féliciter le pays qui peut faire descendre dans l’arène dé si redoutables champions.

Mais, nous le dirons, ceux qui pensent avant tout à la France, à sa dignité, au rang qu’elle a le droit d’occuper dans le monde, ceux qui préfèrent l’intérêt français à tout intérêt de personne ou de parti, ceux qui déplorent de voir les forces nationales (les hommes habiles, puissans, ne sont-ils pas une des forces du pays ?) s’entrechoquer et travailler, non-seulement à mettre en lumière leurs pensées, mais à se détruire l’une l’autre, ceux-là ont dû plus d’une fois regretter une lutte parlementaire qui jusqu’ici n’a été, à vrai dire qu’un duel entre M. Thiers et M. Guizot, assistés chacun de nombreux amis. Pourquoi voulait-on rabaisser le 12 mai et incriminer le 29 octobre ? pour défendre M. Thiers. Pourquoi s’est-on efforcé de justifier complètement le 12 mai ? pour attaquer M. Thiers, pour faire peser sur lui seul la responsabilité des évènemens. Pourquoi ces éloges de l’administration du 1er mars, éloges au surplus que certes nous sommes loin de contredire ? pour écraser M. Guizot par l’apothéose de ses devanciers. On voulait de part et d’autre une lutte acharnée, une guerre à mort. Il faut détruire M. Thiers, c’est là le rêve d’un parti. Il va sans dire que le parti opposé fait le même rêve à l’égard de M. Guizot.

Il est donc vrai que la passion méconnaît tous les faits et se moque de l’histoire. Dans les pays aristocratiques, les hommes d’état tombent difficilement, mais il est vrai que la chute d’ordinaire y est mortelle. Dans les démocraties, au contraire, les hommes tombent facilement, mais ils ne périssent point ; il n’y a point de défaite irréparable, point de blessure incurable. Est-ce à dire que leurs combats ne soient pas déplorables ! que le pays puisse s’en réjouir, s’en divertir impunément ? Loin de là. S’il n’y a pas de morts, il y a des blessés dans tous les camps : la victoire elle-même est chèrement achetée, et il est arrivé plus d’une fois que les blessures du vaincu sont guéries avant celles du vainqueur. La raison est simple. Le vaincu peut se livrer au repos, il peut se faire oublier. L’oubli, cet oubli qui nous est si facile, est le remède souverain des blessures politiques. Si les blessures sont mortelles dans les aristocraties, c’est que les aristocrates n’oublient jamais. Mais si le vaincu peut se faire oublier, le vainqueur au contraire doit lutter tous les jours, lutter avec les hommes, avec les évènemens, avec les accidens, lutter avec ses ennemis, bientôt avec ses amis. Les forces s’usent, nulle faiblesse ne peut se cacher ; on chancelle, on tombe, et le jeu de la bascule recommence. C’est l’histoire des démocraties. Est-ce à dire qu’il faille en prendre son parti comme d’une nécessité, s’y résigner comme on se résigne à l’alternative des saisons ?

Les hommes ne sont pas une matière inerte. Ils ont le pouvoir et l’obligation de choisir ce qui est bien et de résister au mal. Il n’est pas d’institution humaine, quelque bonne qu’elle soit, qui ne développe quelque tendance fâcheuse. C’est dans sa raison et dans sa force que l’homme doit en trouver le correctif. Que sont toutes ces péripéties ministérielles et tous ces combats violens, acharnés, qui agitent le parlement et inquiètent la France ? Que sont ces luttes d’homme à homme qui dévorent un temps précieux et font complètement oublier les intérêts les plus sacrés, les besoins les plus urgens du pays ? C’est une guerre intestine qui ne rappelle que trop ces discordes civiles qui ont perdu plus d’une démocratie dans l’antiquité, plus d’une bourgeoisie au moyen-âge. Nul ne meurt chez nous dans ces pugilats politiques, mais nul n’en sort sans meurtrissures, sans blessures ; nul ne peut apporter à son pays le tribut de toutes ses forces, nul ne peut lui consacrer tout ce qu’il possède de talent et de puissance. Nos hommes d’état sont des travailleurs toujours en présence de l’ennemi ; il leur faut avoir l’outil dans une main, l’épée dans l’autre, car, encore une fois, nous n’assistons plus à de simples débats parlementaires, mais à des combats personnels, corps à corps, qui, au fond, ne servent à rien et ne prouvent rien que la force et l’habileté des combattans. Il y a un mois que les chambres sont convoquées. Qu’ont-elles fait ? Quand commenceront-elles à faire quelque chose ?

Au surplus, nous ne sommes point surpris de ce qui arrive. Il était facile de le prévoir. Nous l’avions prévu comme tout le monde et déploré d’avance. Ce que nous n’avions pas prévu, ce qui nous a fort surpris, c’est le moyen dont tous les combattans ont cru pouvoir se servir. Tout ce que notre diplomatie à fait, a dit, a pense, a connu, a conjecturé depuis deux ans sur la question d’Orient, a été lu, étalé, commenté à la tribune. On a mis en scène les diplomates présens les diplomates absens, les diplomates français, les diplomates étrangers, ceux qui pouvaient se défendre et expliquer leur pensée, ceux qui ne le pouvaient pas ; les notes, les conversations, les lettres particulières, tout a été livré au public, comme si l’affaire d’Orient était finie, consommée, reléguée depuis long-temps dans le domaine de l’histoire. Nous croyons ne pas nous tromper en affirmant que le comité diplomatique de la convention mettait plus de réserve dans ses communications au public sur ses affaires pendantes. Sans doute les orateurs qui ont ouvert cette carrière y ont mûrement réfléchi ; sans doute ils sont convaincus qu’il ne peut résulter aucun mal de cette publicité précoce. Ils sont sans doute convaincus qu’elle n’intimidera pas nos agens, qu’elle ne rendra pas plus réservés et plus attentifs tous ceux qui auront affaire avec nous. Nous désirons de tout notre cœur qu’il en soit ainsi. Mais si par aventure nos craintes avaient quelque fondement, si nous n’étions pas sous l’empire d’un de ces vains préjugés qu’il faut savoir secouer, nos débats parlementaires auraient pris une forme, une allure par trop singulière. Nous aurions fait ce qui serait à peine concevable dans le cas où nous serions décidés à faire de la France la Chine de l’Europe.

Au surplus, nous aussi nous sommes las, pour employer le mot de M. Villemain, de toute cette politique rétrospective. En présence des évènemens qui se précipitent, il nous importe peu de savoir lequel de trois ou quatre ministères a été le plus habile et le plus heureux. Au fait, il n’en est pas un seul auquel il ne puisse être adressé quelque reproche.

Le 12 mai n’a peut-être pas assez considéré que ce concert européen qui lui tenait si fort à cœur, dans le but de sauver Constantinople de l’intervention russe, et de l’arracher au protectorat exclusif du czar, se tournerait un jour contre nous à l’endroit de la Syrie et de l’Égypte, et nous ferait une situation plus déplaisante encore que celle que nous nous efforcions de faire à la Russie. Peut-être aurait-il fallu ne jamais séparer les deux questions, la question turque et la question égyptienne, et après le fait de Nézib tout terminer à la fois ou tout laisser en suspens. Nous disons en suspens, et nous voulons par là indiquer le statu quo, la possession du pacha, à peu près telle que les évènemens la lui avaient donnée, sans susciter la question d’hérédité. C’était une excellente thèse à soutenir que de dire aux puissances et à la Porte : Le pacha, qu’on a eu le tort de provoquer, est sorti vainqueur du combat. Nous voulons bien contribuer à suspendre sa marche ; mais la plus vulgaire équité exige qu’il ne perde rien de ce qu’il possédait avant cette imprudente provocation. Nous lui garantissons le statu quo, sans chercher dans ce moment à décider s’il transmettra à sa mort la totalité de ses possessions à ses enfans. A chaque jour suffit sa peine.

Le 1er mars, ce n’est pas aujourd’hui seulement, après sa chute, que nous le disons, peut se reprocher, non des coups de tête et des menaces exagérées, mais quelque peu d’hésitation et de mollesse. Avec un peu plus de résolution, il aurait fait arriver plus tôt la question devant les chambres, et on ne lui dirait pas aujourd’hui que les faits se sont accomplis sous son administration, qu’il n’a rien, fait pour les prévenir, et qu’il faut bien, bon gré mal gré, accepter ces faits.

Enfin, le 29 octobre, tout en se trouvant ainsi sur un terrain qui lui est commode et favorable, s’est laissé aller trop loin dans les formes de son langage officiel. Voulant tirer une ligne sensible de démarcation entre son administration et celle du 1er mars, et présenter au parti qui fait sa force un drapeau vivement coloré, il a trop exagéré sa propre pensée dans le discours de la couronne, et donné par là à la commission de la chambre une impulsion dont a dû s’étonner, après coup, l’esprit d’ailleurs si vif et si original du savant rédacteur de l’adresse.

Quoi qu’il en soit, tout le monde paraît reconnaître que, même dans le système du 29 octobre, il y a une mesure que la chambre et le ministère ne peuvent dépasser sans blesser le sentiment national et induire le pays en erreur sur leur compte. Le projet d’adresse paraît à peu près abandonné. Les uns veulent l’amender, les autres (je parle des amis du ministère) veulent du moins qu’il garde sur la question de la paix (employons la belle expression de M. Barrot) la noblesse du silence. Ce que la chambre a de mieux à faire, c’est de renvoyer à la commission le projet primitif et tous les amendemens et sous-amendemens qui se sont présentés.

II faut un nouveau projet. Nous sommes convaincus que M. Dupin lui- même en convient. Il a dû lui en coûter de prêter sa plume à un travail où il faut encore plus s’inspirer des idées des autres que des siennes. Il ne doit pas s’étonner si on lui demande de revenir sur son œuvre. La France a le droit de faire entendre à l’Europe un langage plus net et plus ferme nous ne demandons pas des menaces ; mais nous voulons que lord Palmerston sache bien que nul ne veut en France de la paix à tout prix.

Le moment est arrivé de poser la question, la question pratique, gouvernementale, en ses véritables termes, de la prendre au point où elle se trouve, de se demander ce qu’il faut faire. M. le ministre des affaires étrangères avait raison lorsqu’il appelait sur ce point toute l’attention de l’assemblée. Après avoir parlé de beaucoup de choses et de beaucoup d’hommes, encore faut-il une fois parler du pays, de sa situation actuelle, de la conduite qu’il faut tenir, non pour justifier ou pour condamner ses prédécesseurs, mais pour garantir le mieux possible les intérêts et la dignité du pays, cette dignité qu’il faut aimer, nous ne disons pas autant, mais plus que son repos ; car, pour une grande et noble nation, il n’y a de repos réel que dans la dignité.

La Syrie est perdue pour Méhémet-Ali, perdue après une faible défense. Nous ne serons pas sévères toutefois envers le pacha. Seul contre la Turquie, soutenue par quatre grandes puissances européennes, obligé de disséminer ses forces en Syrie, en Égypte, de contenir dans une longue chaîne de montagnes des populations braves et malveillantes, de résister aux attaques secrètes et aux trahisons, à l’or et aux boulets des alliés, faut-il s’étonner de sa faiblesse ? Que ne le laissait-on lutter seul avec la Turquie, profiter de la victoire de Nézib, franchir le Taurus ! Cela ne convenait pas à l’Europe, à équilibre politique, à ses intérêts ; soit : toujours est-il qu’il est inique de l’avoir arrêté pour le dépouiller ensuite, et de le payer, par une menace outre-cuidante de déchéance, du service qu’il a rendu, en s’arrêtant, à l’Europe entière.

Quoi qu’il en soit, la Syrie est perdue, dit-on, pour lui. Faut-il accepter ce fait ou lui résister ? C’est dire, faut-il faire la guerre pour arracher la Syrie aux Turcs et la rendre au pacha ? En mettant ensemble les trois ministères du 12 mai, du 1er mars, du 29 octobre, nous sommes forcés d’en convenir, il ne se trouverait peut-être pas une voix pour une telle guerre. En tout cas, la chambre n’y donnerait pas son assentiment, bien entendu que la Syrie sera immédiatement remise à la Porte, à ses forces, à ses forces exclusivement ; et que, sous aucun prétexte, il n’y aura occupation territoriale d’aucune des puissances européennes.

Même dans ces termes, la France peut-elle accepter le fait, l’approuver, le sanctionner ? Non. Elle peut s’y résigner avec chagrin, comme à un fait qui ne la blesse pas assez pour la déterminer à la guerre. Que la commission de l’adresse nous permette de lui rappeler ce que le sentiment patriotique de chacun des hommes honorables qui la composent lui a sans doute dit avant nous : des faits entièrement contraires à ce qu’on a toujours désiré, on peut les souffrir lorsque la paix est encore compatible avec l’honneur ; mais on ne doit, en aucun cas, les accepter par entraînement, avec jubilation, avec la verve et l’élan des brillantes espérances et des grands succès.

Il se peut que la perte de la Syrie termine pour le moment la question d’Orient, que Méhémet-Ali rentre dans le pachalik héréditaire de l’Égypte, et qu’une sorte de paix s’établisse sur les débris fumans de la Syrie.

Nous disons, il se peut ; car d’un côté trop d’accidens imprévus ou à peine prévus peuvent compliquer la question, de l’autre nous n’avons nulle confiance dans les déclarations des signataires du traité du 15 juillet. Ceux qui ont caché à leur meilleur allié, à la France, la signature de ce traité, peuvent bien lui cacher autre chose. Il n’y a que justice à se méfier de ceux qui se sont rendus coupables à notre égard d’un aussi mauvais procédé. On ne doit pas jouir à la fois des avantages du bien et du mal, inspirer de la confiance à ceux qu’on a induits en erreur et blessés.

C’est dire en d’autres termes que désormais la question d’Orient pourrait bien ne plus laisser ni trêve ni repos à la politique européenne. La Turquie pourra-t-elle garder la Syrie sans le secours de troupes européennes ? Méhémet-Ali, battu et rabaissé, pourra-t-il garder l’Égypte ? Toujours en supposant qu’on ait l’intention sincère de la lui laisser.

Qui peut se réjouir en Russie de ce qui se passe en Orient ? Nicolas peut-être, dont les rancunes personnelles peuvent trouver une satisfaction dans la rupture de l’alliance anglo-française. Mais la nation russe peut-elle se réjouir ? Est-ce la Russie aujourd’hui qui protége la Porte ? Est-ce son pavillon qui flotte à Saint-Jean-d’Acre et à Beyrouth ? Est-ce sa puissance que les Orientaux ont appris à redouter ? En fait, au lieu d’avoir le protectorat exclusif, elle est exclue du protectorat. Ce ne sont pas les écrits qui frappent les esprits en Orient ; ce sont les faits. L’influence russe y a reçu le même échec que la nôtre.

L’avenir éclairera plus d’un mystère. Ce qu’on appelle la force des choses élaborera plus d’un grand résultat. Nous n’aimons pas le rôle de prophète ; mais qui pourrait ne pas voir que l’alliance ango-française, que cette politique de conservation et de paix a reçu des mains de lord Palmerston un coup funeste, peut-être irréparable. Les formules de politesse auxquelles des gouvernemens qui ne sont pas en état de guerre sont toujours tenus, sont de faibles liens, lorsque les intérêts commencent à diverger et que le sentiment national se trouve froissé.

En cet état de choses, et c’est là la seconde question toute gouvernementale et pratique qui se présente aux délibérations de la chambre, que faut-il faire ? Faut-il désarmer ? Faut-il maintenir ou compléter un grand pied de paix armée, c’est-à-dire une flotte formidable et 500 mille hommes de troupes de terre ? Faut-il porter les armemens plus loin ? C’est là au fond ce qui distingue le 1er mars du 29 octobre.

Le 29 octobre livrerait-il même l’Égypte ? Laisserait-il le canon anglais ravager Alexandrie ? Sans poser d’autres questions plus graves encore, empressons-nous d’ajouter que nous ne le pensons pas. Il a déclaré à plus d’une reprise qu’il accepte dans ce sens la note du 8 octobre, que cette note ne réservait que l’Égypte, mais qu’elle réservait formellement l’Égypte. A cet égard, aucun doute n’est permis. Nous aimerions mieux être un jour accusés de niaiserie qu’aujourd’hui de calomnie.

Le cabinet actuel croit à la paix. C’est là une appréciation politique que nous ne voulons pas discuter ici ; et comme il entend sans doute parler d’une paix digne, honorable, tout homme sensé doit désirer que ses prévisions se réalisent. Mais nous persistons à croire qu’un des moyens de les réaliser, c’est de demander hautement au pays l’appui de sa force et de son énergie. Pourquoi le cas de guerre relativement à l’Égypte ne serait-il pas de nouveau et nettement exprimé ? Et pourquoi cette flotte qu’on reproche à M. Thiers d’avoir rappelée, n’irait-elle pas de nouveau déployer nos couleurs nationales dans l’Orient ?

C’est donc sur l’avenir et non sur le présent que les deux politiques, celle du 1er mars et celle du 29 octobre, peuvent se séparer, l’une penchant vers les prévisions de guerre, l’autre vers les prévisions de paix. Voilà ce qui reste de ce grand débat, pour tous ceux qui voudront dégager le fonds de la question de tout ce malheureux alliage de divagations et de personnalités. Toute la divergence se résume dans la question de l’armement. Désarmer, nul ne le veut. Reste la question de savoir si on maintiendra au complet les armemens ordonnancés et en grande partie exécutés par le 1er mars, ou si on mettra notre armée sur le pied de guerre en l’augmentant de cent cinquante mille hommes de ligne et de trois cent mille gardes nationaux mobilisés.

Le ministère, qui prévoit la paix et travaille à son maintien, se mettrait, nous le reconnaissons, en contradiction avec lui-même s’il demandait l’armement ultérieur que voulait M. Thiers. Si, au lieu de prévoir et de désirer la paix, il en était certain ; si l’avenir n’avait pour lui rien d’obscur, rien d’inquiétant, il devait demander le désarmement, car la paix armée est fort chère ; il est même douteux que le pays, à moins qu’on ne trouve une organisation moins coûteuse, se résigne longues années à un état intermédiaire qui est la paix à l’extérieur et la guerre au budget. Quoi qu’il en soit pour le moment, le ministère est conséquent en demandant cet état intermédiaire, et le vote de la chambre ne paraît pas douteux. Sur ce point décisif et pratique, plus d’une opinion individuelle s’écarte, dit-on, du drapeau de son parti. Il est, à ce qu’on prétend, quelques conservateurs qui iraient jusqu’à voter l’armement ultérieur, et on ajoute que plusieurs membres de la gauche le repoussent avec énergie.

Quant à nous, nous désirons du moins que l’armement intermédiaire soit complet, réel et sérieusement maintenu, et nous faisons avec M. Dufaure des vœux pour qu’en même temps nos armemens maritimes soient augmentés.

Il est un point dans le projet d’adresse sur lequel les deux ministères, celui du 1er mars et le ministère actuel, devraient se rencontrer pour en demander une explication nette et catégorique. On recommande à la couronne de choisir des ministres éclairés et fidèles : suit un morceau sur les avantages de la probité et les dangers de la corruption. C’est excellent ; la morale est irréprochable. Mais est-ce purement et simplement un sermon, une péroraison pieuse ? Qu’on le dise, et tout est bien. Serait-ce autre chose sera-ce autre chose demain, après-demain ? Dira-t-on un jour à quelqu’un : De te fabula ? Cela s’est vu, et c’est ce qu’aucun cabinet ne doit, ce nous semble, accepter. S’il n’y a pas d’allusion, qu’on le dise ; s’il y a une allusion, justice veut qu’on l’explique. S’applique-t-elle au cabinet qui s’en va ? au cabinet qui arrive ? à l’un et à l’autre ? Voilà du moins, redisons-le, un point sur lequel les deux ministères seront d’accord : ils demanderont à la commission de s’expliquer.

L’Espagne, tranquille en apparence, est toujours dans un état déplorable. Espartero déchoit tous les jours dans l’esprit des Espagnols ; on obéit au chef de l’armée ; on est loin de lui supposer la capacité et la puissance d’un homme d’état. Mais que peut espérer l’Espagne après Espartero ? L’Espagne est toujours travaillée de la même maladie ; il n’est aucun parti qui puisse s’emparer du pays et le gouverner : les uns manquent de lumières, les autres de force matérielle, les autres de puissance morale.

Le parti exalté est peu nombreux. Il se compose d’avocats et de négocians. Cela peut faire du bruit, du désordre ; ils ne s’empareront pas des masses.

Le peuple, surtout le peuple des campagnes, est carliste, ardent carliste. Qu’on ne s’y trompe pas ; ce n’est pas une personne que ce mot désigne, mais un système. Don Carlos est à peu près perdu dans leur esprit. Ce qu’ils regrettent n’est pas sa personne, mais les couvens, les moines, les distributions qu’ils faisaient au peuple, et les vingt ou vingt-cinq mille places que les fils du peuple, du paysan trouvaient dans les couvens. Là était leur conscription, leur bâton de maréchal. Ils pouvaient devenir dignitaires de l’église, évêques. Chaque famille trouvait, dans la corporation à laquelle appartenait un de ses membres, protection et appui. Les couvens étaient, en Espagne, la soupape de la démocratie. Il faudra du temps avant qu’un peuple si peu ami du travail conçoive d’autres idées, éprouve d’autres besoins.

Le parti modéré est nombreux et composé d’élémens plus variés ; mais par cela même il n’est point compacte : il manque d’énergie, de confiance en lui-même. Dans un moment donné, dix hommes résolus, s’ils sont nantis des apparences du pouvoir, feront plier sous le joug dix mille modérés. C’est ce qui est arrivé dans la dernière révolution. Ce que messieurs les modérés veulent avant tout, c’est de ne pas se compromettre. C’est ainsi qu’ils ont obéi à une poignée d’exaltés, qu’ils ont été les humbles serviteurs des juntes, qu’ils ont abandonné la régente ; trop heureux que le parti vainqueur ne les ait pas menés plus rudement et plus loin.

Mais si les modérés manquent d’énergie et se font gloire d’une prudence qui mériterait peut-être un autre nom, ils ne manquent pas d’habileté, d’adresse, d’activité souterraine. On le comprend quand on songe aux élémens dont ce parti se compose. Au fait, il réunit la plupart des hommes qui ont manié les affaires et pris part aux évènemens qui ont agité l’Espagne. Le parti modéré cherchera quelque part ce qui lui manque, la force. Nous ne serions pas étonnés qu’il cherchât dans ce but quelque moyen de se rapprocher du parti carliste, et de conclure avec lui une transaction.

Mais toute transaction est difficile dans un pays si profondément désorganisé et aux passions si déréglées. La dernière révolution a révélé un fait capital et que l’histoire de l’Espagne laissait déjà entrevoir : c’est la puissance de l’esprit municipal et la faiblesse de l’unité, espagnole. Si le désordre et l’anarchie se prolongent, c’est le principe municipal qui l’emportera en Espagne. Livrée à elle-même, elle recommencera le moyen-âge. Déjà les provinces basques s’inquiètent de leur avenir, s’alarment, et il faudrait peu de chose pour que la guerre y éclatât de nouveau.

On peut faire des vœux pour l’Espagne ; qui voudrait faire des pronostics et des prophéties ?


— MM. E. de Cadalvène et E. Barranlt viennent de publier, sous le titre de : DEUX ANNÉES DE L’HISTOIRE D’ORIENT, 1839-1840, un livre dont on ne contestera pas l’à-propos. De toutes les questions que peuvent soulever les débats de la politique, il n’en est point de plus vastes ni de plus compliquées que la question d’Orient. Aussi, pour le public qui ne saisit bien et promptement que les faits simples et à sa portée, est-elle encore enveloppée d’obscurité et d’incertitude. De là, ces doutes, ces variations de l’opinion qui énervent les courages favorisent les intrigues de l’égoïsme et de la peur, et font croire aux étrangers que nous n’avons pas l’intelligence de nos vrais intérêts. Après tout, ces incertitudes ne s’expliquent que trop. L’Orient est si loin de nous, tellement en dehors de nos mœurs, de nos idées, et nos lois, que ce n’est que par une étude suivie et réfléchie de tout l’ensemble des rapport qui lient ses intérêts aux nôtres et à ceux des autres puissances, que nous pouvons nous former des convictions sur le rôle qui nous est réservé dans les révolutions du Levant. Or, une telle étude est bien vaste, et elle est neuve encore pour la majorité des esprits, même les plus éclairés. Nous croyons remplir un devoir en appelant l’attention publique sur un livre curieux entre tous ceux qui ont été écrits sur l’Orient, livre qui est destiné à compléter la solennelle discussion qui a lieu en ce moment à la chambre des députés. Nous pouvons le sir sans crainte d’être démenti : mille part on ne trouvera un récit aussi complet, aussi intéressant de toutes les circonstances qui ont précédé et amené le traité du 15 juillet. La nature des révélations qu’il renferme ne permet pas de douter que les renseignemens les plus confidentiels n’aient été mis à la disposition de M. de Cadalvène. La politique de chacune des grandes puissances dans le Levant, leurs intérêts, leurs vues, leurs tendances, y sont exposés et tracés avec une sagacité, une précision et un éclat de couleurs qui lui donnent tout l’attrait d’un ouvrage d’imagination.

Personne n’ignore que le point en litige entre la Porte et le vice-roi a été la Syrie, et que toutes les négociations qui ont été suivies à Constantinople et au Caire depuis les conventions de Kutahyeh ont eu pour objet de régler définitivement le sort de cette province ; mais en général on ne possède que des notions fort vagues sur la Syrie. On ne saisit pas tout d’abord son importance politique, militaire et commerciale, ni le poids énorme que la possession de cette contrée doit jeter dans la balance des forces en Orient. M. de Cadalvène s’est tout d’abord attaché à bien éclairer les esprits sur ce point essentiel. Sans s’égarer dans les hypothèses d’une politique conjecturale, il s’est contenté d’exposer les faits ; il a défini ce qui était vague, éclairci ce qui restait obscur, et fait comprendre la passion avec laquelle la Porte, soutenue par l’Angleterre, et le vice-roi, protégé par la France, se sont disputé depuis huit années, par les armes de la diplomatie, la domination de la Syrie.

La puissance que Méhémet-Ali voulait fonder ne pouvait être complète et viable qu’autant qu’elle reposerait sur deux bases fondamentales, l’Égypte et la Syrie. Réduite à ses propres ressources, circonscrite dans ses limites naturelles I’Égypte manque des premiers élémens d’une puissance maritime et industrielle. Elle n’a ni forêts, ni charbons, et ne possède qu’un seul port militaire, celui d’Alexandrie. A l’abri d’une attaque du côté de la mer et du désert, elle est vulnérable par l’isthme de Suez, et la possession de la place de Saint-Jean-d’Acre lui était indispensable pour la couvrir de ce côté. Sa population actuelle n’atteint pas deux millions d’ames, et ne saurait conséquemment pourvoir à l’existence et à l’entretien d’une armée considérable. Pour qu’elle pût former un état de quelque valeur politique et accomplir dans la Méditerranée et en Orient une mission de force et de civilisation, il lui fallait absolument la Syrie. Sans la Syrie, elle descend des hauteurs où avait voulu la placer le génie du vice-roi, à l’obscure destinée d’un pachalik, et ne peut plus être d’aucune influence dans les destinées futures de l’Orient. Or, il faut le dire bien haut, la France avait un intérêt immense à ce qu’il s’élevât sur les bords du Nil un nouvel état qui pût réunir toutes les conditions d’une puissance militaire et maritime. Cet état eût été entraîné par la force des choses dans sa sphère d’action ; il fût devenu son véritable point d’appui pour agir et peser plus tard dans les affaires du Levant. Intérêt de prépondérance, intérêts maritimes, intérêts commerciaux, tout la portait à favoriser le développement et la consolidation de l’œuvre entreprise par le vice-roi. Quand l’empire ottoman tombe par lambeaux de tous côtés, lorsque l’omnipotence de la volonté russe à Constantinople est un fait d’une évidence irrésistible et auquel toute l’Europe est bien forcée de se soumettre, c’était une belle et haute pensée que celle d’associer l’Égypte à notre politique et à nos destinées. Le traité d’Unkiar-Skelessi n’était après tout que l’expression écrite d’un état de choses créé par les développemens successifs de la puissance russe et l’abaissement de la Turquie. L’Europe aura beau obtenir de la première qu’elle renonce à l’application de ce fameux traité, elle n’empêchera pas que la Porte ne subisse l’ascendant exclusif de son redoutable protecteur. L’empire ottoman ne sera efficacement garanti que le jour où l’Autriche et l’Angleterre diront à la Russie : Nous interdisons à vos armées de passer le Danube et à vos vaisseaux de tourner leurs voiles vers le Bosphore. Ce langage, jamais l’Autriche n’osera le tenir, et c’est pour cela que l’existence de la Turquie est dans les mains de la Russie, c’est pour cela que la France devait s’attacher à conserver son influence en Égypte et en Syrie.

Les mêmes causes qui faisaient de la France la protectrice et l’alliée naturelle du vice-roi, poussaient l’Angleterre à le détruire ou à l’absorber. L’Égypte, non l’Égypte resserrée entre la mer et le désert, mais l’Égypte constituée fortement et maîtresse du vaste territoire compris entre les limites du Sennaar et du Taurus, faisait ombrage aux Anglais, parce qu’elle tenait en sa main les clés des deux voies qui conduisent aux Indes : l’Euphrate et la mer Rouge. Vainement le vice-roi s’était-il efforcé de désarmer leur haine, en leur offrant toutes les garanties qu’ils pouvaient désirer pour le libre passage de leurs marchandises et de leurs voyageurs : l’Angleterre veut davantage, elle veut que, dans aucun cas, l’Égypte ne puisse lui faire obstacle ; elle veut l’arracher des bras de la France pour l’étouffer dans les siens ; elle veut surtout équilibrer sa position en Orient avec celle de la Russie, régner au Caire sous le nom d’un pacha, quel qu’il soit, comme sa rivale règne sur le Bosphore sous le nom du sultan ; elle veut enfin se trouver en mesure, le jour où s’ouvrira la succession d’Othman, de se faire sa part en prenant l’Égypte et la Syrie. Or, le premier degré pour arriver à ce but, c’était d’arrêter dans son essor la puissance égyptienne, de la saper dans une de ses bases essentielles, de lui enlever en un mot la Syrie. Par l’œuvre de destruction qu’elle poursuit en ce moment avec tant de violence, l’Angleterre accomplit trois choses qui toutes concourent merveilleusement à ses vues ; elle enlève à la Russie une occasion permanente d’intervention armée dans les affaires intérieures de la Turquie ; elle s’assure la route de l’Euphrate ; enfin, à la faveur du protectorat qu’elle va exercer en Syrie, de la possession d’Aden qui commande l’entrée de la mer Rouge, de Malte et de Corfou, elle va cerner le pacha, l’étreindre dans le réseau de sa puissance, et le réduire à l’alternative de se livrer à elle tout entier, ou d’être anéanti.

En lisant l’ouvrage de M. de Cadalvène, on sent à chaque page qu’on est conduit à un dénouement fatal, et l’on s’explique comment il était impossible que la politique ombrageuse et envahissante de l’Angleterre, l’attachement étroit de la France au statu quo créé par les conventions de Kutahyeh, enfin les manœuvres habiles de la Russie n’amenassent pas tôt ou tard une déplorable conflagration. Ce qui donne au livre de MM. de Cadalvène et Barrault un attrait infini, c’est qu’il est comme un reflet de l’Orient, tant les hommes et les choses qui se meuvent sur ce théâtre y sont dessinés en traits fidèles et saillans. Tous les personnages qui, à Constantinople et au Caire, ont joué un rôle de quelque importance dans les dernières années, s’y trouvent reproduits avec leur caractère, leurs passions et leurs tendances. On y est initié à toutes les intrigues de Péra, et même aux secrets du sérail. C’est ainsi qu’apparaissent successivement Pertew, « le vivant représentant du vieux génie turc, si touchant et si grand au moment de sa mort ; Kosrhew, ferme dans l’exercice du pouvoir, prompt à verser le sang, fécond en intrigues, inépuisable en tours de main, type à la fois terrible, admirable et bouffon ; » le capitan-pacha Ackmeth, si fameux par la défection de la flotte que Mahmoud, son maître et son bienfaiteur, avait confiée à sa fidélité ; Reschid-Pacha, homme de l’Occident par ses lumières, Turc par son attachement à la foi de l’Islam, et que l’or de l’étranger n’a jamais pu corrompre, exception presque unique dans le divan ; Ibrahim, le glorieux fils du vice-roi, Soliman-Pacha (Sèves), Français encore par le cœur et la pensée, et qui, dans son dévouement à son nouveau maître, espérait servir les intérêts de sa première patrie ; lord Ponrsonby et M. de Boutenieff, l’un si véhément dans sa haine contre Méhémet-Ali, l’autre qui dissimule l’habileté la plus consommée sous une politesse exquise ; puis, enfin, au-dessus de tous ces hommes, les deux puissantes personnifications de l’Orient moderne, Mahmoud et Méhémet-Ali. Le récit des derniers momens de Mahmoud est plein d’intérêt ; quel spectacle que celui de ce puissant réformateur, n’ayant plus que deux passions, l’amour du vin et sa haine contre Méhémet-Ali, s’y abandonnant avec toute l’énergie de sa nature fougueuse, et mourant dans sa grandeur solitaire, consumé par cette double passion ! Le héros du livre est naturellement le pacha d’1gypte. C’est à lui que sont consacrées les plus belles et les plus curieuses pages. Son ame forte, contenue et dirigée par la plus fine sagacité, se meut et se développe tout entière au milieu des évènemens qui remplissent les deux dernières années. Lorsqu’il vit que les grandes puissances de l’Europe avaient résolu d’évoquer à leur tribunal son différend avec la Porte ottomane, il mesura aussitôt la portée du coup, et comprit que sa cause était à peu près perdue. Tout ce qui, en France, prend quelque souci de nos intérêts extérieurs voudra lire et étudier cet ouvrage. Toutefois, à nos éloges nous mêlerons un reproche. Le style manque trop souvent de cette simplicité noble et concise qui convient au récit et à la discussion des grandes affaires. L’abus des mots forcés et des phrases à effet se remarque en plus d’une page et forme un singulier contraste avec l’esprit sérieux et pratique du livre. Il est impossible de ne pas faire une distinction entre la pensée qui l’a inspiré et la plume qui l’a écrit.


V. DE MARS.


  1. Un vol, in-8°, chez Delloye, place de la Bourse, 13.
  2. Pour prouver que la féodalité antique, qu’il a découverte, était aussi constitutée hiérarchiquement, M. Granier de Cassagnac assimile la clientelle romaine à la vassalité du moyen-âge. Nous lui ferons remarquer qu’à l’époque où les grandes familles s’honoraient de leur nombreuse clientelle, aux beaux jours de Coriolan et des Fabiens, qu’il cite en exemple, les nobles propriétaires n’avaient pas encore renoncé à l’exploitation directe de leurs terres, et qu’alors il n’y avait pas féodalité, même suivant la théorie de M. Granier de Cassagnac.
  3. M. Granier de Cassagnac croit réfuter (page 488) l’opinion presque généralement admise suivant laquelle les fiefs auraient été dans l’origine des bénéfices militaires, en signalant des bénéfices accordés à des serfs. Nous lui répondrons que les premiers bénéfices ont été accordés à des lètes, c’est-à-dire à des Barbares mercenaires, quelquefois prisonniers de guerre, et soumis à une discipline si rigoureuse, que les historiens les ont souvent confondus avec les esclaves.
  4. Voyez la Revue des Deux Mondes, livraison du 15 février 1839.
  5. Voyez dans les Mémoires de l’Académie des Sciences morales et politiques, tome II, un intéressant travail de M. H. Passy.
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