Contribution à la critique de l’économie politique/Chapitre 2

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Contribution à la critique de l’économie politique
traduit sur la 2e édition par Karl Kautsky
Traduction par Laura Lafargue.
Texte établi par Alfred Bonnet,  V. Giard et E. Brière, 1909 (pp. 78-304).
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CHAPITRE II
la monnaie ou la circulation simple


Dans un débat parlementaire sur les Bank-Acts de sir Robert Peel, introduits en 1844 et 1845, Gladstone faisait remarquer que l’amour lui-même n’a pas tourné la tête à plus de personnes que ne l’a fait la spéculation sur l’essence de l’argent. Il parlait de Bretons aux Bretons. Les Hollandais, au contraire, gens qui, au mépris des doutes de Petty, ont de tout temps possédé un esprit « divin » pour les spéculations d’argent, n’ont jamais perdu l’esprit dans la spéculation sur l’argent.

On a surmonté la difficulté capitale de l’analyse de la monnaie dès qu’on a compris qu’elle tire son origine de la marchandise elle-même. Cela posé, il ne s’agit plus que de concevoir nettement ses formes déterminées particulières, ce que rend quelque peu difficile le fait que tous les rapports bourgeois dorés ou argentés apparaissent comme des rapports monétaires et que la forme monnaie, par conséséquent, semble posséder un contenu infiniment diversifié qui lui est étranger.

Dans l’étude suivante il convient de retenir qu’il ne s’agit que des formes de la monnaie qui naissent immédiatement de l’échange des marchandises et non des formes qui appartiennent à un stade plus élevé du procès de production, comme par exemple la monnaie de crédit. Dans un but de simplification l’or est partout supposé la marchandise monnaie.


I. Mesure des valeurs.


Le premier procès de la circulation est pour ainsi dire un procès théorique préparatoire pour la circulation réelle. Les marchandises qui existent comme valeurs d’usage se créent tout d’abord la forme sous laquelle elles apparaissent idéalement les unes aux autres comme valeur d’échange, comme des quanta déterminés de temps de travail général matérialisé.

Le premier acte nécessaire de ce procès consiste, nous l’avons vu, en ce que les marchandises excluent une marchandise spécifique, mettons l’or, comme matière immédiate du temps de travail ; général, ou équivalent général. Revenons un instant à la forme sous laquelle les marchandises transforment l’or en monnaie.

1 tonne de fer = 2 onces d’or,
1 quarter de blé = 1 once d’or,
1 quintal de café = 1/4 once d’or,
1 quintal de potasse = 1/2 once d’or,
1 tonne de bois = 1 1/2 onces d’or,
y marchandise = x once d’or.

Dans cette série d’équations le fer, le blé, le café, la potasse, etc., se manifestent les uns aux autres comme matière de travail uniforme, c’est-à-dire comme du travail matérialisé en or, dans lequel toute particularité des travaux réels représentés dans leurs différentes valeurs d’usage est complètement éliminée. En tant que valeur, ils sont identiques, matière du même travail ou la même matière de travail, or. En tant que matière uniforme du même travail, ils ne montrent qu’une différence, une différence quantitative ; ce sont des valeurs de grandeurs différentes parce que leurs valeurs d’usage contiennent un temps de travail inégal. En tant que marchandises isolées, ils se rapportent les uns aux autres comme matérialisation du temps de travail général, en se rapportant au temps de travail général lui-même comme à une marchandise exclue, l’or. Le même rapport évolutif par où ils représentent les uns pour les autres des valeurs d’échange, représente le temps de travail contenu dans l’or comme du temps de travail général dont un quantum donné s’exprime en des quantités différentes de fer, de blé, de café, etc., bref, s’exprime dans les valeurs d’usage de toutes les marchandises ou se déroule immédiatement dans l’interminable série des équivalents des marchandises. Comme toutes les marchandises expriment leurs valeurs d’échange en or, l’or exprime immédiatement sa valeur d’échange dans toutes les marchandises. En se donnant à elles-mêmes les unes pour les autres la forme de la valeur d’échange, les marchandises donnent à l’or la forme d’équivalent général ou de monnaie.

C’est parce que toutes les marchandises mesurent leurs valeurs d’échange en or, suivant le rapport de proportion dans lequel une quantité déterminée d’or et une quantité déterminée de marchandises contiennent la même durée de temps de travail, que l’or devient mesure des valeurs, et ce n’est qu’en vertu de cette fonction de mesure des valeurs dans laquelle sa propre valeur se mesure directement dans le cercle entier des équivalents des marchandises, qu’il devient équivalent général ou monnaie. D’autre part, la valeur d’échange de toutes les marchandises s’exprime maintenant en or. Il faut distinguer dans cette expression un moment qualitatif et un moment quantitatif. La valeur d’échange de la marchandise existe comme matière du même temps de travail homogène ; la grandeur de valeur de la marchandise est représentée complètement, car dans le rapport de pro-portion où les marchandises sont mises en équation avec l’or, elles sont mises en équation les unes avec les autres. D’un côté apparaît le caractère général du temps de travail qu’elles contiennent, d’un autre coté apparaît la quantité de ce temps de travail dans leur équivalent d’or. La valeur d’échange dos marchandises, exprimée ainsi à la fois comme équivalence générale et comme degré de cette équivalence dans une marchandise spécifique ou dans une seule équation des marchandises avec une marchandise spécifique, c’est la prix. Le prix est la forme métamorphosée sous laquelle la valeur d’échange des marchandises apparaît dans l’enceinte du procès de circulation.

Par le même procès donc par lequel les marchandises représentent leurs valeurs comme prix or, elles représentent l’or comme mesure des valeurs et partant comme monnaie. Si elles mesuraient universellement leurs valeurs en argent, on blé ou en cuivre et les représentaient, par conséquent, comme prix or, prix blé ou prix cuivre, argent, blé et cuivre deviendraient, mesure des valeurs et par là équivalent général. Pour qu’elles apparaissent dans la circulation sous l’orme de prix, les marchandises de la circulation sont supposées des valeurs d’échange. L’or ne devient mesure des valeurs que parce que toutes les marchandises estiment en lui leur valeur d’échange. Or, l’universalité de ce rapport évolutif, d’où seul l’or tire son caractère de mesure, présuppose que chaque marchandise isolée se mesure en or, proportionnellement au temps de travail contenu dans l’un et l’autre, donc que la véritable mesure entre marchandise et or est le travail lui-même ; ou que marchandise et or sont mis en équation comme valeurs d’échange par le troc direct. Nous ne pouvons dans la sphère de la circulation simple exposer comment celle mise on équation s’opère pratiquement. Mais il est évident que dans les pays qui produisent de l’or et de l’argent, un temps de travail déterminé s’incorpore directement dans un quantum d’or et d’argent déterminé, tandis que dans les pays qui ne produisent ni or ni argent on obtient le même résultat par un détour, par un échange direct ou indirect des marchandises du pays, c’est-à-dire d’une portion déterminée de travail national moyen contre un quantum déterminé du temps de travail concrété en or et en argent, des pays miniers. Pour pouvoir servir de mesure des valeurs, l’or doit être virtuellement une valeur variable, puisque c’est seulement comme du temps de travail corporifié que l’or peut devenir l’équivalent d’autres marchandises et que le même temps de travail se réalise, suivant la variation des forces productives du travail réel, en volumes inégaux des mêmes valeurs d’usage. Quand on évalue toutes les marchandises en or, de même que quand on représente la valeur d’échange de chaque marchandise dans la valeur d’usage d’une autre, il est supposé que l’or à un moment donné représente un quantum donné de temps de travail. Quant au changement de la valeur de l’or, il est régi par la loi des valeurs d’échange développée plus haut. Si la valeur des marchandises reste constante, une hausse générale de leur prix n’est possible que s’il y a baisse de la valeur de l’or. Si la valeur de l’or reste constante, une hausse générale des prix n’est possible que s’il y a hausse des valeurs d’échange de toutes les marchandises. C’est l’inverse dans le cas d’une baisse générale des prix des marchandises. Que la valeur d’une once d’or baisse ou hausse parce que le temps de travail nécessaire pour sa production aura varié, elle baisse ou hausse uniformément pour toutes les marchandises et, par conséquent, elle représente vis-à-vis de toutes, après comme avant, un temps de travail d’une grandeur donnée. Les mêmes valeurs d’échange s’estiment maintenant en quanta d’or plus grands ou plus petits qu’auparavant, mais elles s’estiment par rapport à leurs grandeurs de valeur et conservent donc le même rapport de valeur les unes aux autres. Le rapport de 2 : 4 : 8 est le même que 1 : 2 : 4 ou 4 : 8 : 16. La différente quantité d’or dans laquelle les valeurs d’échange s’estiment suivant la variation de la valeur de l’or n’empêche pas plus l’or de servir de mesure de valeur que la valeur quinze fois moindre de l’argent par rapport à l’or ne l’empêche de supplanter l’or dans cette fonction. Le temps de travail étant la mesure entre l’or et la marchandise, et l’or ne devenant mesure des valeurs qu’autant que toutes les marchandises se mesurent en lui, c’est une simple apparence du procès de la circulation qui fait croire que c’est la monnaie qui rend la marchandise commensurable[1]. C’est plutôt la commensurabilité des marchandises comme temps de travail matérialisé, qui de l’or fait de la monnaie. L’aspect concret que revêtent les marchandises dans le procès de l’échange est celui de leurs valeurs d’usage. Équivalent général réel, elles ne le deviendront que par leur aliénation. La détermination de leur prix est leur transformation purement idéale en l’équivalent général, une équation avec l’or qu’il reste à réaliser. Mais comme dans leurs prix les marchandises ne sont transformées en or qu’idéalement, comme elles ne sont transformées qu’en or imaginaire et que leur manière d’être sous forme de monnaie n’est pas encore réellement séparée de leur manière d’être véritable, l’or n’est transformé encore qu’en monnaie idéale, n’est encore que mesure des valeurs, et des quanta déterminés d’or ne servent encore que de dénominations pour des quanta déterminés de temps de travail. La forme déterminée sous laquelle l’or se cristallise en monnaie dépend chaque fois du mode déterminé d’après lequel les marchandises manifestent les unes aux autres leur propre valeur d’échange.

Les marchandises se confrontent maintenant sous un aspect double ; elles sont réelles en tant que valeurs d’usage, idéales en tant que valeurs d’échange. La double forme du travail qu’elles contiennent se manifeste en ce que le travail concret particulier, qui est leur valeur d’usage, existe réellement, tandis que le temps de travail général-abstrait acquiert dans le prix des marchandises une existence imaginaire où elles sont matière uniforme de la même substance de valeur et différentes seulement par la quantité.

La différence de la valeur d’échange et du prix apparaît d’un côté comme purement nominale ; le travail, dit Adam Smith, est le prix réel, la monnaie est le prix nominal des marchandises. Au lieu d’évaluer 1 quarter de blé en 30 journées de travail, on l’évalue maintenant en 1 once d’or, si 1 once d’or est le produit de 30 jours de travail. D’un autre côté, cette différence est si loin d’être une simple différence de nom qu’en elle, au contraire, sont concentrés tous les orages qui menacent la marchandise dans le procès de circulation réel. 30 jours de travail sont incorporés au quarter de blé ; il n’est donc pas besoin qu’il soit représenté en temps de travail. Mais l’or est une marchandise qui se distingue du blé et ce n’est que dans la circulation qu’il se peut constater si le quarter de blé devient réellement une once d’or, ainsi que cela est anticipé dans son prix. Cela dépend de ce que sa valeur d’usage se confirme ou non, de ce qu’il se vérifie ou non que le quantum de temps de travail qu’il contient est le quantum qu’emploie nécessairement la société pour produire un quarter de blé. La marchandise comme telle est valeur d’échange, elle a un prix. Dans cette différence entre valeur d’échange et prix il apparaît que le travail spécial, individuel, que contient la marchandise doit d’abord se manifester dans le procès de l’aliénation comme son contraire, comme du travail général-abstrait, impersonnel, — et qui n’est du travail social que sous cette forme, c’est-à-dire comme monnaie.

Qu’il soit susceptible ou non de se manifester ainsi paraît chose fortuite. Quoique dans le prix la valeur d’échange de la marchandise n’acquière qu’idéalement une existence différente d’elle, et que le caractère double du travail qu’elle contient no soit plus qu’un mode d’expression différent ; que, d’autre part, la matière du temps de travail général, l’or, ne se dresse plus en face de la marchandise réelle qu’à titre de mesure de valeur figurée, cependant dans l’existence de la valeur d’échange comme prix, ou de l’or comme mesure de valeur, est contenue la nécessité de l’aliénation de la marchandise contre de l’or sonnant, la possibilité de sa non-aliénation, bref, toute la contradiction qui résulte de ce que le produit est marchandise ou de ce que le travail spécial de l’individu privé doit, pour produire un effet social, se manifester dans son contraire immédiat, le travail général-abstrait. C’est pourquoi les utopistes qui veulent avoir la marchandise mais non la monnaie, la production qui repose sur l’échange privé sans les conditions nécessaires de cette production, sont conséquents lorsqu’ils « anéantissent » la monnaie non seulement sous sa forme palpable, mais déjà sous la forme éthérée et chimérique de mesure de valeurs. Dans l’invisible mesure des valeurs est embusqué l’argent solide.

Le procès par lequel l’or est devenu mesure des valeurs et la valeur d’échange est devenue prix étant supposé, toutes les marchandises ne sont plus dans leurs prix que des quanta d’or figurés de grandeurs différentes. Parce qu’elles sont de tels quanta de la même chose, de l’or, elles s’égalent, se comparent et se mesurent entre elles, et ainsi se développe d’une manière technique la nécessité de les rapporter à un quantum déterminé d’or considéré comme unité de mesure. Cette unité de mesure devient étalon par cela qu’elle se divise en parties aliquotes et que celles-ci de leur côté se divisent de nouveau en parties aliquotes[2]. Mais des quanta d’or comme tels se mesurent par le poids. L’étalon se trouve donc fourni déjà dans les mesures de poids générales des métaux, lesquelles dans toute circulation métallique servent aussi originellement d’étalon des prix. Par le fait que les marchandises ne se rapportent plus les unes aux autres comme des valeurs d’échange devant se mesurer par le temps de travail, mais comme des grandeurs de même dénomination mesurées en or, l’or se transforme de mesure des valeurs en étalon des prix. La comparaison entre eux des prix des marchandises comme des quanta d’or différents se cristallise ainsi dans les figures empreintes dans un quantum d’or imaginé et qui le représentent comme étalon de parties aliquotes. L’or, en tant que mesure des valeurs et en tant que étalon des prix, a une forme déterminée tout à fait différente et la confusion de l’une avec l’autre a fait éclore les théories les plus extravagantes. L’or est mesure des valeurs parce qu’il est du temps de travail matérialisé ; il est étalon des prix parce qu’il est un poids déterminé de métal, L’or devient mesure des valeurs parce qu’il est rapporté comme valeur d’échange aux marchandises comme valeurs d’échange ; dans l’étalon des prix un quantum d’or déterminé sert d’unité à d’autres quanta d’or. L’or est mesure de la valeur parce que sa valeur est variable, il est étalon des prix parce qu’il est fixé comme unité de poids invariable. Dans ce cas comme dans tous ceux où l’on détermine la mesure de grandeurs de même dénomination, la fixité et la précision des rapports de mesure sont décisives. La nécessité de fixer un quantum d’or comme unité de mesure et de fixer des parties aliquotes comme subdivisions de cette unité a fait penser qu’un quantum d’or déterminé, dont la valeur est naturellement variable, était mis en un rapport de valeur fixe avec les valeurs d’échange des marchandises. On oubliait que les valeurs d’échange des marchandises sont transformées en quanta d’or avant que l’or se développe comme étalon des prix. Quelles que soient les variations de la valeur de l’or, des quanta différents d’or représentent toujours entre eux le même rapport de valeur : si la valeur de l’or tombait de 1.000 %, 12 onces d’or auraient après comme avant une valeur 12 fois plus grande qu’une once d’or, et dans les prix il ne s’agit que du rapport entre eux de différents quanta d’or. Comme, d’autre part, une once d’or ne change pas de poids parce que sa valeur hausse ou baisse, le poids de ses parties aliquotes ne change pas davantage et c’est ainsi que l’or comme étalon fixe des prix rend toujours le même service, quelle que soit la variation de sa valeur[3].

Ainsi que le comporta un procès historique que nous expliquerons plus loin par la nature de la circulation métallique, le même nom de poids fut conservé pour un poids variant et diminuant toujours des métaux précieux dans leur fonction d’étalon des prix. Ainsi le pound sterling anglais désigne un tiers de moins que son poids original ; le pound avant l’Union ne désignait plus que 1/36, la livre française 1/74, le maravedi espagnol moins que 1/1.000, le reis portugais une proportion bien plus petite encore. C’est ainsi que les noms monétaires des poids des métaux se séparèrent historiquement de leurs noms de poids généraux[4]. La détermination de l’unité de mesure, de ses parties aliquotes et des noms de celles-ci, étant d’une part purement conventionnelle et devant, d’autre part, posséder dans la circulation le caractère d’universalité et de nécessité, il fallait que cette détermination devînt légale. L’opération purement formelle échut donc en partage aux gouvernements[5]. Le métal déterminé qui servait de matière à la monnaie était socialement donné. Dans différents pays l’étalon légal des prix est naturellement différent. En Angleterre, par exemple, l’once comme poids de métal est divisée en pennyweights, grains et carats troy, mais l’once d’or comme unité de mesure de la monnaie est divisée en 3 7/8 sovereigns, le sovereign en 20 shillings, le shilling en 12 pence, ensorte que 100 livres d’or à 22 carats (1.200 onces) = 4.672 sovereigns et 10 shillings. Sur le marché mondial cependant où les frontières disparaissent ces caractères nationaux des mesures de la monnaie disparaissent de nouveau et cèdent aux mesures de poids générales des métaux.

Le prix d’une marchandise ou le quantum d’or dans lequel elle est idéalement métamorphosée, s’exprime maintenant dans les noms monétaires de l’étalon d’or. Au lieu de dire le quarter de blé est égal à une once d’or, on dirait, en Angleterre, il est égal à 3 £ 17 s. 10 1/2 d. Tous les prix s’expriment ainsi dans les mêmes dénominations. La forme spéciale que donne aux marchandises leur valeur d’échange est transformée en noms monétaires dans lesquels elles s’entredisent ce qu’elles valent. La monnaie de son côté devient monnaie de compte[6].

La transformation de la marchandise en monnaie de compte dans le cerveau, dans la langue, sur le papier, s’opère chaque fois qu’un genre quelconque de richesse est fixé sous le point de vue de la valeur d’échange[7]. Cette transformation exige la matière de l’or, mais seulement comme matière figurée. Pour estimer la valeur de 1.000 ballots de coton dans un nombre déterminé d’onces d’or et pour exprimer ensuite ce nombre d’onces dans les noms de compte de l’once, en £. s. d., il n’est point besoin d’un atome d’or réel. Avant le Bank-Act (1845) de Sir Robert Peel, il ne circulait pas en Écosse une once d’or, quoique l’once d’or, et encore exprimée comme étalon de compte anglais en 3 £ 17 s. 10 1/2 d., servit de mesure légale des prix. C’est ainsi que l’argent sert de mesure des prix dans l’échange des marchandises entre la Sibérie et la Chine, quoique le commerce ne soit en fait que le commerce par troc. Pour la monnaie, en tant que monnaie de compte, il est indifférent, par conséquent, que son unité de mesure ou les fractions de celle-ci soient ou non monnayées. En Angleterre, au temps de Guillaume le Conquérant, 1 £, alors une livre d’argent pur et le shilling 1/20 d’une livre, n’existait que comme monnaie de compte, tandis que le penny, 1/240 d’une livre d’argent, était la plus forte monnaie d’argent. Dans l’Angleterre de nos jours, au contraire, il n’y a ni shillings ni pence, quoiqu’ils soient les noms des comptes légaux de parties déterminées d’une once d’or. La monnaie en tant que monnaie de compte peut en général n’exister qu’idéalement, tandis que la monnaie qui existe réellement est monnayée d’après un tout autre étalon. Ainsi dans beaucoup de colonies anglaises de l’Amérique du Nord la monnaie circulante consistait jusque bien avant dans le xviiie siècle en espèces espagnoles et portugaises tandis que la monnaie de compte était partout la même qu’en Angleterre[8].

Parce que l’or, comme étalon des prix, se présente sous les mêmes noms de compte que les prix des marchandises, et qu’une once d’or, aussi bien qu’une tonne de fer, est exprimée en 4 £ 17 s. 10 1/2 d., on a donné à ces expressions le nom de prix de monnaie. C’est ce qui a fait naître l’étonnante notion que la valeur de l’or pouvait être exprimée en sa propre substance et qu’à la différence de toutes les autres marchandises il recevait de l’État un prix fixe. On confondait la fixation des noms de monnaie de compte pour des poids d’or déterminés avec la fixation de la valeur de ces poids[9]. Quand il sert d’élément dans la détermination du prix et partant de monnaie de compte, l’or non seulement n’a pas de prix fixe, mais il n’a aucun prix. Pour qu’il eût un prix, pour qu’il s’exprimât dans une marchandise spécifique comme l’équivalent général, il faudrait que cette autre marchandise jouât dans le procès de circulation le même rôle exclusif que l’or. Mais deux marchandises qui excluent toutes les autres marchandises s’excluent mutuellement. Partout donc où argent et or se maintiennent légalement à titre de monnaie, donc à titre de mesure de valeur, on a toujours essayé en vain de les traiter comme une seule et même matière. Supposer que la même quantité de travail se matérialise immuablement dans la même proportion d’or et d’argent, c’est supposer en fait que l’argent et l’or sont la même matière et qu’un quantum donné d’argent, du métal qui a une valeur moindre, est une fraction immuable d’un quantum donné d’or. Depuis le règne d’Edouard III jusqu’aux temps de Georges II, l’histoire de l’argent en Angleterre se déroule en une série continue de perturbations nées de la collision entre le rapport de la valeur légale de l’argent et de l’or et les oscillations de leur valeur réelle. Tantôt c’était l’or qui était estimé trop haut, tantôt c’était l’argent. Le métal estimé au-dessous de sa valeur était soustrait à la circulation, refondu et exporté. Le rapport de valeur des deux métaux était de nouveau légalement changé ; mais, comme l’ancienne, la valeur nominale entrait en conflit avec le rapport de valeur réel. À notre époque même, une baisse faible et passagère de l’or par rapport à l’argent provenant d’une demande d’argent dans l’Inde et dans la Chine, a produit en France le même phénomène sur la plus grande échelle, exportation de l’argent et son remplacement par l’or dans la circulation. Pendant les années 1855, 1856 et 1857, l’importation de l’or en France dépassa son exportation de 41.580.000 £, tandis que l’exportation de l’argent dépassa son importation de 14.740.000. En fait, dans les pays comme la France où les deux métaux sont des mesures de valeur légales et ont tous deux un cours forcé, de façon que chacun peut payer à volonté, soit avec l’un, soit avec l’autre, le métal en hausse porte un agio et mesure son prix, comme toute autre marchandise, dans le métal surfait, tandis que ce dernier est employé seul comme mesure de valeur. Toute l’expérience fournie par l’histoire sur ce terrain se réduit simplement à ce fait que là où deux marchandises remplissent légalement la fonction de mesure de valeur, il n’y en a jamais en réalité qu’une seule qui l’exerce[10].

B. Théories de l’unité de mesure de la monnaie.


Le fait que les marchandises dans les prix ne sont transformées qu’idéalement en or, que l’or, par suite, n’est transformé qu’idéalement en monnaie, adonné lieu à la doctrine de l’unité de mesure idéale de la monnaie. Parce que dans la détermination du prix il n’y a que de l’or et de l’argent figurés, parce que l’or et l’argent ne fonctionnent que comme monnaie de compte, on a soutenu que les noms, livre, shilling, pence, thaler, franc, etc., au lieu de désigner des fractions de poids d’or ou d’argent ou du travail matérialisé d’une manière quelconque, désignaient plutôt des atomes de valeur idéaux. Quand donc la valeur d’une once d’argent monterait, c’est qu’elle contiendrait plus de ces atomes et devrait être monnayée en un nombre plus grand de shillings. Cette doctrine date de la fin du xviie siècle et on l’a fait valoir de nouveau pendant la dernière crise commerciale en Angleterre ; on l’a même développée au parlement dans deux rapports spéciaux formant l’appendice au rapport du comité de la Banque qui siégeait en 1858.

Lors de l’avènement de Guillaume III, le prix monétaire d’une once d’argent était de 5 à. 2 d. : on nommait penny 1/62 d’une once d’argent et shilling 12 de ces pence. Conformément à cet étalon, un poids d’argent de 6 onces, par exemple, était monnayé en 31 pièces portant le nom de shilling. Mais le prix de marché de l’once d’argent dépassa son prix monétaire de 5 s. 2 d. et s’éleva à 6 s. 3 d., c’est-à-dire que, pour acheter une once d’argent brut, il fallait payer 6 s. 3 d. Comment le prix de marché d’une once d’argent pourrait-il s’élever au-dessus de son prix monétaire, si le prix monétaire n’était que le nom de compte des parties aliquotes d’une once d’argent. La solution de l’énigme était facile. Des 56.000.000 £ de monnaie d’argent circulant alors, 4 millions étaient usés, rognés, altérés. Une expérience qui fut faite, démontra que 5.700 £ en argent, qui auraient dû peser 220.000 onces, ne pesaient que 141.000 onces. La Monnaie continuait de frapper suivant le même étalon, mais les shillings légers qui circulaient réellement représentaient des parties aliquotes de l’once plus petites que celles qu’indiquait leur nom. Il fallait donc payer sur le marché une quantité supérieure de ces shillings, devenus plus légers, pour une once d’argent brut. Quand, par suite de la perturbation ainsi produite, on se fut décidé à faire une refonte générale, Lowndes, le secretary to the treasury, déclara que la valeur de l’once d’argent ayant augmenté, on devait dorénavant la monnayer en 6 s. 3 d. et non en 5 s. 2 d. comme par le passé. Il affirmait donc en fait que parce que la valeur de l’once avait augmenté, la valeur de ses parties aliquotes avait diminué. Mais sa fausse théorie ne servait qu’à prôner un but pratique juste. Les dettes de l’État avaient été contractées en shillings légers, devait-on les payer en shillings forts ? Au lieu de dire, remboursez 4 onces d’argent là où nominalement vous en avez reçu 5, mais, en réalité, 4 onces seulement, il disait inversement : payez 5 onces d’argent nominalement, mais réduisez le contenu métallique à 4 onces et nommez shilling ce que jusqu’ici vous avez nommé 4/5 d’un shilling. Pratiquement Lowndes s’en tenait donc au contenu métallique, tandis qu’en théorie il s’attachait au nom de compte. Ses adversaires qui ne retenaient que le nom de compte et qui déclaraient qu’un shilling trop léger de 25 à 30% était identique à un shilling de poids fort, prétendaient, au contraire, ne s’en tenir qu’au contenu métallique.

John Locke qui défendait la nouvelle bourgeoisie sous toutes les formes, les industriels contre les classes ouvrières et les indigents, les usuriers commerçants contre les usuriers à l’ancienne mode, les aristocrates de la finance contre les débiteurs de l’État et qui, dans un ouvrage spécial,avait démontré que l’entendement bourgeois est l’entendement humain normal, releva aussi le gant jeté par Lowndes. John Locke l’emporta ; et l’argent emprunté à 10 ou 14 shillings la guinea fut remboursé en guineas de 20 shillings[11]. Sir James Steuart résume ironiquement toute la transaction dans ces termes : « Le gouvernement a gagné considérablement sur les impôts, les créanciers sur le capital et les intérêts, et la nation, la dupe principale, était fort aise parce que son standard (l’étalon de leur propre valeur) n’avait pas été déprécié[12]. Steuart pensait qu’avec le développement commercial futur, la nation se montrerait plus maligne. Il faisait erreur. Environ 120 ans après le même quid proquo se renouvela.

Il était dans l’ordre que l’évoque Berkeley, le représentant d’un idéalisme mystique dans la philosophie anglaise, donnât une tournure théorique à la doctrine de l’unité de mesure idéale de l’argent, ce qu’avait négligé de faire le pratique secretary to the treasury. Il demande : Est-ce que les noms livre, pound sterling, crown, etc., ne doivent pas être considérés comme de simples noms de rapport ? (savoir, le rapport de la valeur abstraite comme telle). Est-ce que l’or, l’argent ou le papier sont autres choses que de simples billets ou marques pour le compter, l’enregistrer et le transmettre? (le rapport de la valeur). Le pouvoir de commander à l’industrie d’autrui (le travail social) n’est-ce pas la richesse ? Et la monnaie est-elle en lait autre chose que la marque ou le signe de la transmission ou de l’enregistrement d’un tel pouvoir et faut-il ajouter une grande importance à la matière dont ces marques sont composées[13] ? » Ici il y a confusion d’une part entre la mesure des valeurs et l’étalon des prix et, d’autre part, entre l’or et l’argent en tant que mesure et en tant que moyen de circulation. De ce que les métaux précieux peuvent dans l’acte de la circulation être remplacés par des marques, Berkeley conclut que ces marques, de leur coté, ne représentent rien, c’est-à-dire représentent l’abstrait concept de valeur. La doctrine de l’unité de mesure idéale de l’argent est si pleinement développée par Sir James Steuart que ses successeurs — successeurs inconscients, puisqu’ils ne le connaissent pas — ne trouvent ni un tour de phrase nouveau ni même un exemple nouveau. « La monnaie de compte, dit-il, n’est rien qu’un étalon arbitraire de parties égales, inventé pour mesurer la valeur relative d’objets à vendre. La monnaie de compte diffère totalement de l’argent monnayée (money coin) qui est le prix[14] et pourrait exister sans qu’il existât au monde une substance qui serait son équivalent proportionnel pour toutes les marchandises. La monnaie de compte rend le même service à l’égard de la valeur des objets que les degrés, minutes, secondes, etc., rendent à l’égard des angles ou des échelles pour cartes géographiques, etc. Dans toutes ces inventions la même dénomination est toujours prise comme unité. De même que l’utilité de toutes ces inventions est limitée à l’indication de la proportion, il en est ainsi de l’unité de l’argent. Elle ne peut donc pas avoir une proportion immuablement déterminée vis-à-vis d’une partie quelconque de la valeur, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas être fixée en un quantum déterminé d’or, d’argent ou de n’importe quelle autre marchandise. L’unité une fois donnée, on peut s’élever par la multiplication jusqu’à la valeur la plus grande. Comme la valeur des marchandises dépend d’un concours général de circonstances agissant sur elles et sur les caprices des hommes, leur valeur devrait être considérée comme changeant seulement dans leur rapport réciproque. Tout ce qui trouble et embrouille la constatation du changement de proportion au moyen d’un étalon général déterminé et immuable doit porter préjudice au commerce. L’argent n’est qu’un étalon idéal de parties égales. À la question : quelle doit être l’unité de mesure de la valeur d’une partie, je réponds par cette autre question : quelle est la grandeur normale d’un degré, d’une minute, d’une seconde ? Ils n’en possèdent point, mais dès qu’une partie en est déterminée le reste tout entier, conformément à la nature d’une échelle, doit suivre proportionnellement. De ce genre de monnaie nous avons deux exemples. La banque d’Amsterdam nous offre un exemple de l’un et la côte d’Angola de l’autre[15]. »

Steuart s’en tient simplement au rôle que joue la monnaie dans la circulation titre d’étalon des prix et de monnaie de compte. En effet, si des marchandises différentes sont cotées dans le prix courant à 15 s., 20 s., 36 s. respectivement, ce n’est ni le contenu en argent ni le nom de shilling qui m’intéressent lorsqu’il s’agit de comparer la grandeur de leur valeur. Les rapports numériques 15, 20, 36 disent tout maintenant et le nombre 1 est devenu l’unique unité de mesure. Seule la proportion numérique abstraite elle-même est l’expression purement abstraite de la proportion. Pour être conséquent il eut donc fallu que Steuart abandonnât non seulement l’or et l’argent, mais encore leurs noms de baptême légaux. Ne comprenant pas la transformation de la mesure des valeurs en étalon des prix, il croit naturellement que le quantum d’or déterminé qui sert d’unité de mesure n’est pas rapporté comme mesure à d’autres quanta d’or, mais à des valeurs comme telles. Parce que les marchandises, grâce à la transformation de leurs valeurs d’échange en prix, paraissent des grandeurs de même nom, il nie la qualité de la mesure qui les réduit à la même dénomination, et parce que dans cette comparaison de différents quanta d’or, la grandeur du quantum d’or servant d’unité de mesure est de convention, il nie qu’elle doive être fixée en général. Au lieu d’appeler 1/360 partie d’un cercle, degré, il peut appeler 1/180 partie, degré ; l’angle droit serait mesuré alors par 48 degrés au lieu de l’être par 90 degrés ; les angles aigus et obtus d’une manière correspondante. La mesure de l’angle resterait néanmoins, après comme avant, premièrement, une figure mathématique déterminée qualitativement, le cercle ; deuxièmement, une section de cercle déterminée quantitativement. En ce qui concerne les exemples économiques de Steuart, il s’enferre avec l’un et ne prouve rien avec l’autre. La monnaie de banque d’Amsterdam n’était effectivement que le nom de compte des doublons espagnols qui, grâce à leur paresseux stationnement dans les caveaux de la Banque, conservaient grassement leur poids fort alors que la remuante monnaie courante s’était amenuisée dans l’âpre frottement avec le monde extérieur. Pour ce qui est des idéalistes africains, il nous faut les abandonner à leur sort, en attendant que des voyageurs critiques nous donnent sur eux de plus amples renseignements[16]. On pourrait qualifier de monnaie approximativement idéale, au sens de Steuart, l’assignat français : Propriété nationale. Assignat de 100 francs. Il est vrai que la valeur d’usage que devait représenter l’assignat était ici spécifiée : à savoir les terres confisquées ; mais on avait oublié la détermination quantitative de l’unité de mesure, et « franc », par conséquent, était un mot vide de sens. Combien de terre était représentée par l’assignat d’un franc, cela dépendait du résultat des enchères publiques. Dans la pratique pourtant, l’assignat d’un franc circulait comme signe de valeur de la monnaie argent et c’est à cet étalon d’argent que se mesurait sa dépréciation.

L’époque de la suspension des paiements en espèces par la Banque d’Angleterre fut à peine plus féconde en bulletins de guerre qu’en théories de l’argent. La dépréciation des billets de banque et l’élévation du prix de marché de l’or au-dessus de son prix monétaire ranimèrent chez certains défenseurs de la banque la doctrine de la mesure monétaire idéale. Pour cette vue confuse Lord Castlereagh trouva l’expression confuse classique. Il donna de l’unité de mesure de la monnaie cette définition : A sense of value in reference to currency as compared wilh commodities. Quand les circonstances, quelques années après la paix de Paris, permirent la reprise des paiements en espèces, la même question que Lowndes avait provoquée sous Guillaume III fut posée de nouveau sous une forme à peine modifiée. Une dette publique énorme et une masse de dettes particulières, d’obligations fermes,etc., accumulées pendant plus de vingt ans, avaient été contractées en billets de banque dépréciés. Devait-on les payer en billets de banque dont 4672 £ 10 s. représentaient non pas nominalement mais réellement 100 livres d’or à 22 carats. Thomas Attwood, un banquier de Birmingham, entra en scène comme Lowndes redivivus. Nominalement les créanciers devaient recevoir autant de shillings qu’on en avait nominalement empruntés, mais si 1/78 d’once d’or, selon l’ancien titre de monnaie, s’appelait shilling, on devait maintenant baptiser du nom de shilling, mettons 1/90 d’once. Les adhérents d’Attwood sont connus comme les little Shillingmen de l’école de Birmingham, La querelle sur la mesure monétaire idéale, commencée en 1819, se continuait toujours entre Sir Robert Peel et Attwood dont la sagesse propre, pour autant qu’elle s’exerce sur la monnaie dans sa fonction de mesure, se résume et s’épuise dans la citation suivante : « Dans sa polémique avec la Chambre de Commerce de Birmingham, Sir Robert Peel demande : Que représentera votre billet d’une livre ? Qu’est-ce qu’une livre ? — Inversement, que devons-nous comprendre par l’unité de mesure actuelle de la valeur ? — Est-ce que 3 £ 17 s. 10 1/2 d. signifient une once d’or ou bien sa valeur ? Si c’est l’once, pourquoi ne pas appeler les choses par leur nom et au lieu de dire £. s. d. pourquoi ne pas dire ounce, penny weight et grain ? Alors nous revenons au système du troc direct… On bien signifient-elles la valeur ? Si une once =3 £. 17 s. 101/2 d. pourquoi à des époques différentes valait-elle tantôt 5 £. 4 s., tantôt 3 £. 17s. 9 d. ?… L’expression livre (£) se réfère à la valeur, mais non à la valeur fixée dans une partie de poids d’or invariable. La livre est une unité idéale… le travail est la substance dans laquelle se résolvent les frais de production et il donne à l’or comme au fer leur valeur relative. Quel que soit donc le nom de compte spécial employé pour désigner le travail quotidien ou hebdomadaire d’un homme, ce nom exprime la valeur de la marchandise produite[17]. »

Dans ces derniers mots se dissipe la brumeuse conception de la mesure monétaire idéale, et ce que proprement elle contient de pensée se fait jour. Les noms de compte de l’or, £. s. etc. seraient les noms de quanta déterminés de temps de travail. Le temps de travail étant la substance et la mesure immanente des valeurs, ces noms, en fait, représenteraient la proportion de valeur elle-même. En d’autres termes, on affirme que le temps de travail est la véritable unité de mesure de la monnaie.

Nous sortons ainsi de l’école de Birmingham, mais remarquons en passant que la doctrine de la mesure idéale de la monnaie prit une importance nouvelle dans la polémique sur la convertibilité ou la non-convertibilité des billets de banque. Si c’est l’or ou l’argent qui donnent au papier sa dénomination, la convertibilité du billet, c’est-à-dire son échangeabilité contre l’or ou l’argent demeure une loi économique, quelle que soit la loi juridique. Le billet d’un thaler prussien, bien que légalement inconvertible, serait aussitôt déprécié si dans le trafic ordinaire il valait moins d’un thaler et par suite ne serait pas convertible pratiquement. Aussi les défenseurs conséquents du papier-monnaie inconvertible en Angleterre eurent-ils recours à la mesure monétaire idéale. Si les noms de compte de la monnaie £. s., etc., sont les noms d’une somme déterminée d’atomes de valeur desquels une marchandise, au cours de l’échange avec d’autres marchandises, absorbe ou dégage tantôt plus, tantôt moins, un billet de banque anglais de £ 5. par exemple, est tout aussi indépendant de son rapport à l’or que de celui au fer et au coton. Puisque son titre aurait cessé de l’égaler théoriquement à un quantum déterminé d’or ou de toute autre marchandise, la demande de sa convertibilité, c’est-à-dire de son équation pratique avec un quantum déterminé d’un article spécifié, serait exclue de par son concept même.

John Gray est le premier qui ait développé systématiquement la doctrine du temps de travail considéré comme unité de mesure immédiate de la monnaie[18]. Il fait certifier par une banque centrale, à l’aide de ses succursales, le temps de travail dépensé dans la production des différentes marchandises. En échange de la marchandise, le producteur reçoit un certificat officiel de sa valeur, c’est-à-dire un reçu du temps de travail que contient sa marchandise[19] et ces billets de banque d’une semaine de travail, d’un jour de travail, d’une heure de travail, etc., servent en même temps de bon pour un équivalent de toutes les marchandises emmagasinées dans les docks de la Banque[20]. C’est là le principe fondamental appliqué avec soin dans tous les détails et appuyé partout sur des institutions anglaises établies. « Avec ce système, dit Gray, il serait en tout temps aussi facile de vendre pour de l’argent qu’il l’est présentement d’acheter avec de l’argent ; la production serait la source uniforme et intarissable de la demande[21]. Les métaux précieux perdraient leur « privilège » sur les autres marchandises et occuperaient la place qui leur appartient au marché à côté du beurre, des œufs, de la toile et du calicot, et leur valeur ne nous intéresserait pas plus que celle des diamants[22]. Devons-nous conserver notre mesure fictive des valeurs, l’or, ou bien recourir à la mesure des valeurs, le travail, et délivrer ainsi les forces productives du pays[23] ?

Puisque le temps est la mesure immanente des valeurs, pourquoi lui adjoindre une autre mesure extérieure ? Pourquoi la valeur d’échange évolue-t-elle au prix ? Pourquoi toutes les marchandises estiment-elles leur valeur dans une marchandise exclusive qui est ainsi transformée en la forme adéquate de la valeur d’échange, en monnaie ? C’était le problème qu’avait à résoudre Gray. Au lieu de le résoudre, il se figure que les marchandises peuvent être mises en rapport directement les unes avec les autres comme des produits du travail social. Or, elles peuvent se rapporter seulement les unes aux autres en qualité de marchandises. Les marchandises sont les produits immédiats de travaux privés, isolés, indépendants, lesquels dans le procès de l’échange privé doivent se confirmer comme du travail social général, autrement dit, le travail, sur la base de la production de marchandises, ne devient travail social que par l’aliénation universelle des travaux individuels. Mais on posant que le temps de travail contenu dans les marchandises est du temps de travail immédiatement social, Gray pose qu’il est du temps de travail commun ou du temps de travail d’individus directement associés. Alors, en fait, une marchandise spécifique, telle que l’or et l’argent, ne pourrait faire vis-à-vis aux autres marchandises comme l’incarnation du travail général ; la valeur d’échange ne deviendrait pas prix, mais aussi la valeur d’usage ne deviendrait pas valeur d’échange, le produit ne deviendrait pas marchandise et ainsi serait supprimée la base même de la production bourgeoise. Mais ce n’est nullement là la pensée de Gray. Les produits doivent être créés comme marchandises mais ne doivent pas être échangés comme marchandises. C’est une banque nationale que Gray charge de réaliser ce pieux désir. D’un côté, la société sous la forme de la banque rend les individus indépendants des conditions de l’échange privé, et, d’un autre côté, elle les laisse continuer de produire sur la base de l’échange privé. Cependant la logique interne pousse Gray à nier les unes après les autres les conditions de la production bourgeoise, quoiqu’il veuille seulement « réformer la monnaie provenant de l’échange des marchandises ». Ainsi il transforme le capital en capital national[24], la propriété foncière en propriété nationale[25] et si l’on regarde sa banque de près, on découvre que non seulement elle reçoit des marchandises d’une main et délivre des certificats de travail de l’autre, mais encore qu’elle règle la production elle-même. Dans son dernier écrit : Lectures on money, où Gray cherche anxieusement à représenter sa monnaie de travail comme une réforme purement bourgeoise, il s’embrouille dans des contresens plus criants encore.

Toute marchandise est immédiatement de la monnaie. C’est la théorie de Gray déduite de son analyse incomplète, et partant fausse, de la marchandise. La construction « organique » de la « monnaie de travail », de la « banque nationale», des « docks de marchandises » n’est qu’une fantasmagorie où le dogme, à l’aide d’une jonglerie, est présenté comme une loi qui gouverne le monde. Sans doute le dogme qui enseigne que la marchandise est immédiatement monnaie et que le travail particulier de l’individu privé qu’elle contient est immédiatement travail social, ne devient pas une vérité parce qu’une banque y croit et opère en conformité avec cette croyance. C’est la banqueroute qui, dans ce cas, se chargerait du rôle de la critique pratique. Ce qui chez Gray demeure caché et ce qui demeure un secret pour lui-même ; à savoir que la monnaie de travail est une phrase à l’allure économique qui dissimule le pieux désir de se débarrasser de l’argent, et avec l’argent de la valeur d’échange, et avec la valeur d’échange de la marchandise, et avec la marchandise de la forme bourgeoise de la production, c’est ce qui a été affirmé sans ambages par un certain nombre de socialistes anglais qui ont écrit avant et après Gray[26]. Mais il était réservé à M. Proudhon et à son école, de prêcher sérieusement que la dégradation de l’argent et l’ascension au ciel de la marchandise est le noyau du socialisme et de résoudre ainsi le socialisme en une méconnaissance élémentaire de la connexion nécessaire entre la marchandise et la monnaie[27].


2. Moyen de circulation.


Après que la marchandise dans le procès qui détermine le prix a reçu la forme qui la rend apte à circuler et que l’or a acquis son caractère de monnaie, la circulation fera ressortir et résoudra tout ensemble les contradictions que renfermait le procès d’échange des marchandises. L’échange réel des marchandises, c’est-à-dire l’échange social dû la matière, s’opère en une métamorphose où se déploie le caractère double de la marchandise comme valeur d’usage et comme valeur d’échange, mais où sa propre métamorphose se cristallise en même temps dans des formes déterminées de la monnaie. Décrire celle métamorphose, c’est décrire la circulation. De même que la marchandise n’est de la valeur d’échange développée que si l’on pose un monde de marchandises, avec une division du travail effectivement développée, de même la circulation suppose des actes d’échange universels et le cours ininterrompu de leur renouvellement. Il est posé ensuite que les marchandises entrent dans le procès de l’échange comme des marchandises aux prix déterminés ou qu’elles y apparaissent les unes aux autres comme des existences doubles, réelles en tant que valeurs d’usage, idéales — dans le prix — en tant que valeurs d’échange.

Dans les rues les plus animées de Londres les magasins louchent aux magasins et derrière leurs vitrines se trouvent étalées toutes les richesses de l’univers : châles indiens, revolvers américains, porcelaines chinoises, corsets parisiens, fourrures russes, épices des tropiques ; mais toutes ces choses mondaines portent au front de fatales étiquettes blanchâtres où sont gravés des chiffres arabes, suivis des caractères laconiques £.s. d. Telle la marchandise apparaît dans la circulation.


a. La métamorphose des marchandises.


Quand on le considère de plus près, le procès de la circulation présente deux formes différentes de cycles. Si nous appelons la marchandise M, l’argent A, nous pouvons exprimer ces deux formes ainsi :


M-A-M
A-M-A.

Dans cette section, nous nous occuperons exclusivement de la première forme, de la forme immédiate de la circulation des marchandises.

Le cycle M-A-M se décompose en le mouvement M-A, échange de la marchandise contre l’argent ou vendre ; en le mouvement opposé A-M, échange de l’argent contre la marchandise ou acheter ; et en l’unité des deux mouvements M-A-M, échanger la marchandise contre l’argent pour échanger l’argent contre la marchandise, ou vendre pour acheter. Comme résultat final, dans lequel s’éteint le procès lui-même, nous avons M-M, échange de marchandise contre marchandise, la circulation réelle de la matière.

M-A-M, si l’on part de l’extrême de la première marchandise, représente sa transformation en or et sa retransformation d’or en marchandise, mouvement dans lequel la marchandise apparaît d’abord sous forme de valeur d’usage particulière ; puis elle dépouille cette forme et revêt celle de valeur d’échange ou d’équivalent général, sans liaison aucune avec sa manière d’être primitive ; elle dépouille encore sa dernière forme et demeure finalement une valeur d’usage réelle qui répond à des besoins particuliers. Dans cette dernière forme elle tombe de la circulation dans la consommation. L’ensemble de la circulation M-A-M est donc, en premier lieu, la série totale des métamorphoses que parcourt chaque marchandise pour devenir valeur d’usage immédiate pour son possesseur. La première métamorphose s’accomplit dans la première moitié de la circulation M-A, la seconde dans l’autre moitié A-M, et l’ensemble de la circulation forme le curriculum vitæ de la marchandise. Mais la circulation M-A-M n’est la métamorphose totale d’une marchandise isolée que parce qu’elle est en même temps la somme de métamorphoses unilatérales déterminées d’autres marchandises, car chaque métamorphose de la première marchandise est sa transformation en une autre marchandise, donc transformation de l’autre marchandise en elle, donc transformation bi-latérale s’accomplissant dans le même stade de la circulation. Il nous faut d’abord considérer isolément chacun des deux procès d’échange en lesquels se décompose la circulation M-A-M.

M-A, ou vente : M, la marchandise entre dans le procès de circulation non seulement comme une valeur d’usage particulière, par exemple, une tonne de fer, mais aussi comme une valeur d’usage d’un prix déterminé, mettons de 3 £. 17 s. 10 1/2 d., ou d’une once d’or. Ce prix qui est, d’un côté, l’exposant du quantum de temps de travail contenu dans le fer, c’est-à-dire de sa grandeur de valeur, exprime en même temps le pieux désir qu’a le fer de devenir de l’or, c’est-à-dire de faire revêtir au temps de travail que lui-même contient la forme de temps de travail social général. Si cette transsubstantiation n’aboutit pas, la tonne de fer non seulement cesse d’être marchandise mais encore d’être produit, car elle n’est marchandise que parce qu’elle est non-valeur d’usage pour son détenteur, autrement dit, son travail n’est du travail réel qu’autant qu’il est du travail utile pour autrui et il n’est utile à lui-même qu’autant qu’il est du travail général-abstrait. La tâche du fer ou de son possesseur consiste donc à découvrir dans le monde des marchandises le point où le fer attire l’or. Cette difficulté, le salto mortale de la marchandise, est surmontée si la vente s’effectue réellement, ainsi qu’il est supposé ici dans l’analyse de la circulation simple. De ce que la tonne de fer par son aliénation, c’est-à-dire son passage de la main où elle est non-utilité dans la main où elle est utilité, se concrète comme valeur d’usage, elle réalise à la fois son prix, et, d’or imaginaire qu’elle était, elle devient de l’or réel. Une once d’or réel remplace maintenant le nom : once d’or ou 3 £ 17 s. 10 1/2 d., mais la tonne de fer a évacué la place. Par la vente M-A, non seulement la marchandise qui dans son prix avait été idéalement transformée en or, est transformée réellement en or, mais parle même procès, l’or qui, comme mesure des valeurs, n’était que de la monnaie idéale et de fait ne figurait que comme nom monétaire des marchandises elles-mêmes, est transformé en monnaie réelle[28]. L’or était devenu idéalement équivalent général parce que toutes les marchandises mesuraient en lui leurs valeurs, maintenant, comme produit de l’aliénation universelle des marchandises — et la vente M-A est le procès de cette aliénation générale — il devient la marchandise absolument aliénable, monnaie réelle. Mais l’or ne devient monnaie réelle dans la vente que parce que les valeurs d’échange des marchandises étaient déjà idéalement de l’or dans les prix.

Dans la vente M-A, aussi bien que dans l’achat A-M,deux marchandises se confrontent, unités de valeur d’échange et de valeur d’usage, mais dans la marchandise sa valeur d’échange n’existe qu’idéalement comme prix, tandis que dans l’or, bien qu’il soit lui-même valeur d’usage réelle, sa valeur d’usage n’existe que comme support de la valeur d’échange, donc seulement comme valeur d’usage formelle qui ne se rapporte à aucun besoin individuel réel. L’antithèse de valeur d’usage et de valeur d’échange est donc distribuée polairement au deux extrêmes de M-A, si bien que vis-à-vis de l’or la marchandise est valeur d’usage qui doit réaliser dans l’or sa valeur d’échange idéale, le prix ; et que vis-à-vis de la marchandise l’or est valeur d’échange qui doit matérialiser dans la marchandise sa valeur d’usage formelle. Seulement, par ce dédoublement de la marchandise en marchandise et en or, et par le rapport double encore et antithétique, où chaque extrême est idéalement ce que son opposé est réellement et réellement ce que son opposé est idéalement, seulement donc par la représentation des marchandises comme des opposés bi-polaires se résolvent les contradictions contenues dans leur procès d’échange.

Jusqu’ici nous avons considéré M-A comme vente, métamorphose de la marchandise en argent. Mais en nous plaçant du côté de l’autre extrême, le procès apparaît plutôt comme A-M, comme achat, métamorphose de l’argent en marchandise. La vente est nécessairement en même temps son contraire, l’achat ; c’est l’un ou l’autre suivant qu’on observe le procès d’un côté ou de l’autre. Dans la réalité le procès ne se distingue que parce que dans M-A, l’initiative part du côté de la marchandise ou du vendeur, dans A-M du côté de l’argent ou de l’acheteur. En représentant la première métamorphose de la marchandise, sa transformation en argent, comme résultat de son parcours du premier stade de la circulation M-A, nous sous-entendons qu’une autre marchandise s’est déjà transformée en argent et se trouve donc déjà au second stade de la circulation A-M. Nous nous engageons ainsi dans un cercle vicieux d’hypothèses. Ce cercle vicieux est la circulation elle-même. Si dans M-A, nous ne considérons pas A comme la métamorphose déjà d’une autre marchandise, nous sortons l’acte d’échange du procès de la circulation. Mais hors de celui-ci la forme M-A disparaît et il ne se trouve plus que deux marchandises différentes face à face, soit du fer et de l’or dont l’échange n’est pas un acte spécial de la circulation mais un acte du troc direct. À sa source de production, l’or est une marchandise comme toute autre marchandise. Sa valeur relative, celle du fer ou de toute autre marchandise, se manifeste ici dans les quantités dans lesquelles elles s’échangent réciproquement. Or, cette opération est prévue dans le procès de la circulation, sa valeur propre est donnée déjà dans les prix des marchandises. Rien n’est donc plus erroné que de se figurer qu’à l’intérieur du procès de circulation, l’or et la marchandise entrent dans le rapport du troc immédiat et qu’en conséquence leur valeur relative est établie par leur échange à titre de simples marchandises. S’il y a apparence que dans le procès de circulation, l’or s’échange comme simple marchandise contre des marchandises, cette apparence provient de ce que dans les prix une quantité déterminée des marchandises est déjà mise en équation avec un quantum d’or déterminé, .c’est-à-dire est déjà rapportée à l’or comme monnaie, équivalent général, et pour cette raison immédiatement échangeable contre l’or. En tant que le prix d’une marchandise se réalise dans l’or, elle s’échange contre lui en qualité de marchandise, de matérialisation particulière du temps de travail ; mais en tant que c’est son prix qui se réalise dans l’or, elle s’échange contre lui comme monnaie et non comme marchandise, c’est-à-dire comme matérialisation générale du temps de travail. Dans l’un et l’autre rapport le quantum d’or contre lequel la marchandise s’échange dans le procès de circulation n’est pas déterminé par l’échange ; c’est l’échange qui est déterminé par le prix dès marchandises, c’est-à-dire par sa valeur d’échange estimée en or[29].

Dans le procès de circulation l’or apparaît comme résultat de la vente M-A. Mais M-A, vente, étant en même temps A-M, achat, il se trouve que pendant que M, la marchandise d’où part le procès, accomplit sa première métamorphose, l’autre marchandise qui la confronte comme l’autre extrême A, accomplit sa seconde métamorphose et parcourt la seconde moitié de la circulation, pendant que la première marchandise se trouve encore dans la première moitié de son cours.

L’argent, le résultat du premier procès de circulation, de la vente, est le point de départ du second. À la place de la marchandise sous sa première forme est apparu son équivalent d’or. Ce résultat peut constituer d’abord un point d’arrêt, puisque la marchandise sous cette seconde forme a une existence propre, durable. La marchandise qui, dans la main de son possesseur, n’est pas une valeur d’usage, existe maintenant sous une forme toujours utilisable parce que toujours échangeable, et ce sont les circonstances qui décident du moment et du point sur la surface du monde marchand où elle rentrera dans la circulation. Son état de chrysalide d’or forme une phase indépendante dans sa vie où elle peut demeurer plus ou moins longtemps. Tandis que dans le troc, l’échange d’une valeur d’usage particulière est immédiatement lié à l’échange d’une autre valeur d’usage particulière, le caractère général du travail, créateur de la valeur d’échange, apparaît dans la séparation et la disjonction indifférente de l’achat et de la vente.

A-M, l’achat est le mouvement inverse de M-A, et en même temps la seconde métamorphose, la métamorphose finale de la marchandise. Sous la forme d’or ou d’équivalent général, la marchandise peut être représentée immédiatement dans les valeurs d’usage de toutes les autres marchandises qui, dans leurs prix, aspirent à tout l’or à la fois comme à leur au delà, en même temps qu’ils indiquent la note qu’il doit faire sonner pour que leurs corps, les valeurs d’usage, passent du côté de la monnaie, mais que leur âme, la valeur d’échange, aille se loger dans l’or même. Le produit général de l’aliénation des marchandises est la marchandise absolument aliénable. Il n’existe plus de barrière qualitative, il n’existe plus qu’une barrière quantitative, celle de sa propre quantité ou grandeur de valeur. « On a tout avec de l’argent comptant. » Tandis que dans le mouvement M-A, la marchandise, par l’aliénation comme valeur d’usage, réalise son propre prix et la valeur d’usage de l’argent étranger, elle réalise dans le mouvement A-M, par son aliénation comme valeur d’échange, sa propre valeur d’usage et le prix de l’autre marchandise. Tandis que par la réalisation de son prix la marchandise convertit l’or en monnaie réelle, par sa retransformation elle transforme l’or en sa propre forme purement fugitive de monnaie. La circulation des marchandises supposant la division du travail développée, donc la multiplicité des besoins du producteur isolé, en rapport inverse à la particularité de son produit, l’achat, A-M, s’exprimera tantôt dans une équation avec une marchandise équivalente et tantôt se dispersera dans une série de marchandises équivalentes, circonscrite maintenant par le cercle des besoins de l’acheteur et la grandeur de sa somme d’argent. La vente étant en même temps achat, l’achat est en même temps vente, A-M, est à la fois M-A, mais ici l’initiative appartient à l’or et à l’acheteur.

Si maintenant nous revenons à la circulation totale M-A-M, nous verrons qu’une marchandise y parcourt la série entière de ses métamorphoses. Mais en même temps qu’elle commence la première moitié de la circulation et qu’elle accomplit la première métamorphose, une seconde marchandise entre dans la seconde moitié de la circulation, accomplit sa seconde métamorphose, et sort de la circulation ; et inversement, la première marchandise entre dans la seconde moitié de la circulation, accomplit sa seconde métamorphose et sort de la circulation pendant qu’une troisième marchandise entre dans la circulation, parcourt la première moitié de son cours et accomplit la première métamorphose. La circulation totale M-A-M, qui est la métamorphose totale d’une marchandise, est donc tout ensemble le terme de la métamorphose totale d’une seconde, et le commencement de la métamorphose totale d’une troisième marchandise ; c’est une série sans commencement ni fin. Afin de distinguer les marchandises, et pour plus de clarté, désignons M, aux deux extrêmes, d’une manière différente, par exemple, M’-A-M’’. Eu effet, le premier membre de M’-A suppose que A est le résultat d’un autre M-A, n’est donc lui-même que le dernier membre de M-A-M’, tandis que le second membre de A-M’’ est dans son résultat M’’-A, donc s’annonce lui-même comme premier membre de M’’-A-M’’’ et ainsi de suite. En outre, il apparaît que le dernier membre A-M, quoique M soit le résultat d’une seule vente, peut se représenter comme A-M’ + A-M’’ + A-M’’’ + etc., peut s’éparpiller en une masse d’achats, donc en une masse de ventes, donc en une masse de premiers membres de nouvelles métamorphoses totales de marchandises. Et puisque la métamorphose totale d’une marchandise isolée n’apparaît pas seulement comme un anneau d’une chaîne de métamorphoses sans commencement ni fin, mais d’un grand nombre de ces chaînes, le procès de circulation du inonde des marchandises se manifeste — puisque chaque marchandise parcourt la circulation M-A-M — comme un pèle-mêle de chaînes infiniment enchevêtrées de ce mouvement toujours finissant et toujours recommençant sur une infinie diversité de points. Or, chaque vente ou achat particulier constitue en même temps un acte indifférent et isolé, dont l’acte complémentaire peut être séparé dans le temps et dans l’espace et n’a pas besoin de se rattacher immédiatement au premier pour lui faire suite. Puisque chaque procès de circulation particulier, M-A ou A-M, en tant que transformation d’une marchandise en valeur d’usage et d’une autre marchandise en argent, c’est-à-dire en tant que premier et deuxième stades de la circulation, forme dans deux directions un point d’arrêt indépendant ; que, d’autre part, toutes les marchandises commencent leur seconde métamorphose sous la forme qui leur est commune, de l’équivalent général, de l’or, et se placent au point de départ de la seconde moitié de la circulation ; dans la circulation réelle un A-M quelconque se range à côté d’un M-A quelconque, le second chapitre dans la carrière d’une marchandise touche au premier chapitre d’un autre. A, par exemple, vend du fer pour 2 £, accomplit donc A-M ou la première métamorphose de la marchandise fer mais il remet l’achat à une époque ultérieure. Simultanément B, qui 15 jours plus tôt avait vendu 2 quarts de froment pour 6 £, achète avec ces mêmes 6 £ un complet chez Moses and son, et accomplit A-M, ou la seconde métamorphose de la marchandise froment. Si ces deux actes A-M et M-A ne paraissent ici que les anneaux d’une chaîne, c’est parce que une marchandise exprimée en or ressemble à une autre et que dans l’or on ne reconnaît pas s’il est du fer métamorphosé ou du froment métamorphosé. Dans le procès de circulation réel, M-A-M apparaît comme un pêle-mêle d’une infinité de membres, fortuitement juxtaposés ou se succédant, de différentes métamorphoses totales. Le procès de circulation réel n’apparaît pas comme métamorphose totale de la marchandise, comme son mouvement dans des phases opposées, mais comme un simple agrégat de nombreux achats et de ventes s’effectuant simultanément ou successivement de manière accidentelle. La fixité de forme du procès est ainsi éliminée et d’autant plus complètement que chaque acte de circulation isolé, par exemple, la vente, est en même temps son contraire, l’achat, et inversement. D’un autre côté, le procès de circulation est le mouvement des métamorphoses du monde des marchandises et partant doit le refléter aussi dans son mouvement total. Nous examinerons dans la section suivante de quelle façon il le reflète. Qu’il suffise ici de remarquer que dans M-A-M les deux extrêmes M n’ont pas le même rapport formel avec À. Le premier M est une marchandise spéciale et se rapporte à l’argent comme à la marchandise universelle, tandis que l’argent est une marchandise universelle et se rapporte au second M comme à la marchandise individuelle. M-A-M peut donc se réduire par la logique abstraite au syllogisme S-U-I où la spécialité forme le terme majeur, l’universalité le terme moyen et l’individualité le terme mineur.

Les échangistes étaient entrés dans le procès de circulation en qualité de gardiens de marchandises, Dans l’enceinte du procès ils se confrontent sous l’aspect antithétique d’acheteur et de vendeur, l’un, pain de sucre personnifié, l’autre or personnifié. Lorsque le sucre devient or, le vendeur devient acheteur. Ces caractères sociaux déterminés n’ont point leur source dans l’individualité humaine en général, mais dans les relations d’échangistes qui existent entre des hommes qui produisent leurs produits sous la forme déterminée de marchandises. Ce sont si peu des relations purement individuelles qui s’expriment dans le rapport de l’acheteur au vendeur que l’un et l’autre n’entrent dans cette relation que pour autant que leur travail individuel est nié, c’est-à-dire devient de l’argent, parce qu’il n’est le travail d’aucun individu. Il est tout aussi inepte, par conséquent, de concevoir ces caractères économiques bourgeois d’acheteurs et de vendeurs comme des formes sociales éternelles de l’individualité humaine, qu’il est absurde de les déplorer parce qu’ils anéantiraient l’individualité[30].

Ce sont des manifestations nécessaires de l’individualité à un certain stade social de la production. De plus, dans l’opposition d’acheteurs et de vendeurs, la nature antagonique de la production bourgeoise s’exprime encore de façon si superficielle et si formelle que cette opposition appartient aussi à des formes de société pré-bourgeoises, puisqu’elle exige seulement que les individus se rapportent les uns aux autres comme des détenteurs de marchandises.

Si nous considérons maintenant le résultat de M-A-M, il se réduit à la permutation de la matière M-M. Marchandise a été échangée contre marchandise, valeur d’usage contre valeur d’usage, et la transformation de la marchandise en argent, ou la marchandise sous forme d’argent, ne sert que d’intermédiaire à cette permutation de la matière. L’argent apparaît ainsi comme simple moyen d’échange des marchandises, non pas comme moyen d’échange en général, mais moyen d’échange caractérisé par le procès de circulation, c’est-à-diremoyen de circulation[31].

De ce que le procès de circulation des marchandises s’éteint dans M-M et par conséquent ne paraît être que le troc effectué par l’intermédiaire de l’argent, ou de ce que M-A-M en général ne se scinde pas seulement en deux procès isolés, mais représente leur mouvante unité, vouloir conclure que c’est l’unité seule qui existe et non la séparation de l’achat et la vente, c’est là une manière de penser qu’il appartient à la logique et non à l’économie de critiquer. Comme la séparation, dans le procès de l’échange, de l’achat et de la vente, renverse les barrières — barrières locales et primitives, héréditairement pieuses, naïvement niaises — de la circulation de la matière sociale, elle est aussi la forme générale de la rupture de ses moments connexes qui maintenant s’opposent les uns aux autres ; en un mot, c’est la possibilité générale des crises commerciales, mais seulement parce que l’antagonisme de marchandise et de monnaie est la forme abstraite et générale de tous les antagonismes contenus dans le travail bourgeois. La circulation de la monnaie peut avoir lieu sans crises, mais les crises ne peuvent pas avoir lieu sans la circulation de la monnaie. Ce qui revient à dire que là où le travail basé sur l’échange privé n’a pas évolué encore à la constitution de l’argent, il ne peut naturellement pas produire des phénomènes qui supposent le complet développement du procès de production bourgeois. Nous pouvons donc jauger la profondeur de la critique qui veut supprimer les « inconvénients » de la production bourgeoise par l’abolition du « privilège » des métaux précieux et par l’introduction d’un soi-disant « système monétaire rationnel ». Pour donner une idée, d’autre part, de l’apologétique économiste il peut suffire de citer un passage renommé pour son extraordinaire acuité. Voici ce que dit James Mill, le père de John Stuart Mill, l’économiste anglais bien connu. « Il ne peut jamais manquer d’acheteurs pour toutes les marchandises. Qui met en vente une marchandise demande à obtenir une marchandise en échange, il est donc acheteur par le seul fait qu’il est vendeur. Acheteurs et vendeurs de toutes les marchandises pris ensemble doivent donc,par une nécessité métaphysique, se faire contrepoids. S’il y a plus de vendeurs que d’acheteurs d’une marchandise, il faut qu’il y ait plus d’acheteurs que de vendeurs d’une autre marchandise[32]. » Mill établit l’équilibre par cela qu’il transforme le procès de circulation en troc direct, mais il ré-introduit, en contrebande, dans le troc direct, les figures d’acheteurs et de vendeurs empruntées au procès de circulation. Pour employer sa confusion des langues, il existe effectivement pendant certaines périodes où toutes les marchandises sont invendables, comme ce fut le cas à Londres et à Hambourg lors de la crise commerciale de 1857-58, plus d’acheteurs que de vendeurs d’une marchandise, de l’argent, et plus de vendeurs que d’acheteurs de tout autre argent, des marchandises. L’équilibre métaphysique des achats et des ventes se borne à ce fait, que chaque achat est une vente et chaque vente un achat, ce qui est une médiocre consolation pour les possesseurs de marchandises qui ne viennent pas à bout de vendre, ni par conséquent d’acheter[33].

La séparation de la vente et de l’achat rend possible, à côté du commerce proprement dit, de nombreuses transactions fictives avant l’échange définitif entre les producteurs et les consommateurs des marchandises. Elle permet à une foule de parasites de pénétrer dans le procès de production et d’exploiter cette séparation. Ce qui, encore une fois, revient à dire, qu’avec l’argent, comme forme universelle du travail sous le système bourgeois, est donnée la possibilité du développement de ses contradictions.



b. Le cours de la monnaie.


La circulation réelle s’annonce d’abord comme une masse d’achats et de ventes s’accomplissant accidentellement côte à côte. Dans l’achat et dans la vente, la marchandise et l’or se confrontent toujours dans le même rapport, le vendeur est du côté de la marchandise, l’acheteur du côté de la monnaie. La monnaie qui sert de moyen de circulation apparaît donc toujours comme moyen d’achat et par là ses caractères distincts dans les phases opposées de la métamorphose des marchandises ont cessé d’être reconnaissables.

Le même acte fait passer la monnaie dans la main du vendeur et la marchandise dans la main de l’acheteur. La marchandise et la monnaie courent donc dans une direction opposée, et ce changement de place, où la marchandise passe d’un côté et la monnaie de l’autre, s’opère simultanément à un nombre de points indéterminé sur toute la surface de la société bourgeoise. Or, le premier pas que fait la marchandise dans la circulation est aussi le dernier[34]. Qu’elle se déplace parce qu’elle a attiré l’or (M-A) ou parce qu’elle a été attirée par l’or (A-M), par ce seul mouvement, ce changement de place unique, elle tombe de la circulation dans la consommation. La circulation est un mouvement continuel de marchandises, mais de marchandises toujours autres, et chaque marchandise ne se meut qu’une seule fois. Chaque marchandise commence la seconde moitié de sa circulation non comme la même marchandise mais comme une autre marchandise, comme l’or. Le mouvement de la marchandise métamorphoses est donc le mouvement de l’or. La même pièce de monnaie ou l’or identique, qui dans l’acte M-A, a une fois changé de place avec une marchandise, apparaît inversement comme le point de départ de A-M et change de place une seconde fois avec une autre marchandise. De même qu’elle a passé de la main de l’acheteur B dans la main du vendeur A, elle passe maintenant de la main de A, devenu acheteur, dans la main de C. Le mouvement formel d’une marchandise, sa transformation en monnaie et sa retransformation de monnaie en marchandise, ou le mouvement de la métamorphose totale de la marchandise, apparaît donc comme le mouvement extérieur de la même pièce de monnaie qui, à deux reprises, change de place avec deux marchandises différentes. Quelque fortuite et dispersés que soient les achats et les ventes simultanés, toujours dans la circulation réelle un acheteur fait vis-à-vis à un vendeur, et l’argent qui se glisse à la place de la marchandise vendue a dû, avant de passer dans la main de L’acheteur, avoir déjà changé de place avec une autre marchandise. D’autre part, il passe de nouveau, tôt au tard, de la main du vendeur, devenu acheteur, dans celle d’un nouveau vendeur, et par ces déplacements réitérés il exprime l’enchaînement des métamorphoses des marchandises. Les mêmes pièces de monnaie se portent donc toujours dans une direction opposée à celle des marchandises remuées, l’une plus souvent, l’autre moins, d’un point de la circulation à l’autre et décrivent, par conséquent, un arc de circulation plus ou moins grand. Ces différents mouvements de la même pièce de monnaie ne peuvent que se succéder dans le temps et, inversement, la multiplicité et l’éparpilleraient des achats et des ventes apparaissent en un seul changement de place, s’effectuant simultanément et contigument, des marchandises et de la monnaie.

La circulation des marchandises M-A-M, sous sa forme simple, s’accomplit par le passage de la monnaie de la main de l’acheteur dans celle du vendeur et de la main du vendeur, devenu acheteur, dans celle d’un nouveau vendeur. La métamorphose de la marchandise est par là achevée, ainsi que le mouvement de l’argent en tant qu’il en est l’expression. Mais de nouvelles valeurs d’usage continuant toujours d’être produites sous forme de marchandises et devant toujours de nouveau être jetées dans la circulation, M-A-M se répète et se renouvelle chez les mêmes échangistes. L’argent qu’ils ont dépensé en achetant, leur revient dès que de nouveau ils vendent des marchandises. Le constant renouvellement de la circulation des marchandises s’y reflète de telle sorte, que l’or non seulement roule incessamment d’une main dans une autre sur toute la surface de la société bourgeoise, mais encore décrit une somme de différents petits cycles partant d’un nombre infini de points différents et retournant aux mêmes points pour recommencer le mouvement.

Si le changement de forme des marchandises apparaît comme un simple changement de place de la monnaie, et si la continuité du mouvement de la circulation appartient entièrement à la monnaie, puisque la marchandise ne fait jamais qu’un pas dans une direction opposée à celle de la monnaie, alors que la monnaie fait toujours le second pas pour la marchandise, et dit B là où la marchandise a dit A, le mouvement tout entier a l’apparence de procéder de la monnaie. Mais dans la vente, la marchandise fait sortir la monnaie de sa position et, par conséquent, fait tout aussi bien circuler la monnaie que la monnaie fait circuler la marchandise. Parce qu’en outre, la monnaie lui fait toujours vis-à-vis comme moyen d’achat mais, comme tel, ne meut les marchandises qu’en réalisant leurs prix, l’entier mouvement de la circulation prend cette apparence : que la monnaie change de place avec les marchandises en réalisant leurs prix, soit dans des actes spéciaux de la circulation s’accomplissant simultanément, côte à côte, soit successivement, en ce que la même pièce de monnaie réalise tour à tour différents prix de marchandises. Si, par exemple, nous considérons M-A-M’-A-M’’-A-M’’’, etc., sans tenir compte des moments qualitatifs, qu’on ne démêle plus dans le procès de circulation réelle, nous ne constatons que la même monotone opération. A après avoir réalisé le prix de M, réalise successivement les prix de M’-M’’ et les marchandises M’-M’’-M’’’, etc., se mettent toujours à la place que l’argent abandonne. En réalisant leurs prix, l’argent paraît donc mettre en circulation les marchandises. Dans cette fonction où il réalise les prix, l’argent lui-même circule toujours, tantôt en changeant de place seulement, tantôt en parcourant un petit arc de circulation, tantôt en décrivant un petit cercle où le point de départ et le point d’arrivée coïncident. Lorsqu’il est moyen de circulation il a sa circulation propre. C’est pourquoi le mouvement formel des marchandises évolutives apparaît comme son propre mouvement, en tant que médiateur de l’échange des marchandises immobiles en soi. Le mouvement du procès de circulation des marchandises se manifeste donc dans le mouvement de l’or comme moyen de circulation — dans le cours de la monnaie.

Si les possesseurs de marchandises représentaient les produits de leurs travaux privés comme des produits du travail social en transformant un objet, l’or, en temps de travail général concrété, et partant en monnaie, maintenant leur propre mouvement universel, au moyen duquel s’opère la circulation de matière de leurs travaux, se dresse devant eux comme le mouvement particulier d’une chose, comme le cours de l’or. Pour les échangistes le mouvement social est, d’une part, une nécessité extérieure et, d’autre part, un procès purement formel qui permet à chaque individu de retirer, en échange de la valeur d’usage qu’il jette dans la circulation, d’autres valeurs d’usage de la même grandeur de valeur. L’utilité de la marchandise commence avec sa sortie de la circulation, tandis que l’utilité de l’argent, comme moyen de la circulation, consiste en ce qu’il circule. Le mouvement de la marchandise dans la circulation n’est qu’un mouvement fugitif, tandis que s’y remuer sans relâche devient la fonction de l’argent. Celle-ci, sa fonction spécifique dans la circulation, donne à l’argent, en tant que moyen de circulation, une fixité de forme nouvelle qu’il nous faut maintenant développer plus en détail.

D’abord il tombe sous le sens que le cours de la monnaie est un mouvement infiniment dispersé, puisqu’en lui se reflète l’infini éparpillement en achats et en ventes du procès de la circulation, ainsi que la disjonction fortuite des phases intégrantes de la métamorphose des marchandises. Dans les petits circuits de la monnaie où le point de départ et le point d’arrivée coïncident, il y a, il est vrai, un mouvement en retour, un véritable mouvement circulaire, mais, d’abord, il y a autant de points de départ que de marchandises et, ensuite, par leur multiplicité indéterminée ces circuits se dérobent à tout contrôle, à tout calcul, à toute mesure. Le laps de temps entre le départ et le retour au point de départ n’est pas déterminé davantage. Aussi bien est-ce chose indifférente qu’un pareil cercle soit décrit ou non dans un cas donné. Que l’on puisse dépenser de l’argent d’une main sans qu’il doive vous en rentrer dans l’autre, c’est le fait économique le plus universellement connu. L’argent part de points variés à l’infini et revient à des points infiniment variés, mais la coïncidence du point de départ et du point d’arrivée est fortuite parce que le mouvement M-A-M n’implique pas nécessairement que l’acheteur redevient vendeur. Encore moins le cours de la monnaie représente-t-il un mouvement qui rayonne d’un centre vers tous les points de la périphérie et qui retourne de tous les points de la périphérie au centre. Le soi-disant mouvement circulaire de l’argent, dont l’image flotte devant les yeux, se réduit au fait que sur tous les points se constatent son apparition et sa disparition, son déplacement sans repos ni cesse. Dans une forme supérieure, médiate, de la circulation de l’argent, par exemple la circulation des billets, nous verrons que les conditions de l’émission de la monnaie renferment les conditions de son reflux. Dans la circulation simple, c’est, au contraire, par hasard que le même acheteur redevient vendeur. Lorsque de véritables mouvements circulaires s’y montrent à l’état chronique, ils ne sont que le reflet de procès de production plus profonds. Par exemple, le fabricant prend, le vendredi, de l’argent chez son banquier ; il le remet le samedi à ses ouvriers ; ceux-ci en dépensent aussitôt la plus grande partie chez des épiciers, etc., etc., et, le lundi, ces derniers.le rapportent aux banquiers.

Nous avons vu que dans les achats et ventes multiples, s’effectuant indistinctement côte à côte, l’argent réalise simultanément une quantité donnée de prix et ne change de place avec les marchandises qu’une seule fois. D’autre part, la même pièce de monnaie, pour autant que dans son mouvement apparaît le mouvement des métamorphoses totales des marchandises et l’enchaînement de ces métamorphoses, réalise les prix de différentes marchandises et accomplit ainsi un nombre plus ou moins grand de tours. Si donc nous considérons le procès de circulation dans un pays pendant une période de temps donnée, par exemple, un jour, la masse d’or requise pour la réalisation des prix, et partant pour la circulation des marchandises, sera déterminée par le double moment de la somme totale de ces prix et du nombre moyen des tours des mêmes pièces de monnaie. Ce nombre des tours — ou la vitesse moyenne du cours de la monnaie — est également déterminé par la vitesse moyenne avec laquelle les marchandises parcourent les différentes phases de leur métamorphose, avec laquelle ces métamorphoses s’enchaînent et avec laquelle les marchandises, qui ont parcouru leurs métamorphoses, sont remplacées dans le procès de circulation par d’autres marchandises. Tandis que par la fixation du prix, la valeur d’échange de toutes les marchandises était transformée idéalement en un quantum d’or de la même valeur, et que dans les deux actes isolés de la circulation A-M et M-A, la même somme de valeur existait sous deux formes, sous celle de marchandise et sous celle d’or, l’existence fonctionnelle de l’or comme moyen de circulation, est déterminée, non par son rapport isolé aux marchandises particulières en repos, mais par son existence mouvementée dans le monde évolutif des marchandises ; par sa fonction de représenter dans son changement de place le changement de forme des marchandises et ainsi donc de représenter par la rapidité de son changement de place la rapidité de leur changement de forme. La présence réelle dans le procès de circulation, c’est-à-dire la masse réelle d’or qui circule, est déterminée maintenant par son activité fonctionnelle dans le procès total lui-même.

La circulation de la monnaie suppose la circulation des marchandises ; la monnaie fait circuler des marchandises qui ont des prix, c’est-à-dire qui sont déjà idéalement mises en équation avec des quantités d’or déterminées. Dans la détermination du prix des marchandises, la grandeur de valeur du quantum d’or servant d’unité de mesure, ou la valeur de l’or, est supposée donnée. Cela posé, le quantum d’or requis pour la circulation est d’abord déterminé par la somme totale des prix des marchandises à réaliser. Cette somme totale est elle-même déterminée : 1° par le niveau des prix, par l’élévation ou la dépression relative des valeurs d’échange des marchandises estimées en or, et 2° par la masse des marchandises circulantes à des prix déterminés, donc par le nombre des achats et ventes à des prix donnés[35]. Si un quarter de froment coûte 60 s., il faut deux fois autant d’or pour le faire circuler ou pour réaliser son prix, que s’il ne coûte que 30 s. La circulation de 500 quarters à 60 s. exige deux fois autant d’or que la circulation de 250 quarters au même prix. Enfin, la circulation de 10 quarters à 100 s., exige moitié moins d’or que la circulation de 40 quarters à 50 s. Il s’ensuit que la quantité d’or requise pour la circulation peut baisser malgré la hausse des prix, si la masse des marchandises qui circulent diminue en une proportion plus grande que n’augmente la somme totale des prix, et qu’inversement la masse des moyens de circulation peut augmenter, si la masse des marchandises circulantes diminue, mais que la somme de leurs prix augmente en une proportion plus grande. Ainsi, de belles études de détail faites par des Anglais ont montré qu’en Angleterre, dans les premiers stades d’un renchérissement des céréales, la masse de l’argent circulant augmente, parce que la somme des prix de la niasse diminuée des céréales est plus grande que n’était la somme des prix de la masse supérieure des céréales, mais qu’en même temps les autres marchandises continuent à circuler tranquillement, pendant un certain temps, aux anciens prix. À un stade postérieur du renchérissement des céréales la masse de l’argent diminue au contraire, soit qu’à côté des céréales il se vende moins de marchandises aux anciens prix, soit qu’il se vende autant de marchandises à des prix plus bas.

Nous avons vu que la quantité de l’argent circulant n’est pas seulement déterminée par la somme totale des prix des marchandises à réaliser, mais aussi par la rapidité avec laquelle l’argent circule ou accomplit la besogne de cette réalisation. Si le même sovereign fait le même jour 10 achats de marchandises, chaque fois au prix de 1 sovereign la marchandise, et change donc 10 fois de main, il fait exactement la même besogne que 10 sovereigns dont chacun n’aurait circulé qu’une fois en un jour[36]. La rapidité du cours de l’or peut ainsi suppléer à sa quantité, ou la présence de l’or dans la circulation n’est pas déterminée seulement par sa présence à titre d’équivalent à côté de la marchandise, mais encore par sa présence dans le mouvement de la métamorphose des marchandises. Toutefois, la rapidité du cours de la monnaie ne supplée que jusqu’à un degré déterminé à sa quantité, puisque dans chaque période de temps donnée un nombre infini d’achats et de ventes indépendants s’effectuent côte à côte.

Si l’ensemble des prix des marchandises circulantes augmente, mais dans une proportion plus petite que ne s’accroît la vitesse du cours de la monnaie, la masse des moyens de circulation diminue. Si, inversement, la vitesse de la circulation diminue dans une plus grande proportion que ne baisse le prix total de la masse des marchandises qui circule, la masse des moyens de circulation augmentera. Quantité croissante des moyens de circulation avec une baisse générale des prix, quantité décroissante des moyens de circulation avec une hausse générale des prix, c’est là un des phénomènes les mieux constatés dans l’histoire des prix des marchandises. Mais les causes qui produisent une élévation dans le niveau des prix et une élévation plus grande encore dans le degré de la rapidité du cours de la monnaie, ainsi que le mouvement inverse, ne sont pas du domaine de la circulation simple. En manière d’illustration on peut rappeler, que c’est pendant la période où prédomine le crédit que la vitesse du cours de la monnaie s’accroît plus rapidement que les prix des marchandises, tandis qu’avec une diminution du crédit les prix des marchandises diminuent plus lentement que la vitesse de la circulation. Le caractère superficiel et formel de la circulation simple de l’argent perce dans ce fait, que tous les facteurs qui déterminent le nombre des moyens de circulation, tels que : masse des marchandises circulantes, prix, hausse ou baisse des prix, nombre d’achats et de ventes simultanés, vitesse du cours de la monnaie, tous dépendent du procès de la métamorphose des marchandises, lequel lui-même dépend du caractère d’ensemble du mode de production, du chiffre de la population, du rapport entre la ville et la campagne, du développement des moyens de transport, de la division plus ou moins grande du travail, du crédit, etc., bref, de circonstances qui toutes se trouvent hors de la circulation simple de l’argent et qui s’y reflètent seulement.

La vitesse de la circulation étant donnée, la masse des moyens de circulation est simplement déterminée par les prix des marchandises. Les prix ne sont pas élevés ou bas parce qu’il circule plus ou moins d’or, mais il circule plus ou moins d’or parce que les prix sont bas ou élevés. C’est là une des plus importantes des lois économiques et l’avoir démontrée en détail, au moyen de l’histoire des prix des marchandises, est peut-être l’unique mérite de l’économie anglaise post-ricardienne. Si maintenant l’expérience montre que le niveau de la circulation métallique, ou la masse d’or ou d’argent qui circule dans un pays déterminé, est en effet exposé à des flux et reflux temporaires, et parfois à de très violents flux et reflux[37], mais dans l’ensemble reste le même pendant des périodes de temps assez longues, et que les écarts du niveau moyen n’aboutissent qu’à de faibles oscillations, ce phénomène s’explique simplement par la nature antagonique des conditions qui déterminent la masse d’argent qui circule. Leur modification simultanée paralyse leur effet et laisse les choses en l’état.

La loi qui établit que, étant donnée la vitesse du cours de la monnaie, ainsi que la somme des prix des marchandises, la quantité des moyens de circulation est déterminée, cette loi se peut exprimer aussi de la manière que voici : si les valeurs d’échange des marchandises et la vitesse moyenne de leurs métamorphoses sont données, la quantité d’or qui circule dépend de sa propre valeur, Conséquemment, si la valeur de l’or, c’est-à-dire le temps de travail exigé pour sa production, augmentait ou diminuait, les prix des marchandises augmenteraient ou diminueraient en rapport inverse, et à cette hausse ou baisse générale des prix, la vitesse du cours restant constante, correspondrait une quantité d’or plus ou moins grande pour faire circuler la même quantité de marchandises. Le même changement aurait lieu si l’ancienne mesure de la valeur était supplantée par un métal d’une valeur plus grande ou moindre. Ainsi, quand la Hollande, par égard délicat pour les rentiers, et par crainte de l’effet des découvertes en Californie et en Australie, substitua la monnaie d’argent à la monnaie d’or, elle avait besoin de 14 à 15 fois plus d’argent que d’or autrefois pour faire circuler la même quantité de marchandises.

Puisque le quantum d’or qui circule dépend de la somme variante des prix des marchandises et de la vitesse variante de la circulation, il s’ensuit que la masse des moyens de circulation métallique doit être capable de contraction et d’expansion ; bref, que pour répondre au besoin du procès de circulation, l’or, en qualité d’instrument de circulation, doit tantôt entrer dans le procès, tantôt s’y soustraire. Nous verrons plus loin comment le procès de circulation lui-même réalise ces conditions.


c. Le numéraire eu les espèces. Le signe de valeur.


Dans sa fonction d’instrument de circulation, l’or acquiert une façon propre, il devient le numéraire. Afin que son cours ne soit pas arrêté par des difficultés techniques, l’or est monnayé selon l’étalon de la monnaie de compte. Des pièces d’or dont l’empreinte et la figure annoncent qu’elles contiennent les parties de poids d’or représentées dans les noms de compte de la monnaie £, s. etc., sont du numéraire. De même que la détermination du prix du numéraire, le travail technique du monnayage incombe à l’État. Comme monnaie de compte et comme numéraire, l’argent acquiert un caractère local et politique, parle des langues différentes et porte des uniformes nationaux différents. La sphère où l’argent circule comme numéraire est une sphère intérieure de la circulation des marchandises circonscrite par les frontières d’une communauté et qui se sépare de la circulation générale du monde des marchandises.

Cependant l’or en barre et l’or monnayé ne se distinguent pas plus que son nom de numéraire et son nom de poids. Ce qui, dans le dernier cas, était différence de nom, apparaît maintenant comme simple différence de figure. Le numéraire peut être jeté dans le creuset et être ainsi reconverti en or sans phrase, et, inversement, il suffit d’envoyer la barre d’or à la Monnaie pour qu’elle prenne la forme de numéraire. Convertir et reconvertir une figure dans l’autre apparaît comme une opération purement technique.

Pour 100 livres ou 1200 onces troy d’or à 22 carats on obtient à la Monnaie anglaise 4672 1/2 £ ou sovereigns d’or, et si l’on met ces sovereigns sur l’un des plateaux de la balance et 100 livres d’or en barre sur l’autre, il y a équilibre de poids et l’on a fourni la preuve que le sovereign n’est pas autre chose que la partie de poids d’or indiquée par ce nom dans le prix monétaire anglais, avec figure et empreintes propres. Les 4672 1/2 sovereigns d’or sont jetés de divers points dans la circulation, et, saisis par elle, ils accomplissent en un jour un nombre déterminé de tours, l’un des sovereigns plus, l’autre moins. Si le chiffre moyen des tours quotidiens de chaque once était 10, les 1200 onces d’or réaliseraient une somme totale de prix de marchandises du montant de 12.000 onces ou de 46.725 sovereigns. Qu’on tourne et retourne comme on voudra une once d’or, jamais elle ne pèsera 10 onces d’or. Mais ici, dans le procès de circulation 1 once pèse effectivement 10 onces. Le numéraire dans l’enceinte du procès de circulation est égal au quantum d’or qu’il contient multiplié par le nombre de ses tours. Outre son existence réelle comme pièce d’or d’un poids déterminé, le numéraire acquiert une existence idéale née de sa fonction. Mais que le sovereign parcoure le cercle une fois ou dix fois, dans chaque achat ou vente isolé il n’agit que comme un seul sovereign. Il en va de lui comme d’un général qui, par sa présence opportune le jour de la bataille sur dix points différents, remplace dix généraux, mais qui néanmoins sur chacun de ces dix points est un seul et même général. L’idéalisation de l’instrument de circulation qui, dans le cours de la monnaie, provient de ce que la rapidité supplée à la quantité, ne concerne que la fonction du numéraire dans le procès de circulation mais n’affecte pas la pièce de monnaie individuelle.

Cependant le cours de la monnaie est un mouvement extérieur et le sovereign, bien que non olet, fréquente une société très mêlée. Par le frottement de toutes sortes de mains, de sacs, poches, porte-monnaie, ceinturons, caisses et coffres, la monnaie s’use, laisse un atome d’or par-ci, un atome d’or par-là, et par cette usure dans sa carrière perd de plus en plus de son contenu. Parce qu’on en use, elle s’use. Arrêtons le sovereign à un moment où son caractère natif, pur, ne paraît encore que faiblement entamé. « Un boulanger qui reçoit aujourd’hui un sovereign tout battant neuf de la banque et le remet le lendemain au meunier, ne lui donne pas le même « véritable » sovereign ; celui-ci est plus léger que lorsqu’il l’a reçu ». Il est [38]évident que les espèces, par la nature même des choses, doivent se déprécier pièce par pièce, par suite du frai habituel et inévitable. C’est une impossibilité physique qu’exclure entièrement de la circulation à un moment quelconque, ne fut-ce que pour un seul jour, les pièces de monnaie légères[39]. Jacob estime que des 380 millions de pounds sterling qui existaient en Europe en 1809, 19 millions de pounds sterling avaient disparu par suite du frai[40] en 1829, dans une période de temps par conséquent de 20 ans. Si la marchandise, au premier pas qu’elle fait dans la circulation, en sort, la monnaie après quelques pas dans la circulation représente plus de substance métallique qu’elle n’en contient. Plus le cours d’une pièce de monnaie dure longtemps, la vitesse de la circulation restant constante, ou plus sa circulation est vive dans le même espace de temps, et plus sa fonction de numéraire se détache de sa substance métallique. Ce qui reste est magni nominis umbra. Le corps de la monnaie n’est plus qu’une ombre. Alors qu’au début elle gagnait du poids dans le procès, elle y en perd maintenant, mais elle continue néanmoins dans chaque achat ou chaque vente isolé à valoir le quantum d’or original. Le sovereign qui n’est plus qu’un simulacre de sovereign, qu’un simulacre d’or, continue à remplir la fonction de la pièce d’or légitime. Tandis que d’autres êtres perdent leur idéalisme à se frotter au monde extérieur, la monnaie s’idéalise par la pratique, et son corps d’or ou d’argent n’est plus qu’un fantôme. Cette seconde idéalisation de la monnaie métallique, causée par le procès de la circulation lui-même, ou la scission entre son contenu nominal et son contenu réel, est exploitée en partie par les gouvernements, en partie par les aventuriers particuliers qui falsifient les monnaies de toutes les façons. Toute l’histoire du monnayage, depuis le commencement du Moyen Âge jusque bien avant dans le xviiie siècle, se résout dans l’histoire de ces falsifications doubles et antagoniques ; et la volumineuse collection des économistes italiens de Custodi roule en grande partie sur ce point.

L’existence fictive de l’or à l’intérieur de ses fonctions entre en conflit avec son existence réelle. Dans la circulation une monnaie d’or a perdu plus, une autre moins, de sa substance métallique et un sovereign vaut maintenant en fait plus qu’un autre. Parce que dans leur fonction monétaire ils valent autant l’un que l’autre, que le sovereign qui est un quart d’once ne vaut pas plus que le sovereign qui n’a que l’apparence d’être un quart d’once, les sovereigns de poids subissent entre les mains de détenteurs peu scrupuleux des opérations chirurgicales, et on leur retranche artificiellement ce que la circulation enlevait naturellement à leurs frères légers. Ils sont rognés et altérés, et le superflu de leur graisse d’or va se fondre dans le creuset. Si 4672 1/2 sovereigns d’or mis sur le plateau de la balance ne pèsent plus en moyenne que 800 onces au lieu de 1200, ils n’achèteront plus, rapportés sur le marché, que 800 onces d’or, ou le prix de marché de l’or s’élèverait au-dessus de son prix monétaire. Chaque pièce de monnaie, même si elle est de poids, vaudrait moins sous sa forme numéraire que sous sa forme barre. Les sovereigns de poids seraient retransformés en leur forme barre sous laquelle plus d’or a plus de valeur que moins d’or. Dès que cette perte du contenu métallique aurait atteint un nombre suffisant de sovereigns pour amener une hausse persistante du prix de marché de l’or au-dessus de son prix monétaire, les noms de compte des monnaies resteraient les mêmes mais désigneraient dorénavant un quantum d’or moindre. En d’autres termes, l’étalon de la monnaie changerait et l’or dorénavant serait monnayé conformément à ce nouvel étalon. Par son idéalisation comme instrument de circulation, l’or aurait par contre-coup changé les rapports légalement établis où il était étalon des prix. La même révolution se répéterait au bout d’un certain temps, l’or dans sa fonction d’étalon des prix et d’instrument de circulation serait soumis à un changement continuel, de sorte que le changement dans l’une des formes entraînerait celui dans l’autre, et inversement. Ceci explique le phénomène mentionné plus haut : que dans l’histoire de tous les peuples modernes le même nom monétaire restait acquis à un contenu métallique qui allait toujours en diminuant. La contradiction entre l’or servant de numéraire et l’or servant d’étalon de prix en devient une aussi entre l’or numéraire et l’or équivalent général, forme sous laquelle il circule non seulement dans des limites nationales mais aussi, sur le marché mondial. Comme mesure des valeurs, l’or était toujours de poids parce qu’il ne servait que d’or idéal. Comme équivalent, dans l’acte isolé M-A, il passe aussitôt du mouvement au repos, mais en tant que numéraire, sa substance naturelle entre en conflit perpétue! avec sa fonction. La transformation d’un sovereign d’or en or fictif ne peut s’éviter complètement, mais la législation cherche à empêcher qu’il ne s’implante comme numéraire, en le démonétisant lorsque la perte de substance a atteint un certain degré. D’après la loi anglaise, par exemple, un sovereign qui a perdu plus de 0,747 grammes de poids n’est plus un sovereign légal. La Banque d’Angleterre qui, de 1844 à 1848, n’a pas pesé moins de 48 millions de sovereigns d’or, possède dans la balance de M. Cotton une machine qui non seulement découvre la différence de 1/100 de gramme entre deux sovereigns, mais encore, comme un être intelligent, lance la pièce légère sur une planche où elle est happée par une autre machine qui la dépèce avec une cruauté tout orientale.

Dans ces conditions les monnaies d’or ne pourraient pas circuler du tout si leur cours n’était pas restreint à des cercles déterminés de la circulation, dans les limites desquels elles s’usent moins vite. Une monnaie d’or qui est réputée valoir 1/4 d’once dans la circulation, tandis qu’elle ne pèse plus que 1/5 d’once, est de fait devenue un simple signe ou symbole pour 1/20 d’once d’or et ainsi tout le numéraire d’or est plus ou moins transformé par le procès même de la circulation en un simple signe ou symbole de sa substance. Mais aucune chose ne peut être son propre symbole. Des raisins peints ne sont pas le symbole de vrais raisins, mais des simulacres de raisins. Encore moins un sovereign faible peut-il être le symbole d’un so-vereign fort, non plus qu’un cheval maigre ne peut être le symbole d’un cheval gras. Puis donc que l’or devient le symbole de lui-même, mais ne peut servir comme symbole de lui-même, il revêt dans les cercles de la circulation où il s’use le plus vite, c’est-à-dire dans les cercles où les achats et les ventes se renouvellent constamment dans les plus minimes proportions, une forme d’apparition symbolique d’argent ou de cuivre séparée de sa forme d’or. Une proportion déterminée de la totalité de la monnaie d’or, bien que ce ne fussent pas les mêmes pièces d’or, circulerait toujours dans ces cercles comme numéraire. Dans cette proportion l’or est remplacé par des jetons d’argent ou de cuivre. Tandis qu’une marchandise spécifique peut seule fonctionner comme mesure des valeurs et partant comme argent à l’intérieur d’un pays, différentes marchandises peuvent servir de numéraire à côté de l’argent. Ces moyens de circulation subsidiaires, des jetons d’argent ou de cuivre, par exemple, représentent dans la circulation des fractions déterminées de la monnaie d’or. Leur propre contenu en argent ou en cuivre n’est donc pas déterminé par le rapport de la valeur de l’argent et du cuivre à l’or, mais est fixé arbitrairement par la loi. Ils ne peuvent être émis que dans les quantités où les fractions diminutives de la pièce d’or qu’ils représentent circuleraient de façon continue, soit pour changer des pièces d’or de noms plus élevés, soit pour réaliser de faibles prix de marchandises correspondants. Dans la circulation au détail des marchandises, des jetons d’argent et de cuivre appartiendraient eux aussi à des cercles particuliers. La vitesse de leur cours est en rapport inverse au prix qu’ils réalisent dans chaque achat et chaque vente, ou à la grandeur de la fraction d’or qu’ils représentent. Si l’on considère l’énorme extension du petit commerce quotidien dans un pays comme l’Angleterre, la proportion relativement insignifiante de la quantité totale de la monnaie d’appoint, montre bien la rapidité et la continuité de son cours. D’un rapport parlementaire publié récemment il appert qu’en 1857 la Monnaie anglaise a frappé de l’or au montant de 4.859.000 £, de l’argent d’une valeur nominale de 733.000 £, et d’une valeur métallique de 363.000 £. Le montant total de l’or monnayé dans les dix années finissant le 31 décembre 1857 était de 55.239.000 £, celui de l’argent seulement de 2.434.000 £. Les monnaies de cuivre ne s’élevaient en 1857 qu’à une valeur nominale de 6.720 £, représentant une valeur métallique de 3.492 £, dont 3,136 en pence, 2.464 en halt-pence et 1.120 en farthings. La valeur totale des monnaies de cuivre frappées dans ces dix dernières années était de 141.477 £ en valeur nominale, ayant une valeur métallique de 73.303 £. Comme on empêche les espèces d’or de se fixer dans leur fonction d’espèces en déterminant légalement la perte métallique qui les démonétise, on empêche inversement les jetons d’argent et de cuivre de passer de leurs sphères de circulation dans la sphère des espèces d’or et de se fixer comme monnaie en déterminant le prix qu’ils réalisent légalement. En Angleterre, le cuivre peut être imposé en paiement au montant de 6 pence seulement, et l’argent au montant de 40 s. seulement. Si l’émission des jetons d’argent et de cuivre était plus grande que ne l’exigent les besoins de leurs sphères de circulation, il n’en résulterait pas une hausse dans les prix de marchandises, mais il en résulterait une accumulation de ces jetons chez les vendeurs au détail, qui finalement seraient contraints de les vendre comme métal. C’est ainsi, qu’en 1798 des monnaies de cuivre émises par des particuliers s’étaient accumulées au montant de 20.350 £ chez des boutiquiers qui essayaient inutilement de les remettre en circulation et durent en fin de compte les jeter en qualité de marchandises sur le marché du cuivre.

Les jetons d’argent et de cuivre qui représentent les espèces d’or dans des sphères déterminées de la circulation intérieure ont un contenu d’argent ou de cuivre[41] légalement déterminé, mais saisis par la circulation ils s’usent comme les monnaies d’or, et par suite de la rapidité et la continuité de leur cours ils s’idéalisent plus vite encore, jusqu’à n’être plus que des ombres. Si maintenant on traçait une nouvelle ligne de démonétisation au delà de laquelle les jetons d’argent et de cuivre perdraient leur caractère de numéraire, ils devraient être eux-mêmes remplacés à leur tour à l’intérieur de cercles déterminés de leur propre sphère de circulation par une autre monnaie symbolique, par exemple, le fer ou le plomb. Et représenter de la monnaie symbolique par une autre monnaie symbolique, serait un procès sans fin. C’est pourquoi dans tous les pays où la circulation est développée, le cours de la monnaie même exige que le caractère monétaire des jetons d’argent et de cuivre soit rendu indépendant du degré de leur perte métallique. Il apparaît donc, ce qui était dans la nature de la chose, qu’ils sont des symboles des monnaies d’or non parce qu’ils sont des symboles composés d’argent et de cuivre, non parce qu’ils ont une valeur, mais parce qu’ils n’en ont point.

Aussi des objets relativement sans valeur, comme le papier, peuvent ils servir de symboles de la monnaie d’or. Si la monnaie subsidiaire consiste en jetons de métal d’argent, de cuivre, etc., cela vient en grande partie de ce que dans la plupart des pays les métaux de moindre valeur servaient de monnaie, par exemple, l’argent en Angleterre, le cuivre dans la République de l’ancienne Rome, en Suède, en Écosse, etc., avant que le procès de circulation les dégradât au rang de monnaie d’appoint elles remplaçât par des métaux plus précieux. Il est d’ailleurs naturel que le symbole de l’argent, issu immédiatement de la circulation métallique, soit lui-même un métal. De même que la portion d’or qui devrait toujours circuler à titre de monnaie divisionnaire est remplacée par des jetons de métal, la portion d’or qui est toujours absorbée comme numéraire dans la sphère de la circulation privée et qui doit circuler constamment, peut être remplacée par des jetons sans valeur. Le niveau au-dessous duquel la niasse du numéraire circulant ne tombe jamais est donnée dans chaque pays empiriquement. La différence, insignifiante à l’origine, entre le contenu nominal et le contenu métallique des espèces de métal, peut donc évoluer à une scission absolue. Le nom monétaire de l’argent se détache de sa substance et existe hors de lui, inscrit sur des billets de papier sans valeur. De même que la valeur d’échange des marchandises se cristallise par le procès de leur échange en monnaie d’or, la monnaie d’or est sublimée dans son cours jusqu’à devenir son propre symbole, d’abord sous forme d’espèces d’or amincies, puis sous forme de monnaie métallique subsidiaire, enfin, sous forme de marques sans valeur, de papier, de simple signe de valeur.

Mais le numéraire d’or n’a créé ses représentants, d’abord de métal, puis de papier, que parce qu’il continuait, malgré sa perte de métal, à faire office de numéraire. Ce n’est pas parce qu’elles s’amincissaient que les monnaies ne circulaient pas, elles s’amincissaient jusqu’à devenir symboles parce qu’elles continuaient à circuler. Ce n’est qu’autant que dans le procès la monnaie d’or devient elle-même signe de sa propre valeur que de simples signes de valeur peuvent la remplacer.

En tant que le mouvement M-A-M est unité évolutive des deux moments M-A, A-M, qui se convertissent directement l’un dans l’autre, ou en tant que la marchandise parcourt le procès de sa métamorphose totale, sa valeur d’échange évolue au prix et à l’argent pour annuler aussitôt cette forme, pour redevenir marchandise ou plutôt valeur d’usage. Elle ne progresse donc que jusqu’à une réalisation apparente de sa valeur d’échange. Nous avons vu, d’autre part, que l’or, quand il ne sert que de numéraire ou quand il circule toujours, ne représente en fait que l’enchaînement des métamorphoses des marchandises et leur forme monnaie purement évanescente ; qu’il ne réalise le prix d’une marchandise que pour réaliser celui d’une autre, mais n’apparaît nulle part comme la réalisation stable de la valeur d’échange ni lui-même comme une marchandise au repos. La réalité que revêt la valeur d’échange des marchandises dans ce procès et que l’or représente dans son cours, est celle de l’étincelle électrique. Bien que ce soit de l’or réel, il fonctionne seulement comme simulacre d’or et peut être remplacé dans cette fonction par des signes.

Le signe de valeur, le papier, par exemple, qui fonctionne comme numéraire, est signe du quantum d’or exprimé dans son nom monétaire, donc signe d’or. Un quantum d’or déterminé n’exprime pas plus en soi un rapport de valeur que ne le fait le signe qui le remplace. C’est parce qu’un quantum d’or déterminé possède, en tant que matérialisation de temps de travail, une valeur déterminée, que le signe d’or représente de la valeur. Mais la grandeur de valeur qu’il représente dépend chaque fois de la valeur du quantum d’or qu’il représente. Vis-à-vis des marchandises le signe de valeur représente la réalité de leur prix, il n’est signum pretii et signe de leur valeur que parce que leur valeur est exprimée dans leur prix. Dans le procès M-A-M, en tant qu’il se manifeste comme unité évolutive ou conversion immédiate des deux métamorphoses l’une dans l’autre — et c’est ainsi qu’il se manifeste dans la sphère de la circulation où fonctionne le signe de valeur — la valeur d’échange des marchandises n’acquiert dans le prix qu’une existence idéale, dans l’argent qu’une existence imaginaire, symbolique. Ainsi la valeur d’échange apparaît comme existant seulement dans la pensée ou représentée à l’aide des objets, mais elle n’a pas de réalité sauf dans les marchandises elles-mêmes, en tant qu’elles matérialisent un quantum de temps de travail déterminé. Il y a apparence que le signe de valeur représente immédiatement la valeur des marchandises parce qu’il ne se présente pas comme signe d’or, mais comme signe de la valeur d’échange, qui est exprimée simplement dans le prix, mais qui n’existe que dans la marchandise. Or, cette apparence est fausse. Directement, le signe de valeur n’est que signe de prix, donc, signe d’or, et par un détour seulement il est signe de la valeur des marchandises. L’or n’a pas, comme Peter Schlemihl, vendu son ombre, mais achète avec son ombre. Aussi le signe de valeur n’a d’action effective qu’autant qu’il représente, à l’intérieur du procès, le prix d’une marchandise vis-à-vis d’une autre, ou qu’il représente de l’or vis-à-vis de chaque échangiste. Un objet déterminé, relativement sans valeur, un morceau de cuir, un billet de papier, etc., devient, par routine, signe delà monnaie, mais ne se maintient comme tel que parce que son existence symbolique est garantie par le consentement général des échangistes, parce qu’il acquiert une existence légale de convention et partant le cours forcé. Le papier monnaie d’État à cours forcé est la forme achevée du signe de valeur et la seule forme de papier monnaie qui procède immédiatement de la circulation métallique ou de la circulation simple des marchandises elle-même. La monnaie de crédit appartient à une sphère plus élevée du procès de production social et elle est régie par des lois tout autres. Le papier monnaie symbolique, de fait, ne diffère en rien des espèces métalliques subsidiaires ; seulement il agit dans une sphère de circulation plus étendue. Si le développement purement technique dé l’étalon des prix, ou du prix du numéraire, et ensuite la transformation de l’or brut en or monnayé, ont suscité déjà l’intervention de l’État et ont amené ainsi la séparation de la circulation intérieure de la circulation générale des marchandises, cette séparation s’achève par l’évolution du numéraire au signe de valeur. Comme simple instrument de circulation la monnaie en général ne peut avoir une existence indépendante que dans la circulation intérieure.

Notre exposé a montré que l’existence monétaire de l’or comme signe de valeur détaché de la substance d’or elle-même, tire son origine du procès de circulation et ne dérive pas d’une convention ou de l’intervention de l’État. La Russie offre un exemple frappant de la formation naturelle du signe de valeur. À l’époque où les peaux et les fourrures servaient d’argent dans ce pays, l’incompatibilité de cette matière périssable et encombrante avec son office d’instrument de circulation, créa la coutume de les remplacer par de petits morceaux de cuirs estampillés qui devenaient ainsi des traites payables en peaux et en fourrures. Plus tard, sous le nom de copecks, ils devinrent de simples signes pour des fractions du rouble d’argent, et leur usage se maintint partiellement jusqu’en 1700, quand Pierre le Grand ordonna de les racheter avec de la menue monnaie de cuivre émise par l’État[42]. Des auteurs de l’antiquité qui n’ont pu observer que les phénomènes de la circulation métallique conçoivent déjà le numéraire comme symbole ou signe de valeur. Ainsi font Platon[43] et Aristote[44]. Dans les pays où le crédit n’est point du tout développé, comme en Chine, le papier monnaie à cours forcé apparaît de bonne heure[45]. Ceux qui, les premiers, ont préconisé le papier monnaie font remarquer expressément que la transformation de la monnaie métallique en signes de valeur s’effectue dans le procès de circulation même. C’est ce que Benjamin Franklin[46]et l’évêque Berkeley ont fait[47].

Demander combien de rames de papier, découpées en billets, peuvent circuler à titre de monnaie, serait poser une question absurde. Les jetons sans valeur ne sont des signes de valeur qu’autant qu’ils représentent l’or dans le procès de circulation et ils ne le représentent que dans la mesure où l’or entrerait comme numéraire dans le procès de circulation, quantité qui est déterminée par sa propre valeur, étant données les valeurs d’échange des marchandises et la rapidité de leurs métamorphoses. Les billets de la dénomination de 5 € ne pourraient circuler qu’en nombre 5 fois moindre que des billets de la dénomination de 1 £ et si tous les paiements s’effectuaient en billets d’un shilling, il devrait circuler 20 fois plus de billets de shillings que de billets de £. Si les espèces d’or étaient représentées par des billets de dénominations différentes, par exemple, des billets de 5 £, des billets de 1 £, des billets de 10 s., la quantité de ces différentes sortes de signes de valeur serait déterminée non seulement par le quantum d’or nécessaire pour la circulation totale, mais aussi par celui requis pour la sphère de circulation de chaque sorte particulière. Si 14 millions de £ (c’est la provision de la Banque d’Angleterre pour la monnaie de crédit mais non pour les espèces) étaient le niveau au-dessous duquel la circulation ne tombe jamais, 14 millions de papiers pourraient circuler, et chaque billet serait le signe de valeur de 1 £. Si la valeur de l’or diminuait ou augmentait parce que le temps de travail exigé pour sa production aurait diminué ou augmenté, le nombre de billets de £ circulant, la valeur d’échange de la même quantité de marchandises restant la même, augmenterait ou diminuerait en rapport inverse à la variation de la valeur de l’or. Si l’or était remplacé par l’argent dans l’office de mesure des valeurs, le rapport de l’or à l’argent serait comme 1 : 15 et dans le cas où à l’avenir chaque billet représenterait le même quantum d’argent qu’autrefois il représentait d’or, au lieu de 14 millions, il devrait circuler 210 millions de billets de 1 £. La quantité de billets de papier est donc déterminée par la quantité de monnaie d’or qu’ils représentent dans la circulation, et comme ils ne sont des signes de valeur que parce qu’ils le représentent, leur valeur est déterminée simplement par leur quantité. Tandis que la quantité de l’or circulant dépend des prix des marchandises, la valeur des billets de papier qui circulent dépend inversement de leur propre quantité exclusivement.

L’intervention de l’État qui émet le papier monnaie à cours forcé — et nous ne considérons que cette sorte de papier monnaie — semble annuler la loi économique. L’État qui, dans le prix monétaire, ne donnait à un poids d’or déterminé qu’un nom de baptême, et dans le monnayage ne faisait que marquer l’or de son empreinte, semble maintenant par la magie de son sceau métamorphoser le papier en or. Puisque les billets de papier ont cours forcé, personne ne peut l’empêcher de faire entrer de force un nombre voulu dans la circulation et d’y imprimer des noms de numéraire quelconques comme 1 £, 5 £, 10 £. Il est impossible de rejeter de la circulation des billets lorsqu’une fois ils s’y trouvent, puisque les frontières nationales arrêtent leurs cours et que hors de la circulation ils perdent toute valeur, et la valeur d’usage et la valeur d’échange. Leur existence fonctionnelle supprimée, ils se transforment en méchants chiffons de papier. Cependant cette puissance de l’État n’est que pure apparence. Il lui est loisible de lancer dans la circulation une quantité voulue de billets Je papier portant des noms de numéraire quelconques, mais son contrôle cesse avec cet acte mécanique. Saisi par la circulation, le signe de valeur ou le papier monnaie subit ses lois immanentes.

Si 14 millions de £ étaient la somme d’or requise pour la circulation des marchandises et que l’État jetât dans la circulation 210 millions de billets, chacun portant le nom de 1 £, ces 210 millions seraient transformés en représentants d’or au montant de 14 millions de livres sterling. Ce serait la même chose que si l’État avait fait des billets de 1 £ les représentants d’un métal d’une valeur 15 fois moindre ou d’une partie de poids d’or 15 fois plus petite. Il n’y aurait rien de changé que la dénomination de l’étalon des prix qui est naturellement de convention, soit qu’elle ait lieu directement par le changement du titre de la monnaie, soit indirectement par la multiplication des billets dans la proportion exigée par un nouvel étalon plus bas. Puisque le nom £ indiquerait désormais un quantum d’or 15 fois moindre, tous les prix dos marchandises s’élèveraient au quintuple et alors, en fait, 210 millions de billets de £ seraient aussi nécessaires que 14 millions autrefois. Le quantum d’or que représente chaque signe isolé aurait diminué dans la mesure où la somme totale des signes de valeur aurait augmenté. La hausse des prix ne serait qu’une réaction du procès de circulation qui égale de force les signes de valeur au quantum d’or qu’ils prétendent remplacer dans la circulation.

Dans l’histoire de la falsification de la monnaie par les gouvernements en Angleterre et en France, on constate souvent qu’il n’y a pas de rapport entre la hausse des prix et la falsification de la monnaie d’argent. Tout simplement parce que la proportion dans laquelle les espèces étaient augmentées ne répondait pas à celle dans laquelle elles étaient falsifiées. N’ayant pas émis une masse correspondante de l’alliage inférieur, les valeurs d’échange des marchandises devaient dorénavant être estimées en cet alliage pris pour mesure des valeurs et être réalisées par des espèces correspondant à cette unité de mesure inférieure. Ceci résout la difficulté non résolue dans le duel entre Locke et Lowndes. Le rapport suivant lequel le signe de valeur, qu’il soit en papier ou en or et en argent altérés, représente dos poids d’or et d’argent, calculés sur le prix monétaire, ne dépend pas de sa propre matière mais de la quantité de signes qui circulent. Si l’intelligence de ce rapport est malaisée, c’est que la monnaie dans ses deux fonctions de mesure des valeurs et d’instrument de circulation n’est pas seulement soumise à des lois contraires, mais à des lois qui paraissent être en contradiction avec l’opposition des deux fonctions. Dans sa fonction de mesure des valeurs, où l’or ne sert que de monnaie de compte et n’est que de l’or idéal, ce qui importe surtout, c’est la matière naturelle. Évaluées en métal argent ou exprimées en prix argent, les valeurs d’échange se présentent naturellement d’une toute autre façon qu’évaluées en or et exprimées en prix or. Inversement, dans sa fonction d’instrument de circulation, où l’or n’est pas imaginé seulement mais doit exister comme un objet réel à côté des autres marchandises, la matière devient indifférente et tout dépend de sa quantité. Pour l’unité de mesure la chose décisive est qu’elle soit une livre d’or, d’argent ou de cuivre, tandis que le simple nombre fait du numéraire la réalisation adéquate de chacune de ces unités de mesure, quelle qu’en soit la matière. Or, cela contredit au sens commun que pour la monnaie, qui n’existe que dans la pensée, tout dépende de sa substance matérielle, et que pour le numéraire qui existe réellement, tout dépende d’un rapport numérique idéal.

La hausse ou la baisse des prix des marchandises avec la hausse ou la baisse de la masse des billets — la baisse a lieu lorsque les billets de papier constituent le moyen de circulation exclusif — n’est donc que la mise en vigueur violente, par le procès de circulation, de la loi violée mécaniquement du dehors : que le quantum d’or circulant est déterminé par les prix des marchandises et la quantité des signes de valeur circulants par la quantité d’espèces d’or qu’ils représentent dans la circulation. D’autre part, une masse quelconque de billets de papier est absorbée, et en quelque sorte digérée, par le procès de circulation parce que le signe de valeur, quel que soit le titre d’or qu’il représente en entrant dans la circulation, est réduit à l’intérieur de la même au signe de quantum d’or qui pourrait circuler à sa place.

Dans la circulation des signes de valeur toutes les lois de la circulation de la monnaie réelle paraissent renversées et mises sens dessus dessous. Tandis que l’or circule parce qu’il a de la valeur, le papier a de la valeur parce qu’il circule. Tandis que la valeur d’échange des marchandises, étant donnée la quantité d’or circulant, dépend de sa propre valeur, la valeur du papier dépend de la quantité qui en circule. Tandis que la quantité d’or circulant augmente ou diminue avec la hausse ou la baisse des prix des marchandises, les prix des marchandises semblent hausser ou baisser selon que change la quantité du papier circulant. Tandis que la circulation des marchandises no peut absorber que des quantités déterminées d’espèces d’or et que, par conséquent, la contraction et l’expansion alternatives de la monnaie circulante se manifestent comme une loi nécessaire, le papier monnaie semble entrer dans la circulation dans des proportions indéterminées. Tandis que l’État en émettant du numéraire qui n’aurait que 1/100 de grain de moins que son contenu métallique, altère les espèces d’or et d’argent, et par là trouble leur fonction d’instrument de circulation, il fait une opération parfaitement correcte quand il émet des billets de papier sans valeur qui n’ont rien du métal que le nom monétaire. Tandis que l’or monnayé visiblement ne représente la valeur des marchandises que pour autant que celle-ci est elle-même évaluée en or ou exprimée en prix, le signe de valeur semble immédiatement représenter la valeur des marchandises. Il saute donc aux yeux pourquoi les observateurs qui étudiaient unilatéralement les phénomènes de la circulation de la monnaie, en ne considérant que la circulation du papier monnaie à cours forcé, devaient méconnaître toutes les lois immanentes de la circulation de la monnaie. En effet, ces lois ne paraissent pas seulement renversées dans la circulation du signe de valeur, mais éteintes, puisque le papier monnaie, s’il est émis eu quantité exacte, accomplit des mouvements qui ne lui sont pas particuliers comme signes de valeur, tandis que son mouvement propre, au lieu de dériver directement de la métamorphose des marchandises, procède de la violation de sa proportion exacte avec l’or.

3. L’argent ou la monnaie.


L’argent, distingué du numéraire, le résultat du procès de circulation sous la forme M-A-M, constitue le point de départ du procès de circulation sous la forme A-M-A, c’est-à-dire échanger de l’argent contre de la marchandise pour échanger de la marchandise contre de l’argent. Dans la forme A-M-A c’est l’argent qui constitue le point initial et le point final du mouvement. Dans la première forme l’argent est médiateur de l’échange des marchandises, dans la dernière la marchandise est la médiatrice qui fait que l’argent devient de l’argent. L’argent qui, dans la première forme, apparaît comme simple moyen est, dans la dernière, le but final de la circulation, et la marchandise qui, dans la première forme, était le but final, est dans la seconde simple moyen. Puisque l’argent lui-même est déjà le résultat de la circulation M-A-M, dans la forme A-M-A, le résultat de la circulation paraît être en même temps son point de départ. Tandis que dans M-A-M, c’est l’échange de la matière, c’est l’existence formelle de la marchandise elle-même, sortie de ce premier procès, qui constitue le contenu réel du second procès A-M-A.

Dans la forme M-A-M, les deux extrêmes sont des marchandises de valeur identique, mais en même temps des valeurs d’usage de qualité différente. Leur échange M-M est une réelle permu­tation de la matière. Dans la forme A-M-A, au contraire, les deux extrêmes sont de l’or, et de l’or de même grandeur de valeur. Échanger l’or contre la marchandise pour échanger la marchandise contre l’or, ou, si nous considérons A-A, échan­ger l’or contre l’or, cela paraît absurde. Mais si l’on traduit A-M-A par la formule : acheter pour vendre, ce qui signifie seulement, échanger, par un mouvement médiat, de l’or contre de l’or, on reconnaît aussitôt la forme dominante de la produc­tion bourgeoise. Toutefois, dans la pratique on n’achète pas pour vendre ; on achète bon mar­ché pour vendre plus cher. On échange de l’argent contre de la marchandise pour échanger ensuite la même marchandise contre une quantité plus grande d’argent, de sorte que les extrêmes A-A diffèrent quantitativement sinon qualitativement. Une telle différence quantitative suppose l’échange de non-équivalents, tandis que la marchandise et l’argent, comme tels, ne sont que des formes anti­thétiques de la marchandise elle-même, donc des modes d’existence différents de la même gran­deur de valeur. Le cycle A-M-A recèle sous les formes d’argent et de marchandise des rapports de production plus développés, et il n’est dans la cir­culation simple que la réflexion d’un mouvement supérieur. Il nous faut donc développer l’argent, dis­tingué du moyen de circulation, de la forme immédiate de la circulation des marchandises M-A-M.

L’or, c’est-à-dire la marchandise spécifique qui sert de mesure de valeur et de moyen de circula­tion, devient monnaie sans que la société y coopère autrement. En Angleterre, où le métal argent n’est ni mesure des valeurs ni moyen de circulation do­minant, il ne devient pas monnaie, et en Hollande l’or cessa d’être de la monnaie dès qu’il fut détrôné comme mesure de valeur. Ainsi une marchandise devient tout d’abord monnaie en tant que unité de mesure de valeur et de moyen de circulation, autrement dit, la monnaie est l’unité de mesure dé valeur et de moyen de circulation. Mais, comme telle, l’or a de nouveau une existence indépendante, différenciée de sa manière d’être dans les deux fonc­tions. À titre de mesure de valeur, l’or n’est que de la monnaie idéale et de l’or idéal ; à titre de simple moyen de circulation il est de la monnaie symbolique et de l’or symbolique ; dans sa simple corporéité métallique l’or est de la monnaie ou la monnaie est de l’or réel.

Considérons maintenant la marchandise or au repos, laquelle est de la monnaie dans son rapport avec d’autres marchandions. Toutes les marchan­dises représentent dans leurs prix une somme d’or déterminée ; elles ne sont que de l’or imaginé ou de la monnaie imaginée, des représentants de l’or ; et inversement la monnaie dans le signe de va­leur était simple représentant des prix des marchandises[48]. Toutes les marchandises n’étant ainsi que de la monnaie imaginaire, la monnaie (ou l’argent) est la seule marchandise réelle. À l’opposé des marchandises qui ne font que représenter l’existence indépendante de la valeur d’échange, du travail social général, de la richesse abstraite, l’or est la forme d’apparition matérielle de la richesse abstraite. Sous forme de valeur d’usage chaque marchandise n’exprime qu’un moment de la richesse matérielle, par son rapport à un besoin spécial, qu’un côté isolé de la richesse. Mais la monnaie satisfait chaque besoin en tant qu’elle est immédiatement convertible en l’objet de chaque besoin. Sa propre valeur d’usage est réalisée dans l’interminable série des valeurs d’usage qui forment son équivalent. Dans sa substance métallique native, l’or renferme toute la richesse matérielle qui se déroule dans le monde des marchandises. Si les marchandises dans leurs prix représentent l’équivalent général ou la richesse abstraite, l’or, ce dernier, dans sa valeur d’usage, représente les valeurs d’usage de toutes les marchandises. L’or est donc le représentant corporel de la richesse matérielle. Il est le « précis de toutes les choses », (Boisguillebert), le compendium de la richesse sociale. Il est tout ensemble l’incarnation immédiate du travail général par la forme, et l’agrégat de tous les travaux concrets par le contenu. L’or est la richesse universelle individualisée[49]. Sous son aspect de médiateur de la circulation il essuya toutes sortes d’affronts ; il fut rogné, aplati même jusqu’à n’être plus qu’un chiffon de papier symbo­lique. Comme monnaie il rentre en possession de sa splendeur d’or[50]. De serviteur il devient maître. De simple aide-manœuvre il devient le dieu des marchandises[51].

a. Thésaursation.


L’or se sépara d’abord en qualité de monnaie du moyen de circulation parce que la marchandise interrompait le procès de sa métamorphose et demeurait à l’état de chrysalide d’or. Cela a lieu chaque fois que la vente ne se change pas en achat. Le caractère indépendant qu’acquiert l’or sous forme de monnaie est donc avant tout l’expres­sion sensible de la scission du procès de circu­lation ou de la métamorphose de la marchan­dise en deux actes séparés, s’accomplissant indiffé­remment côte à côte. Le numéraire lui-même devient de l’argent dès que son cours est inter­rompu. Dans la main du vendeur qui le touche en échange de sa marchandise, il est de l’argent, dès qu’il quitte sa main il redevient numéraire. Chacun est vendeur de la marchandise particulière qu’il produit, mais il est acheteur de toutes les autres marchandises dont il a besoin pour son existence sociale. Tandis que son entrée en scène dans le rôle de vendeur dépend du temps de tra­vail qu’exige la production de sa marchandise, son apparition dans le rôle d’acheteur est conditionnée par le constant renouvellement des besoins de la vie. Pour pouvoir acheter sans vendre, il a fallu qu’il vendît sans acheter. En effet, la circulation M-A-M n’est que l’unité évolutive de la vente et de l’achat en tant qu’elle est à la fois le procès perpétuel de leur scission. Pour que l’argent coule constamment sous forme de numéraire, il faut que le numéraire se coagule sans cesse en argent. Le cours continu du numéraire est conditionné par son accumulation continuelle en grande ou petite quan­tité dans les fonds de réserve qui de toutes parts proviennent de la circulation tout ensemble et la conditionnent ; des fonds de réserve de numéraire dont la constitution, la distribution, la dissolution et la reconstitution changent constamment, dont l’existence disparaît toujours et dont la disparition subsiste. Cette transformation incessante du nu­méraire en argent et de l’argent en numéraire, Adam Smith l’exprime ainsi : chaque posses­seur de marchandises doit toujours avoir en ré­serve, à côté de la marchandise particulière qu’il vend, une certaine somme de la marchandise géné­rale avec laquelle il achète. Nous avons vu que dans la circulation M-A-M, le second membre A-M s’éparpille en une série d’achats qui ne s’effectuent pas en une seule fois mais successivement dans le temps, de façon qu’une portion de A circule à titre de numéraire pendant que l’autre repose sous forme d’argent. L’argent ici n’est en fait que du nu­méraire en suspens, et les parties constituantes de la masse du numéraire qui circule varient toujours et apparaissent tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. La première métamorphose du moyen de circulation en argent ne représente donc qu’un moment technique du cours monétaire lui-même[52].

La forme primitive de la richesse est celle du superflu ou de l’excédent, la partie des produits qui n’est pas immédiatement requise comme valeur d’usage, ou bien encore la possession de produits dont la valeur d’usage dépasse le cadre du simple nécessaire. Nous avons vu en considérant la transition de la marchandise à l’argent que ce superflu ou excédent des produits constitue, à un stade peu développé de la production, la sphère proprement dite de l’échange des marchandises. Les produits superflus deviennent des produits échangeables ou des marchandises. La forme d’existence adéquate de ce superflu est l’or et l’argent ; c’est la première forme sous laquelle la richesse est fixée comme richesse sociale abstraite. Les marchandises peuvent non seulement être conservées sous la forme d’or et d’argent, c’est-à-dire dans la matière de la monnaie, mais l’or et l’argent sont de la richesse sous forme préservée. Toute valeur d’usage, comme telle, sert parce qu’elle est consommée, c’est-à-dire anéantie. Mais la valeur d’usage de l’or qui sert de monnaie consiste à être le support de la valeur d’échange, à être, comme matière première amorphe, la matérialisation du temps de travail général. Dans le métal amorphe la valeur d’échange possède une forme impérissable. L’or ou l’argent, ainsi immobilisé sous forme de monnaie, constitue le trésor. Chez les peuples où la circulation est exclusivement métallique, ainsi que chez les anciens, tout le monde thésaurise, de l’individu jusqu’à l’État qui garde son trésor d’État. Dans les temps plus reculés ces trésors, sous la garde des rois et des prêtres, servent plutôt à porter témoignage de leur puissance. En Grèce et à Rome la politique commande de constituer des trésors publics considérés comme la forme toujours sûre et accessible du superflu. Le rapide transport de pareils trésors d’un pays dans un autre par les conquérants, et leur épanchement partiel et subit dans la circulation, constituent une particularité de l’économie antique.

Étant du temps de travail concrété, l’or est garant de sa propre grandeur de valeur ; étant la matérialisation du temps de travail général, le procès de la circulation lui est garant de son efficacité constante comme valeur d’échange. Par le simple fait que le possesseur de marchandises peut fixer la marchandise sous son aspect de valeur d’échange ou fixer la valeur d’échange elle-même sous forme de marchandise, l’échange des marchandises, dans le but de les recouvrer sous l’aspect transformé de l’or, devient le motif propre de la circulation. La métamorphose de la marchandise M-A s’accomplit pour l’amour de sa métamorphose, afin de la convertir de richesse naturelle particulière en richesse sociale générale. Au lieu de l’échange de la matière, c’est le changement de la forme qui devient but en soi. De la simple forme la valeur d’échange se tourne en le contenu du mouvement. La marchandise ne se maintient comme richesse, comme marchandise, qu’autant qu’elle se maintient dans la sphère de la circulation et elle ne se maintient dans cet état fluide qu’autant qu’elle se solidifie en argent ou en or. Elle demeure en flux comme cristal du procès de circulation. Cependant l’or et l’argent ne se fixent eux-mêmes sous forme de monnaie qu’autant qu’ils ne sont pas moyens de circulation. Ils deviennent monnaie comme non-moyens de circulation. Retirer la marchandise de la circulation sous la forme de l’or est donc l’unique moyen de la maintenir constamment dans la sphère de la circulation.

Le possesseur de marchandises ne peut remporter de la circulation sous forme de monnaie que ce qu’il lui apporte sous forme de marchandises. Vendre sans cesse, lancer continuellement des marchandises dans la circulation, est la première condition de la thésaurisation du point de vue de la circulation des marchandises. D’autre part, la monnaie disparaît continuellement comme moyen de circulation dans le procès de circulation lui-même parce qu’elle se réalise continuellement en valeurs d’usage et se résout en jouissances éphémères. Il faut donc l’arracher au courant dévorant de la circulation ou il faut arrêter la marchandise dans sa première métamorphose et empêcher la monnaie de remplir sa fonction de moyen d’achat. Le possesseur de marchandises qui est maintenant devenu thésauriseur doit vendre le plus possible et acheter le moins possible, ainsi que l’enseignait déjà le vieux Caton : patrem familias vendacem non emacem esse. Si l’assiduité au travail est la condition positive, l’épargne est la condition négative de la thésaurisation. Moins on soustrait à la circulation l’équivalent de la marchandise sous forme de marchandise particulière ou valeurs d’usage, plus on en soustrait sous forme d’argent ou de valeurs d’échange[53]. L’appropriation de la richesse sous sa forme générale implique donc le renoncement à la richesse dans sa réalité substantielle. Le mobile agissant de la thésaurisation est l’avarice qui ne convoite pas la marchandise parce que valeur d’usage mais la valeur d’usage parce que marchandise. Pour s’emparer du superflu sous sa forme générale, il faut considérer les besoins particuliers comme du luxe et du superflu. C’est ainsi qu’en 1593 les Cortès de Valladolid firent une représentation à Philippe II, où entre autres choses il est dit : « Les Cortès de Valladolid de l’an 1586 ont prié votre majesté de ne plus permettre l’importation dans le royaume de bougies, verroterie, bijouterie, coutellerie et autres objets semblables qu’on envoie à l’étranger dans le but de changer ces objets si inutiles à la vie de l’homme contre de l’or, comme si les Espagnols étaient des Indiens. » Le thésauriseur dédaigne les jouissances terrestres, temporelles et transitoires pour courir après le trésor éternel que ne rongent ni les mites ni la rouille, qui est tout céleste et tout terrestre. « La cause générale mais éloignée, dit Misselden dans l’écrit cité, est le grand excès que fait ce pays dans la consommation de marchandises des pays étrangers qui se trouvent être des « discommodities » au lieu de « commodities », puisqu’elles nous privent des trésors qui autrement seraient importés à la place de ces jouets (toys). Nous consommons en abondance les vins d’Espagne, de France, du pays du Rhin, du Levant, les raisins secs d’Espagne, les raisins de Corinthe, les linons et les batistes de l’Hainault, les soieries d’Italie, le sucre et le tabac des Indes Orientales, les épices des Indes occidentales ; tout cela n’est pas pour nous un besoin absolu et néanmoins on achète ces objets avec de l’or solide[54]. » Sous la forme d’or et d’argent la richesse est impérissable, tant parce que la valeur d’échange existe dans l’indestructible métal que notamment parce qu’on empêche l’or de prendre, comme moyen de circulation, la forme monnaie purement fugitive de la marchandise. Le contenu périssable est sacrifié ainsi à la forme impérissable. « Si l’impôt ôte l’argent à qui le dépense à boire et à manger et le donne à qui l’emploie à l’amélioration de la terre, à la pêche, aux travaux des mines, aux manufactures, ou même à qui le dépense en vêtements, il en résulte toujours un avantage pour la communauté, car les vêtements sont moins périssables que les aliments et les boissons. Si l’argent est dépensé en meubles, l’avantage est d’autant plus grand, plus grand encore s’il l’est à bâtir des maisons, et le plus grand si l’on introduit de l’or et de l’argent dans le pays, parce que, seules ces choses ne sont pas périssables, mais sont estimées comme richesses en tout temps et en tous lieux, tout le reste n’est que richesse pro hic et nunc[55] ». Par l’enfouissement de l’argent, arraché au courant de la circulation et préservé de l’échange social de la matière, il s’établit entre la richesse sociale, sous forme d’un trésor souterrain impérissable, et le possesseur de marchandises, des relations particulières et secrètes. Le Dr Bernier qui a séjourné pendant quelque temps à Delhi, à la cour d’Aurenzebs, raconte que les marchands enfouissent leur argent profondément et en cachette, surtout les païens non-mahométans qui ont entre leurs mains presque tout le commerce et tout l’argent, « imbus qu’ils sont de la croyance que l’or et l’argent qu’ils cachent pendant leur vie, leur servira après leur mort dans l’autre monde[56] », Le thésauriseur, d’ailleurs, pour peu que son ascétisme soit doublé d’une énergique application au travail, est éminemment protestant de sa religion et encore plus puritain. « Ce qu’on ne peut nier, c’est que acheter et vendre soient chose nécessaire, mais si on ne peut s’en passer, on peut acheter chrétiennement, plus spécialement les choses qui servent aux besoins et à l’honneur, car ainsi est-ce que les patriarches ont acheté ou vendu du bétail, de la laine, du blé, du beurre, du lait et d’autres biens. Ce sont dons de Dieu qu’il tire de sa terre et partage entre les hommes. Mais le commerce extérieur qui apporte de Calicut et des Indes et d’autres pays, des marchandises, des soies précieuses, de l’orfèvrerie et dès épices qui ne servent qu’à somptuosité et n’ont point d’utilité, qui pompe l’argent du pays et des poches des gens, ne devrait pas être toléré si nous avions un gouvernement de princes. Mais de ceci je ne veux pas présentement écrire, car j’estime qu’à la fin, quand nous n’aurons plus d’argent., cela cessera de soi, de même que la goinfrerie et la parure ; aussi rien ne sert d’écrire et d’enseigner tant que nécessité et pauvreté ne nous contraignent[57]. »

Aux époques où la circulation de la matière est troublée, l’enfouissement de l’argent a lieu même dans la société bourgeoise développée. Le lien social sous sa forme compacte — pour l’échangiste ce lien est la marchandise et l’expression adéquate de la marchandise est l’argent — est préservé du mouvement social. Le nervus rerum social est enterré à côté du corps dont il est le nerf.

Mais le trésor ne serait que du métal inutile, son âme d’argent se serait envolée et il resterait comme la cendre éteinte de la circulation, comme son caput mortuum, s’il ne tendait pas constamment vers le retour à la circulation. L’argent ou la valeur d’échange concrétée est, au point de vue de sa qualité, l’incarnation de la richesse abstraite ; d’autre part, toute somme d’argent donnée est une grandeur de valeur limitée quantitativement. La limite quantitative de la valeur d’échange contredit son universalité qualitative et le thésauriseur ressent la limite comme une borne qui, de fait, se convertit en même temps en une borne qualitative, ou fait du trésor le représentant borné de la richesse matérielle. L’argent, en tant qu’équivalent général, se manifeste immédiatement, nous l’avons vu, dans une équation où lui-même forme un des membres et où l’interminable série des marchandises forme l’autre membre. De la grandeur de la valeur d’échange dépend la mesure dans laquelle l’argent se réalise approximativement dans une telle série infinie de marchandises et répond à son concept de valeur d’échange. Le mouvement automatique de la valeur comme valeur ne peut être, en général, que celui d’outrepasser ses limites quantitatives. Or, dès qu’une limite quantitative du trésor est franchie, il se crée une nouvelle barrière qu’il faut abattre à son tour. Ce n’est pas une limite déterminée du trésor qui apparaît comme une barrière, c’est toute limite. La thésaurisation n’a donc point de limites immanentes, point de mesure en soi, mais elle est un procès sans fin, qui, dans le résultat chaque fois obtenu, trouve un motif de son recommencement. Si le trésor ne s’accroît que parce qu’il est conservé, il n’est conservé aussi que parce qu’il s’accroît.

L’argent n’est pas seulement un objet de la passion de s’enrichir, il en est l’objet par excellence. Elle est essentiellement auri sacra fames. La passion de s’enrichir, par opposition à la passion des richesses naturelles particulières, telles que vêtements, ornements, troupeaux, etc., ne peut exister que lorsque la richesse générale, comme telle, s’est individualisée dans un objet spécial, et peut en conséquence être fixée sous la forme d’une marchandise isolée. L’argent paraît donc être aussi bien l’objet que la source de la passion de s’enrichir[58]. Au fond, c’est la valeur d’échange comme telle et partant son accroissement qui devient le but final. L’avarice tient captif le trésor en empêchant la monnaie de devenir moyen de circulation, mais la soif de l’or maintient l’âme de monnaie du trésor en constante affinité avec la circulation.

Or, l’activité, grâce à laquelle le trésor se constitue, consiste d’une part à retirer l’argent de la circulation par la vente répétée sans cesse, d’autre part, à simplement emmaganiser, accumuler. Ce n’est, en effet, que dans la sphère de la circulation simple et sous la forme de la thésaurisation, que se produit l’accumulation de la richesse comme telle, tandis que les autres soi-disant formes de l’accumulation, nous le verrons plus tard, ne sont dénommées ainsi que par abus, parce qu’on a dans la mémoire l’accumulation simple de l’argent. Toutes les autres marchandises sont ou bien amassées en qualité de valeurs d’usage, et la manière de leur entassement est déterminée alors par la particularité de leur valeur d’usage : l’amoncellement des céréales, par exemple, exige des dispositions préparatoires spéciales : si j’agglomère des moutons je me fais berger, l’agglomération d’esclaves et de terres nécessite des rapports de domination et d’assujettissement : l’approvisionnement de la richesse particulière exige des procès particuliers, distincts du simple acte de l’accumulation lui-même, et développe des côtés particuliers de l’individualité. Ou bien la richesse sous la forme de marchandises est accumulée à titre de valeur d’échange, et alors l’accumulation est une opération commerciale ou spécifiquement économique. Celui qui l’accomplit devient grainetier, marchand de bestiaux, etc. L’or et l’argent sont de la monnaie non grâce à une activité quelconque de l’individu qui les amasse, mais parce qu’ils sont des cristaux du procès de la circulation qui s’accomplit sans la coopération de l’individu. Tout son travail consiste à les mettre de côté, à entasser poids sur poids, une activité sans contenu qui, appliquée aux autres marchandises, les déprécierait[59].

Notre thésauriseur apparaît comme le martyre de la valeur d’échange, saint ascète juché sur le faîte de sa colonne de métal. Il ne se soucie de la richesse que sous la forme sociale, et c’est pourquoi il l’ensevelit et la dérobe à la société. Il recherche la marchandise sous la forme où elle peut toujours circuler, c’est pourquoi il la retire de la circulation. Il s’enthousiasme pour la valeur d’échange et c’est pourquoi il n’échange point. La forme fluide de la richesse et sa pétrification, l’élixir de vie et la pierre philosophale s’entremêlent dans une folle alchimie. Parce qu’il veut satisfaire tous les besoins sociaux, à peine s’il accorde à sa nature le nécessaire. Parce qu’il veut fixer la richesse dans sa corporéité métallique, elle se volatilise pour lui jusqu’à n’être plus qu’un pur fantôme cérébral. En fait, l’entassement de l’argent pour l’argent est la forme barbare de la production pour la production, c’est-à-dire le développement des forces productives au delà des limites des besoins coutumiers. Moins la production des marchandises est développée, plus est importante la première cristallisation de la valeur d’échange en argent, la thésaurisation, laquelle pour cette raison joue un grand rôle chez les peuples anciens, en Asie jusqu’à l’heure présente, et chez les peuples agricoles modernes où la valeur d’échange ne s’est pas encore emparée de tous les rapports de la production.

Nous allons examiner la fonction spécifiquement économique de la thésaurisation dans l’enceinte de la circulation métallique elle-même, mais nous ferons mention d’abord d’une autre forme de thésaurisation.

Toute abstraction faite de leurs propriétés esthétiques, les marchandises en or et en argent, étant composées de la matière qui est la matière de la monnaie, sont convertibles en monnaie, de même que la monnaie d’or ou les lingots d’or sont convertibles en ces marchandises. C’est parce que l’or et l’argent sont la matière de la richesse abstraite que l’étalage suprême de la richesse consiste à s’en servir dans la forme des valeurs d’usage concrètes, et si le possesseur de marchandises cache son trésor, il se sent poussé à paraître, partout où cela se peut faire avec sécurité, un hombre rico aux yeux des autres marchands. Il se dore lui et sa maison[60]. En Asie, notamment dans l’Inde, où la thésaurisation n’est pas, ainsi que dans l’économie bourgeoise, une fonction subordonnée du mécanisme de la production totale, mais où la richesse, sous cette forme, est le but final, les marchandises d’or et d’argent ne sont proprement qu’une forme esthétique des trésors. Dans l’Angleterre du Moyen Age les marchandises d’or et d’argent, parce que leur valeur n’était que peu augmentée par le travail grossier qu’on y avait ajouté, étaient considérées légalement comme de simples formes de trésor. Elles étaient destinées à être jetées de nouveau dans la circulation et leur finesse était par conséquent prescrite tout comme celle du numéraire lui-même. L’emploi croissant de l’or et de l’argent pour les objets de luxe avec la richesse croissante, est une chose si simple que les anciens la comprenaient[61] parfaitement, tandis que les économistes modernes ont établi la fausse proposition : que l’usage des marchandises d’or et d’argent n’augmente pas proportionnellement à l’accroissement des richesses, mais seulement proportionnellement à la dépréciation des métaux précieux. C’est pourquoi leurs indications, exactes quant à l’emploi de l’or californien et australien, montrent toujours une lacune, parce que la consommation accrue de l’or, comme matière première, n’est pas justifiée dans leur imagination par une baisse correspondante de sa valeur. En 1810 à 1830, la moyenne de la production annuelle des métaux précieux avait diminué de plus de la moitié par suite de la lutte des colonies américaines contre l’Espagne et de l’interruption dans le travail des mines causée par les révolutions. La diminution des espèces circulantes en Europe représentait près de 1/6, si l’on compare les années 1829 et 1809. Quoique la quantité de la production eût donc diminué et que les frais de production eussent augmenté, si tant est qu’ils aient varié, la consommation des métaux précieux sous la forme d’objets de luxe augmenta néanmoins d’une façon extraordinaire ; en Angleterre, pendant la guerre déjà, sur le continent depuis la paix de Paris. Elle allait en croissant avec l’accroissement de la richesse générale[62]. On peut poser comme une loi générale, que la conversion de la monnaie d’or et d’argent en objets de luxe prédomine dans les temps paisibles, et que leur conversion en lingots, ou bien en espèces, a lieu à des périodes orageuses[63]. Combien est considérable la proportion du trésor d’argent et d’or existant sous la forme d’articles de luxe, au métal précieux servant de monnaie, appert du fait qu’en 1829 la proportion en Angleterre était, d’après Jacob, comme 2 à 1, et que dans toute l’Europe et en Amérique il y avait 1/4 de plus de métal précieux sous forme d’objets de luxe que sous forme de monnaie.

Nous avons vu que le cours de la monnaie n’est que la manifestation de la métamorphose des marchandises ou du changement de forme, par où s’accomplit l’échange social de la matière. Il fallait donc qu’avec les variations de la somme des prix des marchandises circulantes, ou l’extension de leurs métamorphoses simultanées d’une part, et la rapidité chaque fois de leur changement de forme de l’autre, il y eut expansion et contraction de la quantité de l’argent circulant, ce qui est possible seulement à la condition que la quantité totale de l’argent dans un pays soit en un rapport qui varie toujours à la quantité de l’argent circulant. La thésaurisation remplit cette condition. Si les prix baissent ou si la rapidité de la circulation augmente, les réservoirs des trésors absorbent la partie de l’argent retirée de la circulation ; si les prix montent ou si la rapidité de la circulation diminue, les trésors s’ouvrent et refluent en partie vers la circulation. Le figement de l’argent circulant en trésor, et l’épanchement des trésors dans la circulation est un mouvement oscillatoire continuellement changeant, et où la prédominance de l’une ou de l’autre tendance est déterminée exclusivement par les fluctuations de la circulation des marchandises. Les trésors servent ainsi de canaux de distribution et de dérivation de l’argent circulant, en sorte qu’il ne circule jamais à titre de numéraire que le quantum d’argent déterminé par les besoins immédiats de la circulation. Si la circulation totale prend subitement de l’extension, et si l’unité fluide de vente et d’achat prédomine, mais de manière que la somme totale des prix à réaliser s’accroît plus rapidement encore que la vitesse du cours de la monnaie, les trésors se vident à vue d’œil ; dès que le mouvement total s’arrête de façon inaccoutumée, ou que le mouvement de vente et d’achat se consolide, le moyen de circulation se fige en monnaie dans des proportions saisissantes et les réservoirs des trésors s’emplissent bien au-delà du niveau moyen. Dans les pays où la circulation est purement métallique ou qui se trouvent à un stade de production peu développé, les trésors sont infiniment éparpillés et disséminés sur toute la périphérie du pays, tandis que dans les sociétés bourgeoises développées, ils sont concentrés dans les réservoirs des banques. Il importe de ne pas confondre le trésor avec le numéraire de réserve, qui lui-même forme une partie constituante de la quantité totale de la monnaie toujours cri circulation, tandis que la relation active entre le trésor et le moyen de circulation suppose la baisse ou la hausse dé cette quantité totale. Les marchandises d’or et d’argent constituent, nous l’avons vu, aussi bien un canal de dérivation des métaux précieux que des sources alimentaires latentes. Dans les temps ordinaires, la première fonction seule a de l’importance pour l’économie de la circulation métallique[64].

b. Moyen de paiement.


Jusqu’ici l’argent se distinguait du moyen de circulation sous les deux formes du numéraire suspendu et du trésor. Dans la transformation passagère du numéraire en argent, la première forme reflétait le fait que le second membre de M-A-M, l’achat A-M, doit s’éparpiller, à l’intérieur d’une sphère de circulation déterminée, en une série d’achats successifs. Or, la thésaurisation consistait simplement en l’isolement de l’acte M-A qui n’évoluait pas à A-M ; elle n’était que le développement indépendant de la première métamorphose de la marchandise, l’argent évolué à la forme d’apparition aliénée de toutes les marchandises, par opposition au moyen de circulation qui est le mode d’existence de la marchandise sous sa forme toujours aliénable. Numéraire de réserve et trésor n’étaient de l’argent que parce qu’ils n’étaient pas moyens de circulation et ils n’étaient pas moyens de circulation par le seul fait qu’ils ne circulaient pas. Dans la fonction où nous considérons l’argent maintenant, il circule ou entre dans la circulation, mais sans servir d’instrument de circulation. En tant que moyen de circulation l’argent était toujours moyen d’achat, maintenant il agit comme non-moyen d’achat.

Dès que par la thésaurisation l’argent corporifie la richesse sociale abstraite, devient le représentant tangible de la richesse matérielle, il acquiert dans ce caractère déterminé d’argent des fonctions particulières dans le procès de circulation. Si l’argent circule en qualité de simple moyen de circulation et partant de moyen d’achat, il est sous·entendu que marchandise et argent se trouvent en face l’un de l’autre, que la même grandeur de valeur est présente d’une manière double, à l’un des pôles sous forme de marchandise, dans la main du vendeur, à l’autre pôle sens forme d’argent, dans la main de l’acheteur. Cette existence simultanée des deux équivalents a des pôles opposés, et leur changement de place simultanée, ou leur aliénation réciproque, suppose que vendeur et acheteur n’entrent en relation que parce qu’ils sont possesseurs d’équivalents. Cependant, le procès de la métamorphose des marchandises qui crée les différentes fixités de forme de l’argent, modifie aussi les échangistes, ou modifie les caractères sociaux sous lesquels ils apparaissent les uns aux autres. Dans le procès de la métamorphose de la marchandise, le détenteur des marchandises change de peau aussi souvent que la marchandise se meut et que l’argent revêt des formes nouvelles. À l’origine les possesseurs de marchandises se confrontaient comme des échangistes ; l’un devenait vendeur, l’autre acheteur, puis, chacun alternativement acheteur et vendeur, ensuite ils devenaient thésauriseurs, enfin des gens riches. Ainsi les échangistes ne sortent pas du procès de circulation comme ils y sont entrés. De fait, les différentes formes arrêtées que revêt l’argent dans le procès de circulation ne sont que les métamorphoses cristallisées de la marchandise elle-même, lesquelles de leur côté ne sont que l’expression objective des changeantes relations sociales dans lesquelles les possesseurs de marchandises accomplissent leur échange de matière. Dans le procès de circulation se créent de nouvelles relations commerciales, et les porteurs de ces relations modifiées, les possesseurs de marchandises, acquièrent de nouveaux caractères économiques. De même que dans la circulation intérieure l’argent s’idéalise et que du simple papier, représentant de l’or, remplit la fonction de monnaie, de même ce procès donne à l’acheteur ou au vendeur qui entre en simple représentant de monnaie ou de marchandise, c’est-à-dire qui représente de la monnaie future ou de la marchandise future, l’efficacité du vendeur ou de l’acheteur réel.

Toutes les formes auxquelles évolue l’or devenu monnaie ne sont que le déploiement des destinations renfermées dans la métamorphose des marchandises. Mais ces formes dans la circulation simple de l’argent, où l’argent était du numéraire et le mouvement M-A-M était unité évolutive, ne s’étaient pas dégagées sous un aspect indépendant, ou n’étaient que de simples virtualités comme par exemple l’arrêt de la métamorphose de la marchandise. Nous avons vu que dans le procès M-A la marchandise, en tant que valeur d’usage réelle et valeur d’échange idéale, se rapportait a la monnaie en tant que valeur d’usage seulement idéale. En aliénant la marchandise a titre de valeur d’usage, le vendeur en réalisait la valeur d’échange ainsi que la valeur d’usage de la monnaie. Inversement, en aliénant la monnaie à titre de valeur d’échange, l’acheteur réalisait sa valeur d’usage et le prix de la marchandise. En conséquence, la marchandise et la monnaie avaient changé de place. Dans sa réalisation, le procès vivant de cette opposition bipolaire se scinde de nouveau. Le vendeur aliène réellement la marchandise et d’abord ne réalise son prix qu’idéalement. Il l’a vendu à son prix lequel cependant ne sera réalisé qu’à une époque ultérieure déterminée. L’acheteur qui achète représente de la monnaie future, tandis que le vendeur qui vend possède une marchandise présente. En ce qui concerne le vendeur, la marchandise comme valeur d’usage est réellement aliénée sans qu’elle ait été réellement réalisée comme prix ; en ce qui concerne l’acheteur, la monnaie est réellement réalisée dans la valeur d’usage de la marchandise sans qu’elle ait été réellement aliénée comme valeur d’échange. Alors qu’autrefois c’était le signe de valeur, c’est maintenant l’acheteur lui-même qui représente symboliquement l’argent. Mais de même qu’auparavant la symbolique générale du signe de valeur entraînait la garantie et le cours forcé de l’État, la symbolique personnelle de l’acheteur suscite maintenant des contrats privés légalement valables entre les échangistes.

Dans le procès A-M, au contraire, l’argent peut être aliéné comme moyen d’achat réel et le prix de la marchandise être ainsi réalisé avant que la valeur d’usage de l’argent soit réalisée ou que la marchandise soit aliénée. Ceci a lieu tous les jours sous la forme de paiements faits d’avance. Et encore sous la forme où le gouvernement anglais achète l’opium des Ryots dans l’Inde et ou des commerçants étrangers établis en Russie achètent une grande partie des produits russes. Mais l’argent n’est dans ces cas que moyen d’achat et n’acquiert pas une forme déterminée nouvelle[65]. C’est pour quoi nous ne nous arrêtons pas à ce dernier cas mais remarquons cependant, relativement à l’aspect transformé sous lequel les deux procès A-M et M-A se présentent ici, que la différence qui paraissait imaginaire dans la circulation, devient maintenant une différence réelle, puisque dans l’une des formes la marchandise seule et dans l’autre la monnaie seule est présente, mais que dans les deux formes, seule l’extrême d’où part l’initiative est présente. De plus, les deux formes ont cela de commun que, dans l’une et l’autre, un des équivalents n’existe que dans la commune volonté de l’acheteur et du vendeur, une volonté qui les lie tous deux et qui acquiert des formes légales déterminées.

Vendeurs et acheteurs deviennent créanciers et débiteurs. Si dans son rôle de gardien du trésor, le possesseur de marchandises était un type plutôt comique, il se fait terrible maintenant, car ce n’est plus lui-même, mais son prochain, qu’il identifie avec une somme d’argent déterminée et il fait de celui-ci et non de lui-même le martyr de la valeur d’échange. De croyant il devient créancier et tombe de la religion dans la jurisprudence.

« I stay here on my bond ! »

Dans la forme modifiée M-A ou la marchandise est présente et où l’argent est représenté seulement, l’argent sert d’abord de mesure des valeurs. La valeur d’échange de la marchandise est évaluée dans l’argent, considérée comme sa mesure, mais en tant que valeur d’échange mesurée contractuellement le prix n’existe pas seulement dans la tète du vendeur mais aussi comme mesure de l’obligation de l’acheteur. En second lieu, l’argent sert ici de moyen d’achat, quoiqu’il ne projette devant lui que l’ombre de son existence future. Il soutire la marchandise de la main du vendeur pour la faire passer dans celle de l’acheteur. À l’échéance du terme fixé pour l’exécution du contrat, l’argent commence à circuler, puisqu’il se déplace et passe de la main de l’ancien acheteur dans celle de l’ancien vendeur. Mais il n’entre pas en circulation en qualité de moyen de circulation ou de moyen d’achat. Telle était sa fonction avant qu’il fût présent et telle paraît être sa fonction quand il ne l’est plus. Il entre dans la circulation à titre d’unique équivalent adéquat de la marchandise, de réalisation absolue de la valeur d’échange, de dernier mot du procès d’échange, bref, comme argent et encore comme argent dans la fonction déterminée de moyen de paiement général. Dans cette fonction de paiement, l’argent est la marchandise absolue, mais dans l’enceinte de la circulation même et non, comme le trésor, hors d’elle. La différence entre moyen d’achat et moyen de paiement se fait très désagréablement sentir aux époques des crises commerciales[66].

À l’origine, transformer le produit en monnaie ne semble être dans la circulation qu’une nécessité individuelle pour le possesseur de marchandises, puisque son produit n’est pas pour lui une valeur d’usage mais le deviendra seulement quand il l’aura aliéné. Or, pour payer à l’échéance du terme il faut qu’au préalable il ait vendu des marchandises. Par le mouvement du procès de circulation la vente s’est transformée pour lui en une nécessité sociale. D’ancien acheteur d’une marchandise, il devient par force vendeur d’une autre marchandise, non pour acquérir de l’argent en qualité de moyen d’achat mais en qualité de moyen de paiement, la forme absolue de la valeur d’échange. Faire de la métamorphose de la marchandise en argent l’acte final, ou faire de la première métamorphose de la marchandise le but en soi, ce qui dans la thésaurisation paraissait être un caprice du possesseur de marchandises, est devenu maintenant une fonction économique. Le motif et le contenu de la vente pour payer est le contenu qui découle de la forme du procès de circulation même.

Dans cette forme de vente la marchandise effectue son déplacement et circule, tandis qu’elle ajourne sa première métamorphose, sa transformation en argent. Pour le vendeur, au contraire, c’est la seconde métamorphose qui s’accomplit, c’est-à-dire que l’argent est retransformé en marchandise avant que soit accomplie la première métamorphose, avant que la marchandise ait été il transformée en argent. La première métamorphose apparaît donc ici dans le temps après la seconde, et par la l’argent, qui est l’aspect de la marchandise dans sa première métamorphose, acquiert une nouvelle fixité de forme. l’argent, ou l’évolution indépendante de la valeur d’échange, n’est plus la forme médiatrice de la circulation des marchandises, mais son résultat final.

Il n’est pas besoin de démontrer en détail que de pareilles ventes à terme, où les deux pôles de vente sont séparés dans le temps, naissent spontanément de la circulation simple des marchandises. D’abord, le développement de la circulation veut que les mêmes échangistes se confrontent à plusieurs reprises comme vendeurs et acheteurs. Cette confrontation répétée ne demeure pas purement fortuite ; une marchandise est, par exemple, commandée pour un terme futur auquel elle doit être livrée et payée. Dans ce cas, la vente est effectuée idéalement, c’est-à-dire juridiquement, sans que la marchandise et la monnaie apparaissent matériellement. Les deux formes de l’argent, moyen de circulation et moyen de paiement ici, coïncident encore puisque, d’une part, marchandise et monnaie changeait de place simultanément et que, d’autre part, la monnaie n’achète pas la marchandise mais réalise seulement le prix de la marchandise, vendue antérieurement. De plus, il résulte de la nature de toute une série de valeurs d’usage qu’elles ne sont pas réellement aliénées par la livraison effective, mais seulement par la cession de la marchandise pendant un temps déterminé ; ainsi, quand on abandonne la jouissance d’une maison pour un mois, la valeur d’usage de la maison n’est livrée qu’a l’expiration de cette période, quoiqu’elle ait changé de mains au commencement du mois. Jusqu’ici l’abandon effectif de la valeur d’usage et son aliénation réelle sont séparés dans le temps, la réalisation de son prix aussi a lieu plus tard que son changement de place. Enfin, les marchandises étant produites à des époques différentes et demandant une durée de temps différente pour leur production, il se trouve qu’un individu entre en scène comme vendeur alors qu’un autre ne peut pas encore se présenter comme acheteur, et parce que l’acte d’achat et de vente se renouvelle fréquemment parmi les mêmes possesseurs de marchandises, les deux moments de la vente se scindent conformément aux conditions de production de leurs marchandises. De cette façon se crée un rapport de créancier à débiteur entre les échangistes qui, bien qu’il forme la base naturelle du système du crédit, peut cependant être complètement développé avant que ce dernier existe. Il est d’ailleurs évident qu’avec le perfectionnement du système du crédit, donc de la production bourgeoise en général, la fonction de l’argent, en tant que moyen de paiement, prendra de l’extension au préjudice de sa fonction comme moyen d’achat et plus encore comme élément de thésaurisation. En Angleterre l’argent, en tant que numéraire, est confiné presque exclusivement dans la sphère du commerce au détail, entre producteurs et consommateurs, tandis qu’à titre de moyen de paiement il règne dans la sphère des grandes transactions commerciales[67].

En qualité de moyen universel de paiement la monnaie devient la marchandise universelle des contrats — tout d’abord à l’intérieur seulement de la sphère de la circulation des marchandises[68]. Mais à mesure qu’elle s’établit dans cette fonction, toutes les autres formes de paiement se résolvent peu à peu en paiements en monnaie. Le degré auquel la monnaie s’est développée comme moyen de paiement exclusif indique jusqu’à quel degré la valeur d’échange s’est emparée de la production dans son étendue et sa profondeur[69].

La quantité de la monnaie qui circule en qualité de moyen de paiement est déterminée en premier lieu par le montant des paiements ; par la somme des prix des marchandises aliénées et non de celles qui devront être aliénées, comme dans la circulation simple de l’argent. Cependant la somme ainsi déterminée est modifiée doublement ; en premier lieu par la rapidité avec laquelle la même pièce de monnaie répète la même fonction ou avec laquelle la masse des paiements se manifeste comme une chaîne évoluante de paiements. A paie B, puis B paie C et ainsi de suite. La rapidité avec laquelle la même pièce de monnaie répète sa fonction de moyen de paiement dépend, d’une part, de l’enchaînement des rapports de créancier à débiteur parmi les possesseurs de marchandises, en sorte que le même possesseur de marchandises est créancier vis-à-vis de l’un, débiteur vis-à-vis de l’autre, etc., et, d’autre part, de la longueur du temps qui sépare les différents termes de paiement. Cette chaîne de paiements, ou première métamorphose supplémentaire des marchandises, diffère qualitativement de la chaine des métamorphoses qui, dans le cours de la monnaie, revêt la forme de moyen de circulation. Cette dernière série ne fait pas qu’apparaître successivement dans le temps, mais elle devient seulement, dans cette succession. La marchandise devient monnaie, puis redevient marchandise et permet ainsi à une autre marchandise de devenir monnaie, etc. C’est parce que le vendeur devient acheteur qu’un autre échangiste devient vendeur. Cet enchaînement nait fortuitement dans le procès d’échange des marchandises. Mais que la monnaie avec laquelle A paie B passe de B et C, de C à D, etc., et cela à des intervalles de temps se succédant rapidement dans cet enchainement extérieur, un enchaînement social déjà existant ne fait que se montrer au jour. La même monnaie ne circule pas dans différentes mains parce qu’elle sert de moyen de paiement, mais elle circule comme moyen de paiement parce que ces différentes mains ont déjà touché dans les mains. La rapidité avec laquelle l’argent circule en qualité de moyen de paiement, mieux que la rapidité avec laquelle l’argent circule en qualité de numéraire ou de moyen d’achat, montre combien profondément les individus ont été entraînés dans le procès de circulation.

La somme des prix des achats et des ventes ayant lieu simultanément, et partant côte il côte dans l’espace, constitue la limite ou la rapidité du cours peut suppléer à la masse du numéraire. Cette barrière n’existe pas pour la monnaie faisant office de moyen de paiement. S’il y a concentration dans le même endroit des paiements à effectuer simultanément, ce qui. d’abord ne se produit spontanément que dans les grands loyers de la circulation des marchandises, les paiements compensent, comme grandeurs négatives et positives, puisque A doit payer B et être payé par C, etc. La somme totale de la monnaie requise à titre de moyen de paiement sera donc déterminée, non par la somme des prix des paiements à réaliser simultanément, mais par la concentration plus ou moins grande de ceux-ci, et par la grandeur du bilan qui reste après leur neutralisation réciproque comme grandeurs négatives et positives. Des dispositions spéciales en vue de ces compensations sont prises en l’absence de tout développement du système du crédit, comme par exemple dans l’ancienne Rome. Mais nous n’avons pas à les considérer ici, pas plus que les termes de paiements généraux qui s’établissent partout dans les cercles sociaux déterminés. Remarquons seulement que l’influence spécifique qu’exercent ces termes sur les fluctuations périodiques dans la quantité de la monnaie courante n’a été examinée scientifiquement que dans ces tous derniers temps.

Pour autant que les paiements se compensent comme grandeurs positives et négatives, la monnaie réelle n’intervient pas. Elle ne se développe ici que sous sa forme de mesure des valeurs, d’une part dans les prix des marchandises, d’autre part dans la grandeur des obligations réciproques. Indépendamment de son existence idéale, la valeur d’échange n’acquiert donc pas ici une existence indépendante, pas même celle de signe de valeur ; la monnaie n’est qu’une monnaie de compte idéale. La fonction de la monnaie comme moyen de paiement renferme donc une contradiction. D’une part, pour autant que les paiements se compensent, la monnaie ne sert de mesure qu’idéalement ; d’autre part, pour autant que le paiement doit s’effectuer réellement, elle entre dans la circulation non à titre de moyen de circulation fugitif mais comme la manière d’être statique de l’équivalent général, comme la marchandise absolue, en un mot comme monnaie. Partout donc où se sont développés la chaine des paiements et un système artificiel de les compenser, il arrive, à l’occasion de secousses qui arrêtent le cours des paiements et troublent le mécanisme de leur compensation, que l’argent soudain perd son aspect éthéréen, chimérique, de mesure de valeur et revêt la forme d’argent solide ou de moyen de paiement. Lorsque la production bourgeoise est développée et que, depuis longtemps, le possesseur de marchandises est devenu un capitaliste qui connaît son Adam Smith et se rit avec un air de supériorité de la croyance que seuls l’or et l’argent sont de la monnaie ou que la monnaie en général est, à la différence des autres marchandises, la marchandise absolue, la monnaie réapparaît tout à coup, non en qualité de médiateur de la circulation, mais comme la seule forme adéquate de la valeur d’échange, comme la richesse unique, exactement tel que le conçoit le thésauriseur. Sous cet aspect d’incarnation exclusive de la richesse, il ne se révèle pas, comme dans le système monétaire, dans la dépréciation purement imaginaire, mais dans la dépréciation et la non-valeur réelles de toute richesse matérielle. C’est là le moment particulier des crises du marché mondial qui s’appelle crise monétaire. Le summum bonum qu’en de pareils moments on appelle à grands cris, comme la richesse unique, c’est l’argent, l’argent comptant, et toutes les marchandises, précisément parce que ce sont des valeurs d’usage, paraissent, auprès de lui, des choses inutiles, des futilités, des jouets, ou, comme le dit notre Docteur Martin Luther, pure parure et goinfrerie. Cette subite conversion du système du crédit en système monétaire ajoute l’épouvante théorique à la panique pratique et les agents de la circulation demeurent consternés devant l’impénétrable mystère de leurs propres rapports économiques[70].

Les paiements de leur côté rendent nécessaire un fonds de réserve, une accumulation d’argent à titre de moyen de paiement. La constitution de ce fonds de réserve n’est plus, ainsi que dans la thésaurisation, une activité extérieure à la circulation, ni une simple stagnation technique des espèces comme dans la réserve du numéraire, mais l’argent doit être amassé graduellement, afin qu’on en trouve aux termes de paiements futurs déterminés. Si la thésaurisation dans sa forme abstraite, où elle signifiait enrichissement, diminue avec le développement de la production bourgeoise, la thésaurisation directement exigée par le procès de l’échange augmente, ou plutôt une partie des trésors qui se constituent dans la sphère de la circulation des marchandises est absorbée comme fonds de réserve de moyens de paiement. Plus la production bourgeoise est développée, plus ce fonds de réserve est limité au minimum nécessaire. Locke, dans son écrit sur l’abaissement du taux de l’intérêt[71], donne des éclaircissements intéressants sur la grandeur de ce fonds de réserve ai son époque. Il fait voir quelle partie importante de la totalité de l’argent circulant était absorbée en Angleterre par les réservoirs des moyens de paiement, précisément à l’époque où la Banque commençait à se développer.

La loi sur la quantité de l’argent circulant, telle qu’elle résultait de l’examen de la circulation simple de l’argent, est essentiellement modifiée par la circulation du moyen de paiement. Étant donnée la vitesse du cours de la monnaie, soit comme moyen de circulation, soit comme moyen de paiement, la somme totale de l’argent circulant dans une période de temps donnée, sera déterminée par la somme totale des prix des marchandises à réaliser, plus la somme totale des paiements échus à la même époque, moins les paiements s’annulant réciproquement par compensation. La loi générale, que la masse de la monnaie courante dépend des prix des marchandises, n’est aucunement affectée par là, puisque le montant des paiements est déterminé par les frais fixés par contrat. Ce qui ressort d’une manière frappante, c’est que, alors même que la vitesse du cours et l’économie des paiements sont supposés constantes, la somme des prix d’une masse de marchandises circulantes en une période déterminée, par exemple un jour, et la masse d’argent circulant le même jour, ne coïncident nullement ; car il circule une masse de marchandises dont le prix ne sera réalisé en argent qu’ultérieurement, et il circule une masse d’argent, à laquelle ne correspondent plus des marchandises depuis longtemps sorties de la circulation. Cette dernière masse dépendra de la grandeur de la somme des valeurs des paiements qui échoient le même jour, bien qu’ils aient été contractés à des périodes différentes.

Nous avons vu que le changement dans la valeur de l’or et de l’argent n’affecte pas leur office de mesure des valeurs ou de monnaie de compte. Ce changement toutefois acquiert une importance décisive pour l’or sous forme de trésor, car avec la hausse ou la baisse de la valeur de l’or ou de l’argent, augmente ou diminue la grandeur de valeur du trésor d’or ou d’argent. Et cette importance est plus grande encore pour la monnaie faisant office de moyen de paiement. Le paiement ne s’effectue qu’après la vente de la marchandise ; la monnaie exerce à deux périodes différentes deux fonctions différentes ; d’abord elle sert de mesure des valeurs, ensuite de moyen de paiement qui répond à ce mesurage. Si, dans cet intervalle, il y a variation dans la valeur des métaux précieux, ou dans le temps de travail qu’exige leur production, le même quantum d’or ou d’argent servant de moyen de paiement vaudra plus ou moins qu’a l’époque où il servait de mesure de valeur et où le contrat a été conclu. La fonction d’une marchandise spéciale, telle que l’or ou l’argent, comme monnaie ou valeur d’échange matérialisée, est ici aux prises avec sa nature de marchandise particulière, dont la grandeur de valeur dépend de la variation de ses frais de production. lia grande révolution sociale qui amena la chute de la valeur des métaux précieux en Europe, est un fait aussi connu que la révolution inverse déterminée, dans les premiers temps de la république de l’ancienne Rome, par la hausse de la valeur du cuivre dans lequel étaient contractées les dettes des plébéiens. Sans suivre plus longtemps les oscillations de valeur des métaux précieux dans leur influence sur le système économique bourgeois, on peut constater dès maintenant que la baisse de la valeur des métaux précieux favorise les débiteurs aux dépens des créanciers, et qu’une hausse de leur valeur favorise, au contraire, les créanciers aux dépens des débiteurs.


c. La monnaie universelle.


L’or devient monnaie, distinguée du numéraire, d’abord en se retirant de la circulation sous forme de trésor, puis en y entrant comme non-moyen de circulation, enfin, en franchissant les barrières de la circulation intérieure pour remplir dans le monde des marchandises la fonction d’équivalent général. Il devient ainsi monnaie universelle.

De même que les mesures de poids générales des métaux précieux servaient de mesures de valeur primitives, les noms de compte de la monnaie sont, à l’intérieur du marché universel, retransformés en les noms de poids correspondants. De même que l’amorphe métal brut (aes rade) était la forme primitive du moyen de circulation et que la forme monnayée était elle-même, à l’origine, simple signe officiel du poids contenu dans les pièces de métal, de même le métal précieux, devenu numéraire universel, dépouille figure et empreinte et revêt à nouveau la forme indifférente de lingot ; ou si des espèces nationales, telles que, impériales russes, écus mexicains et sovereigns anglais, circulent à l’étranger, leur titre devient indifférent et leur contenu seul compte. Devenus monnaie internationale, enfin, les métaux précieux accomplissent de nouveau leur fonction primitive de moyens d’échange, laquelle, de même que l’échange des marchandises lui-même, ne prenait pas sa source dans le sein des communautés primitives mais aux points de contact des différentes communautés. Sous la forme de monnaie universelle, l’argent reprend donc sa forme primitive. Lorsqu’il se retire de la circulation intérieure, il dépouille les formes particulières nées du développement du procès de l’échange dans cette sphère particulière, il dépouille les formes locales qu’il avait revêtues quand il était étalon des prix, numéraire, monnaie d’appoint et signe de valeur.

Nous avons vu que dans la circulation intérieure d’un pays une seule marchandise sert de mesure des valeurs. Mais parce que dans un pays c’est l’or, et dans un autre c’est l’argent, qui remplit celle fonction, une double mesure des valeurs est valable sur le marché universel et la monnaie double son existence aussi dans toutes les autres fonctions. La conversion des valeurs des marchandises du prix or en prix argent, et inversement, est déterminée chaque fois par la valeur relative des deux métaux qui varie continuellement et dont la fixation, par conséquent, apparaît comme un procès continuel. Les détenteurs des marchandises de chaque sphère intérieure de circulation sont contraints d’employer alternativement de l’or et de l’argent pour la circulation extérieure et d’échanger ainsi le métal qui sert de monnaie à l’intérieur contre le métal dont ils se trouvent avoir besoin en qualité de monnaie à l’extérieur. Chaque nation emploie donc les deux métaux, l’or et l’argent, en qualité de monnaie universelle.

Dans la circulation internationale des marchandises l’or et l’argent n’apparaissent pas comme moyens de circulation, mais comme moyens d’échange universels. Or, le moyen d’échange universel ne fonctionne que dans les deux formes développées de moyen d’achat et de moyen de paiement dont le rapport subit une inversion cependant sur le marché mondial. Dans la sphère de circulation intérieure la monnaie, en tant qu’elle était numéraire et qu’elle représentait le médiateur de l’unité évoluante M-A-M, ou la forme purement fugitive de la valeur d’échange dans le perpétuel changement de place des marchandises, ne servait exclusivement que de moyen d’achat. C’est l’inverse sur le marché mondial. Ici l’or et l’argent sont des moyens d’achat quand l’échange de la matière n’est qu’unilatérale et que l’achat et la vente se disjoignent. Le commerce limitrophe de Kiachta, par exemple, est pratiquement et contractuellement le troc où l’argent ne sert que de mesure de valeur. La guerre de 1857-58 décidait les Chinois à vendre sans acheter. Alors, soudain, l’argent devint moyen d’achat. En considération des ternies du contrat, les Russes transformèrent les pièces de cinq francs françaises en articles d’argent grossiers qui servirent de moyens d’échange. L’argent sert continuellement de moyen d’achat entre l’Europe et l’Amérique d’une part, et l’Asie d’autre part, où il se dépose comme trésor. De plus, les métaux précieux servent de moyens d’achat internationaux aussitôt que l’équilibre traditionnel de l’échange de la matière, entre deux nations, est subitement rompu ; qu’une mauvaise récolte, par exemple, force l’une d’elle à acheter dans une proportion extraordinaire. Enfin les métaux précieux sont moyen d’achat international dans les pays producteurs d’or et d’argent où ils sont directement produit et marchandise et non la forme métamorphosée de la marchandise. Plus se développe l’échange des marchandises entre les différentes sphères de circulation nationales et plus la monnaie universelle fait office de moyen de paiement pour équilibrer les bilans internationaux.

De même que la circulation intérieure, la circulation internationale exige une quantité toujours changeante d’or et d’argent. Une partie des trésors accumulés sert donc dans chaque nation de fonds de réserve de la monnaie universelle, lequel tantôt s’emplit, tantôt se vide, suivant les oscillations de l’échange des marchandises[72]. Sans parler des mouvements particuliers qu’elle exécute dans son va et vient entre les sphères de circulation nationales, la monnaie universelle possède encore un mouvement général, dont les points de départ se trouvent aux sources de la production d’où des Neuves d’or et d’argent s’épandent dans différentes directions sur le marché du monde. L’or et l’argent entrent dans la circulation universelle sous forme de marchandises et s’échangent, proportionnellement au temps de travail qu’ils contiennent, contre des marchandises équivalentes avant de tomber dans les sphères de circulation intérieures. Dans celles-ci ils apparaissent donc avec une grandeur de valeur donnée. Toute baisse ou hausse dans leurs frais de production affecte donc uniformément sur le marché mondial leur valeur relative, laquelle est entièrement indépendante de la quantité d’or et d’argent qu’engloutissent les différentes sphères de la circulation. Le fleuve métallique qui est intercepté par chaque sphère particulière entre, en partie, directement dans la circulation intérieure pour remplacer les espèces métalliques usées, en partie, il est endigué dans les différents réservoirs du numéraire, de moyens de paiement et de monnaie universelle, en partie il est transformé en articles de luxe. Le reste enfin devient trésor tout court. Lorsque la production bourgeoise est développée, la constitution des trésors est limitée au minimum qu’exigent les divers procès de la circulation pour le libre jeu de leur mécanisme. Seule la richesse laissée en friche devient ici trésor comme tel, à moins qu’il ne soit la forme momentanée d’un excédent dans le bilan des paiements, le résultat d’un arrêt de la matière et partant le figement de la marchandise dans sa première métamorphose.

Si l’or et l’argent, en tant que monnaie, sont conçus comme la marchandise générale, ils acquièrent dans la monnaie universelle la forme d’existence adéquate de la marchandise universelle. À proportion que tous les produits s’aliènent contre l’or et l’argent ils deviennent la figure métamorphosée de toutes les marchandises et partant la marchandise universellement aliénable, lisse réalisent comme la matière du temps de travail général dans la mesure où la circulation de la matière des travaux concrets s’étend sur toute la surface de la terre. Ils deviennent l’équivalent général dans la mesure où se développe la série des équivalents particuliers qui constituent leur sphère d’échange. Parce que dans la circulation mondiale les marchandises déploient universellement leur propre valeur d’échange, la forme de celle-ci, métamorphosée en or et en argent, apparaît comme la monnaie universelle. Tandis que par leur industrie généralisée et leur commerce universel les nations d’échangistes convertissent l’or en monnaie adéquate, l’industrie et le commerce ne leur apparaissent que comme un moyen pour soustraire au marché mondial la monnaie sous forme d’or et d’argent. En tant que monnaie universelle, l’or et l’argent sont donc tout ensemble le produit de la circulation générale des marchandises et le moyen d’en étendre toujours la sphère. De même qu’à l’insu des alchimistes cherchant à faire de l’or, naquit la chimie, de même à l’insu des possesseurs de marchandises, courant après la marchandise sous sa forme enchantée, jaillissent les sources de l’industrie mondiale, du commerce mondial. L’or et l’argent aident à créer le marché du monde en ce que, conçus comme monnaie, ils anticipent son existence. Et ce qui démontre bien que leur effet magique ne se home pas à, l’enfance de la société bourgeoise, mais découle nécessairement du fait qu’aux agents du monde marchand leur propre travail social apparaît à l’envers, c’est l’influence extraordinaire qu’exerce la découverte de nouveaux pays aurifères sur le commerce mondial au milieu du xixe siècle.

La monnaie en évoluant devient monnaie universelle et le possesseur de marchandises devient cosmopolite. Les relations cosmopolites ne sont à l’origine que les relations entre possesseurs de marchandises. La marchandise en soi et pour soi est supérieure. En toute barrière religieuse, politique et linguistique. Sa langue universelle est le prix et sa communauté est l’argent. Mais en même temps que se développe la monnaie universelle, opposée au numéraire national, se développe le cosmopolitisme des échangistes comme un dogme de la raison pratique, en opposition aux préjugés héréditaires, religieux, nationaux et autres qui mettent obstacle à la circulation de la matière de l’humanité. Comme le même or qui arrive en Angleterre sous forme d’eagles américains, devient des sovereigns, puis, trois jours après, circule à Paris sous forme de louis, et au bout de quelques semaines se retrouve, transformé en ducats, à Venise, mais conserve toujours la même valeur, les possesseurs de marchandises finissent par comprendre que la nationalité « is but the guinea’s stamp ». L’idée sublime dans laquelle se résout pour lui le monde entier est celle d’un marché, d’un marché mondial[73].

4. Les métaux précieux.


Le procès de production bourgeois s’empare d’abord de la circulation métallique comme d’un organe transmis tout achevé lequel, bien que se transformant peu à peu, conserve toujours cependant sa construction fondamentale. La question de savoir pourquoi l’or et l’argent servent de matière de la monnaie au lieu et place d’autres marchandises ne se pose point dans les limites du système bourgeois. Nous ne ferons donc qu’un résumé sommaire des points les plus essentiels.

Puisque le temps de travail général lui-même n’admet que des différences purement quantitatives, il faut que l’objet qui devra être son incarnation spécifique soit capable de représenter des différences purement quantitatives, l’identité, l’homogénéité de la qualité étant supposée. C’est la première condition pour qu’une marchandise fasse office de mesure de valeur. Si, par exemple, j’évalue toutes les marchandises en bœufs, peaux, céréales, etc., il me faut, par le fait, les mesurer dans le bœuf moyen idéal, la peau moyenne idéale, puisque entre bœuf et bœuf, grain et grain, peau et peau il y a différence qualitative. L’or et l’argent, au contraire, étant des corps simples, sont toujours identiques à eux-mêmes et des quanta égaux de ces métaux représentent des valeurs de grandeur égale[74]. L’autre condition que doit remplir la marchandise servant d’équivalent général, et qui découle directement de la fonction de représenter des différences purement quantitatives, est qu’on puisse la diviser en parties quelconques et réassembler ces parties de manière que la monnaie de compte puisse être représentée aussi d’une façon sensible. L’or et l’argent possèdent ces qualités à un degré supérieur.

En qualité de moyen de circulation l’or et l’argent offrent cet avantage sur les autres marchandises qu’a leur poids spécifique élevé qui représente une pesanteur relativement grande en un petit espace, correspond leur poids spécifique économique qui leur permet de renfermer beaucoup de temps de travail, c’est-à-dire une grande valeur d’échange sous un petit volume. Cela assure la facilité du transport, du passage d’une main dans une autre et d’un pays dans un autre, la faculté d’apparaître et de disparaître avec une égale rapidité — bref, la mobilité matérielle, le sine qua non de la marchandise qui doit servir de perpetuum mobile dans le procès de circulation.

La haute valeur spécifique des métaux précieux, leur durabilité, leur indestructibilité relative, leur inaltérabilité a l’air, et, spécialement pour l’or, son indissolubilité dans les acides, excepté dans l’eau régale — toutes ces propriétés naturelles font des métaux précieux la matière naturelle de la thésaurisation. C’est pourquoi Peter Martyr, qui paraît avoir été grand amateur du chocolat, remarque en parlant des sacs de cacao qui constituaient une des monnaies mexicaines : O felicem monetam, quæ suavem utilemque præbet humano generi potum, et a tartarea peste avaritiæ suos immunes servat possessores, quod suffodi aut diu servari nequeat (De orbe novo).[75]

La grande importance des métaux en général, à l’intérieur du procès de production immédiat, est liée à leur fonction d’instrument de production. Indépendamment de leur rareté, la grande mollesse de l’or et de l’argent comparés avec le fer et même avec le cuivre (à l’état durci où l’employaient les anciens) empêche qu’on les utilise pour outils, et leur ôte en une grande mesure la qualité sur laquelle repose la valeur d’échange des métaux en général. Inutiles dans le procès de production immédiat, ils ne sont pas indispensables comme moyens d’existence, comme objets de consommation. Ils peuvent entrer dans le procès de circulation social en n’importe quelle quantité, sans porter préjudice aux procès de la production et de la consommation immédiats. Leur valeur d’usage individuelle n’entre pas en conflit avec leur fonction économique. D’autre part, l’or et l’argent ne sont pas seulement des objets négativement superflus, c’est-à-dire non indispensables, mais leurs qualités esthétiques font d’eux la matière naturelle du luxe, de la parure, de la somptuosité, des besoins des jours de gala, bref, la forme positive de la superfluité et de la richesse. Ils apparaissent en quelque sorte comme de la lumière solidifiée, tirée du monde souterrain ; l’argent réfléchissant tous les rayons lumineux dans leur mélange primitif, l’or réfléchissant seulement la plus haute puissance de la couleur, le rouge. Or, le sens de la couleur est la forme la plus populaire du sens esthétique en général. La connexion étymologique, dans les différentes langues indo-germaniques, des noms des métaux précieux avec les rapports des couleurs, a été démontrée par Jacob Grimm (Voir sa Gesichte der deutschen Sprache).

Enfin, la faculté que possèdent l’or·et l’argent de passer de la forme de numéraire à celle de lingot, de la tortue de lingot à celle d`articles de luxe et inversement ; l’avantage qu’ils ont sur d’autres marchandises de n’être pas fixés en des valeurs d’usage une fois données, déterminées, font de ces métaux la matière naturelle de la monnaie qui doit perpétuellement virevolter d’une forme déterminée à une autre.

La nature ne produit point de monnaie non plus que des banquiers ni qu’un cours du change. Mais puisque la production bourgeoise doit cristalliser la richesse comme fétiche sous la forme d`un objet isolé, l’or et l’argent en sont l’incarnation adéquate. L’or et l’argent ne sont pas naturellement monnaie, mais la monnaie est naturellement or et argent. D’une part, le cristal de monnaie d’argent et d’or n’est plus seulement le produit du procès de la circulation ; il est en fait son unique produit stable. D’autre part, l’or et l’argent sont des produits naturels achevés ; produits de la circulation et produits naturels, ils le sont immédiatement et séparés par aucune différence formelle. Le produit général du procès social ou le procès social lui-même considéré comme un produit est un produit naturel spécial, un métal enfoui dans les entrailles de la terre et qu’on peut en extraire[76].

Nous avons vu que l’or et l’argent ne peuvent pas satisfaire à la condition requise d’eux en leur qualité de monnaie, d’être une grandeur de valeur permanente. Ils possèdent toutefois, comme l’a déjà remarqué Aristote, une grandeur de valeur plus permanente que la moyenne des autres marchandises. Indépendamment de l’effet général d’une hausse ou d’une baisse des métaux précieux, les fluctuations du rapport de valeur de l’or et de l’argent sont d’une importance particulière, puisque tous deux servent cote à côte, sur le marché universel, de matière de la monnaie. Les causes purement économiques de ces fluctuations — les conquêtes et autres bouleversements politiques qui exerçaient une grande influence sur la valeur des métaux dans l’ancien monde n’agissent aujourd’hui que d’une manière locale et passagère — doivent être ramenées à la variation du temps de travail qu’exige la production de ces métaux. Ce temps de travail lui-même dépendra de leur rareté naturelle relative ainsi que de la difficulté plus ou moins grande de les obtenir à l’état de métal pur. L’or est, en effet, le premier métal que l’homme découvre. La nature elle-même le crée sous forme cristalline pure, sans combinaison chimique avec d’autres corps, ou, comme disaient les alchimistes, à l’état vierge, et la nature elle-même, dans les grands lavages d’or des rivières, se charge du travail technique. Le travail demande à l’homme, soit pour tirer l’or des rivières, soit pour extraire l’or des terrains d’alluvion, est des plus grossiers, tandis que la production de l’argent suppose le travail des mines et généralement un développement relativement grand de la technique. Malgré sa rareté absolue moindre, la valeur originale de l’argent est donc relativement plus grande que celle de l’or. Aussi l’assertion de Strabon que dans une tribu arabe on donnait 10 livres d’or pour une livre de fer et 2 livres d’or pour une livre d’argent ne paraît point du tout incroyable. Mais dans la proportion où les forces productives du travail social se développent et où, par conséquent, le produit du travail simple enchérit par rapport à celui du travail compliqué, où l’on défonce sur une plus grande étendue la croûte terrestre et où les premières sources alimentaires de l’or se tarissent à la surface, la valeur de l’argent tombe par rapport à celle de l’or. À un degré donné du développement de la technologie et des moyens de communication, la découverte de nouveaux pays aurifères et argentifères pèsera en dernier ressort dans la balance. Dans l’ancienne Asie le rapport de l’or à l’argent était 6 à 1 ou 8 à 1 ; ce dernier rapport était encore celui en Chine et au Japon au commencement du xixe siècle ; 10 à 1, le rapport du temps de Xénophon peut être considéré comme le rapport moyen de la période moyenne de l’antiquité. L’exploitation des mines d’argent espagnoles par Cartilage, et plus tard par Rome, exerça dans l’antiquité une action analogue à celle de la découverte des mines américaines dans l’Europe moderne. Pour l’époque de l’empire romain 15 à 16 à 1 peut être considéré comme le rapport moyen, bien qu’on rencontre fréquemment, à Rome, une plus grande dépréciation de l’argent. Le même mouvement, commençant par la dépréciation relative de l’or et finissant par l’abaissement de la valeur de l’argent, se répète à l’époque suivante qui s’étend du Moyen Age jusqu’aux temps les plus récents. Ainsi qu’au temps de Xénophon, le rapport moyen au Moyen Age est de 10 à 1 et revient à 10 ou 15 à 1 à la suite de la découverte des mines américaines. La découverte des mines d’or australiennes, californiennes et colombiennes rend vraisemblable une nouvelle baisse dans la valeur de l’or[77].

c. Théorie sur les moyens de circulation et sur la monnaie.


Tandis qu’au xvie et au xviiie siècle, dans l’enfance de la société bourgeoise moderne, la passion universelle de l’or lançait les peuples et les princes dans des croisades au delà des mers à la recherche du Graal d’or[78], les premiers truchemans du monde moderne, les pères du système monétaire, duquel le système mercantile n’est qu’une variante, proclamèrent l’or et l’argent, c’est-à-dire la monnaie, la richesse unique. Avec raison ils déclaraient que la vocation de la société bourgeoise est de faire de l’argent, donc, au point de vue de la circulation simple de la marchandise, de former le trésor éternel. que ne rongent ni les mites ni la rouille. Dire qu’une tonne de fer du prix de 3 £ a la même grandeur de valeur que 3 £ d’or, ce n’est pas répondre au système monétaire. Il ne s’agit pas ici de la grandeur de la valeur d’échange, mais de sa forme adéquate. Si le système monétaire et mercantile déclare que le commerce mondial et les branches spéciales du travail national qui s’embouchent directement dans le commerce mondial sont les seules sources véritables de la richesse et de l’argent, il importe de noter qu’a cette époque la plus grande partie de la production nationale affectait encore des formes féodales, et servait de source de subsistance immédiate aux producteurs eux-mêmes. Les produits, en grande partie, ne se transformaient pas en marchandises ni, par conséquent, en monnaie ; ils n’entraient pas dans l’échange social général de la matière, ils n’apparaissaient pas comme la matérialisation du travail général-abstrait, et, de fait, ils ne créaient point de richesse bourgeoise. L’argent, en tant que but de la circulation, est la valeur d’échange ou la richesse abstraite, et non un élément matériel quelconque de la richesse constituant le but déterminant et le mobile actif de la production. Ainsi qu’il convenait à ce stade primitif de la production bourgeoise, ces prophètes méconnus s’en tinrent à la forme solide, palpable et éclatante de la valeur d’échange, à sa qualité de marchandise générale opposée à toutes les marchandises particulières. La sphère économique bourgeoise proprement dite de cette époque était la sphère de la circulation des marchandises. Et c’est au point de vue de cette sphère élémentaire qu’ils jugeaient tout le procès compliqué de la production bourgeoise, et confondaient l’argent avec le capital. L’inextinguible lutte que mènent les économistes modernes contre le système monétaire et mercantile vient ide ce que ce système ébruite d’une façon naïvement brutale le secret de la production bourgeoise, à savoir qu’elle est sous la domination de la valeur d’échange. Ricardo remarque quelque part, pour en faire, il est vrai, une fausse application, que même aux époques de famine on importe des céréales, non parce que la nation a faim, mais parce que le marchand de blé fait de l’argent. Dans sa critique du système monétaire et mercantile l’économie politique pèche donc en ce qu’elle combat ce système comme une illusion, une théorie fausse et en ce qu’elle ne le reconnaît pas comme une forme barbare de son propre principe fondamental. De plus, ce système ne garde pas seulement un droit historique mais, dans des sphères déterminées de l’économie moderne,son plein droit de cité. À tous les degrés du procès de production bourgeois ou la richesse revêt la forme élémentaire de la marchandise, la valeur d’échange revêt la forme élémentaire de la monnaie, et dans toutes les phases du procès de production la richesse reprend toujours momentanément la forme élémentaire générale de la marchandise. Même dans l’économie bourgeoise la plus développée, les fonctions spécifiques de l’or et de l’argent comme monnaie, à la différence de leur fonction comme moyen de circulation, et à l’opposé des autres marchandises, ne sont pas annulées mais seulement restreintes ; le système monétaire et mercantile conserve donc son droit. Le fait catholique que l’or et l’argent, en tant qu’incarnation immédiate du travail social et partant forme d’apparition de la richesse abstraite, confrontent les autres marchandises profanes, blesse naturellement le point d’honneur protestant de l’économie bourgeoise et la crainte des préjugés du système monétaire l’empêcha, pendant un temps très long, de juger les phénomènes de la circulation de la monnaie, ainsi que le montrera l’exposé qui suit.

Contrairement au système monétaire et mercantile qui ne connaît l’argent que sous sa forme fixe de produit cristallin de la circulation, il était dans l’ordre que l’économie classique le conçut d’abord sous la forme fluide de la valeur d’échange créée dans le procès même de la métamorphose des marchandises et disparaissent ensuite. La circulation des marchandises était donc conçue exclusivement sous la forme M-A-M et celle-ci, à son tour, étant conçue exclusivement comme l’unité évolutive de vente et d’achat, on oppose la monnaie sous sa forme déterminée de moyen de circulation à sa forme déterminée de monnaie en général. Si l’on isole le moyen de circulation lui-même dans sa fonction de numéraire, il se transforme, nous l’avons vu, en signe de valeur. Mais la circulation metallique étant la forme dominante de la circulation que l’économie classique trouve tout d’abord en face d’elle, elle prend la monnaie metallique pour du numéraire et le numéraire metallique pour le simple signe de valeur. Conformément à la loi de la circulation des signes de valeur, on pose la proposition, que les prix des marchandises dépendent de la masse de la monnaie circulante, mais que la masse de la monnaie circulante ne dépend pas des prix des marchandises. Chez les économistes italiens du xviie siècle, cette opinion est énoncée plus ou moins clairement ; elle est tantôt affirmée, tantôt niée par Locke et développée avec précision dans le Spectator (no du 19 octobre 1711) par Montesquieu et par Hume. Hume étant le représentant de beaucoup le plus important de cette théorie au xviiie siècle, c’est par lui que nous commencerons notre revue.

Certaines conditions étant données, une augmentation ou une diminution dans la quantité, soit de la monnaie métallique circulante, soit des signes de valeur circulante, parait agir uniformément sur les prix des marchandises. Qu’il y ait hausse ou baisse de la valeur de l’or et de l’argent dans lesquels sont évaluées les valeurs d’échange des marchandises comme prix, les prix haussent 0ou baissent parce que leur mesure de valeur a varié et il circule plus ou moins d’or et d’argent parce qu’il y a eu hausse ou baisse des prix. Le phénomène visible est la variation des prix, — la valeur d’échange des marchandises restant la même — avec augmentation ou diminution de la quantité des moyens de circulation. Que si, d’autre part, la quantité des signes de valeur circulants monte au-dessus ou tombe au-dessous de leur niveau nécessaire, ils y sont ramenés violemment par la baisse ou la hausse des prix des marchandises. Dans les deux cas, il semble que la même cause ait produit le même effet, et Hume se tint à cette apparence.

Tout examen scientifique du rapport du nombre des moyens de circulation au mouvement des prix des marchandises doit supposer que la valeur de la matière monétaire est donnée. Hume, au contraire, étudie exclusivement des époques où il y a révolution dans la mesure des métaux précieux eux-mêmes, donc des révolutions dans la mesure des valeurs. La hausse des prix des marchandises, simultanément avec l’accroissement de la monnaie métallique depuis la découverte des mines américaines, constitue le fond historique de sa théorie, de même que la polémique contre le système monétaire et mercantile en fournit le motif pratique. L’apport des métaux précieux peut naturellement être augmenté sans que varient leurs frais de production. D’autre part, la diminution de leur valeur, c’est·à-dire du temps de travail exigé pour leur production, ne se montrera en premier lieu que par l’augmentation de leur apport. Ainsi donc, disaient les disciples de Hume, la valeur diminuée des métaux précieux se manifeste dans la masse croissante des moyens de circulation et la masse croissante des moyens de circulation se constate dans la hausse des prix des marchandises. Mais ce qui augmente, en fait, ce sont les prix des marchandises exportées lesquelles s’échangent contre l’or et l’argent en tant que marchandises et non en tant que moyens de circulation. Aussi le prix des marchandises qui sont évaluées en or et en argent de valeur diminuée, s’élève-t-il par rapport à toutes les autres marchandises dont la valeur d’échange continue à être évaluée en or et en argent selon l’étalon de leurs anciens frais de production. Cette double évaluation des valeurs d’échange des marchandises dans le même pays ne peut naturellement être que temporaire, et les prix or ou argent doivent se compenser dans des proportions déterminées par les valeurs d’échange elles-mêmes, de manière qu’en fin de compte les valeurs d’échange de toutes les marchandises sont estimées conformément à la nouvelle valeur de la matière de la monnaie. Ce n’est pas ici le lieu de développer ce procès ni d’examiner comment la valeur d’échange des marchandises s’établit au sein des fluctuations des prix du marché. De nouvelles recherches critiques sur le mouvement des prix des marchandises au xvie siècle ont démontré d’une manière frappante que cette compensation est très graduelle[79] aux époques ou la production bourgeoise est peu développée, et s’étend sur de longues périodes, mais qu’en tout cas, elle ne marche pas du même pas que l’augmentation de la monnaie courante. Sans pertinence aucune sont les références, chères aux disciples de Hume, à la hausse des prix dans l’antique Rome par suite de la conquête de la Macédoine, de l’Égypte et de l’Asie Mineure. Le brusque et violent transport d’un pays dans un autre des trésors d’argent emmagasinés qui était propre au monde antique, la réduction temporaire, dans un pays donné, des frais de production des métaux précieux parle simple procédé du pillage, n’affectent pas pus les lois immanentes de la circulation de l’argent que la distribution gratuite à Rome du blé égyptien ou sicilien n’affecte la loi générale qui règle le prix du blé. Les matériaux qu’exige une observation détaillée du cours de la monnaie ; une histoire exacte des prix des marchandises d’une part, et, d’autre part, des statistiques officielles suivies sur l’expansion et la contraction du moyen circulant, l’afflux et l’écoulement des métaux précieux, etc. ; ces matériaux, qui ne s’accumulent que lorsque la banque est pleinement développée, ont manqué à Hume ainsi qu’à tous les autres écrivains du xviiie siècle, La théorie de la circulation de Hume peut se résumer dans les propositions suivantes : l° Les prix des marchandises dans un pays sont déterminés par la masse d’argent qui s’y trouve (argent réel ou symbolique) ; 2° l’argent circulant dans un pays représente toutes les marchandises qui s’y trouvent. Dans la proportion dans laquelle croît le nombre des représentants, c’est-à-dire de l’argent, il revient plus ou moins de la chose représentée à chaque représentant particulier ; 3° si les marchandises augmentent, leurs prix diminuent ou la valeur de l’argent monte. Si l’argent augmente, c’est inversement le prix des marchandises qui monte et la valeur de l’argent qui tombe[80].

« La cherté de tout, dit Hume, en conséquence d’une surabondance d’argent est un désavantage pour tout commerce établi, en ce qu’elle permet aux pays plus pauvres de supplanter les plus riches sur tous les marchés étrangers[81], par la vente au rabais des marchandises. À considérer une nation en elle-même, la rareté ou l’abondance du numéraire pour compter ou pour représenter les marchandises ne peut exercer aucune influence, bonne ou mauvaise, pas plus que le bilan d’un commerçant ne serait altéré si, dans la comptabilité, il employait le système de compter arabe qui demande peu de chiffres, au lieu du système romain qui en exige un nombre plus considérable. Une quantité d’argent plus grande pareille aux chiffres romains est plutôt un embarras et donne plus de peine tant pour la conservation que pour le transport[82]. » Pour prouver quoi que ce soit, Hume aurait dû montrer que dans un système donné de numération la masse des chiffres employés ne dépend pas de la grandeur de la valeur des chiffres, mais qu’au contraire la grandeur de leur valeur dépend de la masse des caractères employés. Il est très vrai que ce n’est pas un avantage d’estimer ou de « compter » les valeurs des marchandises en or ou en argent déprécié, et c’est pour cela que les peuples ont toujours trouvé plus commode de compter en argent qu’en cuivre et en or qu’en argent, lorsque s’accroissait la somme des valeurs des marchandises circulantes. À mesure qu’ils devenaient plus riches, ils convertissaient les métaux moins précieux en numéraire subsidiaire et les plus précieux en monnaie. D’autre part, Hume oublie que pour compter les valeurs en or et en argent, il n’est pas nécessaire que l’or et l’argent soient présents. Pour lui, la monnaie de compte et le moyen de circulation se confondent, et tous deux sont du numéraire (coin). Parce qu’une variation de valeur dans la mesure des valeurs ou des métaux précieux qui servent de monnaie de compte fait hausser ou baisser les prix des marchandises et, par suite, la masse de la monnaie circulante, la vitesse du cours étant constante, Hume conclut que la hausse ou la baisse des prix des marchandises dépend de la quantité de la monnaie qui circule. Le fait qu’au xvie et au xviie siècle siècle la quantité d’or et d’argent non seulement augmentait, mais que simultanément leurs frais de production diminuaient, Hume aurait pu le constater par la fermeture des mines européennes. Au xvie et au xviie siècle siècle les prix des marchandises en Europe montèrent ai mesure qu’augmentait la masse d’or et d’argent importée d’Amérique ; donc, les prix des marchandises de chaque pays sont déterminés par la masse d’or et d’argent qui s’y trouve. C’était là la première « conséquence nécessaire » de Hume[83] Au xvie et au xviie siècle, les prix ne montèrent pas dans la même proportion qu’augmentaient les métaux précieux ; plus d’un demi-siècle s’écoula avant qu’il se produisit une variation quelconque et même alors il se passa bien du temps encore avant que les valeurs d`échange des marchandises fussent généralement estimées en conformité avec la valeur diminuée de l’or et de l’argent, donc avant que la révolution atteignit les prix généraux des marchandises. Ainsi donc, conclut Hume — qui, en parfaite contradiction avec les principes de sa philosophie, transforme, sans critique, des faits observés incomplètement en propositions générales, — ainsi donc, le prix des marchandises ou la valeur de la monnaie est déterminée non par la masse absolue de la monnaie existant dans un pays, mais plutôt par la quantité d’or et d’argent qui entre réellement dans la circulation ; finalement, tout l’or et l’argent qui se trouvent dans un pays doivent être absorbés par la circulation à titre de numéraire[84]. Il est évident que si l’or et l’argent possèdent une valeur propre, abstraction faite de toutes les autres lois de la circulation, il ne peut circuler qu’une quantité déterminée d’or et d’argent comme équivalent d’une somme de valeurs donnée de marchandises. Si toute quantité d’or et d’argent qui peut se, trouver dans un pays, doit servir de moyen de circulation dans l’échange des marchandises, sans égard à la somme des valeurs des marchandises, l’or et l’argent ne possèdent point de valeur immanente et alors, en fait,ils ne sont point de véritables marchandises. C’est la troisième « conséquence nécessaire » de Hume. Dans le procès de circulation, il fait entrer des marchandises sans prix, et de l’or et de l’argent sans valeur. Aussi ne parle-t-il jamais de la valeur des marchandises, de la valeur de l’or, mais seulement de leur quantité relative. Locke déjà avait dit que l’or et l’argent n’ont qu’une valeur purement imaginaire ou conventionnelle : la première forme brutale de la contradiction à l’assertion du système monétaire que l’or et l’argent seuls ont une valeur véritable. Le fait que la forme monnaie de l’or et de l’argent dérive seulement de leur fonction dans le procès d’échange social[85] il l’interprète ainsi : qu’ils doivent leur propre valeur, et partant leur grandeur de valeur, à une fonction sociale. L’or et l’argent sont donc des choses sans valeur, toutefois ils acquièrent à l’intérieur du procès de circulation une grandeur de valeur fictive, à titre de représentants des marchandises. Le procès les transforme, non en monnaie, mais en valeur. Et leur valeur est déterminée par la proportion entre leur propre masse et la masse des marchandises, les deux masses devant se superposer. Alors donc que Hume fait entrer dans le monde des marchandises l’or et l’argent comme non-marchandises, il les transforme, au contraire, des qu’ils apparaissent sous la forme déterminée de numéraire, en simples marchandises qui s’échangent contre d’autres marchandises au moyen du troc simple. Si le monde des marchandises consistait en une marchandise unique, par exemple un million de quarters de blé, on comprendrait aisément qu’un quarter s’échange contre deux onces d’or s’il existe 20 millions onces d’or, que, par conséquent, le prix des marchandises et la valeur de l’argent monte ou tombe en rapport inverse à la quantité d’argent existant[86]. Mais le monde des marchandises se compose d’une infinie variété de valeurs d’usage, dont la valeur relative est nullement déterminée par leur quantité relative. Comment alors Hume se représente-t-il cet échange entre la masse des marchandises et la masse de l’or ? Il se contente de cette représentation vague et vide d’idées, que cl1aque marchandise, partie aliquote de la masse totale des marchandises, s’échange contre une partie aliquote correspondante de la masse d’or. Le mouvement évolutif des marchandises qui a sa source dans l’antinomie contenue en elles de valeur d’échange et de valeur d’usage, qui apparait dans le cours de la monnaie et se cristallise dans les différentes formes déterminées de celle-ci, est donc éteint et à sa place apparaît l’égalisation mécanique imaginaire entre la masse de poids des métaux précieux existant dans un pays et la masse des marchandises qui s’y trouve en même temps.

Sir James Steuart commence son examen du numéraire et de l’argent par une critique circonstanciée de Hume et de Montesquieu[87]. C’est lui, en effet, le premier, qui pose la question : la quantité de l’argent circulant est-elle déterminée par les prix des marchandises ou bien les prix des marchandises sont-ils déterminés par la quantité de l’argent circulant ? Quoique son exposé soit obscurci par une conception fantastique de la mesure des valeurs, par une représentation flottante de la valeur d’échange en général et par des ressouvenirs du système mercantile, il découvre les formes déterminées essentielles de l’argent ainsi que les lois générales de sa circulation, parce qu’il ne place pas mécaniquement les marchandises d’un coté et l’argent de l’autre, mais déduit effectivement les différentes fonctions des différents moments de l’échange des marchandises. « L’usage de la monnaie dans la circulation intérieure a deux fins principales : paiement de ce qu’on doit, achat de ce dont on a besoin ; tous deux réunis constituent la demande pour le paiement en espèce (ready money demands). L’état du commerce et des manufactures, le mode d’existence et les dépenses coutumières des habitants, pris dans leur ensemble, règlent et déterminent la masse de la demande pour le paiement en espèce, c’est-à-dire la masse des aliénations. Pour effectuer ces paiements multiples, il est besoin d’une certaine proportion de monnaie. Cette proportion peut augmenter ou diminuer selon les circonstances, quoique la quantité des aliénations reste la même. En tout cas la circulation d’un pays ne peut absorber qu’une quantité déterminée de monnaie[88] Le prix de marché de la marchandise est déterminé par l’opération compliquée de la demande et de la concurrence (demand and competition) qui sont entièrement indépendantes de la masse d’or et d’argent qui se trouvent dans un pays. Et que deviennent l’or et l’argent qui ne servent pas de numéraire ? Ils sont amassés sous forme de trésor ou employés dans la production d’articles de luxe. Si la masse d’or et d’argent tombe au-dessous du niveau nécessaire pour la circulation, on la remplace par de la monnaie symbolique ou l’on recourt à d’autres expédients. Si un cours du change favorable apporte une surabondance de monnaie dans le pays et arrête la demande pour son exportation à l’étranger, il s’accumulera dans les coffre-forts où il est aussi inutile que s’il était resté dans les mines »[89]. La deuxième loi découverte par Steuart est le reflux à son point de départ de la circulation fondée sur le crédit. Enfin il développe les effets que produit dans les différents pays la différence du taux de l’intérêt sur l’exportation et sur l’importation internationales des métaux précieux. Étant étrangers à notre thème, la circulation simple, nous n’indiquons ces deux derniers points que pour compléter notre résumé[90]. La monnaie symbolique et la monnaie de crédit — Steuart ne distingue pas encore entre ces deux formes de la monnaie — peuvent suppléer, en qualité de moyen d’achat ou moyen de paiement, les métaux précieux sur le marché du monde. Les billets de papier sont, par conséquent, la monnaie de la societé tandis que l’or et l’argent sont la monnaie du monde (money of the world)[91].

C’est une particularité des nations ayant un développement « historique », au sens de l’école de droit historique, d’oublier constamment leur propre histoire. Ainsi la polémique sur le rapport des prix des marchandises à la quantité des moyens de circulation a agité continuellement le parlement pendant ce demi-siècle et a fait surgir des milliers de pamphlets grands et petits, et néanmoins Steuart est demeuré plus encore un « chien mort » que Spinoza l’avait paru à Moses Mendelson au temps de Lessing. Même le plus récent historien de la « Currency », Maclaren, transforme Adam Smith en l’inventeur de la théorie de Steuart et Ricardo en celui de la théorie de Hume[92]. Tandis que Ricardo affinait la théorie de Hume, Adam Smith enregistrait les résultats des recherches de Steuart comme des faits morts. Adam Smith a appliqué sa sentence écossaise : « Mony mickles mak a muckle » (les petits ruisseaux font les grandes rivières) à la richesse spirituelle aussi, et il prend une peine mesquine pour cacher les sources auxquelles il doit le peu dont, à la vérité, il sait tirer beaucoup. Plus d’une fois il émousse la pointe d’une question parce qu’une formule aiguë le forcerait a compter avec ses devanciers. Il en est ainsi de la théorie de la monnaie. Il adopte tacitement la théorie de Steuart lorsqu’il dit : l’or et l’argent qui se trouvent dans un pays servent en partie de numéraire, on partie ils sont accumulés comme fonds de réserve dans les pays privés de banques et comme réserves de banque dans les pays possédant une circulation de crédit, en partie ils servent de trésor pour balancer les paiements internationaux, en partie ils sont convertis en articles de luxe. Il passe sous silence la question de la quantité du numéraire circulant en considérant faussement la monnaie comme une simple marchandise[93].

Son vulgarisateur, l’insipide J.-B. Say, que les Français ont érigé en prince de la science — Johann Christoph Gottsched a bien érigé son Schönaich en Homère et Pietro Aretino s’est bien proclamé lui-même terror principum et lux mundi. — Say, avec beaucoup d’importance, a poussé jusqu’au dogme cette méprise, qui n’est pas tout à fait naïve, d’Adam Smith[94]. Au reste, son attitude de polémiste à l’égard des illusions du système mercantile a empêché Adam Smith de concevoir objectivement les phénomènes de la circulation métallique, alors que ses considérations sur la monnaie de crédit sont originales et profondes. De même que dans les théories géologiques du xviiie siècle il y a toujours un courant inférieur qui prend sa source dans la critique ou l’apologétique de la tradition biblique du déluge, derrière toutes les théories de la monnaie du xviiie siècle il se cache une lutte sourde contre le système monétaire, le spectre qui avait veillé sur le berceau de l’économie bourgeoise et qui continuait à projeter son ombre sur la législation.

Ce n’étaient pas les phénomènes de la circulation métallique, mais plutôt ceux de la circulation des billets de banque qui, au xixe siècle, donnèrent l’impulsion aux recherches sur la nature de la monnaie. On ne remonta jusqu’aux premiers que pour découvrir les lois des derniers. La suspension des paiements en espèces de la banque d’Angleterre à partir de 1797, la hausse ultérieure des prix de beaucoup de marchandises, la baisse du prix monétaire de l’or au-dessous de son prix de marché, la dépréciation des billets de banque, notamment depuis 1809, fournirent les motifs pratiques immédiats d’une lutte au dedans du parlement et d’un tournoi théorique au dehors aussi passionné l’un que l’autre. Ce qui servait de fond historique au débat, c’étaient l’histoire du papier monnaie au xviiie siècle, le fiasco de la Banque de Law, la dépréciation, marchant de front avec la quantité croissante des signes de valeur, des billets de banque provinciaux des colonies anglaises de l’Amérique du Nord, qui se manifestait du commencement jusqu’au milieu du xviiie siècle ; plus tard, le papier-monnaie (continental bills) à cours forcé, émis par le gouvernement central de l’Amérique pendant la guerre de l’indépendance ; enfin, l’expérience faite sur une plus grande échelle encore des assignats français. La plupart des écrivains anglais de cette époque confondent la circulation des billets de banque, qui est régie par de tout autres lois, avec la circulation des signes de valeur ou des papiers d’État à cours forcé, et tandis qu’ils prétendent expliquer les phénomènes de cette circulation forcée par les lois de la circulation métallique, en fait ils déduisent inversement les lois de cette dernière des phénomènes de la première.

Nous laissons de côté les nombreux écrivains de la période de 1800-1809 pour porter de suite notre regard sur Ricardo parce qu’il résume ses prédécesseurs en même temps qu’il formule leurs vues avec plus de précision, et parce que la forme qu’il a donnée à la théorie de la monnaie domine jusqu’à ce jour la législation anglaise des Banques. Ricardo, de même que ses prédécesseurs, confond la circulation des billets de banque ou de la monnaie de crédit et la circulation de simples signes de valeur. Le fait qui le préoccupe c’est la dépréciation du papier-monnaie accompagnée de la hausse simultanée des prix des marchandises. Ce qu’étaient pour Hume les mines américaines, les presses à billets de papier de Threadneedle Street l’étaient pour Ricardo, et lui-même, en un endroit, identifie expressément les deux facteurs. Ses premiers écrits qui ne traitent que de la question de la monnaie paraissent à l’heure où règne la plus violente polémique entre la banque de l’Angleterre, que défendaient les ministres et le parti de la guerre, et leurs adversaires, autour desquels se groupaient l’opposition parlementaire, les whigs et le parti de la paix. Ses écrits paraissent comme les avant-coureurs directs du célèbre rapport du Bullion committee de 1810 où sont adoptées les vues de Ricardo[95]. Ricardo et ses partisans qui déclarent que l’argent n’est qu’un signe de valeur s’appellent « bullionists » (les hommes des lingots d’or) et cette curieuse circonstance est due non seulement au nom de ce comité mais aussi au contenu de sa doctrine même. Dans ses ouvrages sur l’Économie politique, Ricardo a répété et développé les mêmes vues, mais nulle part il n’a étudié la nature de l’argent en soi, comme il l’a fait pour la valeur d’échange, le profit, la rente, etc.

Ricardo détermine d’abord la valeur de l’or et de l’argent, ainsi que celle de toutes les autres marchandises, par le quantum de temps de travail qu’ils concrètent[96]. En eux, en tant que marchandises d’une valeur donnée sont mesurées les valeurs de toutes les autres marchandises[97]. Cette quantité se modifie par l’économie pratiquée dans le mode de paiement[98]. La quantité de monnaie d’une valeur donnée qui peut circuler étant ainsi déterminée, et sa valeur dans la circulation n’apparaissant que dans sa quantité, de simples signes de valeur, s’ils sont émis dans la proportion déterminée par la valeur de la monnaie, peuvent la remplacer dans la circulation et « la monnaie circulante est à l’état le plus parfait lorsqu’elle consiste entièrement en papier-monnaie d’une valeur égale à l’or qu’elle prétend représenter »[99]. Jusqu’ici Ricardo détermine donc, la valeur de la monnaie étant donnée, la quantité des moyens de circulation par les prix des marchandises, et la monnaie, en tant que signe de valeur, est pour lui le signe d’un quantum d’or déterminé et non, comme pour Hume, le représentant sans valeur des marchandises.

Dès que Ricardo dévie de la marche unie de son exposition pour revirer à l’opinion contraire, il se tourne vers la circulation internationale des métaux précieux et embrouille ainsi le problème par l’introduction de considérations étrangères. Pour suivre son propre raisonnement intime, nous écartons tout d’abord les points incidents artificiels et nous situons les mines d’or et d’argent dans l’intérieur des pays ou les métaux précieux circulent à titre de monnaie. L’unique proposition qui découle du développement antérieur de Ricardo est que, la valeur de l’or donnée, la quantité de la monnaie circulante se trouve être déterminée par les prix des marchandises. Ainsi donc, à un moment donné, la masse de l’or circulant dans un pays est simplement déterminée par la valeur d’échange des marchandises qui circulent. Supposons que la somme de ces valeurs diminue, soit parce qu’on produit moins de marchandises aux anciennes valeurs, soit parce que, en conséquence d’une plus grande force productive du travail, la même masse de marchandises contient une valeur d’échange moindre. Ou supposons, inversement, que la somme des valeurs augmente parce que la masse des marchandises augmente, les frais de production restant les mêmes, ou bien parce que la valeur de la même ou d’une moindre masse de marchandises croît par suite d’une force productive du travail diminuée. Que devient dans les deux cas la quantité donnée du métal circulant ? Si l’or n’est de la monnaie que parce qu’il court comme moyen de circulation, s’il est contraint de stationner dans la circulation sous forme de papier monnaie à cours forcé émis par l’État (et c’est ce que Ricardo a dans l’idée) alors, dans le premier cas il y aura surabondance dans la quantité de monnaie circulante par rapport à la valeur d’échange du métal ; dans le second cas elle tomberait au-dessous de son niveau normal. Quoique possédant une valeur propre, l’or, dans le premier cas, deviendrait signe d’un métal d’une valeur d’échange intérieure à la sienne ; dans le dernier cas, signe d’un métal d’une valeur supérieure. Dans le premier cas il serait, comme signe de valeur, au-dessous ; dans le second cas, au·dessus de sa valeur réelle (encore une abstraction du papier-monnaie avec cours forcé). Dans le premier cas ce serait la même chose que si les marchandises étaient estimées dans un métal de valeur inférieure, dans le second que s’ils l’étaient dans un métal de valeur supérieure. Dans le premier cas les prix des marchandises hausseraient, dans le second ils baisseraient. Dans les deux cas le mouvement des prix des marchandises, leur hausse ou leur baisse, serait l’effet de l’expansion ou de la contraction relative de la masse de l’or circulant au-dessus ou au-dessous du niveau correspondant à sa propre valeur, c’est-à-dire la quantité normale qui est déterminée par le rapport de sa propre valeur à la valeur des marchandises à circuler.

Le même procès aurait lieu si la somme des prix des marchandises en circulation restait la même, mais que la masse de l’or circulant vint à se trouver au-dessous ou au-dessus du niveau normal ; au-dessous, si les espèces d’or usées dans la circulation n’étaient pas remplacées par une nouvelle production correspondante des mines, au-dessus, si le nouveau rendement des mines avait dépassé les besoins de la circulation. Il est sous-entendu, dans les deux cas, que les irais de production de l’or, que sa valeur, restent les mêmes.

En résumé : la monnaie circulante se trouve au niveau normal quand sa quantité, la valeur des marchandises étant donnée, est déterminée par sa propre valeur métallique. La monnaie déborde, l’or tombe au-dessous de sa propre valeur métallique et les prix des marchandises montent parce que la somme des valeurs d’échange de la masse des marchandises diminue ou que le rendement des mines d’or augmente. La monnaie se contracte et tombe au-dessous de son niveau normal, l’or s’élève au-dessus de sa propre valeur metallique et les prix des marchandises baissent parce que la somme des valeurs d’échange de la masse des marchandises augmente ou que le rendement des mines d’or ne compense pas la masse d’or usée. Dans les deux cas l’or circulant est signe de valeur, d’une valeur supérieure ou inférieure à celle qu’il contient réellement. Il peut devenir un signe surestime ou déprécié de lui-même. Dès que les marchandises auraient été estimées généralement dans cette nouvelle valeur de la monnaie et que les prix des marchandises auraient en général hausse ou baissé proportionnellement, la quantité de l’or circulant correspondrait de nouveau aux besoins de la circulation (conséquence que Ricardo fait ressortir avec une satisfaction particulière) mais elle contredirait aux frais de production des métaux précieux et partant à leur rapport comme marchandises aux autres marchandises. D’après la théorie ricardienne des valeurs d’échange en général, la hausse de l’or au-dessus de sa valeur d’échange, c’est-à-dire de la valeur déterminée par le temps de travail qu’il contient, amènerait une augmentation de la production de l’or jusque ce que son abondance l’eût de nouveau abaissé à sa grandeur de valeur normale. Grâce à ces mouvements inverses, la contradiction entre la valeur métallique de l’or et sa valeur comme moyen de circulation se compenseraient, le niveau normal de la masse d’or circulant s’établirait et la hauteur des prix des marchandises répondrait de nouveau à la mesure des valeurs (une baisse de l’or au-dessous de sa valeur déterminerait inversement une diminution de sa production jusqu’à ce qu’il lut ramené à sa grandeur de valeur exacte). Ces fluctuations dans la valeur de l’or circulant atteindraient également l’or en barre puisque, dans l’hypothèse, tout l’or qui n’est pas utilisé pour articles de luxe est mis en circulation. Puisque l’or lui-même, soit sous forme de numéraire, soit sous forme de barre, peut devenir signe de valeur d’une valeur métallique plus grande ou plus petite que la sienne propre, il va de soi que les billets de banque convertibles qui circulent, partagent le même sort. Quoique les billets de banque soient convertibles et que leur valeur réelle, par conséquent, corresponde à leur valeur nominale, la masse totale de la monnaie circulante, or et billets (the aggregate currency consisting of metal and of convertibles notes) peut être surestimée ou dépréciée suivant que leur quantité totale, pour les raisons développées plus haut, s’élève au-dessus ou s’abaisse au-dessous du niveau déterminé par la valeur d’échange des marchandises qui circulent et par la valeur métallique de l’or. À ce point de vue le papier·monnaie inconvertible n’a sur du papier convertible que cet avantage, qu’il peut être déprécié doublement. Il peut tomber au·dessous de la valeur du métal qu’il est censé représenter, parce qu’il est émis en nombre trop grand ; ou encore il peut tomber parce que le métal qu’il représente est tombé au-dessous de sa propre valeur. Cette dépréciation non du papier vis-à-vis de l’or, mais de l’or et du papier pris ensemble, ou de la masse totale des moyens de circulation d’un pays, est une des principales découvertes de Ricardo, laquelle Lord Overstone et Cie ont mise à profit et dont ils ont fait un élément fondamental de la législation sur la Banque de Sir Robert Peel.

Ce qu’il fallait démontrer, c’est que le prix des marchandises ou la valeur de l’or dépend de la masse de l’or qui circule. La démonstration consiste en ce qu’on suppose ce qui est à démontrer : que toute quantité du métal précieux qui sert de monnaie, quel qu’en soit le rapport à sa valeur intrinsèque, doit devenir moyen de circulation, monnaie, et ainsi signe de valeur des marchandises en circulation, quelle que soit la somme totale de leur valeur. En d’autres termes, la démonstration consiste à faire abstraction de toutes les fonctions de la monnaie, sauf de celle qu’elle remplit en qualité de moyen de circulation. Quand il est serré de près, ainsi que dans sa polémique avec Bosanquet, Ricardo, entièrement dominé qu’il est par la phénomène de la dépréciation du signe de la valeur par leur quantité, se réfugie dans les affirmations dogmatiques[100].

Si Ricardo avait établi cette théorie abstraitement, comme nous l’avons fait, sans y introduire des faits concrets et des incidents qui détournent de la question, le creux de la théorie devenait frappant. Or, il donne à tout le développement une teinture internationale. Ce sera chose facile de lui prouver que la grandeur apparente de l’échelle ne change rien à la petitesse des idées fondamentales.

La première proposition était : la quantité de la monnaie métallique circulante est normale quand elle est déterminée par la somme des valeurs des marchandises circulantes estimée dans sa valeur métallique. Du point de vue international ceci se formule : à l’état normal de la circulation chaque pays possède une masse de monnaie qui correspond à sa richesse et à son industrie. La monnaie circule à une valeur qui répond à sa véritable valeur ou à ses frais de production ; c’est-a-dire, elle à une seule et même valeur dans tous les pays[101]. La monnaie ne serait donc jamais exportée ou importée d’un pays dans un autre[102]. Un équilibre s’établirait entre les currencies (les masses totales de la monnaie circulante) des différents pays. Le niveau normal de la currency national est exprimé maintenant comme l’équilibre international des currencies, et, en fait, on énonce seulement que la nationalité ne change rien à la loi économique générale. Nous voici revenus au même point fatal. Comment le niveau normal est-il trouble ? Question qui, maintenant, se formule : Comment l’équilibre des currencies est-il troublé, ou comment la monnaie cesse-t-elle d’avoir la même valeur dans tous les pays, ou enfin, comment cesse-t-elle d’avoir dans chaque pays sa propre valeur ? Précédemment, le niveau normal était trouble parce que la masse d’or en circulation augmentait ou diminuait sans qu’il y eut variation dans la somme des marchandises, ou parce que la quantité de la monnaie circulante restait la même tandis que les valeurs d’échange des marchandises haussaient ou baissaient ; à présent, le niveau international, déterminé par la valeur du métal, est troublé parce que la masse d’or que possède un pays s’accroît par suite de la découverte des mines d’or[103] nouvelles ou parce que la somme des valeurs d’échange des marchandises qui circulent a augmenté ou diminué dans un pays particulier. Précédemment, la production des métaux précieux diminuait ou augmentait suivant qu’il était nécessaire de contracter ou d’étendre la currency et d’abaisser ou d’élever les prix des marchandises, maintenant c’est l’exportation ou l’importation d’un pays à l’autre qui produit cet effet. Dans les pays où les prix auraient monté et la valeur de l’or, par suite de l’engorgement de la circulation, serait tombée au-dessous de sa valeur métallique, l’or serait déprécié par rapport aux autres pays et, par conséquent, les prix des marchandises comparés la ceux des autres pays auraient monte. On exporterait donc de l’or, on importerait des marchandises et vice versa. Précédemment, c’était la production de l’or qui se continuait jusqu’au rétablissement du rapport normal entre le métal et la marchandise ; maintenant, ce serait l’importation et l’exportation de l’or et, avec elles, la hausse ou la baisse des marchandises qui continueraient jusqu’à ce que l’équilibre se fût rétabli entre les currencies internationales. Comme dans le premier cas la production de l’or n’augmentait ou ne diminuait que parce que l’or se trouvait au-dessus ou au-dessous de sa valeur, le mouvement international de l’or n’aurait lieu que pour cette raison. Comme dans le premier cas, chaque variation dans sa production affecterait la quantité du métal circulant et partant les prix, il en serait de même maintenant pour l’importation et l’exportation. Dès que la valeur relative de l’or et de la marchandise, ou la quantité normale des moyens de circulation, serait rétablie, la production dans le premier cas, et l’exportation et l’importation dans le second cas, n’auraient plus lieu, sauf pour remplacer les espèces usées et pour satisfaire la demande pour les articles de luxe.

Il s’ensuit « que la tentation d’importer de l’or en échange de marchandises ou ce qu’on appelle un bilan défavorable ne se produit jamais que par suite d’une surabondance des moyens de circulation »[104]. L’or ne serait exporté ou importé que parce qu’il serait surestimé ou déprécié suivant l’expansion ou la contraction de la masse des moyens de circulation au-dessus ou au-dessous de leur niveau normal[105]. Autre conséquence : puisque, dans le premier cas, la production de l’or n’augmente ou ne diminue, dans le second cas, l’or n’est importé ni exporté que parce que sa quantité se trouve au-dessus ou au-dessous de son niveau normal, que parce qu’il est estimé au-dessus ou au-dessous de sa valeur métallique, que les prix, par conséquent, sont trop élevés ou trop bas, chacun de ces mouvements agit comme correctif[106]. Ils ramènent les prix à leur niveau normal par l’expansion et la contraction de l’argent circulant ; dans le premier cas, le niveau entre la valeur de l’or et la valeur des marchandises, dans le second cas, le niveau international des currencies. Autrement dit : l’argent ne circule dans les différents pays qu’autant qu’il circule dans chaque pays en qualité de numéraire. L’argent n’est que du numéraire ; c`est pourquoi la quantité d’or qui existe dans un pays doit entrer dans la circulation et peut donc, étant son propre signe de valeur, monter au-dessus ou tomber au·dessous de sa valeur. Et nous voici, parle détour de cette complication internationale, heureusement revenus au simple dogme d’où nous sommes partis.

Quelques exemples montreront comment Ricardo interprète arbitrairement les phénomènes réels dans le sens de sa théorie abstraite. Ainsi il affirme qu’aux époques de mauvaises récoltes, fréquentes en Angleterre pendant la période de 1800-1820, l’or est exporté, non parce qu’on a besoin de blé et que l’or est de la monnaie et partant un moyen d’achat et de paiement toujours efficace sur le marché du monde, mais parce que l’or est déprécié dans sa valeur par rapport aux-autres marchandises et qu’en conséquence la currency du pays ou se produit la mauvaise récolte serait dépréciée par rapport aux autres currencies nationales. Ainsi donc, parce que la mauvaise récolte aurait fait diminuer la masse des marchandises circulante, la quantité donnée de l’argent circulant aurait dépassé son niveau normal et il y aurait hausse de tous les prix des marchandises[107]. Contradictoirement à cette interprétation paradoxale, on a démontré, au moyen des statistiques, que, depuis 1793 jusque dans ces derniers temps, la quantité des moyens de circulation dans le cas de mauvaises récoltes, ne surabondait pas mais devenait, insuffisante et que, par conséquent, il circulait et il devait circuler plus d’argent qu’auparavant[108].

Ricardo affirmait aussi, à l’époque du blocus continental napoléonien et des décrets de blocus anglais, que les Anglais exportaient de l’or au lieu de marchandises parce que leur monnaie était dépréciée par rapport à la monnaie des pays continentaux et qu’en conséquence les prix de leurs marchandises étaient plus élevés ; c’était donc une spéculation plus avantageuse d’exporter de l’or que des marchandises. Selon son dire, les marchandises étaient chères et la monnaie bon marché sur le marché anglais, tandis que sur le continent les marchandises étaient bon marché et la monnaie chère. « Le mal, dit un écrivain anglais, était le bas prix ruineux de nos objets fabriqués et de nos produits coloniaux, sous l’influence du système continental, pendant les six dernières années de la guerre. Les prix du sucre et du café, par exemple, estimés en or étaient, sur le continent, quatre ou cinq fois plus élevés que les mêmes prix estimés en billets de banque en Angleterre. C’était l’époque ou les chimistes français découvrirent le sucre de betterave et substituèrent la chicorée au café et où des fermiers anglais faisaient des expériences sur l’engraissement des bœufs avec de la mélasse et du sirop ; c’était l’époque où l’Angleterre prenait possession d’Héligoland et y établissait un dépôt de marchandises pour faciliter la contrebande dans le nord de l’Europe et où les objets légers, de fabrication britannique, entraient en Allemagne en passant par la Turquie. Presque toutes les marchandises du monde entier étaient accumulées dans nos entrepôts d’où on ne pouvait les retirer que par petite quantité, au moyen d’une autorisation française pour laquelle les marchands de Hambourg et d’Amsterdam avaient payé à Napoléon une somme de 40.000 à 50.000 £. Ce devaient être de singuliers marchands pour payer de sommes pareilles la liberté de transporter un chargement de marchandises d’un marché cher à un autre bon marché. Quelle alternative avait un commerçant ? Ou bien, il lui fallait acheter pour 6 d. de café en billets de banque et l’expédier sur une place ou il pourrait immédiatement vendre la livre à 3 ou 4 shillings en or, ou bien, acheter de l’or avec des billets de banque à 5 £ l’once et l’envoyer sur une place où il serait évalué à £ 3,17 s., 10 d. 1/2. Il est donc absurde de dire qu’en remettant de l’or au lieu de café on croyait faire une opération mercantile plus avantageuse. Il n’existait point de pays au monde qui offrit alors une aussi grande quantité de marchandises désirables que l’Angleterre. Bonaparte examinait toujours attentivement les prix courants anglais. Aussi longtemps qu’il constatait qu’en Angleterre l’or était cher et le café bon marché, il fut d’avis que son système continental fonctionnait bien[109]. »

Précisément à l’époque où Ricardo exposait pour la première fois sa théorie de la monnaie et que le Bullion committee l’incorporait dans son rapport parlementaire, en 1810, une baisse ruineuse se produisit dans les prix de toutes les marchandises anglaises, comparées avec ceux de 1808 et 1809, tandis qu’il y eut une hausse relative dans la valeur de l’or. Les produits agricoles formaient une exception parce que leur importation rencontrait des obstacles et que la masse disponible à l’intérieur avait été réduite par de mauvaises récoltes[110]. Ricardo méconnaissait si complètement le rôle des métaux précieux comme moyen de paiement international qu’il a pu déclaré dans son rapport devant le comité du House of Lords (1819) : « That drains for exportation would cease altogether so soon as cash payments should be resumed, and the currency be restored to its metallic level[111] ». Il mourut à temps ; à la veille même de l’explosion de la crise de 1825 qui donnait un démenti à sa prophétie.

La période pendant laquelle Ricardo fut littérairement actif était, en général, peu favorable à l’observation des métaux précieux dans leur fonction de monnaie universelle. Avant l’introduction du système continental, le bilan commercial était presque toujours en faveur de l’Angleterre, et sous ce système, les transactions avec le continent européen furent trop insignifiantes pour affecter le cours du change anglais. Les envois d’argent avaient, pour la plupart, un caractère politique et Ricardo paraît s’être complètement mépris sur le rôle que jouaient les subsides dans l’exportation de l’or anglais[112].

Parmi les contemporains de Ricardo qui formaient l’école représentant les principes de son économie politique, James Mill est le plus éminent, il a essayé d’exposer la théorie de la monnaie de Ricardo sur la base de la circulation métallique simple, sans introduire les complications internationales intempestives, derrière lesquelles Ricardo cache la pauvreté de sa conception, et sans faire de la polémique à l’intention de la Banque d’Angleterre. Ses propositions principales sont les suivantes[113] :

« Par la valeur de la monnaie, il faut entendre ici la proportion dans laquelle elle s’échange contre d’autres marchandises ou la quantité de monnaie qui s’échange contre une certaine quantité d’autres objets… C’est la quantité totale de la monnaie se trouvait dans un pays qui détermine quelle portion de cette quantité devra s’échanger contre une certaine portion des marchandises de ce pays. Si nous supposons que toutes les marchandises du pays sont d’un côté et tout la monnaie de l’autre, et qu’ils s’échangent d’un seul coup, il est évident… que la valeur de la monnaie dépendrait entièrement de sa quantité. Nous verrons que le cas est absolument le même dans l’état actuel des faits. La totalité des marchandises d’un pays n’est pas échangée d’un coup contre la totalité de la monnaie ; les marchandises sont échangées par portions, souvent en de très petites portions et à des époques différentes dans le courant de l’année. La même pièce de monnaie qui a servi à un échange aujourd’hui pourra servir à un autre échange demain. Certaines pièces de monnaie seront employées à beaucoup d’actes d’échange, d’autres à un petit nombre, quelques-unes, qui se trouvent être thésaurisées, à aucun. Dans toute cette variété, il s’établira une certaine moyenne basée sur le nombre des actes d’échange auxquels chaque pièce aurait servi si toutes les pièces en avaient accompli un nombre égal ; cette moyenne peut être le nombre qu’on voudra, mettons dix. Si chaque pièce de monnaie existant dans le pays accomplissait dix achats, c’est exactement la même chose que si toutes les pièces étaient multipliées par dix et n’accomplissaient chacune qu’un achat. La valeur de toutes les marchandises dans le pays est égale à dix fois la valeur de toute la monnaie… Si la quantité de la monnaie au lieu d’accomplir dix échanges dans l’année, était dix fois aussi grande et ne réalisait qu’un seul acte d’échange dans l’année, il est évident que toute addition faite à la quantité totale produirait une diminution de valeur proportionnelle dans chaque pièce prise séparément. Comme on suppose que la masse des marchandises contre lesquelles toute la monnaie est échangée en une fois reste constante, la valeur de la monnaie n’est pas devenue plus grande après que la masse en est augmentée qu’elle n’était auparavant. Si on la suppose augmentée d’un dixième, la valeur de chaque partie, celle d’une once, par exemple, aura diminué d’un dixième.

« Quel que soit le degré dans lequel est augmentée ou diminuée la quantité de la monnaie, celle des autres choses restant constante, la valeur de la masse totale et de chaque partie est réciproquement diminuée ou augmentée dans la même proportion. Cette proposition, il est évident, est universellement vraie. Toutes les fois que la valeur de la monnaie a haussé ou baissé (la quantité des marchandises contre lesquelles il est échangé et la rapidité de la circulation restant constantes) le changement doit dépendre d’une diminution ou d’une augmentation de la quantité et de rien autre. Si la quantité des marchandises diminue tandis que la quantité de la monnaie reste constante, c’est la même chose que si la quantité de la monnaie eut augmenté et vice versa… Des changements semblables sont produits par une variation quelconque, dans la rapidité de la circulation… Une augmentation dans le nombre de ces achats produit le même effet qu’une augmentation dans la quantité de la monnaie ; une diminution produit l’effet contraire… S’il y a une portion des produits annuels qui n’est pas échangés du tout, comme celle que le producteur consomme lui-même, elle n’entre pas en ligne de compte, car ce qui n’est pas échangé contre de l’argent est par rapport à l’argent comme s’il n’existait pas… Lorsque le monnayage est libre, la quantité de la monnaie est réglée par la valeur du métal… L’or et l’argent sont, en réalité, des marchandises… C’est le coût de production… qui détermine la valeur de celles-ci ainsi que des produits ordinaires[114]. »

Toute la sagacité de Mill se résout en une série de suppositions aussi arbitraires qu’absurdes. Il veut démontrer que les prix des marchandises ou la valeur de la monnaie est déterminé par « la quantité totale de la monnaie existant dans un pays ». Si l’on suppose que la masse et la valeur d’échange des marchandises restent les mêmes, ainsi que la vitesse de la circulation et la valeur des métaux précieux déterminée par les frais de production, et si l’on suppose, en même temps, que néanmoins la quantité de la monnaie métallique circulante s’élève ou s’abaisse proportionnellement à la masse de monnaie existant dans un pays, il devient en effet « évident » que l’on a supposé qu’on prétendait démontrer. D’ailleurs, Mill commet la même erreur que Hume, en faisant circuler des valeurs d’usage et non des marchandises d’une valeur d’échange donnée, et c’est pourquoi sa proposition est fausse alors même qu’on lui concède toutes ses « suppositions ». La vitesse de la circulation peut rester la même, ainsi que la valeur des métaux précieux, ainsi que la quantité de marchandises en circulation et, néanmoins, si leur va leur d’échange varie, une masse d’argent tantôt plus grande, tantôt plus petite, peut être requise pour la circulation. Mill voit le fait qu’une partie de l’argent existant dans le pays circule tandis que l’autre est stationnaire. À l’aide d’un calcul des moyennes hautement comique, il suppose, quoique dans la réalité l’apparence y contredise, qu’en vérité, tout l’argent se trouvant dans un pays circule. Supposez que 10 millions de thalers circulent dans un pays deux fois dans l’année, 20 millions pourraient circuler alors si chaque thaler n’effectuait qu’un achat. Et si la somme totale de l’argent existant dans le pays sous toutes les formes monte à 100 millions, on peut supposer que les 100 millions peuvent circuler, si chaque pièce de monnaie effectue un achat en cinq ans. On pourrait supposer aussi que tout l’argent du monde circule à Hampstead, mais que chaque partie aliquote de cet argent, au lieu d’accomplir trois tours en une année, accomplit un tour en 3.000.000 d’années. L’une de ces suppositions vaut l’autre pour déterminer le rapport entre la somme des prix des marchandises et la quantité des moyens de circulation. Mill comprend qu’il est pour lui d’une importance capitale de mettre les marchandises en contact direct, non avec le quantum d’argent qui circule, mais avec le stock total de l’argent qui, chaque fois, existe dans un pays. Il convient que la masse totale des marchandises d’un pays ne s’échange pas « en une fois » contre la masse totale de l’argent, mais que différentes portions des marchandises à différentes époques de l’année s’échangent contre différentes portions d’argent. Pour éliminer cette disproportion, il suppose qu’elle n’existe point. Au reste, toute cette conception du contact direct de la marchandise et de l’argent et de leur échange immédiate, est une abstraction du mouvement des achats et des ventes simples ou de l’argent dans sa fonction de moyen d’achat. Déjà dans le mouvement de l’argent faisant office de moyen de paiement disparaît cette apparition simultanée de la marchandise et de l’argent.

Les crises commerciales pendant le xixe siècle, notamment les grandes crises de 1825 et 1836, ne suscitèrent point un nouveau développement mais bien de nouvelles applications de la théorie ricardienne de la monnaie. Ce n’étaient plus les phénomènes économiques isolés, tels que, chez Hume, la dépréciation des métaux précieux au xvie et au xviie siècle siècle ou que, chez Ricardo, la dépréciation du papier monnaie au xviiie siècle et au commencement du xixe, mais c’étaient les grands orages du marché mondial dans lesquels se déchargent tous les éléments en lutte du procès de production bourgeois, dont on cherchait l’origine et le remède dans la sphère la plus superficielle et la plus abstraite de ce procès, la sphère de la circulation de la monnaie. L’hypothèse théorique d’où part l’école des météoromanciers économiques se borne en fait à ce dogme : que Ricardo a découvert les lois de la circulation purement métallique. Ce qui leur restait à faire, c’était de soumettre à ces lois la circulation du crédit ou des billets de banque.

Le phénomène le plus général, le plus palpable des crises commerciales est la baisse subite, générale, des prix des marchandises, succédant à une hausse générale, assez prolongée, de ces prix. On peut dire qu’une baisse générale des prix des marchandises est une hausse de la valeur relative de la monnaie comparée avec toutes les marchandises, et inversement on peut dire qu’une hausse générale des prix est une baisse de la valeur relative de la monnaie. Les deux modes d’expression énoncent le phénomène mais ne l’expliquent pas. Que je pose le problème : expliquer la hausse générale périodique, alternant avec la baisse générale, des prix ; ou que je formule le même problème : expliquer la baisse et la hausse périodiques de la valeur relative de la monnaie comparée avec les marchandises, la phraséologie différente laisse subsister le problème aussi entier que le laisserait subsister sa traduction de l’allemand en anglais. La théorie de la monnaie de Ricardo était donc singulièrement opportune, puisqu’elle donne à une tautologie l’apparence d’un rapport causal. D’où vient la baisse générale périodique des prix des marchandises ? De la hausse périodique de la valeur relative de la monnaie. D’où vient, inversement, la hausse générale périodique des prix des marchandises ? D’une baisse périodique de la valeur relative de la monnaie. Avec autant de justesse pourrait-on dire que la hausse et la baisse périodiques des prix proviennent de leur hausse et de leur baisse périodiques. Le problème est posé dans l’hypothèse que la valeur immanente de la monnaie, c’est-à-dire sa valeur déterminée par les frais de production des métaux précieux, ne varie pas. Si cette tautologie prétend être mieux que de la tautologie, elle repose sur la méconnaissance des notions les plus élémentaires. Si la valeur d’échange de A mesurée en B tombe, nous savons que cela peut provenir aussi bien de la baisse de la valeur de A que de la hausse de la valeur de B. Il en est de même, inversement, si la valeur d’échange de A mesurée en B monte. Une fois que la transformation de la tautologie en un rapport causal est concédée, tout le reste suit sans difficulté. La hausse des prix des marchandises provient de la baisse de la valeur de la monnaie, mais la baisse de la valeur de la monnaie, Ricardo nous l’a appris, est due au débordement de la circulation, c’est·à-dire que la masse de la monnaie circulante dépasse le niveau déterminé par sa propre valeur immanente et les valeurs immanentes des marchandises De même, inversement, la baisse générale des prix des marchandises provient de la hausse de la valeur de la monnaie au-dessus de sa valeur immanente par suite d’une circulation insuffisante. Donc les prix montent et tombent périodiquement, parce que périodiquement il y a trop ou trop peu de monnaie qui circule. Si, maintenant, on démontre que la hausse des prix a coïncidé avec une circulation diminuée et la baisse des prix avec une circulation accrue, on peut néanmoins affirmer que par suite d’une diminution ou d’une augmentation quelconque — non démontrable par les statistiques — de la masse des marchandises circulantes, la quantité de monnaie qui circule a augmenté, si non absolument, du moins relativement. Or, nous avons vu que d’après Ricardo ces fluctuations générales des prix doivent se produire aussi dans une circulation purement métallique mais qu’elles se compensent par leur alternance. Ainsi une circulation insuffisante amène la baisse des prix des marchandises, la baisse des prix des marchandises entraîne l’exportation, cette exportation fait affluer l’argent à l’intérieur et cet afflux d’argent, à son tour, provoque la hausse des prix des marchandises. C’est l’inverse quand il s’agit d’une circulation exubérante où les marchandises sont importées et l’argent est exporté. Mais comme malgré ces fluctuations générales des prix, résultant de la nature de la circulation métallique ricardienne elle-même, sa forme violente et aiguë, sa forme de crise, appartient aux époques du système du crédit développé, il est clair comme le jour que l’émission des billets de banque n’est pas réglée exactement sur les lois de la circulation métallique. La circulation métallique possède son remède dans l’importation et l’exportation des métaux précieux qui circulent immédiatement à titre de numéraire et qui, par leur afflux ou leur reflux, font baisser ou hausser les prix des marchandises. Par une limitation des lois de la circulation métallique, les banques doivent maintenant produire artificiellement le même effet sur les prix des marchandises. Si l’or afflue de l’extérieur, c’est une preuve que la circulation est insuffisante, que la valeur de la monnaie est trop élevée et que les prix des marchandises sont trop bas, et, qu’en conséquence, il faut jeter dans la circulation des billets de banque proportionnellement à l’or nouvellement importé. Il faut, au contraire, les retirer de la circulation dans la proportion dans laquelle l’or s’écoule du pays. En d’autres termes l’émission des billets de banque doit se régler sur l’importation ou l’exportation des métaux précieux ou sur le cours du change. La fausse hypothèse de Ricardo que l’or n’est que du numéraire et que, par conséquent, tout l’or importé augmente la monnaie circulante et par la fait monter les prix ; que tout l’or exporté diminue le numéraire et fait baisser les prix, cette hypothèse théorique se tourne ici en l’expérience pratique de faire circuler autant de numéraire qu’il y a chaque fois d’or. Lord Overstone (le banquier Jones Loyd) le colonel Torrens, Norman, Clay, Arbuthnot et d’autres écrivains sans nombre, connus en Angleterre sous le nom de l’École du « Currency principle », ont fait plus que prêcher cette doctrine, ils en ont fait, au moyen des Bank Acts de 1844-1845 de Sir Robert Peel, la base de la présente législation de la banque anglaise et écossaise. Leur fiasco ignominieux, et dans la théorie et dans la pratique, après des expériences faites sur la plus grande échelle nationale, ne pourra être considéré que dans la théorie du crédit[115]. Mais on peut voir d’ores et déjà que la théorie de Ricardo qui isole la monnaie sous sa forme fluide de moyen de circulation aboutit ai attribuer à l’accroissement et au décroissement des métaux précieux une influence absolue sur l’économie bourgeoise telle que la superstition du système monétaire ne l’avait jamais rêvée. C’est ainsi que Ricardo, qui proclame le papier monnaie la forme la plus achevée de la monnaie, devint le prophète des Bullionistes.

Après que la théorie de Hume, ou l’antithèse abstraite du système monétaire, eut été ainsi développée jusqu’à sa dernière conséquence, la conception concrète de la monnaie qu’avait eue Steuart fut réintégrée dans ses droits par Thomas Tooke[116]. Tooke ne déduit pas ses principes d’une théorie quelconque mais d’une analyse consciencieuse de l’histoire des prix de 1793 à 1856. Dans la première édition de son histoire des prix, parue en 1823, Tooke est entièrement imbu encore de la théorie ricardienne et il s’efforce vainement à faire concorder les faits avec cette théorie. On pourrait même considérer son pamphlet On the Currency, qui parut après la crise de 1825, comme le premier exposé conséquent des vues que Overstone a fait prévaloir plus tard. Toutefois des recherches soutenues sur l’histoire des prix le contraignirent à reconnaître que cette connexion directe entre les prix et la quantité des moyens de circulation, sous-entendue par la théorie, est une chimère de l’esprit ; que l’expansion et la contraction des moyens de circulation, la valeur des métaux précieux restant constante, sont toujours l’effet, jamais la cause des fluctuations des prix ; que la circulation de l’argent, en général, n’est qu’un moment secondaire et que l’argent dans le procès de production réel revêt encore de tout autres formes déterminées que celle de moyen de circulation. Ses recherches de détail n’appartenant pas à la sphère de la circulation métallique simple ne peuvent pas être discutées ici, non plus que les recherches dans le même ordre d’idées de Wilson et de Fullarton[117]. Ces écrivains n’envisagent pas l’argent sous un aspect unique ; ils le conçoivent bien dans ses différents moments, mais d’une manière mécanique, sans liaison vivante aucune, soit de ces moments entre eux, soit avec le système total des catégories économiques. C’est pourquoi ils confondent à tort l’argent, distingué du moyen de circulation, avec le capital, voire avec la marchandise, quoique, d’autre part, ils se voient contraints, à l’occasion, de le différencier de l’un et de l’autre[118]. Quand, par exemple, on envoie de l’or à l’étranger, c’est en fait du capital qu’on y envoie, mais la même chose arrive quand on exporte du fer, du coton, du blé, bref, n’importe quelle marchandise. Tous deux sont du capital et ne se distinguent donc pas en tant que capital, mais en tant que monnaie et marchandise. Le rôle de l’or quand il sert de moyen d’échange international ne dérive donc pas de sa forme capital mais de sa fonction spécifique comme monnaie. Et pareillement, quand l’or, ou à sa place des billets de banque, servent de moyens de paiement dans le commerce intérieur, ils sont en même temps du capital. Mais du capital sous forme de marchandises ne pourrait pas les remplacer ainsi que le montrent les crises d’une façon palpable. C’est donc encore une fois parce que l’or, en tant que monnaie, se distingue de la marchandise, et non parce qu’il existe sous forme du capital, que l’or devient moyen de paiement.

Même là où le capital est exporté directement comme capital, pour prêter à intérêts une certaine somme à l’étranger, il dépend des conjonctures qu’il soit exporté sous forme, de marchandise ou d’or, et s’il est exporté sous la dernière forme, c’est à cause de la forme spécifique déterminée que revoient les métaux précieux comme monnaie vis-à-vis des marchandises. Ces écrivains, en général, ne considèrent pas en premier lieu l’argent sous son aspect abstrait, tel qu’il se développe dans l’enceinte de la circulation simple des marchandises et qu’il sort des rapports même des marchandises évoluantes. Ils oscillent donc continuellement entre les formes abstraites qu’acquiert l’argent par opposition à la marchandise et ses formes déterminées sous lesquelles se cachent des rapports plus concrets, tels que le capital, le revenu et autres[119].


  1. Aristote voit, il est vrai, que la valeur d’échange des marchandises est impliquée dans leur prix : « Ὅτι… ἡ ἀλλαγὴ ἦν πρὶν τὸ νόμισμα εἶναι, δῆλον· διαφέρει γὰρ οὐδὲν ἢ κλῖναι πέντε ἀντὶ οἰκίας, ἢ ὅσου αἱ πέντε κλῖναι. » (Il est clair que l’échange a existé avant l’argent, car il est indifférent que l’on donne cinq lits pour la maison ou autant d’argent que les lits valent). D’autre part, comme les marchandises n’acquièrent que dans le prix la forme de valeur d’échange les unes pour les autres, il les rend commensurables au moyen de l’argent. « Διὸ δεῖ πάντα τετιμῆσθαι· οὕτω γὰρ ἀεὶ ἔσται ἀλλαγή, εἰ δὲ τοῦτο, κοινωνία. Τὸ δὴ νόμισμα ὥσπερ μέτρον σύμμετρα ποιῆσαν ἰσάζει, οὔτε γὰρ ἂν μὴ οὔσης ἀλλαγῆς κοινωνία ἦν, οὔτ’ ἀλλαγὴ ἰσότητος μὴ οὔσης, οὔτ’ ἰσότης, μὴ οὔσης συμμετρίας. » (C’est pourquoi tout doit être apprécié. Alors l’échange peut toujours avoir lieu-et avec elle la communauté peut exister. L’argent, comme une mesure, rend tout commensurable et égal. Sans l’échange il n’y aurait pas de communauté et sans l’égalité il n’y aurait point d’échange et sans la commensurabilité il n’y aurait point d’égalité). Il ne se cache pas que ces objets différents mesurés par l’argent sont des grandeurs tout à fait incommensurables. Ce qu’il cherche, c’est l’unité des marchandises comme valeurs d’échange, laquelle, en sa qualité de grec antique, il ne pouvait trouver. Il se tire d’embarras en faisant ce qui est en soi incommensurable, commensurable par l’argent dans la mesure que l’exige le besoin pratique. « Τῇ μὲν οὖν ἀληθείᾳ ἀδύνατον τὰ τοσοῦτον διαφέροντα σύμμετρα γενέσθαι, πρὸς δὲ τὴν χρείαν ἐνδέχεται ἱκανῶς· » (Arist., Éthic. Nicom., l. V, c. viii, édit. Bekkeri. Oxonii 1837).
  2. Le fait singulier que l’unité de mesure de la monnaie anglaise, l’once d’or, n’est pas subdivisée en parties aliquotes, s’explique de la manière suivante : « Our coinage was originally adapted to the employment of silver only — hence an ounce of silver can always be divided into a certain adequate number of pieces of coin ; but, as gold was introduced at a later period into a coinage adapted only to silver, an ounce of gold cannot be coined into an adequate number of pieces » Maclaren, History of the currency, p. 16, London, 1858 (À l’origine notre monnaie était adaptée exclusivement à l’argent — c’est pourquoi une once d’argent peut toujours être divisée en un nombre de pièces aliquotes ; mais l’or ayant été introduit à une période postérieure dans un système de monnayage exclusivement adapté à l’argent, une once d’or ne saurait être monnayée en un nombre de pièces aliquotes).
  3. « Money may continually vary in value, and yet be as good a measure of value as if it remained perfectly stationary. Suppose, for instance, it is reduced in value… Before the reduction, a guinea would purchase three bushels of wheat or 6 days’ labour; subsequently, it would purchase only 2 bushels of wheat, or 4 days’ labour. In both cases, the relations of wheat and labour to money being given, their mutual relations can be inferred ; in other words, we can ascertain that a bushel of wheat is worth 2 days’ labour. This, which is all that measuring value implies, is as readily done after the reduction as before. The excellence of a thing as a measure of value is altogether independent of its own variableness in value » (L’argent peut continuellement changer de valeur et néanmoins servir de mesure de valeur aussi bien que s’il restait parfaitement stationnaire. Supposez, par exemple, que sa valeur ait baissé. Avant l’abaissement, une guinea aurait acheté 3 boisseaux de froment ou 6 jours de travail, ensuite, elle aurait acheté seulement 2 boisseaux de froment ou 4 jours de travail. Dans les deux cas, les rapports du froment et du travail à l’argent étant donnés, on peut en inférer leurs rapports réciproques ; en d’autres termes, nous pouvons constater qu’un boisseau de froment vaut 2 jours de travail. C’est tout ce que mesurer la valeur implique et ceci peut être fait aussi bien après qu’avant l’abaissement. L’excellence d’une chose comme mesure de valeur est tout à fait indépendante de la variabilité de sa propre valeur), p. 11, Bailey, Money and its vicissitudes, London, 1837.
  4. « Le monete le quali oggi sono ideali sono le piu antiche d’ogni nazione, e tutti furono un tempo reali ; e perchè erano reali con essi si contava » (Les monnaies qui sont aujourd’hui idéales sont les plus anciennes de chaque nation, et toutes étaient à une certaine époque réelles (cette dernière assertion n’est pas exacte dans une mesure aussi large) et parce qu’elles étaient réelles, elles se comptaient). Galiani, Della moneta, l. c., p. 153.
  5. Le romantique A. Müller dit : « Dans notre idée, tout souverain indépendant a le droit de nommer la monnaie de métal, de lui attribuer une valeur nominale, un rang, un état et un titre (p. 276, Vol. II, A. H. Müller, Die Elemente der Staatskunst, Berlin, 1809). Pour ce qui est du titre M. le conseiller aulique a raison : il oublie seulement la substance. Le passage suivant montre combien confuses étaient ses « idées ». « Chacun comprend combien importante est la détermination juste du prix monétaire, surtout dans un pays comme l’Angleterre où le gouvernement avec une libéralité grandiose fabrique la monnaie gratuitement (M. Müller paraît croire que le gouvernement anglais défraie les dépenses du monnayage de sa propre poche), où il ne prélève pas de droit de seigneurage, etc., et, par suite, s’il mettait le prix monétaire de l’or beaucoup au-dessus du prix de marché, si, au lieu de payer maintenant 1 once d’or avec 3 £ 17 s. 10 1/2 d., il fixait le prix monétaire d’une once d’or à 3 £ 19 s., toute la monnaie affluerait à l’Hôtel des Monnaies et l’argent sorti de là serait échangé sur le marché contre de l’or moins cher et celui-ci retournerait de nouveau à la Monnaie et le système monétaire tomberait dans le désordre » (p. 280-281, l. c.). Pour maintenir l’ordre dans la Monnaie anglaise, M. Müller tombe dans le « désordre ». Alors que shillings et pence ne sont que des noms de parties déterminées d’une once d’or, représentées par des marques d’argent et de cuivre, il s’imagine que l’once d’or est estimée en or, argent et cuivre et gratifie ainsi les Anglais d’un triple Standard of value (étalon de valeur). L’emploi de l’argent comme mesure de la monnaie à côté de l’or ne fut formellement aboli qu’en 1816 par 36, George III, c. 68. Légalement il avait été déjà en 1734 par 14, George II, c. 42 et pratiquement bien avant cette époque. Deux circonstances ont plus particulièrement qualifié M. Müller pour avoir une conception soi-disant supérieure de l’économie politique. D’une part, son ignorance étendue des faits économiques, d’autre part, son attitude de simple dilettante enthousiaste à l’égard de la philosophie.
  6. « Ἀνάχαρσις, πυνθανομένου τινὸς, πρὸς τὶ οἱ Ἕλληνες χρῶνται τῷ ἀργυρίῳ, εἰπε πρὸς τὸ ἀριθμεῖν » (Athen. Deipn. l. IV, 49, v. 2. éd. Schweighäuser, 1802). (Comme on demandait à Anacharsis de quel usage était l’argent chez les Grecs, il répondit : ils s’en servent pour compter).
  7. G. Garnier, un des premiers traducteurs français d’Adam Smith a eu la singulière idée d’établir une proportion entre l’usage de la monnaie de compte et l’usage de la monnaie réelle. La proportion est 10 à 1. G. Garnier, Histoire de la monnaie depuis la plus haute antiquité, etc., t. I, p. 78.
  8. L’acte de Maryland de 1723 qui faisait du tabac la monnaie légale mais réduisait sa valeur à la monnaie d’or anglaise, c’est-à-dire 1 penny par livre de tabac, fait penser aux leges barbarorum où inversement des sommes de monnaie déterminées étaient égalées aux bœufs, aux vaches, etc. Dans ce cas ce n’est pas l’or et l’argent, mais. le bœuf et la vache qui étaient la matière réelle de la monnaie de compte
  9. Ainsi nous lisons dans les Familiar words de M. David Urquhart : « The value of gold is to be measured by itself; how can any substance be the measure of its own worth in other things ? The worth of gold is to be established by its own weight, under a false denomination of that weight and an ounce is to be worth so many pounds and fractions of pounds. This is falsifying a measure, not establishing a standard. » (On veut que l’or soit mesuré par lui-même. Comment une substance quelconque peut-elle être la mesure de sa propre valeur en d’autres objets ? La valeur de l’or sera établie par son propre poids, sous une fausse dénomination de ce poids — et une once vaudra tant de livres et de fractions de livres. C’est là falsifier une mesure, ce n’est pas établir un étalon).
  10. « Money is the measure of commerce and ought to be kept (as all other measures) as steady and invariable as may be. But this cannot be, if your money be made of two metals whose proportion... constantly varies in respect of one another. » (L’or est là mesure du commerce et devrait comme toute autre mesure être maintenu aussi stable et invariable que possible. Cela ne se peut pas si votre monnaie se compose de deux métaux dont le rapport de valeur varie toujours). John Locke, Some Considerations on the Lowering of Interest, etc., 1691, p. 65, de ses Works, 7e éd., London, 1768, vol. III.
  11. Locke dit entre chose : « Call that a crown now, which before… was but a part of a crown… An equal quantity of Silver is always the same value with an equal quantity of Silver… For if the abating 1-20 of the quantity of Silver of any Coin does not lessen its value, the abating 19-20 of the quantity of the Silver of any Coin will not abate its value. And so a single Penny, being called a crown, will buy as much Spice, or Silk, or any other Commodity, as a Crownpiece which contains 20 times as much Silver… All that may be done is giving a less quantity of Silver the Stamp and Denomination of a greater… But ’tis Silver and not Names that pay Debts and purchase commodities. If to raise the value of money means nothing but to give any desired name to an aliquot part of a silver coin, e. g. to call an eigth part of an ounce of silver a penny, then money may really be rated as high as you please). » John Locke, Some Considerations on the Lowering of Interest, etc., 1691, pp. 136-143, passim. (Nommez maintenant une couronne ce qui autrefois n’était que la partie d’une couronne… Une quantité égale d’argent a toujours la même valeur qu’une autre quantité égale d’argent. Si vous pouvez enlever 1/20 de poids d’argent à une monnaie sans diminuer sa valeur, vous pourrez enlever 19/20 de la quantité d’argent d’une monnaie sans diminuer sa valeur. Et ainsi un seul penny, ayant le nom d’une couronne, achèterait autant d’épices, de soie, ou de toute autre marchandise, qu’une couronne qui contiendrait 20 fois plus d’argent… Tout ce que vous pouvez faire c’est donner à une quantité, d’argent moindre l’empreinte et le nom d’une quantité plus grande… Mais c’est l’argent, et non les noms, qui paie les dettes et achète les marchandises. Si élever la valeur de la monnaie ne signifie que donner des noms aux parties aliquotes d’une pièce d’argent, par exemple, nommer la huitième partie d’une once d’argent penny, alors vous pouvez en effet élever la monnaie au taux que vous voudrez.) Locke répondait en même temps à Lowndes, que la hausse du prix de marché au-dessus du prix monétaire ne provenait pas de la « hausse de la valeur de l’argent, mais du poids moindre des monnaies d’argent. » 77 shillings rognés ne pèseraient pas un grain de plus que 62 shillings de poids fort. Enfin, il faisait valoir avec raison qu’abstraction faite de la perte de poids de la monnaie circulante, le prix de marché de l’argent brut en Angleterre pouvait s’élever quelque peu au-dessus du prix monétaire parce que l’exportation de l’argent brut était permise et celle de la monnaie d’argent était prohibée (Cf. l. c. pp. 54-116, passim). Locke se gardait bien d’aborder la question brûlante des dettes publiques, de même qu’il évitait soigneusement de discuter le trop délicat point économique. Ce point était celui-ci : le cours du change aussi bien que le rapport de l’argent brut à l’argent monnayé démontraient que la monnaie circulante était loin d’être dépréciée en proportion de sa perte d’argent réelle. Nous reviendrons à cette question sous sa forme générale dans la section des Moyens de circulation. Nicolas Barbon, dans : A discourse concerning coining the money lighter in answer to M. Locke’s considerations, etc., London, 1696, fit des tentatives inutiles pour attirer Locke sur un terrain épineux.
  12. Steuart, l. c., t. II, p. 154
  13. The Querist, l. c. Dans les Queries on Money il y a d’ailleurs de l’esprit. Berkeley remarque avec raison que précisément le développement des colonies de l’Amérique du Nord « make it plain as daylight, that gold and silver are not so necessary for the wealth of a nation, as the vulgar of all ranks imagine » (fournit une preuve claire comme le jour que l’or et l’argent ne sont pas aussi nécessaires à la richesse d’une nation que se l’imaginent les gens vulgaires de tous les rangs)
  14. Prix signifie ici équivalent réel comme chez les économistes anglais du xviiie siècle
  15. Steuart, l. c., t. II, p. 154, 299
  16. À l’occasion de la dernière crise commerciale, on exaltait avec emphase dans certains milieux anglais la monnaie idéale africaine, depuis qu’on avait transféré son siège de la côte au cœur de la Barbarie. On attribuait le fait que les Berbères sont exempts de crises commerciales à l’unité de mesure de leurs barres. N’eut-il pas été plus simple de dire que le commerce et l’industrie sont les conditions sine qua non des crises commerciales et industrielles ?
  17. The Currency question, the Gemini Letters, London, 1844, p. 260-272, passim.
  18. John Gray, The Social System. A Treatise on the Principle of Exchange, Edinburgh, 1831. Cf. du même auteur : Lectures on the nature and use of money, Edinburgh, 1848. Après la révolution de février, Gray adressa au gouvernement provisoire un mémoire où il leur inculque que la France n’a pas besoin d’une « organisation du travail », mais d’une organisation de l’échange, dont le plan complétement élaboré se trouverait dans le système monétaire élucubré par lui. Le brave John ne soupçonnait pas que seize ans après la publication du Social System l’inventif Proudhon prendrait un brevet pour la même découverte.
  19. Gray, The Social System, etc. « Money should be merely a receipt, an evidence that the holder of it has either contributed a certain value to the national stock of wealth, or that he has acquired a right to the same value from some one who has contributed to it » (L’argent ne devrait être qu’un reçu, une constatation que le détenteur ou bien a apporté une certaine valeur au stock de la richesse nationale ou bien qu’il a acquis un droit à la même valeur de quelqu’un qui y a contribué).
  20. « An estimated value being previously put upon produce, let it be lodged in a bank, merely stipulating, by common consent, that he who lodges any king of property in the proposed National Bank, may take out of it an equal value of whatever it may contain, instead of being obliged to draw out the selfsame thing that he put in », l. c., p. 68 (Quand un produit aura été estimé à une certaine valeur, qu’il soit logé dans une banque et qu’il soit retiré quand on en aura besoin : il faudrait stipuler seulement, d’un commun accord, que celui qui loge un objet quelconque dans la Banque nationale proposée, pourra en retirer une valeur égale de tout de qu’elle pourra contenir, au lieu qu’il soit obligé de retirer l’objet identique qu’il y aura déposé).
  21. l. c., p. 16.
  22. Gray, Lectures on money, etc., p. 182.
  23. L. c., p. 169.
  24. « The business of every country ought to be conducted on a national capital » (Les affaires de tout pays devraient être conduites au moyen d’un moyen national) John Gray, The Social System, etc., p. 171.
  25. « The land to be transformed into national property » (La terre devra être transformée en propriété nationale). (l. c., p. 298).
  26. Cf. par exemple W. Thompson, An Inquiry into the distribution of wealth, etc., London, 1827. Bray, Labour’s wrongs and labour’s remedy, Leeds, 1839.
  27. On peut considérer Alfred Darimon, De la Réforme des banques, comme le compendium de cette mélodramatique théorie de la monnaie. Paris, 1856.
  28. « Di due sorte è la moneta, ideale e reale ; e a dui diversi usi è adoperata, a valutare le cose e a comperarle. Per valutare è buona la moneta ideale, cosi come la reale e forse anche più… L’altro uso della moneta è di comperare quelle cose istesse, ch’ella apprezza… i prezzi e i contratti si valutano in moneta ideale e si esiguiscono in moneta reale » (La monnaie est de deux sortes, idéale et réelle et elle est employée à deux usages différents, à évaluer les objets et à les acheter. Pour évaluer les objets la monnaie idéale est aussi bonne et peut-être meilleure encore que la monnaie réelle… L’autre usage de la monnaie est d’acheter ces mêmes objets qu’elle apprécie, les prix et les contrats s’évaluent en monnaie idéale et s’exécutent en monnaie réelle}. Galiani, l. c., p. 112 sq.
  29. Cela n’empêche pas naturellement le prix de marché des marchandises d’être au-dessus ou au-dessous de leur valeur. Mais cette considération est étrangère à la circulation simple et appartient à une autre sphère où nous étudierons le rapport de la valeur au prix de marché.
  30. L’extrait suivant des Leçons sur l’industrie et les finances de M. Isaac Pereire (Paris, 1832) montre combien, même la forme la plus superficielle de l’antagonisme qui se manifeste dans l’achat et la vente, blesse les belles âmes. Le fait que ce même Isaac, en sa qualité d’inventeur et de dictateur du Crédit mobilier, est renommé comme le loup de la Bourse de Paris, montre aussi le cas qu’il convient de faire de la critique sentimentale de l’Économie. M. Pereire, alors un apôtre de Saint-Simon, dit : « C’est parce que tous les individus sont isolés, séparés les uns des autres, soit dans leurs travaux, soit pour la consommation, qu’il y a échange entre eux des produits de leur industrie respective. De la nécessité de l’échange est dérivée la nécessité de déterminer la var leur relative des objets. Les idées de la valeur et de l’échange sont donc immédiatement liées, et toutes deux dans leur forme actuelle expriment l’individualisme et l’antagonisme… Il n’y a lieu à fixer la valeur des produits que parce qu’il y a vente et achat, en d’autres termes, antagonisme entre les divers membres de la société. Il n’y a lieu à s’occuper du prix de valeur que là où il y avait vente et achat, c’est-à-dire, où chaque individu était obligé de lutter pour se procurer les objets nécessaires à l’entretien de son existence » (l. c., p. 2-3).
  31. « L’argent n’est que le moyen et l’acheminement, au lieu que les denrées utiles à la vie sont la fin et le but ». Boisguillebert, Le détail de la France, 1697. Économistes financiers du xviiie siècle d’Eugène Daire, vol. I, Paris, 1843, p. 210.
  32. En novembre 1807 parut en Angleterre un écrit de William Spence sous le titre de : Britain independent of commerce, dont William Cobbet dans son Political Register développa le principe sous la forme plus drastique de Perish commerce. James Mill répondit, en 1808 dans sa Defence of commerce, qui contient déjà le passage emprunté à ses Elements of Political economy, cité plus haut. Dans sa polémique avec Sismondi et Malthus sur les crises commerciales, J.-B. Say s’approprie cette aimable trouvaille, et comme il serait impossible de dire de quelle nouveauté ce comique « prince de la science » a enrichi l’économie politique — son mérite a plutôt consisté dans l’impartialité avec laquelle il a mal compris ses contemporains Malthus, Sismondi et Ricardo — ses admirateurs continentaux ont tambouriné que c’est lui qui a déterré ce trésor de l’équilibre métaphysique des achats et ventes.
  33. Les exemples suivants feront voir de quelle manière les économistes représentent les différents aspects de la marchandise : « With money in possession, we have but one exchange to make, in order to secure the object of desire, while with other surplus products we have two, the first of which (procuring the money) is infinitely more difficult than the second » (Avec de l’argent en notre possession, nous n’avons qu’un seul échange à faire pour nous procurer l’objet de notre désir, alors qu’avec d’autres produits il faut en faire deux, et le premier des deux (se procurer l’argent) est infiniment plus difficile que le second). G. Opdyke, A treatise on political economy, New-York, 1831, p. 277-278. « The superior saleableness of money is the exact effect or natural consequence of the less saleableness of commodities » (La facilité plus grande de vendre de la monnaie est la conséquence naturelle de la difficulté de vendre des marchandises), Corbet Th., An Inquiry into the causes and modes of the wealth of individuals, etc., London, 1841, p. 117. « Money had the quality of being always exchangeable for what it measures ». (L’argent possède la qualité d’être toujours échangeable contre les objets qu’il mesure.) Bosanquet, Metallic, Paper and Credit Currency, etc. London, 1842, p. 100. « Money can always buy other commodities, whereas other commodities cannot always buy money » (L’argent peut toujours acheter les autres marchandises tandis que les autres marchandises ne peuvent pas toujours acheter de l’argent). Th. Tooke, An Inquiry into the currency principle, 2e éd., London, 1844, p. 10.
  34. La même marchandise peut être achetée et vendue à plusieurs reprises. Elle ne circule pas alors à titre de simple marchandise, mais elle a une destination qui n’existe pas encore au point de vue de la circulation simple, de la simple opposition de marchandise et argent
  35. La masse de la monnaie est indifférente, « pourvu qu’il y en ait assez pour maintenir les prix contractés par les denrées. » Boisguillebert, l. c, p. 210. « If the circulation of commodities of 400 millions required a currency of 40 millions, and… this proportion of 1/10 was the due level, estimating both currency and commodities in gold ; then, if the value of commodities to be circulated increased to 450 millions… the currency in order to continue at its level, must be increased to 45 millions » (Si la circulation des marchandises de 400 millions de livres sterling exige une masse d’or de 40 millions… et que cette proportion de 1/10 est le niveau adéquat… alors, si la valeur des marchandises circulantes montait à 450 millions… la masse d’or devrait, pour rester à son niveau, monter à 45 millions). W. Blake, Observations on the effects produced by the expenditure of government, etc., London, 1823, p. 42.
  36. « È la velocità del giro del denaro, non la quanlità de’metalli che fa apparir molto o poco il denaro » (C’est la célérité de la circulation de l’argent et non la quantité des métaux qui fait qu’il apparaît peu ou beaucoup d’argent). Galiani, l. c., p. 99.
  37. L’Angleterre, en 1858, a fourni un exemple d’une baisse extraordinaire de la circulation métallique au-dessous de son niveau moyen, comme on le verra par l’extrait suivant du London Economist : « From the nature of the case very exact data cannot be procured as to the amount of cash that is fluctuating in the market, and in the hands of the not banking classes. But, perhaps, the activity or the inactivity of the Mints of the great commercial nations is one of the most likely indications in the variation of that amount. Much will be manufactured when much is wanted ; and little when little is wanted… At the English Mint the coinage was in 1855 : 9.245.000 , 1856 : 6.476.000 £, 1857: 5.293.855 £. During 1858 the Mint had scarcely anything to do » (Par suite de l’éparpillement qui caractérise la circulation simple « il est impossible de se procurer des données très exactes sur la quantité de monnaie qui fluctue sur le marché et dans les mains des classes qui ne déposent pas à la banque. Mais peut-être que l’activité ou l’inactivité des Monnaies des grandes nations commerciales pourrait fournir des indications utiles sur les variations de cette quantité. On monnayera beaucoup quand on aura besoin de beaucoup, peu quand on aura besoin de peu... La frappe à la Monnaie anglaise était en 1855 : 9.245.000 £, 1856 : 6.476.000 £, 1857 : 3.293.855 €. Dans l’année 1858 la Monnaie n’a eu presque rien à faire. ») Economist, July 10, 1858. Mais à la même époque il y avait à peu près 18 millions de livres sterling en or dans les caveaux de la Banque.
  38. Dodd, Curiosities of industry, etc., London, 1854.
  39. The currency question revieiwed, etc., by a banker. Edinburgh, 1845, p. 69, etc. « Si un écu un peu usé était réputé valoir quelque chose de moins qu’un écu tout neuf, la circulation se trouverait continuellement arrêtée et il n’y aurait pas un seul payement qui ne fut matière à contestation. » G. Garnier, l. c., t. I, p. 24.
  40. Jacob W., An inquiry into the production and consumption of the precious metals, London, 1831, vol. II, ch. xxvi.
  41. David Buchanan, Observations on the subjects treated of in Doctor Smith’s lnquiry on the wealth of nations, etc., Edinburgh, 1814, p.3.
  42. Henry Storch, Cours d’économie politique, etc., avec des notes par J.-B. Say, Paris, 1823, tome IV, p. 179. Storch publia son ouvrage à Pétersbourg en langue française. J.-B. Say en prépara aussitôt une réimpression à Paris, complétée par de prétendues notes qui, de fait, ne contiennent que des lieux communs. Storch (voir ses Considérations sur la nature du revenu national, Paris, 1824) prit mal cette annexion de son ouvrage par le « prince de la science  ».
  43. Plato, De Rep, l. II, « νόμισμα ξύμϐολον τῆς ἀλλαγῆς » (monnaie symbole d’échange). Opera omnia, etc., éd. G. Stallbumius. London, 1850, p. 304. Platon ne considère la monnaie qu’en tant que mesure de valeur et signe de valeur, mais il demande, en outre du signe de valeur servant à la circulation inférieure, un signe pour le commerce avec la Grèce et avec l’extérieur (Cf. aussi le 5e livre de ses Lois).
  44. Aristoteles, (Ethic. Nicom., l. V, ch. viii, l. c., « οἷον δ' ὑπάλλαγμα τῆς χρείας τὸ νόμισμα γέγονε κατὰ συνθήκην, καὶ διὰ τοῦτο τ’οὔνομα ἔχει νόμισμα, ὅτι οὐ φύσει ἀλλὰ νόμῳ ἐστί, καὶ ἐφ' ἡμῖν μεταϐαλεῖν καὶ ποιῆσαι ἄχρηστον. ».

    (Dans la satisfaction des besoins, l’argent devint, par convention, moyen d’échange. Il porte son nom (νόμισμα) parce qu’il ne procède pas de la nature mais de la loi (νομος) et qu’il dépend de nous de le changer et de le rendre nul).

    Aristote avait de la monnaie une conception incomparablement plus profonde et plus compréhensive que Platon. Dans le beau passage suivant il montre comment le troc entre deux communautés crée la nécessité d’assigner à une marchandise spécifique, donc elle-même une substance ayant de la valeur, le caractère de la monnaie.

    « Ξενιϰοτέρας γὰρ γενομένης τῆς βοηθείας τῷ εἰσάγεσθαι ὧν ἐνδεεῖς καὶ ἐκπέμπειν ὧν ἐπλεόναζον, ἐξ ἀνάγκης ἡ τοῦ νομίσματος· ἐπορίσθη χρῆσις… διο πρός τὰς ἀλλαγὰς τοιοῦτόν τι συνέθεντο πρὸς σφᾶς αὐτοῦς διδόναι καὶ λαμβάνειν, ὁ τῶν χρησίμων αὐτὸ ὂν εἶχε τὴν χρείαν εὐμεταχειριστὸν… οἷον σίδηρος καὶ ἄργυρος, κἂν εἴ τι τοιοῦτον ἕτερον (Arist., De Rep., l. I, ch. ix, l. c.). »

    (À mesure que ces rapports…se transformèrent en se développant par l’importation des objets dont on était privé et l’exportation de ceux dont on regorgeait, la nécessité introduisit l’usage de la monnaie…On convint de donner et de recevoir dans les échanges une matière qui, utile par elle-même, fut aisément maniable dans les usages habituels de la vie ; ce fut du fer, par exemple, de l’argent, ou telle autre substance analogue ». Politique d’Aristote traduit par J. Barthélemy Saint-Hilaire, l. I, ch. iii). Michel Chevalier qui ou bien n’a pas lu Aristote ou bien ne l’a pas compris, cite ce passage pour démontrer que d’après Aristote le moyen de circulation devrait consister en une substance ayant de la valeur intrinsèque. Or, Aristote dit expressément que la monnaie en tant que simple moyen de circulation ne semble devoir son existence qu’à la convention ou à la loi, ainsi que déjà l’indiquerait son nom (νόμισμα) et qu’en réalité elle ne doit son utilité comme numéraire qu’à sa fonction et non à une valeur d’usage intrinsèque. Λῆρος εἶναι δοϰεῖ τὸ νόμισμα ϰαὶ νόμος παντάπασι, φύσει δ’οὐδεν. ὅτε μεταθεμένον (τε τῶν χρώμενον οὐδενος ἄξιον, οὐδὲ χρήσιμον πρὸς οὐδὲν τῶν ἀναγϰαίων ἐστι.

    (Cet argent n’est en lui-même qu’une chose absolument vaine, n’ayant de valeur que par la loi, et non par la nature puisqu’un changement de convention parmi ceux qui en font usage, peut le déprécier complètement et le rendre tout à faire incapable de satisfaire aucun de nos besoins, l. c.)

  45. « This Emperor (of Gattay or China) may dispende ols muche as he will withouten estymacion. For he despendethe not, nor makethe no money, but of lelher emprendeth or of papyre. And when that money hathe ronne so longe, that it begynethe to waste, than men beren it to the Emperoure’s Tresorye, and then they taken newe Money for the old. And that money gothe thorghe out all the contree, and thorghe ont all his Provynces… They make no money nouther of Gold nor of Sylver, et opine Mandeville, therefore he may despende ynew and outrageously » (Cet empereur (de Gattay ou de Chine) peut dépenser autant qu’il lui plaît sans calculer. Car il ne dépense ni ne fabrique point de monnaie mais du cuir ou du papier imprimé. Et quand cette monnaie a roulé si longtemps qu’elle commence à s’user, on la porte au Trésor de l’Empereur et on remplace la vieille monnaie par de la neuve. Et cette monnaie circule dans toute la contrée et dans toutes ses Provinces… ils ne font de la monnaie ni d’or ni d’argent et c’est pourquoi, opine Mandeville, il peut dépenser outrageusement). Mandeville, Sir John, Voyages and Travels, London, éd. 1795.
  46. Benjamin Franklin, Remarks and facts relative to the American paper money, 1764, p. 348, l. c. « At this very time, even the silver money in England is obliged to the legal tender for part of its value; that part which is the difference between its real weight and its denomination. Great part of the shillings and sixpences now current are by wearing become 5, 10, 20 and some of the 6 pences even 50 % too light. For this difference between the real and the ’nominal you have no intrinsic value, you have not so much as paper, you have nothing. It is the legal tender, with the knowledge that it can easily be repassed for the wame value, that makes 3 penny worth of silver pass for a 6 pence » (À l’heure actuelle, même la monnaie d’argent en Angleterre doit une partie de sa valeur au cours forcé, la partie qui constitue la différence entre son poids réel et sa dénomination. Un grand nombre des shillings et des pièces de six pense qui circulent présentement ont perdu par suite du frai 5, 10, 20% de leur poids et quelques-unes des pièces de sixpence jusqu’à 50%. Pour combler cette différence entre le réel et le nominal vous n’avez point de valeur intrinsèque, vous n’avez même pas du papier, vous n’avez rien. C’est le cours forcé, la certitude que vous pouvez facilement les repasser pour la même valeur, qui fait passer 3 pence pour 6 pence).
  47. Berkeley, l. c. p. 56. « Whether the denomination being retained, although the bullion were gone… might not nevertheless… a circulation of commerce (be) maintained ? (Si l’on conservait la dénomination de la monnaie après que son métal eût disparu, la circulation du commerce ne pourrait-elle pas quand même être maintenue ?)
  48. « Non solo i metalli ricchi son segni delle cose…ma vicendevolmente le cose… sono segni dell’ oro e dell’ ar-gento » (Non seulement les métaux précieux sont les signes des choses… mais les choses sont réciproquement… les signes de l’or et de l’argent). A. Genovesi, Lezioni di Economia civile (1765), p. 281 dans Custodi, Part. Mod., t.VIII.
  49. Petty, « Gold and silver are universal wealth. » Pol. Arith., p. 242, l. c.. (L’or et l’argent sont la richesse universelle).
  50. E. Misselden, Free Trade or the means to make Trade florish, etc., London, 1622. « The natural matter of Commerce is Merchandize, which Merchants from the end of Trade have stiled commodities. The artificial matter of Commerce is Money, which hath obtained the title of sinews of warre and of State. Money, though it be in nature and time after merchandize, yet forasmuch as it is now in use is become the chiefe » (p. 7) (La matière naturelle du commerce est la marchandise que les marchands, eu égard aux fins du commerce, ont appelée « commodity ». La matière artificielle du commerce est l’argent qui a reçu le nom de « nerf de la guerre et de l’État ». L’argent, bien que dans la nature et le temps il vienne après la marchandise, est devenu la chose principale). Il compare la marchandise et l’argent aux deux petits-fils de Jacob qui, lorsqu’il les bénit, posa sa main droite sur le plus jeune et sa main gauche sur l’aîné. Boisguillebert, Dissertation sur la nature des richesses, etc., l. c. « Voilà donc l’esclave du commerce devenu son tyran… La misère des peuples ne vient que de ce qu’on a fait un maître, ou plutôt un tyran de ce qui était un esclave »(p. 399-395).
  51. Boisguillebert, l. c. « On a fait une idole de ces métaux (l’or et l’argent) ; et laissant là l’objet et l’intention pour lesquels ils avaient été appelés dans le commerce, savoir pour y servir de gages dans l’échange et la tradition réciproque, on les a presque quittés de ce service pour en faire des divinités auxquelles on a sacrifié et sacrifie toujours plus de biens et de besoins précieux, et même d’hommes, que jamais l’aveugle antiquité n’en immola à ces fausses divinités », etc. (l. c., p. 395).
  52. Boisguillebert flaire dans la première immobilisation du perpetuum mobile, c’est-à-dire dans la négation de son existence fonctionnelle comme moyen de circulation, son existence indépendante vis-à-vis des marchandises. « L’argent, dit-il, doit être dans un mouvement continuel, ce qui ne peut être que tant qu’il est meuble, mais sitôt qu’il devient immeuble tout est perdu ». Le Détail de la France, p. 231. Il ne remarque pas que cet arrêt est la condition de son mouvement. Ce qu’il veut en réalité, c’est que la forme valeur des marchandises apparaisse comme forme purement évanescente de leur échange de matière, sans se fixer jamais comme but en soi.
  53. « The more the stock is increased in wares, the more it decreaseth in treasure » (Plus le stock s’accroît en marchandises, plus il diminue en trésor). E. Misselden, l. c., p. 7.
  54. L. c., p. 11-13, passim.
  55. Petty, Political Arith., l. c., p. 196.
  56. François Bernier, Voyage contenant la description des états du Grand Mogol, édition de Paris, 1830, t. I. Cf. p. 312-14.
  57. Dr. Martin Luther, Bücher vom Kaufhandel und Wucher, 1524. Au même endroit Luther dit : « Gott hat uns Deutsche dahin geschleudert, dasz wir unser gold und Silber müssen in fremde Länder stoszen, alle Welt reich machen und selbst Bettler bleiben. England sollte wohl weniger Goldes haben, wenn Deutschland ihm sein Tuch liesze, und der König von Portugal sollte auch weniger haben, wenn wir ihm die Würze lieszen. Rechne Du, wie viel eine Messe zu Frankfurt aus deutschen Landen geführt wird, ohne Noth und Ursache : so wirst Du Dich wundern, wie es zugehe. dasz noch ein Heller in deutschen Landen sei. Frankfurt ist das Silber und Goldloch, dadurch aus deutschem Lande fleiszt, was nur quillet und wächst, gemünzt oder geschlagen wird bei uns : wäre das Loch zugestopft, so dürft man itzt der Klage nicht hören, wie allelhalben eitel Schuld und kein Geld, alle Land und Städte ausgewuchert sind. Aber lasz gehen, es will doch also gehen : wir Deutsche müssen Deutsche bleiben ; wir lassen nicht ab, wir müssen denn. » (Dieu nous a contraints, nous autres Allemands, à lancer notre argent dans les pays étrangers, à enrichir tout le monde et à rester nous-mêmes mendiants. L’Angleterre aurait moins d’or si l’Allemagne lui laissait son drap et le roi du Portugal aussi en aurait moins si on lui laissait les épices. Compte ce que la foire de Francfort soutire sans nécessité et sans raison aux terres allemandes et tu t’étonneras et te demanderas comment il se puisse faire qu’il reste encore un liard dans les pays allemands. Francfort est le trou d’or et d'argent par où s'écoule du pays allemand tout ce qui germe et croît, tout ce qui est monnayé et frappé chez nous : si on bouchait le trou on n'entendrait plus comme maintenant la plainte que partout il n'y ait que pures dettes et point d'argent, que les campagnes et les villes sont dépouillées par l'usure. Mais laisse faire, cela ira tout de même ainsi. Nous, Allemands, nous devons rester Allemands. Nous n'en démordrons pas). Misselden, dans l'ouvrage cité ci-dessus, veut au moins retenir l'or et l'argent dans le cercle de la Chrétienté. « The other forreine remote causes of the want of money, are the Trades maintaned out of Christendome to Turky, persia and the East Indies, which trades are maintaned for the most part with ready money, yet in a different manner although the trades within Christendome are driven with ready monies, yet those monies are still contained and continued within the bounds of Christendome. There is indeed a fluxus and refluxus, a flood and ebbe of the monies of Christendome traded within itselfe ; for sometimes there is more in one part of Christendome, times there is lesse in another, as one Country wanteth and another aboundeth : It cometh and goeth, and whorleth about the Circle of Christendome, but is still contrained within the compasse thereof. But the money that is traded out of Christendome into the parts aforesaid is continually issued out and never returneth againe. » (L’autre cause éloignée du manque d’argent est le commerce fait hors de la chrétienté, avec la Turquie, la Perse et les Indes Orientales. Ce commerce s’opère pour la plupart avec de l’argent comptant, mais d’une autre manière que ne se fait le commerce dans les limites de la Chrétienté. Car bien que le commerce s’y fasse au moyen d’argent comptant, cet argent reste enfermé toujours dans l’enceinte de la Chrétienté. Il y a, en effet, flux et reflux, la marée montante et descendante des monnaies de la Chrétienté qui commerce, car parfois il s’en trouve plus dans un endroit et moins dans un autre, selon qu’un pays en manque et qu’un autre en abonde : l’argent court de ça et de là et tournois dans le cercle de la Chrétienté. Mais l’argent avec lequel on trafique hors de la Chrétienté, dans les pays susdits, est continuellement répandu au dehors et ne rentre plus jamais).
  58. « A nummo prima origo avaritiæ… hæc paulalim exarsit rabie quadam, non jam avaritia, sed fames auris » . Plin., Hist. nat., I, XXXIII, c. xiv (L’argent est la source première de l’avarice… celle-ci se tourne en une espèce de rage qui n’est plus de l’avarice mais la soif de l’or.)
  59. Horace n’entend donc rien à la philosophie de la thésaurisation quand il dit (Sat. I, II, Sat. III) :
    « Siquis emat citharas, emptas comportet in unum
    Nec studio citharar, nec Musæ deditus ulli ;
    Si scalpra et formas, non sutor ; nautica vela,
    Aversus mercaturis ; delirus et amens
    Undique dicatur merito. Qui discrepat istis,
    Qui nummos aurumque recondit, nescuis uti
    Compositis, metuensque velut contingere sacrum ?

    (Qu’un homme sans disposition pour la musique, sans goût pour aucune des Muses, achète des cithares et s’en forme un magasin, ou s’entoure de tranchets et de formes sans être cordonnier, ou enfin de voiles et d’après quand il est étranger au commerce, on criera de toutes parts au fou, à l'insensé et ce n'est pas à tort. Mais ne leur ressemble-t-il pas, l'avare qui enfouit ses écus et son or, qui, sans savoir se servir des trésors qu'il accumule, se croirait sacrilège d'y toucher ?) Œuvres d’Horace. Traduction de la collection Panckoucke.

    M. Senior s’y entend mieux : « L’argent paraît être la seule chose dont le désir est universel, et il en est ainsi parce que l’argent est une richesse abstraite et parce que les hommes en la possédant peuvent satisfaire tous leurs besoins, de quelque nature qu’ils soient. » Principes fondamentaux de l’Écon. pol., traduit par le comte Jean Arrivabene, Paris, 1836, p. 221. Ou encore Storch : « Puisque l’argent représente toutes les richesses, il suffit de l’accumuler pour se procurer toutes les sortes de richesses existant dans le monde » (l. c., t. II, p. 134).

  60. Pour montrer à quel point l’homme intime (the inner man) chez le possesseur de marchandises reste le même, alors même qu’il s’est civilisé et épanoui en capitaliste, il suffit de citer l’exemple d’un représentant londonnais d’une maison de Manque cosmopolite. Cet individu a fait encadrer et appendre au mur, comme blason familiale approprié, un billet de banque de 100.000 £. La pointe ici est dans le regard hautain et railleur que jette le billet sur la circulation.
  61. Cf. le passage de Xénophon cité plus bas.
  62. Jacob, l. c., t. II, ch. xv et xvi.
  63. « In times of great agitation and insecurity, especially during internal commotions or invasions, gold and silver articles are rapidly converted into money ; whilst during periods of tranquillity and prosperity, money is converted into plate and jewellery » (t. II, p. 367, l. c.) (Aux époques de troubles et d’insécurité et spécialement pendant les commotions intérieures et les invasions, les objets en or et en argent sont rapidement convertis en monnaie tandis qu’aux époques de tranquillité et de prospérité la monnaie est convertie en vaisselle d’or et d’argent et en bijoux.)
  64. Dans le passage suivant Xénophon développe l’argent sous les formes spécifiques d’argent et de trésor : « ἐν μόνῳ τούτῳ ὧν ἐγὼ οἶδα ἔργων οὐδὲ φθονεῖ οὐδεὶς τοῖς ἐπικατασκευαζομένοις… ἀργυρῖτις δὲ ὅσῳ ἂν πλείων φαίνηται καὶ ἀργύριον πλεῖον γίγνηται, τοσούτῳ πλείονες ἐπὶ τὸ ἔργον τοῦτο ἔρχονται, καὶ γὰρ δὴ ἔπιπλα μέν ἐπειδὰν ἱκανά τις κτήσηται τῇ οἰκίᾳ, οὐ μάλα ἔτι προσωνοῦνται· ἀργύριον δὲ οὐδείς πω οὕτω πολὺ ἐκτήσατο ὥστε μὴ ἔτι προσδεῖσθαι, ἀλλ᾽ ἤν τισι γένηται παμπληθές, τὸ περιττεῦον κατορύττοντες οὐδὲν ἧττον ἥδονται ἢ χρώμενοι αὐτᾤ, καὶ μὴν ὅταν γε εὖ πράττωσιν αἱ πόλεις, ἰσχυρῶς οἱ ἄνθρωποι ἀργυρίου δέονται, οἱ μὲν γὰρ ἄνδρες ἀμφὶ ὅπλα τε καλὰ καὶ ἵππους ἀγαθοὺς καὶ οἰκίας καὶ κατασκευὰς μεγαλοπρεπεῖς βούλονται δαπανᾶν, αἱ δὲ γυναῖκες εἰς ἐσθῆτα πολυτελῆ καὶ χρυσοῦν κόσμον τρέπονται. ὅταν τε αὖ νοσήσωσιν πόλεις ἢ ἀφορίαις καρπῶν ἢ πολέμῳ, ἔτι καὶ πολὺ μᾶλλον ἀργοῦ τῆς γῆς γιγνομένης καὶ εἰς ἐπιτήδεια καὶ εἰς ἐπικούρους νομίσματος δέονται. » Xén. De Vectig. c. iv. (Aussi est-ce la seule entreprise où l’on ne craint pas de prodiguer le nombre des travailleurs…plus le minerai produit et plus l’argent donne, plus ou voit de gens se porter vers ce métier. Et en effet, quand on a fait l’acquisition du matériel nécessaire à un ménage, on n’achète rien en plus ; mais l’argent, jamais personne n’en possède assez pour n’en vouloir pas davantage : à ce point que ceux qui en ont beaucoup, trouvent autant de plaisir à enfouir leur superflu qu’à en user. Il y a plus : quand les villes fleurissent, c`est alors que l’on a le plus besoin d’argent : les hommes veulent se mettre en dépense pour avoir de belles armes, de bons chevaux, des maisons, un mobilier splendide ; les femmes ont l’esprit tourné vers les riches étoffes, les parures d’or. Une ville, au contraire, est-elle atteinte par la famine ou par la guerre, comme la terre alors est beaucoup moins cultivée, il faut du numéraire pour les vivres et pour les alliés). (Traduction par Eugène Talbot). Aristote dans le chap. xix, liv. I, de la République développe les deux mouvements opposés de la circulation, M-A-M et A-M-A sous les noms de « Économique » et « Chrematistique ». Les tragiques grecques, notamment Euripide, opposent les deux formes comme διϰη, (droit) et ϰέρδος (profit).
  65. Le capital est naturellement avancé aussi sous forme d’argent et l’argent avancé peut être du capital, mais ce point de vue est hors de l’horizon de la circulation simple.
  66. Luther fait ressortir la différence entre le moyen d’achat et le moyen de paiement (Note de la 2e éd. Cf. das « Kapital », Vol. I Section I. Note 96, 4e éd., p. 99).
  67. Malgré l’idée exagérée qu’il se fait de ses définitions doctrinaires, M. Macleod comprend si peu les rapports économiques les plus élémentaires qu’il fait dériver l’argent en général de sa forme la plus développée, celle de moyen de paiement. Il dit entre autres choses : Comme les gens n’ont pas toujours besoin de leurs services réciproques en même temps ni au même degré, « there would remain ever a certain difference or amount of service due from the first to the second—debt » (il resterait une certaine différence ou une somme de service due du premier au second — dette). Le possesseur de cette dette a besoin des services d’un tiers qui n’exige pas immédiatement ceux du second et il « transfers to the third the debt due to him from the first. Evidence of debts changes so hands - currency… When a person received an obligation expressed by metallic currency, he is able to command the services not only of the original debtor, but of the whole of the industrions community » (transfère au troisième la dette que lui doit le premier. Les dettes changent ainsi de mains… circulation… Quand une personne a reçu une obligation exprimée par le cours de la monnaie, il peut commander les services non seulement du débiteur original, mais de la communauté industrieuse tout entière). Macleod, Theory and practice of Banking, etc., London, 1855. V. I, ch. I.
  68. Bailey, loc. cit., p. 3. « Money is the general commodity of contracts, or that in which the majority of bargains about property, to be completed at a future time, are made ». (L’argent est la marchandise générale des contrats, celle dans laquelle se font la majeure partie des marchés (relatifs à la propriété) qui doivent se conclure plus tard.)
  69. Senior, loc. cit., p. 221. dit : « Comme la valeur de toute chose varie dans une période de temps donnée, les gens choisissent pour moyen de paiement un objet dont la valeur varie le moins et qui conserve le plus longtemps une capacité moyenne donnée d’acheter des choses. C’est ainsi que la monnaie devient l’expression ou le représentent des valeurs ». C’est l’inverse. Parce que l’or, l’argent, etc., sont devenus monnaie, c’est-à-dire matérialisation de la valeur d’échange, dans son indépendance, ils deviennent moyens de paiement universels. C’est précisément à l’heure ou la considération sur la durée de la valeur de la monnaie, mentionnée par M. Senior, entre en jeu, c’est-à-dire dans les périodes où par la force des circonstances la monnaie s’impose comme moyen de paiement, que se découvre la fluctuation dans la valeur de la monnaie. Une telle époque était celle d’Elizabeth en Angleterre alors que Lord Burleigh et Sir Thomas Smith, en raison de la dépréciation manifeste des métaux précieux, firent passer un acte de parlement qui obligeait les Universités d’Oxford et de Cambridge à leur payer un tiers de leurs rentes foncières en blé ou en malte.
  70. Boisguillebert, qui voudrait empêcher les rapports de production bourgeois de se dresser contre les bourgeois eux-mêmes, traite avec prédilection les formes de l’argent où il n’est qu’idéal, ou qu’évanescent. C’est ainsi qu’il a traité du moyen de circulation et du moyen de paiement. Il ne voit pas, encore une fois, que l’argent se tourne immédiatement de sa forme idéale en sa réalité extérieure, que dans la mesure de la valeur, pensée seulement, l’argent solide existe déjà à l’état latent. Que l’argent, dit-il, n’est qu’une simple forme des marchandises elles-mêmes, on le voit dans le grand commerce ou l’échange s’effectue sans l’intervention de l’argent après que « les marchandises sont appréciées ». Le Détail de la France, p. 210.
  71. Locke, loc. cit., p. 17-18.
  72. « Il danaro ammassato supplisce a quella somma, che per essere attualmente in circolazione, per l’eventuale promiscuità dé commerci sì allontano e sorte della sfera della circolazione medesima ». (L’argent accumulé supplée à la somme qui pour être effectivement dans la circulation et pour parer à toutes les perturbations éventuelles du commerce s’éloigne et sort de la sphère de la circulation même). G. R. Carli. Note à Verri, Meditazioni sulla Economia Politica, p. 196, t. XV, Collection de Custodi.
  73. Montanari, Della Moneta. (1683), loc. cit., p. 40. « E cosi fatttamente diffusa per tutto il globo terrestre la communicazione de’populi insieme, che pùo quasi dirsi esser il mondo tutto divinuto una sola città in cui si fa perpetua tiera d’ogui mercanzia, e dove ogni uomo di tutto ciò che la terra, gli animali e l’umana industria altrove producono, puo mediante il danaro stando in sua casa provedersi e godere. Maravigliosa invenzione ». (Les communications des peuples entre eux s’étendent à tel point sur tout le globe terrestre que l’on peut quasiment dire que tout le monde entier est une seul ville où il tient une foire perpétuelle de toutes les marchandises et où tout homme moyennant argent et tout en restant chez soi peut s’approvisionner et jouir de tout ce que produisent la terre, les animaux et l’industrie humaine. Merveilleuse invention.)
  74. « I metalli han questo di proprio e singolare che in essi soli tutte le ragioni si riducono ad una che è la loro quantità, non avendo ricevuto della natura diversa qualità nè nell interna loro constituzione nè nell externa forma e fattura » . (Les métaux ont cette singulière propriété que tout en eux est réduit à la quantité, n’ayant reçu de la nature, ni dans leur construction interne, ni dans leur forme et façon externes, diversité de qualité). Galiani. loc. cit., p. 130.
  75. Ô bienheureuse monnaie, qui fournit au genre humain un doux et utile breuvage et qui donne et ses possesseurs l’immunité contre la peste infernale de l’avarice, puisqu’e1le ne peut être ni enfouie ni conservée longtemps.
  76. En l’an 760, une foule de pauvres émigrés s’établirent au sud de Prague pour laver les sables aurifères, et trois hommes pouvaient en un jour extraire 3 mares d’or.
  77. Jusqu’ici les découvertes australiennes et autres n’ont point affecté le rapport de la valeur de l’or à l’argent. Les affirmations contraires de Michel Chevalier valent ce que vaut le socialisme de cet ex-Saint-Simonien. La cote de l’argent sur le marché de Londres montre, il est vrai, que le prix or moyen de l’argent de 1850 à 1858 dépasse de pas tout à fait 3 pour cent le prix de 1830 à 1850. Mais cette hausse s’explique simplement par la demande d’argent venue d’Asie. De 1852 à 1858 le prix de l’argent dans les différentes années et mois ne varie qu’avec cette demande, nullement avec l’arrivage de l’or des sources nouvellement découvertes. Voici un aperçu des prix de l’argent sur le marché de Londres.

    Prix de l’argent par once
    Année Mars Juillet Novembre
    1952 60 1/8 pence 61 1/4 pence 61 7/8 pence
    1953 61 3/8 pence 61 1/2 pence 61 7/8 pence
    1954 61 7/8 pence 61 3/4 pence 61 1/2 pence
    1955 60 7/8 pence 61 1/2 pence 60 7/8 pence
    1956 60 pence 61 1/4 pence 62 1/8 pence
    1957 61 3/4 pence 61 5/8 pence 61 1/2 pence
    1958 61 5/8 pence
  78. L’or est une chose merveilleuse ! Qui le possède est maître de tout ce qu’il désire. Au moyen de l’or on peut même ouvrir aux âmes les portes du Paradis ». Colombe, Lettre de la Jamaïque, 1503 (Note de la 2e éd. Cf. le Capital, vol. I, ch. iii, p. 54, éd. française).
  79. Hume admet d’ailleurs que cette compensation est graduelle, bien que cela ne s’accorde guère avec son principe. Cf. David Hume, Essays and treatises on several subjects, éd. London, 1777, vol. 1, p. 300.
  80. Cf. Steuart, l. c., t. I, p. 394-400.
  81. David Hume, l. c., p. 300.
  82. David Hume, l. c., p. 303.
  83. David Hume, l. c., p. 308.
  84. « It is evident that the prices do not so much depend on the absolute quantity of commodities, and that of money, which are in a nation, as on that of the commodities, which can or may come to market, and of the money which circulates. If the coin be looked up in chests, it is the same thing with regard to prices, as if it were annihilated; if the commodities be hoarded in magazines and granaries, a like effect follows. As the money and commodities in these cases, never meet, they cannot affect each other. The whole (of prices) at last reaches a just proportion with the new quantity of specie which is in the kingdom », l. c., p. 307, 308, 303 (Il est évident que les prix dépendent moins de la quantité absolue des marchandises et de celle de l’argent qui se trouvent dans un pays que de la quantité des marchandises qui peuvent être apportées au marché et de l’argent qui circule. Si les espèces sont enfermées dans des caisses, l’effet est le même en ce qui est du prix, que si elles étaient détruites ; si les marchandises sont amassées dans les magasins et les greniers, l’effet est pareil. Comme dans ces cas l’argent et les marchandises ne se rencontrent jamais, ils ne peuvent pas agir les uns sur les autres. L’ensemble des prix en fin de compte atteint une juste proportion avec la nouvelle quantité de numéraire qui se trouve dans le royaume).
  85. Voir Law et Franklin sur le surplus de valeur que l’or et l’argent sont censés acquérir de leur fonction comme monnaie. Voir aussi Forbonnais (Note de la 2e éd.)
  86. Cette fiction se trouve textuellement chez Montesquieu (Note de la 2e éd.). Le passage en question est cité dans das Kapital, vol. I, 1re Section. Note 80, 4e éd., p. 88.
  87. Steuart, l. c., t. I, p. 399 seq.
  88. Steuart, l. c., t. II, p. 377-379 passim.
  89. L. c., p. 379-380 passim.
  90. « The additional coin will be locked up, or converted into plate… As for the paper money, as soon as it has served the first purpose of supplying the demand of him who borrowed it, it will return upon the debtor in it and become realised… Let the specie of a country, therefore, be augmented or diminished in ever so great a proportion, commodities will still rise and fall according to the principles of demand and competition, and these will constantly depend upon the inclinations of those who have property or any kind of equivalent whatsoever to give, but never upon the quantity of coin they are possessed of… Let the quantity of specie in a country be ever so low, while there is real property of any denomination in the country, and a competition to consume in those who passess it, prices will be high, by the means of barter, symbolical money, mutual prestations and a thousand other inventions… If this country has a communication with other nations, there must be a proportion between the prices of many kinds of merchandize there and elsewhere, and a sudden augmentation or diminution of the specie, supposing it could of itself operate the effects of raising or sinking prices, would be restrained in its operation by foreign competition », loc. cit., t. I, p. 400-402. « The circulation of every country must be in proportion to the industry of the inhabitants producing the commodities which come to market… If the coin of a country, therefore, falls below the proportion of the price of industry offered to sale, inventions, like symbolical money, will he fallen upon, to provide for an equivalent for it. But if the specie be found above the proportion of industry, it will have no effect in raising prices, nor will it enter into circulation it will be hoarded up in treasures… Whatsoever be the quantity of money in a nation, in correspondence with the rest of the world, there can never remain, in circulation, but the quantity nearly proportional to the consumption of the rich and to the labour and industry of the poor inhabitants », and this proportion is not determined « by the quantity of money actually in the country » (loc. cit., p. 403-408 passim). « All nations will endeavour to throw their ready money, not necessary for their own circulation, into that country where the interest of money is high with respect to their own », loc. cit., t. II. p. 5. « The richest nation in Europe may be the poorest in circulating specie », loc. cit., t. II, p. 6. (Le numéraire additionnel sera mis sous clef ou transformé en vaisselles d’or et d’argent… Quant au papier monnaie, dès qu’il aura servi à satisfaire la demande de celui qui l’a emprunte il retournera à qui l’a émis et sera réalisé… Que les espèces d’un pays aient donc augmenté ou diminué dans une proportion aussi grande qu’on voudra, les marchandises n’en continueront pas moins à hausser et à baisser selon les principes de la demande et de la concurrence, et celles-ci dépendront constamment des dispositions de ceux qui ont de la propriété ou des équivalents quelconques a offrir, mais jamais de la quantité du numéraire qu’ils possèdent. Quelque petite que soit la quantité d’espèces dans un pays, aussi longtemps qu’il y a de la propriété réelle dans le pays et une concurrence chez eux qui la possèdent, les prix seront élevés par suite du troc, de la monnaie symbolique, des prestations mutuelles et mille autres inventions… Si ce pays a des relations avec d’autres nations, il faut qu’il existe une proportion entre les prix de plusieurs genres de marchandises là et ailleurs et une augmentation ou une diminution subite des espèces, en admettant qu’elle pût d’elle-même opérer la hausse ou la baisse des prix serait entravée dans son action par la concurrence étrangère », loc. cit., t. I, p. 400-402. «  La circulation de chaque pays doit être proportionnée à l’industrie des habitants qui produisent les marchandises portées au marché…Si le numéraire d’un pays tombe au-dessous de la proportion du prix du travail à vendre, on recourra à des inventions comme la monnaie symbolique, pour fournir un équivalent du numéraire. Mais si les espèces se trouvent être au-dessus de la proportion du travail, elles n’influeront pas sur la hausse des prix et elles n’entreront pas dans la circulation. Elles seront thésaurisées… Quelle que soit la quantité d’argent dans un pays en relation avec le reste de l’univers, il ne peut jamais demeurer dans la circulation que la quantité à peu près proportionnelle à la consommation des riches et au travail industrieux des habitants pauvres, et cette proportion n’est pas déterminée par la quantité d’argent qui se trouve effectivement dans le pays » (loc. cit., p. 403-408 passim). »

    «  Toutes les nations essaieront de déverser les espèces qui ne sont pas requises par leur propre circulation dans le pays où l’intérêt de la monnaie est élevée par rapport au leur  », loc. cit., t. II, p. 25. «  La nation la plus riche de l’Europe peut être la plus pauvre en espèces circulantes  », loc. cit., t. II, p. 6.

    (Voir la polémique contre Steuart chez Arthur Young. Dans le Capital, trad. française, vol. I, section p. 51, Marx dit : « La théorie de Hume, d’après laquelle « les prix dépendent de l’abondance de la monnaie », fut défendue contre Sir James Steuart et d’autres, par A. Young dans sa Political Arithmetic, London, 1774, pp. 112 et suiv. et dans un chapitre special : prices, depend on quantity of money, p. 112 sqq. » Note de Kautsky, 2e éd.)

  91. Steuart, loc. cit., t. II, p. 370. Louis Blanc transforme « la monnaie de la société », ce qui signifie tout bonnement la monnaie de l’intérieur ou nationale, en monnaie socialiste, ce qui ne signifie rien du tout, et conséquemment ; il fait de Jean Law un socialiste. Voir son premier volume de la Révolution Française).
  92. Maclaren, loc. cit., p. 43 seq. Le patriotisme a porté un auteur allemand (Gustav Julius), mort trop tôt, à opposer le vieux Busch à l’école ricardienne, comme une autorité. Busch a traduit l’anglais génial de Steuart en patois hambourgeois et il a gate l’original aussi souvent que possible.
  93. Ceci n’est pas exact. Adam Smith exprime correctement la loi en plusieurs endroits. Cf. le Capital, vol. I, section I, note 78, 4e édit., p. 87 (Note de Kautslry). (Voici la note où Marx dit : « Dans mon livre : Zur Kritik, etc., p. 183, j’ai dit qu’Adam Smith passa sous silence cette question de la quantité de la monnaie courante. Cela n’est vrai cependant qu’autant qu’il traite la question de l’argent ex professo. À l’occasion, par exemple dans sa critique des systèmes antérieurs d’économie politique, il s’exprime correctement à ce sujet : « La quantité de monnaie dans chaque pays est réglée par la valeur des marchandises qu’il doit faire circuler… La valeur des articles achetés et vendus annuellement dans un pays requiert une certaine quantité de monnaie pour les faire circuler et les distribuer à leurs consommateurs et ne peut en employer davantage. Le canal de la circulation attire nécessairement une somme suffisante pour le remplir et n’admet jamais rien de plus ».)
  94. Aussi la différence entre « currency » et « money », c’est-à-dire le moyen de circulation et l’argent ne se trouve-t-elle pas dans le « Wealth of Nations ». Trompé par l’impartialité apparente d’Adam Smith qui connaissait fort bien son Hume et son Steuart, l’honnête Maclaren dit : « The theory of the dependence of prices on the extent of the currency had not as yet attracted attention ; and Doctor Smith like M. Locke, considere metallic money nothing but a commodity. » Maclaren, loc. cit., p. 44. (La théorie de la dépendance des prix de la quantité des moyens de circulation n’avait pas encore attiré l’attention, et le Docteur Smith, de même que Monsieur Locke (Locke varie dans sa manière de voir) considère la monnaie métallique comme rien d’autre qu’une marchandise).
  95. David Ricardo : « The high price of Bullion, a proof of the depreciation of Banknotes », 4e édition, London, 1811. (La première édition parut en 1809). Et encore : Reply to M. Bosanquet’s practical observations on the report of the bullion committee. London, 1811.
  96. David Ricardo : On the principles of political economy, etc., p. 77. « Their value (of metals) like that of all other commodities depends on the total quantity of labour necessary to obtain the metal and to bring it to market ». (La valeur des métaux précieux, ainsi que celle de toutes les autres marchandises, dépend de la quantité de travail nécessaire pour les obtenir et pour les porter au marché).
  97. Loc. cit., p. 77, 180, 181.
  98. Ricardo, loc. cit., p. 421. « The quantity of money that can be employed in a country must depend on its value : if gold alone were employed for the circulation of commodities, a quantity would he required, one fifteenth only of what would be necessary, if silver were made use of for the same purpose ». (La quantité de monnaie employée dans un pays dépend de sa valeur. Si l’or seul circulait, il en faudrait quinze fois moins que si l’argent était seul employé.) Voir aussi : Proposals for an economical and secure currency : Ricardo, London, 1816, p. 17, 18, où il dit : « The amount of notes in circulation depends on the amount required for the circulation of the country ; which is regulated… by the value of the standard of money, the amount of payments, and the economy practised in effecting them ». (La quantité des billets qui circulent dépend de la quantité qui est requise pour la circulation du pays, et cette quantité est réglée par la valeur de l’étalon de la monnaie, le montant des paiements et l’économie pratiquée dans leur réalisation).
  99. Ricardo, Principles of political economy, p. 432-433.
  100. David Ricardo, Reply to M. Bosanquet’s practical observations, etc., p. 49. « That commodities would rise or fall in price, in proportion to the increase or diminution of money, I assume as a fact which is incontrovertible ». (Que le prix des marchandises hausserait ou baisserait proportionnellement à l’accroissement ou à la diminution de la monnaie je le pose comme un fait incontestable.)
  101. David Ricardo : The high price of Bullion, etc. « Money would have the same value in all countries ». Dans son Économie politique Ricardo a modifié cette proposition mais non pas d’une façon à entrer en ligne de compte ici.
  102. Loc. cit., p. 3-4.
  103. Loc. cit., p. 4.
  104. « An unfavourable balance of trade never arises but from a redundant currency ». Ricardo, loc. cit., pp. 11-12.
  105. « The exportation of the coin is caused by its cheapness, and is not the effect but the cause of au unfavourable balance », loc. cit., p. 44. (L’exportation du numéraire est causée par son bon marché et n’est point l’effet mais la cause d’un bilan défavorable.)
  106. Loc. cit., p. 17.
  107. Ricardo, loc. cit., p. 74, 75. « England. in consequence of a bad harvest, would come under the case of a country having been deprived of a part of its commodities, and, therefore, requiring a diminished amount of circulating medium. The currency which was before equal to the payments would now become super abundant and relatively cheap in proportion of her diminished production. The exportation of this sum, therefore, would restore the value of the currency to the value of the currencies of other countries ». (« L’Angleterre, par suite d’une mauvaise récolte, se trouverait dans le cas d’un pays qui aurait été privé d’une partie de ses marchandises et qui aurait besoin d’une quantité moindre de moyens de circulation. La currency qui auparavant était adéquate aux paiements deviendrait surabondante et relativement bon marché proportionnément à sa production diminuée. L’exportation de cette somme ramènerait la valeur de la currency à la valeur des currencies des autres pays »). La confusion qu’il fait entre l’argent et la marchandise et l’argent et le numéraire prend une allure ridicule dans le passage suivant : « If we can suppose that after an unfavourable harvest, when England has occasion for au unusual importation of corn, another nation is possessed of that article, but has no wants for any commodity whatever, it would unquestionably follow that such a nation would not export its corn in exchange for commodities : but neither would it export corn for money, as that is a commodity which no nation ever wants absolutely, but relatively », loc. cit., p. 75. (Si nous pouvons supposer qu’après une mauvaise récolte, lorsque l’Angleterre a besoin d’une importation extraordinaire de blé, il se trouve chez une autre nation une surabondance de cet article, mais nul besoin d’une autre marchandise, il s’ensuivrait incontestablement que cette nation n’exporterait pas son blé en échange de marchandises, mais elle n’exporterait pas non plus du blé pour de l’argent, puisque ce dernier est une marchandise dont une nation n’a jamais besoin absolument mais relativement). Pushkin dans son poème héroïque fait du père de son héros un homme incapable de comprendre que la marchandise est de l’argent. Que l’argent est une marchandise, les Russes l’ont de tout temps compris, comme le démontrent non seulement les importations de blé anglaises de 1838-1842 mais encore toute leur histoire commerciale.
  108. Cf. Thomas Tooke, History of Prices et James Wilson, Capital, currency and banking. (Ce dernier livre est une réimpression d’une série d’articles publiés en 1844, 1845 et 1847 dans le London Economist).
  109. James Deacon Hume, Letters on the corn laws, London, 1854, p. 29-31.
  110. Thomas Tooke, History of prices, etc., London, 1848, p. 110.
  111. « Que les drainages pour l’exportation cesseraient tout à fait dès que seraient repris les paiements en espèces et que la currency aurait retrouvé son niveau métallique ».
  112. Cf. W. Blake, Les observations, etc., citées plus haut.
  113. James Mill, Elements of political economy.
  114. Loc. cit., p. 128-136 passim.
  115. Quelques mois avant l’explosion de la crise commerciale de 1857, un comité de la Chambre des communes siègeait pour ouvrir une enquête sur les effets des Bank Acts de 1844 et 1845. Dans son rapport Lord Overstone, le père théorique de ces lois, se laissa aller à la fanfaronnade suivante : « By strict and prompt adherence to the principles of the act of 1844, everything has passed off with regularity and ease ; the monetary system is safe and unshaken, the prosperity of the country is undisputed, the public confidence in the wisdom of the act of 1844 is daily gaining strength; and if the committee wish for further practical illustration of the soundness of the principles on which it rests, or of the beneficial results which it has assured, the true and sufflcient answer to the committee is, look around you : look at the present state of trade of the country, look at the contentment of the people; look at the wealth and prosperity which pervades every class of the community; and then, having done so, the committee may be fairly called upon to decide whether they will interfere with the continuance of an act under which these results have been developed ». (Grâce à l’observation stricte et prompte des principes de l’acte de 1844, les choses se sont passées avec régularité et facilité ; le système monétaire est assuré et nullement ébranlé ; la prospérité du pays est incontestée, la confiance publique dans la sagesse de l’acte de 1844 grandit tous les jours, et si le comité désire d’autres illustrations pratiques de la sûreté des principes sur lesquels il repose, ou des bienfaisants résultats qu’il a donnés, la vraie et suffisante réponse au comité est : regardez autour de vous ; voyez l’état actuel du commerce du pays, voyez le contentement du peuple ; voyez la richesse et la prospérité qui règnent dans chaque classe de la communauté et quand vous aurez regardé autour de vous, on pourra loyalement inviter le comité à décider s’il doit s’opposer au maintien d’un acte qui a donne de tels résultats). C’est ainsi que Overstone emboucha sa trompette le 14 juillet 1857 ; le 15 novembre de la même année le ministère a dû suspendre sous sa propre responsabilité l’acte miraculeux de 1841.
  116. Tooke ignorait complètement l’écrit de Steuart, comme le prouve la History of prices from 1839-1847, London, 1848, où il résume l’histoire des théories de la monnaie,
  117. L’écrit le plus important de Tooke, outre la History of prices que son collaborateur a édité en six volumes, est : An Inquiry into the currency principte, the connexion of currency with prices, etc., 2e édition, London, 1844. Nous avons déjà cité l’écrit de Wilson. Il nous reste enfin à mentionner John Fullarton : On the regulation of currencies, 2e édition, London, 1845.
  118. « We ought to… distinguish… between gold… as marchandise, i.e. as capital, and gold… as currency ». (Il convient de distinguer entre l’or comme marchandise, c’est-à-dire comme capital et l’or comme moyen de circulation) Tooke, An Inquiry into the currency principle, etc., p. 10. « Gold and silver may be counted upon to realise on their arrival nearly the exact sum required to be provided… gold and silver possess an infinite advantage over all other description of merchandize… from the circumstance of being universally in use as money… It is not in tea, coffee, sugar or indigo that debts, whether foreign or domestic, are usually contracted to be paid, but in coin : and the remittance, therefore, either in the identical coin designated, or in bullion which can he promptly turned into that coin through the mint or market of the country to which it is sent, must always afford to the remitter, the most certain, immediate, and accurate means of affecting this object, without risk of disappointment from the failure of demand or fluctuation of price. » Fullarton, loc. cit., p. 132-133. (On peut compter sur l’or et l’argent pour réaliser à leur arrivée presque l’exacte somme nécessaire… l’or et l’argent possèdent un avantage infini sur toutes les autres marchandises… parce qu’ils servent universellement de monnaie… Ce n’est pas en thé, café, sucre ou indigo qu’on contracte ordinairement le paiement des dettes à l’étranger et à l’intérieur, mais en espèces, et le paiement, soit dans l’identique numéraire désigné, soit en lingot qu’on peut promptement convertir en ce numéraire au marché ou à la Monnaie du pays où il est expédié, offrira toujours à l’expéditeur le moyen le plus sûr, le plus direct, le plus exact pour remplir ce but sans risque de déception causée par la fluctuation du prix). « Any other article (except gold or silver) might in quantity or kind be beyond the usual demand of the country which it is sent ». (Tout autre objet (que l’or et l’argent) pourrait dépasser par la quantité ou la qualité la demande ordinaire du pays où il est expédié) Tooke, An Inquiry, etc.
  119. Nous étudierons la transformation de l’argent en capital dans le troisième chapitre, lequel traite du capital et clôt cette première section.


    note du traducteur


    L’Écrit, Zur Kritik der politischen Oekonomie (Contribution à la Critique de l’Économie politique) publié par Karl Marx en 1859, 12 ans après la Misère de la Philosophie et 8 ans avant das Kapital, ouvre la série des ouvrages dans lesquels il étudie et dévoile « la loi économique du mouvement de la société moderne ». Dans le premier chapitre du Capital, l’auteur a résumé, en modifiant son plan d’exposition, le contenu de la Critique mais de telle manière que nombre de points simplement indiqués dans la Critique sont amplement développés dans le Capital tandis que d’autres complètement développés dans la Critique ne sont plus qu’indiqués dans le Capital. C’est ainsi que l’histoire de la théorie de la valeur et de la monnaie qui forme une partie importante du premier ouvrage a été écartée du second. Le Capital fait donc suite à la Critique mais il ne la remplace pas. L’un est le complément de l’autre.

    Dans la Critique de l’Économie politique comme dans le Capital, la méthode de Karl Marx est la méthode dialectique. Il fait la matière sienne dans tous ses détails, il en analyse les diverses formes de développement et en découvre le lien intime. Une fois cette tache accomplie, mais seulement alors, il expose le mouvement réel dans son ensemble. Et parce qu’il y réussit. et que la vie de la matière se réfléchit dans sa reproduction idéale, ce mirage fait croire à une construction a priori. (Voir la Postface du Capital, trad. franc. p. 350.)

    Après que l’auteur a analysé la marchandise, montré la genèse et résolu l’énigme de la forme monnaie, il expose le développement et le caractère historique des théories sur la marchandise et la monnaie. Il examine une forme de société historique déterminée, la loi de la valeur supposant pour son complet développement la société de la grande production industrielle et de la libre concurrence, c’est-à-dire, la société bourgeoise moderne. Il passe en revue les doctrines des économistes attitrés ; il démontre les erreurs des uns, l’insuffisance et le peu de profondeur des autres ; il met à nu leur inconsciente hypocrisie et dénonce leur empêtrement dans les notions et les préventions bourgeoises. C’est ainsi que Ricardo, qui dissèque l’économie bourgeoise avec une singulière acuité théorique, considère la forme bourgeoise comme la forme naturelle et éternelle du travail.

    Dans la célèbre Préface de Zur Kritik, Karl Marx formule pour la première fois la conception matérialiste de l’histoire et donne quelques indications sur le cours des études politiques et économiques qui l’ont conduit au résultat général suivant : « Le mode de production de la vie matérielle conditionne le procès de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine la réalité, c’est au contraire la réalité sociale qui détermine leur conscience ».

    L’ébauche de l’Introduction à une Critique de l’Économie politique, trouvée dans les manuscrits laissés par l’auteur, a été publiée pour la première fois par Karl Kautsky dans la revue, Die Neue Zeit, en 1903. puis réimprimée dans la seconde édition de Zur Kritik, parue en 1907. C’est à cette Introduction, dont la traduction est donnée en supplément dans ce volume, que Marx fait allusion dans sa Préface lorsqu’il dit : « Je supprime une Introduction générale que j’avais jetée sur le papier, parce que, après y avoir bien réfléchi, il me paraît qu’anticiper sur des résultats qu’il reste encore à démontrer, ce serait dérouter le lecteur ».

    Dans l’avant propos à la 2e édition de Zur Kritik, Karl Kautsky dit au sujet de cette Introduction « Malgré qu’un demi-siècle se soit écoulé depuis que l’Introduction fut écrite ; malgré que Marx et Engels aient depuis lors exposé dans le détail et consolidé leur philosophie, ainsi que leur conception de l’histoire et du mode de production capitaliste, et qu’ils en aient fait l’application de la manière la plus pénétrante dans les directions les plus diverses ; malgré tout cela le petit morceau de l’Introduction, avec ses indications fragmentaires et inachevée nous apporte une ample moisson de vues nouvelles. S’il n’anticipe plus sur des résultats encore à démontrer, en revanche, il donne de la profondeur et de la clarté à nos idées sur les résultats acquis. L’Introduction enrichit éminemment la littérature marxiste et rehausse par là la valeur de ce livre ».

    (N. D. T.)
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