Chronique de la quinzaine, 1847 – XVI

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Revue des Deux Mondes, tome 19, 1847
V. de Mars

Chronique de la quinzaine.- 14 août 1847



Le gouvernement s’est beaucoup occupé, dans ces derniers temps, de la question d’Afrique. La nomination de M. le duc d’Aumale comme gouverneur-général est décidée, et paraîtra sous peu de jours. Le prince n’aura pas, comme on l’avait dit, le titre de vice-roi ; le gouvernement a pensé avec raison que ce titre aurait des inconvéniens pour le principe constitutionnel de la responsabilité ministérielle. M. le duc d’Aumale sera un simple gouverneur-général, placé comme tout autre fonctionnaire sous les ordres d’un ministre responsable, et responsable lui-même de ses actes. C’est là un hommage rendu aux règles salutaires de notre constitution, et l’opinion en saura gré sans doute au gouvernement, qui a exigé cette condition, et au prince, qui l’a acceptée. La nomination de M. le duc d’Aumale sera accueillie avec joie à Alger ; la colonie y verra la plus grande preuve qui ait jamais été donnée de l’union définitive de la France et de l’Afrique. En France, elle deviendra probablement un thème d’opposition ; mais la discussion fera bientôt justice des défiances qui pourront être soulevées. N’est-ce pas une bien légitime ambition, pour un fils du roi, que d’attacher son nom et sa vie à l’œuvre la plus difficile que le pays ait entreprise, et la France ne doit-elle pas applaudir à ce jeune homme, qui préfère la peine et le danger d’une pareille chance à une brillante oisiveté ?

Nous sommes moins sûrs de l’approbation de l’Europe. L’Europe, et en particulier l’Angleterre, voit avec jalousie notre établissement en Afrique. La nomination de M. le duc d’Aumale paraîtra extrêmement significative à ceux qui pouvaient encore nourrir quelque espoir de voir la France se lasser de sa conquête. Après le mariage de M. le duc de Montpensier, cette nomination est l’acte le plus hardi que notre politique aura accompli depuis long-temps. Il ne faut pas oublier que la conquête d’Alger n’a pas encore été reconnue par la Porte, qui se prétend toujours souveraine des régences barbaresques, et que la reconnaissance des autres puissances de l’Europe a eu plutôt lieu en fait qu’en droit. Avec le mauvais vouloir qui anime lord Palmerston et dont il ne nous épargne pas les preuves, il peut y avoir là une occasion de sérieux embarras. Nous ne doutons pas que le gouvernement n’y ait songé et qu’il ne soit en mesure d’y faire face. L’avènement de M. le duc d’Aumale au gouvernement général nous impose plus que jamais l’obligation de fortifier les côtes d’Afrique contre les agressions maritimes, et d’y développer par tous les moyens une population de marins. Quand on prend de pareilles résolutions, il faut être bien décidé d’avance à les soutenir. M. le duc d’Aumale a lui-même prouvé dans plusieurs occasions, notamment à la prise de la Smala, qu’il n’était pas homme à reculer, et puisqu’il a recherché le gouvernement de l’Afrique, c’est qu’il en accepte d’avance toutes les conséquences.

L’ordonnance qui réorganise l’administration de l’Afrique paraîtra en même temps que la nomination du nouveau gouverneur-général. Cette ordonnance a pour but de satisfaire aux vœux exprimés par les deux chambres, et notamment par les deux rapporteurs des commissions, MM. de Tocqueville et Charles Dupin. Les trois directions centrales dont l’expérience avait démontré les inconvéniens sont supprimées. Tous les services civils aboutiront au directeur général des affaires civiles, qui sera le premier personnage de la colonie après le gouverneur-général. Le conseil du contentieux est supprimé, le conseil supérieur d’administration refondu. Dans chaque province, on établit de véritables préfets sous le nom de directeurs des affaires civiles, ayant auprès d’eux des conseils de préfecture. En même temps, une ordonnance spéciale dont M. Vivien a été le rapporteur, et qui a été examinée par deux comités du conseil d’état, règle tout ce qui tient à l’administration communale. L’Algérie va enfin avoir ses municipalités. L’ordonnance est, dit-on, conçue sur des bases très libérales. Cependant les conseils municipaux ne seront pas électifs, la composition actuelle de la population civile en Afrique ne le permet pas ; mais ils auront une existence réelle, et n’auront rien de commun avec les municipalités dérisoires qui existent aujourd’hui. Enfin une troisième ordonnance impose des formes nouvelles aux concessions de terres et de mines, et a pour but d’écarter, en multipliant les garanties, jusqu’à la possibilité du soupçon.

On ne dit pas qu’il ait été rien changé à l’organisation de l’administration supérieure de l’Afrique à Paris. Cette organisation suffira-t-elle désormais ? C’est là une question qui paraît n’avoir pas été abordée. On dit seulement que le principe d’une large décentralisation a été posé, et que la plupart des affaires qui aboutissaient aux bureaux de la guerre seront décidées désormais soit à Alger par le gouverneur-général, soit dans les provinces par les autorités locales. Cette réforme était l’une des plus urgentes ; on se plaignait surtout en Afrique des lenteurs interminables des moindres affaires, et on comprendra qu’en effet ces lenteurs devaient n’avoir point de fin, quand on songera que, pour obtenir une décision, il fallait que le plus mince dossier, formé à Guelma par exemple, allât d’abord à Constantine, puis à Philippeville, puis à Alger, puis à Paris, et revint ensuite par le même chemin, après avoir parcouru près de mille lieues et passé par plus de cinquante- mains. On ne peut malheureusement pas épargner ce trajet à toutes les affaires, car il en est d’une importance telle qu’elles ne peuvent être décidées qu’après avoir été examinées successivement à Alger et à Paris ; mais, pour le plus grand nombre des détails d’administration, ils peuvent sans inconvénient être expédiés sur les lieux. Dans un pays où tout va si vite, il faut que l’administration marche vite aussi, sinon elle s’expose à voir peu à peu les faits s’établir en dehors d’elle et les intérêts chercher à lui échapper : situation anormale et dangereuse, qui ne peut produire que désordre et confusion.

Maintenant peut-on espérer que cet ensemble de mesures mettra fin à toutes les difficultés de cette grande et redoutable question d’Afrique ? Assurément non. De pareils problèmes ne sont pas de ceux qui se tranchent d’un seul coup. La nouvelle organisation n’est qu’un essai de plus tenté dans de meilleures conditions que les précédens, parce que l’expérience s’accroît tous les jours, mais qui a besoin de passer lui-même par l’épreuve difficile de la pratique. On fait ce qu’on peut pour parer aux inconvéniens connus ; quand d’autres inconvéniens se produiront, on essaiera d’y remédier encore. Ceux qui ont des recettes toutes prêtes et d’un succès infaillible sont bien heureux. Nous croyons, nous, que les affaires humaines sont plus difficiles, et nous sommes loin de nous étonner que le gouvernement marche pas à pas dans cette œuvre immense. Nous verrons probablement se produire encore une fois à cette occasion tous les systèmes qui ont été déjà présentés ; on les discutera, on les comparera de nouveau, et de cet examen naîtront, il faut l’espérer, quelques idées pratiques dont l’Afrique pourra faire son profit. En attendant, il faut féliciter le gouvernement d’avoir donné si vite une preuve de sa bonne volonté. C’est le ministère du 29 octobre, il faut le reconnaître, qui a achevé, par les mains de M. le maréchal Bugeaud, la conquête de l’Algérie ; il commence maintenant, par les mains de M. le duc d’Aumale, une autre entreprise : il va travailler à la fondation et à l’organisation du nouvel empire. Rendons justice aux premiers efforts qu’il tente dans cette voie, ayons bon espoir dans l’avenir par l’exemple du passé, et surtout ne perdons pas de vue que tout ne peut pas se faire à la fois.

Cette perspective nouvelle dans la question d’Afrique fera, il faut l’espérer, une diversion bien désirable à toutes les accusations dont on voudrait flétrir l’administration française. On l’oublie trop, notre époque échappe aux jugemens passionnés qui prétendent la caractériser d’un seul trait, d’un seul mot ; c’est montrer qu’on ne la connaît pas, ou que de dessein prémédité on veut la méconnaître, que de la comparer aux plus mauvais temps dont l’histoire ait gardé le souvenir. Il y a en effet dans la nature de nos institutions, dans la susceptibilité de nos mœurs, des garanties et des freins contre les déportemens, contre les élévations et les fortunes scandaleuses dont le passé nous offre le spectacle. C’est ce qu’a eu la bonne foi d’avouer, dans les dernières discussions de la chambre des pairs, un orateur dont la parole ne manque à coup sûr ni de décision ni de vivacité. M. de Montalembert a eu le bon goût de ne pas s’enrôler parmi ces déclamateurs violons et vulgaires qui ne peuvent plus parler ou écrire sans excommunier notre siècle : il n’a pas fait un réquisitoire contre la société, mais un discours sérieux d’opposition ; il a critiqué les résultats de la session et la politique du cabinet, qu’a défendus contre ses attaques M. le ministre des affaires étrangères. M. Guizot a profité habilement des avantages que lui faisaient dans ce débat les éternelles préoccupations de M. de Montalembert sur la liberté religieuse, et il n’a pas moins tiré parti de ses concessions au sujet de la corruption sociale. Sur ce dernier point, il s’est attaché, dans de sérieuses considérations, à faire la part équitable du mal et du bien. Pourquoi faut-il que de cette hauteur le débat soit bientôt descendu à des incidens indignes de la tribune ? Il était permis de penser que surtout à la chambre des pairs il y avait des convenances qui ne devaient jamais être violées ; mais il y a des tempéramens excentriques, qui déjouent toutes les prévisions et se dérobent à l’observation de toutes les règles. Nous avons vu une discussion qui s’était annoncée avec gravité se rapetisser dans les plus tristes détails et dans de misérables dénonciations. C’est encore une plaie de notre temps. Depuis qu’un procès à jamais déplorable a été provoqué par des révélations imprévues, une manie fâcheuse d’enquête et de délation s’est emparée de quelques esprits. On cherche, on va furetant, on croit avoir sauvé la patrie, quand on a mis la main sur des papiers, sur des actes qui peuvent plus ou moins compromettre les personnes qu’on y voit figurer. Est-ce là vraiment le rôle que doit ambitionner la presse politique ? Il est encore plus triste de voir la tribune prêter sa publicité retentissante à de pareilles accusations. Il y avait eu jusqu’à présent une limite que l’opposition la plus vive n’avait jamais osé franchir. Tout le monde semblait d’accord, dans les chambres, pour ne pas laisser la dignité parlementaire s’amoindrir et se perdre au milieu d’agressions et de personnalités qu’osaient à peine accueillir les organes les plus ardens de la presse. Aujourd’hui de pareils scrupules ne sont plus de saison, et la tribune souffre tout comme le papier. Autrefois les orateurs étaient contenus par l’unique crainte de dire quelque chose qui ne fût pas parlementaire ; maintenant une pareille appréhension serait puérile, et l’on ne s’arrête plus à distinguer ce qui est parlementaire de ce qui ne l’est pas. Aussi, par ces déviations vraiment affligeantes, l’enceinte législative se trouve souvent changée en un prétoire de police correctionnelle. Quand des dénonciations sont lues à la tribune, comme dans une des dernières séances de la chambre des pairs, il faut bien, par des témoignages authentiques, montrer quelle estime est due à la personne du délateur. M. le garde-des-sceaux a rempli ce devoir avec mesure et fermeté. Qui pourrait l’en blâmer ? Mais qui ne déplorera la nécessité où l’on se trouve de repousser de pareilles attaques ?

On a beaucoup parlé du caractère et des résultats de la session dont la clôture définitive a été prononcée il y a peu de jours. On n’a pas assez remarqué cet esprit de licence et de dénigrement qui a imprimé aux débats parlementaires une allure inconnue jusqu’ici. Jamais les attaques personnelles n’ont été aussi persévérantes, aussi acharnées. Plus les questions étaient mesquines, plus les passions étaient violentes. Le pouvoir a été battu en brèche de tous côtés : on a attaqué ses représentans, non plus dans leur politique, dans leurs actes, mais dans leur considération. Quand les haines en viennent à de pareils excès, il y a péril non pas pour tel ou tel ministère, mais pour la société elle-même, et il y a un grand devoir à remplir : c’est de défendre l’ordre et la stabilité sociale. Qui court des dangers aujourd’hui ? Est-ce la liberté ? Il serait difficile de le prétendre en présence des débats de la tribune et de la presse. Ce qui importe vraiment au pays, c’est de mettre ses mœurs et ses idées politiques au niveau de ses institutions et de ses droits. On n’atteindra pas ce but en livrant au pouvoir des assauts furieux, mais en l’éclairant par des conseils, par des excitations utiles, en le soutenant dans le bien qu’il accomplit, en lui signalant les fautes qu’il peut commettre. En suivant cette ligne, on est sûr de se rencontrer avec tous les esprits modérés, avec tous les hommes de bonne foi. Qu’importent les jugemens passionnés ou qui veulent être perfides de ceux qui ne comptent plus dans ces rangs ? Il est certains suffrages dont il faut savoir se passer.

A ces débats dont nous signalions tout à l’heure le caractère fâcheux, il y a eu pour la chambre des pairs une compensation heureuse. M. Molé a prononcé à la tribune l’éloge du maréchal Valée. Il appartenait à l’homme d’état qui avait su discerner et utiliser le mérite supérieur de ce général d’artillerie de caractériser et de louer les services que ce dernier a rendus au pays. Consulté par le ministère du 15 avril sur les préparatifs qui avaient été faits pour le second siège de Constantine, le général Valée signala ce qu’ils laissaient encore à désirer, et l’événement démontra la sagesse de ses conseils. Outre ses avis, on réclamait sa présence en Afrique. A soixante-quatre ans, le comte Valée consentit à servir, en qualité de volontaire, à côté du général Damrémont, dont il était l’ancien de grade ; seulement il était chargé d’organiser et de diriger le service de l’artillerie : abnégation noble, et rare, qu’on ne saurait trop louer à une époque où dominent surtout les préoccupations personnelles et les prétentions égoïstes, et qu’au surplus la fortune ne tarda pas à récompenser d’une manière éclatante. Le dévouement du général Valée, son énergie, son triomphe, ont été racontés par M. Molé avec une simplicité éloquente. Le vainqueur de Constantine, devenu gouverneur-général de l’Algérie, après le premier moment d’une hésitation modeste, embrassa avec ardeur la tâche nouvelle qui lui était imposée. Les fragmens de dépêches cités par M. le comte Molé le montrent préoccupé de pensées non moins sages que grandes. « Je veux, écrivait-il, que la France refasse l’Afrique romaine… Sous mes ordres, l’armée ne parcourra pas à l’aventure les provinces africaines sans laisser plus de traces après elle que n’en laissent les bateaux à vapeur sur la Méditerranée. J’irai lentement, mais je ne reculerai jamais. Partout où je poserai le pied de la France, je formerai des établissemens durables. » Les pages que M. Molé a consacrées aux plans du maréchal serviront de documens aux historiens militaires de notre colonie, et ne contribueront pas médiocrement à honorer la mémoire de ce vieux soldat de l’armée du Rhin et de l’empire.

Malgré l’absence des chambres, nous ne manquerons pas de discours, s’il est vrai que sur plusieurs points il s’organise des banquets en l’honneur de la réforme électorale et parlementaire. Ces sortes de démonstrations sont dans le droit de tous les partis ; il ne nous parait ni équitable, ni habile de les condamner en masse, et d’y voir partout les symptômes des mêmes passions. Ce serait prêter au parti radical des forces sur lesquelles il sait mieux que personne ne pouvoir compter. Nous ne serions pas surpris que des hommes que la modération de leurs opinions sépare du radicalisme ne fissent pas difficulté d’avouer publiquement leurs sympathies pour certaines idées de réforme parlementaire, et l’on n’est pas nécessairement l’ennemi de la monarchie de 1830, pour penser qu’il faut modifier sur quelques points la loi des élections de 1831. Au lieu de tout confondre et de tout exagérer, il sera plus utile d’étudier l’esprit des manifestations qu’on nous annonce. Rappelons-nous les exemples de l’Angleterre, où tout ce qui se passe au grand jour de la publicité et dans les limites constitutionnelles n’inspire d’alarmes à personne. Combien de temps la réforme n’y a-t-elle pas été demandée par voie de pétitions, dans des banquets, dans des meetings, avant d’arriver à un triomphe officiel ! Parmi nous, la question vient de naître. Elle est si nouvelle, que les divers partis qui la prennent pour drapeau ne peuvent s’entendre encore sur les changemens à introduire. Que de débats dans l’avenir avant d’arriver à une solution acceptée par la grande majorité du pays ! Dans l’opposition, les hommes les plus sincères en conviennent, surtout quand ils songent à leurs collèges électoraux.

D’ailleurs, ces manifestations publiques, ces réunions constitutionnelles, où les partis et les hommes politiques proclament leurs vues et leurs principes, qui empêche le parti conservateur d’y avoir recours ? La majorité s’est sentie ébranlée, les chambres se sont séparées avec la conviction intime que la session n’avait pas donné tous les résultats qu’elle devait produire. Sur cette situation, sur les causes qui l’ont amenée, sur les efforts nouveaux qu’elle rend nécessaires pour l’avenir, les représentans de l’opinion conservatrice n’ont-ils rien à dire au corps électoral ? Il nous semble que les hommes qui ont donné les meilleurs gages à la cause de l’ordre ont vraiment qualité pour adresser à leurs électeurs, à leurs concitoyens, de sages paroles qui seront utiles à tous. Cette franchise de langage et d’allure fortifierait le pouvoir dans sa louable résolution de ressaisir avec plus d’énergie le gouvernail, de préparer, pour la session prochaine, les projets et les mesures qui doivent la distinguer heureusement de celle qui rient de finir.

En Angleterre, les élections sont terminées. D’ici peut-être à long-temps encore l’opinion ne pourra guère formuler que des commentaires et des conjectures sur le rôle possible, sur le caractère réel de la législature qui commence. Jamais, de l’autre côté du détroit, il ne fut si difficile de représenter par des chiffres la consistance et la force des partis, parce que les chiffres eux-mêmes n’ont point, pour ainsi dire, d’unité commune à laquelle ils se rapportent, et qui leur donne une valeur connue.

Le vieux temps n’est plus où il s’agissait seulement, pour organiser le plan de campagne d’une session parlementaire, de compter sur les doigts combien l’on avait de whigs et combien de tories : deux camps et deux drapeaux ; point d’auxiliaires indisciplinés, point d’aventuriers compromettans, point de neutres. C’était alors l’époque des grandes luttes politiques ; on pensait plus à la réforme de l’état qu’à celle de la société, et les intérêts aux prises se rencontraient plus directement sur un champ mieux circonscrit. Une fois au contraire les questions sociales introduites dans l’arène avec toute la complexité qu’elles doivent au mouvement si multiple de la vie moderne, une fois l’antique constitution du pays ébranlée non plus à propos du système électoral, mais à l’occasion de tous les problèmes administratifs et commerciaux, de toutes les difficultés morales et religieuses, qu’est-il arrivé ? Les désignations primitives des partis ont d’abord disparu, parce qu’elles n’en représentaient plus les fonctions nouvelles. Les tories ont fini par s’appeler des conservateurs, à mesure qu’ils cédaient davantage au progrès et conservaient moins du passé ; puis ces conservateurs sont devenus bon gré malgré les instrumens de révolutions immédiates et radicales entre les mains d’un chef absolu. Celui-ci les a tellement absorbés en lui-même, avec son intelligence flexible et son inflexible volonté, qu’il les a dépouillés de toute signification propre, et ne leur a plus laissé d’autre nom que le sien. Ce sont les peelites, qualification bien plus étrange en Angleterre que nous ne pouvons le penser, habitués comme nous le sommes chez nous à distinguer les catégories politiques en les groupant derrière des individus. Chatham était un grand ministre, et il n’y eut point de chathamites.

Évanouissement encore plus singulier ! ceux qui ont répugné, par sentiment ou par principe, à s’oublier ainsi, dans leur fidélité pour un homme, jusqu’à perdre tout souvenir d’un parti, ceux qui n’ont voulu se faire ni conservateurs ni peelites, ceux-là n’ont pas même défendu le vieux mot de torysme. On s’en décore çà et là par affectation ou par ignorance ; mais le plus souvent on l’explique ou on le restreint. Le torysme s’efface pour la plus grande gloire du protectionisme, qui s’inscrit en son lieu et place dans le vocabulaire politique. Combien durera l’inscription ? Des mots comme ceux-là tombent vite. Le torysme était un instinct et un principe ; le protectionisme, qui l’abrite aujourd’hui, ne couvre plus qu’un recoin de l’ancien édifice ; c’est une opinion.

Enfin, à l’autre bord, du côté des whigs, si le corps originaire ne s’est pas ainsi dissous en se morcelant, il s’est en quelque sorte abîmé au milieu d’une invasion. Les whigs ont tendu la main à des alliés si divers ; pour obéir à leurs nécessités et à leur philosophie, ils ont été chercher du secours si loin et en tant de lieux, qu’ils ont peine maintenant à prendre le pas sur leurs recrues. Il n’y a qu’un nom possible pour cette foule qui se presse autour d’eux, et dans laquelle on distingue à peine cette petite association si intime et si exclusive, ce gouvernement vénitien que l’aristocratie whig formait autrefois à elle seule. Ce nom, dans lequel se perd le nom pourtant si beau de whigs, n’est plus même un mot de souche anglaise, c’est l’honneur commun de tous ceux qui, des quatre vents, poursuivent aujourd’hui le plus complet développement des facultés humaines, des devoirs et des droits publics. En face des conservateurs, peelites ou protectionistes, il y a les libéraux.

Voilà bien encore sans doute de grandes divisions, de grands fronts de bataille, mais n’entrez pas dans les rangs si vous ne voulez tout de suite apercevoir que rien ne tient ensemble : tout est juxtaposé, rien n’est relié. Que de fractions hostiles entre elles, depuis le chartiste, qui veut tout balayer en courant, jusqu’au vrai whig, son confédéré, qui parle toujours de réformes et les ajourne toujours, depuis le conservateur qui procède plus radicalement que les whigs jusqu’au vieux tory qui crie encore avec la populace le brutal no-popery, jusqu’au néo-tory qui prêche aux fils corrompus du XIXe siècle les beautés de la civilisation saxonne ! D’où vient donc tant de confusion, d’où sort cette Babel parlementaire ? Comment les opinions et les doctrines se sont-elles broyées en tant de parcelles, qu’on dirait la poussière sur un grand chemin ? Comment n’y a-t-il plus de partis constitués dans ce pays où le monde moderne avait appris ce qu’on n’avait jamais su faire ailleurs, à gouverner en usant des partis eux-mêmes comme d’un ressort de gouvernement ? Il y a là, dit-on, un malheur et une faute, et l’un et l’autre retombent sur la législature qui expire, sur l’homme qui l’a conduite ou dominée. Le parlement de 1841 avait été envoyé à Westminster pour fortifier les lois protectrices de la richesse aristocratique ; il les a lui-même abrogées en proclamant le principe contraire, en poussant presque à ses dernières conséquences la doctrine du free-trade. Le mandat des électeurs a été violé, s’écrient les ardens protectionistes, sans penser que l’esprit des électeurs a changé dans le même temps que celui des députés. Il y a eu le parlement enragé, le parlement pensionné ; celui de 1841 sera le parlement apostat. Sir Robert Peel n’a point encore été assez puni en succombant au milieu même de son déplorable triomphe ; l’histoire réserve ses plus sévères jugemens au traître de Tamworth, qui a tué l’esprit public de son pays en le traînant après lui de contradictions en contradictions !

Est-ce bien là réellement le fond des choses ? est-il sûr que la machine constitutionnelle soit en souffrance parce qu’elle ne roule plus dans les mêmes ornières, et ceux-là sont-ils si coupables, qui, forcés par les idées et les événemens, lui ont retiré ses vieux étais, en aidant à la démolition des vieux partis ? L’esprit des électeurs, déconcerté peut-être au milieu du tourbillon de ces partis nouveaux, de ces fragmens de partis, s’est-il vraiment laissé gagner par l’indifférence, et les élections ne sont-elles plus un combat ? Il ne faudrait pas l’imaginer. On a vu sans doute, dans ces derniers jours, des choix regrettables, des échecs plus regrettables encore. Des candidats tout-à-fait politiques ont été évincés par d’autres qui n’avaient guère que l’avantage de ne pas l’être ; c’est ainsi qu’on a supplanté, à Édimbourg, à Bath, à Lambeth, à Tower-Hamlets, des hommes tels que M. Macaulay, M. Roebuck, M. Hawes et M. Fox. Ce triste revirement s’explique cependant par des motifs trop spéciaux pour être très décourageans. Sans parler encore ici du débat religieux qui est venu compromettre des élections si essentielles, il y a d’autres causes encore à leur insuccès. Le meilleur système électoral a ses inconvéniens, le pire a ses mérites. Quels justes reproches n’ont pas encourus les bourgs-pourris, lorsque Gatton et Old-Sarum étaient représentés au parlement, tandis que Manchester et Birmingham ne l’étaient pas ! C’était cependant grace au patronage qui disposait de ces collèges qu’il entrait tout d’un coup dans les communes de véritables aspirans politiques, des hommes d’étude et de cabinet qui devenaient les Burke, les Canning, les Mackintosh. Les grands collèges créés par le reform bill ne s’ouvrent pas si facilement à qui ne vit pas dans leur milieu, ils ne restent pas si sûrement inféodés à leur mandataire, et lui font naturellement sentir plus d’exigences, de plus diverses et de plus directes ; ils ont tous les bons et aussi tous les mauvais côtés de leur indépendance. On disait, lors de la discussion du reform bill et contre le projet de la réforme, qu’il serait impossible d’être à la fois membre du gouvernement et député d’un bourg considérable, parce que la fermeté des électeurs ne serait point suffisante pour garantir auprès d’eux le député ministre de ces alternatives d’impopularité qui accompagnent toujours plus ou moins l’exercice du pouvoir exécutif. Il semble que la prophétie se soit aujourd’hui réalisée aux dépens des collègues de lord John Russell, mais ce n’est point là l’engourdissement de la vie publique ; ce serait plutôt l’exagération de ses fantaisies ou peut-être même de ses susceptibilités, s’il fallait croire, comme l’ont affirmé M. Haves et M. Macaulay, que beaucoup d’électeurs ont rejeté des membres si distingués du cabinet, pour ne point subir de trop près l’influence du gouvernement.

Quel mouvement d’ailleurs, quelle vie puissante dans ce grand corps politique ! Quel vif échange de sentimens et de décisions entre les électeurs et les élus ! De part et d’autre, on se prend au sérieux, et l’on se le prouve. Il ne faut pas prêter plus d’attention qu’on ne doit aux puérilités grotesques, aux intermèdes bouffons qui traversent la pièce et scandalisent si fort notre délicatesse. Ces grossièretés se rencontrent justement dans le drame électoral comme dans le drame de Shakespeare. L’oeuvre n’en est que plus vivante : ce sont les scories du métal en fusion. N’est-ce pas ainsi un cruel usage, une rude moquerie de la multitude, que de rappeler sur les hustings, après la bataille finie, tous les candidats qui l’ont livrée, les vaincus comme les victorieux, et de ne pas même laisser à la défaite la consolation du silence ? Voyez cependant avec quelle fierté M. Macaulay, M. Hawes, M. Roebuck, relèvent ce gant qu’on leur jette ; ils recommencent le débat comme s’il n’avait pas tourné contre eux, et soutiennent leur drapeau d’une mine d’autant plus haute que l’effort est plus désintéressé. Qu’on lise ces vertes paroles de M. Roebuck au moment où il écrase ses anciens commettans de ses adieux et de son mépris. « Je vous dis adieu, je ne reparaîtrai plus ici ; mais vous n’aurez plus de représentans libéraux, car mon honorable et noble ami lord Duncan est trop honnête pour vous représenter pendant long-temps. D’autres collèges demanderont, chercheront un représentant tel que je l’ai été, et quant à ceux qui, après quinze ans de services, m’ont rejeté de leurs cœurs, que la honte et le scandale en retombent sur eux ! » Le peuple à qui l’on adresse une si ferme leçon est certainement capable de la recevoir. Enfin ce sont toujours de grandes mœurs politiques que celles d’un pays où les chefs de l’état font aux plus simples de leurs concitoyens ces allocutions à la fois si familières et si sensées de sir Robert Peel à Tamworth et de lord Palmerston à Tiverton. Il faudrait traduire d’un bout à l’autre ces curieuses harangues pour bien comprendre comment on réussit en Angleterre à faire pénétrer dans la masse du corps électoral une si vive notion des choses publiques.

Il y a donc au fond de tout cela, d’après l’impression même que nous donne cette vaste scène ouverte, il y a contradiction singulière. D’une part, voici de l’animation, du mouvement, un intérêt général et réel qui s’attache à l’acte décisif d’où sortiront les prochaines destinées du pays. Qu’on se rappelle seulement la réprobation virulente lancée contre M. Harvey par les électeurs libéraux de Marylebone pour avoir trahi leur zèle ! Et d’un autre côté néanmoins nous n’avons plus aperçu de partis organisés qui pussent servir de foyers à toute cette passion. Où donc se prend-elle et de quoi vit-elle ? Nous ne craignons pas de le dire, c’est là qu’est le nœud de la situation présente du gouvernement et du peuple anglais. S’il n’y a plus les partis d’autrefois, qui ralliaient autour d’eux des masses si compactes, avec des couleurs si tranchées et des cris si clairs, il y a comme un grand courant d’opinion qui emporte les individus un à un, sans distinction de rang, d’origine et de credo, qui les enveloppe et les pousse pêle-mêle, les plus éminens comme les plus obscurs, vers une fin nouvelle, vers une immense transformation. Ceux-ci se raidissent pour ne point être précipités, ceux-là précipiteraient tout, d’autres essaient de se rejeter au dehors pour faire face au torrent ; mais ce ne sont pas là des partis, ce sont les accidens qui traversent l’histoire d’une force en progrès, car le courant dont nous parlons, c’est la force vivante et croissante des principes modernes qui président maintenant au travail intérieur des sociétés. Nous l’oublions toujours trop en France ; la révolution de 1688 n’a pas été celle de 1789 ; celle-là commence à peine d’hier. Hier encore, l’Angleterre était une aristocratie majestueuse assise sur un privilège intact, un état purement chrétien fondé sur un culte exclusif. Toutes ses lois avaient été conçues au profit d’une église ou d’une oligarchie. L’oligarchie reçut son premier coup du bill de réforme, l’église du bill d’émancipation. Ce ne furent là dans le temps que des actes politiques ; ils portent aujourd’hui leurs conséquences sociales. Le free trade, qui diminue la valeur de la propriété aristocratique, découle du bill de réforme ; la dotation du clergé romain, qui ruine le principe même de l’établissement anglican, découle du bill d’émancipation. La démocratie, dans la plus large et la meilleure acception du mot, c’est-à-dire l’égale proportion des droits et des devoirs, pénètre ainsi sur le sol le plus rebelle qu’elle dût jamais rencontrer. Elle se présente avec toutes les conséquences qu’elle entraîne, le caractère laïque de l’état, le pouvoir public centralisé, l’éducation publique dirigée, et tel est l’ascendant de son approche, qu’elle fond pour ainsi dire devant elle les anciennes factions qui deviennent de pures apparences. Sous des noms, sous des prétextes différens, elle attire à elle des camps les plus opposés tous les grands esprits de l’Angleterre, et les réconcilie presque malgré eux pour les employer uniformément à son service.

Le parlement de 1841 était venu tout exprès pour combattre cette ascension merveilleuse des idées, pour sauver les corn-laws, pour défendre l’établissement. Le premier choc l’a brisé, et il en a fait cette poussière par-dessus laquelle lord John et sir Robert, rivaux de toute leur vie, se tendent la main comme sans le vouloir. Le Chronicle a bien compris ce profond événement : « La leçon des six années qui viennent de s’écouler, dit-il, doit servir au moins pour toute une génération. Elle a prouvé que de toutes les forces politiques la plus désespérée, la plus imbécile, c’est un grand parti parlementaire qui a le malheur de s’attaquer aux faits et aux lois de la science sociale, à cet esprit indomptable, à cette indomptable puissance de progrès qui vit et qui travaille dans le cœur des Anglais, qui, tôt ou tard, aura construit toute l’histoire anglaise. » Aussi quel a été le vrai terrain dans la lutte électorale de 1847 ? « La phraséologie des partis est tombée en désuétude, » disait M. Cardwell à Liverpool. On était ou l’on n’était pas libéral, tout revenait là ; il n’y avait plus de distinctions qui tinssent, et les mêmes professions de foi sur les mêmes chapitres sortaient des rangs les plus contraires. Lord George Bentinck veut doter l’église catholique tout comme lord John Russell, et sir Robert Peel semble vouloir le faire plus vite que lord John Russell, qui l’annonce depuis plus long-temps. La bigoterie anglaise, la bigoterie écossaise, plus raide et plus dure encore, l’entêtement des débris du torysme primitif, se sont révoltés avec la vivacité saccadée d’un feu qui s’éteint. Les sièges de Bath et d’Édimbourg ont été repris dans ce suprême assaut, mais ce n’est plus le temps, en Angleterre du moins, où les saints étaient aussi des politiques ; les politiques sont tous de l’autre côté avec la raison et la piété de leur siècle, et, ce qu’il y a de plus caractéristique, ils ne peuvent éviter d’y être ensemble. Dans cette vaste carrière où tous marchent en commun vers un avenir tout neuf, la place se fait chaque jour plus petite pour les divisions qui ne procéderaient que des personnes.

C’est un curieux spectacle, c’est presque le dénoûment et la moralité du drame que ce rapprochement de plus en plus étroit des deux hommes qui ont conduit jusqu’ici, chacun à son tour et séparément, la fortune britannique. Sir Robert Peel complimente lord John Russell du milieu de ses commettans de Tamworth ; lord John Russell parle à Guildhall sur le même texte et au nom des mêmes idées que sir Robert. L’un des membres de l’ancien cabinet, lord Dalhousie, entre au service de lord John du gré de tout le monde, et M. Masterman, le banquier tory de la Cité, s’asseoit aussi volontiers que ses collègues whigs à côté du député juif dont le premier ministre de l’Angleterre, le descendant des Bedford, a soutenu la candidature aussi vivement que si elle eût été la sienne. L’avenir est fermé, les questions de personnes sont toujours des barrières irritantes entre les hommes d’état qui pourraient s’allier ; mais il importe peu que lord John et sir Robert gouvernent eux-mêmes à l’aide des principes qui leur sont communs, si ces principes, servis plus ou moins directement tantôt par l’un, tantôt par l’autre, arrivent enfin à prendre tout-à-fait pied sur le sol anglais. Cela, nous le croyons. Aux élections du comté de Buckingham, un fermier se présente pour disputer la place à M. Disraeli ; excité sans doute par la concurrence d’un rival si lettré, l’honnête campagnard termine un discours assez peu poétique par ces vers de Shakespeare :

The people like a headlong torrent go
And every dam they break and overflow.

On ne pouvait ni mieux dire, ni dire plus ; le bonhomme se sentait aussi dans le torrent. Ajoutons que M. Disraeli déclara sur ces mêmes hustings qu’il voulait infuser dans les institutions « encore plus d’esprit démocratique, » et n’oublions pas que le grand shérif du comté s’appelle Mayer de Rothschild. Le comté de Buckingham n’offrait-il pas ce jour-là comme un abrégé de cette lente révolution qui change de fond en comble toute la société britannique ?

En Italie, l’attitude de la population romaine et la confiance entière qu’elle a dans le gouvernement de Pie IX continuent de servir de la manière la plus heureuse la cause du parti modéré. N’oublions pas que tout dépend à Rome des sentimens que porte le peuple au pontife qui le gouverne. L’attachement à la papauté n’a pas cessé d’y être grand, et la foi religieuse est restée intacte. On a vu sous Grégoire XVI le peuple, dans la crainte de troubler les derniers jours d’un vieillard qu’il vénérait, s’abstenir d’exprimer publiquement aucun venu d’amélioration et de réforme. Au moindre trouble, à la plus faible apparence de danger, les Transteverins se précipitaient sur les pas du pape lorsqu’il sortait, pour lui servir d’escorte. Malgré les tentatives faites dans les légations, malgré les excitations des carbonari, de la jeune Italie et de toutes les sociétés secrètes, Rome resta tranquille. Cependant elle souffrait, l’administration était mauvaise, l’état des finances était déplorable ; mais le peuple comprenait qu’un vieillard de quatre-vingts ans ne pouvait entreprendre des réformes longues et difficiles. On ne voulait pas non plus lui demander de congédier sa famiglia, c’est-à-dire tout ce qui l’entourait, sa maison, sa cour, où les partisans du statu quo étaient en grande majorité. Rome ajourna donc toutes ses espérances à un nouveau règne. Cette résignation, cette longue attente, expliquent l’enthousiasme avec lequel fut salué l’avènement de Pie IX, qui devint sur-le-champ populaire, quand on sut qu’il avait été nommé par le concours des cardinaux Micara et Gizzi, qui étaient les libéraux du sacré collége. Pie IX a eu le mérite de comprendre qu’il fallait répondre à tant de confiance par un complet dévouement et c’est à l’ardente sincérité avec laquelle il s’est montré réformiste qu’il doit la sympathie dont il a reçu encore de si vifs témoignages après les graves événemens qui ont éclaté il y a un mois et après la création de la garde nationale. Nous avons fait connaître les premiers et heureux résultats dus à cette institution, qui vient d’être l’objet d’un règlement que l’opinion publique, après quelques momens d’hésitation, a généralement approuvé. On a compris que toutes les garanties accordées à l’ordre et à l’autorité étaient autant de gages de la durée de l’institution. Cette garde nationale, si nouvellement organisée, manifeste non seulement beaucoup d’ardeur, mais un grand esprit de discipline. La police romaine est dirigée avec une habile modération par Mgr Morandi, qui réussit à effacer les fâcheux souvenirs de son prédécesseur. L’administration s’épure ; MM. Santucci et Sabattucci ont été destitués. S’il était vrai aussi que le duc Massimi Rignano et le prince Rospigliosi dussent être placés, le premier à la tête du département des finances, le second au ministère de la guerre, ce serait un grand pas vers la sécularisation. Enfin la convocation des députés des provinces est fixée au 5 novembre. On reconnaît que le choix du gouvernement est tombé, pour les deux tiers au moins des députés, sur les hommes les plus distingués des états du saint-siège. Seulement un bruit que nous croyons sans fondement a causé quelque inquiétude : on a prétendu que les députés convoqués pour le mois de novembre se réuniraient non pas dans une assemblée générale, mais par sections, ce qui fausserait entièrement l’institution nouvelle et produirait sur les esprits la plus mauvaise impression. On ne saurait donner de pire conseil au pape, qui, nous l’espérons, sera trop bien inspiré pour le suivre.

L’exemple de Rome n’est pas perdu pour le reste de l’Italie. Les provinces pontificales et la Romagne en particulier semblent vouloir rivaliser avec la métropole. A Bologne, les rôles de la garde nationale ont été complétés plus vite encore qu’à Rome. La milice se compose de six mille hommes. On s’occupe activement de l’organisation municipale. Les conseils provinciaux de la légation ont rédigé sur cette matière un projet qui a été présenté à Pie IX. Si Bologne est de toutes les villes des états romains celle qui sait le mieux conduire ses affaires, on se rappellera qu’elle a payé assez cher cette éducation politique. En Toscane, les populations appellent de leurs vœux les réformes qui s’accomplissent à Rome. On demande de tous côtés l’institution d’une garde nationale. Des pétitions se signent à Florence, à Pise, à Livourne, à Pistoja. La Toscane met son espoir dans la prudence et la modération du grand-duc, et, il y a peu de temps, elle trouvait la preuve de ses dispositions bienveillantes dans un motu proprio qui, par une singulière coïncidence, a été affiché à Florence le jour même où paraissait une notification du duc de Lucques, empreinte d’un esprit peu libéral. Dans cette pièce, le duc de Lucques invoquait la plénitude des droits que lui avaient légués ses aïeux, et se déclarait l’adversaire de toute tentative de réforme, jetant ainsi un défi maladroit à l’opinion publique. Le bon sens des Lucquois n’a répondu que par le silence à cette malencontreuse manifestation.

Le souvenir de l’Italie et du pontife qui travaille à sa liberté a été évoqué, ces derniers jours, aux applaudissemens de la jeunesse française, par M. le ministre de l’instruction publique, dans une solennité qui tous les ans ramène la pensée sur les plus graves intérêts, car il s’agit de l’éducation nationale et des progrès tant intellectuels que moraux des générations qui doivent nous succéder. La distribution des prix du concours général est non-seulement une fête qui a passé dans nos mœurs, elle est une sorte d’institution qui est un des utiles résultats de notre centralisation puissante. Là, l’élite de la jeunesse s’initie pour ainsi dire à la vie publique par la notoriété qui entoure ses premiers travaux. M. le ministre de l’instruction publique a surtout insisté, dans son discours, sur les innovations et les réformes qu’il a introduites dans le programme des études. Le but que doit se proposer l’Université a été défini par M. de Salvandy avec une justesse que personne ne contestera. L’Université doit à la fois conserver le culte et la pratique des lettres, et seconder tous les progrès de la science et de l’industrie. Maintenant comment accomplir cette double tâche ? Ici les difficultés et les controverses commencent. Nous sommes convaincus, avec un professeur éminent, que dans l’état actuel de la société le collège doit offrir aux familles divers genres d’instruction pour répondre à la diversité des professions, que cette diversité d’études ne rompt pas dans le collège l’unité de la discipline et la communauté de l’éducation. Seulement, comme l’a fort bien dit encore M. Saint-Marc-Girardin, s’il faut que les collèges enseignent tout, il ne faut pas qu’ils enseignent tout à tout le monde, car on tombe dans cette manie encyclopédique qui énerve toute instruction sous prétexte de l’étendre. En 1840, M. Cousin avait promulgué un règlement qui était fondé sur le principe de la liberté et de la division des études. Ce règlement, en vigueur pendant sept ans, vient d’être modifié par un nouveau programme où M. de Salvandy cherche à combiner l’étude des lettres et celle des sciences, et qui est obligatoire pour tout le monde. Voilà la différence fondamentale qui sépare les deux systèmes. L’expérience seule peut prononcer en dernier ressort. Toutefois, dès aujourd’hui, des considérations assez graves, car elles sont de tous les temps, nous paraissent militer en faveur du principe de la liberté et de la division des études. Il ne peut plus être permis, à quiconque aspire à une éducation libérale, d’ignorer les élémens des sciences ; mais n’est-il pas vrai que, pour s’élever au-dessus de ces élémens, il faut une aptitude particulière, une vocation spéciale ? Ne regrettera-t-on pas un jour d’avoir déclaré obligatoire pour tous les élèves un programme scientifique dont une partie n’est déjà plus élémentaire ? On se plaint que l’Université modifie tous les cinq à six ans ses programmes d’études. Voilà un nouveau remaniement. Sera-t-il définitif ? C’est d’ailleurs pour les jeunes générations le moment où les hommes les plus graves leur prodiguent d’affectueux et utiles conseils. A côté des discours qu’elles entendent, on peut mettre les paroles d’un de nos hommes politiques qui ont le mieux apprécié les services rendus par l’Université. « Vous voyez par moi, a dit M. Thiers aux élèves du collége de Marseille, qu’un enfant pauvre peut arriver aux premiers rangs de notre société. » C’était signaler en deux mots la puissance du travail et du talent ; c’était faire comprendre à cette jeunesse qui se pressait autour de l’illustre historien que la légitime ambition consiste à conquérir une place dans l’ordre social suivant la mesure de ses forces ; c’était distinguer sagement le principe salutaire de l’émulation des mauvaises passions suggérées par l’envie et l’esprit de révolte. Nous préférons ces sobres et sages paroles à ces harangues pompeuses et ardentes, où l’orateur, s’adressant aux masses, travaille à les aigrir, à les enflammer, à ces entraînemens de poésie et de rhétorique qui peuvent produire de désastreux effets sur les imaginations populaires.

C’est une des manies de notre temps, sous prétexte qu’on écrit pour les masses, que d’imprimer à tout un caractère déclamatoire et passionné. Cette emphase est ce qu’il y a de plus contraire à la saine et sérieuse littérature. Heureusement de temps à autre ces mauvaises tendances sont combattues par des productions d’un ordre élevé et sévère, parmi lesquelles il faut mettre au premier rang le septième volume de l’Histoire du Consulat et de l’Empire. M. Thiers soutient avec éclat et courage la difficile et rude épreuve d’une publicité intermittente. Il est vrai qu’à chaque volume il a de si grandes choses à nous dérouler, que bientôt il a reconquis et de nouveau subjugué son lecteur. Iéna, la bataille d’Eylau, la victoire décisive de Friedland, le traité de Tilsitt, nous conduisent à travers de prodigieux efforts d’héroïsme militaire à la cime de l’époque impériale. Désormais il nous faudra descendre du faite de tant de puissance, d’abord avec une lenteur insensible, puis avec une rapidité douloureuse. Cette période si brillante nous montre dans Napoléon non-seulement un tacticien supérieur et le premier homme de guerre de son siècle qui n’eût pas encore essuyé le moindre revers, mais le plus vigilant et le plus ingénieux des administrateurs. « Napoléon, dit M. Thiers, à son expérience profonde de l’organisation des troupes joignait une connaissance personnelle de son armée vraiment extraordinaire. Il savait la résidence, l’état, la force de tous les régimens. Il savait ce qui manquait à chacun d’eux, en hommes ou en matériel ; et s’ils avaient laissé quelque part un détachement qui les affaiblit, il savait où le retrouver. » C’est cette grande armée, si bien connue dans tous ses détails, si forte, si aguerrie au lendemain d’Austerlitz, que Napoléon met en mouvement contre la Prusse, et avec laquelle il prend en Pologne ses quartiers d’hiver, après avoir frappé le grand coup d’Iéna. De ces quartiers d’hiver il écrivait au ministre Fouché qu’il avait de quoi nourrir l’armée pendant plus d’un an. Après la bataille d’Eylau, en attendant que le retour de la belle saison lui permît le triomphe de Friedland, Napoléon, à Finkenstein, s’occupait de tous les détails du gouvernement de l’empire. Les séances de l’Académie, l’Opéra, la maison d’Ecouen, attiraient son attention. Il ne voulait d’exagération dans aucun genre ; il réprimandait les journalistes qui, au lieu d’attaquer les excès du système exclusif de quelques philosophes, attaquaient la philosophie et les connaissances humaines. On sait avec quel art M. Thiers intercale dans son récit les fragmens de la correspondance inédite de l’empereur. Ces documens précieux et d’autres communications curieuses ont procuré à l’historien l’avantage de donner aux négociations de Tilsitt, aux entrevues d’Alexandre et de Napoléon, leur véritable physionomie. Le simple et large récit de M. Thiers place le lecteur au milieu des faits, et lui donne le sentiment complet et profond de la réalité. Il n’y a rien là d’arbitraire et de factice : on n’est pas dans le royaume de la fantaisie, mais dans les régions élevées de l’histoire, qui donne à l’esprit des leçons utiles et de graves plaisirs.

En ce moment, la même période historique, envisagée à un autre point de vue, vient d’être racontée par un écrivain dont nous avons déjà loué la sagacité consciencieuse. Le troisième volume de l’Histoire des cabinets de l’Europe pendant le consulat et l’empire embrasse les deux années qui se sont écoulées depuis la fin de la campagne de Prusse jusqu’aux événemens de Bayonne. Par la clarté, par la fermeté de son récit, M. Armand Lefebvre triomphe des difficultés que lui présentait l’étendue de son sujet, car il doit mener de front l’histoire de tous les états européens dans leurs relations internationales. Nos lecteurs connaissent déjà le piquant récit des tribulations des Bourbons d’Espagne et de leur déchéance. Il n’y a pas moins d’intérêt dans le tableau des affaires italiennes et de la lutte qu’a soutenue Pie VII contre l’inexorable volonté de Napoléon. En maintes circonstances, M. Armand Lefebvre montre sous un jour nouveau l’histoire diplomatique de l’époque impériale. Le succès qu’il obtient doit l’exciter à continuer son important ouvrage avec persévérance et étendue.

Napoléon, c’est encore un détail que nous devons au septième volume de M. Thiers, se plaignait, en 1807, des journalistes, qui, au lieu de contenir par une saine critique les productions du siècle, les décourageaient, les dépréciaient et les avilissaient. A quarante ans de distance, les choses sont bien changées. Si, en 1807, les critiques immolaient les auteurs, aujourd’hui ils les adulent ; autrefois ils étaient leurs bourreaux, maintenant ils sont leurs complices. Cette connivence de la critique n’est-elle pas une des principales causes de la décadence du théâtre ? Si le drame moderne, qui s’était signalé d’abord non par d’incontestables chefs-d’œuvre, mais au moins par de brillantes tentatives, ne nous offre plus aujourd’hui que des produits inférieurs fabriqués par des sociétés en nom collectif, ce triomphe de l’exploitation littéraire n’est-il pas dû en partie au désarmement de la critique ? La dégradation du talent est cependant un spectacle digne d’émouvoir la bile de ceux qui auraient encore quelque culte pour l’art et les lettres sérieuses. Il y avait un dramaturge que la nature avait heureusement doué, auquel elle avait donné la justesse du coup d’œil, l’invention, la verve, sans lesquelles il n’y a pas de succès au théâtre. Tous ces dons, mûris par l’étude, pouvaient produire les plus heureux fruits. Dans ses mains, qu’est devenu le drame ? Un roman monstrueux, une œuvre incohérente, informe, qui, après s’être étendue démesurément dans d’interminables feuilletons, est découpée en fragmens, mise en lambeaux pour qu’on puisse la produire sur la scène, et, à travers ce discordant assemblage, il y a çà et là des témoignages de force, de talent ; il y a surtout une sorte d’animation grossière, d’industrie mécanique. Que trouvez-vous dans le Chevalier de Maison-Rouge ? Un succès presque exclusivement conquis par des moyens matériels, par toutes les ressources que peut offrir une mise en scène pour laquelle on n’a rien épargné. Il y a des gens que scandalisent les prétentions de M. Alexandre Dumas ; nous le trouvons au contraire devenu beaucoup trop modeste.