Correspondance de Victor Hugo - Tome I - 11

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Correspondance de Victor Hugo - Tome I - 10 Correspondance de Victor Hugo - Tome I Correspondance de Victor Hugo - Tome I - 12



au général Hugo. 
19 février 1825.
J’ajoute un mot, cher papa, à la lettre de notre
Adèle ; je voudrais pouvoir ajouter quelque chose
à l’expression de sa tendresse pour toi et ta
femme ; mais je ne saurais exprimer mieux qu’elle ce
qu’elle sent aussi bien que moi.
Je voulais, comme elle te le dit, t’envoyer le
portrait de ta Léopoldine dans ma plus prochaine
lettre ; mais mon désir de te le donner ressemblant
me l’ayant déjà fait deux ou trois fois recommencer,
je ne veux pas tarder plus longtemps à solliciter
de tes nouvelles pour nous, pour Abel et pour la
famille Foucher.
Rabbe, qui est venu hier dîner avec nous, m’a parlé
de toi avec le plus tendre et le plus respectueux
attachement ; c’est un bon et noble ami.
Louis nous a envoyé ces jours-ci un superbe panier
de gibier que nous avons mangé en famille, avec le
vif regret de ne pas vous le voir partager.
Adieu, bien cher et bien excellent père ; je m’occupe
en ce moment de ramasser de la besogne pour notre
séjour à Blois, qui nous promet tant de bonheur.
Notre Didine est charmante. Elle ressemble à sa
mère, elle ressemble à son grand-père. Embrasse
pour elle sa bonne marraine.
Ton fils tendre et respectueux,
V H.

Où en est ta demande près du ministre ? Veux-tu que
je m’en informe ? As-tu vu que des exceptions ont
été faites ?



au général Hugo. 
ce 27 février 1825.
Mon cher papa,
tu as vu que nos lettres se sont croisées ; je désire
que notre lettre t’ait fait autant de plaisir que la
tienne nous en a fait ; elle ne pouvait nous apporter
de plus agréable nouvelle que celle de votre prochaine
arrivée, et j’espère presque, en t’écrivant celle-ci,
qu’elle ne te trouvera pas à Blois.
Tu ne saurais croire quelle fête nous nous faisons de
vous présenter notre Léopoldine, toujours petite,
mais toujours bien portante et si gentille ! ... elle
vous aimera tous deux comme nous l’aimons : nous ne
saurions dire davantage.
Nous nous applaudissons presque d’avoir été une
partie du mois sans nouvelles de toi, puisque tu
as été malade ; nous aurions eu des inquiétudes ;
maintenant nous n’avons que le plaisir de te savoir
rétabli.
Adieu, bon et cher papa, je ne t’en écris pas plus
long, puisque nous pourrons bientôt communiquer de
vive voix. Quelles que soient les affaires qui
t’amènent, tu sais que tu peux compter en tout et
pour tout sur notre dévoûment comme sur notre tendre
et respectueux attachement.
Embrasse pour nous la bonne marraine de ta
Léopoldine.
Victor.



à Monsieur J-B Soulié, hôtel de Hollande,
rue neuve-des-bons-enfants, à Paris. 
Blois, 27 avril 1825, matin.
Savez-vous, mon bon Soulié, que les grâces royales
pleuvent sur moi, au moment où je viens à Blois me
faire hermite ? Le roi me nomme chevalier de la
légion d’honneur, et me fait l’insigne honneur de
m’inviter à son sacre. Vous allez vous réjouir, vous qui
m’aimez, et je vous assure que le plaisir que cette
nouvelle vous fera augmente beaucoup ma propre
satisfaction. Il y a entre nous une telle fraternité
de sentiments et d’opinions, qu’il me semble que
ma croix est la vôtre, comme la vôtre serait la
mienne. Ce qui accroît beaucoup le prix de cette
croix à mes yeux, c’est que je l’obtiens avec
Lamartine, par ordonnance spéciale qui ne nomme
que nous deux, attendu, a dit le roi, qu’il s’agit
de réparer une omission. Ces deux décorations ne
comptent pas dans le nombre donné au sacre.
Ce qui ajoute aussi un grand charme à mon voyage de
Reims, c’est l’espérance de le faire avec notre
Charles Nodier, auquel j’ai écrit hier, pour qu’il
s’arrange de manière à m’avoir pour compagnon. Je
dois ajouter à tout ceci que M De La
Rochefoucauld a été charmant, dans cette
circonstance, pour Lamartine et moi. Il est
impossible de s’effacer plus complètement pour
laisser au roi toute la reconnaissance, de mettre
plus de grâce et de délicatesse dans ses rapports
avec nous. C’est à lui que nous devons nos croix,
et c’est lui qui nous remercie. Je dois cette
justice haute et entière à un homme qui ne l’obtient
pas toujours.
Je vais donc vous revoir, cher ami, et il me faut
cette espérance pour apporter quelque adoucissement
au chagrin de quitter mon Adèle pour la première
fois. Dites tout cela à ceux de nos bons amis
auxquels je n’aurai pas le temps d’écrire.
Votre canif est beau et excellent ; votre dessin
est d’une bizarrerie charmante. Mille fois merci,
et merci surtout de votre franche et tendre amitié.
Personne ne vous aime plus que moi.
Victor.



à monsieur le comte Alfred De Vigny,
rue Richepanse, Paris. 
Blois, 28 avril 1825.
Il ne faut pas, cher Alfred, que vous appreniez d’un
autre que moi les faveurs inattendues qui sont
venues me chercher dans la retraite de mon père.
Le roi me donne la croix et m’invite à son sacre.
Réjouissez-vous,
vous qui m’aimez, de cette nouvelle ; car je
repasserai à Paris en allant à Reims, et je vous
embrasserai.
Je compte faire le voyage avec notre Nodier auquel
je viens d’écrire. Vous nous manquerez !
Tous les honneurs, du reste, portent leur épine avec
eux. Ce voyage me force de quitter pour quinze
éternels jours cette Adèle que j’aime comme vous
aimez votre Lydia, et il me semble que cette
première séparation va me couper en deux. Vous me
plaindrez, mon ami, car vous aimez comme moi.
Je suis ici, en attendant mon nouveau départ, dans
la plus délicieuse ville qu’on puisse voir. Les
rues et les maisons sont noires et laides, mais tout
cela est jeté pour le plaisir des yeux sur les deux
rives de cette belle Loire ; d’un côté un
amphithéâtre de jardins et de ruines, de l’autre une
plaine inondée de verdure. à chaque pas un souvenir.
La maison de mon père est en pierres de taille
blanches, avec des contrevents verts comme ceux que
rêvait J-J Rousseau ; elle est entre deux jardins
charmants, au pied d’un coteau, entre l’arbre de
Gaston et les clochers de saint-Nicolas. L’un de
ces clochers n’a point été achevé et tombe en ruine.
Le temps le démolit avant que l’homme l’ait bâti.
Voilà tout ce que je vais quitter pour quinze jours,
et mon vieux et excellent père et ma bien-aimée
femme par-dessus tout. Mais je vous reverrai un
instant, et il y a tant de consolations dans la
vue d’un ami !
Adieu, cher Alfred, mille hommages à votre chère
Lydia. Avez-vous terminé votre formidable
enfer ? C’est une page de Dante, c’est un
tableau de Michel-Ange, le triple génie.
Embrassez bien pour moi émile Deschamps, Soumet,
Jules Lefèvre, Guiraud et D’Hendicourt et tous
nos amis, auxquels j’écrirai dès que j’aurai
quelque loisir.
Victor.
Je suis encore ici pour trois semaines. Vous
m’écrirez vite, n’est-ce pas ? Mille respects de
ma part à madame votre mère.



à monsieur le baron D’Eckstein. 
Blois, 29 avril 1825.
Je reçois à l’instant même, monsieur le baron, une
lettre de M Alphonse Rabbe, et son résumé de
l’histoire de Russie . Cet ouvrage important,
sur lequel je viens de jeter un rapide coup d’œil,
me paraît, si j’en juge d’après ce que j’en connais,
digne de toute votre attention comme l’auteur est
digne de toute votre estime. M Rabbe, dont la
conviction politique diffère de la nôtre, est un
homme d’un beau talent et d’un beau caractère. Ce
sont deux nobles rapports avec vous. Les hommes
d’un haut mérite, comme vous et lui, doivent se
comprendre et s’estimer, à quelque drapeau qu’ils
appartiennent. Sans cesser de prendre part à la
lutte de leurs armées, les généraux ne se battent
pas corps à corps : ils se saluent de leurs rangs
opposés. Vous et M Rabbe vous êtes généraux.
M Rabbe, dont j’aime la personne et le talent,
et qui n’a pas besoin de cette recommandation auprès
de vous, vous rend déjà toute justice. Vous êtes du
petit nombre des hommes honorables qui doivent être
séparés de la tourbe des partis. M Rabbe vous en
sépare.
Vous lui rendrez, je n’en doute pas, la même justice.
Vous aurez sans doute reçu son résumé et sa
lettre quand celle-ci vous parviendra, et je serai
heureux d’apprendre que votre jugement favorable
aura devancé ce que je ne dois pas (je le répète)
appeler ma recommandation.
Aussi est-ce moins dans ce but que je vous écris que
dans l’intention de me rappeler à votre amical
souvenir. Les journaux vous auront appris la faveur
dont sa majesté m’honore. Je vous remercie d’avance
du plaisir que vous aurez éprouvé de cette nouvelle.
Vous voyez que je me crois sûr de votre amitié comme
vous l’êtes de la mienne. Personne n’a pour vous
une plus haute estime que votre bien dévoué
Victor Hugo.

Mon adresse est chez m. le général comte Hugo,
à Blois .
Je serais enchanté que votre loisir vous permît de
consacrer à l’ouvrage de M Rabbe un de ces
excellents articles où vous savez si bien allier la
critique impartiale à l’accent de l’estime. Vous
savez que je pense comme
vous sur le compte des résumés, mais vous savez aussi
que j’excepte M Rabbe de cette tourbe d’écrivains
ignorants et superficiels. Il est, lui, tout à fait
à part, et je suis convaincu que vous le jugerez
comme moi. En combattant quelquefois ses
doctrines, vous admirerez toujours son talent.



à Adolphe De Saint-Valry. 
Blois, 7 mai 1825.
Oui, mon ami, de cette ville historique et
pittoresque, je tournerai bien souvent mes regards
vers Paris et Montfort, et le château de Blois
ne me fera point oublier saint-Laurent. J’ai passé
là, en août 1821, des moments bien doux, et votre
excellente mère m’y a fait presque oublier pendant
huit jours l’admirable mère que je venais de perdre.
Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez.
Je suis charmé que le bon Jules Lefèvre vous doive
la vente de son clocher de saint-Marc . C’est un
homme d’un vrai talent, et il ne manque à ce talent
qu’un succès.
Rien de tout cela ne vous manque à vous, mon cher
ami, et vous avez tort de désespérer de vous-même ;
il faut que votre poème se vende, et il se vendra.
Entre le talent et le public, le traité est bientôt
fait.
On me dit ici que l’on dit là-bas que j’ai fait
abjuration de mes hérésies littéraires , comme
notre grand poëte Soumet. Démentez le fait bien
haut partout où vous serez, vous me rendrez service.
J’ai visité hier Chambord. Vous ne pouvez vous
figurer comme c’est singulièrement beau. Toutes les
magies, toutes les poésies, toutes les folies 
même sont représentées dans l’admirable bizarrerie
de ce palais de fées et de chevaliers. J’ai gravé
mon nom sur le faîte de la plus haute tourelle ;
j’ai emporté un peu de pierre et de mousse de ce
sommet, et un morceau du châssis de la croisée sur
laquelle François Ier a inscrit les deux vers :
souvent femme varie,
bien fol est qui s’y fie !
Ces deux reliques me sont précieuses.
Adieu, mon ami, vous savez que le roi m’invite à
son sacre. Je serai à Paris vers le 20, et je vous
embrasserai.
L’amitié d’un homme comme vous est douce et
inappréciable.
Victor.



à Paul Foucher. 
La Miltière, ce mardi 10 mai 1825.
Je commence ceci, mon cher Paul, avec l’intention
de t’écrire une des plus longues lettres que j’aie
encore écrites depuis que je suis parti. Si, par
hasard, elle ne répondait ni à ton attente, ni à
la mienne, n’en accuse pas mon intention, mais bien
je ne sais quelle cause imprévue qui sera venue me
couper ma satisfaction et mon loisir. D’ailleurs
nous nous verrons bientôt à Paris, et je te
raconterai tout ce que je n’aurai pu t’écrire.
Je suis pour le moment dans une salle de verdure
attenante à La Miltière ; le lierre qui en garnit
les parois jette sur mon papier des ombres découpées
dont je t’envoie le dessin, puisque tu désires que ma
lettre contienne quelque chose de pittoresque. Ne va
pas rire de ces lignes bizarres jetées comme au
hasard sur l’autre côté de la feuille. Aie un peu
d’imagination. Suppose tout ce dessin tracé par le
soleil et l’ombre et tu verras quelque chose de
charmant. Voilà comme procèdent ces fous qu’on
appelle des poëtes.
J’ai laissé ton aimable lettre à Blois, ce qui
m’empêche d’y répondre en détail. D’ailleurs, tu
m’y faisais plus de questions que ne t’en feront
certainement les six pédants noirs de la faculté
lors de ta candidature au baccalauréat ès lettres
de l’université de Paris. Tu m’y parlais de la
butte des capucins et de Diane, et moi, pour te
contrarier, j’ai bien envie de ne te parler que
de Chambord et de chabara.
Imagine-toi, mon cher Paul, que depuis que j’ai vu
Chambord, je vais demandant à chacun : avez-vous
vu Chambord ? comme La Fontaine qui disait
à tout passant : avez-vous lu Baruch ? 
à propos de La Fontaine, parlons du colonel
Féraudy. Il t’aime toujours beaucoup, quoique tu
te sois avisé de trouver un de ses vers faux, ce
qui lui est sensible. Il fait toujours des fables :
il en a même fait une en mon honneur où il me
traite d’animal , et qui finit par un calembour.
C’est une galanterie !
Adieu, mon cher Paul, embrasse bien tendrement ton
bon père et ta bonne mère pour mon Adèle et pour
moi. Papa et sa femme et Didine leur disent, ainsi
qu’à toi, mille choses affectueuses. Tout le monde
se porte
bien. Remercie ton papa de tous les détails de sa
dernière lettre. Je serai le 20 à Paris.
Mille amitiés à ton oncle et à ta tante, M et Mme
Deschamps, M et Mme François. J’écrirai à ton
père dès que notre ménage sera revenu à Blois qui
est à 8 lieues d’ici.
V.



à Monsieur Foucher. 
La Miltière, 12 mai 1825.
Mon cher papa,
le messager envoyé par mon père à Blois est de
retour. Il nous rapporte l’aimable lettre de maman
à son Adèle, que nous avons lue en famille, et une
lettre fort cordiale de Victor Foucher, qui nous
fait aussi beaucoup de plaisir. Nous nous attendions
également à recevoir la croix de la légion d’honneur
et les papiers, etc., que vous nous avez annoncés
pour le commencement de cette semaine. Notre
espérance est frustrée de ce côté, et mon père
désirerait que vous eussiez la bonté de passer
encore une fois à la légion, pour presser cet envoi.
Car ma place est retenue pour le 19 au matin, et si
nous ne recevions pas tout cela au moins le 18, je
courrais grand risque de ne pouvoir porter la
décoration au sacre, ce qui serait inconvenant.
Je sens, mon excellent père, combien je vous donne
de peines, et je suis pénétré d’une vive reconnaissance
de toutes vos bontés. La lettre de maman Foucher est
bonne comme elle : elle est remplie de détails qui
nous intéressent. Nous sommes enchantés des progrès
de Juju autant que de ceux de Didine ; quand nous
serons de retour à Paris, ces deux enfants seront
l’objet de nos curiosités réciproques, et nous en
aurons de longs récits à nous faire.
Voudriez-vous bien ajouter encore à tous vos soins
paternels celui de
payer nos contributions dont le papier a été remis
à maman. Nous vous rembourserons cette petite
somme, bien entendu.
Maman nous apprend que la chambre à Reims est
louée 350 francs et qu’on cherche une quatrième
personne. Est-ce pour la voiture ou pour le
logement ? Vous me disiez dans votre dernière que
Beauchêne s’occupait de la fabrication de mon
habit. Comment a-t-il eu ma mesure ? Il faudra
sans doute les culottes, bas, souliers à boucles,
épée d’acier, chapeau à ganse d’acier et plumes.
En quel métal doivent être les boucles de la
culotte et des souliers ? Faudra-t-il les jabots
et les manchettes ?
Nous sommes désolés de la mauvaise santé de Mlle
Jeanne. Parlez de nous à la bonne Mme Deschamps.
M Deschamps m’a écrit une charmante lettre.
Veuillez l’en remercier en attendant que je le fasse
moi-même. Il faut que notre tante Asseline se
soigne un peu, et j’espère la retrouver tout à fait
retablie. Faites-lui bien nos amitiés ainsi qu’à
son mari.
Paul a dû recevoir aujourd’hui une lettre de moi,
la première que j’aie écrite à La Miltière.
Celle-ci est la seconde. Je vais écrire la troisième
à Ch Nodier.
Adieu, mon cher et bon père ; papa et son excellente
femme, mon Adèle et sa petite Didine aux joues
fermes, vous embrassent ainsi que maman Foucher, et
je me joins à eux de cœur. Vous ne sauriez croire
comme on parle de vous en Sologne à l’heure qu’il
est.
Votre fils tendrement dévoué,
Victor.

Comment se porte François ? Mon portier a-t-il
reçu quelques lettres depuis notre départ ? J’en
reçois une bien paternelle de M De La Rivière.
Mille remerciements à Mm Vénot, Pichot, et
tutti quanti .




Madame Victor Hugo, chez le général comte
Hugo, à Blois. 
me voici à Orléans, mon Adèle, et avant de dîner,
avant de me reposer, avant même de m’asseoir (car
je suis debout), je veux t’écrire. Tu recevras cette
lettre inattendue demain, et c’est une grande joie
pour moi au milieu de toute ma tristesse que de
penser au plaisir que ce papier te
fera. Et puis, j’ai vraiment le cœur si plein de
douleur, qu’un peu d’épanchement me fera du bien,
mon Adèle. Tu ne saurais croire combien, depuis
que je t’ai quittée, bien-aimée, le temps me semble
long et la distance énorme. Je ne pense qu’avec un
grand abattement aux quatorze lieues qui me séparent
déjà de toi, aux huit heures que je viens de passer
sans te voir. Que sera-ce donc demain ? Que sera-ce
après-demain, et après ? Et après ? Vraiment, mon
Adèle, ma bien-aimée Adèle, prie Dieu qu’il me
donne du courage, j’en ai besoin, et ces quinze
jours me font l’effet de l’éternité.
Mais je m’aperçois qu’au lieu de te fortifier, c’est
moi qui suis faible, et que je t’attriste au lieu de
te consoler. Pardonne-moi, Adèle, c’est une chose
bien affreuse que de se trouver seul, isolé,
environné de visages froids, curieux ou indifférents,
sans autre ami que sa bourse, comme je suis en ce
moment, lorsqu’on a pris la douce habitude de trouver
partout ton sourire tendre et ton regard consolateur.
Je serai demain à Paris, et je t’écrirai
sur-le-champ. Aie bien du courage, mon adorée,
nourris bien ta petite Didine, qui n’est pas plus
ange que toi, donne-lui une ou deux dents pour mon
retour, embrasse-la mille fois, embrasse mon
excellent père et son excellente femme, je ferai la
même commission pour toi dans le même moment à
Paris.
Nous avons très bien fait la route jusqu’ici. Les
chemins sont superbes, le temps beau quoique froid.
Je n’aurai pas chaud cette nuit, mais je penserai
à toi, et je brûlerai.
écris-moi dès demain, à Paris ; je t’enverrai de
Paris mon adresse à Reims.
Que tous ces honneurs sont tristes. Bien des gens
m’envient ce voyage, et ils ne savent pas combien
je suis malheureux de ce bonheur qui me fait des
jaloux.
Adieu, chère ange, adieu, mon Adèle, porte-toi
bien. Je t’embrasse bien tendrement de bien loin.
Ne pleure pas ; ne gâte pas tes jolies joues. Je
veux te retrouver fraîche et grasse en arrivant.
Dis à mon père que l’on m’a demandé en route
si j’allais rejoindre mon corps , etc. Tout cela
à cause du ruban.
Adieu encore, et encore mille baisers et mille
caresses.
Ton Victor.
Ouvre mes lettres s’il en vient, et donne-m’en
l’analyse en quelques mots. Adieu, adieu encore.
Orléan, 19 mai, 4 heures après-midi.



à Madame Victor Hugo, chez monsieur le
général comte Hugo, Blois. 
Paris, vendredi 20 mai, 7 h. et demie du matin.
Tu n’as pas encore lu ma première lettre, mon
Adèle bien-aimée, au moment où je commence cette
seconde. Me voici à Paris, j’ai déjeuné avec tes
bons parents que j’ai retrouvés toujours les mêmes,
me soignant ici, comme les miens te soignent là-bas.
J’ai encore le bruit de la diligence dans les
oreilles, je suis moulu et étourdi par cette rude
voiture, mais il ne m’est pas malaisé de rassembler
mes pensées pour t’écrire : elles se réduisent à une
seule, toi ! Et toujours toi, et toujours toi ! C’est
toi qui m’as tenu compagnie dans mon insomnie de
cette nuit ; c’est toi qui m’as entretenu au milieu
de ces monotones et insipides conversations de
voyage ; c’est toi qui m’as donné le courage de me
séparer de toi, et me conserveras ma force durant
cette éternelle absence. Ne lis tout ce que je
t’écris qu’à nos bons parents ; d’autres pourraient
trouver notre chagrin ridicule, et il est inutile de
les faire rire de ce qui nous fait souffrir.
Notre voyage a été bon, quoique toutes les dispositions
pour mes places eussent été mal prises, et que je me
sois toujours trouvé rangé où je ne devais pas être,
par suite de la bêtise de cette hôtesse de Blois.
Je ne me ressens plus du froid et presque plus de la
fatigue, mais la tristesse et l’ennui me restent, et
vont s’accroissant. Si je suis inspiré au sacre, ce
ne sera pas par ma muse gaie. Je trouve ici force
lettres, paquets, papiers, livres, etc. Je t’envoie
ci-inclus la lettre de Soumet, elle te fera plaisir
ainsi qu’à mon excellent père. Conserve-la bien. J’ai
trouvé aussi une félicitation bien aimable de
Villemain, datée du 27 avril ; il m’invite à
dîner pour le 1er mai dernier , et me recommande
de ne pas lui faire faute. Tu vois s’il a dû
m’attendre longtemps. Je vais lui écrire pour lui
expliquer mon absence et mon silence, et j’irai le
voir.
Il faut que je te quitte, mon ange adoré, les mille
et une affaires m’appellent. Je vais commencer mes
courses. J’ai remis la note à ta bonne mère qui
t’embrasse avec ta Didine bien tendrement, mais non
autant que
moi. Ton bon père se joint à nous, il est toujours
gai, cordial et spirituel, comme le mien ; mais
chacun à sa manière. Embrasse pour moi mon noble et
charmant père, et celle qui ne fait qu’une chair 
et qu’un cœur avec lui. Je te recommande bien à
leurs tendres soins. Il faut que tu sois mieux avec
eux qu’avec moi. Ils sont si bons que cela ne leur
sera pas difficile.
Je t’écris dans notre chambre nuptiale, dont le
séjour me fait encore plus sentir mon veuvage. Tout
m’est redevenu étranger ici depuis que tu me manques.
En entrant dans Paris, je l’ai admiré comme un
provincial. Il me semblait que ce n’était pas mon
pays. C’est toi qui es ma patrie.
écris-moi tous les jours.
Ton Victor.

écris-moi ici une lettre, et toutes les autres
poste restante à Reims . Je dîne dimanche chez
Mlle Duvidal, qui arrange le petit portrait et
travaille à celui de Juju. Juju est embellie. Prie
papa d’écrire à Victor Foucher pour le remercier
de l’envoi de son livre. Quatre lignes affectueuses
suffiront.



à Madame Victor Hugo, chez monsieur le
général comte Hugo, Blois. 
Paris, 21 mai.
Voici mon seul moment heureux dans tout le jour,
mon Adèle. Je vais m’entretenir avec toi et oublier
un instant peines, fatigues, chagrins et embarras.
Tu es là, présente à ma pensée, sans que rien
vienne me distraire de toi. Tu verras ce papier, tu
le toucheras, il me devancera près de toi de douze
ou treize jours, c’est comme un messager auquel tu
vas faire mille questions. Il est bien heureux !
Je suis donc ici depuis hier matin, et je vais te
rendre compte de l’emploi de mon temps. En arrivant
j’ai trouvé ton père et ta mère au lit ; Paul m’a
sauté au cou, et les mille interrogations ont
commencé. Nous avons déjeuné, ton papa m’a fait de
la sauce de homard ; le café et la crème étaient
excellents. Après déjeuner, je t’ai écrit la lettre
que tu recevras aujourd’hui. Comme je revenais de la
mettre moi-même à la poste, Mlle Julie montait
me voir. Je me suis habillé, et je suis descendu à
son atelier, où l’interrogatoire a recommencé.
Comment se porte Adèle ? Et Didine ? Et le général ? 
Et sa femme ? Cette excellente amie nous chérit tous comme
une famille. Elle m’a montré le portrait de Didine
qui est presque achevé et délicieux, celui de Juju
qui est commencé sur une grande toile à tableau ; je
pense qu’elle en fera un petit pour le pendant. Ta
maman me l’assure. Juju est bien ressemblante et
fort jolie. Sa ronde figure s’est allongée, et elle
a pris un air de petite femme. En sortant de chez
Mlle Duvidal (où nous dînons dimanche) j’ai été de
mon pied voir Beauchêne. Destains et Jules
Maréchal m’ont félicité. Beauchêne m’a montré mon
habit qui va bien ; il est fort laid et très à la
mode. Il me reste à faire faire la culotte, à louer
ou acheter l’épée. Il y avait beaucoup de monde et
je ne suis pas entré chez M De La Rochefoucauld.
Abel était chez Beauchêne. J’ai embrassé ce bon
gros frère pour tout le monde. Il est toujours dans
les cabriolets courant après les six millions, qu’il
espère attraper. Puis je suis allé chez Soumet, qui
est toujours tendre et bon, comme tu sais ; il m’a
offert sa culotte. Il m’a reconduit par les tuileries
jusqu’à l’entrée de la rue du bac. J’ai été toucher
ma pension à l’intérieur où mon ruban a été félicité.
-après quoi je suis allé chez Adolphe et chez Mme
Dumesnil, qui n’y étaient ni l’un ni l’autre. J’ai
commandé une paire de bottes, une de souliers, une
d’escarpins, j’aurai tout cela dimanche soir. En
revenant, je suis entré chez notre portier qui m’a
remis entre autres noms celui de l’abbé De Lamennais.
Il ne faut pas oublier de te dire que j’ai vu aussi
Rabbe, qui me charge de mille respects et amitiés
pour nos bons parents de Blois et toi. Abel et
Beauchêne ont dîné avec nous. Après le dîner je
n’ai pas voulu aller au spectacle avec ta famille.
Cela eût été trop triste sans toi. J’ai été voir
Charles Nodier. Ce pauvre ami vient de perdre sa
belle-mère. Toute la maison est noire. Cependant j’ai
tâché d’égayer ces dames, moi qui ne suis guère gai.
Notre bon Nodier m’avait attendu toute la journée,
sachant que j’arrivais, d’abord à déjeuner, puis à
dîner. Il est comme moi dans les embarras d’argent.
Il ne paraît pas qu’on nous en donne avant le
voyage. Nous partons mardi matin, avec Alaux, le
peintre. La voiture (aller et retour) coûtera 400
francs. Si nous avons la chambre de Taylor, nous
l’aurons gratis. Autrement nous trouverons ce que
nous pourrons, et nous payerons ce qu’on voudra. Il
paraît que nous serons très bien pour voir la
cérémonie. Nos places sont peut-être, dit-on, les
meilleures de toutes. Nous ne serons que deux jours
en route, et même nous arriverons de bonne heure
mercredi. Je dois aller revoir Nodier lundi matin
et lui porter mes effets.
Je suis rentré hier soir à onze heures, après avoir
été chercher ta mère au spectacle. J’ai dormi cette
nuit à force de fatigue, et je t’ai vue dans tous
mes rêves. Cette nuit a été bien triste, c’est la
première que je passe loin de toi, dans un lit
quelconque. Ce matin, je viens de voir notre
excellent abbé De Lamennais qui est toujours dans
ses maudites affaires. Il m’a demandé bien
affectueusement de tes nouvelles, m’a beaucoup parlé
de ma Didine, et a été charmant comme à son
ordinaire. Je verrai aujourd’hui M De La
Rochefoucauld. Je commanderai ma culotte. Tout
cela va me forcer de te quitter déjà. Ta pauvre
tante est bien malade. Mlle Zoé se porte, dit-on,
fort bien. Mlle Justine est aux sacrements. M et
Mme Deschamps, M et Mme François te font mille
amitiés et mille hommages, ainsi qu’à nos chers
parents.
Si le vicomte ne me donne pas d’argent, ton père m’en
prêtera et se payera sur le remboursement.
Adieu, chère Adèle, adieu, bien-aimée. Qu’il m’en
coûte de fermer déjà cette lettre ! Quand donc en
recevrai-je une de toi ?
Tes bons parents sont aux petits soins pour moi. Ils
t’embrassent, et ta Didine, et nos parents. Dis à
mon bon père qu’il ne se fatigue pas trop aux
travaux de tête, et qu’il se promène. Mille hommages
à Mme Brousse. Embrasse ton père et ta mère de
Blois. Tu sais comme je t’aime ! Adieu pour
aujourd’hui.



à Madame Victor Hugo. 
Paris, 22 mai, midi et demi.
Je rentre triste et abattu comme à mon ordinaire, et
je trouve ta lettre du 19 mai. Quel bonheur ! Mais
comment n’en ai-je encore que du 19, mon Adèle
bien-aimée ? Elle a dû être mise à la poste le 20
et aurait dû arriver hier, je devrais aujourd’hui
en avoir une du 20. Sais-tu qu’il y a quatre jours
et trois nuits que nous sommes séparés ! Que le
temps est long ! Et qu’il me tarde de savoir ce
que tu fais depuis l’éternité que je ne t’ai vue !
Comme tout est désert autour de moi maintenant que
tu n’es plus là ! Quelle force nous avons eue,
chère amie, et quelle force il nous faut encore.
Tu dois recevoir en ce moment même ma troisième
lettre, et je n’en ai encore qu’une de toi ! Vois
combien je suis malheureux ! J’espère encore en
recevoir une demain, puis je n’aurai plus de bonheur
jusqu’au 26, jour de notre arrivée à Reims. Tu
sais que nous partons après-demain mardi matin.
J’espère trouver à Reims un gros paquet de tes
lettres tendres et douces qui me font tant de bien
et dont ton cœur d’ange a le secret.
Garde cette pauvre Augustine, mon Adèle, tu as
raison, c’est une bonne action, à laquelle ta bonne
mère de Blois sera charmée de s’associer. Garde
cette pauvre orpheline, nous l’emmènerons puisqu’elle
est dévouée et reconnaissante. Cela est trop rare
pour ne pas se récompenser. Ensuite tout cela
s’arrangera du mieux qu’on pourra. Garde-la, mais
dis-lui tout ce qui peut lui faire sentir ce
qu’elle te doit et lui donner du zèle et du soin.
Ne te tourmente pas, mais ne te contiens pas. Si tu
as envie de pleurer, pleure. Les larmes qui restent
font du mal, celles qui coulent font du bien. Je
voudrais bien, moi, pouvoir et savoir pleurer. Mais
j’ai toujours le cœur gonflé parce que j’ai
toujours les yeux secs.
Tes bons parents continuent à m’entourer d’attentions.
Remercie bien les miens pour moi. Dis à mon excellent
père combien je le reconnais à cette bouteille qui
ne doit se vider qu’à ma santé. Dis à sa femme que
tout le monde ici l’aime et a raison. Nous parlons
toujours de Blois ; Mlle Duvidal me disait hier,
à propos de mon père, que rien n’était plus noble
et plus vénérable au monde qu’un vieux soldat qui
avait conquis son haut rang par de hautes actions et
de grands talents. C’est aussi mon opinion, mais j’ai
été heureux de l’entendre sortir de cette âme élevée
et généreuse. J’ai été heureux de voir parler de mon
illustre père comme j’en parle moi-même, comme j’en
parlerai toujours, comme la postérité en parlera.
Je reprends mon journal. J’ai vu hier M De La
Rochefoucauld qui a été fort aimable et m’a donné
rendez-vous à Reims. M De Cailleux sera notre
quatrième compagnon de voyage. Il m’a dit faire ce
voyage pour être avec moi. J’ai voulu voir le
ministre de la guerre ; il était à la chambre. Son
secrétaire me donnera les renseignements que je
voulais demander au ministre. Du ministère, mon
cabriolet m’a conduit chez mon tailleur auquel j’ai
commandé ma culotte. En passant devant le
palais-royal j’ai vu Ladvocat, qui court déjà
après l’ode future. Je ne sais encore ce que j’en
ferai, si je la fais. Ma troisième édition s’avance.
Les gravures nous retardent. J’ai été chez
Villemain. Sa mère m’a offert pour toi une fenêtre
sur le passage du roi. Hélas, chère amie, comme cette
offre m’a attristé ! — j’ai terminé mes courses du
jour par mon imprimeur, toujours occupé du titre
et de la couverture. Je crains de ne pouvoir rapporter
cette troisième édition à Blois. Ladvocat voudrait
publier l’ode en même temps à part, avec notes,
préface et bagage. Il la ferait insérer
partiellement dans tous les journaux, qui sont,
m’a-t-il dit, fort bien pour moi maintenant. Voilà
des projets. Pourvu
qu’ils ne me retardent pas, c’est tout ce que je
demande au bon Dieu, et je l’espère.
Ton père, à mon retour, m’a remis un billet de mille
francs qu’il a emprunté à la caisse d’un de ses
amis. Ainsi me voilà lesté. Biscarrat a dîné avec
nous, et le soir nous avons fait avec Mm Paulin,
François, Carlier, etc., l’écarté du samedi. Que
tout cela est triste !
Ce matin, j’ai visité notre appartement où tout est
en fort bon état. J’ai vu Mme Devéria. Ses fils
étaient sortis, et j’ai déposé chez eux les crachats,
etc., de papa. Tout cela est bien recommandé. M
Louis Decleu m’a apporté l’épée de son père dont
la poignée est fort belle. Mais je serais obligé
pour m’en servir de changer le fourreau et le
ceinturon. Cela vaut-il mieux que d’en louer ou
acheter une ? Il est embarrassant de concilier la
représentation et l’économie. Car je dois être
économe, ce ne sont pas mes deniers. Je serai
pourtant encore obligé de changer les boutons de
l’habit que Beauchêne vient de m’envoyer.
Je ne me sens plus d’aucune fatigue, mais je suis
toujours triste. C’est une maladie qui durera encore
douze jours. Il faut prendre son parti, mais qu’il
est difficile de vivre sans toi, même peu de jours,
mon Adèle adorée !
Adieu, tout est ici dans le même état. Tout le
monde t’embrasse. Baise mille fois ma Didine. Ta
lettre est bien douce ; écris-moi toujours. J’ai mis
un baiser sur ton baiser et sur ta larme.
Adieu, ange. Je crains que ma lettre de demain ne
soit bien courte. C’est demain qu’il faut emballer
et charger. J’ai rendez-vous chez Lamennais à dix
heures et chez Nodier à onze. Devéria viendra à
neuf heures. Je me lèverai de bonne heure pour
t’écrire, si François me laisse ma matinée. Adieu,
mon Adèle ; adieu, ma Didine.
Il est inutile de te dire d’embrasser nos chers
parents, c’est de fondation.



à Madame Victor Hugo. 
23 mai, 1 heure après-midi.
Je t’écris, mon Adèle, sur la table et avec la
plume de Nodier. Je viens de déjeuner avec cet
excellent ami, et Rabbe, et Soulié, qui t’envoie
un œillet, et Taylor, qui te prépare un dessin.
Nous avons arrangé définitivement
notre affaire. Nous partons demain à six heures du
matin. Ne t’inquiète de rien ; tout sera prêt,
costume, jabot, linge, épée, etc. Hier j’ai dîné
chez Mlle Julie, dont c’était la fête. Nous avons
bu à ta santé. Mon Adèle ! Que je t’aime ! J’ai
encore mille choses à disposer. Il faut faire mes
malles. Adieu. Embrasse ma Didine sur ses joues
brunies, embrasse-la mille fois. Embrasse tes bons
parents de Blois. J’ai mille fois baisé ta lettre.
Qu’elle m’est précieuse ! Qu’elle est belle ! Qu’elle
est éloquente de douleur et de tendresse ! J’en
aurai encore une aujourd’hui, j’espère, et je vais
rentrer pour la trouver. Adieu, adieu ! Toujours
triste !
Ton Victor.

J’espère pouvoir t’écrire demain en route. Adieu,
mon ange adoré.




à Madame Victor Hugo. 
Paris, 24 mai.
Il est cinq heures du matin, mon ange bien-aimée.
Dans une heure j’aurai quitté Paris, et je ne puis
le quitter sans t’écrire encore. Je détache une
feuille de mon livret de route qui va revenir à
Blois plus tôt qu’elle ne s’y attendait. Voilà
un bonheur sur lequel je ne dois pas compter. (cela
ne veut pas dire que je ne serai pas de retour à
l’époque que nous espérons. Ne te tourmente pas
surtout.)
tu dors en ce moment, Adèle ; es-tu du moins en
rêve près de moi ? Je ne sais ce que mes lettres te
causent de plaisir, mais pourquoi m’as-tu sevré
des tiennes ? J’aurais pu en avoir une hier, pourquoi
ne l’ai-je point eue ? Il faut donc remettre ce
bonheur à Reims, et je ne saurais plus avoir quelque
joie maintenant qu’en m’éloignant encore de toi.
Reims ! Je ne sais ce que j’y ferai. Est-ce que je
pourrai penser à autre chose qu’à mon Adèle absente
et qui pense à moi ?
Donne-moi beaucoup de détails sur Blois. Je te
donne aussi tous ceux que j’ai le loisir d’écrire.
Le reste sera pour nos longues conversations. Mlle
Duvidal a dîné hier avec nous et nous avons bu à
mon Adèle et à sa Didine. Mlle Zoé, qui est
charmante et que j’aime parce qu’elle t’aime, m’a
bâti un col et m’a chargé de te dire qu’elle te
remplaçait (en cela seulement, bien entendu). Le
soir, j’ai porté mes effets chez Nodier, et j’y vais
retourner maintenant ; c’est le lieu de départ.
Quand je reviendrai, je t’apporterai la fameuse
traduction anglaise de han d’Islande , avec
d’admirables gravures à l’eau-forte de Cruikshank.
L’effet n’en est pas agréable, mais elles sont
terribles.
Adieu, Adèle, je vais donc voyager encore. à quoi
bon voyager ? N’ai-je pas rencontré déjà le bonheur ?
En quelle terre, en quel ciel trouverais-je un ange
comme toi ?
Adieu, mille caresses à toi et à ma Didine, à qui
je recommande bien de ne pas crier la nuit.
Ton Victor.

Tu dois recevoir une lettre tous les jours. Je
tâcherai qu’il en soit toujours ainsi. Pourtant,
compte que je puis être deux jours en route. Nous
n’arrivons qu’après-demain matin. Nous coucherons.
Tout le monde ici t’embrasse et te charge d’embrasser
ton père et ta mère des bords de la Loire.



à Madame Victor Hugo. 
Villers-Cotterets, 25 mai, 7 heures du matin.
Je t’écrivais avant-hier, mon Adèle, sur le papier
et la table de Nodier, je t’écris aujourd’hui sur
le pupitre et avec le papier de notre aimable
compagnon de voyage Cailleux. Nous sommes à
Villers-Cotterets, où nous arrivons après deux
heures et demie de marche. Nous avons passé la nuit
sur quatre lits improvisés dans le village de
Létignon, où ce mauvais coucher et une mauvaise
soupe nous ont coûté dix-neuf francs. Nodier est
souffrant, et Alaux a depuis hier un mal de cœur
implacable ; ils sont toujours bons et gais ; M De
Cailleux et moi sommes les seuls bien portants.
Tout est hors de prix sur cette route. Tout est
encombré. Les auberges sont inondées de voyageurs et
les routes de voitures. Ceux qui arrivent les derniers
ont moins que des os. C’est comme une nuée de
sauterelles qui brûle tout. Ne te tourmente pourtant
pas, chère amie ; notre ruban, notre quadruple voix
d’homme, et notre bonne mine, avec l’aide de Dieu
et de notre bourse, ne nous laisseront manquer de
rien.
J’approche de Reims avec une joie inexprimable. J’y
trouverai des lettres de mon Adèle bien-aimée.
Quelle joie !
Adieu, mon ange adoré, je n’ai qu’une demi-heure pour
t’écrire et déjeuner. Je voudrais bien ne pas déjeuner
et passer tout ce temps à t’écrire, mais nos amis me
pressent et m’attendent. Qu’il est triste, mon
Adèle bien-aimée, de me séparer de toi, moi qui n’ai
plus d’autre bonheur que celui de t’écrire. Je ne
sais plus ce que trace ma plume. J’ai le cœur
plein. Adieu. Tous nos amis boivent à ta santé, et
Charles Nodier, notre excellent Charles, me
charge de ses plus tendres hommages pour toi et de
mille respects pour mon bon père. Embrasse-le bien,
ainsi que sa femme, dont les soins maternels
remplacent les miens.
Je te donne mille baisers. Adieu, bien-aimée !
Embrasse sur ses deux joues le petit pipi à
papa .
Ton Victor.



à Madame Victor Hugo. 
Reims, 27 mai, 7 heures du matin.
Par où commencerai-je, bien-aimée ? Par la joie
que m’ont faite tes lettres, ou par mon arrivée à
Reims ? Tu es bien curieuse d’avoir des détails sur
mon voyage, et moi bien impatient de te dire à quel
point tes lettres me rendent heureux au milieu de
ma tristesse. Chaque fois que j’ouvre une lettre de
toi, mon Adèle adorée, c’est en tremblant d’espérance
et de crainte à la fois. Hier, nous sommes descendus,
à une heure après-midi, à notre logement de Reims,
et sans même attendre qu’on rangeât mes malles, j’ai
couru à la poste. Ta troisième lettre y était. J’ai
vu avec un vif chagrin que tu n’avais pas reçu le
23 ma lettre du 21 ; j’avais pourtant donné un franc
à un commissionnaire pour la porter à la grande poste
qui se levait de meilleure heure à cause de la
pentecôte. Je te donne cette explication, chère
amie, afin que tu ne croies pas qu’il m’est possible
de rester un jour sans t’écrire. Ce malheur m’est
arrivé hier et ç’a été ma torture de tout le jour.
Je voulais t’écrire à Thomery en déjeunant, mais le
temps nous a été donné à peine de manger un morceau,
et puis je voulais attendre tes lettres que je
comptais trouver à Reims. J’ai voulu t’écrire à
toutes les heures depuis notre arrivée,
mais les mille affaires et les mille devoirs qui se
disputent nos moments dans cette ville ne m’ont pas
laissé le temps de respirer. Je comptais t’écrire avant
de me coucher, mais nous sommes quatre dans la même
chambre, nous nous couchons tous à la même heure, et
nul ne prend la liberté de garder sa bougie allumée.
Figure-toi d’ailleurs le désordre de ces quatre lits,
de ces quatre bagages d’hommes dispersés dans une
pièce grande comme les deux tiers de ta chambre de
Blois. Il n’y a pas de temps perdu ; la poste
était partie quand nous sommes arrivés, et cette
lettre ne t’arrivera pas plus tard que si elle eût
été écrite hier. Seulement, si ce retard m’afflige,
c’est pour moi ; j’aurais bien désiré joindre au
bonheur de lire une lettre de toi, celui de t’en
écrire une. — que je suis content de ma Didine,
mon Adèle ! Elle a donc une dent, et une dent
enfantée sans douleur ! Dis-lui bien en l’embrassant
mille fois que son petit papa est satisfait de sa
conduite en cette occasion, et qu’il portera à sa
maman de bons biscuits de Reims qui rendront son
lait plus sucré. Dis à Augustine de continuer à
te bien servir et que je serai content d’elle.
Je vais poursuivre le détail de notre voyage. Nous
avons dîné hier à Soissons, qui est une des plus
jolies villes de France ; elle a une vallée délicieuse
et deux églises admirables. L’une, la cathédrale, a
été restaurée, c’est-à-dire dégradée indignement.
L’autre, l’église de saint-Jean, a été ruinée par la
révolution. Il lui reste deux aiguilles magnifiques,
et le débris d’un cloître dont la destruction est à
jamais déplorable. On est fâché d’être français quand
on voit ces profanations commises par des français
sur des monuments français. En quittant Soissons,
nous avons fait changer le chargement de la voiture.
Ma malle, qui est vieille, avait été mise sur le
côté, les pitons avaient cédé, elle s’était
ouverte, la boîte de ma croix s’était ouverte aussi,
et les divers bijoux qu’elle renfermait dansaient
devant l’ouverture. Nous avons cru tout perdu. J’en
ai été quitte pour un peu de poussière dans la malle
et pour mes deux médailles qui ont été frustées ,
c’est-à-dire qui se sont rayées réciproquement.
Cela n’enlève rien de son prix à la médaille d’or,
et M De Cailleux se fait fort de réparer ce
malheur en faisant refrapper la médaille. Nous avons
couché à Braine, jolie ville bien bâtie, qui a une
autre église en ruines aussi belle que l’abbaye de
Jumièges, dont tu as vu les dessins dans le
voyage pittoresque de Nodier. Partis de Braine
hier à trois heures et demie du matin, nous sommes
arrivés à Reims à une heure. Là, autre accident.
La caisse de Nodier s’était défoncée ; tous ses
effets ont été inondés de poussière et il a perdu
trois cols. Et nous avons dit : qu’on est à plaindre
de voyager sans sa femme ! En arrivant, je suis
allé à la poste et à la diligence, j’ai retiré tes
lettres, mon
épée et ma culotte. J’ai lu tes lettres avec délices
sous une grande averse, dont je me suis à peine
aperçu. Je suis arrivé sans lever les yeux devant le
portail de la cathédrale, et j’y étais depuis dix
minutes sans le voir. Je te lisais, ma bien-aimée !
Nodier et M Emmin, député de Besançon et son
ami, m’ont rejoint. Nous avons dîné ensemble au
grand hôtel du sacre . M Emmin, qui est un
charmant compatriote, a payé, ce qui nous oblige
à lui rendre à dîner. Tout est hors de prix. Après
le dîner, il a fallu aller au spectacle. Quelle
corvée ! J’y ai vu notre excellent ami Beauchesne,
dont j’aime à te parler. Nous sommes rentrés à
onze heures, couchés à minuit, éveillés à six
heures, et je t’écris, d’abord sur le pupitre de
Cailleux, puis (en ce moment) sur le secrétaire de
M De La Rochefoucauld, que je suis venu voir
et qui est absent.
Le voilà qui va rentrer, il faut finir cette lettre.
Adieu, mon Adèle, embrasse tes bons parents. Dis à
papa que Nodier veut absolument qu’il soit pair de
France, et dit que cette dignité ne peut manquer à
un homme aussi honorable. Si Nodier était roi !
Adieu, encore, chère ange ; je t’embrasse comme tu
sais, comme je baise tes adorables lettres.
Nous partons le 31. écris-moi à Paris dès le 28.
Adieu encore, et encore un baiser.
J’écrirai bientôt à papa.



à Madame Victor Hugo. 
Reims, 27 mai, 3 h. trois quarts après-midi.
Quel chagrin, mon Adèle ! Pas de lettres
aujourd’hui ! Tu me grondes un peu dans ta dernière
lettre. Je n’étais pas coupable. Je veux te supposer
innocente aussi de ce retard ; mais quelle qu’en
soit la cause, je suis bien affligé. Figure-toi
avec quelle impatience j’attends une lettre de toi
dans mon isolement, et quel vide reste dans mon
cœur quand j’ai couru inutilement à la poste.
Toute ma joie de la journée a disparu ; il ne me
reste qu’une consolation, c’est de relire, c’est de
baiser cent mille fois tes douces lettres. Je n’ai
pas la force de te dire que j’ai vu la cathédrale,
et ce que j’y ai admiré ou critiqué. Adieu pour
aujourd’hui, bien-aimée ! Ma lettre serait
trop triste et tu l’es déjà tant ! Demain je
continuerai, je serai plus près d’une lettre de toi,
et par conséquent moins malheureux.

28 mai, 9 heures du matin.
J’ai bien mal dormi cette nuit ; aussi me suis-je
assoupi ce matin, ce qui fait que je me suis levé assez
tard. Ces messieurs ont voulu m’emmener à l’abbaye
de saint-Rémy, mais j’ai à t’écrire, et, malgré
leurs pressantes invitations, je veux épancher ma
pensée dans ton cœur. Recevrai-je aujourd’hui de
tes nouvelles, mon Adèle chérie ? Il le faut, il me
faut deux lettres. Sinon, je te croirai malade, car
je ne veux pas te croire négligente ; tu dois être
comme moi : ta santé peut s’altérer, non ton amour.
N’est-il pas vrai, mon ange, que tu m’aimes, et que
j’aurai aujourd’hui deux lettres de plus à mettre
sur mon cœur ? Il me faut cet espoir pour continuer
celle-ci.
J’ai donc été hier visiter la cathédrale. Elle est
admirable comme monument d’architecture gothique.
Les portails, la rosace, les tours ont un effet
particulier. Nous avons passé, Charles et moi, un
quart d’heure en contemplation devant le cintre d’une
porte ; il faudrait un an d’attention pour tout voir
et tout admirer. L’intérieur, tel qu’on l’a fait, est
beaucoup moins beau qu’il n’était dans sa nudité
séculaire. On a peint ce vieux granit en bleu, on a
chargé ces sculptures sévères d’or et de clinquant.
Cependant on n’a point commis la faute faite à
saint-Denis, les ornements sont gothiques comme la
cathédrale, et tout, excepté le trône qui est
d’ordre corinthien (chose absurde), est d’assez bon
goût. L’ensemble est satisfaisant pour l’œil, et
il faut avoir médité sur la disposition de l’édifice
pour juger qu’on n’en a pas tiré tout le parti
possible. Telle qu’elle est, cette décoration annonce
encore le progrès des idées romantiques. Il y a six
mois, on eût fait un temple grec de la vieille
église des francs.
Nous passons nos journées en courses et nos soirées
au spectacle, ce dont nous ne pouvons nous dispenser
étant logés chez le directeur du théâtre. La vie,
déjà fort chère à notre arrivée, est renchérie depuis,
et renchérira encore. Hier, à nous quatre, nous avons
mangé 81 francs en déjeuner et dîner. Une omelette
coûte 15 francs, un plat de pois 13, etc., etc. Cinq
petits pains, 42 sous.
J’ai vu Agier et Chazet. Je n’ai point encore
rencontré le vicomte
De La Rochefoucauld ni le ministre de la guerre.
Le roi arrive aujourd’hui à midi. Notre camarade
Alaux a fait un fort beau tableau qui figurera dans
la salle du banquet. Nos amis sont toujours
charmants. J’ai donné ma médaille d’académicien des
jeux floraux à Nodier qui désire beaucoup l’être ;
et Cailleux, qui est nommé officier de la légion,
m’a donné sa petite croix de chevalier qui est
charmante. Je te ferai faire connaissance avec eux
tous à Paris, ainsi qu’avec notre député Emmin
qui t’aime déjà et que tu aimeras beaucoup. Il a
porté hier ta santé.
Remercie bien, mon Adèle, ta bonne mère Hugo de
la petite robe qu’elle a donnée à Didine. Cela m’a
touché au cœur. Comment va la dent du petit
pipi ?
Embrasse bien nos bons parents. Adieu, mon Adèle
adorée ; voici le moment où mes lettres deviendront
plus rares et plus courtes ; le sacre a lieu demain.
Ne t’inquiète de rien, et aime-moi. Le moment
approche où je te reverrai. Il me semble que c’est
là un de ces bonheurs dont on peut mourir. Adieu,
ange.



à Madame Victor Hugo. 
28 mai, 3 heures après-midi.
Ce que je vais t’écrire est pour toi seule, mon
Adèle. Je viens de lire tes deux lettres ; elles
m’ont désolé. Je ne tiens plus à Reims, je suis
sur des charbons ardents. Comment ! On te laisse
seule, seule dans ton isolement ! On est froid et
inattentif pour mon Adèle bien-aimée dans la
maison de mon père ! Je ne suis pas indigné, chère
ange, je suis profondément, oui, bien profondément
affligé. Moi qui connais l’admirable douceur de ton
caractère et la bonté sans bornes de mon père, je
suis atterré de ce qui se passe là-bas. Ce ne sont
pas des soins, des attentions que tu as droit de
réclamer, c’est la tendresse et la sollicitude
paternelle, c’est quelque chose de plus peut-être
que mes propres soins. Mon pauvre et excellent père !
Que ne lit-il ce qu’il y a dans mon cœur en ce
moment, il y verrait quelle
douleur inexprimable se mêle à mon dévouement infini
pour lui, à mon profond amour pour toi ! Je vais lui
écrire, à mon premier loisir, mais sois tranquille !
Ma lettre sera assez adroite pour ne rien blesser
dans son cœur et lui faire tout sentir. Va, je
suis bien désolé, mais tu as une consolation,
n’est-ce pas, dans mon amour, et il est tel que
tu le mérites, il est respectueux et tendre comme
celui qu’on accorde aux anges, il est infini et
éternel.
Adieu pour aujourd’hui, bien-aimée. Je n’ai pas la
force de te dire que le roi vient d’entrer à Reims,
que M De La Rochefoucauld m’attend ce soir,
qu’il faudra être debout cette nuit à trois heures,
que je suis fatigué d’avoir couru tout le jour.
Rien de tout cela ne m’occupe. Je suis triste, plus
triste que jamais. Mais tranquillise-toi. Nous
arrangerons tout cela. Ton Victor, ton mari, ton
protecteur va revenir, et que te manquera-t-il
alors ? Nous rentrerons chez nous, si cela continue
un quart d’heure, et nous oublierons tout, excepté
les bontés de mon père.
Ton Victor.

29 mai, 6 heures du soir.
Prends donc comme moi l’habitude de numéroter et
de bien dater tes lettres ; je suis quelquefois
obligé d’en deviner l’époque ; et tu dois savoir,
mon Adèle chérie, combien il y a de douceur à se
dire : elle écrivait à telle heure, pendant que je
faisais telle chose ! ensuite je n’ai encore reçu
que quatre lettres, et il me semble que j’aurais dû
en recevoir davantage ; si tes lettres étaient
numérotées, je le saurais. Ne prends pas ceci pour
un reproche, ange adoré ; si c’est un reproche, il
est bien tendre, et il te plaira. ô mon Adèle, que
je t’aime !
Depuis que j’ai reçu tes deux lettres, ma tête ne
m’appartient plus. Je me croyais tellement sûr des
soins qu’on aurait pour toi ! Il me semblait que
mon absence te rendait sacrée. Remercie bien Mme
Brousse d’une amitié qui m’est chère puisqu’elle
te soulage, et des soins qu’une autre devrait te
rendre. Ne t’affecte pas du reste. Que t’importe la
bonne ou la mauvaise humeur d’une personne étrangère
dont tu ne dépends pas, dont tu ne dépendras jamais !
Aime bien mon bon père qui t’aime tant ! Surtout,
mon Adèle, épanche bien tout ton cœur dans le
mien, dis-moi tout. Ma Didine m’est dix fois plus
chère depuis qu’elle te console ; donne-lui mille
baisers sur sa charmante bouche qui n’est pas plus
fraîche que la tienne.
Je viens de voir Sosthène, qui est toujours on ne
peut plus aimable. Il m’a donné une entrée toute
spéciale. Il m’a dit que le roi avait demandé si
j’étais ici. Je suis effrayé de ce qu’ils attendent
de moi. J’ai la tête si malade et le cœur si triste.
Comment chanter une joie ? Nos amis, et surtout
Nodier, me chargent de mille hommages pour toi.
Adieu, bien-aimée, je t’embrasse sur tes yeux, pour
qu’ils ne pleurent plus.



à Madame Victor Hugo. 
29 mai, Reims.
Nous avons vu le sacre, mon Adèle : c’est une
cérémonie enivrante. Alaux te fait un présent dont
tu le remercieras comme tu m’aimes : il t’envoie mon
portrait, que Nodier dit plein de pensée. Remercie
bien ce nouvel et excellent ami ; il est inutile de
te recommander ledit portrait. Adieu, bien-aimée,
le temps me manque. J’attends deux lettres de toi
demain, je n’en ai pas eu aujourd’hui, et toute ma
journée a été triste. J’espère que tu l’es moins.
Le jour du retour approche de plus en plus. Je
t’embrasse bien tendrement et ma Didine.
Ton Victor.



à Madame Victor Hugo. 
Reims, 30 mai.
Mon bon père t’expliquera, chère ange, quelles
nécessités impérieuses me forcent à t’emmener à
Paris dès mon retour à Blois, qui sera, j’espère,
le 3 au matin.
Je suis désolé de t’enlever si tôt au bonheur dont
tu jouissais à Blois près de ta bonne mère dont
les soins te seront toujours un doux souvenir.
Remercie-la bien, remercie bien mon excellent et
noble père, et tiens-toi prête. Le temps me manque.
Sans adieu, bien-aimée. Je pars demain 31 de Reims.
Ton Victor.



à Madame Victor Hugo. 
Reims, 31 mai.
Nous partons tout à l’heure, mon Adèle, dans deux
jours je serai à Paris ; dans trois, à Blois.
Quelle joie de te revoir ! Il y a beaucoup de choses
tristes qui se mêlent à cette joie : il faudra
quitter Blois sur-le-champ, et je me promettais là
six semaines de repos. Mais une foule de nécessités
impérieuses nous obligent à ce sacrifice. Prépare
donc tout pour notre départ.
Je viens de voir Roger qui est ici comme député. Il
m’a donné toutes les facilités possibles pour être
à Blois sur-le-champ, pourvu que les places ne
soient pas prises. Mais il lui est impossible de nous
en donner pour le retour ; il faudrait que par
hasard la malle se trouvât vide, et on ne peut la
retenir dès Bordeaux, attendu que plusieurs villes
sur la route ont droit à des places, en cas que la
voiture soit vacante.
Je viens aussi d’embarquer M De Chateaubriand.
J’étais seul à son départ !
Hier a eu lieu la cérémonie des ordres royaux, qui
est fort belle. Le costume des chevaliers est
magnifique. Au reste, je te dirai tout cela,
bien-aimée.
J’aurais encore bien des choses à te dire que je ne
puis t’écrire, mais dans trois jours ! Que ces trois
jours passeront lentement !
Je te préviens une seconde fois que la voiture dite
la pompe est détestable. Vois s’il y a beaucoup
de monde dans les grandes messageries et, dans ce
cas seulement, arrête à la pompe les trois
premières places.
Adieu, mon ange adoré. Si par hasard je n’étais pas
à Blois le 3 au matin, comme je l’espère, ne
t’inquiète pas. C’est que la malle aura été pleine.
Au reste, j’aurai peut-être le temps de t’écrire
encore un mot.
Mille tendres baisers.
Ton Victor.

Exprime bien toute notre reconnaissance à nos
parents, en attendant que je la leur exprime
moi-même.
Dis à mon bon père que j’ai beaucoup parlé hier de
lui avec un député du Doubs, M Emmin, ami de ma
marraine, la baronne Delélée.
Et ma Didine ?



à Madame Foucher, rue du cherche-midi, 39. 
Reims, 31 mai 1825.
Ma chère maman,
nous partons ce matin de Reims où nous avons assisté
à toutes les magnifiques cérémonies du sacre. Je serai
après-demain matin, 2 juin, vers midi, chez vous,
et je repartirai le même jour à six heures pour
Blois, si la malle a des places.
Mille affaires, et surtout l’ode qu’il faut que je
fasse, me ramèneront sur-le-champ sans doute à
Paris, avec mon Adèle et ma Didine. Ma présence
y est absolument nécessaire.
Au reste, nous ne nous plaignons pas d’une
circonstance qui nous rendra plus tôt à notre bonne
famille de Paris.
Adieu, ma chère maman, embrassez bien notre excellent
père, et croyez à mon tendre et respectueux
dévouement.
Votre fils,
Victor.



à Madame Victor Hugo, chez M Foucher,
rue du cherche-midi, 39, Paris. 
épernay, 1er juin 1825.
Je t’écris, chère ange, sur la table de cuisine de
l’auberge et le pied sur le marche-pied. Nous avons
couché à six lieues de Reims, et comme notre cocher
s’est amusé à faire le métier de fiacre à Reims au
lieu de reposer ses chevaux, nous arriverons plus
tard que je n’espérais. Ne nous attends donc que
jeudi soir ou vendredi matin.
Comment ! Tu es partie seule ! Je suis dans une
mortelle inquiétude. J’ai besoin de beaucoup espérer.
à bientôt, bien-aimée, mille baisers à ma jolie
petite Didine. Embrasse tes bons parents. Quel
bonheur ! à bientôt !



au général Hugo. 
Gentilly, 19 juin 1825.
Mon cher papa,
c’est de la campagne où je suis allé passer quelques
jours chez un ami qui demeure à deux lieues de
Paris, que je te réponds. Je regrette bien que tu
y sois toi-même en ce moment ; les chaleurs
excessives, la solitude et le dénuement de La
Miltière me font trembler pour ta chère santé ;
il me semble que tu aurais dû retarder ce voyage,
quelque important qu’il pût être, et ne pas
t’aventurer seul dans cette saison au milieu des
déserts de la Sologne. Tu sais comme moi combien
les pays humides et sablonneux exhalent de miasmes
morbifiques dans les grandes chaleurs, et mon
Adèle te reproche tendrement de nous donner
l’inquiétude de te savoir là-bas.
Les journaux de Paris ont annoncé ta promotion de
la manière la plus flatteuse. Que t’importe un oubli
qu’ils font si fréquemment ? Que t’importe la
jalousie ? Il suffit de ton nom et de ta réputation
pour mériter l’envie : résigne-toi, mon noble père,
à cet inconvénient de toute position élevée.
J’ai rempli ta commission auprès d’Adolphe.
Tu ne m’étonnes pas en m’apprenant que ta femme n’a
pas reçu son exemplaire ; j’avais remis à Ladvocat
le paquet à son adresse, avec beaucoup d’autres pour
qu’il les mît à la poste. Tu connais la négligence de
ce libraire : partant pour la campagne, j’ai dû me
reposer sur lui de ce soin, et j’ai déjà reçu
plusieurs plaintes comme la tienne. Le messager qui
va porter cette lettre à la poste à Paris, va être
chargé en même temps d’un petit mot sévère pour
Ladvocat, et de l’ordre de réparer sur-le-champ cet
oubli. Si j’en avais ici un seul exemplaire, je
l’enverrais directement à ta femme, mais j’espère
que Ladvocat sera soigneux cette fois.
Je suis heureux que mon ode t’ait fait quelque
plaisir : son succès ici passe mon espérance. Elle
a été réimprimée par sept ou huit journaux ; je
vais la présenter au roi.
Adieu, mon excellent père ; je n’ai que le temps
de fermer cette lettre
et de t’embrasser bien tendrement. Ma femme et
Didine embrassent la tienne. Didine nous a un
peu inquiétés ces jours-ci, les dents la tourmentent.
-je reçois à l’instant une lettre d’émile
Deschamps où je lis : " m. le général Hugo nous a
fait bien plaisir en devenant lieutenant-général ;
y aurait-il quelque moyen de lui faire parvenir
nos félicitations et l’hommage de mon respect ? "
tout le monde applaudit.



au général Hugo. 
Paris, 18 juillet 1825.
Mon cher papa,
c’est avec un véritable regret que je me vois
contraint de t’envoyer la lettre et la note
ci-incluses. Ces deux pièces ont besoin d’une
petite explication que voici. Ces jours passés,
mon vieil et respectable maître, M De La
Rivière, se présenta chez moi ; j’étais sorti.
Il dit avoir quelque chose de pressant à me
communiquer ; je m’empressai de me rendre chez lui
comme je le fais toujours chaque fois que je suppose
qu’il peut avoir besoin de moi. Cet excellent homme
m’exposa alors que sa position, que son âge et celui
de sa femme rendaient plus gênée chaque jour,
l’obligeait de me rappeler une dette sur laquelle
il s’était tu jusqu’à présent, pensant que ta
fortune ou la nôtre ne nous permettaient pas encore
d’y faire honneur ; mais la nécessité l’emportant sur
son excessive délicatesse, il s’est vu enfin forcé à
cette démarche. Cette dette est de 486 fr. 80 et se
trouve expliquée dans la note ci-jointe. Je me suis
parfaitement rappelé qu’à la mort de ma mère nous
avions en effet trouvé ce mémoire dans ses papiers,
mais je pensais qu’Abel s’était chargé du soin de
te l’envoyer, et depuis j’avais totalement oublié
cette dette que je croyais éteinte avec le petit
nombre d’autres modiques dettes que ma mère a
laissées, et dont la majeure partie fut, dans
le temps, acquittée avec le produit de son argenterie
et de ses robes ; je savais aussi que tu avais fait
honneur aux autres créanciers, et je croyais M De
La Rivière de ce nombre. — comme le besoin était
pressant, je pris l’avis de ma femme, et, de son
consentement, je m’empressai d’envoyer à M De La
Rivière une somme de deux cents francs que
j’avais disponible et que je réservais pour
m’acheter une montre ; cette somme, mon cher papa,
servira à décharger d’autant le total de la dette ;
c’est une fort légère privation que je m’impose en
renonçant à cette montre, et je puis la faire sans
me gêner. D’ailleurs je sais, excellent père, que
tu es loin d’être riche, et, puisque je suis pour
une part dans la dépense faite par M De La
Rivière, ces 200 francs seront ma cotisation
personnelle ; ne songe donc plus qu’au reliquat de
286 fr. 80. Il est absolument inutile que je te dise,
cher papa, combien une créance de ce genre est
sacrée. Le peu que nous savons, le peu que nous
valons, nous le devons en grande partie à cet
homme vénérable, et je ne doute pas que tu ne
t’empresses de le satisfaire, d’autant plus qu’il
en a besoin ; il ne subsiste que du produit d’une
petite école primaire dont le modique revenu diminue
de jour en jour : l’affaiblissement progressif de ses
organes et de ses facultés lui faisant perdre par
degrés tous ses élèves. Il a attendu dix ans avec
une délicatesse admirable, et c’est le seul reproche
qu’on lui puisse faire, car je suis sûr que tu aurais
fait cesser l’objet de sa réclamation si tu l’avais
connue plus tôt. — c’est ce que je lui ai dit en
l’engageant à m’envoyer en hâte son compte pour te
le faire parvenir ; tu le trouveras ci-inclus avec
la lettre qu’il m’a écrite. Je vais m’occuper de
chercher l’ancien mémoire détaillé, et, si je le
trouve dans le peu qui nous reste des papiers de ma
mère, je te l’enverrai sans perdre de temps ; en
attendant, tu peux considérer sa note comme
authentique.
Adieu, mon bien cher père, mon Adèle te prie
d’embrasser pour elle ses deux mères et de leur
dire que Juju et Didine se portent à merveille.
Tout va bien ici, et tout est impatient de revoir
maman Foucher.
Mille hommages à Mmes Br, Pinlevé, etc., amitiés
à tes amis.
M De La Rivière, chef d’institution primaire,
demeure rue saint-Jacques, vis-à-vis l’église
saint-Jacques-du-haut-pas.
Je t’embrasse bien tendrement.
Ton fils respectueux et dévoué,
Victor.

Je m’occupe de toutes tes commissions.
Le roi m’a fait annoncer qu’il avait ordonné qu’on
ajoutât, à toutes les faveurs dont il m’honore, un
envoi de porcelaines. C’est me combler.



à monsieur le baron De Malaret, secrétaire
perpétuel de l’académie des jeux floraux. 
Paris, 21 juillet 1825.
Monsieur le baron,
je ne reçois qu’aujourd’hui votre aimable lettre du
20 juin ; j’attends encore le recueil.
Je le lirai avec une vive satisfaction, certain d’y
trouver une agréable compensation de la médiocrité
des concours des années précédentes.
Quand je parle de la faiblesse des concours
précédents, c’est presque une ingratitude de ma
part, puisque sans cette indulgence de l’académie,
je n’aurais pas avec vous, monsieur le baron,
l’honneur d’une confraternité qui est certainement
un de mes plus précieux titres. Mais vous excuserez
cette franchise qui d’ailleurs ne pourrait blesser
que les lauréats. L’académie ne peut pas créer des
poëtes : elle ne peut que les couronner.
Cependant, monsieur, l’académie des jeux floraux
exerce depuis trois cents ans sur les lettres une
salutaire influence ; et il est douteux que cet
éloge soit mérité au même degré par sa vaniteuse
sœur cadette, l’académie française.
La connaissance personnelle que j’ai de tout votre
mérite me donne la conviction que nous verrons
s’étendre et s’accroître cette influence sous votre
gestion. Vous êtes maintenant, en quelque sorte, le
guide d’un corps poétique qui peut acquérir une
grande importance en se plaçant à la tête du
mouvement littéraire qui renouvelle de nos jours
le domaine de la pensée. L’académie des jeux
floraux, fondée par des troubadours et instituée par
une femme, est toute nationale, toute poétique par
son origine : elle doit être toute nationale, toute
poétique dans son action.
Voilà le but, monsieur le baron, auquel vous me
trouverez toujours empressé de coopérer. Je suis
fort peu de chose, mais votre aide et votre suffrage
me donneront quelque valeur.
Veuillez croire que personne n’est flatté plus que
moi des nouvelles relations qui vont s’établir
entre nous, et agréer l’assurance des sentiments
respectueux avec lesquels j’ai l’honneur d’être
votre très humble serviteur et très indigne confrère,
Victor Hugo.



à Monsieur Foucher. 
Paris, 23 juillet 1825.
Mon cher père,
j’aurais déjà depuis longtemps répondu à la
première de vos deux aimables lettres si notre bonne
maman Foucher ne m’en eût détourné par l’assurance
que vous ne seriez plus à Nantes quand ma réponse
arriverait. J’étais à la fois chagrin de ne pas
savoir où vous écrire, et de penser que vous quittiez
si tôt cette ville natale où vous avez retrouvé,
comme vous nous le dites si bien, dans votre
nouvelle connaissance, l’oncle Trébuchet, quelque
chose d’un vieil ami. C’est un homme spirituel,
modeste et bon ; vous devez sympathiser. Ch
Nodier me disait l’autre jour en portant votre
santé que vous étiez l’un des hommes les plus
remarquables d’esprit et de caractère qu’il eût
jamais vus ; tout le monde ajouta : et l’un des plus
aimables. Sur quoi mon Adèle reprit : et l’un des
plus aimés. Ce chorus d’amitié et de famille aurait
bien dû rencontrer quelque sylphe complaisant qui
vous l’eût apporté à Nantes.
Le nouveau commissaire royal Taylor est bien
sensible aux félicitations que vous réservez au
vicomte. Il est reconnaissant de vos bons offices
comme il doit l’être et m’a parlé hier soir de vous
une bonne demi-heure. Je vous prie, cher papa, de
croire que je ne me bornais pas au rôle d’écho.
M De La Rochefoucauld est parti avec Beauchesne
pour les Pyrénées. Nous allons, nous, partir le 1er
août pour les Alpes. Pendant ce temps-là vous verrez
la mer, puis nous nous retrouverons tous vers la
mi-septembre à Paris, et nous nous raconterons
tous les trois, lui, la hauteur du pic du midi, vous,
la sublimité de l’océan, et nous la grandeur du
Mont Blanc.
Il m’a du reste avant de partir annoncé officiellement
la porcelaine. Mais je n’ai pas eu de nouvelles
depuis, non plus que de l’imprimerie royale. Je
prévois que rien de tout cela ne se fera avant mon
retour.
Nous avons vendu notre futur album de
Chamonix à Urbain Canel
et Maurice, Nodier fournit le texte et reçoit
2250 fr. ; Lamartine quatre méditations, 2000 fr. ;
Taylor huit dessins, 2000 fr. ; moi quatre odes,
2250 fr. Ladvocat est venu hier chez moi pour une
3e édition que le graveur fait attendre ; quand je
lui ai annoncé que l’album de quatre voyageurs 
était vendu, il a été atterré.
Le petit journal de votre voyage nous fait grand
plaisir. Vos observations sont pittoresques et
piquantes. Vous seriez un excellent collaborateur
d’album romantique. Je n’ai plus de place que
pour vous dire que maman, Adèle, Juju, Didine,
Abel, M et Mme Asseline, M et Mme Deschamps,
M et Mme Nodier, et Paul que j’aurais dû nommer
plus tôt et François et Biscarrat, vous aiment et
parlent de vous et se portent bien ; embrassez pour
nous notre oncle, nos tantes et toute la famille de
Nantes. Mon Adèle vous embrasse bien tendrement
et moi aussi.
Votre fils profondément dévoué,
Victor.



monsieur le lieutenant-général comte Hugo, Blois. 
Paris, 31 juillet 1825.
Cher papa,
nous apprenons, pour la première fois avec regret,
que tu vas bientôt venir à Paris ; c’est que nous
en partons, et tu conviendras qu’il est dur d’en
partir quand tu vas y arriver.
Notre excursion en Suisse s’exécute ; mardi, à 2
heures du matin, nous roulerons vers Fontainebleau.
J’ai été horriblement souffrant toute la semaine d’un
torticolis ; mais je suis mieux, et le voyage
achèvera de me remettre.
Les libraires paient notre voyage et au delà. Ils
me donnent 2250 francs pour quatre méchantes odes :
c’est bien payé. Je ne crois pas que Lamartine
puisse être de la partie : il vient d’être nommé
secrétaire d’ambassade à Florence. Nodier est des
nôtres.
Je te remercie pour M De La Rivière ; je lui ai
écrit tes bonnes intentions ; j’aurais seulement
désiré que tu pusses lui donner quelque chose avant
le 1er janvier.
Nous avons vu M Driollet. Il dit que l’affaire
Lambert va bien. Abel en dit autant.
Ta femme avait bien raison. Cette Augustine était
pire qu’un mauvais sujet. C’était un petit
monstre . Nous l’avons renvoyée. Elle est placée
chez un herboriste. Je voudrais que tu en fisses
prévenir sa mère.
Didine se porte à merveille. J’ai commandé des
cartes séparées pour ta femme et pour toi. Il n’est
plus de mode, à ce que m’a dit le graveur, d’en
donner de collectives.
Adieu, mon excellent père ; embrasse ta femme pour
nous. Nous t’embrassons bien tendrement.
Ton fils respectueux et dévoué,
Victor.

Adolphe te remettra les cartes.



au général Hugo. 
Paris, 10 octobre 1825.
Mon cher papa,
nous voilà définitivement de retour à Paris. Nous
n’avons fait que courir à droite et à gauche tout le
mois de septembre, et nous avons terminé ces
jours-ci nos promenades par une excursion à
Montfort-L’Amaury, charmante petite ville à dix
lieues de Paris, où il y a des ruines, des bois,
un de mes amis, et un des tiens, le colonel
Derivoire, qui a servi sous toi. J’ai beaucoup
parlé de toi avec ce brave qui t’aime et te vénère,
et désire vivement te voir. Il compte faire le
voyage de Paris la première fois que tu y viendras.
Nous désespérons presque, cher papa, d’avoir le
bonheur de t’y voir cette année, puisque la saison
s’avance sans t’amener. Cependant M Lambert
t’avait presque promis à tous tes amis de Paris.
Il m’est malheureusement impossible de rien faire
pour le professeur dont tu m’envoies une lettre. J’ai
beaucoup moins de crédit qu’on ne m’en suppose, et
j’ai dû dernièrement employer le peu d’influence
que je peux avoir sur monseigneur l’évêque
d’Hermopolis, pour obtenir une bourse à l’un de
nos cousins Trébuchet. Le succès n’est même pas
encore décidé. Tu sens que toutes mes forces doivent
être dirigées vers ce but, si important pour notre
malheureux oncle Trébuchet, et que je ne pourrais
occuper le
ministre d’une autre affaire sans nuire à la sienne.
Qui trop embrasse mal étreint.
Nous avons trouvé ici à mon retour les 200 cartes
commandées pour toi : elles me paraissent fort
belles. C’est un petit cadeau qu’Adèle veut faire
à ta femme, indique-moi un moyen de te le faire
parvenir.
Adieu, cher papa, toute la famille Foucher, Abel,
Adolphe, tous nos cousins embrassent ta femme et
toi de tout cœur et ne font en cela que se joindre
à nous.
Ton fils tendre et respectueux,
Victor.



à monsieur le baron Taylor. 
mardi, 18 octobre 1825.
Avez-vous, mon cher collaborateur, promis ou destiné
votre loge pour jeudi, et pourriez-vous, sans vous
gêner le moins du monde, en disposer en faveur de
ma femme ? Elle a grande envie de voir Talma et
Mlle Mars dans l’école des vieillards , et les
journaux l’annoncent pour jeudi prochain.
Quand donc viendrez-vous pour nous demander sans
cérémonie votre part du dîner de ménage ? Vous savez
le plaisir que vous nous ferez.
Personne ne vous est plus cordialement dévoué que
moi.
Victor Hugo.