[modifier] Chapitre I
1. COMMENCEMENTS DE ROME.
2. SES GUERRES
Il ne faut pas prendre de la ville de Rome, dans ses commencements, l’idée que nous donnent les villes que nous voyons aujourd’hui, à moins que ce ne soit de celles de la Crimée, faites pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne. Les noms anciens des principaux lieux de Rome ont tous du rapport à cet usage.
La ville n’avait pas même de rues, si l’on n’appelle de ce nom la continuation des chemins qui y aboutissaient. Les maisons étaient placées sans ordre et très petites : car les hommes, toujours au travail ou dans la place publique, ne se tenaient guère dans les maisons.
Mais la grandeur de Rome parut bientôt dans ses édifices publics. Les ouvrages qui ont donné et qui donnent encore aujourd’hui la plus haute idée de sa puissance ont été faits sous les Rois [1] . On commençait déjà à bâtir la ville éternelle.
Romulus et ses successeurs furent presque toujours en guerre avec leurs voisins pour avoir des citoyens, des femmes ou des terres. Ils revenaient dans la ville avec les dépouilles des peuples vaincus : c’étaient des gerbes de blé et des troupeaux ; cela y causait une grande joie. Voilà l’origine des triomphes, qui furent dans la suite la principale cause des grandeurs où cette ville parvint.
Rome accrut beaucoup ses forces par son union avec les Sabins, peuples durs et belliqueux comme les Lacédémoniens, dont ils étaient descendus. Romulus prit leur bouclier, qui était large, au lieu du petit bouclier argien, dont il s’était servi jusqu’alors [2], et on doit remarquer que ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les maîtres du monde, c’est qu’ayant combattu successivement contre tous les peuples ils ont toujours renoncé à leurs usages sitôt qu’ils en ont trouvé de meilleurs.
On pensait alors dans les républiques d’Italie que les traités qu’elles avaient faits avec un roi ne les obligeaient point envers son successeur ; c’était pour elles une espèce de droit des gens [3] . Ainsi tout ce qui avait été soumis par un roi de Rome se prétendait libre sous un autre, et les guerres naissaient toujours des guerres.
Le règne de Numa, long et pacifique, était très propre à laisser Rome dans sa médiocrité, et, si elle eût eu dans ce temps-là un territoire moins borné et une puissance plus grande, il y a apparence que sa fortune eût été fixée pour jamais.
Une des causes de sa prospérité, c’est que ses rois furent tous de grands personnages. On ne trouve point ailleurs, dans les histoires, une suite non interrompue de tels hommes d’État et de tels capitaines.
Dans la naissance des sociétés, ce sont les chefs des républiques qui font l’institution, et c’est ensuite l’institution qui forme les chefs des républiques.
Tarquin prit la couronne sans être élu par le Sénat ni par le peuple [4]. Le pouvoir devenait héréditaire ; il le rendit absolu. Ces deux révolutions furent bientôt suivies d’une troisième.
Son fils Sextus, en violant Lucrèce, fit une chose qui a presque toujours fait chasser les tyrans des villes où ils ont commandé : car le peuple, à qui une action pareille fait si bien sentir sa servitude, prend d’abord une résolution extrême [5].
Un peuple peut aisément souffrir qu’on exige de lui de nouveaux tributs : il ne sait pas s’il ne retirera point quelque utilité de l’emploi qu’on fera de l’argent qu’on lui demande ; mais, quand on lui fait un affront, il ne sent que son malheur, et il y ajoute l’idée de tous les maux qui sont possibles.
Il est pourtant vrai que la mort de Lucrèce ne fut que l’occasion de la révolution qui arriva ; car un peuple fier, entreprenant, hardi et renfermé dans des murailles, doit nécessairement secouer le joug ou adoucir ses mœurs.
Il devait arriver de deux choses l’une : ou que Rome changerait son gouvernement ; ou qu’elle resterait une petite et pauvre monarchie.
L’histoire moderne nous fournit un exemple de ce qui arriva pour lors à Rome, et ceci est bien remarquable : car, comme les hommes ont eu dans tous les temps les mêmes passions, les occasions qui produisent les grands changements sont différentes, mais les causes sont toujours les mêmes.
Comme Henri VII, roi d’Angleterre, augmenta le pouvoir des Communes pour avilir les Grands, Servius Tullius, avant lui, avait étendu les privilèges du peuple pour abaisser le Sénat [6] ; mais le peuple, devenu d’abord plus hardi, renversa l’une et l’autre monarchie.
Le portrait de Tarquin n’a point été flatté ; son nom n’a échappé à aucun des orateurs qui ont eu à parler contre la tyrannie. Mais sa conduite avant son malheur, que l’on voit qu’il prévoyait, sa douceur pour les peuples vaincus, sa libéralité envers les soldats, cet art qu’il eut d’intéresser tant de gens à sa conservation, ses ouvrages publics, son courage à la guerre, sa constance dans son malheur, une guerre de vingt ans qu’il fit ou qu’il fit faire au peuple romain, sans royaume et sans biens, ses continuelles ressources, font bien voir que ce n’était pas un homme méprisable.
Les places que la postérité donne sont sujettes, comme les autres, aux caprices de la Fortune. Malheur à la réputation de tout prince qui est opprimé par un parti qui devient le dominant, ou qui a tenté de détruire un préjugé qui lui survit !
Rome, ayant chassé les Rois, établit des consuls annuels ; c’est encore ce qui la porta à ce haut degré de puissance. Les princes ont dans leur vie des périodes d’ambition ; après quoi, d’autres passions et l’oisiveté même succèdent. Mais, la République ayant des chefs qui changeaient tous les ans, et qui cherchaient à signaler leur magistrature pour en obtenir de nouvelles, il n’y avait pas un moment de perdu pour l’ambition : ils engageaient le Sénat à proposer au peuple la guerre et lui montraient tous les jours de nouveaux ennemis.
Ce corps y était déjà assez porté de lui-même car, étant fatigué sans cesse par les plaintes et les demandes du peuple, il cherchait à le distraire de ses inquiétudes et à l’occuper au-dehors [7].
Or la guerre était presque toujours agréable au peuple, parce que, par la sage distribution du butin, on avait trouvé le moyen de la lui rendre utile.
Rome étant une ville sans commerce et presque sans arts, le pillage était le seul moyen que les particuliers eussent pour s’enrichir.
On avait donc mis de la discipline dans la manière de piller, et on y observait à peu près le même ordre qui se pratique aujourd’hui chez les Petits Tartares.
Le butin était mis en commun [8], et on le distribuait aux soldats. Rien n’était perdu, parce qu’avant de partir chacun avait juré qu’il ne détournerait rien à son profit. Or les Romains étaient le peuple du monde le plus religieux sur le serment, qui fut toujours le nerf de leur discipline militaire.
Enfin, les citoyens qui restaient dans la ville jouissaient aussi des fruits de la victoire. On confisquait une partie des terres du peuple vaincu, dont on faisait deux parts : l’une se vendait au profit du public ; l’autre était distribuée aux pauvres citoyens, sous la charge d’une rente en faveur de la République.
Les consuls, ne pouvant obtenir l’honneur du triomphe que par une conquête ou une victoire, faisaient la guerre avec une impétuosité extrême : on allait droit à l’ennemi, et la force décidait d’abord.
Rome était donc dans une guerre éternelle et toujours violente. Or une nation toujours en guerre [9], et par principe de gouvernement, devait nécessairement périr ou venir à bout de toutes les autres, qui, tantôt en guerre, tantôt en paix, n’étaient jamais si propres à attaquer, ni si préparées à se défendre.
Par là, les Romains acquirent une profonde connaissance de l’art militaire. Dans les guerres passagères, la plupart des exemples sont perdus : la paix donne d’autres idées, et on oublie ses fautes et ses vertus mêmes.
Une autre suite du principe de la guerre continuelle fut que les Romains ne firent jamais la paix que vainqueurs. En effet, à quoi bon faire une paix honteuse avec un peuple, pour en aller attaquer un autre ?
Dans cette idée, ils augmentaient toujours leurs prétentions à mesure de leurs défaites ; par là, ils consternaient les vainqueurs et s’imposaient à eux-mêmes une plus grande nécessité de vaincre.
Toujours exposés aux plus affreuses vengeances, la constance et la valeur leur devinrent nécessaires, et ces vertus ne purent être distinguées chez eux de l’amour de soi-même, de sa famille, de sa patrie et de tout ce qu’il y a de plus cher parmi les hommes.
[10] Les peuples d’Italie n’avaient aucun usage des machines propres à faire les sièges [11], et, de plus, les soldats n’ayant point de paie, on ne pouvait pas les retenir longtemps devant une place ; ainsi peu de leurs guerres étaient décisives. On se battait pour avoir le pillage du camp ennemi ou de ses terres ; après quoi le vainqueur et le vaincu se retiraient chacun dans sa ville. C’est ce qui fit la résistance des peuples d’Italie et, en même temps, l’opiniâtreté des Romains à les subjuguer ; c’est ce qui donna à ceux-ci des victoires qui ne les corrompirent point, et qui leur laissèrent toute leur pauvreté.
S’ils avaient rapidement conquis toutes les villes voisines, ils se seraient trouvés dans la décadence à l’arrivée de Pyrrhus, des Gaulois et d’Annibal, et, par la destinée de presque tous les états du monde, ils auraient passé trop vite de la pauvreté aux richesses et des richesses à la corruption.
Mais Rome, faisant toujours des efforts et trouvant toujours des obstacles, faisait sentir sa puissance sans pouvoir l’étendre, et, dans une circonférence très petite, elle s’exerçait à des vertus qui devaient être si fatales à l’univers.
Tous les peuples d’Italie n’étaient pas également belliqueux : les Toscans étaient amollis par leurs richesses et par leur luxe ; les Tarentins, les Capouans, presque toutes les villes de la Campanie et de la Grande-Grèce, languissaient dans l’oisiveté et dans les plaisirs. Mais les Latins, les Herniques, les Sabins, les Èques et les Volsques aimaient passionnément la guerre ; ils étaient autour de Rome ; ils lui firent une résistance inconcevable et furent ses maîtres en fait d’opiniâtreté.
Les villes latines étaient des colonies d’Albe qui furent fondées par Latinus Sylvius [12]. Outre une origine commune avec les Romains, elles avaient encore des rites communs, et Servius Tullius [13] les avait engagées à faire bâtir un temple dans Rome, pour être le centre de l’union des deux peuples. Ayant perdu une grande bataille auprès du Lac Régille, elles furent soumises à une alliance et une société de guerres avec les Romains [14].
On vit manifestement, pendant le peu de temps que dura la tyrannie des Décemvirs, à quel point l’agrandissement de Rome dépendait de sa liberté : l’État sembla avoir perdu l’âme qui le faisait mouvoir [15].
Il n’y eut plus dans la Ville que deux sortes de gens : ceux qui souffraient la servitude, et ceux qui, pour leurs intérêts particuliers, cherchaient à la faire souffrir. Les sénateurs se retirèrent de Rome comme d’une ville étrangère, et les peuples voisins ne trouvèrent de résistance nulle part.
Le Sénat ayant eu le moyen de donner une paie aux soldats, le siège de Veïes fut entrepris ; il dura dix ans. On vit un nouvel art chez les Romains et une autre manière de faire la guerre : leurs succès furent plus éclatants ; ils profitèrent mieux de leurs victoires ; ils firent de plus grandes conquêtes ; ils envoyèrent plus de colonies ; enfin, la prise de Veïes fut une espèce de révolution.
Mais les travaux ne furent pas moindres. S’ils portèrent de plus rudes coups aux Toscans, aux Èques et aux Volsques, cela même fit que les Latins et les Herniques, leurs alliés, qui avaient les mêmes armes et la même discipline qu’eux, les abandonnèrent ; que des ligues se formèrent chez les Toscans ; et que les Samnites, les plus belliqueux de tous les peuples de l’Italie, leur firent la guerre avec fureur.
Depuis l’établissement de la paye, le Sénat ne distribua plus aux soldats les terres des peuples vaincus ; il imposa d’autres conditions : il les obligea, par exemple, de fournir à l’armée une solde pendant un certain temps, de lui donner du blé et des habits [16].
La prise de Rome par les Gaulois ne lui ôta rien de ses forces : l’armée, plus dissipée que vaincue, se retira presque entière à Veïes ; le peuple se sauva dans les villes voisines ; et l’incendie de la Ville ne fut que l’incendie de quelques cabanes de pasteurs.
[modifier] Chapitre II
DE L’ART DE LA GUERRE CHEZ LES ROMAINS
Les Romains se destinant à la guerre et la regardant comme le seul art, ils mirent tout leur esprit et toutes leurs pensées à le perfectionner. C’est sans doute un Dieu, dit Végèce [17], qui leur inspira la légion.
Ils jugèrent qu’il fallait donner aux soldats de la légion des armes offensives et défensives plus fortes et plus pesantes que celles de quelque autre peuple que ce fût [18].
Mais, comme il y a des choses à faire dans la guerre dont un corps pesant n’est pas capable, ils voulurent que la légion contînt dans son sein une troupe légère qui pût en sortir pour engager le combat, et, si la nécessité l’exigeait, s’y retirer ; qu’elle eût encore de la cavalerie, des hommes de trait et des frondeurs pour poursuivre les fuyards et achever la victoire ; qu’elle fût défendue par toute sorte de machines de guerre qu’elle traînait avec elle ; que, chaque fois [19], elle se retranchât et fût, comme dit Végèce, une espèce de place de guerre.
Pour qu’ils pussent avoir des armes plus pesantes que celles des autres hommes, il fallait qu’ils se rendissent plus qu’hommes ; c’est ce qu’ils firent par un travail continuel qui augmentait leur force, et par des exercices qui leur donnaient de l’adresse, laquelle n’est autre chose qu’une juste dispensation des forces que l’on a.
Nous remarquons aujourd’hui que nos armées périssent beaucoup par le travail immodéré des soldats [20], et, cependant, c’était par un travail immense que les Romains se conservaient. La raison en est, je crois, que leurs fatigues étaient continuelles, au lieu que nos soldats passent sans cesse d’un travail extrême à une extrême oisiveté, ce qui est la chose du monde la plus propre à les faire périr.
Il faut que je rapporte ici ce que les auteurs nous disent de l’éducation des soldats romains [21]. On les accoutumait à aller le pas militaire, c’est-à-dire à faire en cinq heures vingt milles, et quelquefois vingt-quatre. Pendant ces marches, on leur faisait porter des poids de soixante livres. On les entretenait dans l’habitude de courir et de sauter tout armés ; ils prenaient, dans leurs exercices, des épées, des javelots, des flèches d’une pesanteur double des armes ordinaires, et ces exercices étaient continuels [22].
Ce n’était pas seulement dans le camp qu’était l’école militaire : il y avait dans la ville un lieu où les citoyens allaient s’exercer (c’était le Champ de Mars). Après le travail, ils se jetaient dans le Tibre, pour s’entretenir dans l’habitude de nager et nettoyer la poussière et la sueur [23].
Nous n’avons plus une juste idée des exercices du corps : un homme qui s’y applique trop nous paraît méprisable, par la raison que la plupart de ces exercices n’ont plus d’autre objet que les agréments, au lieu que, chez les Anciens, tout, jusqu’à la danse, faisait partie de l’art militaire.
Il est même arrivé parmi nous qu’une adresse trop recherchée dans l’usage des armes dont nous nous servons à la guerre est devenue ridicule, parce que, depuis l’introduction de la coutume des combats singuliers, l’escrime a été regardée comme la science des querelleurs ou des poltrons.
Ceux qui critiquent Homère de ce qu’il relève ordinairement dans ses héros la force, l’adresse ou l’agilité du corps, devraient trouver Salluste bien ridicule, qui loue Pompée de ce qu’il courait, sautait et portait un fardeau aussi bien qu’homme de son temps [24].
Toutes les fois que les Romains se crurent en danger, ou qu’ils voulurent réparer quelque perte, ce fut une pratique constante chez eux d’affermir la discipline militaire [25]. Ont-ils à faire la guerre aux Latins, peuples aussi aguerris qu’eux-mêmes ? Manlius songe à augmenter la force du commandement et fait mourir son fils, qui avait vaincu sans son ordre. Sont-ils battus à Numance ? Scipion Émilien les prive d’abord de tout ce qui les avait amollis [26]. Les légions romaines ont-elles passé sous le joug en Numidie ? Métellus répare cette honte dès qu’il leur a fait reprendre les institutions anciennes. Marius, pour battre les Cimbres et les Teutons, commence par détourner les fleuves, et Sylla fait si bien travailler les soldats de son armée, effrayée de la guerre contre Mithridate, qu’ils lui demandent le combat comme la fin de leurs peines [27].
Publius Nasica, sans besoin, leur fit construire une armée navale : on craignait plus l’oisiveté que les ennemis.
Aulu-Gelle [28] donne d’assez mauvaises raisons de la coutume des Romains de faire saigner les soldats qui avaient commis quelque faute : la vraie est que, la force étant la principale qualité du soldat, c’était le dégrader que de l’affaiblir.
Des hommes si endurcis étaient ordinairement sains ; on ne remarque pas dans les auteurs que les armées romaines, qui faisaient la guerre en tant de climats, périssent beaucoup par les maladies ; au lieu qu’il arrive presque continuellement aujourd’hui que des armées, sans avoir combattu, se fondent, pour ainsi dire, dans une campagne.
Parmi nous, les désertions sont fréquentes, parce que les soldats sont la plus vile partie de chaque nation, et qu’il n’y en a aucune qui ait ou qui croie avoir un certain avantage sur les autres. Chez les Romains, elles étaient plus rares : des soldats tirés du sein d’un peuple si fier, si orgueilleux, si sûr de commander aux autres, ne pouvaient guère penser à s’avilir jusqu’à cesser d’être Romains.
Comme leurs armées n’étaient pas nombreuses, il était aisé de pourvoir à leur subsistance ; le chef pouvait mieux les connaître et voyait plus aisément les fautes et les violations de la discipline.
La force de leurs exercices, les chemins admirables qu’ils avaient construits, les mettaient en état de faire des marches longues et rapides [29]. Leur présence inopinée glaçait les esprits : ils se montraient, surtout après un mauvais succès, dans le temps que leurs ennemis étaient dans cette négligence que donne la victoire.
Dans nos combats d’aujourd’hui, un particulier n’a guère de confiance qu’en la multitude ; mais chaque Romain, plus robuste et plus aguerri que son ennemi, comptait toujours sur lui-même ; il avait naturellement du courage, c’est-à-dire de cette vertu qui est le sentiment de ses propres forces.
Leurs troupes étant toujours les mieux disciplinées, il était difficile que, dans le combat le plus malheureux, ils ne se ralliassent quelque part, ou que le désordre ne se mît quelque part chez les ennemis. Aussi les voit-on continuellement, dans les histoires, quoique surmontés dans le commencement par le nombre ou par l’ardeur des ennemis, arracher enfin la victoire de leurs mains.
Leur principale attention était d’examiner en quoi leur ennemi pouvait avoir de la supériorité sur eux, et d’abord ils y mettaient ordre. Ils s’accoutumèrent à voir le sang et les blessures dans les spectacles des gladiateurs, qu’ils prirent des Étrusques [30].
Les épées tranchantes des Gaulois [31], les éléphants de Pyrrhus, ne les surprirent qu’une fois. Ils suppléèrent à la faiblesse de leur cavalerie [32], d’abord, en ôtant les brides des chevaux, pour que l’impétuosité n’en pût être arrêtée ; ensuite, en y mêlant des vélites. Quand ils eurent connu l’épée espagnole, ils quittèrent la leur [33]. Ils éludèrent la science des pilotes par l’invention d’une machine que Polybe nous a décrite. Enfin, comme dit Josèphe [34], la guerre était pour eux une méditation ; la paix, un exercice.
Si quelque nation tint de la nature ou de son institution quelque avantage particulier, ils en firent d’abord usage ; ils n’oublièrent rien pour avoir des chevaux numides, des archers crétois, des frondeurs baléares, des vaisseaux rhodiens.
Enfin, jamais nation ne prépara la guerre avec tant de prudence et né la fit avec tant d’audace.
[modifier] Chapitre III
COMMENT LES ROMAINS PURENT S’AGRANDIR
Comme les peuples de l’Europe ont, dans ces temps-ci, à peu près les mêmes arts, les mêmes armes, la même discipline et la même manière de faire la guerre, la prodigieuse fortune des Romains nous paraît inconcevable. D’ailleurs, il y a aujourd’hui une telle disproportion dans la puissance qu’il n’est pas possible qu’un petit état sorte, par ses propres forces, de l’abaissement où la Providence l’a mis.
Ceci demande qu’on y réfléchisse ; sans quoi, nous verrions des événements sans les comprendre, et, ne sentant pas bien la différence des situations, nous croirions, en lisant l’histoire ancienne, voir d’autres hommes que nous.
Une expérience continuelle a pu faire connaître en Europe qu’un prince qui a un million de sujets ne peut, sans se détruire lui-même, entretenir plus de dix mille hommes de troupe ; il n’y a donc que les grandes nations qui aient des armées.
Il n’en était pas de même dans les anciennes républiques : car cette proportion des soldats au reste du peuple, qui est aujourd’hui comme d’un à cent, y pouvait être aisément comme d’un à huit.
Les fondateurs des anciennes républiques avaient également partagé les terres. Cela seul faisait un peuple puissant, c’est-à-dire une société bien réglée. Cela faisait aussi une bonne armée, chacun ayant un égal intérêt, et très grand, à défendre sa patrie.
Quand les lois n’étaient plus rigidement observées, les choses revenaient au point où elles sont à présent parmi nous : l’avarice de quelques particuliers et la prodigalité des autres faisaient passer les fonds de terre dans peu de mains, et d’abord les arts s’introduisaient pour les besoins mutuels des riches et des pauvres. Cela faisait qu’il n’y avait presque plus de citoyens ni de soldats : car les fonds de terre destinés auparavant à l’entretien de ces derniers étaient employés à celui des esclaves et des artisans, instruments du luxe des nouveaux possesseurs ; sans quoi l’État, qui malgré son dérèglement doit subsister, aurait péri. Avant la corruption, les revenus primitifs de l’État étaient partagés entre les soldats, c’est-à-dire les laboureurs ; lorsque la République était corrompue, ils passaient d’abord à des hommes riches, qui les rendaient aux esclaves et aux artisans ; d’où on en retirait, par le moyen des tributs, une partie pour l’entretien des soldats.
Or ces sortes de gens n’étaient guère propres à la guerre : ils étaient lâches et déjà corrompus par le luxe des villes et souvent par leur art même ; outre que, comme ils n’avaient point proprement de patrie, et qu’ils jouissaient de leur industrie partout, ils avaient peu à perdre ou à conserver.
Dans un dénombrement de Rome fait quelque temps après l’expulsion des Rois [35], et dans celui que Démétrius de Phalère fit à Athènes [36], il se trouva, à peu près, le même nombre d’habitants : Rome en avait quatre cent quarante mille ; Athènes, quatre cent trente et un mille. Mais ce dénombrement de Rome tombe dans un temps où elle était dans la force de son institution, et celui d’Athènes, dans un temps où elle était entièrement corrompue. On trouva que le nombre des citoyens pubères faisait à Rome le quart de ses habitants, et qu’il faisait à Athènes un peu moins du vingtième. La puissance de Rome était donc à celle d’Athènes, dans ces divers temps, à peu près comme un quart est à un vingtième, c’est-à-dire qu’elle était cinq fois plus grande.
Les rois Agis et Cléoménès voyant qu’au lieu de neuf mille citoyens qui étaient à Sparte du temps de Lycurgue [37], il n’y en avait plus que sept cents, dont à peine cent possédaient des terres [38], et que tout le reste n’était qu’une populace sans courage, ils entreprirent de rétablir les lois à cet égard [39], et Lacédémone reprit sa première puissance et redevint formidable à tous les Grecs.
Ce fut le partage égal des terres qui rendit Rome capable de sortir d’abord de son abaissement, et cela se sentit bien quand elle fut corrompue.
Elle était une petite république lorsque, les Latins ayant refusé le secours de troupes qu’ils étaient obligés de donner, on leva sur-le-champ dix légions dans la ville [40]. « À peine à présent, dit Tite-Live, Rome, que le monde entier ne peut contenir, en pourrait-elle faire autant si un ennemi paraissait tout à coup devant ses murailles : marque certaine que nous ne nous sommes point agrandis, et que nous n’avons fait qu’augmenter le luxe et les richesses qui nous travaillent. »
« Dites-moi, disait Tibérius Gracchus aux nobles [41], qui vaut mieux, un citoyen ou un esclave perpétuel, un soldat ou un homme inutile à la guerre ? Voulez-vous, pour avoir quelques arpents de terre plus que les autres citoyens, renoncer à l’espérance de la conquête du reste du monde ou vous mettre en danger de vous voir enlever par les ennemis ces terres que vous nous refusez ? »
[modifier] Chapitre IV
1. DES GAULOIS — 2. DE PYRRHUS — 3. PARALLÈLE DE CARTHAGE ET DE ROME — 4. GUERRE D’ANNIBAL
Les Romains eurent bien des guerres avec les Gaulois. L’amour de la gloire, le mépris de la mort, l’obstination pour vaincre, étaient les mêmes dans les deux peuples ; mais les armes étaient différentes ; le bouclier des Gaulois était petit, et leur épée mauvaise : aussi furent-ils traités à peu près comme, dans les derniers siècles, les Mexicains l’ont été par les Espagnols. Et ce qu’il y a de surprenant, c’est que ces peuples, que les Romains rencontrèrent dans presque tous les lieux et dans presque tous les temps, se laissèrent détruire les uns après les autres, sans jamais connaître, chercher, ni prévenir la cause de leurs malheurs.
Pyrrhus vint faire la guerre aux Romains dans le temps qu’ils étaient en état de lui résister et de s’instruire par ses victoires ; il leur apprit à se retrancher, à choisir et à disposer un camp ; il les accoutuma aux éléphants et les prépara pour de plus grandes guerres [42].
La grandeur de Pyrrhus ne consistait que dans ses qualités personnelles [43]. Plutarque nous dit qu’il fut obligé de faire la guerre de Macédoine parce qu’il ne pouvait entretenir six mille hommes de pied et cinq cents chevaux qu’il avait [44]. Ce prince, maître d’un petit État dont on n’a plus entendu parler après lui, était un aventurier qui faisait des entreprises continuelles parce qu’il ne pouvait subsister qu’en entreprenant.
Tarente, son alliée, avait bien dégénéré de l’institution des Lacédémoniens, ses ancêtres [45]. Il aurait pu faire de grandes choses avec les Samnites ; mais les Romains les avaient presque détruits.
Carthage, devenue riche plus tôt que Rome, avait aussi été plus tôt corrompue : ainsi, pendant qu’à Rome les emplois publics ne s’obtenaient que par la vertu et ne donnaient d’utilité que l’honneur et une préférence aux fatigues, tout ce que le public peut donner aux particuliers se vendait à Carthage, et tout service rendu par les particuliers y était payé par le public.
La tyrannie d’un prince ne met pas un État plus près de sa ruine que l’indifférence pour le bien commun n’y met une république. L’avantage d’un État libre est que les revenus y sont mieux administrés. Mais lorsqu’ils le sont plus mal ? L’avantage d’un État libre est qu’il n’y a point de favoris. Mais, quand cela n’est pas, et qu’au lieu des amis et des parents du prince il faut faire la fortune des amis et des parents de tous ceux qui ont part au gouvernement, tout est perdu ; les lois sont éludées plus dangereusement qu’elles ne sont violées par un prince, qui, étant toujours le plus grand citoyen de l’État, a le plus d’intérêt à sa conservation.
Des anciennes mœurs, un certain usage de la pauvreté, rendaient à Rome les fortunes à peu près égales ; mais, à Carthage, des particuliers avaient les richesses des rois.
De deux factions qui régnaient à Carthage, l’une voulait toujours la paix, et l’autre, toujours la guerre ; de façon qu’il était impossible d’y jouir de l’une, ni d’y bien faire l’autre.
Pendant qu’à Rome la guerre réunissait d’abord tous les intérêts, elle les séparait encore plus à Carthage [46].
Dans les États gouvernés par un prince, les divisions s’apaisent aisément, parce qu’il a dans ses mains une puissance coercitive qui ramène les deux partis ; mais, dans une république, elles sont plus durables, parce que le mal attaque ordinairement la puissance même qui pourrait le guérir.
À Rome, gouvernée par les lois, le peuple souffrait que le Sénat eût la direction des affaires. À Carthage, gouvernée par des abus, le peuple voulait tout faire par lui-même.
Carthage, qui faisait la guerre avec son opulence contre la pauvreté romaine, avait par cela même du désavantage ; l’or et l’argent s’épuisent ; mais la vertu, la constance, la force et la pauvreté ne s’épuisent jamais.
Les Romains étaient ambitieux par orgueil, et les Carthaginois, par avarice ; les uns voulaient commander, les autres voulaient acquérir ; et ces derniers, calculant sans cesse la recette et la dépense, firent toujours la guerre sans l’aimer.
Des batailles perdues, la diminution du peuple, l’affaiblissement du commerce, l’épuisement du trésor public, le soulèvement des nations voisines, pouvaient faire accepter à Carthage les conditions de paix les plus dures. Mais Rome ne se conduisait point par le sentiment des biens et des maux : elle ne se déterminait que par sa gloire, et, comme elle n’imaginait point qu’elle pût être si elle ne commandait pas, il n’y avait point d’espérance ni de crainte qui pût l’obliger à faire une paix qu’elle n’aurait point imposée.
Il n’y a rien de si puissant qu’une république où l’on observe les lois, non pas par crainte, non pas par raison, mais par passion, comme furent Rome et Lacédémone : car, pour lors, il se joint à la sagesse d’un bon gouvernement toute la force que pourrait avoir une faction.
Les Carthaginois se servaient de troupes étrangères, et les Romains employaient les leurs [47]. Comme ces derniers n’avaient jamais regardé les vaincus que comme des instruments pour des triomphes futurs, ils rendirent soldats tous les peuples qu’ils avaient soumis, et plus ils eurent de peine à les vaincre, plus ils les jugèrent propres à être incorporés dans leur république. Ainsi nous voyons les Samnites, qui ne furent subjugués qu’après vingt-quatre triomphes [48], devenir les auxiliaires des Romains, et, quelque temps avant la seconde guerre punique, ils tirèrent d’eux et de leurs alliés, c’est-à-dire d’un pays qui n’était guère plus grand que les États du Pape et de Naples, sept cent mille hommes de pied et soixante et dix mille de cheval, pour opposer aux Gaulois [49].
Dans le fort de la seconde guerre punique, Rome eut toujours sur pied de vingt-deux à vingt-quatre légions ; cependant il paraît par Tite-Live que le cens n’était pour lors que d’environ cent trente-sept mille citoyens.
Carthage employait plus de forces pour attaquer ; Rome, pour se défendre : celle-ci, comme on vient de dire, arma un nombre d’hommes prodigieux contre les Gaulois et Annibal, qui l’attaquaient, et elle n’envoya que deux légions contre les plus grands rois ; ce qui rendit ses forces éternelles.
L’établissement de Carthage dans son pays était moins solide que celui de Rome dans le sien. Cette dernière avait trente colonies autour d’elle, qui en étaient comme les remparts [50]. Avant la bataille de Cannes, aucun allié ne l’avait abandonnée ; c’est que les Samnites et les autres peuples d’Italie étaient accoutumés à sa domination.
La plupart des villes d’Afrique, étant peu fortifiées, se rendaient d’abord à quiconque se présentait pour les prendre. Aussi tous ceux qui y débarquèrent, Agathocle, Régulus, Scipion, mirent-ils d’abord Carthage au désespoir.
On ne peut guère attribuer qu’à un mauvais gouvernement ce qui leur arriva dans toute la guerre que leur fit le premier Scipion : leur ville et leurs armées même étaient affamées, tandis que les Romains étaient dans l’abondance de toutes choses [51].
Chez les Carthaginois, les armées qui avaient été battues devenaient plus insolentes ; quelquefois elles mettaient en croix leurs généraux et les punissaient de leur propre lâcheté. Chez les Romains, le consul décimait les troupes qui avaient fui, et les ramenait contre les ennemis.
Le gouvernement des Carthaginois était très dur [52] : ils avaient si fort tourmenté les peuples d’Espagne que, lorsque les Romains y arrivèrent, ils furent regardés comme des libérateurs, et, si l’on fait attention aux sommes immenses qu’il leur en coûta pour soutenir une guerre où ils succombèrent, on verra bien que l’injustice est mauvaise ménagère, et qu’elle ne remplit pas même ses vues [53].
La fondation d’Alexandrie avait beaucoup diminué le commerce de Carthage. Dans les premiers temps, la superstition bannissait en quelque façon les étrangers de l’Égypte, et, lorsque les Perses l’eurent conquise, ils n’avaient songé qu’à affaiblir leurs nouveaux sujets. Mais, sous les rois grecs, l’Égypte fit presque tout le commerce du monde, et celui de Carthage commença à déchoir.
Les puissances établies par le commerce peuvent subsister longtemps dans leur médiocrité ; mais leur grandeur est de peu de durée. Elles s’élèvent peu à peu et sans que personne s’en aperçoive ; car elles ne font aucun acte particulier qui fasse du bruit et signale leur puissance. Mais, lorsque la chose est venue au point qu’on ne peut plus s’empêcher de la voir, chacun cherche à priver cette nation d’un avantage qu’elle n’a pris, pour ainsi dire, que par surprise.
La cavalerie carthaginoise valait mieux que la romaine par deux raisons : l’une, que les chevaux numides et espagnols étaient meilleurs que ceux d’Italie, et l’autre, que la cavalerie romaine était mal armée : car ce ne fut que dans les guerres que les Romains firent en Grèce qu’ils changèrent de manière, comme nous l’apprenons de Polybe [54].
Dans la première guerre punique, Régulus fut battu dès que les Carthaginois choisirent les plaines pour faire combattre leur cavalerie, et, dans la seconde, Annibal dut à ses Numides ses principales victoires [55].
Scipion, ayant conquis l’Espagne et fait alliance avec Massinisse, ôta aux Carthaginois cette supériorité ; ce fut la cavalerie numide qui gagna la bataille de Zama et finit la guerre.
Les Carthaginois avaient plus d’expérience sur la mer et connaissaient mieux la manœuvre que les Romains ; mais il me semble que cet avantage n’était pas pour lors si grand qu’il le serait aujourd’hui.
Les Anciens, n’ayant pas la boussole, ne pouvaient guère naviguer que sur les côtes ; aussi ils ne se servaient que de bâtiments à rames, petits et plats ; presque toutes les rades étaient pour eux des ports ; la science des pilotes était très bornée, et leur manœuvre, très peu de chose. Aussi Aristote disait-il [56] qu’il était inutile d’avoir un corps de mariniers, et que les laboureurs suffisaient pour cela.
L’art était si imparfait qu’on ne faisait guère avec mille rames que ce qui se fait aujourd’hui avec cent [57].
Les grands vaisseaux étaient désavantageux, en ce qu’étant difficilement mus par la chiourme ils ne pouvaient pas faire les évolutions nécessaires. Antoine en fit à Actium une funeste expérience [58] : ses navires ne pouvaient se remuer, pendant que ceux d’Auguste, plus légers, les attaquaient de toutes parts.
Les vaisseaux anciens étant à rames, les plus légers brisaient aisément celles des plus grands, qui, pour lors, n’étaient plus que des machines immobiles, comme sont aujourd’hui nos vaisseaux démâtés.
Depuis l’invention de la boussole, on a changé de manière ; on a abandonné les rames [59] , on a fui les côtes, on a construit de gros vaisseaux ; la machine est devenue plus composée, et les pratiques se sont multipliées.
L’invention de la poudre a fait une chose qu’on n’aurait pas soupçonnée ; c’est que la force des armées navales a plus que jamais consisté dans l’art : car, pour résister à la violence du canon et ne pas essuyer un feu supérieur, il a fallu de gros navires ; mais, à la grandeur de la machine, on a dû proportionner la puissance de l’art.
Les petits vaisseaux d’autrefois s’accrochaient soudain, et les soldats combattaient des deux parts ; on mettait sur une flotte toute une armée de terre : dans la bataille navale que Régulus et son collègue gagnèrent, on vit combattre cent trente mille Romains contre cent cinquante mille Carthaginois. Pour lors, les soldats étaient pour beaucoup, et les gens de l’art, pour peu ; à présent, les soldats sont pour rien ou pour peu, et les gens de l’art, pour beaucoup.
La victoire du consul Duillius fait bien sentir cette différence ; les Romains n’avaient aucune connaissance de la navigation ; une galère carthaginoise échoua sur leurs côtes ; ils se servirent de ce modèle pour en bâtir ; en trois mois de temps, leurs matelots furent dressés, leur flotte fut construite, équipée ; elle mit à la mer ; elle trouva l’armée navale des Carthaginois et la battit.
À peine, à présent, toute une vie suffit-elle à un prince pour former une flotte capable de paraître devant une puissance qui a déjà l’empire de la mer ; c’est peut-être la seule chose que l’argent seul ne peut pas faire. Et si, de nos jours, un grand prince réussit d’abord [60] , l’expérience a fait voir à d’autres que c’est un exemple qui peut être plus admiré que suivi [61].
La seconde guerre punique est si fameuse que tout le monde la sait. Quand on examine bien cette foule d’obstacles qui se présentèrent devant Annibal, et que cet homme extraordinaire surmonta tous, on a le plus beau spectacle que nous ait fourni l’Antiquité.
Rome fut un prodige de constance. Après les journées du Tésin, de Trébie et de Trasimène, après celle de Cannes, plus funeste encore, abandonnée de presque tous les peuples d’Italie, elle ne demanda point la paix. C’est que le Sénat ne se départait jamais des maximes anciennes ; il agissait avec Annibal comme il avait agi autrefois avec Pyrrhus, à qui il avait refusé de faire aucun accommodement tandis qu’il serait en Italie. Et je trouve dans Denys d’Halicarnasse [62] que, lors de la négociation de Coriolan, le Sénat déclara qu’il ne violerait point ses coutumes anciennes ; que le peuple romain ne pouvait faire de paix tandis que les ennemis étaient sur ses terres ; mais que, si les Volsques se retiraient, on accorderait tout ce qui serait juste.
Rome fut sauvée par la force de son institution. Après la bataille de Cannes, il ne fut pas permis aux femmes mêmes de verser des larmes ; le Sénat refusa de racheter les prisonniers et envoya les misérables restes de l’armée faire la guerre en Sicile, sans récompense ni aucun honneur militaire, jusqu’à ce qu’Annibal fût chassé d’Italie [63].
D’un autre côté, le consul Térentius Varron avait fui honteusement jusqu’à Venouse. Cet homme de la plus basse naissance n’avait été élevé au consulat que pour mortifier la noblesse. Mais le Sénat ne voulut pas jouir de ce malheureux triomphe ; il vit combien il était nécessaire qu’il s’attirât dans cette occasion la confiance du peuple : il alla au-devant de Varron et le remercia de ce qu’il n’avait pas désespéré de la République [64].
Ce n’est pas ordinairement la perte réelle que l’on fait dans une bataille (c’est-à-dire celle de quelques milliers d’hommes) qui est funeste à un État, mais la perte imaginaire et le découragement, qui le prive des forces mêmes que la Fortune lui avait laissées.
Il y a des choses que tout le monde dit parce qu’elles ont été dites une fois. On croirait qu’Annibal fit une faute insigne de n’avoir point été assiéger Rome après la bataille de Cannes. Il est vrai que d’abord la frayeur y fut extrême ; mais il n’en est pas de la consternation d’un peuple belliqueux, qui se tourne presque toujours en courage, comme de celle d’une vile populace, qui ne sent que sa faiblesse. Une preuve qu’Annibal n’aurait pas réussi, c’est que les Romains se trouvèrent encore en état d’envoyer partout du secours.
On dit encore qu’Annibal fit une grande faute de mener son armée à Capoue, où elle s’amollit ; mais l’on ne considère point que l’on ne remonte pas à la vraie cause. Les soldats de cette armée, devenus riches après tant de victoires, n’auraient-ils pas trouvé partout Capoue ? Alexandre, qui commandait à ses propres sujets, prit, dans une occasion pareille, un expédient qu’Annibal, qui n’avait que des troupes mercenaires, ne pouvait pas prendre ; il fit mettre le feu au bagage de ses soldats et brûla toutes leurs richesses et les siennes. On nous dit que Kouli-Kan, après la conquête des Indes, ne laissa à chaque soldat que cent roupies d’argent [65].
Ce furent les conquêtes mêmes d’Annibal qui commencèrent à changer la fortune de cette guerre. Il n’avait pas été envoyé en Italie par les magistrats de Carthage ; il recevait très peu de secours, soit par la jalousie d’un parti, soit par la trop grande confiance de l’autre. Pendant qu’il resta avec son armée ensemble, il battit les Romains ; mais, lorsqu’il fallut qu’il mît des garnisons dans les villes, qu’il défendît ses alliés, qu’il assiégeât les places, ou qu’il les empêchât d’être assiégées, ses forces se trouvèrent trop petites, et il perdit en détail une grande partie de son armée. Les conquêtes sont aisées à faire, parce qu’on les fait avec toutes ses forces ; elles sont difficiles à conserver, parce qu’on ne les défend qu’avec une partie de ses forces.
[modifier] Chapitre V
DE L’ÉTAT DE LA GRÈCE, DE LA MACÉDOINE, DE LA SYRIE ET DE L’ÉGYPTE, APRÈS L’ABAISSEMENT DES CARTHAGINOIS
Je m’imagine qu’Annibal disait très peu de bons mots, et qu’il en disait encore moins en faveur de Fabius et de Marcellus contre lui-même. J’ai du regret de voir Tite-Live jeter ses fleurs sur ces énormes colosses de l’Antiquité ; je voudrais qu’il eût fait comme Homère, qui néglige de les parer et sait si bien les faire mouvoir.
Encore faudrait-il que les discours qu’on fait tenir à Annibal fussent sensés. Que si, en apprenant la défaite de son frère, il avoua qu’il en prévoyait la ruine de Carthage, je ne sache rien de plus propre à désespérer des peuples qui s’étaient donnés à lui, et à décourager une armée qui attendait de si grandes récompenses après la guerre.
Comme les Carthaginois, en Espagne, en Sicile, en Sardaigne, n’opposaient aucune armée qui ne fût malheureuse, Annibal, dont les ennemis se fortifiaient sans cesse, fut réduit à une guerre défensive. Cela donna aux Romains la pensée de porter la guerre en Afrique ; Scipion y descendit ; les succès qu’il y eut obligèrent les Carthaginois à rappeler d’Italie Annibal, qui pleura de douleur en cédant aux Romains cette terre où il les avait tant de fois vaincus.
Tout ce que peut faire un grand homme d’État et un grand capitaine, Annibal le fit pour sauver sa patrie. N’ayant pu porter Scipion à la paix, il donna une bataille où la Fortune sembla prendre plaisir à confondre son habileté, son expérience et son bon sens. Carthage reçut la paix, non pas d’un ennemi, mais d’un maître : elle s’obligea de payer dix mille talents en cinquante années, à donner des otages, à livrer ses vaisseaux et ses éléphants, à ne faire la guerre à personne sans le consentement du peuple romain ; et, pour la tenir toujours humiliée, on augmenta la puissance de Massinisse, son ennemi éternel.
Après l’abaissement des Carthaginois, Rome n’eut presque plus que de petites guerres et de grandes victoires, au lieu qu’auparavant elle avait eu de petites victoires et de grandes guerres.
Il y avait dans ces temps-là comme deux mondes séparés : dans l’un combattaient les Carthaginois et les Romains ; l’autre était agité par des querelles qui duraient depuis la mort d’Alexandre ; on n’y pensait point à ce qui se passait en Occident [66] ; car, quoique Philippe, roi de Macédoine, eût fait un traité avec Annibal, il n’eut presque point de suite, et ce prince, qui n’accorda aux Carthaginois que de très faibles secours, ne fit que témoigner aux Romains une mauvaise volonté inutile.
Lorsqu’on voit deux grands peuples se faire une guerre longue et opiniâtre, c’est souvent une mauvaise politique de penser qu’on peut demeurer spectateur tranquille : car celui des deux peuples qui est le vainqueur entreprend d’abord de nouvelles guerres, et une nation de soldats va combattre contre des peuples qui ne sont que citoyens.
Ceci parut bien clairement dans ces temps-là : car les Romains eurent à peine dompté les Carthaginois qu’ils attaquèrent de nouveaux peuples et parurent dans toute la terre pour tout envahir.
Il n’y avait pour lors dans l’Orient que quatre puissances capables de résister aux Romains : la Grèce et les royaumes de Macédoine, de Syrie et d’Égypte. Il faut voir quelle était la situation de ces deux premières puissances, parce que les Romains commencèrent par les soumettre.
Il y avait dans la Grèce trois peuples considérables ; les Étoliens, les Achaïens et les Béotiens ; c’étaient des associations de villes libres, qui avaient des assemblées générales et des magistrats communs. Les Étoliens étaient belliqueux, hardis, téméraires, avides du gain, toujours libres de leur parole et de leurs serments, enfin, faisant la guerre sur la terre comme les pirates la font sur la mer. Les Achaïens étaient sans cesse fatigués par des voisins ou des défenseurs incommodes [67]. Les Béotiens, les plus épais de tous les Grecs, prenaient le moins de part qu’ils pouvaient aux affaires générales : uniquement conduits par le sentiment présent du bien et du mal, ils n’avaient pas assez d’esprit pour qu’il fût facile aux orateurs de les agiter ; et, ce qu’il y avait d’extraordinaire, leur république se maintenait dans l’anarchie même [68].
Lacédémone avait conservé sa puissance, c’est-à-dire cet esprit belliqueux que lui donnaient les institutions de Lycurgue. Les Thessaliens étaient en quelque façon asservis par les Macédoniens. Les rois d’Illyrie avaient déjà été extrêmement abattus par les Romains. Les Acarnaniens et les Athamanes étaient ravagés tour à tour par les forces de la Macédoine et de l’Étolie. Les Athéniens, sans forces par eux-mêmes et sans alliés [69], n’étonnaient plus le monde que par leurs flatteries envers les rois, et l’on ne montait plus sur la tribune où avait parlé Démosthène, que pour proposer les décrets les plus lâches et les plus scandaleux.
D’ailleurs, la Grèce était redoutable par sa situation, la force, la multitude de ses villes, le nombre de ses soldats, sa police, ses mœurs, ses lois : elle aimait la guerre, elle en connaissait l’art, et elle aurait été invincible si elle avait été unie.
Elle avait bien été étonnée par le premier Philippe, Alexandre et Antipater, mais non pas subjuguée, et les rois de Macédoine, qui ne pouvaient se résoudre à abandonner leurs prétentions et leurs espérances, s’obstinaient à travailler à l’asservir.
La Macédoine était presque entourée de montagnes inaccessibles ; les peuples en étaient très propres à la guerre, courageux, obéissants, industrieux, infatigables, et il fallait bien qu’ils tinssent ces qualités-là du climat, puisque encore aujourd’hui les hommes de ces contrées sont les meilleurs soldats de l’empire des Turcs.
La Grèce se maintenait par une espèce de balance : les Lacédémoniens étaient, pour l’ordinaire, alliés des Étoliens, et les Macédoniens l’étaient des Achaïens ; mais, par l’arrivée des Romains, tout équilibre fut rompu.
Comme les rois de Macédoine ne pouvaient pas entretenir un grand nombre de troupes [70], le moindre échec était de conséquence ; d’ailleurs, ils pouvaient difficilement s’agrandir, parce que, leurs desseins n’étant pas inconnus, on avait toujours les yeux ouverts sur leurs démarches, et les succès qu’ils avaient dans les guerres entreprises pour leurs alliés étaient un mal que ces mêmes alliés cherchaient d’abord à réparer.
Mais les rois de Macédoine étaient ordinairement des princes habiles. Leur monarchie n’était pas du nombre de celles qui vont par une espèce d’allure donnée dans le commencement : continuellement instruits par les périls et par les affaires, embarrassés dans tous les démêlés des Grecs, il leur fallait gagner les principaux des villes, éblouir les peuples, et diviser ou réunir les intérêts ; enfin, ils étaient obligés de payer de leur personne à chaque instant.
Philippe, qui, dans le commencement de son règne, s’était attiré l’amour et la confiance des Grecs par sa modération, changea tout à coup : il devint un cruel tyran dans un temps où il aurait dû être juste par politique et par ambition [71]. Il voyait, quoique de loin, les Carthaginois et les Romains, dont les forces étaient immenses ; il avait fini la guerre à l’avantage de ses alliés et s’était réconcilié avec les Étoliens. Il était naturel qu’il pensât à unir toute la Grèce avec lui pour empêcher les étrangers de s’y établir ; mais il l’irrita, au contraire, par de petites usurpations, et, s’amusant à discuter de vains intérêts, quand il s’agissait de son existence, par trois ou quatre mauvaises actions, il se rendit odieux et détestable à tous les Grecs.
Les Étoliens furent les plus irrités, et les Romains, saisissant l’occasion de leur ressentiment, ou plutôt de leur folie, firent alliance avec eux, entrèrent dans la Grèce, et l’armèrent contre Philippe.
Ce prince fut vaincu à la journée des Cynocéphales, et cette victoire fut due en partie à la valeur des Étoliens. Il fut si fort consterné qu’il se réduisit à un traité qui était moins une paix qu’un abandon de ses propres forces : il fit sortir ses garnisons de toute la Grèce, livra ses vaisseaux, et s’obligea de payer mille talents en dix années.
Polybe, avec son bon sens ordinaire, compare l’ordonnance des Romains avec celle des Macédoniens, qui fut prise par tous les rois successeurs d’Alexandre. Il fait voir les avantages et les inconvénients de la phalange et de la légion ; il donne la préférence à l’ordonnance romaine, et il y a apparence qu’il a raison, si l’on en juge par tous les événements de ces temps-là [72].
Ce qui avait beaucoup contribué à mettre les Romains en péril dans la seconde guerre punique, c’est qu’Annibal arma d’abord ses soldats à la romaine. Mais les Grecs ne changèrent ni leurs armes ni leur manière de combattre ; il ne leur vint point dans l’esprit de renoncer à des usages avec lesquels ils avaient fait de si grandes choses.
Le succès que les Romains eurent contre Philippe fut le plus grand de tous les pas qu’ils firent pour la conquête générale. Pour s’assurer de la Grèce, ils abaissèrent par toutes sortes de voies les Étoliens, qui les avaient aidés à vaincre ; de plus, ils ordonnèrent que chaque ville grecque qui avait été à Philippe ou à quelque autre prince se gouvernerait dorénavant par ses propres lois.
On voit bien que ces petites républiques ne pouvaient être que dépendantes. Les Grecs se livrèrent à une joie stupide et crurent être libres en effet, parce que les Romains les déclaraient tels.
Les Étoliens, qui s’étaient imaginé qu’ils domineraient dans la Grèce, voyant qu’ils n’avaient fait que se donner des maîtres, furent au désespoir, et, comme ils prenaient toujours des résolutions extrêmes, voulant corriger leurs folies par leurs folies, ils appelèrent dans la Grèce Antiochus, roi de Syrie, comme ils y avaient appelé les Romains.
Les rois de Syrie étaient les plus puissants des successeurs d’Alexandre : car ils possédaient presque tous les États de Darius, à l’Égypte près ; mais il était arrivé des choses qui avaient fait que leur puissance s’était beaucoup affaiblie.
Séleucus, qui avait fondé l’empire de Syrie, avait à la fin de sa vie détruit le royaume de Lysimaque. Dans la confusion des choses, plusieurs provinces se soulevèrent : les royaumes de Pergame, de Cappadoce et de Bithynie se formèrent. Mais ces petits États timides regardèrent toujours l’humiliation de leurs anciens maîtres comme une fortune pour eux.
Comme les rois de Syrie virent toujours avec une envie extrême la félicité du royaume d’Égypte, ils ne songèrent qu’à le conquérir ; ce qui fit que, négligeant l’Orient, ils y perdirent plusieurs provinces et furent fort mal obéis dans les autres.
Enfin, les rois de Syrie tenaient la haute et la basse Asie. Mais l’expérience a fait voir que, dans ce cas, lorsque la capitale et les principales forces sont dans les provinces basses de l’Asie, on ne peut pas conserver les hautes, et que, quand le siège de l’empire est dans les hautes, on s’affaiblit en voulant garder les basses. L’empire des Perses et celui de Syrie ne furent jamais si forts que celui des Parthes, qui n’avait qu’une partie des provinces des deux premiers. Si Cyrus n’avait pas conquis le royaume de Lydie, si Séleucus était resté à Babylone et avait laissé les provinces maritimes aux successeurs d’Antigone, l’empire des Perses aurait été invincible pour les Grecs, et celui de Séleucus, pour les Romains. Il y a de certaines bornes que la nature a données aux États pour mortifier l’ambition des hommes ; lorsque les Romains les passèrent, les Parthes les firent presque toujours périr [73] ; quand les Parthes osèrent les passer, ils furent d’abord obligés de revenir ; et, de nos jours, les Turcs, qui ont avancé au-delà de ces limites, ont été contraints d’y rentrer.
Les rois de Syrie et d’Égypte avaient dans leur pays deux sortes de sujets : les peuples conquérants et les peuples conquis. Ces premiers, encore pleins de l’idée de leur origine, étaient très difficilement gouvernés ; ils n’avaient point cet esprit d’indépendance qui nous porte à secouer le joug, mais cette impatience qui nous fait désirer de changer de maître.
Mais la faiblesse principale du royaume de Syrie venait de celle de la Cour, où régnaient des successeurs de Darius, et non pas d’Alexandre. Le luxe, la vanité et la mollesse, qui, en aucun siècle, n’ont quitté les cours d’Asie, régnaient surtout dans celle-ci. Le mal passa au peuple et aux soldats et devint contagieux pour les Romains mêmes, puisque la guerre qu’ils firent contre Antiochus est la vraie époque de leur corruption.
Telle était la situation du royaume de Syrie lorsqu’Antiochus, qui avait fait de grandes choses, entreprit la guerre contre les Romains. Mais il ne se conduisit pas même avec la sagesse que l’on emploie dans les affaires ordinaires. Annibal voulait qu’on renouvelât la guerre en Italie, et qu’on gagnât Philippe, ou qu’on le rendît neutre. Antiochus ne fit rien de cela. Il se montra dans la Grèce avec une petite partie de ses forces, et, comme s’il avait voulu y voir la guerre, et non pas la faire, il ne fut occupé que de ses plaisirs. Il fut battu, s’enfuit en Asie, plus effrayé que vaincu.
Philippe, dans cette guerre, entraîné par les Romains comme par un torrent, les servit de tout son pouvoir et devint l’instrument de leurs victoires. Le plaisir de se venger et de ravager l’Étolie, la promesse qu’on lui diminuerait le tribut, et qu’on lui laisserait quelques villes, des jalousies qu’il eut d’Antiochus, enfin, de petits motifs le déterminèrent, et, n’osant concevoir la pensée de secouer le joug, il ne songea qu’à l’adoucir.
Antiochus jugea si mal des affaires qu’il s’imagina que les Romains le laisseraient tranquille en Asie. Mais ils l’y suivirent. II fut vaincu encore, et, dans sa consternation, il consentit au traité le plus infâme qu’un grand prince ait jamais fait.
Je ne sache rien de si magnanime que la résolution que prit un monarque qui a régné de nos jours [74], de s’ensevelir plutôt sous les débris du trône que d’accepter des propositions qu’un roi ne doit pas entendre ; il avait l’âme trop fière pour descendre plus bas que ses malheurs ne l’avaient mis, et il savait bien que le courage peut raffermir une couronne, et que l’infamie ne le fait jamais.
C’est une chose commune de voir des princes qui savent donner une bataille ; il y en a bien peu qui sachent faire une guerre, qui soient également capables de se servir de la Fortune et de l’attendre, et qui, avec cette disposition d’esprit qui donne de la méfiance avant que d’entreprendre, aient celle de ne craindre plus rien après avoir entrepris.
Après l’abaissement d’Antiochus, il ne restait plus que de petites puissances, si l’on en excepte l’Égypte, qui, par sa situation, sa fécondité, son commerce, le nombre de ses habitants, ses forces de mer et de terre, aurait pu être formidable. Mais la cruauté de ses rois, leur lâcheté, leur avarice, leur imbécillité, leurs affreuses voluptés, les rendirent si odieux à leurs sujets qu’ils ne se soutinrent la plupart du temps que par la protection des Romains.
C’était, en quelque façon, une loi fondamentale de la couronne d’Égypte que les sœurs succédaient avec les frères, et, afin de maintenir l’unité dans le gouvernement, on mariait le frère avec la sœur. Or il est difficile de rien imaginer de plus pernicieux dans la politique qu’un pareil ordre de succession : car, tous les petits démêlés domestiques devenant des désordres dans l’État ; celui des deux qui avait le moindre chagrin soulevait d’abord contre l’autre le peuple d’Alexandrie, populace immense, toujours prête à se joindre au premier de ses rois qui voulait l’agiter. De plus, les royaumes de Cyrène et de Chypre étant ordinairement entre les mains d’autres princes de cette maison, avec des droits réciproques sur le tout, il arrivait qu’il y avait presque toujours des princes régnants et des prétendants à la couronne, que ces rois étaient sur un trône chancelant, et que, mal établis au-dedans, ils étaient sans pouvoir au-dehors.
Les forces des rois d’Égypte, comme celles des autres rois d’Asie, consistaient dans leurs auxiliaires grecs. Outre l’esprit de liberté, d’honneur et de gloire qui animait les Grecs, ils s’occupaient sans cesse à toutes sortes d’exercices du corps : ils avaient dans leurs principales villes des jeux établis, où les vainqueurs obtenaient des couronnes aux yeux de toute la Grèce ; ce qui donnait une émulation générale. Or, dans un temps où l’on combattait avec des armes dont le succès dépendait de la force et de l’adresse de celui qui s’en servait, on ne peut douter que des gens ainsi exercés n’eussent de grands avantages sur cette foule de Barbares pris indifféremment et menés sans choix à la guerre, comme les armées de Darius le firent bien voir.
Les Romains, pour priver les rois d’une telle milice et leur ôter sans bruit leurs principales forces, firent deux choses : premièrement, ils établirent peu à peu comme une maxime, chez les villes grecques, qu’elles ne pourraient avoir aucune alliance, accorder du secours ou faire la guerre à qui que ce fût, sans leur consentement ; de plus, dans leurs traités avec les rois, ils leur défendirent de faire aucunes levées chez les alliés des Romains ; ce qui les réduisit à leurs troupes nationales [75].
[modifier] Chapitre VI
DE LA CONDUITE QUE LES ROMAINS TINRENT POUR SOUMETTRE TOUS LES PEUPLES
Dans le cours de tant de prospérités, où l’on se néglige pour l’ordinaire, le Sénat agissait toujours avec la même profondeur, et, pendant que les armées consternaient tout, il tenait à terre ceux qu’il trouvait abattus.
Il s’érigea en tribunal qui jugea tous les peuples à la fin de chaque guerre, il décidait des peines et des récompenses que chacun avait méritées ; il ôtait une partie du domaine du peuple vaincu pour la donner aux alliés ; en quoi il faisait deux choses : il attachait à Rome des rois dont elle avait peu à craindre et beaucoup à espérer, et il en affaiblissait d’autres dont elle n’avait rien à espérer et tout à craindre.
On se servait des alliés pour faire la guerre à un ennemi ; mais d’abord on détruisit les destructeurs. Philippe fut vaincu par le moyen des Étoliens, qui furent anéantis d’abord après, pour s’être joints à Antiochus. Antiochus fut vaincu par le secours des Rhodiens ; mais, après qu’on leur eut donné des récompenses éclatantes, on les humilia pour jamais, sous prétexte qu’ils avaient demandé qu’on fît la paix avec Persée.
Quand ils avaient plusieurs ennemis sur les bras, ils accordaient une trêve au plus faible, qui se croyait heureux de l’obtenir, comptant pour beaucoup d’avoir différé sa ruine.
Lorsque l’on était occupé à une grande guerre, le Sénat dissimulait toutes sortes d’injures et attendait dans le silence que le temps de la punition fût venu. Que si quelque peuple lui envoyait les coupables, il refusait de les punir, aimant mieux tenir toute la nation pour criminelle et se réserver une vengeance utile.
Comme ils faisaient à leurs ennemis des maux inconcevables, il ne se formait guère de ligues contre eux car celui qui était le plus éloigné du péril ne voulait pas en approcher.
Par là, ils recevaient rarement la guerre, mais la faisaient toujours dans le temps, de la manière et avec ceux qu’il leur convenait, et, de tant de peuples qu’ils attaquèrent, il y en a bien peu qui n’eussent souffert toutes sortes d’injures si l’on avait voulu les laisser en paix.
Leur coutume étant de parler toujours en maîtres, les ambassadeurs qu’ils envoyaient chez les peuples qui n’avaient point encore senti leur puissance étaient sûrement maltraités ; ce qui était un prétexte sûr pour faire une nouvelle guerre [76].
Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que, dans le dessein d’envahir tout, leurs traités n’étaient proprement que des suspensions de guerre, ils y mettaient des conditions qui commençaient toujours la ruine de l’État qui les acceptait : ils faisaient sortir les garnisons des places fortes, ou bornaient le nombre des troupes de terre, ou se faisaient livrer les chevaux ou les éléphants, et, si ce peuple était puissant sur la mer, ils l’obligeaient de brûler ses vaisseaux et quelquefois d’aller habiter plus avant dans les terres.
Après avoir détruit les armées d’un prince, ils ruinaient ses finances par des taxes excessives ou un tribut, sous prétexte de lui faire payer les frais de la guerre : nouveau genre de tyrannie, qui le forçait d’opprimer ses sujets et de perdre leur amour.
Lorsqu’ils accordaient la paix à quelque prince, ils prenaient quelqu’un de ses frères ou de ses enfants en otage ; ce qui leur donnait le moyen de troubler son royaume à leur fantaisie. Quand ils avaient le plus proche héritier, ils intimidaient le possesseur ; s’ils n’avaient qu’un prince d’un degré éloigné, ils s’en servaient pour animer les révoltes des peuples.
Quand quelque prince ou quelque peuple s’était soustrait de l’obéissance de son souverain, ils lui accordaient d’abord le titre d’allié du peuple romain [77], et, par là, ils le rendaient sacré et inviolable ; de manière qu’il n’y avait point de roi, quelque grand qu’il fût, qui pût un moment être sûr de ses sujets, ni même de sa famille.
Quoique le titre de leur allié fût une espèce de servitude, il était néanmoins très recherché [78] : car on était sûr que l’on ne recevait d’injures que d’eux, et l’on avait sujet d’espérer qu’elles seraient moindres ; ainsi il n’y avait point de services que les peuples et les rois ne fussent prêts de rendre, ni de bassesses qu’ils ne fissent pour l’obtenir.
Ils avaient plusieurs sortes d’alliés. Les uns leur étaient unis par des privilèges et une participation de leur grandeur, comme les Latins et les Herniques ; d’autres, par l’établissement même, comme leurs colonies ; quelques-uns, par les bienfaits, comme furent Massinisse, Euménès et Attalus, qui tenaient d’eux leur royaume ou leur agrandissement ; d’autres, par des traités libres, et ceux-là devenaient sujets par un long usage de l’alliance, comme les rois d’Égypte, de Bithynie, de Cappadoce, et la plupart des villes grecques ; plusieurs, enfin, par des traités forcés et par la loi de leur sujétion, comme Philippe et Antiochus, car ils n’accordaient point de paix à un ennemi qui ne contînt une alliance, c’est-à-dire qu’ils ne soumettaient point de peuple qui ne leur servît à en abaisser d’autres.
Lorsqu’ils laissaient la liberté à quelques villes, ils y faisaient d’abord naître deux factions [79] : l’une défendait les lois et la liberté du pays, l’autre soutenait qu’il n’y avait de loi que la volonté des Romains ; et, comme cette dernière faction était toujours la plus puissante, on voit bien qu’une pareille liberté n’était qu’un nom.
Quelquefois ils se rendaient maîtres d’un pays sous prétexte de succession : ils entrèrent en Asie, en Bithynie, en Libye, par les testaments d’Attalus, de Nicomède [80] et d’Appion, et l’Égypte fut enchaînée par celui du roi de Cyrène.
Pour tenir les grands princes toujours faibles, ils ne voulaient pas qu’ils reçussent dans leur alliance ceux à qui ils avaient accordé la leur [81], et, comme ils ne la refusaient à aucun des voisins d’un prince puissant, cette condition, mise dans un traité de paix, ne lui laissait plus d’alliés.
De plus, lorsqu’ils avaient vaincu quelque prince considérable, ils mettaient dans le traité qu’il ne pourrait faire la guerre pour ses différends avec les alliés des Romains (c’est-à-dire, ordinairement, avec tous ses voisins), mais qu’il les mettrait en arbitrage ; ce qui lui ôtait pour l’avenir la puissance militaire.
Et, pour se la réserver toute, ils en privaient leurs alliés mêmes : dès que ceux-ci avaient le moindre démêlé, ils envoyaient des ambassadeurs qui les obligeaient de faire la paix. Il n’y a qu’à voir comme ils terminèrent les guerres d’Attalus et de Prusias.
Quand quelque prince avait fait une conquête, qui souvent l’avait épuisé, un ambassadeur romain survenait d’abord, qui la lui arrachait des mains. Entre mille exemples, on peut se rappeler comment, avec une parole, ils chassèrent d’Égypte Antiochus.
Sachant combien les peuples d’Europe étaient propres à la guerre, ils établirent comme une loi qu’il ne serait permis à aucun roi d’Asie d’entrer en Europe et d’y assujettir quelque peuple que ce fût [82]. Le principal motif de la guerre qu’ils firent à Mithridate fut que, contre cette défense, il avait soumis quelques Barbares [83].
Lorsqu’ils voyaient que deux peuples étaient en guerre, quoiqu’ils n’eussent aucune alliance, ni rien à démêler avec l’un ni avec l’autre, ils ne laissaient pas de paraître sur la scène, et, comme nos chevaliers errants, ils prenaient le parti du plus faible. C’était, dit Denys d’Halicarnasse [84], une ancienne coutume des Romains d’accorder toujours leur secours à quiconque venait l’implorer.
Ces coutumes des Romains n’étaient point quelques faits particuliers arrivés par hasard ; c’étaient des principes toujours constants, et cela se peut voir aisément : car les maximes dont ils firent usage contre les plus grandes puissances furent précisément celles qu’ils avaient employées dans les commencements contre les petites villes qui étaient autour d’eux.
Ils se servirent d’Euménès et de Massinisse pour subjuguer Philippe et Antiochus, comme ils s’étaient servis des Latins et des Herniques pour subjuguer les Volsques et les Toscans ; ils se firent livrer les flottes de Carthage et des rois d’Asie, comme ils s’étaient fait donner les barques d’Antium ; ils ôtèrent les liaisons politiques et civiles entre les quatre parties de la Macédoine, comme ils avaient autrefois rompu l’union des petites villes latines [85].
Mais surtout leur maxime constante fut de diviser. La république d’Achaïe était formée par une association de villes libres ; le Sénat déclara que chaque ville se gouvernerait dorénavant par ses propres lois, sans dépendre d’une autorité commune.
La république des Béotiens était pareillement une ligue de plusieurs villes. Mais, comme, dans la guerre contre Persée, les unes suivirent le parti de ce prince, les autres, celui des Romains, ceux-ci les reçurent en grâce moyennant la dissolution de l’alliance commune.
[86] Si un grand prince qui a régné de nos jours avait suivi ces maximes, lorsqu’il vit un de ses voisins détrôné, il aurait employé de plus grandes forces pour le soutenir et le borner dans l’île qui lui resta fidèle : en divisant la seule puissance qui pût s’opposer à ses desseins, il aurait tiré d’immenses avantages du malheur même de son allié.
Lorsqu’il y avait quelques disputes dans un État, ils jugeaient d’abord l’affaire, et, par là, ils étaient sûrs de n’avoir contre eux que la partie qu’ils avaient condamnée. Si c’était des princes du même sang qui se disputaient la couronne, ils les déclaraient quelquefois tous deux rois [87] ; si l’un d’eux était en bas âge [88], ils décidaient en sa faveur, et ils en prenaient la tutelle, comme protecteurs de l’univers. Car ils avaient porté les choses au point que les peuples et les rois étaient leurs sujets sans savoir précisément par quel titre, étant établi que c’était assez d’avoir ouï parler d’eux pour devoir leur être soumis.
Ils ne faisaient jamais de guerres éloignées sans s’être procuré quelque allié auprès de l’ennemi qu’ils attaquaient, qui pût joindre ses troupes à l’armée qu’ils envoyaient, et, comme elle n’était jamais considérable par le nombre, ils observaient toujours d’en tenir une autre dans la province la plus voisine de l’ennemi et une troisième dans Rome, toujours prête à marcher [89]. Ainsi ils n’exposaient qu’une très petite partie de leurs forces, pendant que leur ennemi mettait au hasard toutes les siennes [90].
Quelquefois ils abusaient de la subtilité des termes de leur langue : ils détruisirent Carthage, disant qu’ils avaient promis de conserver la cité, et non pas la ville. On sait comment les Étoliens, qui s’étaient abandonnés à leur foi, furent trompés : les Romains prétendirent que la signification de ces mots : s’abandonner à la foi d’un ennemi, emportait la perte de toutes sortes de choses : des personnes, des terres, des villes, des temples et des sépultures même.
Ils pouvaient même donner à un traité une interprétation arbitraire : ainsi, lorsqu’ils voulurent abaisser les Rhodiens, ils dirent qu’ils ne leur avaient pas donné autrefois la Lycie comme présent, mais comme amie et alliée.
Lorsqu’un de leurs généraux faisait la paix pour sauver son armée prête à périr, le Sénat, qui ne la ratifiait point, profitait de cette paix et continuait la guerre. Ainsi, quand Jugurtha eut enfermé une armée romaine, et qu’il l’eut laissée aller sous la foi d’un traité, on se servit contre lui des troupes mêmes qu’il avait sauvées ; et, lorsque les Numantins eurent réduit vingt mille Romains prêts à mourir de faim à demander la paix, cette paix, qui avait sauvé tant de citoyens, fut rompue à Rome, et l’on éluda la foi publique en envoyant le consul qui l’avait signée [91].
Quelquefois ils traitaient de la paix avec un prince sous des conditions raisonnables, et, lorsqu’il les avait exécutées, ils en ajoutaient de telles, qu’il était forcé de recommencer la guerre. Ainsi, quand ils se furent fait livrer par Jugurtha ses éléphants, ses chevaux, ses trésors, ses transfuges, ils lui demandèrent de livrer sa personne : chose qui, étant pour un prince le dernier des malheurs, ne peut jamais faire une condition de paix [92].
Enfin, ils jugèrent les rois pour leurs fautes et leurs crimes particuliers : ils écoutèrent les plaintes de tous ceux qui avaient quelques démêlés avec Philippe, ils envoyèrent des députés pour pourvoir à leur sûreté ; et ils firent accuser Persée devant eux pour quelques meurtres et quelques querelles avec des citoyens des villes alliées.
Comme on jugeait de la gloire d’un général par la quantité de l’or et de l’argent qu’on portait à son triomphe, il ne laissait rien à l’ennemi vaincu. Rome s’enrichissait toujours, et chaque guerre la mettait en état d’en entreprendre une autre.
Les peuples qui étaient amis ou alliés se ruinaient tous par les présents immenses qu’ils faisaient pour conserver la faveur ou l’obtenir plus grande, et la moitié de l’argent qui fut envoyé pour ce sujet aux Romains aurait suffi pour les vaincre [93] .
Maîtres de l’univers, ils s’en attribuèrent tous les trésors : ravisseurs moins injustes en qualité de conquérants qu’en qualité de législateurs. Ayant su que Ptolomée, roi de Chypre, avait des richesses immenses, ils firent une loi, sur la proposition d’un tribun, par laquelle ils se donnèrent l’hérédité d’un homme vivant et la confiscation d’un prince allié [94].
Bientôt la cupidité des particuliers acheva d’enlever ce qui avait échappé à l’avarice publique. Les magistrats et les gouverneurs vendaient aux rois leurs injustices. Deux compétiteurs se ruinaient à l’envi pour acheter une protection toujours douteuse contre un rival qui n’était pas entièrement épuisé : car on n’avait pas même cette justice des brigands, qui portent une certaine probité dans l’exercice du crime. Enfin, les droits légitimes ou usurpés ne se soutenant que par de l’argent, les princes, pour en avoir, dépouillaient les temples, confisquaient les biens des plus riches citoyens. On faisait mille crimes pour donner aux Romains tout l’argent du monde.
Mais rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la terre. Elle mit d’abord les rois dans le silence et les rendit comme stupides ; il ne s’agissait pas du degré de leur puissance, mais leur personne propre était attaquée : risquer une guerre, c’était s’exposer à la captivité, à la mort, à l’infamie du triomphe. Ainsi des rois qui vivaient dans le faste et dans les délices n’osaient jeter des regards fixes sur le peuple romain, et, perdant le courage, ils attendaient de leur patience et de leurs bassesses quelque délai aux misères dont ils étaient menacés [95].
Remarquez, je vous prie, la conduite des Romains. Après la défaite d’Antiochus, ils étaient maîtres de l’Afrique, de l’Asie et de la Grèce, sans y avoir presque de ville en propre. Il semblait qu’ils ne conquissent que pour donner ; mais ils restaient si bien les maîtres que, lorsqu’ils faisaient la guerre à quelque prince, ils l’accablaient, pour ainsi dire, du poids de tout l’univers.
Il n’était pas temps encore de s’emparer des pays conquis. S’ils avaient gardé les villes prises à Philippe, ils auraient fait ouvrir les yeux aux Grecs ; si, après la seconde guerre punique ou celle contre Antiochus, ils avaient pris des terres en Afrique ou en Asie, ils n’auraient pu conserver des conquêtes si peu solidement établies [96].
Il fallait attendre que toutes les nations fussent accoutumées à obéir comme libres et comme alliées, avant de leur commander comme sujettes, et qu’elles eussent été se perdre peu à peu dans la République romaine.
Voyez le traité qu’ils firent avec les Latins après la victoire du lac Régille [97] ; il fut un des principaux fondements de leur puissance. On n’y trouve pas un seul mot qui puisse faire soupçonner l’empire.
C’était une manière lente de conquérir : on vainquait un peuple, et on se contentait de l’affaiblir ; on lui imposait des conditions qui le minaient insensiblement ; s’il se relevait, on l’abaissait encore davantage, et il devenait sujet, sans qu’on pût donner une époque de sa sujétion.
Ainsi Rome n’était pas proprement une monarchie ou une république, mais la tête du corps formé par tous les peuples du monde [98].
Si les Espagnols, après la conquête du Mexique et du Pérou, avaient suivi ce plan, ils n’auraient pas été obligés de tout détruire pour tout conserver.
C’est la folie des conquérants de vouloir donner à tous les peuples leurs lois et leurs coutumes ; cela n’est bon à rien : car, dans toute sorte de gouvernement, on est capable d’obéir.
Mais, Rome n’imposant aucunes lois générales, les peuples n’avaient point entre eux de liaisons dangereuses ; ils ne faisaient un corps que par une obéissance commune, et, sans être compatriotes, ils étaient tous romains.
On objectera peut-être que les empires fondés sur les lois des fiefs n’ont jamais été durables, ni puissants. Mais il n’y a rien au monde de si contradictoire que le plan des Romains et celui des Barbares ; et, pour n’en dire qu’un mot : le premier était l’ouvrage de la force ; l’autre, de la faiblesse ; dans l’un, la sujétion était extrême ; dans l’autre, l’indépendance. Dans les pays conquis par les nations germaniques, le pouvoir était dans la main des vassaux ; le droit seulement, dans la main du prince. C’était tout le contraire chez les Romains.
[modifier] Chapitre VII
COMMENT MITHRIDATE PUT LEUR RÉSISTER
De tous les rois que les Romains attaquèrent, Mithridate seul se défendit avec courage et les mit en péril.
La situation de ses États était admirable pour leur faire la guerre. Ils touchaient au pays inaccessible du Caucase, rempli de nations féroces dont on pouvait se servir. De là, ils s’étendaient sur la mer du Pont. Mithridate la couvrait de ses vaisseaux et allait continuellement acheter de nouvelles armées de Scythes. L’Asie était ouverte à ses invasions. Il était riche, parce que ses villes sur le Pont-Euxin faisaient un commerce avantageux avec des nations moins industrieuses qu’elles.
Les proscriptions, dont la coutume commença dans ces temps-là, obligèrent plusieurs Romains de quitter leur patrie. Mithridate les reçut à bras ouverts : il forma des légions où il les fit entrer, qui furent ses meilleures troupes [99].
D’un autre côté, Rome, travaillée par ses dissensions civiles, occupée de maux plus pressants, négligea les affaires d’Asie et laissa Mithridate suivre ses victoires ou respirer après ses défaites.
Rien n’avait plus perdu la plupart des rois que le désir manifeste qu’ils témoignaient de la paix : ils avaient détourné par là tous les autres peuples de partager avec eux un péril dont ils voulaient tant sortir eux-mêmes. Mais Mithridate fit d’abord sentir à toute la terre qu’il était ennemi des Romains, et qu’il le serait toujours.
Enfin, les villes de Grèce et d’Asie, voyant que le joug des Romains s’appesantissait tous les jours sur elles, mirent leur confiance dans ce roi barbare, qui les appelait à la liberté.
Cette disposition des choses produisit trois grandes guerres, qui forment un des beaux morceaux de l’histoire romaine, parce qu’on n’y voit pas des princes déjà vaincus par les délices et l’orgueil, comme Antiochus et Tigrane, ou par la crainte, comme Philippe, Persée et Jugurtha, mais un roi magnanime, qui, dans les adversités, tel qu’un lion qui regarde ses blessures, n’en était que plus indigné.
Elles sont singulières, parce que les révolutions y sont continuelles et toujours inopinées : car, si Mithridate pouvait aisément réparer ses armées, il arrivait aussi que, dans les revers, où l’on a plus besoin d’obéissance et de discipline, ses troupes barbares l’abandonnaient ; s’il avait l’art de solliciter les peuples et de faire révolter les villes, il éprouvait, à son tour, des perfidies de la part de ses capitaines, de ses enfants et de ses femmes ; enfin, s’il eut affaire à des généraux romains malhabiles, on envoya contre lui, en divers temps, Sylla, Lucullus et Pompée.
Ce prince, après avoir battu les généraux romains et fait la conquête de l’Asie, de la Macédoine et de la Grèce, ayant été vaincu à son tour par Sylla, réduit par un traité à ses anciennes limites, fatigué par les généraux romains, devenu encore une fois leur vainqueur et le conquérant de l’Asie, chassé par Lucullus, suivi dans son propre pays, fut obligé de se retirer chez Tigrane, et, le voyant perdu sans ressource, après sa défaite, ne comptant plus que sur lui-même, il se réfugia dans ses propres États et s’y rétablit.
Pompée succéda à Lucullus, et Mithridate en fut accablé : il fuit de ses États, et, passant l’Araxe, il marcha de péril en péril par le pays des Laziens, et, ramassant dans son chemin ce qu’il trouva de Barbares, il parut dans le Bosphore, devant son fils Maccharès, qui avait fait sa paix avec les Romains [100].
Dans l’abîme où il était, il forma le dessein de porter la guerre en Italie et d’aller à Rome avec les mêmes nations qui l’asservirent quelques siècles après, et par le même chemin qu’elles tinrent [101] .
Trahi par Pharnace, un autre de ses fils, et par une armée effrayée de la grandeur de ses entreprises et des hasards qu’il allait chercher, il mourut en roi.
Ce fut alors que Pompée, dans la rapidité de ses victoires, acheva le pompeux ouvrage de la grandeur de Rome. Il unit au corps de son empire des pays infinis ; ce qui servit plus au spectacle de la magnificence romaine qu’à sa vraie puissance. Et, quoiqu’il parût par les écriteaux portés à son triomphe qu’il avait augmenté le revenu du fisc de plus d’un tiers, le pouvoir n’augmenta pas, et la liberté publique n’en fut que plus exposée [102] .
[modifier] Chapitre VIII
DES DIVISIONS QUI FURENT TOUJOURS DANS LA VILLE
Pendant que Rome conquérait l’univers, il y avait dans ses murailles une guerre cachée : c’étaient des feux comme ceux de ces volcans qui sortent sitôt que quelque matière vient en augmenter la fermentation.
Après l’expulsion des Rois, le gouvernement était devenu aristocratique : les familles patriciennes obtenaient seules toutes les magistratures, toutes les dignités [103] et, par conséquent, tous les honneurs militaires et civils [104] .
Les patriciens, voulant empêcher le retour des Rois, cherchèrent à augmenter le mouvement qui était dans l’esprit du peuple. Mais ils firent plus qu’ils ne voulurent : à force de lui donner de la haine pour les Rois, ils lui donnèrent un désir immodéré de la liberté. Comme l’autorité royale avait passé tout entière entre les mains des consuls, le peuple sentit que cette liberté dont on voulait lui donner tant d’amour, il ne l’avait pas ; il chercha donc à abaisser le consulat, à avoir des magistrats plébéiens, et à partager avec les nobles les magistratures curules. Les patriciens furent forcés de lui accorder tout ce qu’il demanda : car, dans une ville où la pauvreté était la vertu publique, où les richesses, cette voie sourde pour acquérir la puissance, étaient méprisées, la naissance et les dignités ne pouvaient pas donner de grands avantages. La puissance devait donc revenir au plus grand nombre, et l’aristocratie, se changer peu à peu en un État populaire.
Ceux qui obéissent à un roi sont moins tourmentés d’envie et de jalousie que ceux qui vivent dans une aristocratie héréditaire. Le prince est si loin de ses sujets qu’il n’en est presque pas vu, et il est si fort au-dessus d’eux qu’ils ne peuvent imaginer aucun rapport qui puisse les choquer. Mais les nobles qui gouvernent sont sous les yeux de tous et ne sont pas si élevés que des comparaisons odieuses ne se fassent sans cesse. Aussi a-t-on vu de tout temps, et le voit-on encore, le peuple détester les sénateurs. Les républiques où la naissance ne donne aucune part au gouvernement sont à cet égard les plus heureuses : car le peuple peut moins envier une autorité qu’il donne à qui il veut, et qu’il reprend à sa fantaisie.
Le peuple, mécontent des patriciens, se retira sur le Mont-Sacré. On lui envoya des députés, qui l’apaisèrent, et, comme chacun se promit secours l’un à l’autre en cas que les patriciens ne tinssent pas les paroles données [105] , ce qui eût causé, à tous les instants, des séditions et aurait troublé toutes les fonctions des magistrats, on jugea qu’il valait mieux créer une magistrature qui pût empêcher les injustices faites à un plébéien [106] . Mais, par une maladie éternelle des hommes, les plébéiens, qui avaient obtenu des tribuns pour se défendre, s’en servirent pour attaquer : ils enlevèrent peu à peu toutes les prérogatives des patriciens. Cela produisit des contestations continuelles. Le peuple était soutenu ou plutôt animé par ses tribuns, et les patriciens étaient défendus par le Sénat, qui était presque tout composé de patriciens, qui était plus porté pour les maximes anciennes, et qui craignait que la populace n’élevât à la tyrannie quelque tribun.
Le peuple employait pour lui ses propres forces et sa supériorité dans les suffrages, ses refus d’aller à la guerre, ses menaces de se retirer, la partialité de ses lois, enfin, ses jugements contre ceux qui lui avaient fait trop de résistance. Le Sénat se défendait par sa sagesse, sa justice et l’amour qu’il inspirait pour la patrie, par ses bienfaits et une sage dispensation des trésors de la République, par le respect que le peuple avait pour la gloire des principales familles et la vertu des grands personnages [107] ; par la religion même, les institutions anciennes et la suppression des jours d’assemblée sous prétexte que les auspices n’avaient pas été favorables, par les clients, par l’opposition d’un tribun à un autre, par la création d’un dictateur [108] , les occupations d’une nouvelle guerre ou les malheurs qui réunissaient tous les intérêts, enfin, par une condescendance paternelle à accorder au peuple une partie de ses demandes pour lui faire abandonner les autres, et cette maxime constante de préférer la conservation de la République aux prérogatives de quelque ordre ou de quelque magistrature que ce fût.
Dans la suite des temps, lorsque les plébéiens eurent tellement abaissé les patriciens que cette distinction de famille devint vaine [109] , et que les unes et les autres furent indifféremment élevées aux honneurs, il y eut de nouvelles disputes entre le bas peuple, agité par ses tribuns, et les principales familles patriciennes ou plébéiennes, qu’on appela les nobles, et qui avaient pour elles le Sénat, qui en était composé. Mais, comme les mœurs anciennes n’étaient plus, que des particuliers avaient des richesses immenses, et qu’il est impossible que les richesses ne donnent du pouvoir, les nobles résistèrent avec plus de force que les patriciens n’avaient fait ; ce qui fut cause de la mort des Gracques et de plusieurs de ceux qui travaillèrent sur leur plan [110] .
Il faut que je parle d’une magistrature qui contribua beaucoup à maintenir le gouvernement de Rome : ce fut celle des censeurs. Ils faisaient le dénombrement du peuple, et, de plus, comme la force de la République consistait dans la discipline, l’austérité des mœurs et l’observation constante de certaines coutumes, ils corrigeaient les abus que la loi n’avait pas prévus, ou que le magistrat ordinaire ne pouvait pas punir [111] . Il y a de mauvais exemples qui sont pires que les crimes, et plus d’États ont péri parce qu’on a violé les mœurs, que parce qu’on a violé les lois. À Rome, tout ce qui pouvait introduire des nouveautés dangereuses, changer le cœur ou l’esprit du citoyen, et en empêcher, si j’ose me servir de ce terme, la perpétuité, les désordres domestiques ou publics, étaient réformés par les censeurs [112] : ils pouvaient chasser du Sénat qui ils voulaient, ôter à un chevalier le cheval qui lui était entretenu par le public, mettre un citoyen dans une autre tribu et même parmi ceux qui payaient les charges de la ville sans avoir part à ses privilèges [113] .
M. Livius nota le peuple même, et, de trente-cinq tribus, il en mit trente-quatre au rang de ceux qui n’avaient point de part aux privilèges de la ville [114] . « Car, disait-il, après m’avoir condamné, vous m’avez fait consul et censeur. Il faut donc que vous ayez prévariqué une fois, en m’infligeant une peine, ou deux fois, en me créant consul et ensuite censeur. »
M. Duronius, tribun du peuple, fut chassé du Sénat par les censeurs parce que, pendant sa magistrature, il avait abrogé la loi qui bornait les dépenses des festins [115] .
C’était une institution bien sage : ils ne pouvaient ôter à personne une magistrature, parce que cela aurait troublé l’exercice de la puissance publique [116] ; mais ils faisaient déchoir de l’ordre et du rang et privaient, pour ainsi dire, un citoyen de sa noblesse particulière.
Servius Tullius avait fait la fameuse division par centuries, que Tite-Live [117] et Denys d’Halicarnasse [118] nous ont si bien expliquée. Il avait distribué cent quatre-vingt-treize centuries en six classes et mis tout le bas peuple dans la dernière centurie, qui formait seule la sixième classe. On voit que cette disposition excluait le bas peuple du suffrage, non pas de droit, mais de fait. Dans la suite, on régla qu’excepté dans quelques cas particuliers on suivrait dans les suffrages la division par tribus. Il y en avait trente-cinq, qui donnaient chacune leur voix : quatre de la ville et trente-une de la campagne. Les principaux citoyens, tous laboureurs, entrèrent naturellement dans les tribus de la campagne, et celles de la ville reçurent le bas peuple [119] , qui, y étant enfermé, influait très peu dans les affaires, et cela était regardé comme le salut de la République. Et, quand Fabius remit dans les quatre tribus de la ville le menu peuple, qu’Appius Claudius avait répandu dans toutes, il en acquit le surnom de Très Grand [120] . Les censeurs jetaient les yeux, tous les cinq ans, sur la situation actuelle de la République et distribuaient de manière le peuple, dans ses diverses tribus, que les tribuns et les ambitieux ne pussent pas se rendre maîtres des suffrages, et que le peuple même ne pût pas abuser de son pouvoir [121] .
Le gouvernement de Rome fut admirable en ce que, depuis sa naissance, sa constitution se trouva telle, soit par l’esprit du peuple, la force du Sénat ou l’autorité de certains magistrats, que tout abus du pouvoir y put toujours être corrigé.
Carthage périt parce que, lorsqu’il fallut retrancher les abus, elle ne put souffrir la main de son Annibal même. Athènes tomba parce que ses erreurs lui parurent si douces qu’elle ne voulut pas en guérir. Et, parmi nous, les républiques d’Italie, qui se vantent de la perpétuité de leur gouvernement, ne doivent se vanter que de la perpétuité de leurs abus ; aussi n’ont-elles pas plus de liberté que Rome n’en eut du temps des Décemvirs [122] .
Le gouvernement d’Angleterre est plus sage, parce qu’il y a un corps qui l’examine continuellement, et qui s’examine continuellement lui-même, et telles sont ses erreurs qu’elles ne sont jamais longues, et que, par l’esprit d’attention qu’elles donnent à la Nation, elles sont souvent utiles.
En un mot, un gouvernement libre, c’est-à-dire toujours agité, ne saurait se maintenir s’il n’est, par ses propres lois, capable de correction.
[modifier] Chapitre IX
DEUX CAUSES DE LA PERTE DE ROME
Lorsque la domination de Rome était bornée dans l’Italie, la République pouvait facilement subsister. Tout soldat était également citoyen : chaque consul levait une armée, et d’autres citoyens allaient à la guerre sous celui qui succédait. Le nombre des troupes n’étant pas excessif, on avait attention à ne recevoir dans la milice que des gens qui eussent assez de bien pour avoir intérêt à la conservation de la ville [123] . Enfin, le Sénat voyait de près la conduite des généraux et leur ôtait la pensée de rien faire contre leur devoir.
Mais, lorsque les légions passèrent les Alpes et la mer, les gens de guerre, qu’on était obligé de laisser pendant plusieurs campagnes dans les pays que l’on soumettait, perdirent peu à peu l’esprit de citoyens, et les généraux, qui disposèrent des armées et des royaumes, sentirent leur force et ne purent plus obéir.
Les soldats commencèrent donc à ne reconnaître que leur général, à fonder sur lui toutes leurs espérances, et à voir de plus loin la ville. Ce ne furent plus les soldats de la République, mais de Sylla, de Marius, de Pompée, de César. Rome ne put plus savoir si celui qui était à la tête d’une armée, dans une province, était son général ou son ennemi.
Tandis que le peuple de Rome ne fut corrompu que par ses tribuns, à qui il ne pouvait accorder que sa puissance même, le Sénat put aisément se défendre, parce qu’il agissait constamment, au lieu que la populace passait sans cesse de l’extrémité de la fougue à l’extrémité de la faiblesse. Mais, quand le peuple put donner à ses favoris une formidable autorité au-dehors, toute la sagesse du Sénat devint inutile, et la République fut perdue.
Ce qui fait que les États libres durent moins que les autres, c’est que les malheurs et les succès qui leur arrivent leur font presque toujours perdre la liberté, au lieu que les succès et les malheurs d’un État où le peuple est soumis confirment également sa servitude. Une république sage ne doit rien hasarder qui l’expose à la bonne ou à la mauvaise fortune : le seul bien auquel elle doit aspirer, c’est à la perpétuité de son État.
Si la grandeur de l’Empire perdit la République, la grandeur de la ville ne la perdit pas moins.
Rome avait soumis tout l’univers avec le secours des peuples d’Italie, auxquels elle avait donné en différents temps divers privilèges [124] : la plupart de ces peuples ne s’étaient pas d’abord fort souciés du droit de bourgeoisie chez les Romains, et quelques-uns aimèrent mieux garder leurs usages [125] . Mais, lorsque ce droit fut celui de la souveraineté universelle, qu’on ne fut rien dans le monde si l’on n’était citoyen romain, et qu’avec ce titre on était tout, les peuples d’Italie résolurent de périr ou d’être romains. Ne pouvant en venir à bout par leurs brigues et par leurs prières, ils prirent la voie des armes : ils se révoltèrent dans tout ce côté qui regarde la Mer Ionienne ; les autres alliés allaient les suivre [126] . Rome, obligée de combattre contre ceux qui étaient, pour ainsi dire, les mains avec lesquelles elle enchaînait l’univers, était perdue ; elle allait être réduite à ses murailles : elle accorda ce droit tant désiré aux alliés qui n’avaient pas encore cessé d’être fidèles [127] ; et peu à peu elle l’accorda à tous.
Pour lors, Rome ne fut plus cette ville dont le peuple n’avait eu qu’un même esprit, un même amour pour la liberté, une même haine pour la tyrannie, où cette jalousie du pouvoir du Sénat et des prérogatives des grands, toujours mêlée de respect, n’était qu’un amour de l’égalité. Les peuples d’Italie étant devenus ses citoyens, chaque ville y apporta son génie, ses intérêts particuliers et sa dépendance de quelque grand protecteur [128] . La ville, déchirée, ne forma plus un tout ensemble, et, comme on n’en était citoyen que par une espèce de fiction, qu’on n’avait plus les mêmes magistrats, les mêmes murailles, les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sépultures, on ne vit plus Rome des mêmes yeux, on n’eut plus le même amour pour la patrie, et les sentiments romains ne furent plus.
Les ambitieux firent venir à Rome des villes et des nations entières pour troubler les suffrages ou se les faire donner ; les assemblées furent de véritables conjurations ; on appela comices une troupe de quelques séditieux ; l’autorité du peuple, ses lois, lui-même, devinrent des choses chimériques, et l’anarchie fut telle qu’on ne put plus savoir si le peuple avait fait une ordonnance, ou s’il ne l’avait point faite [129] .
On n’entend parler dans les auteurs que des divisions qui perdirent Rome. Mais on ne voit pas que ces divisions y étaient nécessaires, qu’elles y avaient toujours été, et qu’elles y devaient toujours être. Ce fut uniquement la grandeur de la République qui fit le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires. Il fallait bien qu’il y eût à Rome des divisions, et ces guerriers si fiers, si audacieux, si terribles au-dehors, ne pouvaient pas être bien modérés au-dedans. Demander, dans un État libre, des gens hardis dans la guerre et timides dans la paix, c’est vouloir des choses impossibles, et, pour règle générale, toutes les fois qu’on verra tout le monde tranquille dans un État qui se donne le nom de république, on peut être assuré que la liberté n’y est pas.
Ce qu’on appelle union dans un corps politique est une chose très équivoque : la vraie est une union d’harmonie, qui fait que toutes les parties, quelque opposées qu’elles nous paraissent, concourent au bien général de la société, comme des dissonances dans la musique concourent à l’accord total. Il peut y avoir de l’union dans un État où l’on ne croit voir que du trouble, c’est-à-dire une harmonie d’où résulte le bonheur, qui seul est la vraie paix. Il en est comme des parties de cet univers, éternellement liées par l’action des unes et la réaction des autres.
Mais, dans l’accord du despotisme asiatique, c’est-à-dire de tout gouvernement qui n’est pas modéré, il y a toujours une division réelle : le laboureur, l’homme de guerre, le négociant, le magistrat, le noble, ne sont joints que parce que les uns oppriment les autres sans résistance, et, si l’on y voit de l’union, ce ne sont pas des citoyens qui sont unis, mais des corps morts, ensevelis les uns auprès des autres.
Il est vrai que les lois de Rome devinrent impuissantes pour gouverner la République. Mais c’est une chose qu’on a vue toujours, que de bonnes lois, qui ont fait qu’une petite république devient grande, lui deviennent à charge lorsqu’elle s’est agrandie, parce qu’elles étaient telles que leur effet naturel était de faire un grand peuple, et non pas de le gouverner.
Il y a bien de la différence entre les lois bonnes et les lois convenables, celles qui font qu’un peuple se rend maître des autres, et celles qui maintiennent sa puissance lorsqu’il l’a acquise.
II y a à présent dans le monde une république que presque personne ne connaît [130] , et qui, dans le secret et dans le silence, augmente ses forces chaque jour. Il est certain que, si elle parvient jamais à l’état de grandeur où sa sagesse la destine, elle changera nécessairement ses lois, et ce ne sera point l’ouvrage d’un législateur, mais celui de la corruption même.
Rome était faite pour s’agrandir, et ses lois étaient admirables pour cela [131] . Aussi, dans quelque gouvernement qu’elle ait été, sous le pouvoir des Rois, dans l’aristocratie ou dans l’État populaire, elle n’a jamais cessé de faire des entreprises qui demandaient de la conduite, et y a réussi. Elle ne s’est pas trouvée plus sage que tous les autres États de la terre en un jour, mais continuellement ; elle a soutenu une petite, une médiocre, une grande fortune, avec la même supériorité, et n’a point eu de prospérités dont elle n’ait profité, ni de malheurs dont elle ne se soit servie.
Elle perdit sa liberté parce qu’elle acheva trop tôt son ouvrage [132] .
[modifier] Chapitre X
DE LA CORRUPTION DES ROMAINS
Je crois que la secte d’Épicure, qui s’introduisit à Rome sur la fin de la République, contribua beaucoup à gâter le cœur et l’esprit des Romains [133] . Les Grecs en avaient été infatués avant eux. Aussi avaient-ils été plus tôt corrompus. Polybe nous dit que, de son temps, les serments ne pouvaient donner de la confiance pour un Grec, au lieu qu’un Romain en était, pour ainsi dire, enchaîné [134] .
Il y a un fait dans les lettres de Cicéron à Atticus [135] qui nous montre combien les Romains avaient changé à cet égard depuis le temps de Polybe.
« Memmius, dit-il, vient de communiquer au Sénat l’accord que son compétiteur et lui avaient fait avec les consuls, par lequel ceux-ci s’étaient engagés de les favoriser dans la poursuite du consulat pour l’année suivante ; et eux, de leur côté, s’obligeaient de payer aux consuls quatre cent mille sesterces s’ils ne leur fournissaient trois augures qui déclareraient qu’ils étaient présents lorsque le peuple avait fait la loi curiate [136] , quoiqu’il n’en eût point fait, et deux consulaires qui affirmeraient qu’ils avaient assisté à la signature du sénatus-consulte qui réglait l’état de leurs provinces, quoiqu’il n’y en eût point eu. » Que de malhonnêtes gens dans un seul contrat !
Outre que la religion est toujours le meilleur garant que l’on puisse avoir des mœurs des hommes, il y avait ceci de particulier chez les Romains, qu’ils mêlaient quelque sentiment religieux à l’amour qu’ils avaient pour leur patrie : cette ville fondée sous les meilleurs auspices, ce Romulus, leur roi et leur dieu, ce Capitole, éternel comme la Ville, et la Ville, éternelle comme son fondateur, avaient fait autrefois sur l’esprit des Romains une impression qu’il eût été à souhaiter qu’ils eussent conservée.
La grandeur de l’État fit la grandeur des fortunes particulières ; mais, comme l’opulence est dans les mœurs, et non pas dans les richesses, celles des Romains, qui ne laissaient pas d’avoir des bornes produisirent un luxe et des profusions qui n’en avaient point [137] . Ceux qui avaient d’abord été corrompus par leurs richesses le furent ensuite par leur pauvreté ; avec des biens au-dessus d’une condition privée, il fut difficile d’être un bon citoyen ; avec les désirs et les regrets d’une grande fortune ruinée, on fut prêt à tous les attentats ; et, comme dit Salluste [138] , on vit une génération de gens qui ne pouvaient avoir de patrimoine, ni souffrir que d’autres en eussent.
Cependant, quelle que fût la corruption de Rome, tous les malheurs ne s’y étaient pas introduits : car la force de son institution avait été telle qu’elle avait conservé une valeur héroïque et toute son application à la guerre au milieu des richesses, de la mollesse et de la volupté ; ce qui n’est, je crois, arrivé à aucune nation du monde.
Les citoyens romains regardaient le commerce [139] et les arts comme des occupations d’esclaves [140] : ils ne les exerçaient point. S’il y eut quelques exceptions, ce ne fut que de la part de quelques affranchis qui continuaient leur première industrie. Mais, en général, ils ne connaissaient que l’art de la guerre, qui était la seule voie pour aller aux magistratures et aux honneurs [141] . Ainsi les vertus guerrières restèrent après qu’on eut perdu toutes les autres.
[modifier] Chapitre XI
1. DE SYLLA — 2. DE POMPÉE ET CÉSAR
Je supplie qu’on me permette de détourner les yeux des horreurs des guerres de Marius et de Sylla ; on en trouvera dans Appien l’épouvantable histoire. Outre la jalousie, l’ambition et la cruauté des deux chefs, chaque Romain était furieux ; les nouveaux citoyens et les anciens ne se regardaient plus comme les membres d’une même république [142] , et l’on se faisait une guerre qui, par un caractère particulier, était en même temps civile et étrangère.
Sylla fit des lois très propres à ôter la cause des désordres que l’on avait vus : elles augmentaient l’autorité du Sénat, tempéraient le pouvoir du peuple, réglaient celui des tribuns. La fantaisie qui lui fit quitter la dictature sembla rendre la vie à la République ; mais, dans la fureur de ses succès, il avait fait des choses qui mirent Rome dans l’impossibilité de conserver sa liberté.
Il ruina, dans son expédition d’Asie, toute la discipline militaire : il accoutuma son armée aux rapines [143] et lui donna des besoins qu’elle n’avait jamais eus. Il corrompit une fois des soldats, qui devaient dans la suite corrompre les capitaines.
Il entra dans Rome à main armée et enseigna aux généraux romains à violer l’asile de la liberté [144] .
II donna les terres des citoyens