Chronique de la quinzaine - 14 mai 1852
Observer une époque comme la nôtre, fatiguée par tant d’essais et de révolutions, cela n’est point toujours gai, mais c’est du moins instructif. Quelle étude plus remplie de saisissantes révélations pour qui saurait les recueillir On peut se procurer le spectacle de bien des efforts trompés, de bien des événemens qui tournent contre les vues de leurs propres auteurs, de bien des révolutions qui aboutissent aux résultats les plus inattendus et de bien des rapprochemens curieux qui ne laissent point que de caractériser notre temps. Voici en peu de jours quelques dates qu’un hasard ironique semble avoir réunies en changeant étrangement leur signification, et qui, dans leurs fortunes diverses, résument nos vicissitudes. C’est d’abord le 4 mai, anniversaire de la proclamation de la république par l’assemblée constituante de 1848 ; c’était à cet anniversaire qu’était promise la pompe des fêtes, et il est passé assez obscurément avec quelque apologie solitaire pour toute commémoration. Le 10 mai était le jour marqué pour le périlleux interrègne de l’autorité publique dans notre pays, et il s’est trouvé, à l’échéance, que toute une population assistait, au milieu des appareils militaires, à une sorte de résurrection du pouvoir le plus entier qu’ait eu la France depuis un demi-siècle. Il y a cependant des esprits, nourris de longues et singulières illusions, qui paraissent ne point soupçonner le sens et la connexité des mouvemens qui se résument dans ces deux dates ; ils ne veulent point comprendre que, si le 10 mai a pu être à ce point la fête de l’autorité souveraine appuyée sur la force victorieuse de l’armée, c’est qu’on en avait trop fait le jour redouté d’une conflagration possible de la société française. Les peuples n’aiment guère qu’on place comme des étapes dans leur vie des jours de combats et de luttes tragiques où ils risquent de s’abîmer corps et biens, sans compter l’honneur parfois ; ils échappent volontiers à tout prix à ces alternatives. On leur a marchandé la sécurité, et, sans se souvenir de ce qu’ils ont voulu, aimé ou espéré, ils finissent par ne plus marchander le pouvoir à qui s’offre pour les tirer de leur incertitude. On les a repus d’agitations, et ils arrivent bientôt à adorer le repos et le calme : c’est la loi éternelle des réactions. On glorifiait récemment avec quelque émotion lyrique le soleil clément et radieux qui éclaira, le 4 mai 1848, l’inauguration définitive de la république nouvelle, Malheureusement le soleil de cette époque a éclairé bien d’autres scènes ; il a éclairé des batailles de quatre jours, le travail des sectes, la stagnation de la vie nationale, les progrès croissans de l’anxiété publique. Les dernières choses que nous nous sentions le goût de réhabiliter pour notre part, ce sont celles qui font naître ces suprêmes angoisses. Quoi qu’il arrive, il n’est point douteux, comme on le dit, mais dans un tout autre sens qu’on ne le dit, que la révolution de février aura été le véritable point de départ d’une situation toute nouvelle. S’il a été permis d’attendre mieux pour la France d’autres institutions, nous ne nous faisons point illusion, ce n’est point d’hier que ces institutions sont mortes, ni il y a trois mois : c’est le 24 février qui les a tuées, en faisant prévaloir d’autres principes, en mettant en jeu d’autres forces, et en plaçant la société dans cette extrémité redoutable où une question de conservation universelle devait dominer toute autre question. La révolution de février a eu cet effet, rien n’est plus vrai, de changer les conditions morales et politiques de la France et du monde, pourrait-on dire. Souvenez-vous, en effet, de ce qu’était l’Europe en 1847, des tendances qui dominaient, et observez ce qui en est aujourd’hui ! Voyez quels courans règnent et se propagent, quelles transformations s’opèrent, quels instincts se font jour ! Dans cet ordre de symptômes, la fête du 10 mai a sa place, à coup sûr. Joignez à un sentiment de sécurité matérielle du moment le goût naturel du peuple pour les fêtes, la promptitude de l’imagination française à s’enflammer aux spectacles militaires, les pompes religieuses se mêlant à la résurrection d’un symbole guerrier, la variété des costumes, les chefs arabes à côté des généraux de la patrie de Washington, — cela suffit bien, il nous semble, à expliquer l’étrange affluence qui s’est fait remarquer parmi nous dans ces derniers jours. Paris a été un peu pris d’assaut pacifiquement. On a pu entendre toutes les langues et tous les dialectes. La province a reflué vers le centre ; les étrangers ont rempli nos rues ; peut-être n’ont-ils pas eu tous les genres d’intérêt qu’ils se promettaient : l’empire n’a point été proclamé au milieu de la distribution des aigles. Quant à ajouter que la république s’en porte mieux, ce serait beaucoup dire sans doute.
Le malheur de la république en France, c’est de s’être identifiée avec le socialisme. Elle portera long-temps la peine de cette assimilation, que ses adversaires lui opposent comme une fatalité de ses doctrines, et que beaucoup de ses sectateurs ont cru habile d’accepter. En fait, c’est principalement sous cette forme du socialisme que la république a pénétré dans les campagnes. Il n’est point facile de gagner les ames simples et ignorantes aux savantes abstractions du radicalisme et à la métaphysique de la souveraineté du peuple ; il est infiniment plus aisé de pénétrer jusqu’à elles en caressant leurs passions et leurs convoitises, en fomentant ces haines sourdes et instinctives de la misère contre la richesse, de la grossièreté contre le luxe, de l’ignorance contre les supériorités morales. C’est ce genre de ravage, souvent dévoilé depuis quelques années par mille publications, par mille incidens de tribunaux, que mettent encore à nu les rapports des commissaires extraordinaires envoyés dans les départemens pour réviser et adoucir les condamnations prononcées à la suite du 2 décembre. Les hommes chargés de cette mission de clémence et d’observation tout à la fois, on le sait, étaient le général Canrobert, le colonel Espinasse et un conseiller d’état, M. Quentin Bauchart. Chose singulière ! Ce sont les soldats, peu accoutumés à s’effrayer outre mesure, qui semblent avoir ressenti la plus vive impression du mal ; c’est le commissaire civil qui semble écarter le plus volontiers les signes redoutables. Les résultats effectifs de ces missions laissent apercevoir quelque chose de cette différence d’impressions. Sur 4,070 condamnations dans les départemens du centre, le général Canrobert a prononcé 727 graces ou atténuations de peine ; dans le midi, sur 4,000 condamnations, il n’y a eu que 200 graces et 100 commutations, tandis que dans le sud-est, visité par M. Quentin Bauchart, le chiffre des commutations ou des graces s’est élevé à 2,424. Le rapport le plus remarquable peut-être est celui de M. le colonel Espinasse ; il respire une certaine franchise militaire qui ne déguise rien, qui ne dissimule pas même ce triste symptôme, — l’impopularité de la clémence. Ce que dit M. le colonel Espinasse, le général Canrobert le dit aussi. Ni l’un ni l’autre, nous devons le constater, n’y mettent la finesse de M. Quentin Banchart, qui croit devoir rejeter ces sévérités extrêmes de l’opinion sur ce qu’il nomme les « anciens partis. » Comment d’ailleurs concilier ces dispositions terrifiées et rigoureuses des anciens partis avec l’attitude que le commissaire extraordinaire leur attribue d’un autre côté, — attitude de dissidence et d’hostilité qui serait l’espoir manifeste du socialisme dans sa défaite ? Voici des gens bien effrayés au commencement d’un rapport qui deviennent à la fin bien téméraires ! Au fond de cette dernière observation de M. Bauchart, peut-être y a-t-il une de ces vérités assez peu neuves qui deviennent méconnaissables parfois en subissant certaines transformations. Oui, évidemment, si la société n’était point divisée, si les élémens conservateurs qu’elle contient étaient unis et compactes, le socialisme serait moins dangereux, ce qui veut dire, en d’autres termes, que si la société était bien portante, elle offrirait infiniment moins de prise au mal et aux contagions. Il faut savoir gré sans doute à M. Quentin Bauchart de cette vérité, qui n’était peut-être point à découvrir. Il est un peu plus difficile de croire que si le socialisme est véritablement et complètement vaincu, comme on l’affirme, les anciens partis soient disposés à faire quoi que ce soit qui puisse le relever de sa défaite. À vrai dire, c’est là la question de savoir dans quelles limites le socialisme est vaincu : il est impuissant et désarmé comme force organisée et violente ; comme maladie morale, il n’a point disparu en un jour, et l’action matérielle même seule n’y peut rien. C’est une étrange illusion de tout rejeter sur les anciens partis ; c’est une explication qui a le suprême inconvénient de ne rien expliquer. Ce qu’on nomme les anciens partis, ce n’est autre chose, à tout prendre, que l’ensemble des forces conservatrices de la société, malheureusement divisées dans des crises successives, constituées sous des formes diverses, et résumant dans une mesure différente les traditions, les instincts et les besoins de notre pays. Nous ne nous dissimulons en rien ce qu’il y a de difficile à combiner ces élémens dans un effort commun ; mais enfin n’est-ce point là l’œuvre de conciliation propre à une époque comme la nôtre, — œuvre où il y a bien assez des difficultés réelles sans y joindre la légèreté. des jugemens, et où la modération est la première loi dans l’exercice d’un pouvoir immense ? Au milieu des nécessités rigoureuses créées par des obligations nouvelles, la modération est d’autant plus nécessaire pour rapprocher les hommes, pour désarmer les scrupules honorables, pour ne point faire porter, par exemple, à la science les peines de la politique. La retraite d’hommes comme M. Villemain ou M. Cousin ne serait-elle pas plus regrettable encore, si leur nom ne continuait à se rattacher librement à l’enseignement qu’ils ont illustré ? Il se peut même parfois que la modération inspire bien l’esprit. Nous cherchons vainement ce qu’a pu gagner M. Arago dans un échange ostensible de correspondances où le ministre de l’instruction publique a su mettre du côté du gouvernement la modération et le bon goût, ce qui est bien encore quelque chose en France.
Quand nous disions l’autre jour qu’il y avait nécessairement quelque peine pour les corps politiques à prendre la place qui leur est dévolue dans un nouveau régime, nous aurions pu ajouter que cette difficulté existe pour tout le monde. Il y a pour chacun une étude à faire, — l’étude des signes contemporains, des possibilités, des conditions de l’ordre actuel des choses. On ne se rend pas toujours compte au juste de la mesure dans laquelle tout est changé. Cette incertitude à peu près universelle n’est pas le moindre signe de ce moment-ci. Le corps législatif a eu à ressentir les effets de ces hésitations dans ses travaux ; il les ressent encore peut-être, d’autant plus que c’est l’organisation législative qui a été le plus profondément transformée. La presse, pour n’être point un corps de l’état, n’y est pas moins sujette, et elle s’instruit à ses risques et périls. Déjà plusieurs avertissemens ont été donnés. Le gouvernement a probablement voulu fixer dans l’application le sens du dernier décret sur un point particulier. Par exemple, quelle est la nature des rapports de la presse avec les corps de l’état ? Dans quelle mesure peut-elle rendre compte de leurs travaux ? Autrefois, on s’en souvient, les journaux reproduisaient dans leur animation même les séances des assemblées ; ils décrivaient ces luttes ardentes de la parole ; ils mettaient en scène les personnages. Que de peintures injurieuses ou complaisantes ! que de verve employée souvent à démontrer que l’éloquence, la raison, la vérité, l’esprit, se trouvaient toujours nécessairement du côté de celui dont le journal défendait l’opinion ! Ce n’était point le mieux à coup sûr ; toujours est-il que nous n’en sommes plus là. Le procès-verbal officiel des séances législatives reste le seul genre de reproduction permis aux journaux. C’est là le sens des derniers avertissemens infligés par l’autorité administrative, et on peut sans trop de licence se demander si les orateurs n’y perdent pas encore plus que les journaux. Au reste, dans l’incertitude qui résulte pour la presse de ces conditions, ne croyez pas que l’embarras soit égal pour tout le monde. Il y a les esprits à ressources qui suppléent à tout merveilleusement, et qui continuent à avoir en réserve une multitude de questions du dernier intérêt, de l’à-propos le plus saisissant. Vous plaît-il de savoir la différence du droit divin et du droit national, ou bien encore de vous initier aux mystères de l’autorité absolue et de la liberté absolue ? Vous aurez beau objecter que cela ne vous inquiète guère : qu’importe ? Les inventeurs de ces choses n’en poursuivront pas moins leurs voyages dans les régions fantastiques. Il y a ainsi dans la presse bon nombre de ces types de polémistes oiseux ou excentriques qui ont des idées à eux, une histoire à eux, une politique à eux : « Moi, dis-je, et c’est assez ! » Chaque événement, n’en doutez pas, vient confirmer leurs vues ; ils ont l’art de tout expliquer avec des formules. Se comprennent-ils toujours ? Qui pourrait le dire ? Mais ils attirent un moment l’attention, et cela suffit, car un des traits qui les distinguent, c’est de ne pouvoir supporter qu’on ne parle plus d’eux, même quand on ne parle plus de personne. Et cependant, au lieu de ces personnalités survivantes ou des polémiques anciennes, la presse ne pourrait-elle pas trouver d’immenses élémens d’intérêt encore ? N’y a-t-il point partout dans le monde mille questions qui se nouent et se dénouent sans cesse ? N’y aurait-il point à observer et à suivre les migrations des races, les luttes lointaines des peuples, les prises de possession des contrées inexplorées, le travail universel de la civilisation ? Le malheur de la presse en France, sauf une ou deux exceptions honorables, c’est d’être peu familiarisée avec toutes ces questions, sur lesquelles la presse anglaise fait porter ses investigations de chaque jour. Il semble qu’elle soit dépaysée dès qu’elle s’écarte de ces habitudes de discussions politiques qui ont eu trop souvent pour effet de lui ôter le sens de ces grandes réalités de la vie contemporaine et des intérêts positifs.
Aussi bien ces intérêts positifs doivent inévitablement aujourd’hui tenir une grande place parmi nous en l’absence de l’éclat de la vie politique. Leur développement ne contribue-t-il pas à la grandeur et à la sécurité du pays ? Travaux publics, finances, questions de crédit, commerce, — ne reste-t-il pas encore dans tous ces objets de quoi occuper utilement l’activité publique ? Bien des choses, comme on le sait, ont été faites sous ce rapport dans ces derniers mois, et il n’est point surprenant qu’il y ait aujourd’hui quelque suspension. Il a été néanmoins question récemment d’un assez important projet financier qui consisterait à offrir aux porteurs de rentes perpétuelles les moyens de transformer leurs titres en rentes viagères, avec élévation d’intérêt, comme cela se fait en Angleterre. Il en résulterait pour l’état, à la place de l’amortissement ordinaire, une sorte de libération de sa dette s’opérant successivement par la mort des porteurs de rentes viagères. D’un autre côté, cette mesure aurait pour effet d’ajouter un élément de plus à la dette publique par la création d’un nouveau fonds qui déchargerait d’autant le 4 et demi pour 100. C’est là, si nous ne nous trompons, le double but du projet dont nous parlons. Du reste, les porteurs de rentes perpétuelles seraient seuls admis, par l’échange de leurs titres, à devenir créanciers viagers de l’état. Le budget de 1853 vient d’être soumis par le conseil d’état, chargé d’en soutenir la discussion, au corps législatif. Dans sa composition générale, il ne diffère pas de celui de 1852 ; ce sont à peu près les mêmes élémens. Il reste encore pour l’année prochaine, dans les prévisions du budget, un déficit de 40 millions qu’on se promet de couvrir par les annulations habituelles de crédits ; mais on peut se demander si des crédits d’un autre genre ne viendront pas augmenter les dépenses, et maintenir, sinon élever, le chiffre prévu du déficit. N’est-ce point là déjà ce qui arrivera probablement en 1852 ? Il est vrai qu’il est dès ce moment possible de remarquer comme un des élémens de notre situation financière la marche singulièrement ascendante du revenu public. Une note officielle constatait récemment ce progrès depuis le commencement de l’année. Le mois de janvier était en déficit sur l’époque correspondante de 1851. Février a donné l million 800,000 fr. de plus que dans l’année précédente ; en mars, le progrès est de 5 millions le mouvement ascensionnel atteint en avril au chiffre de 9 millions 600,000 fr. d’augmentation. Nous ne demandons pas mieux que de tirer de ces chiffres d’heureux présages pour l’avenir, et d’y voir le signe d’une amélioration réelle, de l’activité nouvelle des affaires, du mouvement des transactions et du commerce, et d’une sorte de réveil de la confiance publique. Il n’y a qu’une chose à souhaiter et à espérer : c’est la bonne politique qui sait appliquer utilement et convenablement ces ressources croissantes de l’état.
Si toutes ces matières qui touchent au progrès matériel et commercial du pays sont plus que jamais faites, comme nous le disions, pour attirer l’attention des esprits sérieux, nul assurément ne peut s’y consacrer avec plus de fruit et de succès que M. Michel Chevalier. L’habile économiste vient de résumer dans un livre, — Examen du système commercial connu sous le nom de système protecteur, — une des questions les plus graves pour notre avenir industriel et commercial. Il ne s’agit, en effet, de rien moins que de savoir si la France proclamera la liberté du commerce, ouvrira ses ports et ses frontières, ou si elle maintiendra les tarifs qui protégent son industrie. M. Michel Chevalier est très décidé pour les doctrines du libre échange. On ne saurait avoir plus de spirituelle érudition, plus de verve, plus d’éloquence contre le système protecteur. Il y aurait cependant un petit nombre d’observations à faire, et qui sont plutôt de bon sens que de science. D’abord n’est-il point vrai que l’industrie française a fait de grands et sérieux progrès depuis long-temps ? Or c’est bien quelque chose à considérer qu’un régime sous lequel a grandi notre industrie. En outre, l’expérience faite par l’Angleterre a-t-elle produit des résultats assez manifestement bienfaisans pour être décisive, et pour pouvoir servir d’exemple aux peuples qui n’ont point vécu dans les mêmes conditions ? Le libre échange est-il aussi populaire dans la Grande-Bretagne elle-même aujourd’hui qu’il l’était à l’époque où Robert Peel en fit le pivot de sa politique commerciale ? Ce qui ressort de plus pratique et de plus vrai des remarquables pages de M. Michel Chevalier et de bien d’autres travaux consacrés à cette question, c’est qu’il y a réellement à faire une étude soigneuse et attentive de nos tarifs ; il y a des inégalités à effacer, des exagérations à atténuer, des prohibitions à écarter. Si l’ensemble du système commercial d’un pays est une des choses auxquelles il faille toucher avec le plus de circonspection et de réserve, il y a évidemment aussi dans notre temps des nécessités à satisfaire : ce sont celles qui résultent de l’immense mouvement imprimé au monde, du penchant des peuples à se lier par les relations commerciales plus encore que par les relations politiques, de la rapidité et de l’accroissement des communications internationales, de toute cette vie contemporaine, en un mot, qui met naturellement tous les pays en échange permanent d’influences et de produits. Il y a là, il nous semble, un double intérêt à sauvegarder, au point de vue des faits, du développement pratique, plus encore qu’au point de vue d’une science dont les principes ne sont peut-être pas toujours très conformes à la réalité.
La Belgique est-elle remise de ses émotions d’il y a quelques mois ? Elle semble pour le moment infiniment moins préoccupée de créer des camps retranchés, de se défendre contre des attaques dont on n’a guère la pensée, nous le croyons, et dont on a perdu même l’habitude de parler chez nos voisins du nord. L’attention de la Belgique aujourd’hui est tout entière portée sur elle- même, sur ses mouvemens intérieurs. Elle va avoir dans peu de jours des élections provinciales et des élections politiques pour le renouvellement d’une portion du parlement dans quatre provinces : Flandre-Orientale, Liége, Hainaut et Limbourg. Déjà tous les symptômes ordinaires de l’agitation électorale se manifestent. La question est de savoir ce qui en résultera dans la situation des partis et pour le ministère actuel, qui représente le libéralisme au pouvoir. À vrai dire, la durée du cabinet de Bruxelles nous semble un peu problématique. Qu’il ait contre lui tout l’ensemble du parti catholique fortifié, selon toutes les prévisions, par les élections prochaines, cela est assez simple ; mais c’est dans son parti même qu’il commence à ne plus jouir du même crédit qu’autrefois. Quelques hommes importans du libéralisme belge, tels que M. Dolez, député du Hainaut, MM. Rolin et d’Elhougne, représentans de Gand, qui se retirent aujourd’hui de la vie politique, l’ont appuyé jusqu’au dernier moment de leurs votes, mais non sans exprimer dans la familiarité un jugement assez sévère. L’ennui de mettre d’accord leur vote et leur pensée a sans doute motivé leur retraite. Bien d’autres encore viendront probablement grossir la phalange des mécontens. Un des griefs les plus vifs contre le cabinet de Bruxelles, c’est l’impôt sur les successions voté l’an dernier, et qui a contribué singulièrement à dépopulariser le parti libéral en Belgique. Ce qu’on lui reproche, c’est sa ténacité dans les petites choses et son inconsistance dans les grandes, c’est le peu d’habileté et de tact qu’il a montré un moment dans sa politique extérieure, c’est le désordre permanent de la comptabilité des fonds spéciaux du ministère de l’intérieur, toujours en guerre à ce sujet avec la cour des comptés, c’est l’oubli complet dans lequel le gouvernement laisse certaines parties du pays. Joignez à ceci la hauteur blessante du ministre des finances, M. Frère, trop visiblement imbu de son importance, — la capacité peu constatée de M. Van-Hoorebeke, ministre des travaux publics, qui n’a réussi jusqu’ici qu’à mécontenter tout le monde par des œuvres ruineuses et peut-être inutiles. Ce sont là, si l’on veut, des griefs de détails et secondaires ; ils ne sont point les seuls, et ils sont dominés encore par un grief d’un caractère plus sérieux et plus politique : c’est le reproche qu’on fait au cabinet Rogier-Frère de l’étroit esprit de coterie qui l’inspire, de ses tendances à se mettre perpétuellement en guerre avec l’église, de manière à faire de cet antagonisme une politique. Nous ne voulons évidemment rien exagérer ; mais enfin il y avait pour le cabinet belge des vices d’origine qui étaient à corriger, et qui n’ont fait que se développer. Le ministère avait à secouer le joug des associations libérales qui l’avaient porté au pouvoir, et il n’a fait que leur obéir. Il a fait du gouvernement l’instrument des associations de Bruxelles, de Gand et de Liége. C’est là la faiblesse du cabinet de M. Rogier, et c’est probablement ce qui le tuera dans l’état actuel des partis.
Bien des publications révèlent et expliquent ces mouvemens de l’opinion en Belgique. Aucune n’est plus remarquable que celle d’un homme éminent, M. de Decker, sur l’esprit de parti et l’esprit national. M. de Decker est un membre du parti catholique, libéral et modéré. Ce qu’il montre dans sa brochure, où respire un chaleureux patriotisme, c’est l’impossibilité pour l’esprit de parti de rien fonder en Belgique ; ce qu’il poursuit dans le cabinet actuel, c’est l’expression d’un libéralisme exclusif qui jure avec les traditions nationales, et qui est plutôt le fruit d’une imitation étrangère. La véritable origine morale de l’indépendance nouvelle de la Belgique, c’est l’alliance de la liberté et du catholicisme. Cette alliance, maintenue avec soin, a contribué, dans les premières années, à consolider la nationalité belge ; elle lui a fait traverser les plus rudes momens. Le danger est venu avec les partis exclusifs, qui n’ont point tenu compte de cette situation. Nous ne serions pas surpris que les circonstances où se trouve aujourd’hui l’Europe ne contribuassent à ramener la Belgique à des conditions plus justes et plus normales. Le sentiment exprimé par M. de Decker est bien loin, en effet, d’être un sentiment isolé. Le mérite de la brochure de cet homme distingué, c’est de répondre à une disposition très actuelle de l’opinion publique, qui tend manifestement à se prononcer contre le cabinet libéral. Tout annonce que les catholiques gagneront du terrain dans les élections prochaines ; ils n’auront point peut-être la majorité, mais ils l’auraient à coup sûr dans des chambres renouvelées, si on les appelait au pouvoir, — ce que le roi ne fera point, parce qu’il les considère, assure-t-on, comme étant plus sages, plus modérés que les libéraux, et par suite moins dangereux dans l’opposition. Le roi Léopold pourra bien laisser faire pour le moment - en vrai souverain constitutionnel, et l’existence du cabinet actuel restera à la merci d’une coalition possible, pour ne point dire probable, entre les catholiques et les libéraux modérés. Ce semait là, au surplus, une situation qui ne serait point nouvelle. Quel que soit le dénoûment que pourront précipiter ou retarder les élections qui vont avoir lieu en Belgique, ce qu’il y avait à constater, c’est que le cabinet de M. Rogier ne réunit pas autant d’élémens de force et de durée qu’il le croit peut-être. Le traité avec la France sera très probablement une épreuve décisive pour lui, car, s’il n’avait point cette satisfaction à donner à l’industrie linière, il aurait subitement contre lui la coalition du parti catholique et des intérêts lésés. On voit à combien d’écueils peut venir se heurter la fortune du cabinet libéral de Bruxelles.
En Angleterre, le cabinet de lord Derby marchait de victoire en victoire, lorsqu’il est venu se heurter contre un vote inattendu sur une question bien moins importante que le bill de la milice. M. Disraëli, qui est un personnage littéraire, aura eu, dans ces derniers jours, l’occasion de s’assurer de la vérité des boutades de Pascal sur le nez de Cléopâtre. Tout marchait au gré des désirs du ministère tory. Après avoir battu lord John Russell et les whigs, il venait de battre M. Cobden et les libres échangistes sur la question du bill de la milice. Ne pouvant se venger sur le free tracte, ainsi qu’il le reconnaissait lui-même, des défaites de son parti, M. Disraëli se vengeait de ces défaites sur le congrès de la paix. Le terrible M. Loche King, qui l’an dernier avait fait essuyer un échec au cabinet de lord John Russell, avait vu rejeter cette même motion en faveur de la réforme électorale que les communes avaient prise en considération il y a à peu près un an. M. Disraëli, en exposant son projet de budget et en se faisant applaudir de tons les partis, semblait avoir consolidé encore cet accord singulier de la chambre des communes et du ministère, lorsque, sur la question très ordinaire des sièges vacans pour Sudbury et Saint-Albans, M. Gladstone est venu effacer tous ces anciens triomphes et mettre le ministère en demeure de dissoudre les communes. Le vote provoqué par M. Gladstone s’explique peut-être par la supposition que le ministère pourrait avoir la pensée d’ajourner encore les élections au-delà du terme présumé ; la dissolution des communes ne peut qu’être plus prochaine aujourd’hui.
Le bill de la milice a été voté non sans peine, car les radicaux se sont défendus avec beaucoup d’acharnement et de vivacité. Le ministère est redevable encore, en grande partie, de ce résultat à la parole de lord Palmerston, qui, plus hautain que jamais, a parlé avec un grand dédain de l’incompétence des marchands en matière militaire. Il en parlait jadis avec moins de dédain, et il leur reconnaissait, à ce qu’il paraît, une compétence politique, lorsque, il y a deux ans, ces mêmes marchands étaient les seuls à défendre sa diplomatie. Quoi qu’il en soit, les paroles de lord Derby au banquet du lord-maire nous sont un sûr garant que le noble lord n’a pas la moindre intention de se servir du bill de la milice d’une manière hostile à notre égard, et la réponse de notre ambassadeur nous indique assez que la flotte anglaise n’est pas à la veille d’aller croiser dans la Tamise. Lord Derby, qui a demandé le bill de la milice, ne songe pas plus à s’en servir que lord John Russell, qui l’a combattu, et parmi tous les hommes politiques qui ont soit attaqué, soit soutenu ce bill, il n’y a certainement qu’un homme qui songe à en faire usage à un moment donné : cet homme, c’est lord Palmerston.
Si l’Italie a occupé une grande place dans l’attention publique pendant ces dernières années, voilà déjà quelque temps qu’un certain silence et une demi-obscurité ont remplacé ces agitations politiques, au moins pour la plupart des pays qui la composent. C’est à coup sûr une des régions où les révolutions récentes ont eu les plus graves conséquences. De tout ce mouvement dont nous avons été témoins, — explosion de la Lombardie, manifestations populaires, proclamations de constitutions, transformations soudaines du régime absolu en régime libre, — que reste-t-il aujourd’hui ? Le Piémont, on le sait, est le seul pays qui ait conservé une tribune et un gouvernement constitutionnel. Il célébrait récemment encore l’anniversaire de la promulgation du statut, et les libéraux se plaignaient même qu’on ne le célébrât pas assez bruyamment, ce qui serait peut-être un moyen infaillible pour finir par ne pas le célébrer du tout. Le gouvernement royal a été rétabli à Naples dans toute son intégrité, et les incidens politiques sont peu nombreux et peu saillans. Rome continue à être occupée par notre armée, dont la présence ne semble pas près malheureusement de devenir inutile. La Toscane suit le même mouvement de réaction, nom cependant sans qu’il surgisse quelque épisode significatif. Il y a déjà quelques mois que la Toscane est livrée à une crise ministérielle permanente ; il se poursuit, avec des chances diverses, une assez vive lutte d’influences entre M. Baldasseroni, président du conseil, appuyé par la majorité de ses collègues, et le ministre de l’instruction publique, M. Boccella, vers qui penche peut-être en certains momens le grand-duc. Le président du conseil a plusieurs fois déjà donné sa démission, qui n’a jamais été officiellement acceptée ; aujourd’hui c’est M. Boccella qui semble définitivement succomber. Cette lutte, au reste, a un côté fort sérieux : il ne s’agissait de rien moins que de savoir si on supprimerait les lois léopoldines, qui datent d’un siècle déjà, et qui règlent dans un sens libéral tout ce qui concerne les mains-mortes, les fidéi-commis, les immunités ecclésiastiques, et en général les rapports de l’état et de l’église. M. Baldasseroni s’était prononcé pour le maintien de cette législation, et M. Boccella pour la suppression ; le grand-duc hésitait entre ces deux influences, Les lois léopoldines seront aujourd’hui probablement maintenues ; mais M. Baldasseroni a dû concéder une suppression d’un autre genre, celle du statut de 1848, qui n’existait plus, il est vrai, depuis long-temps que de nom, et l’abrogation des dispositions législatives qui avaient achevé à cette époque l’émancipation des Israélites, en leur accordant les mêmes droits civils et politiques qu’aux autres citoyens. C’est entre les deux partis une sorte de transaction dont le statut et les Juifs paient les frais. Telle qu’elle est, si elle s’accomplit, cette mesure, on le voit, ne laisse point encore d’avoir sa gravité ; son plus fâcheux caractère, c’est de porter atteinte à une situation acquise, à des droits consacrés, dont rien ne démontre que les Juifs aient usé d’une manière contraire aux intérêts du pays. Cette mesure peut avoir un assez mauvais résultat à un autre point de vue ; déjà on annonce l’émigration en Piémont de plusieurs familles israélites établies à Florence et jouissant de fortunes considérables. Peut-être encore, au reste, des conseils plus mûris peuvent faire prévaloir d’utiles adoucissemens. Il est aujourd’hui des tolérances que les gouvernemens peuvent et doivent avoir dans leur intérêt même, pour ne point laisser dégénérer des retours salutaires en excès qui ont souvent le malheur de préparer des réactions d’une autre espèce.
En Espagne, il y a plutôt aujourd’hui des symptômes que les élémens réels d’une situation nouvelle. Un de ces symptômes, c’est la démission du ministre de la marine, le général Armero, désigné comme ayant refusé de s’associer aux plans de transformation politique attribués au gouvernement. D’un autre côté, un grand nombre de journaux ont cessé de paraître par suite du récent décret sur la presse. La plupart n’ont pu remplir la condition d’un éditeur responsable payant un chiffre assez élevé d’impositions. Il semble y avoir un moment d’attente à Madrid. Ce qui est à remarquer d’ailleurs, c’est une certaine indifférence dans la masse du pays pour les questions politiques. Les esprits se préoccupent volontiers d’autres intérêts. Le roi vient en ce moment de poser la première pierre du chemin de fer d’Alar à Santander. Destinée à se prolonger jusqu’à Madrid, cette voie nouvelle se reliera à celle qui est aussi en construction aujourd’hui, et qui se dirige vers la Méditerranée par Almansa. Les projets de ce genre sont nombreux au-delà des Pyrénées, et la réalisation de ces grands travaux publics pourrait singulièrement contribuer à la consolidation politique du pays.
Que dirons-nous du peuple le plus voisin de l’Espagne et qui lui tient par tant de liens, — du Portugal ? Ceux qui visitent ce pauvre pays en font vraiment les plus navrantes peintures. Le Portugal continue à jouir des douceurs de l’autocratie soldatesque de Saldanha. Bon militaire d’autrefois et triste politique d’aujourd’hui, le vieux maréchal portugais semble perfectionner l’art du dégouvernement absolu, ou de l’anarchie, si l’on veut plus simplement. Totalement dépourvu de caractère, Saldanha autorise le mal, laisse dilapider les finances de l’état ; chacun met la main quand il peut dans les caisses publiques, à mesure qu’il y rentre quelque argent, de telle sorte que le vide est à peu près l’état habituel du trésor. Excepté l’armée, aucun service n’est payé ; les employés meurent de faim, ou il faut bien qu’ils se paient eux-mêmes. La reine elle-même n’est guère mieux traitée et n’a pas le plus souvent de quoi payer ses domestiques. La reine ! avons-nous dit ; mais y a-t-il encore une reine en Portugal ? Est-ce qu’il y a quelques mois, dans les spectacles mêmes où elle se trouvait, on n’attendait pas Saldanha pour lever la toile, et tous les applaudissemens de la foule n’étaient-ils point pour ce soldat sénile ? Tout récemment encore, le vieux maréchal ne choisissait-il pas, pour faire entrer solennellement dona Maria à Oporto, l’anniversaire du jour où il s’était insurgé contre elle et contre son gouvernement ? Assurément c’est un des plus tristes spectacles que celui d’une royauté ainsi humiliée par une espèce de tête grise sans cervelle. N’y a-t-il pas de quoi appeler l’attention des autres gouvernemens, et de l’Espagne surtout ?
On commence à s’inquiéter beaucoup aux États-Unis de la prochaine élection présidentielle, le résultat possible est encore fort obscur ; toutefois il est déjà facile d’apercevoir, d’après les votes des différens états pour le choix des délégués, dans quel sens la majorité se prononcera. Il y a quelques mois à peine, les whigs semblaient délaissés et sans soutien ; ils ont repris l’avantage, et le candidat whig qui paraissait avoir le moins de chances, M. Millard Fillmore, l’emporte jusqu’à présent. L’opinion publique se prononce en sa faveur, surtout dans les états du sud, où les whigs ont écarté toute autre candidature pour adopter celle-là à l’unanimité. Les whigs de la Virginie, de la Louisiane, du Texas, se sont prononcés pour M. Fillmore ; dans la Georgie, le parti unioniste, si puissant dans cet état, et qui, l’an passé, par son attitude et son ferme attachement à l’union américaine, a sauvé la république d’une crise imminente, appuie également cette candidature. Les whigs du sud soutiennent M. Fillmore, parce qu’ils voient surtout en lui le triomphe de la politique unioniste et des mesures du compromis. C’est par la raison contraire que les whigs du nord et surtout les whigs de New-York et de la Pensylvanie soutiennent la candidature du général Scott, qui, dit-on, est hostile au compromis et touche de près aux free soilers. Or les abolitionistes et les free soilers forment la majorité des whigs de New-York, du Massachusetts et de la Pensylvanie, les trois états les plus considérables de l’Union ; le parti si nombreux de M. Seward à New-York a fait adopter la candidature du général Scott, et les whigs du Massachusetts, très attachés cependant à M. Webster, ont déclaré qu’ils se rallieraient à la candidature adoptée par la Pensylvanie, dont le choix définitif se fixera sans aucun doute sur le général Scott. Toutefois l’appui des grands états du nord serait insuffisant pour assurer l’avantage au général Scott sur M. Fillmore, si certains états de l’ouest et même du sud ne lui venaient en aide ; mais, dans tous les états où les Allemands se trouvent en grand nombre, la majorité a acquise au général Scott. C’est un fait digne de remarque, que les votes émigrés allemands, qui sont généralement acquis au parti démocratique, se portent sur le candidat de n’importe quel parti aussitôt que ce candidat est un militaire ; ils ont contribué notamment à l’élection du général Taylor, et avant lui du général Harrison. Ils apportent ainsi aux États-Unis leur double esprit, leur esprit anarchique et leur esprit militaire. Si le général Scott sortait de l’urne électorale, on pourrait considérer cette élection comme hostile au compromis et dangereuse pour la cause de l’union, bien que l’honorable général se soit défendu de vouloir porter atteinte à ces mesures, qui ont terminé les différends relatifs à l’esclavage, et ait rappelé le discours prononcé par lui à New-York en 1850 en faveur du compromis. Le plus abandonné des candidats whigs est précisément le plus illustre d’entre eux, M. Daniel Webster, qui, jusqu’à présent, est appuyé par les whigs de la Californie et peut-être aussi par les whigs du New-Jersey, que tout récemment encore, dans une de ses tournées, il transportait d’enthousiasme.
Les choses sont moins avancées du côté des démocrates : les divers états du sud se sont occupés d’envoyer des délégués à la convention démocratique de Baltimore, et se sont bornés généralement à recommander le candidat dont l’élection pourrait le mieux favoriser les intérêts de leur parti. Les candidats démocrates sont nombreux, chaque état présente son candidat, qu’il prétend faire triompher, et cela même pourrait bien être la cause de la défaite du parti démocratique. Le général Cass, le général Butler, M. Buchanan, le général Houston, M. Douglas, ont été mis en avant tour à tour ; mais jusqu’à présent les noms qui réunissent le plus grand nombre de suffrages sont ceux du général Cass et de M. Douglas. Il importe peu, après tout, que le futur président soit whig ou démocrate, pourvu qu’il ne soit ni free soiler exagéré ni démagogue (barnburner) extravagant ; il importe peu que M. Cass soit préféré à M. Fillmore : l’un et l’autre sont favorables à la cause de l’union et aux mesures du compromis ; mais il importe beaucoup qu’un abolitioniste n’ait pas l’avantage sur M. Fillmore, ou un partisan aveugle de l’esclavage, de l’annexion à outrance sur M. Cass. Or, les abolitionistes ne connaissent plus de bornes et redoublent de violence. M. Seward et ses amis poussent le général Scott à ne faire aucune concession aux whigs modérés. Le danger a été senti à Washington. Les whigs qui représentent leur parti au congrès ont tenu une assemblée pour délibérer sur les mesures à prendre et s’entendre sur la ligne de conduite qu’ils auraient à tenir. Les whigs du sud se sont montrés modérés, mais très énergiques ; ils ont déclaré, qu’ils ne donneraient en aucune manière leurs voix au candidat qui ne promettrait pas formellement de maintenir les mesures du compromis. Il y a donc lieu d’espérer que le prochain président, quel que soit le parti triomphant, sera avant tout un candidat national, que le maintien de la tranquillité intérieure sera le mot d’ordre des masses, et que les sectes, les partis exclusifs seront abandonnés à leur impuissance et à leurs préjugés.
Tel est le grand intérêt du moment. Les séances du congrès se traînent toujours languissamment ; un bill relatif aux pensions payées aux Indiens, des interpellations sans résultat sur l’expédition du Japon, des discussions désormais sans grand intérêt sur l’esclavage et la politique d’intervention, voilà le bilan des travaux du congrès pendant ces dernières semaines. Les mesures proposées par MM. Seward et Hale, les deux membres les plus factieux à coup sûr du sénat, pour l’abolition immédiate de l’esclavage, ont été écartées ; Dieu fasse qu’elles ne se représentent plus pour l’honneur et le repos du congrès ! Quant à la politique d’intervention, vivement défendue par M. Soulé, sénateur de la Louisiane et Français d’origine, dans un discours habile, où il s’efforçait de prouver que la politique de non-intervention n’avait jamais été dans l’esprit de Washington une doctrine absolue, elle a été attaquée avec force par M. Mason, de la Virginie, qui a très bien établi que la politique de neutralité était et devait être, comme au temps de Washington, la politique des États-Unis, ainsi que le démontrent les récentes négociations relatives au percement de l’isthme de Panama, dont la neutralité est la base et la garantie. Enfin un sénateur du Tennessée, M. Bell, dans une allocution très chaleureuse, a mis le doigt sur le danger réel de cette question en signalant le républicanisme européen comme hostile au républicanisme américain. « Sans doute, a-t-il dit, nous devons nous défier du despotisme et nous tenir en garde contre lui, mais il faut qu’on sache aussi que les doctrines de ces républicains qui ont perdu la liberté en Europe ne sont pas moins funestes pour nous que le despotisme, et que leur esprit est contraire à nos institutions. »
Si le congrès s’occupe lentement des affaires du pays, l’activité individuelle, en revanche, marche toujours. Tout récemment, M. Seward présentait une pétition demandant au congrès l’établissement d’une ligne de steamers entre Brooklyn, dans l’état de New-York, et Gluckstadt, sur l’Elbe, près de Hambourg. L’idée d’élever à New-York un crystal palace, à l’imitation du palais de Londres, s’est emparée de la tête des Yankees, et déjà les souscriptions commencent à arriver. La fièvre des chemins de fer ne se ralentit pas, et il est question d’unir la Caroline du sud à la Georgie par de nouvelles lignes de fer. De pareils projets sont mis en avant dans presque tous les états de l’Union, votés par les législatures et accomplis en un clin d’œil. Au milieu des effervescences politiques et des menées des partis, le progrès matériel ne s’arrête pas un instant.
CH. DE MAZADE.