Correspondance de Victor Hugo/Tome I/29

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Correspondance de Victor Hugo/Tome I/28 Correspondance de Victor Hugo - Tome I Correspondance de Victor Hugo/Tome I/30



à Auguste Vacquerie. 
13 mai 1843.
Merci, cher poëte. Votre bonne et charmante lettre
m’a vivement ému. Croyez que je suis bien à vous. Je
reverrai Mlle George. Il faut qu’elle joue ce
magnifique rôle. Elle m’a paru le comprendre l’autre
jour. Toute votre œuvre est pleine de choses
profondes et vraies qui ont saisi cette femme, et qui,
je l’espère, saisiront le public. Mêlons toujours
l’humanité à notre poésie. C’est le grand secret.
Vous l’avez.
Je vous remercie de m’avoir le premier rassuré sur
toute ma chère colonie embarquée l’autre jour. J’avais
le cœur bien gros. Je cache, mais j’éprouve. Personne
ne le sait, que Dieu et moi.
Voici les vers que j’ai promis à Madame Lefèvre
pour son pauvre petit. Mettez-les à ses pieds. Mais
mettez sur la tombe les vers si pathétiques et si
déchirants que vous avez faits. Ceux-ci ne sont rien
près des vôtres.
à bientôt. Je vous écrirai ce que m’aura dit Mlle
George. J’aspire à voir Lucrèce Borgia se
transfigurer en Proserpine.
En attendant je vous serre les mains.
Victor.
13 mai. Paris.



à Madame Léopoldine Vacquerie-Hugo, 
au Havre. 
si tu recevais, chère enfant, toutes les lettres que
je t’envoie, le facteur t’éveillerait au milieu de
tes douces joies à chaque instant du jour et de la
nuit. Depuis un mois, au milieu de ce tourbillon,
entouré de haines qui se raniment, accablé de
répétitions, de procès, d’ennuis, d’avocats et de
comédiens, fatigué, obsédé, les yeux malades, l’esprit
harcelé de toutes parts, je puis dire, mon enfant
bien-aimée, que je n’ai pas été un quart d’heure sans
penser à toi, sans t’envoyer intérieurement une foule
de bons petits messages. Je te sais heureuse, j’en
jouis de loin et avec une triste douceur, et ton beau
ciel bleu me console de ma nuée. J’ai le cœur gros,
mais j’ai aussi le cœur plein ; je sais que ton mari
est bon, doux et charmant ; je le remercie du fond de
l’âme de ton bonheur ; soyez tous les deux sages et
absorbés l’un dans l’autre, la joie de la vie est
dans l’unité, gardez l’unité, mes enfants ; il n’y a
que cela de sérieux, de vrai, de bon et de réel. Moi,
je vous aime et je pense à toi, ma fille bien-aimée.
Quand tu recevras les burgraves , tu liras,
pages 96 et 97, des vers que je ne pouvais plus
entendre aux répétitions dans les jours qui ont suivi
ton départ. Je m’en allais pleurer dans un coin comme
une bête et comme un père que je suis. Je t’aime bien,
va, ma pauvre petite Didine.
Ta mère me lit tes lettres. Fais-les bien longues.
Nous vivons de ta vie là-bas. Moi, c’est à peine si
je puis écrire. Je t’embrasse bien tendrement, et
j’embrasse ton mari, et je mets mes plus tendres
hommages aux pieds de l’excellente Madame Lefèvre.
Ton père,
V.
16 mars 1843.



à Charles Vacquerie. 
voici, mon bon Charles, une lettre que j’écris à
votre digne mère. Veuillez, je vous prie, la lui
remettre. Je reçois la vôtre en ce moment, et je vous
en remercie. Au milieu des douleurs qui vous
accablent, je suis heureux que ma fille vous rende
heureux. C’est une douce et charmante enfant ; elle
est digne de vous ; vous êtes digne d’elle. Aimez-vous
toujours. La vie entière est dans ce mot.
à vous du fond du cœur.
V H.
23 mars 1843.



à Léopoldine. 
Paris, 21 avril 1843.
Ne dis jamais, même en plaisantant, ma fille
bien-aimée, que je t’oublie. Si je t’écris peu, c’est
peut-être pour trop penser à toi.
J’ai souvent avec toi à ton insu de longs et doux
entretiens ; je t’envoie d’ici, la nuit, dans le
silence, des bénédictions qui te parviennent, j’en suis
bien sûr, et qui te font mieux dormir, et qui te font
mieux aimer. Je te l’ai déjà dit, tu reçois de ces
lettres-là à chaque instant.
Quant aux autres lettres, à celles qu’on écrit sur du
papier et que la poste porte, elles sont si froides en
comparaison, elles sont si incomplètes, si obscurcies
par les ombres de toute sorte que répand la vie !
Vraiment, ma fille bien-aimée, je ne t’écris pas parce que je
pense trop à toi. Arrange cela comme tu voudras, mais
c’est ainsi. Surtout ne dis pas, ne dis jamais que ton
père t’oublie.
Ta mère me lit toutes tes bonnes petites lettres.
Celles-là, les tiennes, sont rayonnantes et douces.
Elles nous apportent un reflet de ton bonheur. Chère
enfant, sois heureuse, rends ton mari heureux ;
travaillez tous les deux sans relâche et avec amour à
votre bonheur commun.
Dans peu de temps, le mois prochain, ta mère, Dédé
et Toto iront vous rejoindre là-bas. Moi, je
resterai seul à Paris où bien des travaux, bien des
affaires, bien des ennuis me retiennent encore.
Songez donc tous un peu à moi, ainsi qu’à ce pauvre
et bon Charles, exilé comme moi.
Je penserai à vous de mon côté pour vous souhaiter
tout le bonheur et toute la joie.
Offre mes hommages à Mesdames Vacquerie et
Lefèvre. Embrasse tendrement ton mari pour moi, et
puis aime toujours ton père qui t’aime tant.
à Monsieur Wilhem Ténint. 
Saint-Mandé, 16 mai 1843.
J’ai lu, monsieur, votre excellent travail. C’est
mieux qu’une prosodie, c’est un livre. Vous m’y
traitez trop bien ; voilà ma grosse critique. Je me
hâte de vous la faire. Effacez mon nom le plus que
vous pourrez, cela vous portera bonheur.
à cela près, vous avez fait, je le répète, un travail
excellent. Vous expliquez à tous ce que c’est que le
vers moderne, ce fameux vers brisé qu’on a pris
pour la négation de l’art et qui en est, au contraire,
le complément. Le vers brisé a mille ressources,
aussi a-t-il mille secrets. Vous indiquez les
ressources au public qui vous en saura gré, et vous
trahissez les secrets des poëtes, qui ne s’en
fâcheront pas. Le vers brisé est un peu plus difficile
à faire que l’autre vers ; vous démontrez qu’il y a
une foule de règles dans cette prétendue violation de
la règle. Ce sont là les mystères de l’art ; mais
vous les connaissiez comme poëte avant de les
expliquer comme prosodiste. Vous avez fait de beaux
vers, et beaucoup, et souvent, et vous comprenez mieux
que personne combien ce savant mécanisme du vers
moderne peut contenir de pensée et d’inspiration. Le
vers brisé est en particulier un besoin du drame ; du
moment où le naturel s’est fait jour dans le langage
théâtral, il lui a fallu un vers qui pût se parler. Le
vers brisé est admirablement fait pour recevoir la
dose de prose que la poésie dramatique doit admettre.
De là, l’introduction de l’enjambement et la
suppression de l’inversion, partout où elle n’est pas
une grâce et une beauté. Ce sont là, monsieur, les
vérités que vous avez comprises, celles-là et bien
d’autres. Vous les enseignez à la foule, et, grâce à
vous, ce qui était vrai pour nous poëtes, va devenir
vrai pour tous les lecteurs. Grand service et grand
progrès. Votre livre fera un jour partie de la loi
littéraire.
Je vous félicite, monsieur, de ce beau travail. Jamais
les idées n’ont été en meilleur état qu’aujourd’hui.
Tous les esprits élevés, honnêtes et droits marchent
au même but. La pensée, assurée de l’avenir, conquiert
de plus en plus le présent. La grande révolution des
idées s’accomplit, aussi irrésistible que la révolution
des faits et des mœurs, mais plus pacifique. Les
petits esprits seulement criaient de retourner en
arrière, c’est la loi, ils la suivent ;
laissons-les faire. Tout va bien. Continuez, vous,
monsieur, de marcher en avant, avec tout ce qui est
noble et généreux, avec tout ce qui est jeune et
vivant. Nous serons tous avec vous du cœur et de
l’esprit.
Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments les
plus affectueux et les plus distingués.
Victor Hugo.



à Léopoldine. 
22 mai 1843.
Ton bonheur est le mien, ma Didine chérie, et chaque
fois que je reçois une de tes bonnes petites lettres
tout empreintes de joie et de sérénité, je remercie
Dieu. Embrasse pour moi ton bon et cher mari. Je le
remercie de faire ton bonheur.
Je suis ici, mon enfant, dans une solitude profonde,
occupé de vous, car c’est à vous que je pense quand
je travaille. Je me promène toute la journée sous les
arbres du bois de Vincennes avec le vieux donjon pour
perspective, et de temps à autre un canonnier ou un
paysan pour compagnie. Je fais des vers à travers tout
cela.
Je reste à Paris pour Charles le plus longtemps
possible, et aussi pour ta vieille et bonne amie,
Mlle Louise Bertin, qui va, j’espère, avoir un
prix monthyon. J’ai mis la chose en train, et il faut
maintenant que je veille sur le côté hostile de
l’académie jusqu’au dénouement.
Ta mère m’a écrit mille détails doux et charmants
sur ton intérieur. J’en avais déjà eu par toi. Elle
me les a complétés. Je vois d’ici ta petite
chambre, tes meubles bien choisis et bien arrangés,
les dessins, les chinoiseries, les portraits, et ma
jolie Didine fraîche et heureuse au milieu de toutes
ces choses gracieuses et douces.
Je t’embrasse et je t’aime, mon enfant. Quelle joie le
jour où je te reverrai ! Pense à moi, écris-moi. Tu as
toujours, songes-y bien, la même place dans mon cœur
et dans ma vie. Je t’embrasse encore.
au directeur des archives israélites.
Saint-Mandé, 11 juin 1843.
Vous m’avez mal compris, monsieur, et je le regrette
vivement, car ce serait un vrai chagrin pour moi
d’avoir affligé un homme comme vous, plein de mérite,
de savoir et de caractère. Le poëte dramatique est
historien et n’est pas plus maître de refaire
l’histoire que l’humanité. Or, le treizième siècle
est une époque crépusculaire ; il y a là d’épaisses
ténèbres, peu de lumière, des violences, des crimes,
des superstitions sans nombre, beaucoup de barbarie
partout. Les juifs étaient barbares, les chrétiens
l’étaient aussi ; les chrétiens étaient les
oppresseurs, les juifs étaient les opprimés ; les
juifs réagissaient. Que voulez-vous, monsieur ? C’est
la loi de tout ressort comprimé et de tout peuple
opprimé. Les juifs se vengeaient donc dans l’ombre,
comme je vous le disais dans ma lettre ; fable ou
histoire, la légende du petit enfant Saint-Werner le
prouve. Maintenant, on en croyait plus qu’il n’y en
avait ; la rumeur populaire grossissait les faits ;
la haine inventait et calomniait, ce qu’elle fait
toujours ; cela est possible, cela même est
certain ; mais qu’y faire ? Il faut bien peindre les
époques ressemblantes ; elles ont été
superstitieuses, crédules, ignorantes, barbares ; il
faut suivre leurs superstitions, leur crédulité, leur
ignorance, leur barbarie ; le poëte n’y peut mais, il
se contente de dire : c’est le treizième siècle, 
et l’avis doit suffire.
Cela veut-il dire qu’au temps où nous vivons, les
juifs égorgent et mangent les petits enfants ? Eh !
Monsieur, au temps où nous vivons, les juifs comme
vous sont pleins de science et de lumière, et les
chrétiens comme moi sont pleins d’estime et de
considération pour les juifs comme vous.
Amnistiez donc les burgraves , monsieur, et
permettez-moi de vous serrer la main.
Victor Hugo.



à Arsène Houssaye. 
1843.
Au milieu de votre bonheur, monsieur, j’ai toutes
sortes de petits malheurs. D’abord, j’ai la grippe ;
ensuite, à côté de moi, un de mes petits garçons est
indisposé. Enfin un de mes excellents amis, M
Ourliac, qui est sans doute aussi un des vôtres, se
marie le même jour que vous, ce dont je serais charmé
si je ne me sentais tout embarrassé par le double
devoir d’être à la fois à vous et à lui. Je crains que
le médecin ne me tire brutalement d’affaire en me
défendant d’être ni à l’un ni à l’autre, c’est-à-dire,
en m’empêchant de sortir. Ce dénouement probable me
rend tout triste d’avance, et je m’empresse de vous
en faire part, tout en vous demandant pardon de vous
attrister de mon chagrin au milieu de votre joie.
Quoi qu’il arrive, je n’en serai pas moins de cœur
auprès de vous. J’aime trop votre talent pour ne pas
aimer votre personne, et j’applaudis trop à votre
gloire pour ne pas m’intéresser à votre bonheur.
D’ordinaire, les poëtes choisissent leurs femmes
ressemblantes à leur poésie. C’est donc un ange que
vous épousez. Permettez-moi de lui baiser les pieds.



à Léopoldine. 
13 juin 1843.
Je t’écris, mon enfant chérie, avec des yeux bien
malades. Je travaille, il le faut, et mes yeux
empirent. Ta douce lettre m’a charmé. Mon rêve et ma
récompense, après cette laborieuse année, c’est de
vous aller retrouver là-bas. Cependant je ne puis dire
encore quand. J’ai un voyage à faire d’abord, soit
aux Pyrénées, soit à la Moselle ; voyage de santé
qui me remettra un peu les yeux ; voyage de travail
aussi, tu sais, comme tous mes voyages. Après, mon
butin fait, ma gerbe liée, j’irai vous embrasser tous,
mes bien-aimés. Le bon Dieu me doit bien cela.
J’ai passé hier dimanche la journée avec Charles à
la campagne, dans une île sur la Marne, partie
arrangée par ce bon docteur Parent, qui nous a
amusés et reposés. Charles travaille, dis-le à ta
bonne mère ; dis-lui aussi
que je reçois d’elle en ce moment une bonne petite
lettre à laquelle je répondrai bientôt.
J’avais écrit dernièrement à ton excellent mari pour
lui recommander un architecte ; mais les travaux du
théâtre ont été adjugés et je présume que le porteur
de ma lettre aura jugé inutile le voyage du Havre.
Embrasse bien ton Charles pour moi. à lui aussi
j’écrirai prochainement.
La somnambule a lu, en effet, mais avec beaucoup de
peine et d’une manière trouble et confuse, lettre à
lettre. Les journaux ont fort amplifié la chose. Je
vous la conterai en détail. Le fait n’en est pas moins
étrange et donne à penser.
à bientôt, ma fille chérie. écris-moi souvent. écris
aussi à Mlle Louise Bertin qui t’a écrit et n’a
pas de réponse de toi. je te recommande cela. elle
vous aime tant, et si bien. Je t’embrasse bien
tendrement. Je vous embrasse tous. Soyez bien heureux,
mes bien-aimés !
Mille amitiés à Auguste Vacquerie et à M Regnauld.



à Adèle. 
1843.
Sais-tu, ma Dédé, que tu m’as écrit une charmante
lettre ? Il faut m’écrire ainsi très souvent. Je te
répondrai le plus que je pourrai. Ta mère et Didine
sont deux paresseuses. Gronde-les, parce qu’elles ne
m’ont pas écrit, et puis embrasse-les, parce que je
les aime.
Vous me manquez bien tous, allez, mes bien-aimés. Je
suis ici comme une pauvre âme en peine. Je travaille
beaucoup, et je pense à vous encore plus. Ma Didine
est heureuse, votre mère est contente, vous êtes
joyeux. Ces idées-là me consolent et me remplissent de
douceur.
Il faut, ma Dédé, bien t’amuser et me donner, quand
tu m’écriras, des nouvelles de Cocotte. Il faut un
peu travailler aussi, car le bon Dieu aime les
petites filles qui travaillent, et les regarde faire.
Il faut aussi corriger ton bégaiement. En t’observant
bien, tu y parviendras. Une petite fille peut
bégayer, mais il ne faut pas qu’une jeune fille
bégaie. En un an, tu peux, si tu le veux, réformer
cela. Adieu, mon ange chéri, je t’embrasse et je
t’embrasse encore.
Ton petit père.
V.

Embrasse pour moi ta bonne mère et ma Didine et
dis-leur de m’écrire.



à Madame Victor Hugo, au Havre. 
Paris, mardi 18 juillet 1843.
Bien m’en a pris, chère amie, de partir du Havre
lundi dernier, car les billets en question étaient
déjà en souffrance, et je n’ai pu avoir mon argent
qu’avec une peine extrême. J’ai été obligé de
retarder mon départ, et j’ai passé huit jours en
démarches fort ennuyeuses. Enfin j’ai réussi et je puis
partir, ce que je vais faire aujourd’hui même. — je
n’en pense pas moins avec une véritable tristesse à
ces huit jours que j’aurais pu passer près de toi,
mon Adèle vraiment aimée, au milieu de ma chère
petite colonie du Havre, et que j’ai été obligé de
donner à ces misérables six ou sept cents francs. Les
petits déboires de la vie sont souvent en réalité de
grands chagrins. Celui-là en est un.
J’ai été si heureux dans cette journée que j’ai
passée au Havre ! Si parfaitement et si pleinement
heureux ! Je vous voyais tous pleins de beauté, de
vie, de joie et de santé. Je me sentais aimé dans ce
milieu rayonnant. Tu étais, toi, parfaitement belle
et tu as été bonne, douce et charmante pour moi. Je
t’en remercie du fond du cœur.
J’ai vu Charlot presque tous les jours cette semaine.
Je vais le voir encore tout à l’heure. Il est en ce
moment au concours où il est allé le premier de sa
classe, version latine. Je suis bien content de lui
en ce moment.
Nous avons passé dimanche la journée ensemble chez
Mme De Villeneuve qui a été charmante et m’a parlé
de toi dans les termes les plus affectueux et les
plus sentis . C’était la fête de Maisons. Charles
s’est fort amusé. Moi, au milieu de toute cette joie,
j’étais triste. Je ne pouvais m’empêcher de comparer
ce dimanche-là au précédent, et de me dire que l’autre
était bien doux, bien heureux et bien complet. Dans
un mois Charlot sera près de toi ; dans deux mois
je serai avec vous. Je voudrais que ces deux mois
fussent déjà écoulés. J’ai besoin de ce voyage
pourtant. Adieu, mon Adèle chérie. Je t’écrirai
bientôt où il faudra m’écrire.



à Léopoldine et à Charles Vacquerie. 
Paris, 18 juillet 1843.
Je suis encore à Paris, ma fille bien-aimée. Ta bonne
mère te contera comment. Mais je pars tantôt, et quand
tu recevras cette lettre, pense avec tendresse à ton
pauvre père qui roulera loin de toi sur la route du
midi. Si tu savais, ma fille, comme je suis enfant
quand je songe à toi, mes yeux sont pleins de larmes,
je voudrais ne jamais te quitter. Le spectacle de ton
bonheur m’a charmé l’autre jour. Ton mari est bon,
doux, tendre, aimable, spirituel, aime-le bien. Moi,
je l’aime aussi.
Cette journée passée au Havre est un rayon dans ma
pensée ; je ne l’oublierai de ma vie. Qu’il m’en a
coûté de vous résister à tous ! Mais c’était
nécessaire. Je suis parti avec un serrement de cœur.
Et le matin, en passant près du bassin, j’ai regardé
les fenêtres de ma pauvre chère Didine endormie. Je
t’ai bénie et j’ai appelé Dieu sur toi du plus
profond de mon cœur. Sois heureuse, ma fille,
toujours heureuse, et je serai heureux. Dans deux
mois je t’embrasserai. En attendant, écris-moi, ta
mère te dira où. Je t’embrasse encore et encore.
V.

J’ai besoin de vous remercier, mon bon Charles, pour
le bonheur que vous m’avez donné. Le jour que j’ai
passé près de vous m’a ravi. J’ai vu ma fille heureuse
par vous, et vous heureux par elle. Songez, mes
enfants, que c’est là le paradis. Vivez-y tous les
deux jusqu’à la mort.
Je pars aujourd’hui pour le midi. Ma femme vous dira
les affaires et les petits ennuis qui m’ont retenu
huit mortels jours à Paris. Dans deux mois nous serons
tous réunis. Soyez heureux en m’attendant. C’est tout
ce que je vous demande.
Serrez pour moi la main de votre excellent frère et
mettez tous mes hommages aux pieds de Madame
Lefèvre. Si Dieu lui donnait tout le bonheur qu’elle
mérite, elle serait aussi heureuse que vous.
Je vous serre les deux mains, mon bon Charles.
V.



à Léopoldine. 
Biarritz, 26 juillet 1843.
Je vois ici la mer comme au Havre, mais je la vois
sans toi, ma fille bien-aimée. Je me promène sur des
grèves, j’admire de magnifiques rochers, mais je me
promène sans toi, j’admire sans toi. Je ne sens pas
ton bras doucement posé sur le mien. La nature est
toujours bien belle, mon enfant, mais elle est vide
quand ceux qu’on aime sont absents.
Je suis venu de La Rochelle ici par mer, et, comme
je le marque à ta mère, en arrivant à Biarritz j’ai
lu dans des journaux que j’étais à Bordeaux et dans
d’autres que j’étais en Suisse.
Je passerais ici ma vie si je vous avais tous, c’est
un lieu ravissant ; l’océan avec un beau ciel, une
plage admirablement déchirée, ce qui donne à la marée
tout l’aspect d’une tempête. Mais vous n’y êtes pas,
et tout me manque. Je travaille beaucoup. Cela
occupe la pensée, sinon le cœur.
Embrasse ton cher mari pour moi, et écris-moi, mon
enfant chérie. Ta mère te donnera l’adresse. Mes
hommages à Madame Lefèvre. Mes amitiés à Auguste
Vacquerie. Je t’embrasse encore et toujours.



à François-Victor. 
Paris, 28 juillet 1843.
C’est le lundi 10 juillet à six heures vingt-cinq
minutes du matin que je t’ai perdu de vue, mon Toto
bien-aimé. J’étais sur le paquebot la Normandie 
qui s’éloignait rapidement vers Honfleur ; toi, tu
étais debout sur la jetée du Havre, un pied sur le
parapet, le coude sur ton genou, la tête dans ta
main, et tu regardais le bateau s’enfuir. Mes yeux,
mon enfant chéri, sont restés fixés sur toi jusqu’au
moment où tu n’as plus été qu’un petit point noir qui
s’est tout à coup évanoui dans la brume profonde de la
mer. Je me disais, ce petit point noir, c’est mon
enfant, c’est une partie de ma vie, de mon âme et
de ma joie ; ce petit point noir, c’est un jeune
esprit qui travaille, c’est un cœur qui m’aime. — et
puis, quand tout a disparu, je me suis dit : dans deux
mois, ce petit point noir reparaîtra
à l’horizon, au lieu de diminuer il grandira, au lieu
de s’éloigner, il s’approchera, je reverrai la bonne
petite tête que j’aime, et j’embrasserai mon enfant.
-n’oublie aucun de ces détails, mon Toto. Voilà les
souvenirs dont il faut meubler sa pensée et sa vie. Je
pars aujourd’hui. Dans quelques jours j’écrirai d’où
je serai, et tu pourras m’écrire à ton tour. Travaille
bien, amuse-toi bien, porte-toi bien, aime-moi bien,
fais tout bien. bien est comme Dieu , un mot
magique. — je t’embrasse tendrement.



à Charles Vacquerie et à Léopoldine. 
San-Sébastian, 31 juillet.
Vous êtes de mes enfants, mon bon Charles, et c’est à
vous que j’écris aujourd’hui. Je suis en Espagne, si
la Biscaye peut s’appeler Espagne. Le pays est
admirable, mais il y a énormément de puces. Quand on
va se baigner, on en rapporte de l’océan.
J’espère que vous allez toujours bien au Havre, et
que ma petite madame continue d’être une jolie havraise
la plus heureuse du monde. J’espère que votre frère
Auguste fait au bord de la mer de ces beaux vers que
les grandes choses de la nature donnent aux esprits
comme le sien. J’espère que Madame Lefèvre passe son
été près de vous avec douceur et consolation. Enfin,
j’espère que le bon Dieu ne vous refuse là-bas rien
de ce que je lui demande ici pour vous, santé, bonheur,
prospérité et joie.
Je vous embrasse tendrement.
V.

Je continue avec toi, ma fille chérie, la lettre
commencée avec ton mari. Il me semble que je ne change
pas d’interlocuteur. Vous êtes un seul cœur dans deux
âmes.
Tu trouveras sous ce pli deux dessins. L’un est pour
toi, l’autre pour Toto. Choisissez chacun celui que
vous voudrez. La prochaine fois j’en enverrai un à
ma Dédé. Je la prie de me faire crédit jusque-là. J’ai
les yeux un peu malades, et puis sous ce beau ciel
espagnol il fait depuis quatre jours beaucoup de
brouillard, ce dont ces deux dessins se ressentent.
J’espère que vous avez beau temps là-bas. Quant à moi,
j’étudie la langue basque, et je me promène au bord
de la mer. Je ne puis voir à la nuit tombante la lame
briser à mes pieds sur le sable sans songer qu’il n’y a
qu’une flaque d’eau entre toi et moi. Hélas, cette
flaque d’eau est l’océan.
Du reste, mon voyage est plein d’intérêt. Le moment
est des plus curieux pour voir l’Espagne. J’écris
toujours mon journal. Tu liras tout cela quelque jour.
écrivez-moi toujours à Pau. Et puis viens que je
t’embrasse, ma chère fille bien-aimée.

1er août.
J’apprends à l’instant que le courrier de ce pays
sauvage ne partira pas pour la France avant demain
2 août. Je rouvre ma lettre et j’en profite pour te
dire encore quelques mots. Un peu de papier blanc à
remplir, c’est comme quelques minutes de répit avant
l’adieu. Cela est précieux. Causons donc quelques
instants encore, ma fillette chérie. Il me semble que
je vois là ton doux regard posé sur moi et qui me
dit : oui, mon petit papa .
Et puis, pendant que je parle ainsi, voici mon panier
qui se remplit ; à peine s’il m’en reste quelques
lignes. Dis à ta bonne mère que je viens d’écrire à
notre Charlot. J’espère que la fin d’année lui sera
bonne. Chère enfant, je voudrais être à six semaines
d’ici et vous avoir tous à la fois dans mes bras et
sur mes genoux.
L’un des deux dessins représente le port du passage,
admirable endroit à deux lieues d’ici.




à Charles. 
Saint-Sébastien, 31 juillet 1843.
C’est avec bien du plaisir, mon Charlot, que je tiens
la promesse que je t’ai faite d’écrire à M Henri
Didier. M Didier est un digne et noble jeune homme
qui a du cœur, de l’âme et de l’esprit, les trois
rayons de l’intelligence. J’ai toute confiance en lui,
et je l’aime parce qu’il t’aime. C’est lui qui te
remettra cette lettre.
Je suis ici à peu près en Espagne, étudiant une
grammaire basque qui
m’a coûté quatre réaux, et parlant espagnol avec les
curés et les servantes d’auberge comme si je n’avais
fait autre chose toute ma vie. Je n’étais pas en
Espagne depuis deux heures que tout mon espagnol de
1813 me revenait, et je me suis remis à barboter en
plein castillan comme un poisson vivant qu’on rejette
à l’eau et qui se remet à nager. M Didier te dira
quel beau pays je vois ; et toi, mon Charlot, que
fais-tu ? Tu es plein d’ardeur, n’est-ce pas ? Tu
continues les concours. N’oublie pas de m’écrire à
Pau les résultats que tu sauras.
Hier c’était dimanche. J’ai bien songé à toi. Il y
avait un gros brouillard sur la ville. Je me promenais
tout seul au bord de la mer, et je me disais : il y a
quinze jours, j’étais à Maisons avec mon Charlot. Il
faisait un beau soleil, et nous avions le cœur plein
de joie.
Pense à moi de ton côté, mon enfant chéri. Tu es mon
bonheur dès à présent, je veux que tu sois un jour
mon orgueil.
Je t’embrasse bien fort.
V.



à Léopoldine. 
Tolosa, 9 août 1843.
Au moment d’écrire je me dis : c’est aujourd’hui le
tour de Dédé, et j’écris à Dédé, et puis j’écris à
Didine, et puis j’écris à Toto. C’est toujours le
tour de tous. Vois-tu, ma fille chérie, une lettre qui
partirait sans un mot pour toi ne serait pas une vraie
image de mon cœur. Je pense à toi sans cesse ; il
faut bien que je t’écrive toujours.
Je continue mon voyage dans ce pays inconnu et
admirable. J’ai dit le premier que l’Espagne était
une Chine. Personne ne sait ce que contient cette
Espagne. Moi-même je suis honteux d’y entrer si peu
et d’en sortir si vite. Il faudrait ici, non des
jours, mais des semaines, non des semaines, mais des
mois, non des mois, mais des années. Je n’ai visité
que quelques montagnes, et je suis dans l’éblouissement.
Je te conterai tout cela, ma bien-aimée fille, quand
je serai au Havre et quand tu seras à Paris. Cela
remplira nos causeries après dîner. Tu sais, ces
bonnes causeries qui étaient un des charmes de ma vie.
Nous en ferons encore. Car je veux bien que tu sois
heureuse sans moi, mais moi je ne puis être heureux
sans toi. J’embrasse ton mari, et toi, et lui, et
toi encore.
V.



à François-Victor. 
Tolosa, 9 août 1843.
Vois-tu cette petite fleur, mon Toto bien-aimé ? Il
a fallu toute une grande montagne pour la faire. C’est
l’image de la poésie en ce monde. La poésie est une
chose exquise et délicate, et il faut un grand cœur
pour la produire.
Depuis quelques jours j’avais cette montagne devant
ma fenêtre, une côte aride, sauvage, pleine de rochers
semés de bruyères courtes. Je me doutais qu’il y
avait quelque chose en haut. Je me décide un matin à
y monter, malgré l’escarpement, le soleil, la chaleur.
J’ai trouvé en haut cette petite fleur.
Il n’y avait que cette fleur. La montagne se terminait
par un plateau étroit semé de roches nues. Au plus
haut d’une de ces roches, dans un creux abrité du
vent, cette petite fleur croissait. Toute la grâce de
la montagne était là. Je l’ai cueillie, et je te
l’envoie. Je sais, mon enfant adoré, que tu la
garderas.
Garde aussi à jamais dans ton cœur l’amour de Dieu,
de la nature, de ta mère et de ton père. Que ces quatre
sentiments n’en fassent qu’un. être intelligent, c’est
être bon. être bon, c’est être tout.
Je t’embrasse tendrement, cher, bien cher enfant.
à Léopoldine. 
Pierrefitte, 17 août 1843.
Si tu avais pu me voir, ma fille chérie, quand j’ai
ouvert ta lettre, tu aurais été heureuse, car je sais,
je sens combien tu m’aimes. J’aurais voulu que tu
pusses voir ma joie. J’étais depuis si longtemps sans
nouvelles de vous tous !
Tu as raison, le bon Dieu devrait transporter Le
Havre et la place royale à Biarritz. Le ciel et la
mer sont là dans toute leur beauté. Nous y serions,
nous, dans tout notre bonheur.
Je suis maintenant dans les Pyrénées, autres
merveilles. Je vais boire un peu de soufre pour mes
rhumatismes de l’an dernier. Du reste je passe ma
vie à admirer. Que la création est belle ! On ne peut
pas se déplacer sans s’extasier à chaque pas. Avant-hier
je voyais la mer, hier l’Espagne, aujourd’hui les
montagnes. Tout cela est beau, beau différemment, mais
également.
Admirons, ma fille chérie, mais n’oublions pas
qu’admirer ne vaut pas aimer. Aimons surtout. On n’a
pas besoin de te dire cela à toi qui as tous les
amours à la fois. Dis à ton Charles que j’ai été
bien charmé de son petit mot. Je sais qu’il a le
cœur noble et l’esprit élevé. Vous vous entendrez
toujours. Se comprendre, c’est s’aimer. Je t’embrasse
du fond de mon cœur. Dans un mois !
écris-moi toujours à Pau . Mille amitiés à
Auguste Vacquerie.




à Léopoldine. 
Luz, 25 août 1843.
J’écris à ta mère, ma fille chérie, la tournée que je
fais dans ces montagnes. Je t’envoie au dos de cette
lettre un petit gribouillis qui te donnera quelque
idée des choses que je vois tous les jours, qui me
paraissent bien belles, et qui me sembleraient bien
plus belles encore, chère enfant, si je les voyais
avec toi. Ce qui te surprendra, c’est que l’espèce
de ruine qui est au bas de la montagne n’est point
une ruine : c’est un rocher. Les Pyrénées sont
pleines de ces blocs étranges qui imitent des édifices
écroulés. Les Pyrénées elles-mêmes, au reste, ne
sont qu’un grand édifice écroulé.
Les deux triangles blancs que tu vois dans les
entre-deux des montagnes sont de la neige. Dans
certaines Pyrénées, et particulièrement sur le
Vignemale, la neige prend son niveau comme l’océan.
Je prends les eaux, mais j’ai toujours les yeux
malades. Il est vrai que je travaille beaucoup. Je
pourrais dire sans cesse. Mais c’est ma vie. Travailler,
c’est m’occuper de vous tous.
Tu as maintenant deux Charles pour te rendre
heureuse. Avant peu tu auras aussi ton père. Donc,
continue d’engraisser, de rire et de te bien porter.
Rayonne, mon enfant. Tu es dans l’âge.
Je charge ta mère de mes souvenirs pour Madame
Lefèvre et Monsieur Regnauld. Et puis je
t’embrasse, ton Charles et toi, du fond du cœur.
écris-moi maintenant à La Rochelle poste
restante.
Fais souvenir ta bonne mère, qui est un peu
distraite, que c’est à La Rochelle qu’il faut
m’écrire désormais.



à Toto. 
Luz, 25 août 1843.
J’étais hier, mon cher petit Toto, au bord d’un lac
vert et charmant qui est à quatre mille pieds de
hauteur dans la montagne et qui a douze cent cinquante
pieds de profondeur. Rien de plus gracieux et de plus
joli que ce lac. — l’eau en est glaciale. — si l’on y
tombe, on est mort. — c’est ce qui est arrivé il y a
deux ans à deux jeunes mariés dont le tombeau est au
bord du lac sur un rocher. J’y ai cueilli cette petite
fleur. Je te l’envoie pour la joindre à l’autre.
Celle-ci s’appelle une cinéraire. Elle est bien
nommée, comme tu vois, venant sur un tombeau. Le lac
s’appelle le lac de Gaube .
à propos d’eau froide, garde-toi bien, cher enfant, de
l’eau de la mer, à moins que M Louis ne te permette
d’en prendre des bains chauds. As-tu songé à le lui
demander ? Il faudrait lui écrire pour cela.
Moi, je prends toujours des bains de soufre en
compagnie d’une foule de lions qui viennent de Paris
et d’ours qui viennent de la montagne. Les lions ont
des gants jaunes, les ours ont la chaîne au cou ; les
ours ont l’air philosophe, les lions ont l’air bête.
On fait danser les ours et les lions les regardent ;
si les ours n’avaient pas la chaîne au cou et la
muselière au nez, ce sont eux qui feraient danser les
lions.
Tout cela veut dire, mon enfant chéri, que je veux te
faire rire et que je t’aime. Porte-toi bien, soigne-toi
bien, aime-moi bien. le petit point noir va
bientôt approcher.
C’est maintenant à La Rochelle , poste restante,
qu’il faut m’écrire. Je te charge, mon Toto, de le
rappeler à tout le monde.
à Madame Victor Hugo. 
Cognac, 2 septembre 1843.
Je t’écris, chère amie, un mot en toute hâte. Depuis
huit jours, je voyage jour et nuit sans m’arrêter, ni
me reposer un instant. J’ai quitté les Pyrénées, j’ai
visité Tarbes, Auch, Agen, Bergerac, Périgueux,
Angoulême, Jarnac,
et je vais à Saintes, puis à La Rochelle, où je
compte trouver de bonnes lettres de toi et de vous
tous, mes bien-aimés. Je n’écris qu’à toi aujourd’hui,
car j’ai les yeux brûlés par la route blanche de
poussière et de soleil ; et puis, je sais que ce qui
est à toi est à tous, tu es la mère. Cette lettre est
donc pour tous parce qu’elle est pour toi.
J’ai reçu à Luz une bonne petite lettre de ma
Didine chérie. Cette lettre était, comme toujours,
pleine de tendresse et de bonheur. Et puis, j’en ai
eu aussi une de mon pauvre Charlot. Cette fin
d’année n’a pas répondu à nos espérances et à son
travail ; il faut qu’il s’arme d’un nouveau courage
pour l’année prochaine. Les gens de cœur peuvent
s’éclipser, mais non s’éteindre ! Il faut donc
reparaître, entends-tu, mon Charlot bien-aimé. En
attendant, amuse-toi. Et toi aussi, mon Toto chéri,
et toi aussi, mon petit ange de Dédé. La saison du
travail approche ; mettez à profit la saison de la
joie.
Dans peu, je serai des vôtres. Encore douze ou quinze
jours, et je vous embrasserai tous, et nous serons
réunis. Je vous raconterai toutes mes aventures .
Vous me direz, comme quand vous étiez tous les quatre
ensemble sur mes genoux, toutes vos pensées, toutes
vos joies, tous vos désirs. Mon Toto me fera cent
questions et je lui ferai deux cents réponses.
Porte-toi bien, mon Toto.
Chère amie, ma prochaine arrivée va rendre mes
lettres un peu plus rares ; ne t’en étonne pas. Vous
écrire n’est que l’ombre d’une douce chose ; ce que
je veux, c’est vous embrasser et vous avoir.
à bientôt donc, mes bien-aimés.



à Madame Victor Hugo. 
10 septembre 1843.
Chère amie, ma femme bien-aimée, pauvre mère éprouvée,
que te dire ? Je viens de lire un journal par
hasard. ô mon Dieu ! Que vous ai-je fait ! J’ai le
cœur brisé... je n’irai pas jusqu’à La Rochelle...
il me tarde de pleurer avec toi et avec mes trois
pauvres enfants bien-aimés... mon Adèle chérie, que
ces affreux coups du moins resserrent et rapprochent
nos cœurs qui s’aiment...



à Mademoiselle Louise Bertin, aux Roches. 
samedi, 10 septembre 1843.
Chère Mademoiselle Louise, je souffre, j’ai le cœur
brisé ; vous le voyez, c’est mon tour. J’ai besoin de
vous écrire, à vous qui l’aimiez comme une autre mère.
Elle vous aimait bien aussi, vous le savez.
Hier, je venais de faire une grande course à pied au
soleil dans les marais ; j’étais las, j’avais soif,
j’arrive à un village qu’on appelle, je crois,
Soubise, et j’entre dans un café. On m’apporte de
la bière et un journal, le siècle . J’ai lu. C’est
ainsi que j’ai appris que la moitié de ma vie et de
mon cœur était morte.
J’aimais cette pauvre enfant plus que les mots ne
peuvent le dire. Vous vous rappelez comme elle était
charmante. C’était la plus douce et la plus gracieuse
femme. ô mon Dieu, que vous ai-je fait ! Elle était
trop heureuse, elle avait tout, la beauté, l’esprit,
la jeunesse, l’amour. Ce bonheur complet me faisait
trembler. J’acceptais l’éloignement où j’étais d’elle
afin qu’il lui manquât quelque chose. Il faut toujours
un nuage. Celui-là n’a pas suffi. Dieu ne veut pas
qu’on ait le paradis sur la terre. Il l’a reprise. Oh !
Mon pauvre ange, dire que je ne la verrai plus !
Pardonnez-moi, je vous écris dans le désespoir. Mais
cela me soulage. Vous êtes si bonne, vous avez l’âme
si haute, vous me comprendrez, n’est-ce pas ? Moi, je
vous aime du fond du cœur et, quand je souffre, je
vais à vous.
J’arriverai à Paris presque en même temps que cette
lettre. Ma pauvre femme et mes pauvres enfants ont
bien besoin de moi.
Je mets tous mes respects à vos pieds.
Victor Hugo.
Mes amitiés à mon bon Armand. Que Dieu le préserve
et qu’il ne souffre jamais ce que je souffre.



à Louis Boulanger. 
samedi, 10 septembre 1843.
Cher Louis, j’avais commencé à vous écrire une longue
lettre et je vous écris quatre lignes. Vous savez. Je
vous écris dans le désespoir. Vous êtes mon ami, il
faut bien que je partage cette douleur avec vous. Dieu
nous a repris l’âme de notre vie et de notre maison.
ô pauvre enfant, pauvre ange, elle était trop heureuse.
J’avais donc raison dans mes rêveries qui étaient si
souvent attachées sur elle, d’être effrayé de tant de
bonheur. Cher Louis, aimez-moi. J’accours à Paris,
mais j’ai voulu vous écrire. Hélas ! J’ai le cœur
navré.



à Paul Foucher. 
16 septembre 1843.
Mon pauvre Paul, mon bon Paul, tes vers sont
déchirants et ravissants à la fois ; ils m’ont remué
les entrailles, je t’en remercie, mais je ne puis me
séparer de ce portrait. Figure-toi, mon pauvre ami,
qu’elle l’avait fait faire pour moi, qu’elle allait
tous les jours avant son mariage chez M édouard
Dubufe pour cela, qu’elle me l’a donné avec son
dernier adieu ; je l’avais couché dans le lit comme
mon enfant, comme mon trésor : en arrivant, c’est la
première chose que j’ai cherchée ; ne le trouvant pas,
j’ai tout remué dans ma chambre ! Comprends cela,
pardonne-moi, après tes charmants vers, je ne devrais
rien te refuser ; je te refuse pourtant ce portrait ;
pardonne-moi ; c’est mon ange, vois-tu, il faut qu’elle
soit près de moi.



à Victor Pavie. 
Paris, 17 septembre 1843.
Je ne vis plus, mon pauvre ami, je ne pense plus ; je
souffre, j’ai l’œil fixé sur le ciel, j’attends. Que
de belles et touchantes choses vous me dites ! Les
cœurs comme le vôtre comprennent tout parce qu’ils
contiennent tout. Hélas ! Quel ange j’ai perdu !
Soyez heureux ! Soyez béni ! Ma bénédiction doit être
agréable à Dieu, car près de lui les pauvres sont
riches et les malheureux sont puissants.
Je vous serre tendrement la main.
V H.



à Alphonse Karr, à Sainte-Adresse. 
Paris, 18 septembre 1843.
Vous m’avez fait pleurer dans ce moment horrible ;
vous m’avez déchiré et soulagé ; merci, cher et noble
Alphonse Karr. Vous avez un grand cœur ; vous avez
bien parlé d’elle et de lui. Ma pauvre fille
bien-aimée ! Vous figurez-vous cela que je ne la
verrai plus ?



à édouard Thierry. 
23 septembre 1843.
Nous voilà frappés tous les deux presque au même
moment, vous dans votre père, moi dans ma fille. Que
me diriez-vous et que pourrais-je vous dire ?
Abaissons-nous sous la main qui brise. Pleurons
ensemble. Espérons ensemble. La mort a des
révélations ; les grands coups qui ouvrent le cœur
ouvrent aussi l’esprit ; la lumière pénètre en nous
en même temps que la douleur. Quant à moi, je crois ;
j’attends une autre vie. Comment n’y croirais-je
pas ? Ma fille était une âme ; cette âme, je l’ai vue,
je l’ai touchée pour ainsi dire, elle est restée
dix-huit ans près de moi, et j’ai encore le regard
plein de son rayonnement ; dans ce monde même elle
vivait visiblement de la vie supérieure. C’est donc de
l’espérance que je vous apporte. Accueillez-la avec
douceur. Vous savez que je suis votre ami. Votre ami
accablé et cependant tourné vers Dieu. Je souffre
comme vous, espérez comme moi.
Je vous serre cordialement la main.
V H.



madame la vicomtesse Victor Hugo, rue de Savoie,
au châlet, Versailles. 
Montargis, 3 octobre 1843.
Je compte toujours, chère amie, être à Paris jeudi,
et j’espère vous y trouver. Quoique je ne vous aie
quittés que depuis bien peu de jours, j’ai déjà
le besoin de vous revoir tous. Si pourtant il t’est
agréable ainsi qu’aux enfants de rester à Versailles
près de notre bonne Julie jusqu’à samedi, je ne m’y
oppose pas ; j’irai vous y voir ; ce qui vous plaît me
plaît. Seulement il faut faire en sorte qu’en arrivant
à Paris jeudi, je trouve un mot de toi, afin que je
puisse, si j’arrive d’assez bonne heure, aller dîner
avec vous. Tu sais combien le coup qui vient de nous
frapper m’a rendu faible et craintif, et je ne
voudrais pas vous revoir un vendredi.
Depuis samedi, chère amie, je pense à toi, et je
t’envoie des consolations, et à notre fille
bien-aimée, et je lui envoie des prières. Elle est
heureuse, elle nous voit, et nous la reverrons. Ne
doute pas de cela. Mets-toi ces trois pensées dans le
cœur, pauvre amie. Tu te sentiras apaisée.
Ayez soin de votre bonne mère, mes enfants bien-aimés.
Nous n’avons plus que vous au monde. Aimez votre mère
pour quatre. Votre douce sœur vous a légué un
héritage d’amour. Il faut vous le partager. — je vous
embrasse tous bien tendrement, toi, mon Charlot, toi,
mon Toto, toi, ma Dédé, et je te défends de
bégayer, chère petite bien-aimée. Embrassez pour moi
votre excellente mère et votre bonne tante et votre
bon oncle Abel.
à bientôt, chère amie.
V.

à jeudi. Toutes mes amitiés à Zoé. — Charles et toi
avez emporté mon parapluie samedi. Je te le recommande.
Il est facile à reconnaître. Le manche est en bois
naturel, noueux et jaune. Aies-en soin, qu’il ne se
perde pas. — à jeudi.


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