Complainte en rondeau de Denis, roi de la fève, sur les embarras de la royauté

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COMPLAINTE EN RONDEAU


DE DENIS, ROI DE LA FÈVE


SUR LES EMBARRAS DE LA ROYAUTÉ


1771


Denis Diderot


Quand on est roi, l'on a plus d'une affaire,
Voisins jaloux, arsenaux à munir,
Peuple hargneux, complots à prévenir,
Travaux en paix, dangers en guerre,
Ma foi, je crois qu'on ne s'amuse guère
Quand on est roi.

Roi tout de bon ; car, d'un roi, pauvre hère
Comme il en est, j'aime assez le métier ;
J'en ai tâté pendant un jour entier.
Ce jour-là je fis grande chère ;
Je ris, je bus, tout alla bien ;
Car il est un Dieu tutélaire
Par lequel on fait tout sans se douter de rien,
Quand on est roi.

J'eus des courtisans véridiques ;
En dormant j'achevai des exploits héroïques ;
Fameux à mon réveil, j'occupai l'univers ;
Vraiment, je fis des lois, je les fis même en vers.
En vers mauvais ; qui vous dit le contraire ?

Certain marquis
D'un goût exquis
Les trouva tels, sans me déplaire.
Il eût, pour prix de sa sincérité,
Sous un autre Denis perdu la liberté ;
On peut aux gens de bien accorder ce salaire,
Quand on est roi.

Pour moi, je n'en fis rien ; car je suis débonnaire.
A votre avis, pourquoi me serais-je fâché ?
Vers et prose de roi sont mauvais d'ordinaire,
Et ce n'est pas un grand péché ;
C'est le moindre qu'on puisse faire,
Quand on est roi.