Correspondance de Victor Hugo/Tome I/32

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Correspondance de Victor Hugo/Tome I/31 Correspondance de Victor Hugo - Tome I Correspondance de Victor Hugo/Tome I/33



à Paul Meurice. 
je ne vous connais pas, monsieur, mais je vous
admire. Trouvez bon que je vous le dise. Trouvez bon
que je vous félicite de tant de talent, de tant de
courage, de tant d’esprit, de tant de style. Vous êtes
certainement, qui que vous soyez, un des plus fermes
et un des plus nobles esprits de ce temps. Vous avez
raison de parler comme si vous étiez l’avenir. Vous
ne l’êtes pas, mais vous l’avez.
Je vous remercie, c’est mon dernier mot, et je vous
serre la main.
Victor Hugo.
14 février 1846.



à Paul Meurice. 
c’est du cœur que je vous remercie, cher poëte. Je
croyais deviner, et je me taisais, comprenant les
motifs de votre silence. Maintenant je sais, et je
me tairai plus que jamais. Votre beau et noble esprit
vous trahit, il est bien difficile de mettre un
masque à ce qui rayonne. Comptez sur mon silence
absolu comme sur ma profonde amitié.
Victor H.
20 février 1846.



à Amédée Pommier. 
fin avril 1846.
confidentielle. 
comment ! Vous qui connaissez si bien la poésie, vous
ne connaissez donc pas l’académie. Vous vous avisez
de concourir au prix de poésie, et vous restez
poëte ! Hélas ! L’académie est un lieu où l’on sait
tout, excepté ce qui doit entrer dans les douze
syllabes sacrées dont se compose un vers. Vous avez
fait une belle œuvre, pleine de verve, de force,
d’esprit et de talent ; vous auriez été couronné par
des poëtes, vous avez été écarté par des académiciens.
Cela est dans l’ordre. Ne vous plaignez pas, cher
poëte. Tout a sa raison en ce monde, même la
déraison.
Venez donc dîner avec moi un de ces soirs. En vous
attendant, je vous serre cordialement les deux mains.
V H.
Mercredi.



à Madame De Girardin. 
mardi matin 2 juin 1846.
Ce que vous m’écrivez, madame, me suffit. Vous êtes
admirable en toute chose, en amitié comme en poésie.
Je n’ai jamais douté de Lamartine, vous le savez.
J’avais été froissé de l’effet public . C’est une
si belle chose pour tout le monde, c’est une chose si
douce pour moi que cette fraternité entre Lamartine
et moi sans nuage depuis vingt-six ans ! Qu’il
continue de m’aimer un peu dans un coin de son cœur,
moi je ne puis faire autrement que de l’admirer de
toutes les forces du mien ! Saluer son nom, louer son
génie, glorifier le siècle qu’il remplit et qu’il
honore, c’est
pour moi un de ces bonheurs profonds dans lesquels on
sent un devoir. Qu’il m’aime, rien de plus, et que
tout ceci, commencé par un sourire de vous, finisse
par un serrement de main entre nous. — cela ne veut
pas dire que je ne serais pas très rayonnant et très
fier si Lamartine mêlait quelqu’un de ces jours mon
nom à son admirable parole, grand Dieu, cela me
comblerait et me toucherait plus que je ne puis dire.
Seulement, ce serait du luxe, du luxe magnifique
comme celui qui vient du cœur. Faites là-dessus ce
que vous voudrez. Tout ce que vous faites est
excellent et charmant, parce que tout ce que vous
faites vous ressemble. Mais dites-lui qu’à cette heure
où j’écris je me tiens pour absolument content et
satisfait. Qu’y a-t-il de meilleur au monde qu’une
parole de lui redite par vous !
Je crains, chère et illustre amie, de n’être libre ni
ce soir, ni demain, mais j’irai certainement avant
la fin de la semaine mettre tout ce que j’ai dans
l’âme et dans l’esprit à vos pieds.
Victor.



à Lamartine. 
vous êtes un grand et admirable cœur. Demandez à
Mme De Girardin qu’elle vous montre la lettre que je
lui écrivais ce matin. J’espère bien que j’aurai la
joie de parler de vous à la tribune avant que vous me
fassiez la gloire de parler de moi.
Je vous serre les deux mains.
Victor H.
2 juin 1846.



à Auguste Vacquerie. 
cher poëte, je vous envoie confidentiellement 
copie de la lettre que je reçois de Lamartine. Vous
voyez comme j’ai raison de dire que c’est un noble
et grand cœur. Si vous parlez de ce qu’il a dit à
cette chambre,
traitez-le magnifiquement, je vous le demande avec
instance, et ne dites rien surtout de ses opinions
intimes et de ses causeries personnelles, rien qui
puisse lui nuire, tout ce qui peut le servir. Je
compte pour tout cela sur votre chère et admirable
amitié.
tuus. 
Victor H.
2 juin 1846.



Monsieur Charles Hugo, chez Monsieur Georges,
à Vert-Le-Grand, près et par Marolles
(Seine-Et-Oise). 
samedi, 26 septembre, Villequier.
Me voici à Villequier, chers enfants, près de votre
bonne mère et de ma Dédé. Je serais heureux si vous
y étiez. Ne sentez-vous pas qu’on a tort de se
disperser et que, dans ces heures de séparation qu’on
s’est faites volontairement, on se fait toutes sortes
de reproches de s’être quittés. Moi je voudrais être
près de vous ou vous avoir ici, et je ne sors pas de
ces idées. Il me tarde d’être tous réunis dans notre
bon vieux carré de la place royale.
Comment vas-tu, mon Charlot ? J’espère que tu es
toujours de mieux en mieux. Je te recommande d’être
gai et bon avec mon Toto qui a pour toi les soins
d’une sœur . Aimez-vous toujours ainsi, chers
enfants. Toute force et tout bonheur sont dans l’amour
qu’on a les uns pour les autres. D’ailleurs, s’aimer,
c’est là à peu près tout ce qu’il y a dans la vie.
Votre mère et votre sœur vont bien toutes deux, et
vous embrassent tendrement. Je les ai trouvées
heureuses et ravies, à votre absence près ; c’est
presque un non-sens et une ingratitude de demander
quelque chose à Dieu dans ce beau lieu, mais le cœur
a toujours des vides, hélas, et la plus belle nature
ne vaut pas un sourire des êtres qui vous manquent.
-on m’avertit que l’heure de la poste presse. Je
ferme bien vite cette lettre.
Amitiés et remerciements à M Georges de ma part, et
mes hommages empressés aux pieds de votre douce et
excellente hôtesse.



au maréchal Bugeaud. 
monsieur le maréchal,
permettez-moi d’introduire près de vous et de
recommander à votre gracieux accueil mon frère aîné,
le comte Abel Hugo. Ce n’est pas seulement le fils
d’un de vos anciens et illustres compagnons d’armes,
c’est aussi le frère d’un homme qui honore votre
énergique caractère et vos grands travaux. Mon frère
partage, monsieur le maréchal, tous mes sentiments
pour vous. Il est heureux de vous approcher et de vous
entendre, permettez-moi d’espérer que vous voudrez
bien l’accueillir comme vous m’accueilleriez
moi-même. Je ne vous parle pas de l’élévation de ses
vues et de l’étendue de ses idées, vous l’apprécierez.
Mais, ce que je puis dire dès à présent, c’est qu’il
est bon que des hommes comme lui visitent, connaissent
et épousent l’Algérie.
J’ai reçu et lu avec un haut intérêt l’excellent
travail que vous avez bien voulu m’envoyer, et où j’ai
retrouvé avec bonheur les idées et les paroles de cette
conversation de deux heures qui m’a laissé un profond
souvenir.
Agréez, monsieur le maréchal, la nouvelle assurance de
ma haute considération.
Victor Hugo.
Paris, 9 novembre 1846.