Correspondance de Victor Hugo/Tome I/16

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Correspondance de Victor Hugo/Tome I/15 Correspondance de Victor Hugo - Tome I Correspondance de Victor Hugo/Tome I/17



à son excellence le ministre de l’intérieur. 
5 janvier 1830.
Je soussigné, ai l’honneur d’exposer à son excellence
le ministre de l’intérieur les faits qui suivent.
Lorsqu’au mois de juillet dernier, la
comédie-française voulut monter le premier drame que
j’aie destiné au théâtre, Marion De Lorme ,
je demandai à M De Martignac, alors ministre,
d’être exempté de la juridiction censoriale, et de
n’avoir à subir d’autre examen que la censure même du
ministre, faveur qu’il avait déjà accordée à plusieurs
auteurs dramatiques. Voici de quelle façon je lui
expliquai, et verbalement et par écrit, le tort qu’il
pourrait me faire en livrant ma pièce aux censeurs.
" les censeurs dramatiques sont tous pris dans les rangs
littéraires qui nous sont opposés ; ce qui honore le
parti de la liberté de l’art auquel je me fais gloire
d’appartenir. (non que je veuille faire rejaillir sur
toute l’ancienne école la faute de quelques-uns de ses
membres, mais c’est un fait que je constate en
passant.) or, ces censeurs, auteurs dramatiques pour
la plupart, tous défenseurs intéressés de l’ancien
régime littéraire en même temps que
de l’ancien régime politique, sont mes adversaires et
au besoin mes ennemis naturels. Qu’est-ce qu’une
pièce de théâtre non représentée ? C’est tout ce
qu’il y a de plus fragile et de plus incertain au
monde. Une scène, un vers, un mot, divulgués et
travestis d’avance, peuvent, tous les théâtres le
savent, tuer une œuvre dramatique avant même qu’elle
ait vécu. D’où il résulte que la censure, qui est une
vexation odieuse pour toutes les écoles, est pour nous,
hommes de la liberté de l’art, quelque chose de pire
encore, un piège, une embûche, un guet-apens. Il
m’importerait donc que cinq ennemis avoués ne fussent
pas avant la représentation dans le secret de ma
pièce, et ne pussent en révéler d’avance les détails
aux cabales intéressées à bien diriger leurs coups.
Dans ma position, la pire de toutes les cabales, c’est
la censure. "
voilà ce que je disais au ministre d’alors. Ce qu’il
avait accordé à d’autres, il jugea à propos de me le
refuser. Ma demande fut rejetée.
Seulement, le ministre consentit à ne livrer
Marion De Lorme qu’à un seul censeur, et me
laissa le choix de ce censeur unique, que je n’eus pas
cependant la faculté de choisir hors du bureau de
censure. Je désignai un homme de lettres qui me parut
offrir le plus de garanties, et avec qui j’avais eu
des relations amicales avant qu’il fût censeur .
Cet examinateur , comme il s’appelait, me fit de
mes défiances contre la censure un reproche presque
tendre. — il concevait, disait-il, tous les
inconvénients, tout le danger de vers divulgués,
colportés, mutilés, parodiés avant la représentation
d’un ouvrage dramatique, mais mes préventions contre
la censure m’entraînaient trop loin. Les examinateurs
dramatiques, continua-t-il, ne sont plus hommes
de lettres. Chargés d’un rôle tout officiel, occupés
seulement d’extirper les allusions politiques, ils ne
savent pas, ils ne doivent pas même savoir quelle est
la couleur littéraire de l’ouvrage qu’ils censurent.
Hors de l’affaire ministérielle, ils n’ont rien à
voir. Le censeur qui méchamment divulguerait les
détails de l’ouvrage qu’il a censuré ne serait, et je
cite ses propres expressions, ni moins indigne, ni
moins odieux que le prêtre qui révélerait les secrets
du confessionnal.
Voilà ce que me disait mon censeur d’alors. Certes,
ce langage eût rassuré de moins entêtés que moi sur le
compte des hommes et des choses de police. Cependant,
M De La Bourdonnaye survint au ministère, et
Marion De Lorme fut proscrite. Fidèle à mes
travaux de conscience et d’art, je tâchai de réparer
de mon mieux le tort que me faisait le ministre. Je
fis Hernani . La comédie-française mit
sur-le-champ ce drame à l’étude. Il fallut le
soumettre à l’examen du pouvoir. Je n’ai aucune faveur
à demander au ministère actuel, j’envoyai donc mon
drame à la censure, la prenant telle qu’elle est,
sans réclamations ni précautions, mais non sans
défiance. Je me
rappelais cependant les protestations du censeur de
Marion De Lorme , et je me disais, sans trop y
croire, qu’il existe peut-être des gens qui savent
faire honnêtement un métier peu honnête.
Or, depuis que Hernani a été communiqué à la
censure, voici ce qu’il advient. Des vers de ce drame,
les uns à demi travestis, les autres ridiculisés tout
entiers, quelques-uns cités exactement mais
artistement mêlés à des vers de fabrique, des
fragments de scène enfin, plus ou moins habilement
défigurés et tout barbouillés de parodie, ont été
livrés à la circulation. Des portions de l’ouvrage,
ainsi accommodées, ont reçu d’avance cette
demi-publicité tant redoutée à bon droit des auteurs
et des théâtres. Les artisans de ces louches
manœuvres ont du reste pris à peine le souci de se
cacher. Ils ont fait la chose en plein jour, et pour
leurs discrètes confidences ils ont choisi tout
simplement des journaux. Cela ne leur a pas suffi.
Cette pièce qu’ils ont prostituée à leurs journaux,
les voilà qui la prostituent à leurs salons. Il me
revient de toute part (et il s’est formé à cet égard
une espèce de notoriété publique que j’atteste), que
des copies frauduleuses d’Hernani ont été
faites, que des lectures totales ou partielles de ce
drame ont eu lieu en maint endroit, et notamment chez
un employé supérieur du ministère de M De Corbière.
Or, tout ceci est grave.
Il est inutile de faire ressortir l’influence que de
pareilles menées peuvent avoir, dans le calcul de leurs
auteurs, sur un ouvrage dramatique dont le sort se
décide en deux heures, et souvent sans appel.
Maintenant d’où peuvent venir ces menées ? Sur quel
manuscrit d’Hernani ont pu être faites ces
parodies, ces contrefaçons avec variantes, ces copies
frauduleuses, ces furtives lectures ? Je prie le
ministre de faire attention à ceci.
Il n’existe hors de chez moi que deux manuscrits
d’Hernani . L’un est déposé au théâtre. C’est
celui sur lequel on répète tous les jours. Dès que
la répétition est terminée, ce manuscrit est renfermé
sous triple clef. Personne au monde ne peut en avoir
communication. Le secrétaire de la comédie-française,
auquel, dès la réception de la pièce, les plus
sérieuses recommandations ont été faites, le tient
secret sous la responsabilité la plus sévère. L’autre
manuscrit est à la censure.
Or, des contrefaçons circulent. D’où peuvent-elles
venir ? Je le demande de nouveau. Du théâtre, dont
elles ébranlent les espérances, dont elles ruinent
les intérêts, du théâtre où la circonspection la
plus complète est observée, du théâtre où la chose est
impossible, — ou de la censure ?
La censure a un manuscrit. Un manuscrit à sa
discrétion, un manuscrit pour son bon plaisir. Elle
en peut faire ce qu’elle veut. La censure est mon
ennemie littéraire, la censure est mon ennemie
politique. La censure est de droit improbe,
malhonnête et déloyale. J’accuse la censure.
Je prie son excellence le ministre de l’intérieur de
recevoir l’assurance du profond respect avec lequel
je suis
son très humble et très obéissant serviteur.
Victor Hugo.


à L Vitet. 
vous êtes bien bon pour ces pauvres vers. Faites-en
tout ce que vous voudrez. J’attache le plus haut prix
à l’approbation de vos amis du globe , et
donnez-leur ces strophes puisqu’ils les veulent. C’est
de grand cœur que je les remets à leur disposition
et c’est avec un vrai plaisir que je les sais aussi
indulgents que vous. Mais je serai content surtout si
vous m’en aimez un peu plus. Car après tout, c’est
bien peu de chose, c’est un sou à la quête.
Votre ami,
Victor.
Ce 26 janvier 1830.



à Monsieur L Vitet. 
c’est encore moi, et c’est un petit service que je
réclame de votre bonne amitié. Il serait ridicule que
je parusse avoir moi-même communiqué ces vers au
globe . On peut donner un sou, mais il ne faut
pas s’en vanter. Je
présume que M Dubois aura de lui-même fait cette
réflexion, mais en tout cas seriez-vous assez bon
pour veiller à ce qu’il soit expliqué que c’est par
une voie indirecte que ces strophes sont parvenues au
globe . Autrement il ne manquerait pas de gens pour
dire que je n’ai fait cette espèce de bonne œuvre
poétique (si pareille chose mérite un tel nom)
que pour avoir occasion de la publier , et vous
savez s’il en est quelque chose. Là est le péril, vous
seriez bien bon de m’en préserver.
Pardon et merci. Je n’oublie pas que je dois vous aller
prendre pour une répétition. Mais je veux attendre
encore un peu. J’ai de la coquetterie pour mes
acteurs.
à vous de cœur.
V H.
Ce 28 janvier.



à Monsieur L Richard,
14, place du louvre. 
5 février 1830.
Vous me disiez il y a quelque temps, monsieur, chez
notre ami commun Achille Devéria, qu’il était à
votre connaissance que des lectures, soit partielles,
soit totales d’Hernani , avaient eu lieu en
plusieurs endroits et que vous teniez ces détails de
quelqu’un qui avait assisté à l’une de ces lectures.
Vous seriez bien bon et je serais bien reconnaissant
si vous me transmettiez des détails plus précis,
comme par exemple le nom de la personne chez qui la
lecture se serait faite et celui du témoin oculaire
qui vous en aurait parlé. S’il vous était possible
de m’envoyer ce détail dans le délai le plus court,
vous ajouteriez à la reconnaissance que je vous dois
déjà pour d’autres preuves de bonne et cordiale
amitié.
Votre bien dévoué,
Victor Hugo.


à Monsieur Paul Lacroix. 
27 février 1830, minuit.
Mille fois merci, cher et bien excellent ami. Je vous
reconnais bien à tout ce que vous faites pour moi. Je
vous aurais voulu ce soir au théâtre. Vous auriez ri.
La cabale classique a voulu mordre, et a mordu, mais
grâce à nos amis elle s’y est brisé les dents. Le
3ème acte a été rudoyé, ce qui sera longtemps encore,
mais le 4ème a fait taire, et le 5ème a été
admirablement, mieux encore que la première fois.
Mlle Mars a été miraculeuse. On l’a redemandée, et
saluée, et écrasée d’applaudissements. Elle était
enivrée.
Voilà, je crois, qui ira. Les deux premières recettes
ont déjà 9000 francs, ce qui est sans exemple au
théâtre . Ne nous endormons pas pourtant. L’ennemi
veille. Il faut que la troisième représentation les
décourage, s’il est possible. Aussi, au nom de notre
chère liberté littéraire, convoquez pour lundi tout
notre arrière-ban d’amis fidèles et forts. Je compte
sur vous pour m’aider à arracher cette dernière dent
au vieux pégase classique. à mon aide, et avançons !
Je suis assailli de libraires. Envoyez-moi, je vous
prie, M Fournier. Ou bien écoutez ceci. Tout le
monde me conseille de ne pas traiter moi-même, vu ma
faiblesse et ma facilité en affaires d’argent. On
m’engage à choisir un ami pour débattre avec les
libraires. Cela vous ennuierait-il bien fort, cher
ami, de me rendre ce service ? En auriez-vous le
temps ? êtes-vous d’avis surtout que la chose se
fasse sans moi ? Votre conseil, votre bon conseil
là-dessus.
Dites à votre excellent frère que je compte sur lui
pour lundi, quoique
Hernani doive terriblement l’ennuyer. Il s’agit
de la grande question, et non de moi.
à vous du fond du cœur.
Victor Hugo.

Mettez mes hommages respectueux aux pieds de Mme
Lacroix.


à monsieur le baron Taylor. 
la représentation de ce soir a été vivement défendue
et applaudie, mon cher Taylor, et cela grâce au
parti que j’ai dû prendre de ne pas diminuer le
nombre de mes billets. Il faudrait du reste que je
vous visse à ce sujet. Les acteurs sont tous
unanimement d’avis que ce serait une grave imprudence
de me restreindre du côté des billets que je donne.
Notez que ce sont toujours nos mêmes amis qui viennent,
et que cela par conséquent ne peut nuire aux recettes
qui se maintiennent toujours au delà de 4000 francs
malgré vent et marée, ce qui est admirable. Tâchez
donc de trouver un moment pour venir causer de tout
cela avec moi. J’irais bien vous chercher, mais j’ai
mille soins qui me clouent chez moi jusqu’à six heures
tous les jours. Du reste, en attendant que je vous voie,
je prendrai toujours les mêmes mesures, n’est-ce pas ?
Que pour les représentations passées.
Votre ami,
V H.
10 mars, minuit.

Si vous avez quelque indication de billets mal
distribués, mettez-moi sur la trace, vous me rendrez
service, ainsi qu’au théâtre.
Je compte sur votre loge pour lundi. N’oubliez pas
que cela n’importe pas moins au théâtre qu’à moi.



à Armand Carrel. 
ce 15 mars 1830.
J’avais travaillé cette nuit jusqu’à cinq heures du
matin et je dormais profondément quand Monsieur
Armand Carrel est venu. Je regrette bien qu’on ne
m’ait pas réveillé, et je le regrette non pour
Monsieur Carrel, mais pour moi. Je suis trop morose
et trop timide à la fois pour que personne ait jamais
grand souci de me connaître et pour que j’aie de mon
côté grande envie de connaître les autres. Cependant
ces occasions de rencontres avec d’autres hommes, que
j’évite volontiers par goût de solitude et par
tristesse de caractère, je les ai toujours désirées
avec Monsieur Carrel. Je ne vois pas pourquoi je
n’en conviendrais pas ici, quelque avantage que cet
aveu lui donne sur moi. Tout ce que je sais de lui,
soit par ses ouvrages, soit par ses amis, la nature
âpre et forte de son talent et de son caractère, cette
vie pleine d’honneur et de courage, de si bonne heure
disputée aux tribunaux politiques, tout, jusqu’à cette
seule fois où j’ai causé avec lui chez Rabbe et où
j’ai eu, m’a-t-on dit, le malheur de le blesser,
animés que nous étions tous deux alors d’exaltation
politique bien contraire, tout cela m’a inspiré depuis
longtemps pour Monsieur Carrel une de ces fortes
sympathies qui d’ordinaire se résolvent tôt ou tard
en amitié.
Et après tout, si opposés que nous puissions
aujourd’hui nous sembler l’un à l’autre, peut-être y
a-t-il entre nous plus d’analogie que Monsieur
Carrel ne le croit lui-même. J’ai lutté pendant qu’il
luttait ; tandis qu’il remontait le courant politique,
je remontais, moi, le courant littéraire. Nous avons
été en quelque sorte proscrits en même temps.
Seulement son affaire a été plus sérieuse que la
mienne, et partant bien autrement belle. Je n’ai été
mis hors la loi que par l’académie.
Voilà du reste huit ans que je supporte la chaleur du
jour, huit ans que je poursuis ma tâche, sans m’en
laisser distraire par le soin de ma défense
personnelle contre mille attaques qui n’ont cessé de
pleuvoir sur moi chaque jour. à une époque où tout se
fait par les salons et par les journaux, j’ai
commencé et continué ma route sans un salon, sans un
journal. Toute mon
affaire a été de solitude, de conscience et d’art. Et
je prie Monsieur Carrel de faire attention à ceci :
destiné à une grande fortune sous l’empire, l’empire
et la fortune m’ont manqué. Je me suis trouvé à vingt
ans marié, père de famille, n’ayant pour tout bien que
mon travail et vivant au jour le jour, comme un ouvrier,
tandis que Ferdinand Vii mangeait mon revenu
englobé dans les siens par le séquestre. Or, depuis
cette époque, et la chose est peut-être assez rare
pour que je m’en glorifie, obligé de vivre et de faire
vivre les miens avec ma plume, je l’ai maintenue pure
de toute spéculation, libre de tout contrat
mercantile. J’ai fait bien ou mal de la littérature, et
jamais de la librairie. Pauvre, j’ai cultivé l’art
comme un riche, pour l’art, avec plus de souci de
l’avenir que du présent. Obligé par le malheur des
temps de faire à la fois une œuvre et une besogne,
je puis dire que jamais la besogne n’a taché l’œuvre.
Voilà ce que j’eusse dit, avec détail et parce qu’un
homme comme lui en vaut la peine, à Monsieur Armand
Carrel, si j’avais eu l’honneur de le voir. Il est du
reste la première personne pour qui j’aie entr’ouvert
de la sorte la porte de ma vie intérieure, et je le
prie, quoi qu’il pense de cette lettre, de la tenir
secrète entre nous deux.
Quant à Hernani , nous en voilà maintenant bien
loin, nous voilà, ce me semble, bien plus haut. Je
m’occupe beaucoup plus dans cette affaire de Monsieur
Armand Carrel que du national . Je sais que les
journaux peuvent nuire ou servir matériellement ; mais
voilà ma vie assurée pour dix-huit mois, et par
conséquent le côté matériel de l’affaire m’inquiète
peu. Je ne suis pas fâché du reste, en y réfléchissant,
de n’avoir point vu Monsieur Armand Carrel
puisqu’il a encore un article à faire. Je n’aurais
pas voulu qu’il me supposât l’intention de l’influencer,
et j’espère qu’il n’en a pas eu la pensée. Plus tard,
s’il le veut bien, j’irai le chercher, et, quel que
soit son article, lui serrer la main.
Quel que soit son article, dis-je, car je lui en
saurai toujours un gré extrême. Sévère, il me plaira
par sa franchise ; bienveillant, rien ne saurait
m’être plus précieux, car l’estime d’un homme
supérieur redonne force et courage contre les hommes
médiocres.
Victor Hugo.



Mm Abel Desjardins, Lacau, Duberthier,
Doudeau, Méchain, étudiants en droit. 
16 mars 1830.
De grand cœur, messieurs ; toutes les âmes jeunes
sont généreuses, c’est à elles de décider entre mes
ennemis et moi. Je me mets avec confiance entre vos
mains.
Victor Hugo.

2ème galerie.
cinq entrées. 
entrée par la petite porte à côté de Mme Chevet,
entre quatre et cinq heures.



monsieur le proviseur du collège Bourbon,
à Paris. 
timbre postal : mars 1830.
Monsieur le proviseur,
j’ai été vivement touché de la bonté que mm les élèves
du collège Bourbon ont eue de demander à la
comédie-française une représentation du drame
d’Hernani . Rien ne pouvait plus me flatter que
cette marque de sympathie de la jeunesse pour laquelle
je travaille et à laquelle j’appartiens. J’en éprouve
une véritable reconnaissance, et je vous prie,
monsieur le proviseur, de vouloir bien en être
l’interprète près de messieurs les élèves du collège
Bourbon. Je vous serai personnellement obligé si vous
avez la bonté de leur transmettre mes sincères et vifs
remerciements.
J’ai l’honneur d’être avec une parfaite considération,
monsieur le proviseur,
votre très humble et très obéissant serviteur,
Victor Hugo.



Monsieur Sainte-Beuve, chez M Ulric
Güttinguer, rue Fontenelle, Rouen. 
Paris, dimanche, 16 mai 1830.
Vous connaissez toute ma paresse, mon ami, mais il me
paraît que vous ne connaissez pas toute mon amitié,
puisque vous supposez que j’accepterai votre
dispense d’écrire. Je ne sais qu’une raison qui
pourrait me déterminer à ne pas vous écrire, c’est la
pensée que la privation de mes lettres contribuerait
à abréger votre absence, et vous ramènerait quelques
jours plus tôt. Mais Güttinguer est avec vous, et si
douce compagnie comble tous les vides de votre cœur,
heureusement pour vous, malheureusement pour moi.
Si vous saviez, vous, combien vous nous avez manqué
dans ces derniers temps ! Combien il y a eu de vide
et de tristesse pour nous, même en famille comme nous
vivons, même au milieu de nos enfants, à emménager
ainsi sans vous dans cette déserte ville de
François Ier ! Comme, à chaque instant, vos conseils,
votre concours, vos soins nous manquaient, et, le
soir, votre conversation, et toujours votre amitié !
C’est fini. L’habitude est prise dans le cœur. Vous
n’aurez plus désormais, j’espère, la mauvaise volonté
de nous quitter, de nous déserter ainsi. Voilà une
épreuve qui sera bonne, en cela, du moins, que vous
n’en tenterez plus d’autre, et la Normandie nous
sauvera de la Grèce.
Du reste, nous sommes matériellement bien ici,
parfaitement même. Des arbres, de l’air, un gazon
sous notre fenêtre, de grands enfants dans la maison
pour jouer avec nos petits, M De Mortemart très
aimable qui nous accable d’attentions et de journaux,
beaucoup de solitude, plus de hernanistes , tout
serait bien, n’étaient ces deux chambres vides qui
font vide pour nous tout le reste de la maison.
Je fais même des vers. Et, à ce propos, votre seconde
lettre m’a désappointé. Boulanger était parti pour
Rouen ces jours passés. Je croyais qu’il vous y avait
vu, et, là-dessus, me voilà, sous les grands arbres
des champs-élysées, faisant vers sur vers à
Sainte-Beuve et à Boulanger, mon peintre et
mon poëte, tous deux absents, tous deux à Rouen.
Et puis vient une lettre de vous, qui ne me dit rien
de Boulanger, et renverse de fond en comble mes deux
élégies ! Jugez.
Adieu, mon ami, nous vous embrassons tous et je vous
embrasse pour tous. Mais revenez bien vite. Tout ceci
aussi pour notre Güttinguer.
Vous avez eu un charmant article de Nisard. Je lui
ai écrit pour vous.



à Monsieur Sainte-Beuve,
19, rue notre-dame-des-champs. 
ce vendredi soir 4 juin 1830.
Nous y étions, cher ami ! Jugez du chagrin ! — nous
avons des portiers stupides. Ne les écoutez jamais,
et montez toujours. — à dimanche, n’est-ce pas ? Bien
sûr ! Vous devriez venir dîner avec nous.
V.


Monsieur David, 20, rue de Vaugirard. 
voilà, cher ami, ce que je vous dois depuis si
longtemps. Il y a deux exemplaires pour que la copie
vous aide à déchiffrer l’original. J’espère avant
la fin de l’année vous les envoyer imprimés.
Ce sera une joie pour moi de faire lire à tous que je
vous admire et que je vous aime.
Victor.
Juin 21.


à Lamartine. 
12 juillet 1830.
Vous verrez par la date de ces vers, mon ami, qu’il
y a longtemps qu’ils sont faits. Toutes sortes de
motifs dont je ne saurais me rendre compte à
moi-même, d’abord la paresse de les copier, puis,
quand ils ont été copiés,
je ne sais quel dégoût, je ne sais quel ennui de
moi-même m’ont fait ajourner de semaine en semaine
l’envoi que je voulais vous en faire. Les voici enfin.
Ne les lisez pas. Voyez-y seulement une marque de ma
fidèle, profonde et cordiale amitié.
Voilà les élections à peu près finies. Vous devez en
être sorti. J’ai peur que vous ne soyez plus à Mâcon.
Vous êtes peut-être déjà parti pour votre promenade
annuelle aux eaux d’Aix. à tout hasard, j’adresse cette
lettre à Mâcon.
Je vous parlerai en détail de vos harmonies quand
vous serez de retour à Paris. Je pense que vous
comptez assez sur moi pour être sûr qu’elles
n’auraient pas de défenseur plus ardent, si elles
avaient besoin de défenseur. Mais le temps de la
lutte est heureusement passé pour vous. Vos
harmonies sont applaudies de tous, et c’est
justice.
Seulement, j’ai souri plus d’une fois de voir
aujourd’hui parmi vos porte-bannières les anciens
blasphémateurs de childe-harold et des
secondes méditations .
Quant à moi, je vous dirai à vous ce que je dis à
tous : vos harmonies , c’est toujours vous. Génie,
génie et génie ! Il faudra cependant que je vous dise
aussi mes scrupules, que je vous fasse mes chicanes,
puisqu’il paraît que c’est aujourd’hui de bon goût en
amitié d’avoir ses restrictions, et qu’on appelle cela
dire la vérité . Notre siècle et notre pays surtout
sont ainsi faits. L’envie et la jalousie étant au
fond de tous les esprits à peu près, on en veut même
entre amis. Sans un petit assaisonnement de
soulignures et de critiques, l’amitié la plus
vraie paraît au bon public fadeur et duperie.
Michel-Ange renaîtrait qu’on exigerait de lui qu’il
critiquât Raphaël ; et nous ririons de cette
sublime adoration de Beethoven pour Mozart. Je me
conformerai donc à cette belle loi générale. Mais je
vous préviens qu’elle me fait pitié.
Devéria a fait un portrait de vous que j’ai trouvé
beau et que je lui ai conseillé de publier. C’est une
grave et noble figure qui débarbouillera l’idée
étrange que le public devait se faire de vous d’après
tous les petits portraits coquets, mignards et
décolletés qui couvraient vos éditions.
Adieu. Aimez-moi, vous aimerez un ami.
Victor Hugo.

Ma femme, qui est sur le point d’accoucher, fait mille
amitiés à Madame De Lamartine, aux pieds de
laquelle vous me mettrez, s’il vous plaît.



à Charles Nodier. 
ce 28 juillet 1830, au matin.
Le bon Dieu vient de m’envoyer un grand bonheur, cher
Nodier ; ma femme est heureusement accouchée cette
nuit d’une grosse fille joufflue et bien portante.
Prenez donc votre part de cette joie comme je veux
prendre la mienne de toutes les vôtres.
Informez Mme Nodier de notre bonheur, et dites à
Mlle Marie qu’il lui est né une petite sœur.
Adieu, mon ami, que j’espère bientôt voir. Je suis
bien content de ma petite fille. Voilà enfin un de
mes ouvrages qui promet de vivre.
Victor.


à Monsieur Sainte-Beuve, chez M Ulric
Güttinguer, à Rouen. 
4 août 1830.
Je vous écris ces deux mots à la hâte, cher ami. Nous
sommes tranquilles maintenant. La population de
Paris s’est admirablement conduite pendant le combat
et après la victoire. Espérons que tout ira bien.
Je vais faire mon service de la garde nationale.
Je vous aime plus que je ne puis dire.
Victor.

Embrassez pour moi Güttinguer.



à Charles Nodier. 
4 août 1830.
Merci, et merci mille fois, cher ami. Nous sommes
tranquilles ; tout va bien jusqu’ici et tout ira bien,
je l’espère. La population de Paris se conduit
admirablement, mais il faut se hâter d’organiser
quelque chose.
Embrassez pour moi tous les vôtres.
Votre ami à toujours,
Victor H.



à Monsieur Adolphe De Saint-Valry. 
Paris, 7 août 1830.
Merci, cher ami, de votre bonne et amicale lettre.
Voilà comme il faut toujours nous écrire et toujours
nous aimer. Entre vieux amis comme nous, on n’en est
pas aux coquetteries, mais aux bonnes, solides et
cordiales affections. Nous n’avons eu du reste qu’à
nous louer de votre excellente mère. Elle m’a offert
l’hospitalité chez elle, mais je n’ai pas dû accepter,
et je n’ai pas accepté. Nous étions toute une
maisonnée : trois enfants, deux domestiques, une
femme prête à accoucher. Trop est trop, et
raisonnablement nous ne pouvions descendre qu’à
l’auberge. Et puis votre petite ville de
Montfort-L’Amaury est si étrange que je ne sais pas
en conscience (ceci entre nous et pour en rire), si je
n’aurais pas un peu compromis votre bonne mère avec
ma double réputation de libéral politique et de
libéral littéraire. Savez-vous que ces braves gens en
sont encore à la lune de miel royaliste de 1815, et
que quand ils ont dit que m. un tel est libéral, ils
ont dit leur plus grave injure et sont au bout de
leur indignation ? Jugez ce qu’ils devaient penser de
moi, — de moi qui venais interrompre brutalement leurs
embrassades et leurs congratulations des ordonnances
Polignac en leur disant : Paris a jeté bas les
faiseurs de coup d’état. Plus de Polignac, plus
même de Bourbon ! Et ministère et dynastie, l’un
coupable, l’autre aveugle, n’ont que ce qu’ils
méritent ! — c’était tomber au milieu d’eux comme
une bombe de Paris, comme un drapeau tricolore,
comme un bonnet rouge. Je ne sais vraiment pas si je
n’ai point dû avoir quelques craintes ; on m’avertissait
dans l’oreille de ne pas parler , d’être prudent.
C’était risible. Vous comprenez maintenant que si
j’étais descendu chez votre mère, elle était perdue
à tout jamais dans l’esprit de la petite bonne
société monarchique de Montfort. Du moins, je n’ai
compromis que l’auberge. Elle en perdra peut-être
son enseigne de la fleur de lys .
Nous voici maintenant de retour ici, mon cher ami,
contents, mais inquiets ; du reste pensant à vous et
vous aimant toujours, ayant foi à l’avenir et foi en
vous.
Victor.



à Monsieur Alphonse De Lamartine, à son château
de Saint-Point, près Mâcon. 
Paris, 7 septembre 1830.
Entre votre lettre et cette réponse, mon cher ami, il
y a une révolution. Le 28 juillet, au moment où j’allais
vous écrire, la canonnade m’a fait tomber la plume des
mains. Depuis, dans ce tourbillon qui nous enveloppe
et nous donne le vertige, il m’a été impossible de
rallier trois pensées de poésie et d’amitié. La
fièvre prend toutes les têtes et il n’y a pas moyen
de se murer contre les impressions du dehors ; la
contagion est dans l’atmosphère, elle vous gagne
malgré vous : plus d’art, plus de théâtre, plus de
poésie en un pareil moment. Les chambres, le pays, la
nation, rien que cela. On fait de la politique comme
on respire.
Cependant, ce tremblement de terre passé, j’ai la
conviction que nous retrouverons notre édifice de
poésie debout et plus solide de toutes les secousses
auxquelles il aura résisté. C’est aussi une question
de liberté que la nôtre, c’est aussi une révolution :
elle marchera intacte à côté de sa sœur la politique.
Les révolutions comme les loups ne se mangent pas.
Votre lettre m’a ravi. C’est de bien bonne, douce et
cordiale prose, mais j’attends les vers maintenant.
N’oubliez pas que vous me les avez promis.
Adieu. Où êtes-vous ? Que faites-vous ? Quand
revenez-vous ? Moi j’avais mes inquiétudes domestiques
au milieu de cette révolution sociale. Ma femme était
en mal d’enfant pendant que les balles brisaient les
ardoises de notre toit. Elle est accouchée, et j’ai
quatre enfants à l’heure qu’il est.
Tout cela va bien. Tout cela vous aimera et vous
admirera un jour comme je vous aime et vous admire.
Victor Hugo.
Mettez-moi aux pieds de Madame De Lamartine.



à Victor Pavie. 
17 septembre 1830.
Merci de votre bonne lettre, mon cher Pavie. Je suis
heureux de savoir que vous vous portez bien, que vous
avez retrouvé bien portants votre bon père, votre bon
frère, et que vous pensez toujours un peu à moi dans
l’étourdissement des vacances. Ce que vous me dites de
ces vers me va au cœur. Je les avais faits pour que
vous les sentissiez ainsi. Dites à notre ami
Théodore qu’il a sa part de votre vive et belle
imagination. Ce que j’ai lu de lui dans le
feuilleton m’a enchanté.
Ma femme est bellement accouchée, un peu après la
mitraille et la canonnade, d’une petite fille à petite
bouche, dont Sainte-Beuve est le parrain, que nous
nommons Adèle et que nous baptisons dimanche. Nous
boirons à votre santé.
Moi, cependant, je suis plongé jusqu’au cou dans
notre-dame . J’empile page sur page, et la
matière s’étend et se prolonge tellement devant moi
à mesure que j’avance que je ne sais si je n’en
écrirai pas la hauteur des tours.
Quant à Marion De Lorme , j’attends que le
théâtre se réorganise, et je compte bien que vous
serez à Paris. Vous savez que vos applaudissements
sont la douceur de mes succès, si succès il y a.
à vous, toujours à vous et aux vôtres.
Victor.


à Victor Cousin, 14, rue d’enfer-saint-Michel. 
23 septembre 1830.
Il s’est passé bien des choses, mon cher et honorable
ami, depuis que je ne vous ai vu, et parmi celles que
j’ai le plus applaudies, votre promotion au conseil
de l’instruction publique n’est pas le moins
excellent résultat de notre excellente révolution.
Vous êtes du nombre des hommes qui représentent
le mieux la pensée du temps, il est bon et juste que
vous ayez accès au pouvoir qui dérive de cette pensée
et qui ne doit pas oublier son origine s’il veut vivre.
J’ai voulu tous les jours aller vous dire combien je
nous félicitais de votre nomination, mais le loisir
me manque à un tel point que j’ai compté pour
m’excuser sur votre bonne et indulgente amitié.
D’ailleurs vous devez être assiégé d’une nuée de
solliciteurs, et un ami a mauvaise grâce dans cette
cohue. Je viens pourtant m’y mêler aujourd’hui, et
c’est en qualité de solliciteur que je vous écris,
non pas pour moi, comme vous pensez bien, je n’ai rien
à demander au pouvoir que ma part de liberté,
c’est-à-dire ma place au soleil de notre commune
régénération ; mais pour un homme qui mérite au plus
haut point votre bienveillance. Je ne vous dirai pas
qu’il existe entre lui et moi des liens de parenté, ce
qui importe peu ; mais je vous dirai que c’est un
ancien et utile professeur, qu’il est tout chargé de
médailles votées et frappées pour lui par les villes
où il a enseigné, et qu’il me paraît éminemment propre
à la place qu’il sollicite aujourd’hui (celle de
secrétaire de l’académie de Nancy ou Besançon). C’est
du reste un homme tout a fait distingué par son
éducation et sa fortune ; et il me semble que ce serait
pour l’université un collaborateur digne, indépendant
et désintéressé. Permettez-moi donc de vous
recommander vivement et spécialement M Georges.
Maintenant il ne me reste plus qu’à vous serrer la
main, et bien cordialement.
Victor Hugo.

Je vous rappelle toujours que vous m’aviez promis
avant la révolution de venir un jour dîner avec moi.
J’espère que cette promesse n’est pas une des choses
qui ont péri dans la chute des bourbons, et je vous
somme de la remplir. Venez le jour que vous voudrez,
à six heures. Nous prévoyons toujours la survenue
d’un ami dans notre solitude des champs-élysées.




à Monsieur Froidefond Des Forges, commandant
le 4ème bataillon de la 1ère légion de la garde
nationale de Paris. 
Paris, 7 octobre 1830.
Monsieur le commandant et cher camarade,
la lettre que vous me faites l’honneur de m’écrire me
surprend fort.
Le principe de tout grade dans la garde nationale,
c’est l’élection.
Le pouvoir du général en chef lui-même est subordonné
à l’élection, et aurait dû, selon moi, être soumis à
la ratification des légions.
J’ai été nommé, par la libre élection de mes
concitoyens de la première légion, sous-lieutenant
secrétaire adjoint du conseil de discipline.
Vous-même avez proclamé ma nomination en présence de
tous les électeurs qui venaient d’y concourir.
Je suis donc sous-lieutenant secrétaire adjoint du
conseil de discipline par le fait souverain de
l’élection.
Le grade et l’emploi sont indivisibles. Ils viennent
de la même source, ils ont la même valeur.
Or, votre lettre m’apprend aujourd’hui que je suis
maintenu secrétaire du conseil en cessant d’être
officier.
Et que cela résulte d’une décision du général en chef.
Il y a ici évidemment erreur, surprise de la religion
du général en chef, usurpation de pouvoir qui ne peut
venir du plus illustre et du plus ancien champion de
la liberté.
Une décision, fût-elle du général en chef, fût-elle du
roi, ne peut casser une élection.
Une élection est chose sacrée, irréfragable,
souveraine. L’élection, principe actuel de tous les
pouvoirs, ne dépend d’aucun.
Que ce soient les galons de sergent ou les épaulettes
de colonel, tous les grades de la garde nationale
sont égaux en valeur intrinsèque. Tous partent du
même principe. Tous doivent être également précieux
aux citoyens qui les reçoivent. Il ne leur est pas
permis de laisser porter la moindre atteinte à la
commission que leurs concitoyens leur ont conférée.
C’est un dépôt qu’ils tiennent de l’élection et qu’ils
ne peuvent remettre qu’à l’élection, mais intact et
vierge de toute lésion.
Voilà de grands principes à propos d’une petite
affaire. Mais aujourd’hui tout se tient. Couronne du
roi, épaulette du sous-lieutenant ont une consécration
pareille, celle de l’élection. Elles émanent également
de la souveraineté populaire.
Il y a aujourd’hui violation du principe en ma
personne. Le choix de mes concitoyens m’a conféré un
grade et un emploi. Il n’est pas de pouvoir au monde
qui puisse scinder la commission, et retenir le grade
en laissant l’emploi.
Une loi est à intervenir. Nous en discuterons tous
les bases. En attendant, tenons-nous-en à la rigueur
du principe.
Je déclare que je suis inviolablement pourvu du grade
dont vous-même m’avez proclamé revêtu et que prétend
révoquer la décision dont vous me faites l’honneur de
me prévenir. Cette décision est, de fait comme de
droit, nulle et non avenue. Je proteste contre cette
décision. Et je vous prie de vouloir bien en provoquer
la prompte révocation du général en chef. La publicité
d’un pareil fait pourrait être fâcheuse.
Je suis persuadé que notre illustre général me saura
gré de cette protestation. Elle prouve ma confiance
sans bornes dans sa fidélité aux principes. En
appelant son attention aujourd’hui sur une décision
qui lui a été surprise, en y résistant au besoin de
toutes mes forces, j’agis comme il agirait à ma
place. Je me montre, autant qu’il est en moi, son
élève. Maintenir le droit de tous est le devoir de
chacun. Je vous prie de vouloir bien faire mettre
cette lettre sous les yeux du général en chef.
J’ai l’honneur d’être, avec un cordial attachement,
monsieur le commandant et cher camarade, votre
obéissant serviteur.
Victor Hugo,



sous-lieutenant secrétaire adjoint du conseil de
discipline, 1ère légion, 4ème bataillon. 
à Victor Cousin, membre du conseil de
l’instruction publique. 
je viens, mon cher et honorable ami, vous rappeler la
promesse que vous m’avez bien voulu faire. Si je
n’étais assez malade, c’est en personne que j’irais
vous en entretenir. Voici ce dont il s’agit. Vous
avez été assez bon pour me faire espérer une chaire
de philosophie en province pour M Noël,
avocat. C’est un jeune homme très lettré et de la
plus réelle distinction. C’était un de vos auditeurs
les plus assidus. L’occasion se présente aujourd’hui
d’acquitter la bonne parole que vous m’avez donnée.
La chaire de philosophie est vacante au collège de
Saint-Omer. M Agnaut, principal du collège, est
précisément le beau-frère de M Noël. Il l’a présenté
comme candidat. J’appuie donc sa demande près de vous
de la manière la plus instante, et, n’est-ce pas,
avec tout espoir de succès. J’attends de votre amitié
un mot de réponse. M Noël est en ce moment en
vacance chez ses parents à Calais. Est-il nécessaire,
pour le succès de sa demande, qu’il vienne à Paris ?
Si l’on pouvait sans inconvénient lui épargner ce
déplacement, soyez assez bon pour me le dire. Mais
surtout, puisque sa nomination dépend de vous,
répondez-moi un bon oui . Je vous assure que jamais
vous n’aurez donné emploi à un esprit plus grave, plus
intelligent, plus laborieux, plus sincère. C’est un
service de plus que vous rendrez aux lettres et à
l’enseignement et je vous saurai gré de cette
nomination du fond du cœur.
Votre ami,
Victor Hugo.

9, rue Jean-Goujon, champs-élysées.



Paris, 3 novembre 1830.
à Sainte-Beuve. 
4 novembre 1830.
Je viens de lire votre article sur vous-même et j’en
ai pleuré. De grâce, mon ami, je vous en conjure, ne
vous abandonnez pas ainsi. Songez aux amis que vous
avez, à un surtout, à celui qui vous écrit ici. Vous
savez ce que vous êtes pour lui, quelle confiance il
a en vous pour le passé comme pour l’avenir. Vous
savez que votre bonheur empoisonne à jamais le sien,
parce qu’il a besoin de vous savoir heureux. Ne vous
découragez donc pas. Ne faites pas fi de ce qui vous
fait grand, de votre génie, de votre vie, de votre
vertu. Songez que vous nous appartenez, et qu’il y a
ici deux cœurs dont vous êtes toujours le plus
constant et le plus cher entretien.
Votre meilleur ami,
V.

Venez nous voir.



à Louis Noël. 
6 novembre 1830.
Vous avez raison de compter sur mon amitié ; elle vous
appartient en effet ; elle est à vous, vraie,
cordiale, profonde. Du jour où je vous ai vu, ma
sympathie vous a appartenu ; du jour où je vous ai
connu, mon amitié vous a été acquise. Vous êtes, il
est vrai, d’une noble, digne et excellente nature ;
vous êtes fait pour être aimé sur une base d’estime.
Je vous remercie de la lettre que vous m’avez écrite,
et qui nous a été au cœur. Ma femme en a été touchée
aux larmes.
Cousin m’écrit que votre nomination est signée...
j’ai voulu être le premier à vous l’apprendre. C’est
une joie pour moi de penser que mon nom va se mêler
à quelque chose d’heureux pour vous. C’est un chagrin
aussi quand je pense que j’aurai contribué à vous
éloigner de Paris. Mais patience ! Je contribuerai,
je l’espère, à vous y faire revenir. En attendant,
soyez régent de philosophie et surtout philosophe.
Votre ami,
Victor hugo.



à Madame Benjamin Constant. 
6 novembre 1830.
Madame,
votre malheur privé est une calamité publique. La
perte qui vous frappe nous frappe tous. Permettez-moi
de vous dire qu’il y aura demain au convoi de cet
homme illustre au milieu du peuple qui le pleurera
un cœur bien profondément affligé. Ce sera le mien,
madame. Je n’ai vu que trop peu de fois M Benjamin
Constant. Cependant, je crois pouvoir dire que je
l’ai bien connu. C’était une de ces grandes âmes qui
tiennent trop de place
dans un siècle pour que tous les regards, même les
plus perdus dans la foule, n’en admirent pas souvent
la hauteur, n’en étudient pas constamment les
proportions.
Pardonnez-moi, madame, de vous troubler dans votre
affliction. Parmi toutes les voix importantes qui
s’élèveront pour le glorifier et pour vous consoler,
c’est bien peu de chose pour vous et pour lui qu’une
voix de plus, qu’une voix obscure, qu’une voix de la
foule. Mais j’avais besoin que quelque chose de ma
douleur arrivât jusqu’à la vôtre. Et puis je ne suis
pas de ceux qui prétendent à vous consoler, madame.
Ce malheur nous est tellement propre à tous que j’aurais
besoin moi-même de consolation.
Une chose cependant doit, non pas diminuer votre
douleur, mais la calmer, s’il est possible, en
l’agrandissant, c’est la pensée qu’en France, en
Europe, dans le monde entier, tous les yeux ouverts
à la lumière pleureront Benjamin Constant avec vous.
Il laisse deux veuves, vous et la France.
J’ai l’honneur d’être, madame, avec un profond
respect, votre très humble serviteur.
Victor Hugo.



à madame la duchesse D’Abrantès. 
vous me comblez, madame. Les petites images sont
charmantes, la statuette est charmante, la lettre est
plus charmante encore. Vous écrivez comme vous parlez,
une lettre de vous, c’est vous. C’est spirituel, c’est
suprême, c’est bon.
J’avais donné ce chiffon de papier à mon père. Il m’est
revenu dans sa succession. Permettez-moi de le mettre
à vos pieds. C’est le manuscrit de l’ode à la
colonne . à qui l’offrirais-je si ce n’est à vous ?
Vous êtes une de nos duchesses militaires , et
femme du premier ordre en outre, ce qui ne gâte rien.
Soyez donc assez bonne pour garder ce griffonnage en
souvenir de moi.
J’y joins votre album, sur lequel je transcris une des
strophes de l’ode.
Maintenant il faut que vous soyez assez aimable pour
venir dîner avec nous ainsi que messieurs vos fils,
jeudi 19 décembre. Je vous ferai dîner avec
l’excellente famille de Bernard De Rasmont qui vous
aime et qui vous admire. Répondez-moi un bon oui pour
tous les trois. — à six heures.
Adieu. à bientôt, madame la duchesse. Si jamais je
vous envoie sous enveloppe l’amitié profonde que j’ai
pour vous, je n’écrirai pas dessus : fragile .
J’irai vous voir dès que je serai sorti d’un travail
infernal qui m’obsède en ce moment, et je mettrai
tous mes hommages les plus dévoués à vos pieds.
Victor Hugo.
8 décembre.

Je parlerai à m. le duc D’Abrantès de son livre où
il y a d’excellentes qualités de toute sorte et un
véritable avenir.



à Sainte-Beuve. 
le 8 décembre 1830.
Pouvez-vous croire que je parle de vous légèrement ?
J’ai pu vous dire inconstant pour des affaires
d’art ou autres misères, mais point pour des affaires
de cœur. N’ensevelissons point notre amitié :
gardons-la chaste et sainte, comme elle a toujours
été. Soyons indulgents l’un pour l’autre, mon ami.
J’ai ma plaie, vous avez la vôtre ; l’ébranlement
douloureux se passera. Le temps cicatrisera tout ;
espérons qu’un jour nous ne trouverons dans tout ceci
que des raisons de nous aimer mieux. Ma femme a lu
votre lettre. Venez me voir souvent. écrivez-moi
toujours.
Songez qu’après tout , vous n’avez pas de meilleur
ami que moi.
V.


à Sainte-Beuve. 
24 décembre 1830.
Vous faites bien de m’écrire, mon ami, vous faites
bien pour nous tous. Nous lisons vos lettres ensemble
ma femme et moi, et nous parlons de vous avec une
profonde amitié. Les temps que vous me rappelez sont
pleinsde douceur. Croyez-vous qu’ils ne reviennent jamais ?
Moi, je l’espère. Allez, j’aurai toujours joie à vous
voir, joie à vous écrire. Il n’y a dans la vie que
deux ou trois réalités, et l’amitié en est une. Mais
écrivons-nous, écrivons-nous souvent. Ce sont nos
cœurs qui continuent à se voir. Rien n’est rompu.
Victor.



Monsieur David. 
toujours admirable, mon cher David ! Je ne sais
laquelle de vos six nouvelles médailles est la plus
belle. Je vais de l’une à l’autre, et ne saurais
choisir. Votre Béranger est superbe. Votre Byron
est toute une nouvelle manière qui lutte de beauté
avec la première. Il me tarde de vous voir et de vous
dire toute ma pensée autrement qu’avec du papier. Je
finis comme j’ai commencé. C’est admirable.
V H.
Ce 25 décembre.