CLEOPATRE, ERAS, CHARMIUM.
CLEOPATRE.
ERAS.
CLEOPATRE.
CHARMIUM.
CLEOPATRE.
ERAS.
CLEOPATRE.
CHARMIUM.
CLEOPATRE.
ERAS.
CLEOPATRE.
CHARMIUM.
CLEOPATRE.
ERAS.
CLEOPATRE.
CHARMIUM.
CLEOPATRE.
ERAS.
CLEOPATRE.
CHARMIUM.
ERAS.
CLEOPATRE.
CHARMIUM.
CLEOPATRE.
ERAS.
CLEOPATRE.
CHARMIUM.
CLEOPATRE.
ERAS.
CLEOPATRE.
CHARMIUM.
ERAS.
CLEOPATRE.
CHARMIUM.
CLEOPATRE.
CHARMIUM.
CLEOPATRE.
CHARMIUM.
CLEOPATRE.
ERAS.
CLEOPATRE.
ERAS.
CLEOPATRE.
CHŒUR DE FEMMES ALEXANDRINES.
- OCTAVIEN, AGRIPPE, PROCULEE.
-
-
- OCTAVIEN
- En la rondeur du Ciel environnee
- A nul, je croy, telle faveur donnee
- Des Dieux fauteurs ne peut estre qu'à moy : (385)
- Car outre encor que je suis maistre et Roy
- De tant de biens, qu'il semble qu'en la terre
- Le Ciel qui tout sous son empire enserre
- M'ait tout exprés de sa voûte transmis
- Pour estre ici son general commis, (390)
- Oustre l'espoir de l'arriere memoire
- Qui aux neveux rechantera ma gloire,
- D'avoir Antoine, Antoine, dis-je, horreur
- De tout ce monde, accablé la fureur,
- Outre l'honneur que ma Romme m'appreste (395)
- Pour le guerdon de l'heureuse conqueste,
- Il me semble ja que le Ciel vienne tendre
- Ses bras courbez pour en soy me reprendre,
- Et que la boule entre ses ronds enclose
- Pour un Cesar ne soit que peu de chose ; (400)
- Or' je desire, or' je desire mieux,
- C'est de me joindre au sainct nombre des Dieux.
- Jamais la terre en tout advantureuse
- N'a sa personne entierement heureuse :
- Mais le malheur par l'heur est acquité, (405)
- Et l'heur se paye par l'infelicité.
-
- AGRIPPE.
- Mais de quel lieu ces mots ?
- OCTAVIEN.
Qui eust peu croire
Qu'apres l'honneur d'une telle victoire,
Le dueil, le pleur, le souci, la complainte, (410)
Mesme à Cesar eust donné telle atteinte ?
Mais je me voy souvent en lieu secret
Pour Marc Antoine estre en plainte et regret,
Qui aux honneurs receus en notre terre
Et compagnon m'avoit esté en guerre, (415)
Mon allié, mon beaufrere, mon sang,
Et qui tenoit ici le mesme rang
Avec Cesar. Nonobstant par rancune
De la muable et traistresse fortune,
On veit son corps en sa playe moüillé (420)
Avoir ce lieu piteusement soüillé,
Ha ! cher ami !
- PROCULEE.
L'orgueil et la bravade
Ont fait Antoine ainsi qu'un Ancelade,
Qui, se voulant encore prendre aux Dieux,
D'un trait horrible et non lancé des Cieux, (425)
Mais de ta main à la vengeance adextre,
Sentit combien peut d'un grand Dieu la dextre.
Que plaignez-vous, si l'orgueil justement
A l'orgueilleux donne son payement ?
-
- AGRIPPE.
L'orgueil est tel, qui d'un malheur guerdonne
La malheureuse et superbe personne.
Mesmes ainsi que d'un onde le branle,
Lors que le Nord dedans la mer l'ébranle,
Ne cesse point de courir et glisser,
Virevolter, rouler, et se dresser,
Tant qu'à la fin dépiteux il arrive,
Bruyant sa mort, à l'ecumeuse rive :
Ainsi ceux la, que l'orgueil trompe ici,
Ne cessent point de se dresser ainsi,
Courir, tourner, tant qu'ils soyent agitez
Contre les bords de leur felicitez.
C'estoit assez que l'orgueil pour Antoine
Precipiter avec sa pauvre Roine,
Si les amours lascifs et les delices
N'eussent aidé à rouër leurs supplices,
Tant qu'on ne sçait comment ces dereiglez
D'un noir bandeau ses sont tant aveuglez
Qu'ils n'ont sçeu voir et cent et cent augures,
Prognostiqueurs de miseres futures.
Ne veit on par Pisaure l'ancienne
Prognostiquer la perte Antonienne,
Qui des soldats Antoniens armee
Fust engloutie et dans terre abysmee ?
Ne veit on pas dedans Albe une image
Suer long temps ? Ne veit on pas l'orage
Qui de Patras la ville environnoit,
Alors qu'Antoine en Patras sejournoit,
Alors que le feu qui par l'air s'eclata
Heraclion en pieces escarta ?
Ne veit on pas, alors que dans Athenes
En un theatre on luy monstroit les peines?
Ou pour neant les serpens-piés se mirent,
Quand aux rochers les rochers il joignirent,
Du Dieu Bacchus l'image en bas poussee
Des vents qui l'ont comm' à l'envi cassee,
Veu que Bacchus un conducteur estoit,
Pour qui Antoine un mesme nom portoit ?
Ne veit on pas d'une flame fatale
Rompre l'image et d'Eumene et d'Atale,
A Marc Antoine en ce lieu dediees ?
Puis maintes voix fatalement criees,
Tant de gesiers, et tant d'autres merveilles,
Tant de corbeaux, et senestres corneilles?
Tant de sommets rompus et mis en poudre,
Que monstroyent ils que ta future foudre?
Qui ce rocher devoit ainsi combattre ?
Qu'admonnestoit la nef de Cleopatre,
Et qui d'Antoine avoit le nom par elle,
Où l'hirondelle exila l'hirondelle,
Et toutesfois, en sillant leur lumiere,
N'y voyoyent point ce qui suivoit derriere ?
Vante toi donc, les ayant pourchassez
Comme vengeur des grands Dieux offensez ;
Esjouy toy en leur sang et te baigne,
De leurs enfans fais rougir la campagne,
Racle leur nom, efface leur memoire ;
Poursuy, poursuy jusqu'au bout ta victoire.
OCTAVIEN.
Ne veux je donc ma victoire poursuivre,
Et mon trophee au monde faire vivre ?
Plustost, plustost le fleuve impetueux
Ne se rengorge au grand sein fluctueux !
C'est le souci qui avecq la complainte,
Que je faisais de l'autre vie esteinte,
Me ronge aussi ; mais plus gand tesmoignage
De mes honneurs s'obstinans contre l'aage,
Ne s'est point veu, sinon que ceste Dame,
Qui consuma Marc Antoine en sa flame,
Fut dans ma ville en triomphe menee.
PROCULEE.
Mais pourroit-elle à Romme estre traisnee,
Veu qu'elle n'a sans fin autre desir
Que par sa mort sa liberté choisir ?
Sçavez-vous pas, lors que nous echellasme
Et que par ruse en sa court nous allasmes?
Que tout soudain qu'en la court on me veit,
En s'écriant une des femmes dit :
"O pauvre Roine ! es-tu donc prise vive ?
Vis tu encor pour trespasser captive ?"
Et qu'elle ainsi, sous telle voix ravie,
Vouloit trancher le fil de sa vie,
Du cimeterre à son costé pendu,
Si saisissant je n'eusse deffendu
Son estomach ja desja menassé
Du bras meurdrier à l'encontre haussé ?
Sçavez-vous pas que depuis ce jour mesme
Elle est tombee en maladie extreme,
Et qu'elle a feint de ne pouvoir manger,
Pour par la faim à la fin se renger ?
Pensez-vous pas qu'outre telle finesse
Elle ne trouve à la mort quelque addresse ?
AGRIPPE.
Il vaudroit mieux dessus elle veiller,
Sonder, courir, espier, travailler,
Que du berger la veue gardienne
Ne s'arrestoit sus son Inachienne.
Que nous nuira, si nous la confortons,
Si doucement sa foiblesse portons ?
Par tels moyens s'envolera l'envie
De faire change à sa mort de sa vie :
Ainsi sa vie heureusement traitee
Ne pourra voir sa quenouille arrestee :
Ainsi, ainsi jusqu'à Romme elle ira ;
Ainsi, ainsi ton souci finira.
Et quand aux plains, veux tu plaindre celuy
Qui de tout temps te brassa tout ennuy,
Qui n'estoit né, sans ta dextre divine,
Que pour la tienne et la nostre ruine ?
Te souvient il que, pour dresser ta guerre,
Tu fus hay de toute nostre terre,
Qui se piquoit mutinant contre toy
Et refusoit se courber sous ta loy,
Lors que tu prins pour guerroyer Antoine
Des hommes francs le quart du patrimoine,
Des serviteurs la huictiesme partie
De leur vaillant, tant que ja divertie
Presque s'estoit l'Italie troublee ?
Mais quelle estoit sa peine redoublee,
Dont il taschoit embrasser les Rommains,
Pour ce Lepide exilé par tes mains ?
Te souvient-il de ceste horrible armee
Que contre nous il avait animee ?
Tant de Rois donc qui voulurent le suivre,
Y venoyent ils pour nous y faire vivre ?
Pensoyent-ils bien nous foudryez exprés,
Pour deplorer nostre ruine aprés ?
Le Roy Bocchus, le Roy Cilicien,
Archelaus, Roy Capadocien,
Et Philadelphe et Adalle de Thrace,
Et Mithridate usoyent ils de menace
Moindre sus nous, que de porter en joye
Nostre despoüille et leur guerriere proye,
Pour à leurs Dieux joyeusement les pendre
Et maint et maint sacrifice leur rendre ?
Voila les pleurs que doit un adversaire
Apres la mort de son ennemy faire.
OCTAVIEN.
O gent Agrippe, ou pour te nommer mieux,
Fidelle Achate, estoit donc de mes yeux
Digne le pleur ? Celuy dont s'effemine
Qui ja du tout l'effeminé ruine ?
Non, non, les plains cederont aux rigueurs,
Baignons en sang les armes et les coeurs,
Et souhaitons à l'ennemi cent vies,
Qui luy seroient plus durement ravies ;
Quant à la Roine, appaiser la faudra
Si doucement que sa main se tiendra
De forbannir l'ame seditieuse
Outre les eaux de la rive oublieuse.
Je vois desor en cela m'efforcer,
Et son desir de mort effacer :
Souvent l'effort est forcé par la ruse.
Pendant, Agrippe, aux affaires t'amuse,
Et toy, loyal messager Proculee,
Sonde partout ce que la fame aislee
Fait s'acouster dedans Alexandrie
Qu'elle circuit, et tantost bruit et crie,
Tantost plus bas marmote son murmure,
N'estant jamais loin de telle aventure.
PROCULEE.
Si bien par tout mon devoir se fera
Que mon Cesar de moy se vantera.
O ! S'il me faut ores un peu dresser
L'esprit plus haut et seul en moy penser,
Cent et cent fois miserable est celuy
Qui en ce monde a mis aucun appuy :
Et tant s'en faut qu'il ne fasche de vivre
A ceux qu'on voit par fortune poursuivre,
Que moy, qui suis du sort assez contant,
Je suis fasché de me voir vivre tant.
Où es tu, Mort, si la prosperité
N'est sous les cieux qu'une infelicité ?
Voyons les grands, et ceux qui de leur teste
Semblent desja deffier la tempeste :
Quel heur ont ils pour une fresle gloire ?
Mille serpens rongears en leur memoire,
Mille soucis meslez d'effroyement,
Sans fin desir, jamais contentement :
Dés que le Ciel son foudre pirouëtte,
Il semble ja que sur eux il se jette :
Dés lors que Mars pres de leur terre tonne,
Il semble ja leur ravir la couronne ;
Dés que l peste en leur regne tracasse,
Il semble ja que leur chef on menasse ;
Bref, à la mort ils ne peuvent penser,
Sans souspirer, blesmir, et s'offenser,
Voyant qu'il faut par mort quitter leur gloire,
Et bien souvent enterrer la memoire,
Où celuy-la, qui solitairement
En peu de biens cherche contentement,
Ne pallit pas si la fatale Parque
Le fait penser à la derniere barque,
Ne pallit pas, non, si le Ciel et l'onde
Se rebrouilloyent au vieil Chaos du monde.
Telle est, telle est la mediocrité
Où gist le but de la felicité :
Mais qui me fait en ces discours me plaire,
Quand il convient exploiter mon affaire ?
Trop tost, trop tost se fera mon message,
Et toujours tard un homme se fait sage.
LE CHŒUR.
Strophe.
De la terre humble et basse,
Esclave de ces cieux,
Le peu puissant espace
N'a rien plus vicieux
Que l'orgueil, qu'on voit estre
Hay du Ciel, son maistre.
Antistrophe.
Orgueil, qui met en poudre
Le rocher trop hautain,
Orgueil pour qui le foudre
Arma des Dieux la main,
Et qui vient pour salaire
Luymesme se deffaire.
Strophe.
A qui ne sont cogneuës
Les races du Soleil,
Qui affrontoyent aux nuës
Un superbe appareil,
Et montagnes portees
L'une sus l'autre entees ?
Antistrophe.
La tombante tempeste,
Adversaire à l'orgueil,
Escarbouilla leur teste,
Qui tropuva son recueil
Apres la mort amere
Au ventre de sa mere.
Strophe.
Qui ne cognoist le sage
Qui trop audacieux,
Pilla du feu l'usage
Au chariot des ieux,
Cherchant par arrogance
Sa propre repentance ?
Antistrophe.
Qu'on le voise voir ore
Sur le mont Scythien,
Où son vautour devore
Son gesier ancien ;
Que sa poitrine on voye
Estre eternelle proye.
Strophe.
Qui ne cognoist Icare,
Le nommeur d'une mer,
Et du Dieu de Pathare
L'enfant, qui enflammer
Vint sous son char le monde,
Tant qu'il tombast en l'onde ?
Antistrophe.
De ceux là les ruines
Tesmoignent la fureur
Des sainctes mains divines,
Qui doivent faire horreur
A l'orgueil, digne d'estre
Puni de telle dextre.
Strophe.
A t'on pas veu la vague
Au giron fluctueux,
Alors qu'Aquilon vague
Se fait tempestueux,
Presque dresser ses crestes
Jusqu'au lieu des tempestes ?
Antistrophe.
Qu'on voye de l'audace
Phebus se courroussant,
Esclarcissant la trace
Qui sont char va froissant,
Dessous ses fleches blondes
Presque abysmer les ondes.
Strophe.
A t'on pas veu d'un arbre
Le couppeau chevelu,
Ou la maison de marbre
Qui semble avoir voulu
Dépriser trop hautaine
L'autre maison prochaine.
Antistrophe.
Qu'on voye un feu celeste
Ceste cime arrachant,
Et par mine moleste
Le palais tresbuchant,
La plante au chef punie,
L'autre au pied demunie
Strophe.
Mais Dieux (ô Dieux) qu'il vienne
Voir la plainte et le dueil
De ceste Roine mienne,
Rabaissant son orgueil,
Roine, qui pour son vice
Reçoit plus grand supplice.
Antistrophe.
Il verra la Deesse
A genoux se jetter,
Et l'esclave Maistresse,
Las, son mal regretter !
Sa voix à demi morte
Requiert qu'on la supporte.
Strophe.
Elle, qui orgueilleuse
Le nom d'Isis portoit,
Qui de blancheur pompeuse
Richement se vestoit,
Comme Isis l'ancienne,
Deesse Egyptienne,
Antistrophe.
Ore presque en chemise
Qu'elle va dechirant,
Pleurant aux pieds s'est mise
De son Cesar, tirant
De l'estomach debile
Sa requeste inutile.
Strophe.
Quel coeur, quelle pensee,
Quelle rigueur pourroit
N'estre point offensee,
Quand ainsi lon verroit
Le retour miserable
De la chance muable ?
Antistrophe.
Cesar, en quelle sorte,
La voyant sans vertu,
La voyant demi-morte,
Maintenant soutiens-tu
Las assauts, que te donne
La pitié, qui t'estonne ?
Strophe.
Tu vois qu'une grand'Roine,
Celle là qui guidoit
Ton compagnon Antoine,
Et par tout commandoit,
Heureuse se vient dire,
Si tu voulois l'occire.
Antistrophe.
Las, helas ! Cleopatre ,
Las, helas ! quel malheur
Vient tes plaisirs abbattre,
Les changeant en douleur ?
Las, las, helas, (ô Dame),
Peux tu souffrir ton ame ?
Strophe.
Pourquoy, pourquoy, fortune,
O fortune aux yeux clos,
Es tu tant importune ?
Pourquoy n'a point repos
Du temps le vol estrange,
Qui ses faits brouille et change.
Antistrophe.
Qui en volant sacage
Les chasteaux sourcilleux,
Qui les princes outrage,
Qui les plus orgueilleux,
Roüant sa faulx superbe,
Fauche ainsi comme l'herbe ?
Strophe.
A nul il ne pardonne,
Il se fait et deffait,
Luy mesmes il s'estonne,
Il se flatte en son fait,
Puis il blasme sa peine,
Et contre elle forcene.
Antistrophe.
Vertu seule à l'encontre
Fait l'acier reboucher ;
Outre telle rencontre
Le temps peult tout faucher ;
L'orgueil qui nous amorce
Donne à sa faulx sa force.
ACTE III.
OCTAVIEN, CLEOPATRE, LE CHŒUR , SELEUQUE.
OCTAVIEN.
Voulez-vous donc votre fait excuser ?
Mais dequoy sert à ces mots s'amuser ?
N'est-il pas clair que vous tachiez de faire
Par tous moyens Cesar vostre adversaire,
Et que vous seule attirant vostre ami,
Me l'avez fait capital ennemi,
Brassant sans fin une horrible tempeste,
Dont vous pensiez écerveler ma teste ?
Qu'en dites-vous ?
CLEOPATRE.
O quels piteux alarmes !
Las, que dirois-je ! hé, ja pour moy mes larmes
Parlent assez, qui non pas la justice,
Mais de pitié cherchent le benefice.
Pourtant, Cesar, s'il est à moy possible
De tirer hors d'une ame tant passible
Ceste voix rauque à mes souspirs meslee,
Escoute encor l'esclave desolee,
Las ! qui ne met tant d'espoir aux paroles
Qu'en ta pitié, dont ja tu me consoles.
Songe, Cesar, combien peult la puissance
D'un traistre amour, mesme en sa jouyssance,
Il pense encor que mon foible courage
N'eust pas souffert sans l'amoureuse rage,
Entre vous deux ces batailles tonantes,
Dessus mon chef à la fin retournantes.
Mais mon amour me forçoit de permettre
Ces fiers debats, et toute aide promettre,
Veu qu'il fallait rompre paix et combattre,
Ou separer Antoine et Cleopatre.
Separer, las ! ce mot me fait faillir,
Ce mot le fait par la Parque assaillir.
A a ! a a ! Cesar, a a !
OCTAVIEN.
Si je n'estois ore
Assez bening, vous pourriez feindre encore
Plus de douleurs, pour plus bening me rendre :
Mais quoyu, ne veux-je à mon merci vous prendre ?
CLEOPATRE.
Feindre, helas, ô !
OCTAVIEN.
Ou tellement se plaindre
N'est que mourir, ou bien ce n'est que feindre.
LE CHŒUR.
La douleur
Qu'un malheur
Nous rassemble,
Tel ennuy
A celuy
Pas ne semble,
Qui exempt
Ne la sent ;
Mais la plainte
Mieux bondit,
Quand on dit
Que c'est feinte.
CLEOPATRE.
Si la douleur en ce coeur prisonniere
Ne surmontoit ceste plainte derniere,
Tu n'aurois pas ta pauvre esclave ainsi :
Mais je ne peux égaler au souci,
Qui petillant m'écorche le dedans,
Mes pleurs, mes plaints et mes soupirs ardens.
T'esbahis tu, si ce mot separer
A fait mes forces se retirer ?
Separer (Dieux !), separer je l'ay veu,
Et si je n'ay point à ces debats pourveu
Mieux il te fust (ô captive ravie)
Te separer mesme durant sa vie !
J'eusse la guerre et sa mort empeschee
Et à mon heur quelque atteinte laschee,
Veu que j'eusse eu le moyen et l'espace
D'esperer voir secrettement sa face :
Mais, mais cent fois, cent, cent fois malheureuse,
J'ay ja souffert ceste guerre odieuse :
J'ay, j'ay perdu par ceste estrange guerre,
J'ay perdu tout, et mes biens et ma terre :
Et si ay veu ma vie et mon support,
Mon heur, mon tout, se donner à la mort,
Que tout sanglant, ja tout froid et tout blesme,
Je rechauffois des larmes de moymesme,
Me separant des moymesme à demi
Voyant par mort separer mon ami.
Ha, Dieux ! grands Dieux ! Ha, grands Dieux !
OCTAVIEN.
Qu'est-ce ci ?
Quoy ? la constance estre hors de souci ?
CLEOPATRE.
Constante suis ; separer je me sens,
Mais séparer on ne me peult long temps :
La palle mort m'en fera la raison,
Bien tost Pluton m'ouvrira sa maison,
Où mesme encor l'éguillon, qui me touche,
Feroit rejoindre et ma bouche et sa bouche.
S'on me tuoit, le dueil qui creveroit
Parmi le coup plus de bien me feroit,
Que je n'auroit de mal à voir sortir
Mon sang pourpré et mon ame partir.
Mais vous m'ostez l'occasion de mort,
Et pour mourir me deffaut mon effort,
Qui s'allentit d'heure en heure dans moy,
Tant qu'il faudra vivre maugré l'esmoy ;
Vivre il me faut, ne crains que je me tue :
Pour me tuer trop peu je m'esvertue.
Mais puis qu'il faut que j'allonge ma vie,
Et que de vivre en moy revient l'envie,
Au moins, Cesar, voy la pauvre foiblette,
Qui à tes pieds et de rechef se jette ;
Au moins, Cesar, des gouttes de mes yeux
Amolli toy, pour me pardonner mieux :
De ceste humeur la pierre on cave bien,
Et sus ton coeur ne pourront elles rien ?
Ne t'ont donc peu les lettre esmouvoir
Qu'à tes deux yeux j'avois tantost fait voir,
Lettres je dy de ton pere receues,
Certain tesmoin de nos amours conceuës ?
N'ay-je donc peu destourner ton courage,
Te descouvrant et maint et maint image
De ce tien pere, à celle-la loyal,
Qui de son fils recevra tout son mal ?
Celuy souvent trop tost borne sa gloire,
Qui jusqu'au bout se vange en sa victoire.
Prens donc pitié ; tes glaives triomphans
D'Antoine et moy pardonnent aux enfans.
Pourrois-tu voir les horreurs maternelles,
S'on meurdrissoit ceux que ces deux mammelles,
Qu'ores tu vois maigres et déchirees
Et qui seroient de cent coups empirees,
Ont allaicté ? Oserois-tu mesmement
Des deux costez le dur gemissement ?
Non, non Cesar, contente toy du pere,
Laisse durer les enfans et la mere
En ce malheur, où les Dieux nous ont mis,
Mais fusmes nous jamais tes ennemis
Tant acharnez que n'eussions pardonné,
Si le trophee à nous se fust donné ?
Quant est de moy, en mes fautes commises,
Antoine estoit chef de mes entreprises,
Las, qui venoit à tel malheur m'induire ;
Eussé-je peu mon Antoine esconduire ?
OCTAVIEN.
Tel bien souvent son fait pense amender,
Qu'on voit d'un gouffre en un gouffre guider :
Vous excusant, bien que vostre advantage,
Vous y mettiez, vous nuisez davantage,
En me rendant par l'excuse irrité,
Qui ne suis point qu'ami de verité.
Et si convient qu'en ce lieu je m'amuse
A repousser ceste inutile excuse ;
Pourriez-vous bien de ce vous garentir
Qui fit ma soeur hors d'Athenes sortir,
Lors que, craignant qu'Antoine, son espoux,
Plus se donnast à sa femme qu'à vous,
Vous le paissiez de ruse et de finesses,
De mille et mille et dix mille caresses ?
Tantost au lict exprés emmaigrissiez,
Tantost par feinte exprés vous pallissiez?
Tantost vostre oeil vostre face baignoit,
Dés qu'un ject d'arc de luy vous esloignoit,
Entretenant la feinte et sorcelage,
Ou par coustume, ou par quelque breuvage ;
Mesme attiltrant vos mais et flatteurs
Pour du venin d'Antoine estre fauteurs,
Qui l'abusoiyent sous les plaintes frivoles,
Faisant ceder son proffit aux paroles.
Quoy ? disoient-ils, estes vous l'homicide
D'un pauvre esprit, qui vous prend pour sa guide ?
Faut-il qu'en vous la Noblesse s'offense,
Dont la rigueur à celle la ne pense,
Qui fait de vous le but de ses pensees ?
O ! que son mal envers vous addressees !
Octavienne a le nom de l'espouse,
Et ceste ci, dont la flame jalouse
Empesche assez la viste renommee,
Sera l'amie en son pays nommee,
Ceste divine, à qui rendent hommage
Tant de pays joints à son heritage.
Tant peurent donc vos mines et addresses,
Et de ceux la les plaintes flatteresses,
Qu'Octavienne, et sa femme et ma soeur,
Fut dechassee, et dechassa votre heur.
Vous taisez-vous, avez-vous plus desir,
Pour m'appaiser, d'autre excuse choisir ?
Que diriez-vous du tort fait aux Rommains,
Qui s'enfuyoient secrettement des mains
De vostre Antoine, alors que vostre rage
Leur redoubloit l'outrage sus l'outrage ?
Que diriez-vous de ce beau testament,
Qu'Antoine avoit remis secrettement
Dedans les mains des pucelles Vestales ?
Ces maux estoyent les conduites fatales
De vos malheurs : et ore peu rusee,
Vous voudriez bien encore estre excusee.
Contentez-vous, Cleopatre, et pensez
Que c'est assez de pardon, et assez
D'entretenir le fuseau de vos vies,
Qui ne seront à vos enfans ravies.
CLEOPATRE.
Ore, Cesar, chetive je m'accuse,
En m'excusant de ma premiere excuse,
Recognoissant que ta seule pitié
Peut donner bride à ton inimitié,
Qui ja pour moi tellement se commande.
Que ne veux-tu de moy faire offrande
Aux Dieux ombreux, ny des enfans aussi
Que j'ai tourné en ces entrailles ci.
De ce peu donc mon pouvoir est resté
Je rens, je rens grace à ta majesté,
Et pour donner à Cesar tesmoignage,
Que je suis sienne et le suis de courage,
Je veux, Cesar, te deceler tout l'or,
L'argent, les biens, que je tiens en thresor.
LE CHŒUR.
Quand la servitude,
Le col enschesnant,
Dessous le joug rude
Va l'homme gesnant,
Sans que l'on menasse
D'un sourcil plié,
Sans qu'effort on face
Au pauvre lié,
Assez il confesse,
Assez se contraint,
Assez il se presse,
Par la crainte estraint.
Telle est la nature
Des serfs déconfits ;
Tant de mal n'endure
De Japet le fils.
OCTAVIEN.
L'ample thresor, l'ancienne richesse
Que vous nommez, tesmoigne la hautesse
De vostre race ; et n'estoit le bon heur
D'estre du tout en la terre le seigneur,
Je me plaindrois qu'il faudra que soudain
Ces biens royaux changent ainsi de main.
SELEUQUE.
Comment, Cesar, si l'humble petitesse
Ose addresser sa voix à ta hautesse,
Comment peux-tu ce thresor estimer,
Que ma Princesse a voulu te nommer ?
Cuides tu bien, si accuser je l'ose,
Que son thresor tienne si peu de chose ?
La moindre Roine à ta loy flechissante
Est en thresor autant riche et puissante,
Qui autant peu ma Cleopatre égale,
Que par les champs une case rurale
Au fier chasteau ne peult estre esgalee,
Ou bien la motte à la roche gelee.
Celle sous qui tout l'Egypte flechit,
Et qui du Nil l'eau fertile franchit,
A qui le Juif et le Phenicien,
L'Arabian et le Cilicien,
Avant ton foudre ore tombé sur nous,
Souloyent courber les hommagers genoux,
Qui aux thresors d'Antoine commandoit,
Qui tout en ce monde en pompes excedoit,
Ne pourroit elle avoir que ce thresor ?
Croy, Cesar, croy qu'elle a de tout son or
Et d'autres biens tout le meilleur caché.
CLEOPATRE.
A ! faux meurdrier ! a ! faux traitre ! arraché
Sera le poil de ta teste cruelle.
Que pleust aux Dieux que ce fust ta cervelle !
Tiens, traistre, tien.
SELEUQUE.
O Dieux !
CLEOPATRE.
O chose detestable !
Un serf, un serf !
OCTAVIEN.
Mais chose émerveillable
D'un coeur terrible !
CLEOPATRE.
Et quoy, m'accuses tu ?
Me pensois tu veufve de ma vertu
Comme d'Antoine ? a a ! traistre.
SELEUQUE.
Retiens la,
Puissant Cesar, retiens la doncq.
CLEOPATRE.
Voila
Tous mes biensfaits. Hou ! le dueil qui m'efforce
Donne à mon coeur langoureux telle force,
Que je pourrois, ce me semble, froisser
Du poing tes os, et tes flancs crevasser
A coups de pied.
OCTAVIEN.
O quel grinsant courage !
Mais rien n'est plus furieux que la rage
D'un coeur de femme. Et bien, quoy, Cleopatre ?
Estes vous point ja saoule de le battre !
Fuy t'en, ami, fuy t'en.
CLEOPATRE.
Mais quoy, mais quoy ?
Mon Empereur, est-il un tel esmoy
Au monde encore que ce paillard me donne ?
Sa lacheté ton esprit mesme estonne,
Comme je croy, quand moy, Roine d'ici,
De mon vassal suis accusee ainsi,
Que toy, Cesar, as daigné visiter,
Et par ta voix à repos inciter,
Hé ! si j'avois retenu des joyaux,
Et quelque part de mes habits royaux,
L'aurois-je fait pour moy, las, malheureuse !
Moy, qui de moy ne suis plus curieuse ?
Mais telle estoit ceste esperance mienne
Qu'à ta Livie et ton Octavienne
De ces joyaux le present je feroy,
Et leur pitié ainsi pourchasseroy
Pour (n'estant point de mes presens ingrates)
Envers Cesar estres mes advocates.
OCTAVIEN.
Ne craignez point, je veux que ce thresor
Demeure vostre : encouragez-vous or',
Vivez ainsi en la captivité
Comm'au plus haut de la prosperité.
Adieu : songez qu'on ne peut recevoir
Des maux, sinon quand on pense en avoir.
Je m'en retourne.
CLEOPATRE.
Ainsi vous soit ami
Tout le Destin, comm'il m'est ennemi.
LE CHŒUR.
Où courez-vous , Seleuque, où courez-vous ?
SELEUQUE.
Je cours fuyant l'envenimé courroux.
LE CHŒUR.
Mais quel courroux ? Hé, Dieu ! si nous en sommes !
SELEUQUE.
Je ne fuy pas Cesar, ni ses hommes.
LE CHŒUR.
Qu'y a t'il donc que peut plus la fortune ?
SELEUQUE.
Il n'y a rien, sinon l'offense d'une...
LE CHŒUR.
Auroit on bien nostre Roine blessee ?
SELEUQUE.
Non, non, mais j'ai nostre Roine offensee.
LE CHŒUR.
Quel malheur donc a causé ton offense ?
SELEUQUE.
Que sert ma faute, ou bien mon innocence ?
LE CHŒUR.
Mais dy le nous, dy, il ne nuira rien.
SELEUQUE.
Dit, il n'apporte à la ville aucun bien.
LE CHŒUR.
Mais tant y a que tu as gaigné l'huis.
SELEUQUE.
Mais tant y a que ja puni j'en suis
LE CHŒUR.
Estant puni, en es-tu du tout quitte ?
SELEUQUE.
Estant puni, plus fort je me dépite,
Et ja dans moy je sens une furie,
Me menassant que telle fascherie
Poindra sans fin mon ame furieuse,
Lors que la Roine, et triste et courageuse,
Devant Cesar aux cheveux m'a tiré,
Et de son poing mon visage empiré :
Si elle m'eust fait mort en terre gesir,
Elle eust preveu à mon present desir,
Veu que la mort n'eust point esté tant dure
Que l'eternelle et mordante pointure,
Qui ja desja jusques au fond me blesse
D'avoir blessé ma Roine et ma maistresse.
LE CHŒUR.
O quel heur à la personne
Le ciel gouverneur ordonne,
Qui, contente de son sort,
Par convoitise ne sort
Hors de l'heureuse franchise,
Et n'a sa gorge submise
Au joug et trop dur lien
De ce pourchas terrien,
Mais bien les antres sauvages,
Les beaux tapis des herbages,
Les rejettans arbrisseaux,
Les murmures des ruisseaux,
Et la gorge babillarde
De Philomele jasarde,
Et l'attente du Printemps
Sont ses biens et passetemps.
Sans que l'ame haute volante,
De plus grand desir bruslante,
Suive les pompeux arrois,
Et puis, offensant ses Rois,
Ait pour maigre recompense
Le feu, le glaive, ou potance,
Ou plustost mille remors,
Conferez a mille morts.
Si l'inconstante fortune
Au matin est opportune,
Elle est importune au soir.
Le temps ne se peut rassoir ;
A la fortune il accorde,
Portant à celuy la corde
Qu'il avoit paravant mis
Au rang des meilleurs amis.
Quoy que soit, soit mort ou peine
Que le soleil nous rameine
En nous ramenant son jour,
Soit qu'elle face sejour,
Ou bien que par la mort griesve
Elle se face plus briesve :
Celuy qui ard de desir
S'est tousjours senti saisir.
Arius de ceste ville,
Que ceste ardeur inutile
N'avoit jamais retenu,
Ce Philosophe chenu,
Qui deprisoit toute pompe
Dont ceste ville se trompe,
Durant nostre grand'douleur
A receu le bien et l'heur.
Cesar, faisant son entree,
A la sagesse monstree,
L'heur et la felicité,
La raison, la verité,
Qu'avoit en soy ce bon maistre,
Le faisant mesme à sa dextre
Costoyer, pour estre à nous
Comme un miracle entre tous.
Seleuque, qui de la Roine
Recevoit le patrimoine
En partie, et qui dressoit
Le gouvernement, reçoit,
Et outre ceste fortune
Qui nous est à tous commune,
Plus griesve infelicité
Que nostre captivité.
Mais or' ce dernier courage
De ma Roine est un presage,
S'il faut changer de propos,
Que la meurdriere Atropos
Ne souffrira pas qu'on porte
A Romme ma Roine forte,
Qui veut des ses propres mains
S'arracher des fiers Rommains.
Celle dont la confiance
A pris soudain la vengeance
Du serf, et dont la fureur
N'a point craint son Empereur,
Croyez que plustost l'espee
En son sang sera trempee,
Que pour un peu moins souffrir
A son deshonneur s'offrir.
SELEUQUE.
O sainct propos, ô verité certaine !
Pareille aux dez est nostre chance humaine.
== ACTE IV ==
CLEOPATRE, CHARMIUM, ERAS, LE CHŒUR.
CLEOPATRE.
Penseroit doncq Cesar estre du tout vainqueur ?
Penseroit doncq Cesar abastardir ce coeur,
Veu que des tiges vieux ceste vigueur j'herite
De ne pouvoir ceder qu'à la Parque dépite ?
La Parque, et non Cesar, aura sus moy le pris,
La Parque, et non Cesar, soulage mes esprits,
La Parque, et non Cesar, triomphera de moy,
La Parque, et non Cesar, finira mon esmoy,
Et si j'ay ce jourdhuy usé de quelque feinte,
Afin que ma portee en son sang ne fust teinte,
Quoy ! Cesar pensoit-il quece que dit j'avois
Peust bien aller ensemble et de coeur et de voix ?
Cesar, Cesar, Cesar, il te seroit facile
De subjuguer ce coeur aux liens indocile ;
Mais la pitié, que j'ay du sang de mes enfans,
Rendoit sus mon vouloir mes propos triomphans,
Non la pitié que j'ay si par moy, miserable,
Est rompu le filet, à moy, ja trop durable.
Courage, donc, courage (ô compagnes fatales)
Jadis serves à moy, mais en la mort égales,
Vous avez recogneu Cleopatre princesse,
Or ! ne recoignessez que la Parque maistresse.
CHARMIUM.
Encore que les maux par ma Roine endurez,
Encore que les cieux contre nous conjurez,
Encore que la terre envers nous courroucee,
Encore que la Fortune envers nous insensee?
Encore que d'Antoine une mort miserable,
Encore que la pompe à Cesar desirable,
Encore que l'arrest, que nous fismes ensemble
Qu'il faut qu'un mesme jour aux enfers nous assemble,
Eguillonnast assez mon esprit courageux
D'estre contre soymesme un vainqueur outrageux,
Ce remede de mort, contrepoison de dueil,
S'est tantost presenté d'avantage à mon oeil :
Car ce bon Dolabelle, ami de nostre affaire,
Combien que pour Cesar il soit nostre adversaire,
T'a fait sçavoir (ô Roine), apres que l'Empereur
Est parti d'avec toy, et apres ta fureur
Tant equitablement à Seleuque monstree,
Que dans trois jours prefix ceste douce contree
Il nous faudra laisser, pour à Romme menees
Donner un beau spectacle à leurs effeminees.
ERAS.
Ha ! mort, ô douce mort, mort, seule guarison
Des esprits oppressez d'une estrange prison,
Pourquoy souffres tu tant à tes droits faire tort ?
T'avons nous fait offense, ô douce et douce mort ?
Pourquoy n'approches-tu, ô Parque trop tardive ?
Pourquoy veux-tu souffrir ceste bande captive,
Qui n'aura pas plustost le don de liberté,
Que cest esprit ne soit par ton dard écarté ?
Haste doncq, haste toy, vanter tu te pourras
Que mesme sus Cesar une despouille auras :
Ne permets point, alors que Phebus qui nous luit
En devallant sera chez son oncle conduit,
Que ta soeur pitoyable, helas ! à nous cruelle,
Tire encore le fil dont elle nous bourrelle :
Ne permets que des peurs la pallissante bande
Empesche ce jourdhuy de te faire une offrande.
L'occasion est seure, et nul à ce courage
Ce jour nuire ne peult, qu'on ne te face hommage.
Cesar cuide pour vray que ja nous soyons prestes
D'aller, et de donner tesmoignage des questes.
CLEOPATRE.
Mourons donc, cheres soeurs, ayons plustost ce coeur
De servir à Pluton qu'à Cesar, mon vainqueur :
Mais, avant de mourir, faire il nous conviendra
Les obseques d'Antoine, et puis mourir faudra.
Je l'ay tantost mandé à Cesar, qui veult bien
Que Monseigneur j'honore, helas ! et l'ami mien.
Abaisse toy donc, ciel, et avant que je meure,
Viens voir le dernier dueil qu'il faut faire à ceste heure ;
Peut estre tu seras marry de m'estre tel,
Te faschant de mon dueil estrangement mortel.
Allons donc, cheres soeurs ; de pleurs, de cris, de larmes,
Venons nous affoiblir, à fin qu'en ses alarmes
Nostre voisine mort nous soit ores moins dure,
Quand aurons demi fait aux esprits ouverture.
LE CHŒUR.
Mais où va, dites moy, dites moy, damoyselles,
Où va ma Roine ainsi ? quelles plaintes mortelles,
Quel soucy meurdrissant ont terni son beau teint ?
Ne l'avoit pas assez la seiche fiebvre atteint ?
CHARMIUM.
Triste elle s'en va voir des sepulchres le clos,
Où la mort a caché de son ami les os.
LE CHŒUR.
Que sejournons nous donc ? Suivons nostre maistresse.
ERAS.
Suivre vous ne pouvez, sans suivre la destresse.
LE CHŒUR.
Le gresle petillante
Dessus les toits
Et qui mesme est nuisante
Au verd des bois,
Contre les vins forcene
En sa fureur,
Et trompe aussi la peine
Du laboureur :
N'estant alors contente
De son effort,
Ne met toute l'attente
Des fruits à mort.
Quand la douleur nous jette
Ce qui nous poind,
Pour un seul sa sagette
Ne blesse point.
Si nostre Roine pleure,
Lequel de nous
Ne pleure point à l'heure ?
Pas un de tous.
Mille traits nous affolent,
Et seulement
De l'envieux consolent
L'entendement.
Faisons ceder aux larmes
La triste voix,
Et souffrons les alarmes
Tels que ces trois.
Ja la Roine se couche
Pres du tombeau,
Elle ouvre ja sa bouche :
Sus donc tout beau.
CLEOPATRE.
Antoine, ô cher Antoine, Antoine, ma moitié,
Si Antoine n'eust eu des cieux l'inimitié,
Antoine, Antoine, helas ! dont le malheur me prive,
Entens la foible voix d'une foible captive,
Qui de ses propres mains avoit la cendre mise
Au clos de ce tombeau, n'estant encore prise ;
Mais qui, prise et captive à son malheur guidee,
Sujette et prisonniere en sa ville gardee,
Ore te sacrifie, et non sans quelque crainte
De faire trop durer en ce lieu ma complainte,
Veu qu'on a l'oeil sus moy, de peur que la douleur
Ne face par la mort la fin de mon malheur :
Et à fin que mon corps de sa douleur privé
Soit au Rommain triomphe en la fin reservé :
Triomphe, dy-je, las ! qu'on veult orner de moy,
Triomphe, dy-je, las ! que l'on fera de toy.
Il ne faut plus desor de moy que tu attendes
Quelques autres honneurs, quelques autres offrandes :
L'honneur que je te fais, l'honneur dernier sera
Qu'à son Antoine mort Cleopatre fera.
Et bien que toy vivant la force et violence
Ne nous ait point forcé d'écarter l'alliance,
Et de nous separer ; toutes fois je crains fort
Que nous nous separions l'un de l'autre à la mort,
Et qu'Antoine Rommain en Egypte demeure,
Et moy Egyptienne dedans Romme je meure.
Mais si les puissans Dieux ont pouvoir en ce lieu
Où maintenant tu es, fais, fais que quelque Dieu
Ne permette jamais qu'en m'entrainant d'ici,
On triomphe de toy en ma personne ainsi ;
Ains que ce tien cercueil, ô spectacle piteux
De deux pauvres amans, nous racouple tous deux,
Cercueil qu'encore un jour l'Egypte honorera
Et peut estre à nous deux l'epitaphe sera :
"Ici sont deux amans qui, heureux en leur vie,
D'heur, d'honneur, de liesse, ont leur ame assouvie :
Mais en fin tel malheur on les vit encourir,
Que le bon heur des deux fut de bien tost mourir".
Recoy, recoy moy donc, avant que Cesar parte,
Que plustost mon esprit que mon honneur s'écarte :
Car entre tout le mal, peine, douleur, encombre,
Souspirs, regrets, soucis, que j'ay souffert sans nombre,
J'estime le plus grief ce bien petit de temps
Que de toy, ô Antoine, esloigner je me sens.
LE CHŒUR.
Voila pleurant, elle entre en ce clos des tombeaux.
Rien ne voyent de tel les tournoyans flambeaux.
ERAS.
Est-il si ferme esprit, qui presque ne s'envole
Au piteux escouter de si triste parole ?
CHARMIUM.
O cendre bien heureuse estant hors de la terre !
L'homme n'est point heureux tant qu'un cercueil l'enserre.
LE CHŒUR.
Auroit donc bien quelqu'un de vivre telle envie,
Qui ne voulust ici mespriser ceste vie ?
CLEOPATRE.
Allons donc, cheres soeurs, et prenons doucement
De nos tristes malheurs l'heureux allegement.
LE CHŒUR.
Strophe.
Plus grande est la peine,
Que l'outrageux sort
Aux amis ameine,
Que de l'Ami mort
N'est la joye grande,
Alors qu'en la bande
Des esprits heurez,
Esprits asseurez
Contre toute dextre,
Quitte se voit estre
Des maux endurez.
Antistrophe.
Chacune Charite
Au tour de Cypris,
Quand la dent dépite
Du sanglier épris
Occit en la chasse
De Myrrhe la race
Ne plouroit si fort,
Qu'on a fait la mort
D'Antoine, que l'ire
Transmit au navire
De l'oublieux port.
Epode.
Les cris , les plains
Des Phrygiennes,
Estans aux mains
Myceniennes,
N'estoyent pas tels,
Que les mortels
Que pour Antoine
Fait nostre Roine.
Strophe.
Mais ore j'ay crainte
Qu'il faudra pleurer
Nostre Roine esteinte,
Qui ne peut durer
Au mal de ce monde,
Mal qui se feconde,
Tousjours enfantant
Nouveau mal sortant :
On la voit delivre
Du desir de vivre,
Mille morts portant.
Antistrophe.
Tantost gaye et verte
La forest estoit,
La terre couverte
Sa Cerés portoit :
Flore avoit la pree
De fleurs diapree,
Quand pour tout ceci
Tout soudain voici
Cela qui les pille,
L'hyver, la faucille,
Et la faulx aussi.
Epode.
Ja la douleur
Rompt la liesse,
La joye, et l'heur
A ma Princesse ;
Reste le teint,
Qui n'est esteint ;
Mais la mort blesme
L'ostera mesme.
Strophe.
Elle vient de faire
L'honneur au cercueil :
O ! qu'elle a peu plaire
Et deplaire à l'oeil,
Plaire, quand les roses
Ont esté decloses,
Avec le Cyprés,
Mille fois aprés
Baisotant la lame,
Qui semble à son ame
Faire les aprests.
Antistrophe.
Versant la rosee
Du fond de son coeur,
Par les yeux puisee,
Et puis la liqueur
Que requiert la cendre :
Et faisant entendre
Quelques mots lachez,
Bassement machez,
Pour fin de la feste
Meslant de sa teste
Les poils arrachez.
Epode.
Elle a depleu,
Pource qu'il semble
Qu'elle n'a peu
Que vivre ensemble,
Et que soudain
De nostre main
Luy faudra faire
Un mesme affaire.
== ACTE V ==
PROCULEE, LE CHŒUR.
PROCULEE.
O juste Ciel, si ce grief malefice
Ne t'accusoit justement d'injustice,
Par quel destin de tes Dieux conjuré,
Ou par quel cours des astres mesuré,
A le malheur pillé telle victoire,
Qu'en la voyant on ne la pourroit croire ?
O vous, les Dieux des bas enfers et sombres,
Qui retirez fatalement les ombres
Hors de nos corps, quelle palle Megere
Estoit commise en si rare misere ?
O fiere terre, à toute heure souillee
Des corps des tiens, et en leur sang touillee,
As tu jamais soustenu sous les flancs
Quelque fureur de courages plus grands ?
Non, quant tes fils Jupiter eschellerent,
Et contre luy serpentins se meslerent.
Car eux, pour estre exemps du droit des cieux,
Voulurent mesme embuscher les grands Dieux,
Desquels en fin fierement assaillis,
Furent aux creus de leurs monts recueillis,
Mais ces trois ci, dont le caché courage
N'eust point esté mescreu de telle rage,
Qui n'estoient point geantes serpentines,
En redoubalnt leurs rages feminines,
Pour au vouloir de Cesar n'obeir,
Leur propre vie ont bien voulu trahir.
O Jupiter ! ô Dieux ! quelles rigueurs
Permets tu donc à ces superbes coeurs ?
Quelles horreurs as tu fait ores naistre,
Qui des nepveux pourront aux bouches estre,
Tant que le tour de la machine tienne
Par contrepois balancé se maintienne ?
Dictes moy donc, vous, brandons flamboyans,
Brandons du Ciel toutes chose voyans,
Avez-vous peu dans ce val tant instable
Découvrir rien de plus espouventable ?
Accusez-vous maintenant, ô Destins,
Accusez-vous, ô flambeaux argentins :
Et toy, Egypte, à l'envie matinee,
Maudi cent fois l'injuste destinee :
Et toy, Cesar, et vaus autres, Romains,
Contristez vous ; la Parque de vos mains
A Cleopatre à ceste heure arrachee,
Et maugré vous vostre attente empeschee.
LE CHŒUR.
O dure, helas ! et trop dure avanture,
Mille fois dure et mille fois trop dure !
PROCULEE.
Ha ! je ne puis à ce crime penser,
Si je ne veux en pensant m'offenser :
Et si mon coeur à ce malheur ne pense,
En le fermant, je luy fais plus d'offense.
Escoutez donc, Citoyens, escoutez,
Et m'escoutant, vostre mal lamentez.
J'estois venu pour le mal supporter
De Cleopatre, et la reconforter,
Quand j'ay trouvé ces gardes qui frappoyent
Contre sa chambre, et sa porte rompoyent,
Et qu'en entrant en ceste chambre close,
J'ay veu (ô rare et miserable chose)
Ma Cleopatre en son royal habit
Et sa couronne, au long d'un riche lict
Peint et doré, blesme et morte couchee,
Sans qu'elle fust d'aucun glaive touchee,
Avecq'Eras, sa femme, à ses pieds morte,
Et Charmium vive, qu'en telle sorte
J'ay lors blamee ; A, a, Charmium, est-ce
Noblement faict ? Ouy, ouy, c'est de noblesse
De tant de Rois Egyptiens venue
Un tesmoignage. Et lors peu soustenue
En chancelant, et s'accrochant en vain,
Tombe à l'envers, restant un tronc humain,
Voila des trois la fin espouventable,
Voila des trois le destin lamentable :
L'amour ne peut separer les deux corps,
Qu'il avoit joints par longs et longs accords ;
Le Ciel ne veut permettre toute chose,
Que bien souvent le courageux propose.
Cesar verrra, perdant ce qu'il attent,
Que neul ne peut au monde estre contant :
L'Egypte aura renfort de sa destresse,
Perdant, après son bon heur, sa maistresse :
Mesmement moy qui suis son ennemi,
En y pensant, je me pasme à demi,
Ma voix s'infirme, et mon penser defaut :
O ! qu'incertain est l'ordre de là haut !
LE CHŒUR.
Peut on encores entendre
De toy, troupe, quelque voix ?
Peux tu ceste seule fois
De ton deuil la plainte rendre,
Veu que, helas ! tant douloureuse,
De ton support le plus fort
Tu ne remets qu'en la mort,
Mort, helas ! à nous heureuse ?
Mais prens, prens donc ceste envie
Sur le plus blanc des oiseaux,
Qui sonne au bord de ses eaux
La retraite de sa vie.
Et en te débordant mesme,
Despite moy tous les cieux,
Despite moy tous leurs Dieux,
Autheurs de ton mal extreme.
Non, non, ta douleur amere,
Quand j'y pense, on ne peut voir
Si grande, que quelque espoir
Ne te reste en ta misere.
Ta Cleopatre ainsi morte
Au monde ne perira :
Le temps la garantira,
Qui desja sa gloire porte,
Depuis la vermeille entree
Que fait ici le Soleil,
Jusqu'au lieu de son sommeil
Opposez à ma contree.
Pour avoir, plustost qu'en Romme
Se souffrir porter ainsi,
Aimé mieux s'occire ici,
Ayant un coeur plus que d'homme.
PROCULEE.
Que diray-je à César ? ô l'horreur
Qui sortira de l'estrange fureur !
Que dira-t-il de mourir sans blessure
En telle sorte ? Est-ce point par morsure
Se quelque Aspic ? auroit-ce point esté
Quelque venin secrettement porté ?
Mais tant y a qu'il faut que l'esperance,
Que nous avions, cede à ceste constance.
LE CHŒUR.
Mais tant y a qu'il nous faudra renger
Dessous les lois d'un vainqueur estranger,
Et desormais en nostre ville apprendre
De n'oser plus contre Cesar méprendre,
Souvent nos maux font nos morts desirables,
Vous le voyez en ces trois miserables.
FIN DE LA TRAGEDIE DE CLEOPATRE.